‹ Essais de critique et d'histoire (volume 3)Chapitre 55 sur 155 · Eusèbe, Chronique^ n · texte numérisé non relu

Eusèbe, Chronique^ n

INTRODUCTION. il

éducation et les mêmes penchants? Tels que des flots dans un grand fleuve, nous avons chacun un petit mouvement, et nous faisons un peu de bruit dans le large courant qui nous emporte ; mais nous allons avec les autres et nous n'avançons que poussés par eux. Érudition, critique, philosophie, art d'écrire, tout ce que nous trouverons dans Tive Live, nous le verrons en partie et d'avance dans la science et la littérature de son temps.

I. Ce grand ouvrage d'esprit n'était à ce moment rien d'étrange. Depuis que l'empire était en paix, et les affaires publiques dans la main d'un homme, tout le monde écrivait à Rome.

Scribimas indocti doctique poemata passim.

Agrippa, Auguste, PoUion avaient fondé des bibliothèques *. Les philologi affluaient de Tarse et d'Alexandrie. Pendant une famine, ils furent nourris aux frais de l'État, « et les plus grands personnages assistaient «à leurs leçons. y> Les récitations s'établissaient ; Auguste lui-même y venait écouter non-seulement des poèmes et des histoires, mais des dialogues et des discours". Il se plaignait à Horace de n'être point nommé dans ses vers, et lui demandait

1. Egger, Examen des historiens du siècle d'Augtiste, — 2. Suétone, Vie d'Auguste,

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r s'il avait honte de l'avouer pour ami ; du reste, lettré luk-mêine jusqu'à faire des tragédies, qu'il avait

\ le bon goût d'effacer. Mais la plupart des recherches se tournaient vers l'ancienne histoire. Rabirius, C. Sévérus, Pédo Albinovanus, écrivaient des poèmes sur les dernières guerres, et Virgile, dans son Iliade romaine, remontait au temps où Rome n'était qu'un mont solitaire, mais où un dieu, on ne sait quel dieu, habitait déjà les collines prédestinées. Ovide écrivait des vers sur les fastes, Pfoperce sur les légendes héroïques de Rome. Deux écoles nouvelles, celles de Labéon et de Capiton, ordonnaient en un corps de doctrines les réponses des vieux jurisconsultes, les édits des préteurs et les anciennes lois de leur pays. Strabon voyageait par tout l'empire pour donner à l'histoire sa vaste géop^phie. De tous côtés naissaient des mémoires. Auguste, parmi les soucis des affaires, écrivait les siens. Trogne Pompée, Diodore, Denys d'Halicarnasse, Juba, PoUion, Timagène, Labiénus, composaient leurs histoires. Les esprits se reportaient avec affection et complaisance vers cette antiquité dont les conseils avaient été si sages, les mœurs si pures, les actions si fortes. Auguste restaurait les anciens temples, rétablissait les coutumes oubliées, faisait lire dans le sénat, pour appuyer ses lois, les discours de Rutilius et du censeur Métellus. Oisiveté, orgueil de citoyen, amour des lettres, développement des sciences, fa-

veur du prince, accumulation des documents, tout engageait un Romain à faire l'histoire de Rome. Écrite plus tôt, elle restait sans dénoûment; écrite plus tard, elle comprenait le commencement d'un nouveau drame. Écrite alors, elle formait une action unique et complète. Tite Live raconte comment le monde devint la propriété de Rome, Rome et le monde la propriété de l'empereur.

On avait encore le droit d'être sincère, quoiqu'il fallût se hâter d'en user. Auguste tolérait la satire. En citoyen et en homme d'esprit, il souffrit longtemps qu'on se moquât de lui. Loigtemps Timagène, son détracteur, fut reçu avec bienveillance dans la petite maison du Palatin ; le prince admit dans les bibliothèques les poésies injurieuses de Catulle et de Bibaculus; il respecta à Milan une statue de BrutusS combla de charges et d'honneurs Messala, qui , à la première journée de Philippes , l'avait chassé de son camp, et nomma le fils de Cicéron augure et consul". Tite Live pouvait louer Bru lus et Cassius, et garder l'amitié d'Auguste. Mais une li-

berté tolérée est précaire, et quelle garantie que la modération d'un maître ! La servitude est une lèpre

1. Duruy, Thèse^ p. 254. — 2. On sait Tanecdo te rapportée par Plutarque. Auguste trouva un jour un de ses petitsfils qui lisait un ouvrage de Cicéron; l'enfant effrayé cacha son livre. Auguste prit le volume et dit au bout d'un instant : ff C'était un homme éloquent, mon fils, un homme* éloquent et qui aimait sa patrie. »

ik INTRODUCTION.

qui naturellement s*étend aux parties saines. Après la mort d'Horace, les lettres furent gouvernées comme le reste, Timagène chassé du palais, Oyide relégué à Tomes, la loi de majesté étendue aux

écrits diffamatoires ^ L'histoire de Labiénus fut r brûlée, et Âi^guste s'emporta dans le sénat contre

\ les écrits secrets qui couraient à Rome. G. Sévérus fut exilé ; Albutius Silon, qui avait regretté tout haut et trop vivement la république, craignant le supplice, se tua. On a pensé que ce

/ changement força Tite Live, sur la fin de son bis-

' toire, à dissin^ler, et l'arrêta à la mort de Drusus. D'autres plus dociles mentirent bientôt autant qu'il 'plut au prince. On eut le livre de Velléius Paterculus qui exaltait le triumvirat d'Octave, et, racontant sa mort, disait qu'il avait rendu au ciel son âme céleste. Puis Tibère imposa l'adulation outrée, et pendant cinquante ans on vit des libelles ou des panégyriques, mais point d'histoire '. Tite Livé eut pour écrire le moment court et précieux où la liberté de parler servit à la liberté d'agir.

