‹ Essais de Critique Et D'histoire (volume 4)Chapitre 31 sur 46 · I. Tome VIII de ['Histoire de Frcmce · texte numérisé non relu

I. Tome VIII de ['Histoire de Frcmce

timents; ils oi^t rimagination des yeux plutôt que celle du cœur. M. Michelet a Timagination du cœur plutôt que celle des yeux ; sa plus grande puissance est la faculté d'être ému ; il ne regarde les formes et les couleurs que pour pénétrer Tâme et la passion qu'elles expriment : il ne décrit jamais pour décrire ; il n'imagine que pour sentir. On en verra la preuve dans ses paysages : comparez ceux de Victor Hugo* à cette page sur Fontainebleau, qu'avait choisi pour ses promenades François I*' malade et vieilli.

Fontainebleau est surtout un paysage d'automne, le plus original, le plus sauvage et le plus doux, le plus recueilli. Ses roches, chaTudement soleillées, où s'abrite le malade, ses ombrages fantastiques, empourprés des teintes d'octobre, qui font rêver avant l'hiver, à deux pas la petite Seine entre des raisins dorés: c'est un délicieux dernier nid pour reposer et boire encore ce qui resterait de la vie, une goutte réservée de vendange.

Il y amenait ses artistes d'Italie qui, livrés à euxmêmes, se livrèrent aux hasards de leur génie et à tous les caprices de lart. « De là ces Mercures, ces mascarons effrayants de la cour Ovale; de là ces

On entendait gémir le Simoun meurtrier, Et sur les cailloux blancs les écailles crier

Sous le ventre des crocodiles.

Les obélisques gris s'élançaient d'un seul jet; Comme une peau de tigre au couchant s'allongeait Le Nil jaune tacheté d'îles.

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Atlas surprenants qui gardent les4)ains dans la cour du Cheval-Blanc, hommes-rochers qui, depuis trois cents ans, cherchent encore leur forme et leur âme, témoignant du moins qu'en la pierre il y a le rêve inné de l'être et la velléité du devenir. »

Cette dernière phrase n'est-elle pas frappante? Il a découvert leur vie; il souffre de leur effort. L'apparence extérieure et sensible, traversant l'imagination de l'artiste, est allée frapper jusqu'à son cœur.

Le Rosso ôta la bride à son coursier effréné. N'ayant affaire qu'à un maître qui ne voulait qu'amusement et qui disait toujours : Osez^ il a, pour la petite galerie favorite du malade, fondu tous les arts ensemble dans la plus fantasque audace. Rien n'est plus fou, plus amusant. Triboulet,Brusquet, sans nul doute, ont donné leurs sa^es conseils. Le beau, le laidple monstrueux, s'arrangent pourtant si^ns disparate. Vous diriez le Gargantua harmonisé dans l'Arioste. Prêtres gras, vestales équivoques, fiéros grotesques, enfants hardis, toutes les figures sont françaises: Pas un souvenir d'Italie. Ces filles espiègles et jolies, d'autres émues, haletantes, telle qui souffre et dont la voisine touche le sein avec une douce ^ main de sœur, toutes ces images charmantes, ce sont nos filles de France, comme Rosso les faisait venir, poser, jouer devant lui. Rougissantes, inquiètes, rieuses de se voir au palais des rois, d'autres boudeuses, et pleurantes d'être trop admirées sans doute, il a tout pris. C'est la nature, et c'est un ravissement:.

Ce second tableau peint à l'âme ce que celui de Rosso peint aux yeux. Nulle épithète d'atelier; nul

mot pour marquer la forme d'an contour on la nuance d'une couleur; tous expriment des énlôtionSy des joies, des peines, des pensées, des actidnis de rétre intérieur et invisible. Les sensations se sont traduites en sentiments ; la peinture en poésie ; et cette traduction si exacte, si involontaire, si heureuse, indique et explique le besoin le plus intime et la faculté maltresse de Tauteur.

Le premier effet de ce genre d'imagination est l'éloquence. M. Michelet est si vivement ému qu'il ne peut manquer d'émouvoir les autres. Les événements qu'il raconte Tatteignent au vif; il combat avec ses personnages; bien plus, il conlbat avec les idées philosophiques qu'il aime, et qu'il voit entrer dans le monde pour le gouverner. Ce volume, par exemple, est un long plaidoyer en faveur de l'esprit moderne qui s'efforce de naître, et qui amène avec lui l'art, la science, la liberté et l'humanité. Les ennemis qu'il rencontre sont pour l'auteur des ennemis personnels. Chaque blessure qu'ils font à son idole, il la ressent et il la venge. Railleries amères, insultes outrageantes, mépris brûlant, haine et colère, toutes les passions violentes s'accumulent en lui, débordent et vont rouler sur eux pour les accabler. En même temps, les transports d'amour, les exclamations de joie, les élans de tendresse, les cris d'admiration, naissent d'eux-mêmes au passage de la divinité qu'il défend

et qu'il adore. Cette histoire est une ode; elle est composée y comme une ode, d'apostrophes, de figures téméraires, de phrases brisées, de métaphores éblouissantes ; on entend partout le chant lyrique. Il sent plus que les autres hommes, et je ne sais si le fanatisme de Genève montait plus haut que l'exaltation de ce morceau.

Contre l'immense et ténébreux filet où PEurdpé toiHBàit par l'abandon de la France, il ne fallait pas moirtâ que ce séminaire héroïque. A tout peuple en péril, Sparte, pour armée, envoyait un Spartiate. 11 en fut ainsi de Genève. A l'Angleterre, elle donna Pierre Martyr, Knox à l'Ecosse, Marnix aux Pays-Bas : trois hommes et trois révolutions.

Et maintenant commence le combat! Que, par en bas, Loyola creuse les souterrains ! Que, par en haut, Tor espagnol, l'épée des Guises, éblouissent ou corrompent! Dans cet étroit enclos, sombre jardin de Dieu, fleurissent, pour le salut des libertés de Pâme , ces sanglantes roses sous la main de Calvin. S'il fautquelque part en Europe du sang et des supplices, un honmie pour brûler ou rouer, cet homme est à Genève, prêt et dispos, qui part en remerciant Dieu et lui chantant ses psaumes.

Cette sensibilité de l'imagination donne l'instinct historique, je veux dire l'art de démêler, à travers une foule de faits et de causes, la cause et le fait importants. Elle supplée à l'analyse rigoureuse, et, par une autre voie, atteint le mémo but. Chaque manuscrit que l'auteur déchiffre, chaque gravure qu'il feuillette, laisse en lui, après mille impressions, une impression dominante. Au bout de quel^

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ques mois, cette émotion, sans cesse accrue, devient une passion, et il se trouve naturellement que c'est celle du siècle. En se faisant contemporain des générations éteintes, il a pris involontairement leur manière de sentir; par sa capacité d'être ému, il a recueilli les sentiments qui semblaient détruits pour toujours et ensevelis dans la poussière des vieux livres. La faculté de souffrir et de jouir ainsi au contact du passé, est pour l'esprit ce que l'en-

duit chimique délicat est pour la plaque brillante où on Tétale. L'une garde les empreintes morales, l'autre garde les empreintes physiques; et le même mécanisme fait Tart du photographe et le talent de rhistorien.

Prenons pour exemple la prédication de Luther. A ne considérer en lui que sa doctrine, et par la méthode ordinaire, on le regardera comme un ennemi de la liberté et un destructeur de l'homme. Il exagère le dogme de la corruption originelle; il écrit le traité du serf arbitre; il exalte la grâce plus que les plus âpres jansénistes ; il outre les doctrines outrées de saint Augustin et de saint Paul. Mais prenez l'autre méthode : entendez comme M. Michelet la rude voix, les effusions passionnées, la trivialité puissante et généreuse du tribun populaire; vous verrez le funeste système se changer en une prédication bienfaisante, la théorie du despotisme produire la pratique de l'indépendance, et le

mysticisme spéculatif engendrer la vertu active. Ce vaillant Allemand, sensuel, brutal, distributeur d'injures, que la chair tourmente, dont le sang s'agite et fermente comme le vin, musicien, chanteur, poëte, bon père de famille, ne peut pas établir une doctrine d'ascètes. C'est aux logiciens français, aux magistrats, aux lettrés, aux savants de Port-Royal, * de reconstruire dans un coin la méthode de mortifications et de direction spirituelle, et de faire revoir au monde « la face pâle du crucifié. »

Tant vaut Phomme, tant vaut la doctrine. Proclamée de cette voix pure et forte, candide, héroïque, elle fut le pain des forts, un cordial avant la bataille : elle fit à Phomme la belle illusion de sentir, au lieu de son cœur, battre en son sein le cœur d'un Dieu.

Malentendu sublime ! Quand de sa voix tonnante à faire crouler des trônes, Luther criait : Lhomme n'est rien^ le peuple entendait : Lhomme est tout.

Traduisons clairement sa prédication. Replaçons-la au vrai jour populaire : « Bonnes gens, on vous vend la dispense des œuvres. Remettez Pargent dans vos poches, Dieu vous sauve gratis. Des œuvres, la seule nécessaire est de croire en lui, de Paimer. »

Chose curieuse ! Le pape recommandait les œuvres, et tout s'est réduit aux œuvres de la caisse. Luther dispense des œuvres, et elles recommencent, les vraies œuvres morales, celles de piété et de vertu. Il disai^ : « Aime et crois. * Qui aime n'a pas besoin qu'on lui impose et prescrive des œuvres agréables à l'objet aimé. Il les fera bien de lui-môme, et il les ferait malgré vous.

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Prenons pour second exemple une découverte de M. Michelet, très-nouvelle et très-curieuse. On a lu dans Robertson les dernières années de François P'. Pourquoi le roi change-t-il de politique? Pourquoi se livre-t-il à son rival? D'où vient cette négligence croissante, cette impuissance, ce discrédit? Les solides raisonnements de recclésiastique anglais n'expliquaient pas grand'chose ; il fallait^ pour comprendre cette décadence, l'habitude de se mettre à la place des personnages, et de retrouver leurs sentiments en les éprouvant. Sortons do conseil où Robertson écoute les délibérations des politiques ; entrons dans la chambre à coucher du roi, que soigne Gunther, à qui Barberousse envoie des pilules mercurielles. Déjà, en lôSô, il parle difficilement ; la violence de la maladie lui a fait perdre la luette ; souffrant et morose, il va chercher un peu de gaieté sous le soleil de Fontainebleau. Réduit à ne plus jouir que par les yeux, il lit Rabelais ou regarde les bacchanales et le carnaval que Rosso peint sur ses murailles. En 1538, un abcès affreux le mène à deux doigts de la mort; on le guérit à peine par des remèdes aussi terribles que le mal. Il reste bouffi, la machine bouleversée, l'âme à demi éteinte. Désormais, il laisse régner Montmorency, puis les cardinaux; il n'a plus que des réveils, et sans cesse il s'affaisse et retombe.

Telles sont les phases bizarres du gouvememeot person-

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nel. Le règne de Loui§ XIV se partage en deux p^irts : Avant la fistule^ après la fistule. Avant, Golbert et les conquêtes; après, Mme Scarron et les défaites, la proscription de 500 000 Français. François î^' varie de même : Avant Vabcès, a/près l'ahoès. Avant, l'alliance des Turcs, etc. Après, l'élévation des Guises et le massacre des Vaudois, par lequel finira son règne. »

Quand Auguste avait bu, la Pologne était ivre.

Saisi de dégoût à la vue (Jes derniers portraits du prince, l'historien a compris deux phrases d'Hubert et de Brantôme. II a vu le triste « galant » flétri, gâté, balbutiant des phrases embrouillées, signant sans lire Tordre de détruire les Vaudois, pendant que Diane de Poitiers et le dauphin jouent au roi de son vivant. Cette alcôve où travaillent les médecins, où intriguent les maîtresses, lui a donné la nausée ; sa sensation lui a servi de critique, et Ta bien servi.

Cette faculté de pénétrer dans l'âme des personnages fait de l'auteur un psychologue. Noter au passage les sentiments les plus délicats, les plus singuliers, les plus obscurs, suivre les détours de leur ligne capricieuse et brisée, sans fatigue, sans efforts, sans erreur, se plier de soi-même aux ondulations incessantes de la passion changeante et sinueuse, ainsi qu'une feuille légère qui coule et tourne avec les remous incertains de l'eau qui la mène, on a déjà vu par YHistoire de la direction au

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d%a>septième siècle combien ce genre d'imagination est en lui naturel et puissant. On le reconnaît ici dans le récit de la passion que la pauvre Marguerite eut pour François I" son frère. Petite-fille du poëte Charles d'Orléans, poète elle-même, savante, d'une curiosité infinie, et d'une finesse charmante, un peu mystique, délicate, nerveuse, maladive, elle aima le roi, uniquement, toute sa vie, comme un frère, comme un fils, comme un dieu. < Ce qui étonne et ce qui confond en elle, c'est l'invariable permanence d'un sentiment toujours le même, qui n'a ni phases ni crises de diminution ou d'aggravation, ni haut ni bas ; jamais Tare ne fut si constamment tendu. » La vive et ardente imagination s'était prise, et ce fut pour toujours. Elle fut sacrifiée, selon la règle ordinaire; elle souffrit sans cesse, c'est le lot de ceux qui aiment beaucoup. On Teùt deviné d'avance en voyant le contraste de cette frêle, mignonne et pensive créature, et du vigoureux gaillard, chasseur, homme d'armes, trois fois égoïste à titre d'enfant gâté, de fat sensuel et de roi. Il est brusque, inégal avec elle; de temps en en temps reviennent des accès de tendresse, par exemple lorsqu'il est malheureux; puis il la néglige ou la rudoie, ne sentant pas que, pour une âme si tendre, tous les coups sont des blessures. Un jour par caprice, le cœur abaissé par les jouissances vulgaires, « il conçut l'idée indigne de voir jusqu'où

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irait sa puissance sur une personne si dévouée. » Elle parvint à s'enfuir, brisée, « pis que morte ; » et, craignant encore d'avoir blessé cet être tyran- ' nique et brutal, elle lui écrivit une lettre humble, gémissante, pour le supplier d*étre généreux, de lui faire grâce, de n'exiger d'elle que ce qu'il a déjà, l'entière, l'absolue, réternelle possession de son cœur. Le roi, impatienté, et pour complaire à sa maîtresse, finit par marier celle qui l'avait sauvé dans sa prison de Madrid, au jeune d'Albret, roi sans royaume. « Elle épousait l'exil, la pauvreté, la ruine; elle en pleura, comme elle le dit, à creuser le caillou. » A la vérité, en manière de peconnaissance, on lui avait fait une pension. Vous aviez déjà vu ces fines et touchantes analyses, et vous retrouvez dans l'historien de Marguerite l'historien de Mme de Chantai.

