‹ Essais de critique et d'histoire (volume 3)Chapitre 53 sur 155 · Sénèqiie, Quintilien · texte numérisé non relu

Sénèqiie, Quintilien

Il est probable qu*il vint à Rome au temps de la victoire d'Actium*. Du moins il y était quand peu de temps après il écrivit son histoire, ne pouvant trouver que là les documents dont il avait besoin. Auguste, qui par goût et par politique recherchait les hommes de lettres, fut son ami ; un jour il lui apporta Tinscription de la cuirasse de lin, mise par Corn. Cossus dans le temple de Jupiter Férétrien. Tive Live conseilla au jeune Claude, pelit-fils d'Auguste, d'écrire l'histoire, et vécut assez familièrement dans la maison du prince. A la vérité, si les Suppléments sont exacts, il a blâmé le sénat d'avoir mal payé les services d'Octave ; et il a excusé le meurtre de Cicéron en disant qu'il fut traité comme / il eût traité ses ennemis. Néanmoins il demeura indépendant et sincère. Tandis qu'Horace et Virgile mettaient partout ]e prince au rang des dieux, il le nomma à peine dans son histoire, une fois pour marquer une date, une autre fois pour prouver un fait. Il loua Brutus et Cassius' et osa dire du grand ^; César qu'on ne savait s'il avait été plus nuisible ! qu'utile à sa patrie'; Auguste l'appelait le Pompéien : si son histoire n'est pas la satire du nouvel empire, elle est l'éloge de l'ancienne république, du gouvernement libre et des mœurs honnêtes. Il se complaît au récit des nobles actions et à la peinture

1. TiteLive, I, 19. Cf. Vossius. — 2. Tacite, Annales^ IV, 3^. — 3. Sénèque, Questions naturelles^ V, 18.

des grandes âmes, en homme qui ne serait pas indigne de les imiter. Il jette quelques mots en passant et tristement contre la corruption présente, « contre cette folie des jeux auxquels les plus opulents royaumes suffiraient à peine, contre la fureur de périr par le luxe et la débauche et de tout perdre avec soi^; » mais il ne déclame pas comme Salluste, qui veut paraître homme de bien faute de l'être. H se détourne volontiers de ce spectacle, et habite de souvenir parmi les grands hommes auxquels il ressemble. Autant qu'on peut le conjecturer, il vécut ( selon ses maximes; dans un temps où la famille \ paraissait une charge, et où il fallait des lois contre 1 les célibataires, il se maria deux fois, et eut deux fils et quatre filles*; son livre est d'un citoyen, et il passa sa vie au travail.

Cette vertu fut ornée et affermie, comme celle de tous les grands hommes du temps, par la philosophie. Selon Sénèque, il composa plusieurs dialogues sur la philosophie et l'histoire, et plusieurs traités de philosophie pure, qui, après ceux dePollion et de Cicéron, passaient pour les plus éloquents de la langue latine'. Ainsi, comme Cicéron, il fut partout orateur. Je ne trouve plus sur sa vie que deux détails ; tous deux encore indiquent le goût de l'éloquence. Selon Quintîlien, il conseillait à son fils de

1. Tite Live, VI, 2, et préface. — 2. Tomasini, page 21. — 3. Sénèque, Epi très, 100.

lire avant tout Cicéron et Démosthène, puis les . autres, d'autant plus qu'ils sont plus semblables à Démosthène et à Cicéron. Sa fille épousa le rhéteur Magius. Rien d'étonnant qu'il ait tant aimé un art tout romain, le seul où Rome soit vraiment originale, parce qu'il est une arme politique et un instrument d'action ; PoUion, son contemporain, se vantait d'avoir déclamé avec une présence d'esprit parfaite, quatre jours après là mort d& son fils ; tant les Romains s'attachaient à l'ombre de l'éloquence morte :

Sîmulatàque magnis Pergama, et arentem Xanlhi cognomiue rivum.

Il en fut ainsi de Tive Live. Un mot de lui, conservé par Pline l'ancien*, jette une grande lumière sur sa vie : « J'ai déjà acquis assez de gloire, disaitil dans un livre de son histoire, et je pourrais m'arrèter si mon âme inquiète ne se repaissait de son travail. » Cette éloquence, comme une source trop pleine, avait besoin de s'épancher. A défaut du présent, il appliqua la sienne au passé. Il se fit contem- .porain de la république détruite, et plaida dans l'antiquité ; l'éloquence étant « pacifiée, » c'est-à-dire interdite, il fut historien pour rester orateur. Lorsqu'enfin ce fut un crime de se souvenir de la liberté antique, il cessa d'écrire et quitta Rome pour mou-

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