Mais avec la volonté et la permission de faire l'histoire, avait-on l'érudition critique, l'esprit philosophique et le genre d'imagination sans lesquels l'histoire n'est pas? On en peut douter.

1. Egger, Examen des historiens du siècle dAuguste, — 2. Tacite, Annales, I.

II. L'histoire à Rome ne fut d'abord qu'un régis* tre d'administration tenu par le grand pontife, une suite de mémoires rédigés par orgueil de race, plus tard un recueil de beaux exemples et une matière offerte à l'éloquence. Opm hoc unum maxime orato* rium, dit Cicéron*. Caton écrivait ses Origines en gros caractères, afin que son fils pût y lire des modèles de vertu. Salluste faisait rassembler par îe~A grammairien Atteins des locutions anciennes, et / traitait l'histoire en exercice de style *. A ce titre, / elle délassait les hommes faits et entrait dans l'éducation des jeunes gens; Claude s'y était appliqué par le conseil de Tite Live lui-même. Tout occupée de l'utile, sans autre art que l'éloquence , Rome n'a ni l'imagination flejtible, ni la sagacité patiente, ni la philosophie désintéressée qui font l'historien.

On n'avait alors jiuUe idée de la grossièreté anti- "^ que. Cicéron, le plus grand esprit de Rome, croyait que du temps de Romulus les lettres étaient anciennes et florissantes, et ne souffrait pas qu'on appelât Romulus un barbare'. A la vérité, il doutait des en- / tretiens de Numa et d'Égérie, du rasoir de l'augure, des fables trop poétiques, et, en dépit de son patriotisme, devenait, par bon sens, sceptique et critique. Mais il louait longuement la prudence des premiers rois, et développait les profonds calculs de leur po-

1. Cicéron, des Lois, I, 2. — 2. Suétone, cité par M. Micbelet. — 3. Cicéron, de la République, passim.

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litique. On croirait, à Teiitendre, que les législateurs de Rome furent des philosophes grecs, politiques de cabinet, occupés à combiner des institutions comme les pièces d*une machine. Au siècle dernier, nous jugions de même la constitution de Lycurgue, oubliant que, s'il y eut un Lycurgue, il ne fit que transformer en lois les mœurs des Doriens. Quoi de plus faux et de plus aimable que le personnage de Caton dans le traité de la Vieillesse ? Que de grâce et d'élégance dans le dur campagnard ! avec quelle délicatesse il décrit la beauté des champs en fleur, les tiges molles et verdoyantes des blés qui s'élèvent, les épis dont le grain laiteux s'enfle et se durcit! Avec quel enthousiasme il espère la mort qui le dégagera du corps, et la vie immortelle ! Qu'on lise les six derniers livres de l'Enéide, et l'on saura quels étaient, aux yeux des savants et des poëtes, les anciens Romains. Pauvres, de mœurs simples et frugales, invincibles au travail; l'orgueil national et l'esprit philosophique pouvaient le confesser. Mais sous ces habits de paysans et de chasseurs, on voulait voir des âmes modernes, cultivées, pleines de sentiments fins, des esprits réfléchis, habiles dans l'art de converser, de disserter, dignes élèves de Cicéron et de Virgile, tels enfin que les Français imaginaient les Francs avant de lire les Martyrs. Nul livre mieux que les Métamorphoses ne montre combien on ignorait l'antiquilé héroïque et divine. Ces nobles

légendes, toutes animées de vagues idées philosophiques, de la plus large et de la plus pure poésie, deviennent, entre les mains d'Ovide, de jolis contes, ornés d'heureuses antithèses, parfumés d'esprit et de bel esprit, qu'une femme de Rome eût déroulés volontiers à sa toilette. Les Romains étaient trop raffinés et trop hautains pour comprendre la grandeur et la brutalité des âmes barbares, et Tite Live est admirable d'avoir entrevu l'antiquité et la vérité.

On avait pourtant des érudits. Quand des Romains, Varron ou Pline, se piquaient de savoir, insatiables conquérants comme leurs pères, ils entassaient des montagnes de documents. Varron, dit Cicéron^ nous a enseigné « l'âge de notre patrie, les divisions de notre histoire, les lois des sacrifices et les droits des pontifes, la discipline domestique et militaire, l'emplacement des lieux et des quartiers, les noms, les classes, les emplois et les causes de toutes les choses divines et humaines. Nous errions, voyageurs et étrangers dans notre ville ; tes livres nous ont conduits chez nous, et nous ont enfin appris où et qui nous étions. » Il est vrai que Varron dicta plus de cinq cents volumes, que les titres de ses Ménippées sont ingénieux, que ce que saint Augustin a conservé de sa théologie est utile, que son

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