Mais la sensibilité d'imagination est un instrument aussi dangereux qu'utile. Elle guide et elle égare. Elle assemble en amas les découvertes et les erreurs. Aucune sorte de talent ne pénètre le lecteur d'impressions plus vives et plus contraires. On admire l'auteur et on se révolte contre lui à la même page. On jette le livre de dépit, et on le reprend avec enthousiasme. Il étonne en toutes choses, dans le mal comme dans le bien. Il ressemble à ces aveugles d'Ecosse dont la vue merveilleuse perçait les murs, franchissait l'espace, attei-

gnait les secrets par une révélation prophétique^ et qui trébuchaient contre la première pierre do chemin.

Comprend-on qu'en expliquant la religion des Vaudois, il parle ainsi des Alpes : « Leurs glaciers bienfaisants dans leur austérité terrible, qui donnent à l'Europe les eaux et la fécondité, lui Tersent en même temps la lumière , la force morale ? » Quoi ! s'il y a des hommes courageux et sensés en Allemagne, en Angleterre, en France, c'est Taspeet des glaciers qui les a produits?

Comprend-on qu'en comptant les effets de Tav^ nement de Charles-Quint et de la réunion de tant d'Ëtats, il dise de l'Espagne : « L'Espagne, comme un taureau blessé qui se percerait de ses cornes, est furieuse, contre qui? contre soi. Yolée par les Flamands, elle va se voler elle-même. In4igtfite par eux, elle se fait mendiante en détruisant les Maures. » Concevez-vous qu'un taureau se perce de ses cornes? et croyez-vous que l'Espagne ait chassé les Maures par fureur contre soi ?

Comprend-on que l'historien du peuple, Tapôtre de la puissance des masses, le lucide révélateur des grandes causes, déclare quç, si l'électeur eût livré Luther, l'avenir du monde était changé? « La Réforme, étouffée encore une fois, eût laissé le vieux système pourrir sa pourriture paisiblement. Point de protestants, dès lors, ni de jésuites. Point

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de jansénistes, point de Bossuet, point de Voltaire; autre était la scène du monde* > Saviez-vous que les causes du protestantisme en France furent les dévastations de Charles-Quint? « Ces terribles calamités, l'abaissement et le mépris de soi où la France tomba, la jetèrent violemment dans ce mystique désespoir et dans Tappel à Dieu qu'on appelle Réformatioii. »

Le mécanisme de ces étranges affirmations est visible. Une idée entre à Timprdviste dans cette âme si sensible, la trouble et la transporte comme par une vision. Sur un autre homn^^, elle n'agirait pas; il resterait tranquille dans son fauteuil, manierait l'hypothèse, et tioirait pftr la rejeter, la trouvant trop fragile. Sur celui-ci, elle agit aussi lorfement qu'une vérité évidente; l'énaotion la transforme en conviction; il sent si violemment qu'il ne peut s'empêcher de croire; les causes de doute sont effacées; il n'aperçoit plus que son rêve : le voiJà pour lui prouvé. Il affirme la chose comme si elle était réelle et présente; pour lui, en effet, elle est réelle et présente ; et il ne 1^. verrait pas mieux, si elle était en ce momeQt devant ses yeux.

L'émotion trop vive l'empêche de douter quand il compose. L'émotion trop vive l'empêche d'être clair quand il écrit. Car supposez un homme qui sente trop: pourra-t-il s'astreindre à suivre en

logicien et en narrateur le fil des événements, à les exposer eux-mêmes^ tels qu'ils se sont passés, à réfléchir le passé comme fait une glace pure, à n'y rien ajouter de son émotion personnelle, à faire abstraction de soi-même, à ne pas paraîtra dans son récit ? Au contraire, il rompra à chaque instant la narration, il sautera d'un siècle à Tautre et d'un pays à l'autre, pour noter les rapprochements subits où s'aventure son imagination effrénée ; il expliquera un portrait de Marguerite par up portrait de Fénelon ; il mêlera une discussion de textes au récit d'une bataille ; il appellera Anquetil Duperron et Eugène Burnouf au secours de Reuchlin et de Pic de la Mirandole; il parcourra par des voyages subits et surprenants tout le royaume de la fantaisie et toutes les régions du réel ; il forcera le lecteur débouté, qui à grand'peine se tratnë à terre, sur la grande route frayée et au pas de promenade, à s'envoler avec lui dans les domaines de l'air, franchissant d'un coup d'aile montagnes et précipices, étourdi, ébloui de la violence de son élan et des caprices de son guide*, incapable de reconnaître son chemin, ne distinguant rien que Tessor furieux de sa course involontaire, et le souffle du feu du génie ailé qui l'emporte avec lui. Avec la suite naturelle des faits disparaîtra leur couleur naturelle. Ils se transforment en exclamations, en cris d'allégresse, en invectives sanglantes.

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Je disais tout à l'heure qu'ils formaient une ode : une ode est-elle facile à comprendre? Prenez du sable, des minéraux, du fer, des roches, tels que vous les trouvez dans la nature, et comme vous les présentent les montagnes et les vallées ; jetezles dans une fournaise ardente : ils s'embrasent, ils pétillent, ils se fondent; les flammes serpentent et tourbillonnent, sifflent et grondent sous la vaste lueur qui rougit l'antre mugissant. C'est un chaos étrange et terrible, où toutes les natures s'altèrent, où toutes les fornfies se confondent, où rien ne subsiste de ce que vous aviez vu dans la campagne, où l'œil du chimiste peut seul reconnaître souîi leur figure nouvelle les pierres et les métaux calcinés, transformés ou tordus. Telle est l'image de cette histoire ; on a besoin de se la traduire. Pour la comprendre, il faut dépouiller les faits de leur apparence oratoire, déchirer la parure étincelante d'allégories et de métaphores qui couvre et cache les idées générales, et changer la fantasmagorie d'images en récits simples et en raisonnements nus.

Je copie le commencement du chapitre iv, et je demande au lecteur s'il est aisé de l'entendre au premier coup. Il s'agit de la vente des indulgences et de l'élection de Charles-Quint.

Si Plutus est aveugle, comme vn Ta dit, il dut le regret-

ter. Le temps dont nous contons Thistoire eût pu satisfaire ses regards. L'heureuse extension des activités en tous sens semblait n'avoir eu lieu que pour propager son empire. Pour lui, la terre avait été doublée. Pour lui, par lui, les trois grandes choses modernes apparaissent, burestncratie, diplomatie et banque ; l'usurier, le commis, Pespion.

Soyons francs, soyons justes. Et que les anciens dieux ' descendent de l'autel. Assez de vains mystères. Plus modestes et plus vrais les dieux grecs dans Aristophane. D'euxmêmes, ils introduisent leur successeur, le bon Plutns. Ils avouent franchement que sans lui ils mourraient de fûm. Mercure quitte son métier de dieu qui ne va plus ; pour Olympe, il prend la cuisine, lave les tripes, et dit en sage : t Oti l'on est bien, c'est la patrie. »

Cela est franc et net. Mais combien est détestable l'Hypocrisie moderne ! cet effort d'accorder l'ancien et le nouveau, de coudre et saveter la rapacité financière de férocité fanatique I

Pour s'expliquer ce passage, il faut d'abord connaître, et très-bien, Aristophane. Or, combien de gens ont étudié Aristophane ?

Il faut de plus être depuis longtemps en commerce avec les idées, pour deviner que cette allégorie et ces allusions mythologiques signifient simplement qu'au seizième siècle le besoin et la puissance de Tor sont plus grands qu'autrefois.

Il faut en outre savoir l'histoire ancienne et mo^ derne pour comprendre d'abord cette indication lyrique du fanatisme et de l'avidité des Espagnols, de l'avidité et de la tolérance des peuples anciens.

Il faut enfin avoir l'habitude du style pour n'être

point effarouché par la violence et Tétrangeté de cette expression : saveter de férocité fanatique la rapacité financière. Et, surtout, il faut avoir Tesprit naturellement très-calme : car quiconque se laisserait saisir par l'enthousiasme et la verve amère du morceau serait troublé jusqu'au fond d6 Tâme, et les idées seraient en lui noyées sous les éniotidnài.

Or, le volume entier, et tous les volumes de YMistoire de France, sont de ce style. M. Michelet sans doute n'écrit pas pour quelques lettrés, amateurs d'analyse. Il veut persuader le public ; bien plus, le peuple. Il considère l'histoire comme une école populaire de patriotisme et de morale. Est-il probable qu'avec cette manière d'écrire il se fasse entendre de l'ouvrier qui sort de sa fabrique, ou qui pour se reposer ouvre un livre sur son établi ?

Encore un mot sur le style. Il est composé d'exagérations. La sensibilité chez l'auteur est devenue maladive. Les chocs que nous sentons à peine le font crier. Plusieurs diront même qu'il érie de parti pris et par habitude. Cette fièvre de l'âme déborde en expressions convulsives. Il outre l'excès de la passion. Il n'écrit que par petites phrases saccadées, qui resisemblent à des accès de douleur. J'en prends au hasard, elles sont par milliers, ff C'est en 1517 qu'éclate la dispute de Las Cases et de Sépulvéda, le jour horrible qui révèle la fosse où, pour l'amour de l'or, on a jeté deux mondes,

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le noir par-dessus rindien. » Un peu plus loin, après l'élection de Charles-Quint : « On avait fait un monstre : TEspagne et TAUemagne collées l'une sur Tautre et/face contre face, Torquemada contre Luther. » Ces phrases ne sont que violentes. Mais une fois que le violent devient le beau, il n'y a plus de limites, et Ton finit par tomber dans la rhétorique, et même dans le ridicule. Est-ce M. Mi« chelet qui, après avoir e^fposé la détestable grossièreté de François !•', et la fuite de Marguerite, écrit en manière de résumé, cette phrase vague qui n'est qu'une phrase : « La terre avait vaincu le ciel et l'avait abaissé jusqu'à soi?»— « Faute d'idée, dit Béranger, il allait faire une ode. » Très-certainement c'est dans une ode de cette espèce que trébuche l'auteur en racontant la mort de Zwingle : Son ami Myco.nius, pour sauver son cœur des outrages, le jeta au courant du Rhin, le fleuve des anciens héros en reste plus Mrdique. » — Enfin n'est-il pas curieux de voir un historien, à bout d'expressions, chercher des métaphores dans les découvertes de la physique moderne, et dire, en style de précieuses, que Guichardin écrivit l'arrivée de Bourbon et de ses mercenaires d'une encre froide à geler du mercure? Il n'y a que lui pour assembler de tels contrastes, et pour amener devant l'imagination, la main dans la main, le marquis de Mascarille et M. Gay-Lussac.

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Pouvait-il éviter ces taches? Non; par malheur, son talent tient à ses défauts. Il est comme un peintre qui puiserait sur la palette Técarlate éclatante et au même endroit la maudite huile qui viendrait brouiller et salir sa toile. Notre esprit est une machine construite aussi mathématiquement qu'une montre. Si tel ressort l'emporte, il accélère ou fausse le mouvement des autres, et l'impression qu'il leur communique échappe au gouvernement de notre volonté, parce qu'elle est notre volonté même. L'impulsion donnée nous emporte; nous allons irrésistiblement dans la voie tracée ; et l'automate spirituel qui fait notre être ne s'iirrête plus que pour se briser. Le moteur tout-puissant chez M. Michelet est cette sensibilité exaltée qu'on a nommée l'imagination du cœur. Elle lui donne l'é.loquence, l'instinct de la vérité historique, le sens psychologique, la faculté de faire revivre les ûmes. Elle lui impose avec une nécessité égale l'obligation de prendre des hypothèses douteuses pour des vérités certaines, de transformer les faits en exclamations, les idées générales en allégories, d'obscurcir son style, d'exagérer et de fausser ses expressions. Elle lui met devant les yeux, comme modèle et comme souveraine, une beauté idéale, souffrante, passionnée, tendre, au sourire terrible ou gracieux, parfois divin, mais maladive et boiteuse. Heureux pourtant ceux qui en ont une, qui

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peuvent y croire, et qui n'ont point perdu leur foi première en étudiant le mécanisme de radmîration!

Juillet 1855.

ra

L'Oiseau.

II y a des jours de beau soleil, même à ^m^^ f t l'on éprouve parfois Teuvie de s'en aller à ii\ heures du matin, au Jardin des Plantes. Personne ' encore; les bêtes sont seules; on est en bopue compagnie. Entre les lamas et les ours est un ruisseau limpide. Deux filets d'eau, qui courent entre les branches d'acacias, se dégorgent dans up petit lac, en soulevant de longues oudulation$ brillantes. Des canards lustrés, dte forme bigarre, aux plumes splendides, y barbotent et travaillent de leurs pattes et de leurs ailes. La grue de Nymidie, délicate et frêle, s'avance comme une demoiselle timide, et considère avec inquiétude ç#« turbulents ébats. Le héron étique pique de son bçç pointu les vers qui se tortillent dans la vase, puis^ debout sur une patte, regarde d'un air résigijé devant lui, sans savoir quoi. Des flottes d'oips asiatiques abordent gravement sur la plage. Les mouettes rieuses vont sautant, voletant, bavardes, infatigables, plongeant furieusement, éclaboussant

toute la mare ; elles se culbutent, elles caquettent, elles se battent dans Teau et sur le sable, jusqu'entre les pieds des bœufs noirs leurs bons amis, jusque sur les branches des jeunes saules penchés qui commencent à s'habiller d'une verdure cotonneuse. Au plus haut des arbres, les moineaux chantent; du fond du jardin arrive une sourde rumeur: cris de gypaètes, gloussements de poules, piaulement de faisans, de râles, d'alouettes, ramages d'oiseaux chanteurs, concert lointain de toute la création ailée amenée des extrémités du monde, volatiles huppés, aigrettes, palmés, aquatiques, aériens, terrestres, croasseurs, musiciens, dont l'âme tressaille à l'aspect de la lumière agile, des belles eaux frissonnantes, des jeunes pousses qui s'ouvrent, de la sève qui fait éclater les boutons rouges, de la vie printanière qui fleurit la terre et qui entre avec l'air suave jusqu'au plus profond de leur cœur. Au bout d'une heure, iï faut s'en aller. Voici venir ce désagréable biiiède, l'homme, les goutteux et les marmots, les soldats et les servantes. Mais une fois dans sa chambre, si l'on ouvre ce livre, on pourra se croire encore devant l'étang, en compagnie du héron, du rossignol et du cygnç. Il vaut une volière et un muséum.

Comment M. Michelet est-il devenu naturaliste ? Par hasard, par bonté et par compagnie. Malade, occupé d'une personne malade, il a regardé la

campagne avec elle. Un rossignol, un rouge-gorge dans sa chambre, des poules dans sa cour, des corbeaux, des hirondelles sous son toit, ont tourné ses yeux vers les oiseaux. Involontairement il les a aimés, et le voilà qui plaide leur cause. « Que fautil pour les protéger î révéler Toiseau comme âme, montrer qu'il est une personne. V oiseau donc ^un seul oiseau, c'est tout le livre, mais à travers les variétés de sa destinée, se faisant, s'accommodant aux mille conditions de la terre, aux mille vocations de la vie ailée.... Tel il nous apparut dans son idée chaleureuse, celle de la primitive alliance que Dieu a faite entre les êtres, du pacte d amour qu'a*mis la mère universelle entre ses enfants. »

M. Michelet reste donc ici dans son œuvre. Ce volume de psychologie poétique ne fait point disparate avec les autres; il les complète. L'historien que vous connaissez paraît à travers le naturaliste que vous découvrez. Le livre de l'Oiseau n'est qu'un chapitre ajouté au livre du Peuple. UaMtenr ne sort pas de sa carrière; il élargit sa carrière. Il avait plaidé pour les petits, pour les simples, pour les enfants, pour le peuple. Il plaide pour les bêtes et pour les oiseaux.

Nulle philosophie n'est plus conforme à son génie. Ce génie est l'inspiration passionnée, la sensibilité extrême et poétique, la faculté de découvrir les émotions en les éprouvant, de connaître les

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êtres en se transformant en etix. Pour lui la science et Thisfoire ne sont pas des œuvres dé Tanalyse, mais des œuvres de Tinstinct. Au lieu de constater lés faits un à un, avec circonspection, de raisonner pas à pas, de prouver chaque proposition, d'établir des classiflcations régulières, de dégager lentement des lois générales, de les noter par des formules sèches, et les vérifier vingt fois avec les doutes d'un sceptique, de corriger minutieusement chaque expression pour atteindre à Texactitude parfaite, il entre violemment dans l'histoire avec des cris de colère ou d'enthousiasme, devinant un caractère d'après un mot, jugeant un homme sur un portrait, ami ardent ou ennemi acharné de ses personnages, prenant pour guides ses sympathies et ses colères, ayant pour critique le délire de Tode, et courant à travers Témotion à la vérité. Les autres écartent la passion comme un voile ; il l'accepte comme une lumière. Les autres rejettent l'instinct comme une faiblesse; il le recueille comme une force. Les autres évitent le dithyrambe comme un trompeur ; il se livre à lui comme à un révélateur. De là sa philosophie et la philosophie de ce livre. Chacun de nous fait la sienne à son image. Chacun prescrit à la science les habitudes de sa pensée. Chacun offre à l'univers l'idéal qu'il se propose & lui-même. Chacun impose à la nature les besoins qu'il porte en soi. —M. Michelet a l'instinct pourmé-

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thode : c'est pourquoi il glorifie Tinstinct, hier dans le peuple, aujourd'hui dans les bêtes. 11 rabaisse le raisonnement et l'analyse ; il relève la croyance spontanée et la divination irréfléchie. Hier, il préférait le bon sens du paysan aux théories du lettré, et demandait au peuple la vérité sur la révolution française. Aujourd'hui, il s'indigne contre ceux qui traitent Tinstinct de force aveugle, qui ne voient pas « combien cette raison commencée diffère peu en nature de la haute raison huniaine ; » qui ne démêlent point dans l'oiseau le génie du constructeur, de l'artiste, du musicien, la faculté d'enseigner et d'apprendre, le profond amour^ le dévouement, le courage, les plus beaux sentiments et les plus belles forces de notre âme, une âme enfin j^ rente de la nôtre. — M. Michelet a la sympathie pour talent; c'est pourquoi ilglorifle la sympathie, hier, celle des hommes entre eux, aujourd'hui, celle des hommes et des bêtes. 11 déteste l'orgueil, la dureté, la vie solitaire. Il exalte la bonté, la fraternité, la vie sociale. Hier, il appelait la patrie « une grande amitié, » enseignant pour devoir à l'homme le dévouement et la tendresse, appelant les classes opposées à la concorde, donnant pour devise à la ré . volution future, non la liberté orgueilleuse, non l'égalité niveleuse, mais la fraternité généreuse. Aujourd'hui, il essaye d'établir la paix entre les oiseaux et l'homme, montrant que plusieurs sont

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nos serviteurs, que presque tous sont nos alliés et nos amis; que ces jeunes âmes, à peine ébauchées, enfantines, doivent être traitées en sœurs parla nôtre, et que le destin de l'homme, barlMure et brutal encore, est de rallier tous les vivants en une grande république au souffle de roniversel amour.

Cette philosophie donne-t-elle la vérité? A tout le moins elle donne le talent. Si elle n'est pas conforme à la science, elle est conforme à la poésie. Si elle ne fait pas des savants, elle fait des artistes. Quel don que de retrouver tous les sentiments, d'entrer dans l'âme de tous les êtres, de reproduire dans l'étroite enceinte de soi-même toutes les formes de la vie et la variété infinie de l'uAivers I Ce don paraît grand déjà, lorsqu'il s'applique à réfor* mer les pensées et les passions des hommes, choses communes, vulgaires, que nous apercevons en nous-mêmes, et qui n'ont point pour nous l'attrait de la nouveauté. Combien plus grand lorsqu'il s'emploie à faire comprendre l'âme des êtres muets, séparés de nous par Tabtme des espèces, à révéler la vie mystérieuse des animaux, des forêts et des flots 1

D'abord les oiseaux-poissons, pingouins, manchots, immobiles en longues rangées sur les lies de glace, parmi les cristaux aigus des terres australes. < A leur tenue verticale, à leur robe blanche et

noire, on croirait voir des bandes nombreuses d'enfants en tabliers blancs. Ces fils atnés de la nature, confidents des vieux âges de transformation, parurent aux premiers qui les virent d'étranges hiéroglyphes. De leur œil doux, mais terne et pâle comme la face de l'Océan, ils semblaient regarder l'homme, ce dernier né de la planète, du fond de leur antiquité. » Chez d'autres, l'aile peu à peu se dégage, s'agrandit, devient aérienne; l'oiseau ne nage plus, il vole ; et vous voyez les goélands criards qui planent imperturbablement audessus des vagues de la Biscaye, pendant que la houle marine, accumulée depuis l'Amérique, escalade en grondant les escarpements de la côte. «Jour ou nuit, midi ou nord, mer ou plage, proie morte ou vivante, tout leur est un. Usant de toi;t, chez eux partout, ils promènent vaguement des flots au ciel leur blanche voile. Le vent nouveau qui tourne et change, c'est toujours le bon vent qui va où ils voulaient aller. » Leur œil clair et froid a la couleur de la mer du Nord, grise, indifférente. « Que dis-je? Cette mer est plus émue. Le vieux père Océan, jsournois, colère, souvent, sous sa face pâle, semble rouler bien des pensées. Ses fils, les goélands, semblent moins animaux que lui. >

Bien plus haut, « le premier de la race ailée, l'audacieux navigateur qui ne ploie jamais la voile, le prince de la tempête, contempteur de tous les dan-

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gersy» Taigle de mer balance son petit corps sur ses immenses ailes, et, de l'Europe à TAmérique, rame avec la vitesse de Vorage, d'un toI si égal qu'il semble endormi. Bien certaitiement M. Michelet a dû se croire oiseau plus d'une fois en écrivant ces pages. Il a souhaité cette récompense au naturaliste Wilson. Une fois, écoutant la chanson d'une fauvette : « Moi-même, dit-il, ailé en ce moment, je l'accompagnai dans son rêve. » Il a causé avec les bétes comme les anciens brames ; un jour, voyant le héron mélancolique qui, perché sur une patte, contemplait dans l'eau terne sa tnaigre image, il se hasarda à interroger ce rêveur :

Je lui dis de loin ces paroles que sa très-fine ouïe perçut exactement : a Ami pêcheur, voudrais-tu bien me dire (sans délaisser ta station) pourquoi, toujours si triste, tu semblés plus triste aujourd'hui ? As-tu manqué ta proie ? Le poisson trop subtil a-t-il trompé tes yeux? La grenouille moqueuse te défie-t-elle au fond de l'onde ?

— Non, poissons ni grenouilles n'ont pas ri du héron.... Mais le héron lui-même rit de lui, se méprise quand il entre en pensée de ce que fut sa noble race, et de Toiseau des anciens jours....

« La terre fut notre empire, le royaume des oiseaux aquatiques dans l'âge intermédiaire où, jeune, elle éiliérgeait des eaux. Temps de combat, de lutte, mais d'abondante subsistance. Pas un héron qui ne gagnAt sa vie. Besoin n'était d'attendre ni de poursuivre : la proie poursuivait le chasseur ; elle sifflait, coassait de tous côtés. Des millions d'êtres de nature indécise , oiseaux-crapauds, poissons ailés, infestaient les limites mal tracées des dihix

éléments. Qu'aurieis-vôus fait^ voué autres, faibles et derniers nés du monde? L'oiseau vous prépara la terre. Des combats gigantesques eurent lieu contre les monstres énormes, fils du limon ; le fils de l'air, l'oiseau, prit taille de géant. Si vos histoires ingrates n'ont pas trace de tout ôela, la grande histoire de Dieu le raconte au fond de la t^rre où elle a déposé les vaincus, les vainqueurs, les monstres exterminés par nous et celui qui les détruisit.

« Vos fictions mensongères- nous bercent d'un Hercule humain. Que lui eût servi sa massue contre le plésiosaure? Qui eût attendu face à face cet horrible léviathaii ? Il y fallait le vol, Paile forte, intrépide, qui du plus haut lançait, relevait, relançait l'Hercule-oiseau , Tépiomis, un aigle de vingt pieds de haut et de cinquante pieds d'envergure, implacable chasseur qui, maître de trois éléments, dans l'air, dans l'eau, dans la vase profonde, suivait le dragon sans repos. »

Consumé dans cette lutte gigantesque, il s'est amoindri quand s'est amoindri Télément humide. Les oiseaux de la vase, aux longueàéchasses, insensiblement, ont disparu. Leurs frères, les pélicans, les cygnes, deviennent rares. « On chercherait en vain ces blanches flottes qui couvraient de leurs voiles les eaux du Mincio, les marais de Mantoue, qui pleuraient Phaéthon à l'ombre de se» sœurs, ou, dans leur vol sublime, poursuivant les étoiles d'un chant harmonieux, leur portaient le nom de Varus. »

C'est la tendresse du poète qui ranime ses créatures. Celui-ci les aime. tant qu'il les aime trop. Le

220 M. MICHËLET.

rossignol est dieu dans ce livre, et M. Michelet est son prophète. Il a eu des visions en récoutant, toot comme Mahomet. Il écrit à propos de lui des dialogues comme ceux du Coran. Il l'aperçoit qui passe, timide, muet, dans son habit obscur,sou8 les feuillages rougissants de l'automne. Pourquoi panhtu ? Que ne restes-tu en Provence, dans les gorges où le tiède soleil d'hiver luit aussi doucement qu*au plus beau printemps?

a Non, il me faut partir. D'autres peuvent rester : ils n'ont que faire de POrient. Moi, mon berceau m'appelle ; il faut que je revoie ce ciel éblouissant, ces ruines lumineuses et parées où mes aïeux chantèrent ; il faut que je me pose sur mon premier amour, sur la rose d'Asie, que je me baigne de soleil.... Là est le mystère de ma vie ; là, la flamme féconde où renaîtra mon chant ; àia voix, ma muse est la lumière. »

Il part, et le voilà devant la grande porte de ritalie, devant les Alpes froides et blanches, peuplées de tous les brigands de Tair, qui l'attendent.

Il s'arrête à l'entrée, sur une maison amie que je sais bien, ou au bois sacré des Charmettes, délibère et se dit : <r Si je passe de jour, ils sont tous là : ils savent la saison; l'aigle fond sur moi, je suis mort. Si je passe la nuit, le grand-duc, le hibou, l'année des horribles fantômes aux yeux grandis dans les ténèbres, me prend, me porte à ses petits.... Las ! que ferai-je ? J'essayerai d'éviter et la nuit et le jour. Aux sombres heures du matin, quand l'eau froide détrempe et morfond sur son aire la grosse bète

M. MIGHELET. 221

féroce qui ne sait pas bâtir un nid, je passe inaperçu.... Et quand il me verrait^ j'aurais passé avant qu'il pût mettre en mouvement le pesant appareil de ses ailes mouillées. »

Bien calculé. Pourtant vingt accidents surviennent. Parti en pleine nuit, il peut, dans cette longue Savoie, rencontrer de front le vent d'est qui s'engouffre et qui le retarde, qui brise son effort et ses ailes.... Dieu! il est déjà jour.... Ces mornes géants, en octobre, déjà vêtus de blancs manteaux, laissent voir sur leur neige immense un point noir qui vole à tire-d'aile. Qu'elles sont déjà lugubres, ces montagnes, et de mauvais augure, sous ce grand linceul à longs plis !... Tout immobiles que sont leurs pics, ils créent sous eux et autour d'eux une agitation éternelle, des courants violents, contradictoires, qui se battent entre eux, si furieux parfois, qu'il faut attendre. « Que je passe plus bas, les torrents qui hurlent dans l'ombre avec un fracas de noyades, ont des trombes qui m'entraîneront. Et je monte aux hautes et froides régions qui s'illuminent, je me livre moi-même ; le givre saisira, ralentira mes ailes. »

N'y a-t-il point là tout un drame? Qui ne serait touché des anxiété du pauvre petit voyageur, perdu dans les tempêtes de neige? Qui ne voit, sous cette main magique, l'automne des montagnes, les noires profondeurs des gorges où rampent des nuages, les crêtes arides qui s'éclairent à l'aurore d'un triste sourire glacé? Le drame finit par une ode, qui est l'hymne du rossignol. Ce qu'il chante, c'est son amour, sa douleur, ses joies, ses espérances infinies. Buflfon avait noté, avec une prodigalité de

mots nobles^ les roulades, les coups de voix, les trilles, les arpèges de son ramage^ bon obserrateur, analyste attentif, définissant toutes les opérations de ce gosier, n'apercevant que la partie extérieure de l'hymne. Ce que M. Michelet en aperçoit, c'est la source intérieure, c'est la passion musicale, c*eit rame créatrice. « Le rossignol voit les bois, Tolget aimé qui les transfigure; il voit sa vivacité tendre, et mille grâces de la vie ailée, que la nôtre ne peut rendre. Il lui parle, elle lui répond; il se charR6 de deux rôles, à la grande voix mâle et sonore, iréplique par de doux petits cris. Quoi encore! Je ne fais nul doute que déjà ne lui apparaisse le ravissement de sa vie , la tendre intimité du nid , la pauvre petite maison qui aurait été son ciel.... Rapprochez-vous, c'est un amant; mais éloignezvous, c'est un dieu. La mélodie, ici vibrante et d'un brûlant appel aux sens, là-bas grandit et s'-amplifîe par les effets de la brise; c'est un- chant religieux qui emplit toute la forêt. De près, il s'agissait du nid, de l'amante, du fils qui doit nattre; mais de loin, autre est cette amante, autre est le fils : c'est la Nature, mère et fille, amante éternelle qui se chante et se célèbre ; c'est l'infini de l'amour qui aime en tous et chante en tous; ce sont les attendrissements, les cantiques, les remerctments qui s'échangent de la terre au ciel. » Voilà le panthéisme profond, passionné, mystique, où aboutit

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ce talent, où s'achève cette philosophie. L'artiste aperçoit en toutes choses l'Amour et la Vie. Au plus bas degré de l'être, les substances inertes se fondent les unes dans les autres par les violentes affinités chimiques, aspirant, avec une soif ardente, celles qui doivent transformer et compléter leur être; et le monde, qui semble immobile, est le mariage incessant, mystérieux, invisible, des corps qui s'unissent, précipités les uns vers les autres par un aveugle désir. La sourde volonté qui attache rau sol la pierre pesante, et retient autour du soleil le cortège des planètes, développée dans la plante par des besoins plus compliqués et par une œuvre plus savante, y végète encore engagée dans la matière, et ne se déploie que par la structure qu'elle compose et qu'elle soutient. Dégagée dans l'animal, elle habite en lui sous forme d'instinct et de rêve. Elle se change en idée dans l'homme, et le poète, apercevant par elle l'universelle parenté des choses, reconnaît l'âme infinie, la créatrice immortelle, la grande mère incessamment occupée à amener des vivants sous la clarté du jour. Au fond des bois, pendant les jours d'été, lorsque les exhalations odorantes montent dans l'air, quand le long murmure des feuilles, des oiseaux, des insectes, vient emplir, l'oreille, lorsque l'air épais enivre comme le vin, et qu'un nuage de lumière enveloppe le dos des collines, on est tenté comme

224 ^ M. MIGHELET.

lui de confondre les choses en un seul être, et l'on comprend comment un artiste, entrevoyant la &ce de l'éternelle déesse , a dit qu'elle s'appelle TAmour.

Laissez-le s'abandonner à sa sensibilité exaltée, à sa sympathie passionnée, à son émotion nerveuse : avec les animaux il ressuscitera les êtres • inanimés. Avec la pensée des oiseaux, il nous montrera la pensée des arbres et des pierres. Quels paysages ! et que le cœur est meilleur peintre que les yeuxl En vain votre esprit serait un miroir où vous apercevriez la forme exacte de chaque contour et la nuance précise de chaque couleur. En vain vous me nommerez le vert et le bleu, la ligrie brisée et la ligne sinueuse. Ce que vous me ferez voir est peu de chose. Il faut que vous découvriez le sentiment sous la forme qui l'exprime, et le seul moyen de susciter en moi des images est de soulever en moi des émotions. Si Toù voit les paysages de M. Michelet, c'est qu'on les sent, et qu'il les sent. Il les sentait lorsqu'il a décrit sa colline nantaise étendue entre les eaux grises de la Vendée et les eaux jaunes de la Bretagne, antique jardin abandonné, plein de grandes charmilles et de cerisiers rouges, .où les pluies sans écoulement nourrissent une verdure, exubérante, encombrée de plantes domestiques et sauvages, fouillis de hautes herbes, luxe de végétation né-

gligée, « efflorescence molle et débordante, sous un ciel humide, tiède et doux. » Il les sentait, quand il peignait ces marais d'Amérique, larges bras de mer bandonnés dans la retraite des eaux, où le peuple des cèdres enfonce ses pieds dans la vase qui fermente, et sous ses flèches entre-croisées étend un crépuscule sinistre. Mais la vraie patrie de cette imagination ardente est le pays du soleil, la région brûlée du globe, la dévorante nature des tropiques; sa violence, sa concentration fiévreuse eh imite Ténergie insensée et les furieux excès. Méry Fa peinte aussi ; mais sa riche imagination et son enthousiasme n'égalent point l'ivresse maladive et nerveuse, les accès de poésie convulsive, les phrases vibrantes, les petits mots dardés en traits de feu, le pétillement d'éclairs qui éclatent ici : l'artiste parle de ces insectes, acharnés chasseurs, insatiables gloutons, excités, piqués par la chaleur, par l'excitation d'un monde d'épices et de substances acres, qui pullulent dans les forêts vierges « où tout vous parle de vie, où fermelite éternellement le bouillonnant creuset de la nature. »

Ici et là, leurs vivantes ténèbres s'épaississent d'une triple voûte, et par des arbres géants, et par des enlacements de lianes, et par des herbes de trente pieds à larges et superbes feuilles. Par places, ces herbes plongent dans le vieux limon primitif, tandis qu'à cent pieds plus haut,

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par-dessus la grande nuit, des fleurs altières et puisuntes

sde mirent dans le brûlant soleil.

Aux clairières, aux étroits passages où pénètrent ses rayons, c^est une scintillation, un bourdonnement étemel, des scarabées, papillons, oiseanx-mouches et colibris, pierreries animées et mobiles, qui s'agitent sans repos. La nuit, scène plus étonnante ! commence l'illuminatioii féerique des mouches luisantes, qui, par milliards de millions, font des arabesques fantasques, des fantaisies effhtyantes de lumière, des grimoires de feu.

Avec toute cette splendeur, aux parties basses cli^ote un peuple obscur, un monde sale de caïmans, de serpents d^eau. Aux troncs des arbres énormes, les fantastiques orchidées, filles aimées de la fièvre, enfants de Pair corrompu, bizarres papillons végétaux, se suspendent et semblent voler. Dans ces meurtrières solitudes, elles se délectent et se baignent dans les miasmes putrides, boivent la mort qui fait leur vie, et traduisent, par le caprice de leurs couleurs inouïes, l'ivresse de la nature.

N'y cédez pas, défendez-vous, ne laissez point gagner au charme votre tète appesantie. Debout! debout! sous cent formes le danger vous environne. La fièvre jaune est sous fleurs, et le vomito nero; à vos pieds traînent les reptiles. Si vous cédiez à la fatigue, une armée silencieuse d'anatomistes implacables prendrait possession de tous, et d'un million de lancettes ferait de tous vos tissus une admiraUe dentelle, une gaze, un souffle, un néant.

Quoi! c'est vous, fleurs animées, topazes et saphirs ailés, c'est vous qui serez mon salut? Votre âpreté libératrice, acharnée à l'épuration de cette surabondante et furieuse fécondité, rend seule accessible l'entrée de la dangereuse féerie.

Ceux qu'il apostrophe ici, ce sont ses frères. Le colibri, l'oiseau-mouche, sont la vivante image de

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son génie. Il a leur éclat éblouissant, leur passion folle, leur vélocité, leur furie, leurs ailes. Il fait taire la critique, et il se peint lui-même dans ce portrait :

La vie, chez ces flammes ailées, est si brûlante, si intense, qu'elle brave tous les poisons. Leur battement d'ailes est si vif que l'œil ne le perçoit pas ; Poiseau- mouche semble immobile, tout à fait sans action. Un houri hour! continuel en sort, jusqu'à ce que, tête basse, il plonge du poignard de son bec au fond d'une fleur, puis d'une autre, en tirant les sucs, et pôle-môle les petits insectes : tout cela d'un mouvement si rapide que rien n'y ressemble ; mouvement âpre , colérique, d'une impatience extrême, parfois emporté de furie, contre qui? contre un gros oiseau qu'il poursuit et chasse à mort, contre une fleur déjà dévastée à qui il ne pardonne pas de ne pas l'avoir attendu. Il s'y acharne, l'extermine, en fait voler les pétales.

Les feuilles absorbent, comme on sait , des poisons de l'air, les fleurs les résorbent. Ces oiseaux vivent des fleurs, de ces pénétrantes fleurs, de leurs sucs brûlants et acres : en réaUté, de poisons. Ces acides semblent leur donner et leur âpre cri, et Téternelle agitation de leurs mouvements colériques. Ils contribuent peut-être bien plus directement que la lumière à les colorer de ces reflets étranges qui font penser à l'acier, à l'or, aux pierres précieuses, plus qu'à des plumes et à des fleurs.

Et nous aussi, nous dirons que ce n'est point la lumière de l'art et le sens de la beauté qui colorent ce style, mais la passion dévorante où il s'abreuve et s'exalte. Un autre y perdrait la raison; il y gagne

le génie; et rincessante tension de sa nerveuse, au lieu de le consumer, le nourrit

De là ces formes de langage étranges qui semblent la violation de la syntaxe et le renversement de la grammaire. Quand il fait des fautes de langue, il les veut presque toujours avec raison. Nul n'a plus étudié la langue. On dira qu'il Ta tordue; c'est qu'il Ta façonnée à son usage. Il parle autrement que les autres, parce qu'il pense autrement que les autres. Sa phrase se raccourcit pour égaler la concentration de sa pensée. Le verbe la quitte, disparaît. Lancée comme une révélation, elle enjambe par-dessus pour aller plus vite. Tantôt elle prend des attitudes pénibles, et se compose d'inversions; tantôt elle prend un air négligé, et se compose de répétitions. Elle copie l'idée telle qu'elle vient, à mesure qu'elle vient, imitant le mouvement naturel de l'esprit et le progrès saccadé de Tinspiration. « Ces oiseaux, disait-il tout àTheure, vivent des fleurs, de ces pénétrantes fleurs, de leurs sucs brûlants et acres : en réalité, de poisons. » Trois fois le mot primitif est corrigé, développé. Mettez à la place : « Ces oiseaux vivent sur les fleurs, de sucs Acres et brûlants qui sont des poisons : » vous avez écrit du premier coup l'ex- .pression définitive ; mais vous n'avez pas exprimé le tâtonnement, l'allure passionnée de l'esprit qui cherche et qui trouve. — Ailleurs, afin d'exprinpier

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un mouvement, il est obligé d'employer une préposition pour une autre : « La longue belette s'insinue au nid sans frôler une feuille. » S'il mettait : « La longue belette s'insinue dans le nid,.» la phrase n'imiterait point l'action de la bête. — Pour traduire les sentiments par les sensations, pour confirmer les impressions de l'âme par les impressions de l'oreille, il est artiste jusque dans les prépositions et les articles : nul style n'est plus imitatif. « Le chat-huant vole d'une aile silencieuse, comme étoupée de ouate. » Ces voyelles étouflées qui se heurtent font glisser la phrase aussi silencieusement que l'oiseau. — Chez lui l'ordre des mots n'est point l'ordre grammatical, mais Tordre logique. Il note les différentes parties de sa vision à mesure qu'elles passent en lui, tour à tour, et la construction marque leur suite. Regardez plutôt cette phrase : « Mais le temps noir se dissipe, le jour reparaît, je vois un petit point bleu dans le ciel. Heureuse et sereine région qui gardait la paix au-dessus de l'orage. Dans ce point bleu, royalement, un petit oiseau d'aile immense nage à dii mille pieds de haut. Goéland? Non ; l'aile est noire. Aigle? Non : l'oiseau est pelit. » « Heureuse » doit être le premier mot, parce que l'émolion dominante première est un élan de bonheur. Même raison pour la construction renversée de la phrase suivante. Quant à ces mots, « Aigle? Goéland? » ce

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sont des cris d'interrogation qu'on ne pouvait noter d*autre manière. — Ailleurs, un passage sur les hirondelles montre comment FabréTiation dQ la phrase et la position du mot font entrer la sensation dans Tâme et dans les yeux : « Souvent elles se précipitaient tombant presque, rasant la terre, mais si vite relevées qu'on les aurait crues lancées d'un ressort ou dardées d'un arc. » Un écrivain régulier aurait coupé la phrase après le mot « terre, > et la phrase, n'ayant plus de continuité, n*eftt pas expriaié la continuité du vol. La dernière syllabe de « presque, • muette et tronquée, peint avec une force étonnante la chute arrête subitement; si on eût mis « par un ressort, par un arc, » on perdait tout l'élan imitatif. Par-dessus tout, sa phrase est un chant. Tout poëte est musicien. Celui-ci, ami de Virgile, l'est plus qu'un autre. 11 a besoin de ber* cer sa pensée aux sons cadencés de la période, et la mélodie qu'il heurte ou qu'il déroule, douloureuse ou tendre, ajoute la rêverie à l'idée, et la poésie à la passion. .,

J'avais noté beaucoup de passages qui paraîtraient extraordinaires dans un autre, les bizarreries naïves d'un panthéiste allemand, les oiseaux comparés au Messie, c et participant au divin privilège du Saint-Esprit, d'être présents partout ; » des bénédictions données aux phoques; des mouvements d'envie à l'occasion des baleines; une multitude

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d'apostrophes, de cris, de transports, l'exaltation d'un fakir, l'abandon d'une femme nerveuse, l'ha-» bitude de penser toirt haut et trop haut. Doît-on blâmer ces excès? Les beautés les rachètent, et sans eux elles ne seraient pas; sa passion fait'soii génie. D'ailleurs, cette forme d'esprit est un type ; elle a droit d'exister au même titre que toute autre; ce qui serait d^aison ailleurs est raison chez elle. Chaque type est bien comme il est, dans le monde pensant comme dans le monde animal. Sa perfection et sa loi est de développer son être, et, si jamais esprit fut complet dans son genre, c'est celui-ci. Personne ne reproche au héron ses longues jambes fragiles, son corps maigre, son attitude contemplative et immobile. Personne ne blâme dans la frégate les ailes immenses, • les pieds raccourcis : cette maigreur est une beauté dans le héron; cette disproportion est une beauté dans la frégate. L'une et l'autre manifestent une idée de la nature, et l'œuvre du naturaliste est de les comprendre, non de les railler. Le critique est le naturaliste de l'âme. Il accepte ses formes diverses; il n'en condamne aucune, et les décrit toutes; il juge que l'imagination passionnée est une force aussi légitime et aussi belle que la faculté métaphysique ou que la puissance oratoire; au lieu de la déchirer avec mépris, n la dissèque avec précaution ; il la met dans le même musée que les

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autres et au même rang que les autres; il se réjouit, en la voyant, de la diversité de la nature ; il ne lui demande point de se diminuer , de sabir l'autorité de facultés contraires, de se faire raisonnable et circonspecte ; il aime jusqu'à ses folies et ses misères. Il fait plus : à force de l'observer, il se transforme en elle; à force de s'expliquer ses démarches et de les trouver conséquentes, il répète involontairement ses démarches. Geoffiroy Saint- Hilaire disait qu'en Egypte, couché sur le sable du Nil, il sentait s'éveilleren lui les instincts du crocodile. A force d'analyser l'imagination passionnée, le critique participe à ses visions, à sa passion, jusqu'à trouver sa passion et ses visions raisonnables. S'il la juge, ce n'est point pour dire qu'elle est belle ou laide, mais pour montrer qu'elle est propre ou impropre à tel emploi. Un naturaliste prononce que le héron est fait pour vivre dans les marécages, que la frégate doit planer sur les mers, et que le héron transporté dans une plaine sèche, et la frégate enfermée dans un bois, ne pourront vivre. Un critique pense que la sensibilité passionnée, appliquée comme ouvrière à la philosophie et à l'histoire, doit découvrir des vérités supérieures, commettre beaucoup d'erreurs, hasarder beaucoup d'hypothèses, prouver peu, exagérer beaucoup; mais qu'appliquée à l'art, elle formera les caractères les plus vivants, les drames les plus émou*

M. MIGHELET. 233

vants, le style le plus attachant, les paysages les plus visibles ; que d'un souffle de feu elle animera les êtres inertes; que, promenée du pôle à Téquateur, de l'Amérique à TAsie, elle éveillera dans notre cerveau une fantasmagorie de visions lumineuses, partout créatrice, impétueuse, ardente, universelle, pareille à la grande nature, qui, dans la vie furieuse de ses tropiques, étale une image de sa violence et de son éclat. On dit qu'il y a aujourd'hui trois poètes* en France : celui-ci est le quatrième, et sa prose pour Fart et le génie vaut leurs vers.

1. Alfred de Musset, Lamartine^ Victor Hugo. Béranger est un grand prosateur qui a mis des rimes à sa prose.

Juillet 1856.

Le laid est beau, j'y consens, mais le bean est plus beau. Boileau Despréaux, ce célèbre romantique, a bien osé dire :

D'un pinceau délicat Tartifice agrôa})le Du plus affreux objet fait un objet aimable.

Aimable ? La rime ici fait dire une sottise à la raison. Il n'y a d'objets aimables que ceux qu'on peut aimer ; voilà pourquoi je demande au lecteur de passer une demi-heure avec les jeunes gens de Platon. J'ai encore une autre excuse : ce monde moderne est fort triste, parce qu'il est fort civilisé. Chacun y fait effort; chacun peine çt travaille de corps et d'esprit, et les œuvres d'art, qui devraient nous calmer, nous agitent, depuis que nos poètes cherchent ce qui intéresse , non ce qui est beau, et se font artisans de passions, non de bonheur. Platon est plus heureux ; l'antiquité est la jeunesse du monde, et partant la nôtre. Reportons-nous vers

236 LES JEUNES GENS DE PLAlXm.

ces belles années que nous n'avons pas Técnes, et jouissons-en du moins par le souvenir.

Quoique philosophe, il fut poëte, je veux dire créateur de formes vivantes. Un Grec eût été bien embarrassé de ne pas Tôtre. Parménide, le Spinoza du temps, écrivit son système en vers, et souvent ces vers sont beaux. Platon mit ses syllogismes en conversations, et fit de ses théories une peinture de mœurs. Il est le seul parmi les philosophes qui ait su donner la vie à des dissertations. Le ThéotimedeMalebranche, les Philalèthe de Leibnitz, sont des abstractions sous des noms d'hommes. Ces fictions ôtent le naturel sans apporter l'intérêt, et les raisonnements plairaient mieux sans les raisonneurs. Le dialogue n'est là qu'un ornement d'enor prunt, ajouté après coup, par un effort d'imagination , pour cacher'la sécheresse du sujet et ne pas effaroucher le lecteur. Au contraire , si Platon représente des personnages, c'est qu'il les copie ; s'il écrit des dialogues, c'est qu'il en écoute- 11 trouve le beau en peignant le vrai, et, parce qu'il est historien , il est poêle : car la philosophie naquit en Grèce , non comme chez nous dans un cabinet et parmi des paperasses, mais en plein air, au soleil, lorsque, fatigués de la palestre et appuyés contre une colonne du gymnase, les jeunes gens conversaient avec Socrate sur le bien et sur le vrai.

On peut s'arrêter un instant devant ces contem-

porains de Périclès , qui , la première année de la guerre, disait sur leur tombe: « L'année a perdu son printemps. »

Platon a pris plaisir à figurer aux yeux les plus jeunes, ceux en qui la pensée pour la première fois s'éveille, et qui sont encore presque enfants. Son style si aisé, si doux, presque fluide, convient pour peindre ces âmes molles et tendres, ces corps flexibles. Corrége eut le même don et le même amour. La beauté naissante est la plus belle, simple et riante comme le premier rayon du jour.

On les rencontre partout, dans les palestres, sous les portiques, dans l'agora, interrogeant Socrate et lui répondant sur tous les sujets avec une liberté entière. « On les laisse, comme de jeunes chevaux consacrés aux dieux , paître et errer au hasard , pour voir s'ils trouveront la sagesse et la vertu. y> Jusqu'à ce moment , ils n'ont eu qu'une éducation de poètes et d'athlètes. Ils ont passé la journée dans le gymnase à lutter, à sauter, à courir; ils ont répété des vers de Tyrtée et d'Homère, et chanté des hymnes. « Les enfants d'un même quartier, dit Aristophane , allaient chez le maître de cithare, marchant ensemble et en bon ordre.

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nus , quand mâme la neige serait tombée comme de la grosse farine. Là , ils apprenaient rii]fsme • < Pallas terrible, qui ravages les villes, » ou : « Un cri perce au loin , » et tendaient leur voix avec k , forte harmonie que leurs pères leur avaient transmise. Si quelqu'un faisait le bouffon ou chantait avec des inflexions molles, on le chargeait de coups comme un ennemi des Muses. — jeune homme, dit le Juste dans sa plaidoirie contre Fliqnate, prends-moi hardiment pour ton guide, moi qui sois le meilleur conseil , et tu iras à l'Académie courir sous les oliviers sacrés, couronné de joncs aux fleurs blanches , avec un sage ami de ton Age, respirant Todeur du smilax, du blanc peuplier, jouissant du loisir et du beau printemps, lorsque l'or* meau murmure auprès du platane. » Ainsi formés, ils commencent maintenant à réfléchir, aidés de Socrate qui « accouche » leurs esprits, et leur donne le plaisir de penser.

Entrés dans le gymnase, dit-il, nous trouvâmes que les jeunes garçons avaient sacrifié, et que les cérémonies étaient déjà presque achevées. Ils jouaient aux osselets et étaient tous parés ; la plupart s'amusaient au dehors^ dans la cour ; quelques-uns, dans un coin du vestiaire, jouaient à pair impair avec un grand nombre d'osselets qu'ils prenaient dans des corbeilles. D'autres alentour les regardaient, et parmi eux Lysîs qui se tenait debout dans un groupe de jeunes gens et d'enfants, la couronne sur la tête, d'une figure vraiment rare, et digne d'être appelé non-

seulement beau, mais beau et bon. Pour nous, nous allâmes nous asseoir du côté opposé, où Ton était tranquille, et nous commençâmes à nous entretenir sur quelque sujet. Lysis se retournait souvent pour nous regarder, et on voyait bien qu'il désirait venir auprès de nous ; mais il était embarrassé et n'osait approcher tout seul. En ce mo* ment, Ménexène, qui revenait de la cour, entra tout en jouant, et, dès qu'il me vit avec Ctésippe, il vint s'asseoir auprès de moi ; Lysis le suivit et s'assit à côté de lui : les autres s'approchèrent aussi. Alors je levai les yeux vers Ménexène et je lui dis : c fils de Démophon, lequel de vous deux est le plus âgé? — Nous ne sommes pas d'accord là-dessus, répondit-il. — Et si je demandais lequel est le plus brave, vous contesteriez aussi? — Certainement. — Et lequel est le plus beau? encore de même? » Tous deux se mirent à rire. « Je ne vous demande pas lequel est le plus riche, car vous êtes amis, n'est-ce pas? — Trèsgrands amis, dirent-ils. — En effet, on dit que tout est commun entre amis, de sorte qu'en fait de richesse, il n'y a pas de différence entre vous, si vous êtes amis comme vous le dites. » — Ils l'accordèrent.

Cela est généreux et charmant ; aussi voyez de quel ton Socrate parle de cette amitié, comme il félicite ces enfants, avec combien de grâce, de bonhomie et de tendresse :

Depuis mon enfance, je me trouve désirer un bien, comme les autres hommes qui tous en désirent un, chacun le sien. Car celui-ci désire des chevaux, celui-là des chiens, l'un des richesses, l'autre des honneurs. Pour moi, ^ l'égard de toutes ces choses, je suis fort tranquille ; mais je souhaite très-ardemment acquérir des amk, et j'aimerais mieux avoir un bon ami que la meilleure caille et le meil<r

leur coq de la terre, oui par Jupiter, et que le pins beau cheval et que le plus beau chien. Et par le chien I je ytmdrais, je crpis, posséder un ami plutôt que le trésor de Darius, plutôt que Darius lui-même, tant je suis désireux d'amitié. Aussi en vous voyant, Lysis et toi, je suis tout surpris, et je vous trouve heureux de ce qu'étant si jeunes, vous avez été capables d'acquérir un tel bien si aisément et promptement.

Là-dessus Socrate engage l'entretien et fait trouver à Ménexène ce qu'est l'amitié et ce qu'elle n'esl; pas. Lysis est si attentif qu'il oublie qu'on ne l'interroge point, et répond tout d'un coup à la place de son compagnon. « Aussitôt il rougit, et il me parut que ce mot lui était échappé malgré lui, tant il appliquait fortement son esprit aux choses qu'on disait. En effet, on voyait bien à son air qu'il écoutait de toute sa force. »

Il a autant de franchise que de pudeur. Sur les questions de Socrate, il raconte sans embarras combien de choses son père lui défend, couunent il est forcé d'obéir à son gouverneur, à tous ses maîtres. « Lorsque tu reviens à la maison , auprès de ta mère, te laisse-t-elle , pour te rendre heureux , faire ce qu'il te plait de sa laine ou de son métier, si elle travaille? Ou bien t'empêche-t-elle de toucher à la navette et aux autres instruments du tissage ? — Par Jupiter, dit-il en riant , Socrate, non-seulement elle m'en empêche , mais je serais battu si j'y touchais. ^ Et il avoue de bon cœur

qu'il ne sait presque rien encore, qu'il a grand besoin de ses maîtres. En ce moment revient Ménexène, qui était sorti un instant ; Lysis, jugeant utile ce qu'il vient d'entendre, se penche vers Sccrate, et lui dit tout bas très-naïvement et trèsaffectueusement: « Socrate, ce que tu viens de me dire , dis-le aussi à Ménexène. » Ce mot fait sourire , mais avec complaisance ; Tenfant est si bon et si sincère, que tous les mouvements de son âme le font aimer.

Ce que j'aime ici , c'est la nature. Ces enfants s y laissent aller; elle fait tout en eux. Que nous sommes loin d'elle ! Les hommes se sont formés, je le veux, mais il se sont déformés; vingt siècles depréceptes pèsent sur nos tètes. On trouvait Joas naturel au dix-septième siècle, et le pauvre petit, ligé de huit ans, infligeait à la reine Athalie des sentences morales:

Le bonheur des méchants comme un torrent s'écoule.

Ou des axiomes théologiques :

Aux petits des oiseaux Dieu donne la pâture, Et sa bonté s'étend sur toute la nature.

Écartez ces livres, fermez ce piano, ne contez à l'enfant que des contes; qu'il coure au soleil, dans le jardin , qu'il regarde les plantes, les bêtes et les beaux nuages. Ne détruisez pas sous une discipline

2(à2 LES JEUNES GENS EE PLATON.

la beauté native de son corps et de son Ame. Ce sang nouveau qui court dans ces jeunes veines et vient tendre cette peau si fraîche, cette chair rosée où semble vivre encore le lait maternel, ces grands yeux attentifs, cette pensée curieuse et mobile , ce mouvement souple et incessant , cette joie de vivre et de comprendre, cet abandon de soi-même à soimême : \o\\h rhomme primitif, tout voisin de sa source , encore parent des êtres inférieurs, simple et heureux comme Teau qui coule, se ploie autour des roches, bruit du plus doux murfnure, et s'étale riante sous les agiles rayons du soleil. Il parut en Grèce h Torigine de la pensée et de l'histoire; chaque fois que notre civilisation nous lasse, nous revenons à lui; Râtelais, Rousseau y sont remontés; mais j'apprends moins à lire Gargantua ou l'Emile qu'à regarder les jeunes gens des Dialogues ou le petit Cyrus de Xénophon.

Mais déjà les jeunes garçons se font disciples des sophistes; ils courent vers la science qu'ils ont une fois goûtée, d'un élan impétueux et aveugle. Quand pour la première fois on désire , on désire de tout son cœur, sans seulement regarder si la chose est * difficile ou impossible. On ne doute pas de soi, parce qu'on n'a pas mesuré ses forces ; il senable qu'il n'y a pas d'intervalle entre le but et le souhait, qu'il suffit d'étendre la main pour l'atteindre, qu'espérer c'est avoir. Et qu'y a-t-il de plus beau et de plus

doux que ce développement audacieux des facultés et des passions, lorsqu'elles se portent vers la science ? Rappelons-nous l'âge où, pour la première fois, nous avons entrevu des vérités générales, non pas enseignées par nos maîtres ou apprises dans nos livres, mais découvertes par nous, les filles aînées de notre esprit, les plus chères, si charmantes que nulle joie depuis n'a pu effacer ni égaler le souvenir de ce premier bonheur. C'est vers quatorze ou quinze ans qu'on les trouve. Elles sont incomplètes, fausses, qu'importe? Vingt autres les avaient rencontrées avant nous, qu'importe encore? Elles nous appartenaient bien véritablement, puisque nous les avions inventées comme eux et que nous ne nous savions pas de devanciers.' L'esprit, à ce moment, part d'un essor subit; cette force imprévue dont il n'avait pas conscience, et qui depuis longtemps s'était accumulée en lui sans qu'il la sentît, se déploie, et l'emporte à travers toutes les pensées, toutes les vérités et toutes les erreurs. On touche à toutes choses en véritable enfant , témérairement, en tranchant d'un coup des difficultés que plus tard on trouvera invincibles; mais on croit les avoir vaincues, et cette joie de vaincre n'est attristée ni par la prévision d'une défeite, ni par le sentiment d'une faiblesse , ni par la satiété de la jouissance, ni par la fatigue de l'effort. C'est la force et le plaisir d'un homme qui, assis depuis sa

naissance , s'élancerait pour la première fois dans une plaine ouverte, ravi de la liberté de sa course, de la variété des objets, de Téclat de la lumière , enivré par les ondées de sang généreux qui font battre ses veines et palpiter sa poitrine. Je ferais bien mieux de me taire : Platon, qui a tout dit, a dit cela divinement. Je le traduis, et qu'on me pardonne. « Le jeune homme qui, pour la première fois, a goûté de cette source, s'en réjouit comme s'il avait trouvé un trésor de sagesse ; il se sent transporté de plaisir. Il est charmé de remuer tous les discours, de ramasser tantôt toutes les idées et de les mêler en une seule, tantôt de les dérouler et de les diviser en parcelles, de jeter dans l'embarras d'abord et surtout lui-même , ensuite tous ceux qui l'approchent, jeunes, vieux, gens de son âge, quels qu'ils soient, sans épargner son père, ni sa mère, ni aucun de ceux qui Técoutent; ce n'est pas assez pour lui de s'en prendre aux hommes ; peu s'en faut qu'il n'attaque tous les êtres vivants. Il ne ferait pas grâce aux barbares, s'il trouvait seulement un interprète. »

Cette peinture est un mélange de raillerie et d'enthousiasme. 11 admire ces jeunes gens et s'en moque. Voyez maintenant cette folie charmante mise en comédie :

Au point du jour, Hippocrate, fils d'Apollodore. frappa

très- fort à la porte avec son bâton. Quelqu'un ayant ouvert, il entra aussitôt en toute hâte, et parlant très-haut : « Socrate, dit-il, es-tu éveillé ou dors-tu? » Je reconnus sa voix et je lui dis : a Eh bien! Hippocrate, qu'apportes-tu de nouveau? — Rien que de bon. . — Fort bien; mais qu'est-ce, et pourquoi es-tu venu à cette heure? — Protagoras, dit-il, est arrivé. »

Ne dirait-on pas que le grand roi vient d'aborder au Pirée ?

f Que t'importe? lui dis-je. Est-ce que Protagoras t'a fait quelque tort?» Il répond en riant: « Oui, par les dieux, Socrate, puisqu'il est sage tout seul, et ne me fait point part de sa sagesse. — Mais, par Jupiter, si tu lui donnes de l'argent et que tu le persuades, il te rendra sage, toi aussi. — Plût à Jupiter et aux dieux que la chose en fût là ! Je n'épargnerais rien ni de mon bien ni de celui de mes amis. Mais c'est pour cela même que je viens te trouver à présent, afin que tu lui parles de moi. Car, outre que je suis trop jeune, je n'ai jamais vu Protagoras, et je ne l'ai jamais entendu; j'étais encore enfant lorsqu'il vint ici pour la première fois. Mais, Socrate, tous le louent, et disent qu'il n'y a point d'homme plus habile dans la parole. Que n'allons-nous vers lui, afin de le trouver encore au logis? Il loge, à ce qu'on m'a dit, chez Gallias, fils d'Hipponicus ; oui,' allons. — Pas encore, mon ami, il est trop matin ; mais levons-nous et allons dans la cour. Nous passerons le temps à nous promener jusqu'à ce qu'il soit jour ; puis nous irons : ordinairement Protagoras reste au logis ; ainsi ne crains rien, nous le trouverons selon toute apparence. »

Là-dessus , Socrate interroge Hippocrate, qui est plus ardent qu'avisé , et le met dans l'embarras ; il

lui montre que Télève d'un peintre devient peintre, et celui d*un joueur de flûte joueur de flûte, si bien que le disciple prend toujours le nom du maître qui l'instruit et de l'art qu'on lui enseigne. Puis il lui demande ce qu'il veut devenir, en prenant des leçons de Protagoras. «Et lui, rougissant (car il y avait déjà un peu de jour, en sorte qu'on voyait son visage) : < Si cet art est semblable aux autres, il est évident que je veux devenir un sophiste. » Après cette petite moquerie, Socrate lui fait voir combien il est inconsidéré et précipité, et Tayant ainsi muni de réflexions, il le conduit chez Protagoras.

Nous arrivâmes en causant dans le vestibule. Mais le portier, un eunuque, nous entendit, ce me semble; et il parait qu'à cause de la multitude des sophistes, il est en colère contre ceux qui viennent à la maison. Quand nous eûmes frappé à la porte, il ouvrit, et nous ayant vus : c Allons, dit-il, des sophistes ! Il n'a pas le temps. > Et ce disant, des deux mains il poussa la porte de tout son coeur, aussi fort qu'il put. Nous*frappâmes de nouveau ; et il nous répond la porte fermée : « Honunes, n'avez- vous point entendu qu'il n'a pas le temps? — Mais, mon ami, lui dis- je, nous ne venons pas pour Gallias, et nous ne sommes pas sophistes, ne crains rien. C'est pour voir Protagoras que nous sommes venus. Annonce-nous à lui. »

Avec tout cela, l'homme eut bien de la peine à nous ouvrir la porte. Lorsque nous fûmes entrés, nous trouvâmes Protagoras qui se promenait sous l'avant-portique, et tout près de lui; d'un côté, Gallias, fils d'Hipponicus, et son

frère de mère Paralus, fils de Périclès, et Charmide, fils de Glaucon; de l'autre côté, Xanthippe, l'autre fils de Périclès, Philippide, fils de Philomèle, et Antimèfe, de Mende, le plus fameux des disciples de Protagoras, qui apprenait pour exercer Part de son maître et afin d'être sophiste. Derrière eux marchait une troupe de jeunes gens qui écoutaient ce qu'on disait. La plupart paraissaient étrangers et du nombre de ceux que Protagoras emmène de toutes les villes oil il passe, en les charmant de sa voix comme Orphée; et eux charmés le suivent au son de sa voix. Il y avait aussi quelques Athéniens dans ce chœur. Pour moi, voyant cette belle troupe, je fus tout réjoui, tant ils prenaient garde de ne jamais se trouver devant Protagoras de peur de le gêner. Lorsqu'il se retournait avec ceux de sa compagnie, ils s'ouvraient en bel ordre de gà et de là, puis, faisant le tour, ils se remettaient toujours par derrière de la plus belle façon du monde.

Aussi, lorsque les jeunes gens revenaient à la maison, séduits par l'exemple, ils priaient leur père de les mettre aux mains de quelque habile sophiste. Ils s'enflammaient d'eux-mêmes dans leurs entretiens, et cet amour contagieux du raisonnement alarmait les pères. Démodécus vient consulter Socrate pour son fils Théagès. « Quelques jeunes gens, dit-il, de sa tribu et de son âge, qui descendent dans la ville, lui répètent certains discours qui le troublent, et il leur porte envie. Depuis longtemps, il me tourmente, en me disant que je dois prendre soin de lui et donner de l'argent à un des sophistes qui le rende sage. Moi, je

pense que, s'il va chez eux, il ne s'exposera pas à un petit danger. Jusqu'ici, je l'ai maintenu par mes avertissements; mais je ne le peux plus maintenant. Ainsi, je, pense que le meilleur est de lui céder, de peur qu'il ne fréquente quelqu'un sans moi et ne se corrompe. »

Le jeune garçon se fâche un peu contre son père qui lui résiste, et quand Socrate lui demande dans quelle science il veut être instruit :

« Mon père le sait bien, Socrate, je le lui ai dit souvent; mais il te parle exprès ainsi, comme s'il ne savait pas ce que je désire. C'est par ce moyen et par d'autres encore, qu'il s'oppose à moi et ne veut pas me laisser aller chez un maître. »

On voit que la famille n'est pas gouvernée à Athènes comme à Rome. Elle y est fondée sur l'affection plutôt que sur l'obéissance. Le père n'y est pas un roi, mais presque un égal. Rien ne gène ni n'arrête les mouvements de ces ûmes nouvelles. La nature humaine se montre en eux tout entière, telle qu'elle est, et toute nue. Un peu plus loin, Théagès dit qu'il veut apprendre Fart du commandement pour être le chef de l'Etat. « Mais quoi, dit Socrate, tu veux donc être tyran? — Sans doute, je souhaiterais être le tyran de tous les hommes, ou du moins du plus grand nombre possible. Et toi aussi, je pense, et tous les autres hommes, et peut-être même devenir dieu. » Le dieu en Grèce

n'est pas un être tout-puissant, mystérieux, reculé dans Tinfini hors des atteintes de l'homme : il n'est que l'homme même, plus beau, plus fort, immortel. Ceci'ajoute encore un trait au caractère de ces jeunes gens. Leur âme n'a pas été accablée dès Tenfance sous la pensée d'un pouvoir unique et formidable. Ils n'ont rien vu dans le monde réel ni dans le monde imaginaire qui les opprimât de sa grandeur. Hérodote raconte que les habitants d'une ville de Sicile adorèrent un jeune homme pour sa beauté et le mirent au rang des dieux. Il n*y a point en Grèce de disproportion entre le dieu et l'homme. De laces désirs hardis et cette fière attitude. Ils n'ont jamais appris ni à craindre ni à fléchir.

Mais l'amour de la justice, naturel à l'homme,' est au fond de leur cœur, et ils y reviennent d'euxmêmes.

« Je ne voudrais pas commander par force ni comme les tyrans, dit Théagès, mais du consentement des citoyens, comme les hommes illustres de la ville. »

Ces sentiments plaisent d'autant plus que ces enfants disent d'abord tout ce qu'ils sentent, et surtout comme ils le sentent. Une seule de leurs paroles réfute ceux qui déclarent l'homme mauvais par naturel La bonté est la première entre nos inclinations primitives) Platon peintre pense, comme

Platon philosophe, que Tidée divine et immortelle qui fait notre âme témoigne de.son origine. Il l'honore par ses personnages comme par ses théories^ et prouve sa croyance par la science et par Tart.

Considérez maintenant l'esprit de ces enfaiïts, dont vous connaissez le caractère. Platon l'a marqué d'une main délicate et légère dains le portrait de Protarque et de quelques autres. Ils inventent peu d'eux-mêmes, ils sont trop jeunes encore ; parfois cependant ils rencontrent des mots heureux et tournent leurs jugements d'une façon agréable. Mais un signe particulier de pénétration et de curiosité, est qu'ils suivent sans se lasser les plus longues discussions sur les matières les plus abstraites, et se divertissent à des questions toutes viriles. Ils ne sentent pas le poids des idées; ils courent sous la lourde cuirasse de la dialectique. Quand Achille essaye les armes de Vulcain, il semble, dit Homère, qu'elles le soulèvent comme des ailes. Dès le premier jour aussi, « leurs pieds agiles les emportent > dans la science, et ils manient sans effort la vérité. Ils exhortent Socrate à continuer, ils l'empêchent de s'en aller, ils ne veulent pas qu'il retranche rien de l'entretien. Pourtant cette violence est aimable ; de temps en temps, au milieu de cette attention soutenue et parmi ce grand désir de philosophie, partent des éclats de gaieté enfantine :

« Ne vois-tu pas, Socrate, notre multitude, et que nous sommes tous jeunes, et ne crains-tu pas que nous ne fondions sur toi avec Philèbe, si tu nous insultes? » — Chez nous quand un homme en philosophant laisse échapper un sourire, on se scandalise, chacun crie haro, et répète tout bas ou tout haut : « Cet homme-là déshonore la philosophie;' il est incapable de jamais bien raisonner. »

Mais, ce qui est surtout admirable, c'est que, dans ces longues séries de raisonnements enchaînés, Tauditeur ne détourne jamais le discours à droite nia gauche et se- tient toujours dans la (juestion proposée. Cette suite des idées nous manque. Essayez de discuter avec quelqu'un; vingt fois vous êtes obligé de le ramener au sujet. Notre esprit est trop bondissant : nous courons ^Top par brusques saillies; nous voyons subitement une vive lueur de vérité, et nous voilà lancés de ce côté, oubliant tout ce que nous avons fait de Tautre, rompant notre ouvrage au moment où un seul effort allait l'achever. Platon n'invente pas cette liaison qu'il donne aux idées de ses personnages ; vous trouverez le même ordre et la même justesse dans Homère. L'esprit ionien pratique d'instinct la logique délicate et sévère; dès ses premières œuvres on devine qu'il est l'ouvrier prédestiné de la science humaine. Comparez, par exemple, les deux sources

primitives de notre civilisation. Homère et la Bible. Dans l'une les pensées sont coupées, séparées les unes des autres, poussées violemment au dehors comme par les bouillonnements inégaux d'une âme qui fermente et ne sait pas se contenir. Les al- .liances de mots y sont étranges, les métaphores excessives ; les images noient les idées. L'homme, oppressé par les sensations qui montent à son cerveau comme un vin fumeux, n'aperçoit pas la pure lumière du vrai; la chair et le sang se troublent en lui ; iï menace, il tressaille de joie, il souffre, il crie, il ne raisonne pas. Dans le vieux poète grec, les héros développent de longs récits sur le champ de bataille avant de se donner des coups de lance. Ils expliquent tout, ils ne laissent rien d'obscur, ils ne touchent point une idée sans avoir traversé toutes celles qui précèdent. Jamais le lecteur n'a besoin d'effort pour entendre leurs pensées. Elles se suivent une à une, conmie les flots d'un beau fleuve limpide, et se portent d'un cours égal et continu vers un but qu'on aperçoit d'abord. Platon n'est qu'un historien exact lorsqu'il donne à ses jeunes gens l'instinct du vrai et le talent naturel de bien penser.

Protarque et la plupart d'entre eux ont deux traits qui paraissent contraires, qui pourtant s'accordent, et dénotent à la fois l'enfance et l'excellence de l'esprit.

L'un est l'aveugle ingénu de leur ignorance et de leurs incertitudes : ils se défient d'eux-mêmes, ils n'osent prendre sur eux de résoudre les questions difficiles; ils se laissent guider par Socrale et le suivent docilement.

L'autre point est la liberté et l'assurance parfaite avec laquelle ils donnent leur avis, lorsqu'ils ont bien entendu ce qu'on leur demande. Ils trouvent naturel de juger par eux-mêmes et non par l'autorité d'autrui. N'est-il pas plaisant et touchant de voir un enfant de quinze ans dire de bonne foi et sans nulle prétention à Sôcrate : « Selon moi, Socrate, ceci est tout à fait bien dit? » C'est que tous les esprits ont les mêmes droits devant la vérité ; 'personne n'a dans ce pays d'autre ,roi que soimême : c'est la patrie de la liberté. Socrate le sait, et sa méthode consiste à instruire l'esprit, etnon les oreilles de l'élève; il ne dicte rien en maître, d'une voix commandante et du haut d'une chaire ; il veut que l'auditeur trouve lui-même tout ce qu'il croira; qu'interrogé, il invente ses croyances et ne récite pas celles des autres. Cette manière d'enseigner convenait au génie grec; car les Athéniens aimaient autant la liberté dans la science que dans la politique, et voulaient gouverner leurs opinions comme leurs aflaires. Aussi a leur âme vagabonde voltigeait dans les prairies des Muses, » et, cherchant le vrai sur tous les chemins, amassait pour

la postérité lapins ample récolte deconnaissaiices. Ajoutez que Socrate ne leur présentait pas la science sèche et aride. Pour attirer les esprits poétiques, il s'attardait parmi des fables et des allégories riantes, et couvrait ses idées de paroles splendides, leur disant par exemple :

« Puisque tu veux qu'il y ait trois sortes de vies, suppose, pour nous servir de plus beaux noms, que Tune soit de l'or, l'autre de l'argent, la troisième, ni l'un ni l'autre. »

Use faisait mythologue et parlait comme Homère :

<t Invoquons les dieux, Protarque, en mêlant la volupté avec la sagesse, que ce soit Bacchus ou Vulcain, ou quelque autre dieu qui préside à ce mélange. Comme certains échansons, nous avons deux fontaines : celle du plaisir, qu'on peut comparer à une fontaine de miel ; celle de la sagesse, source sobre qui ne contient pas de vin, et d'où sort une eau austère et salutaire ; il faut nous efforcer de les mêler ensemble le mieux qu'il se pourra. »

On connaît maintenant les plus jeunes enfants des Dialogues. Laissons-les « dans la poétique vallée de Platon, » se promener, jouer, causer et se rappeler les paroles d'or de Socrate. On peut, si l'on veut, aller voir l'un d'eux au Musée. C'est un jeune athlète qui tient à la main une branche de

laurier, d'une figure calme, point pensive ni expressive, intelligente et belle pourtant, mais où la passion ni la réflexion n'ont laissé leurs traces. Les bras sont encore faibles; sans doute le prix qu'il a gagné est celui de la course. Mais rien n'est plus souple que ce corps, rien de plus aisé que les attaches des membres. Tout en lui repose, mais tout est prêt au mouvement. L'œil glisse doucement sur les lignes molles de cette chair jeune et vivante. Il est debout, immobile, ses yeux ne regardent pas. Mais qu'il dise une parole, et dans cette figure sereine vous reconnaîtrez un des compagnons de Ménexène et de Lysis.

Dans les jeunes gens qui deviennent hommes, le caractère se marque plus fortement, les passions sont plus vives, la volonté plus arrêtée. Nos sentiments dans l'enfance se répandent de tous côtés*, incertains de la route qu'ils prendront; plus tard, accumulés et portés tous vers un même point, ils forment un courant unique, et l'homme se lance à travers la vie par un chemin qu'il sait ou qu'il ignore, mais qu'il ne quitte plus.

Ctésippe est violent et bouillant, surtout pour défendre ceux qu'il aime. Platon a fait de lui un

combattant et l'a employé contre les sophistes. Deux disputeurs, Euthydème et Dionysodore, viennent d'arriver à Athènes. Ils annoncent « qu'ils enseignent la vertu. Ils prennent pour disciple quiconque leur donne de Targent; ni Fâge, ni la lenteur d'esprit, ni les affaires, n'empêchent d'apprendre à leur école. » Pour en donner la preuve, :1s forcent les gens par des questions ambiguës à faire des réponses . contradictoires. Les curieux Athéniens viennent rire et s'étonner; Ctésippe en est avec son jeune ami Clinias. Mais lorsque Euthydème, par je ne sais quel raisonnement captieux, a couclu que les amis de Clinias veulent le perdre, Ctésippe indigné se lève et s'écrie : « étranger de Thurium, si cela n'était pas trop grossier, je dirais : Retombe sur ta tête le mensonge que tu fais sciemment contre moi et contre les autres, en nous imputant, ce qui est impie même à dire, de désirer la mort de Clinias ! » Puis il les presse et les accable de paroles amères. — « Tu nous injuries Ctésippe, dit alors Dionysodore, tu nous injuries. — Non pas moi, par Jupiter! Dionysodore, car je l'aime, et je te conseille comme un ami, et j'essaye de te persuader de ne jamais me dire aussi grossièrement en face que je veux la mort de ceux que j'aime le plus. » Socrate, qui est fort calme et d'une malice plus cachée, arrête la dispute. Mais Ctésippe, irrité, s'acharne après les sophistes, déchire les toiles d'à-

raignée de leurs raisonnements, les poursuit de questions ironiques. Ils se tournent en tous sens, ils font cent efforts pour s'échapper. On croirait voir une chasse, tant le jeune homme y met de fougue. Les deux sophistes prétendaient tout savoir. « Au nom de Jupiter, Dionysodore, donnez- « moi une marque qui puisse me faire reconnaître a que vous dites vrai. — Quelle marque? — Sais- « tu combien Euthydème a de dents, et sait-il com- « bien tu en as? Si vous dites combien, et s'il se « trouve, après que nous aurons compté, que vous « saviez ce nombre, nous vous croirons dans tout « le reste. >• Eux, pensant qu'il se moquait, ne voulaient pas répondre, mais déclaraient savoir toutes choses à mesure que Gtésippe en nommait une. Et Ctésippe les interrogeait sans cesse, et sans rien épargner, sur toutes choses et sur les plus honteuses, leur demandant s'ils les savaient. Ceuxci, le plus bravement du monde, disaient qu'ils les savaient, allant tête baissée contre la question, comme des sangliers qui se jettent sur le fer.

Enfin il finit par deviner leur méthode, leur fait une question à double sens, et les force à se contredire en fdce de leurs disciples et de tous les assistants. Puis avec un grand éclat de rire : « Eu- « tydème, ton frère a tourné le discours des deux «côtés et l'a perdu, et il est battu. » Clinias se ré-

jouit beaucoup et se mit à rire, de lorte que Gtésippe en de?int dix foie plus fort* »

Quelques-uns de ces jeunes gens ont déjà pris les leçons des sophistes, Hénon, par eiemple. Ils en sont très-âers, < et se reposent tranquillement et superbement dans le luxe de leur sagesse. » Ils ne peuvent manquer de l'avoir, ils en ont quittance. Socrate les raille avec une gravité imperturbable. Il faut dire que Platon l'enthousiaste est le prince des moqueurs. Il est, comme le veut Pascal, à la fois aux deux eitrémes, et remplit tout rentre* deux, tour à tour comique et lyrique, et en un instant passant de l'un à l'autre, aussi à son aise sur la terre que dans le ciel. Mais cette moquerie est âne, ces piqûres sont légères, et ce sourire, divin ou ironique, est toujours délicat et charmant.

« Gorgias, dit-il, vous a habitués à répondre sans crainte et magnifiquement lorsqu'on vous demande .une chose, comme il convient à des gens qui savent; lui-même il s'o£f^ à tout le monde pour être interrogé, et ne manque jamais de réponse. Mais ici, mon cher Ménon , le contraire est arrivé. Nous avons comme une sécheresse et une stérilité de sagesse, et la sagesse court bien risque d'avoir quitté et lieu pour aller chez vous. »

Ménon ne devine pas l'ironie, et, quand Socrate lui demande ce que c'est que la vertu, il répond avec une pleine assurance :

c Gela n'est pas difficile à dire, Socrate. D'abord, si tu

veux connaître la vertu d'un homme, il est aisé de voir qu'elle consiste à administrer les affaires de sa ville, et, en les administrant, à faire du bien à ses amis, du mal à ses ennemis, et à prendre garde soi-même de ne rien souffrir de tel. »

Il continue, et répand ainsi devant Socrate < un essaim » de vertus. Il est si novice dans l'art de raisonner, qu'il comprend à peine ce qu'on lui demande. Quand enfin il s'aperçoit qu'il faut donner une définition commune à toutes les vertus, il tombe de faux pas en faux pas « dans tous les trous et dans tous les puits, » et dit, entre autres sottises, que la vertu est le talent de gouverner les hommes. Il paraît que Ménon n'avait jamais été gouverné. A son compte, un maître qui aurait de bons bras, un bon fouet, et qui en userait, serait le plus vertueux des hommes; je ne sais si les sujets seraient de cet avis.

Le plaisant est qu'il s'étonne de voir ses définitions par terre, et ne s'accuse pas, mais Socrate :

< Socrate, j'avais déjà entendu dire, avant de te renwcontrer, que tu ne fais rien autre chose que douter et mettre les autres dans le doute. Voilà qu'à présent, à ce qu'il me parait, tu me fascines et m'ensorcelles comme uu véritable enchanteur, de façon que je suis rempli de doutes. Et, s'il faut un peu plaisanter, tu me semblés parfaitement semblable pour la figure et pour le reste à cette large torpille marine qui engourdit ceux qui l'approchent et la touchent. Il me semble que tu m'as fait quelque chose de

pareil, car véritablement je suis tout engourdi de Pâme et de la bouche, et je ne sais que répondre. Pourtant, plus de mille fois certes j'ai fait toutes sortes de discours sur la vertu devant toutes sortes de personnes, et fort bien, à ce qu'il me paraissait. »

Ménon s'admire de si bonne foi et si franchement qu'on ne lui en veut pas. Ce solide contentement lui donne une sérénité parfaite et une gra?ité de langage très-louable. Ayant disserté nombre de fois en public, il a pris le ton posé et la dignité oratoire. Sa vanité n'a rien de léger, de gai, ni d'évaporé. Il marche avec un visage sérieux, d'un pas lent, drapé noblement dans son amour-propre. Il aime les mots qui ont un air tragique, les définitions pompeuses. Il donne son opinion d'une voix imposante, en élève de Gorgias,et gouverne la discussion à son caprice, comme s'il était le mattre de son interlocuteur.

Un de ces portraits est développé avec plus de soin que les autres, celui d'Alcibiade. Platon y donne un exemple du plus excellent naturel perverti par Téducation. Que de dons de l'âme et du , corps réunis en un seul homme! Quelle beauté, quelles espérances de vertu 1 Jamais il n'y eut sur la terre de nation pour qui la nature fût plus prodigue ni sur qui elle ait répandu tant d'heureux dons.

a Tu penses , Alcibiade , que tu n'as besoin d'aucun

homme en aucune chose, et que tes avantages sont si grands, à commencer par le corps et à finir par Pâme, qu'il n'est personne dont tu ne puisses te passer. Car tu crois d'abord que tu es très-beau et très-grand (et en cela, chacun voit aisément que tu ne mens pas) ; ensuite, tu es de la race la plus noble dans cette ville, qui est la plus grande des villes grecques, et tu y as, par ton père, beaucoup d'amis et de parents excellents, qui, s'il le fallait, te serviraient. Ceux que tu as par ta mère ne sont ni moins bons ni moins nombreux. 'Mais une puis3ance plus grande est celle que tu as par Périclès, fils de Xanthippe, que ton père a laissé pour tuteur à ton frère et à toi, et qui peut faire ce qu'il veut, non-seulement dans cette ville, mais dans toute la Grèce et dans beaucoup de grandes nations barbares. J'ajouterai que tu es riche, quoique tu semblés te glorifier de cela moins que du reste. »

Sans doute, Alcibiade est fier de tant d'avantages; mais il n'est point insolent dans sa vanité ; on sourit en l'écoutant, on ne s'irrite pas contre lui. Ses sentiments sont si naturels, et ses paroles si sincères, qu'il est toujours aimable. Écoutez le jeune homme noble qui sait la liste de ses aïeux. Quand Socrate lui rappelle que les rois de Perse et de Lacédémone sont nés de Jupiter :

« Et ma famille, Socrate, remonte à Eurysacès, et celle d'Eurysacès à Jupiter 1 »

Déjà il fait voir ces passions profondes, ce vaste cœur, cette audace de désirs qui, comme la flamme, montent d'abord au faîte. On reconnaît l'homme qui entraînera son pays dans la guerre de Sicile,

qui embrassera deses espérances Carthage, l'Egypte, la mer entière ; que le peuple athénien, son émule et son imitateur, aimera comme une idole ; le plus brillant, le plus téméraire, le plus heureux des généraux et des orateurs, victorieux tour à tour dans les deux partis contraires, détruisant ses victoires par ses victoires, et à qui il n'a manqué pour être le plus grand homme de la Grèce que d'avoir eu toiyours Socrate auprès de lui.

c Si quelqu'un des dieux te disait : c Àlcibiade, lequel et aimes-tu mieux, ou bien de vivre avee les avantages « que tu as à présent, ou bien de mourir à l'instant, s'il « ne t'est pas permis d'en acquérir de plus grands? » je crois que tu aimerais mieux mourir. Dans quelle espérance vis- tu maintenant? je vais te le dire : tu penses que, dès que tu paraîtras devant le peuple athénien (et il est probable que ce sera dans peu de jours), tu leur montreras que tu es digne d'être honoré comme ni Périclès ni personne ne l'a jamais été, et qu'après cela tu deviendras tout-puissant dans la ville, et par suite dans toutes les villes grecques, et non-seulement chez les Grecs, mais aussi chez les barbares qui habitent notre continent. Si, à ce moment, ce même dieu te disait que tu seras le premier en Europe, mais qu'il ne te sera pas permis de passer en Asie et d'y être le maître des affaires, tu ne voudrais pas vivre à cette condition, je crois, à moins de remplir pour ainsi dire tous les hommes du bruit dd ton nom et de ta puissance. Et je pense que, sauf ICyrus et Xerxès, tu ne fais cas d'aucun homme. »

Ce cœur ambitieux ne désire pas moins la vertu

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que l'empire. La jeunesse pleine de sévê et de force aspire à tout et^ dans le large champ de la beauté, veut cueillir toutes lès belles choses.

« Que dis*tu du courage ? A quel prix consentirais-tu à en être privét— Je ne voudrais pas mime vivre, étant lâche. »

Aussi ce naturel incline vers Thonnéteté, et s'y attache de lui-même avec ardeur, sitôt qu'on la Itii montre :

« Quand donc viendra ce temps, Socrate? Qui m'instruira? L'homme qui le fera^ avec quelle joie je le verrai! Qu'il dissipe mes ténèbres et tout ce qu'il voudra, puisque je suis préparé à ne rien fuir de tout ce qu'il me prescrira, quel que soit cdt homme, pourvu que je devienne meilleur. »

Une marque plus sûre d'un caractère vraiment bon est qu'il avoue lui-même son ignorance et «es défauts, sans franchise calculée, sans artifice d'orgueil, comme on fait presque toujours pour tirer gloire de son aveu :

« Par 1^ dieux, Socrate, je ne sais moi-même ce que je dis, et il me semble que, sans m'en apercevoir, j'étais depuis longtemps dans le plus honteux état. » .

Il ne s'irrite pas contre celui qui rinrtrttit ; au contraire, il remercie Socrate de seii reproches, et pour le remercier lui met sa couronne sur la tètè. Il est religieux, et, quand Socrate l'a rencontré, il

allait au temple Tair recueilli, les yeux baissés vers la terre, dans l'attitude de la vénération. Cette piété de Tancienne Grèce survivait encore dans la jeunesse ignorante et respectueuse, souvenir charmant du passé, qui n'était pour ce beau firont qu'une grâce de plus.

Presque enfant, il a le goût le plus sensible et le plus délicat. En véritable Athénien, il ne peut souffrir les termes bas et vulgaires: il veut que le discours soit riche et choisi. Il est déjà pénétrant, et, quand il tient la vérité, il la serre avec force, et ne se laisse détourner du sujet, par aucun artifice. Il est divertissant de voir Protagoras qui s'agite et sue, et, avec l'aide des autres sophistes, essaye d'éluder les questions de Socrate, mais qui sans cesse est ramené sur le terrain par Alcibiade pour y être battu et confondu.

« Si Protagoras, dit-il, avoue qu'il est plus faible que Socrate dans la discussion, cela suffira à Socrate ; sinon, que Protagoras discute en interrogeant et en répondant, et qu'à chaque demande il n*étale pas une longue harangue, déjouant le discours et refusant de donner ses raisons, jusqu'à ce que la plupart des auditeurs aient oublié de quoi il est question. » Un peu plus loin, quand un autre sophiste, Hippias, veut intervenir, il l'arrête, et mène déjà toute la dispute en capitaine habile et impérieux.

Avec tous ces avantages de corps, d'esprit, de cœur, de fortune, de famille, comment est-il tombé dans les derniers des vices, tour à tour flatteur, ennemi, tyran du peuple, lui qui était né pour la philosophie, et dont Socrate fut le maître et Tami ? Tout ce mal vint de la mauvaise éducation et des mœurs d'Athènes. La cause qui ruina l'Etat corrompit le jeune homme. Il avait appris à lutter, à jouer de la cithare, à chanter les vers des poètes, mais rien de plus. Son gouverneur était Zopire, vieil esclave de Périclès, le rebut de la maison. Puis, lorsqu'il entra dans les années fougueuses de la jeunesse, il tomba parmi les flatteurs et les séductions de la place publique; ainsi élevé par le peuple, « (jui^est Je jhis^grand des -sophi^s^^ » il oublia la philosophie, passa la nuit en débauches et le jour en intrigues, et finit par ne plus rien désirer que la puissance et le plaisir. En décrivant cet état de l'âme, Platon s'emporte jusqu'aux métaphores les plus poétiques et les plus audacieuses. Il parle comme Alcibiade agissait : il compare ce " désir furieux du pouvoir à un grand frelon ailé, — « autour de qui les passions couronnées de fleurs, parfumées d'essences, enivrées de vin et de tous les plaisirs eflrénés qui marchent à leur suite, viennent bourdonner, le nourrissant, l'élevant, l'armant enfin de l'aiguillon de l'ambition. Alors ce tyran de l'âme, escorté de }a démence, s'agite

avec fureur; s'il trouve autour de lui des pensées ou des sentiments honnêtes qui pourraient encore rougir^ il les tue et les chasse, jusqu'à ce qn'il ait purgé Tâme de toute tempérance et Tait remplie de la fureur qu'il amène. » Après ses premiers excès, cette Ame ravagée et privée de tonte règle a pris ce que Platon appelle les mœurs démocratiques, et, comme un vaisseau sans lest, flotte cà et là à travers toutes les occupations et tous les désirs. « Il vit au jour le jour, contentant le désir qui se présente ; tantôt il s'enivre au son des flûtes, puis il boit de l'eau et fait abstinence ; tantôt il s'exerce au gymnase ; quelquefois il est oisif et n*a souci de rien. D'autres fois, il est philosophe. Souvent il redevient homme d'Etat, et, s'élançant tout d'un coup, il va dire et faire la première chose qui s'offrira à son esprit. S'il porte envie aux hommes de guerre, il va de ce côté; si c'est aux hommes d'argent, il va de cet autre. Il n'y a ni ordre ni loi dans sa vie ; il appelle cela une vie douce, libre, heureuse, et la mène jusqu'au bout. »

Sous toutes ces marques de folie, il y a pourtant toujours les traces de l'ancienne beauté. Il entre dans la salle du banquet, ivre, avec une joueuse de flûte, et vient inviter les convives h boire. Mais ses propos sont de bon goût, et ses discours ont une grâce naturelle, un tour vif et fin, une aisance et une élégance enrichies de poésie et égayées d'esprit. Il

LES JEUNES GENS DE I>LATON. â67

parle de ses amours avec la liberté d'un jeune homme ou d'un Grec : c'est de l'impudence ou de rimpudeur, je le veux, mais si dégagée de vanité qu'elle est presque aimable. Le cœur est demeuré généreux et juste. « On m'a décerné, dit-il, le prix du courage à Potidée ; c'est Socrate qui le méritait, il m'avait sauvé. » Enfin, il avoue le plus franchement du monde sa propre folie et ses propres misères, et par quelle faiblesse il flotte sans cesse entre les deux extrêmes.

« Quand j'écoute Socrate , le cœur me bat encore plus qu'aux Corybantes. Je verse des larmes lorsqu'il parle, et je vois beaucoup d'autres en faire autant. Souvent môme ce Marsyas m'a touché au point que la vie que je mène me paraissait insupportable. Et tu ne diras point, Socrate, que ceci n'est pas vrai ; car en ce moment même , je sens bien que si je voulais te prêter l'oreille, je n'y résisterais point, et je serais ému comme d'ordinaire. Il me contraint d'avouer qu'ayant besoin de beaucoup de choses, je me néglige moi-môme pour m'occuper des affaires des Athéniens. Aussi je m'enfuis de force, comme d'auprès des Sirènes, me bouchant les oreilles , afin de ne pas vieillir assis à côté de lui. J'éprouve devant lui une chose dont personne ne me croirait capable, la honte. Je rougis devant lui seul : car, je le sens moi-môme , je ne puis lui rien opposer, ni dire que je ne dois pas faire ce qu*il me conseille ; et pourtant, quand je l'ai quitté, je succombe au désir d'ôtre honoré par le peuple. Je l'évite donc, comme fait un esclave fugitif, et, quand je le vois, je rougis de ce que je lui ai confessé. Souvent j6 serais content quil ne fût plus parmi les hommes. Mais je sais bien que , si cola

arrivait, j'en serais encore plus fâché; de sorte que je ne sais comment faire avec cet homme, i

Cette hésitation d'un noble caractère à demi gâté exprime en abrégé les sentiments incertains d'un peuple balancé entre la sagesse nouvelle et la corruption nouvelle ; car jamais mère ne se reconnut mieux dans les traits de son fils que la Grèce dans ceux d'Alcibiade.

Mais il en est d'autres que leur excellent naturel a préservés, ou que la philosophie a déjà « mordus : > Cébès, Glaucon, Adimante, Agathon, qui pourtant aime trop les beaux discours riants et fleuris, et parmi les raisonnements s'oublie à cueillir les roses poétiques. Le plus ardent de tous est ApoUodore. Il pousse sa passion à l'extrême, suit en tous lieux Socrate, se jemplit de ses actions et de ses discours, et ne croit pas qu'il y ait une autre vie digne d'un homme.

€ Lorsque je parle ou que j'entends parler sur la philosophie, outre le profit que j'y ai, je ressens un plaisir extraordinaire. Mais lorsque ce sont d'autres discours, surtout les vôtres, vous riches et gens d'affaires, je me mets en colère, et j'ai pitié de vous et de vos amis, qui croyez faire quelque chose de bon et ne faites rien qui vaille. Peut-être, de votre côté, me trouvez- vous malheureux, et il me semble que vous pensez vrai. Pour moi, non-seulement je pense, mais je sais certainement que vous l'ôtes. » — « Tu es toujours le même, ApoUodore ; tu dis toujours du mal de toi et des autres. Il me semble vraiment qu'ex-

cepté Socrate, tu trouves tout le monde malheureux, à commencer par toi. D'où as-tu reçu ton surnom de Furieux^ je n'en sais rien, moi. Mais dans tes discours tu es toujours le même, irrité contre toi et contre les autres , sauf Socrate. »

Cet emporté d'Apollodore continuerait sa diatribe si on ne l'arrêtait. D'autres, plus âgés, sont plus calmes ; Phèdre, par exemple, qui pourtant est passionné pour les discours, et en demande à tout le monde. Socrate le raille joliment sur sa manie. Ces conversations grecques sont toutes françaises, légères, vives, piquantes, et pourtant pleines d'aménité et d'obligeance, sauf les moments où elles tournent brusquement à l'enthousiasme et au dithyrambe. C'est le vol sinueux et agile d'une abeille qu'un coup de vent emporte tout à coup dans le ciel.

« Phèdre , si je ne connais pas Phèdre , je me suis oublié moi-môme. Mais ce n'est ni l'un ni l'autre, et je sais bien que Phèdre, lorsqu'il a écouté les discours de Lysias, n'a pas écouté une fois seulement, mais l'a fait répéter plusieurs fois, et cellii-ci a obéi volontiers. Tout cela n'a pas suffi à Phèdre. Il a fini par emporter le cahier afin d'y revoir ce qu'il aimait le plus. Assis depuis ce matin, il n*a pas fait autre chose ; puis, fatigué, il est allé se promener. Et par le chien! il savait déjà le discours, j'imagine, à moins qu'il ne fût extrêmement long ! Il est sorti des murs afin de le méditer. Puis, ayant rencontré un homme qui a la manie des discours, il s'est réjoui de le voir venir, espérant avoir un compagnon d'enthousiasme , et l'a obligé

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(l'avancer avec lui. Uamateur de discours le priant de parler, il a lait des façons comme s'il n'en avait pts enrie ; tandis que, s*il n'eût pas eu d'auditeur, il Peut, à la fin, forcé de Têtre. Ainsi, Phèdre, supplie- toi toi-m6me de faire ce que de toute manière tu feras tout à llieare. »

Mais Phèdre raille aussi agréablement que Socrate; et, quand il voit que son ami refuse d'impro^ viser un discours sur l'amour, il reprend contre lui ses propres paroles :

fl Ne me force pas à dire à mon tour : 1 Soorata, si ja ne connais pas Socrate, je me sois oublié moi-même; 9 et encore : « Il avait, envie de parler, mais il Êdsait des façons. 9 Songe bien que nous ne nous en irons pas d'ici avant que tu n'aies dit ce que tu as confessé avoir dans le cœur. Nous sommes seuls, dans un lieu désert; je suis le plus fort et le plus jeune. Comprends donc bien ce que je dis, et ne prends pas le parti de parler par force, quand tu peux parler de bon gré. »

On est étonné de trouver la philosophie si peu pédante et si naturelle. On ne lui a point vu aflleurs cette malice spirituelle ni ces grâces simples. On connaissait une vieille ridée, habitante des hi*« bliothëques, les yeux attachés sur des in-folio Jaunis. La voilà jeune, souriante, une couronne sur la tête, au bord de TUissus. « Par Junon, dit Socrate, quel bel endroit pour se reposer I Gonmie ce platane est haut et touffu I et Tagnus-castus, comme il est grand et que son ombrage est beau! 11 est dans sa Heur et parfume toute la place I Et sous le

platane coule la plus agréable source de Teau la plus fraîche, comme on en peut juger en y trempant les pied3. C'est un liey consacré aux nymphes et au fleuve Achéloûs, à ce qu'il semble par les statues et les figures. Vois aussi, je te prie, comme Tair qui souffle ici est suave et tout à fait doux. Il sent Tété et retentit du bruissement des cigales. Mais ce qu'il y a de plus agréable est le gazon en pente douce, en sorte qu'étant couchés notre tête sera très-bien. Ainsi tu nous as parfaitement conduits, mon cher Phèdre. »

Phèdre n'est pas moins passionné qu'ApoUodore pour la science. Il dit que ce ne serait pas la peine de vivre si Ton n'avait le plaisir des discours. Il s'élève aux pensées les plus nobles parmi les rires du Banquet, et loue l'amour, guide de la vie honnête, qui n'enseigne que le beau et le bien.

Mais le philosophe voulait peindre un esprit tout philosophique; il a montré dans Théétète l'auditeur qu'il aurait choisi. Ce jeune homme est géomètre, et, selon la méthode de Platon, passe peu à peu de la notion des figures à la contemplation des pures idées. Déjà, de tous côtés, il cherche la science, embarrassé d'une foule de doutes qui ne retiennent point les esprits ordinaires, e^particulièrementdes contradictions de la nature sensible. 11 a lu les livres de Protagoras, mais il n'en est point satisfait. Il sent que, sous les apparences qui

sans cesse s'écoulent, est un fond stable. Derrière les phénomènes < qui roulent entre le néant et Tétre, 9 il entrevoit les formes fixes et les lois éternelles. Enfin il suit sans se fatiguer, et avec une pénétration singulière, le philosophe éléate qui Tinterroge sur les matières les plus abstraites. Du seul élan de son esprit, il est déjà monté dans la région des intelligibles. Aussi voyez quel éloge fiut de lui son maître, le grave et sage Théodore :

c Ce jeune homme, Socrate, n'est pas beau, et, soit dit sans t'offenser, il te ressemble, ayant le nez relevé et les yeux à fleur de tête, mais cela un peu moins que toi. Sache que, de tous ceux que j'ai rencontrés (et j'en ai connu un très-grand nombre), je n'en ai jamais vu un seul si merveilleusement doué. Car avoir conmie lui une facilité singulière pour apprendre, une douceur extrême, et avec cela un courage qui ne le cède à celui de personne, je n'ai jamais vu, je ne vois nulle part tant de qualités duis un seul caractère. Ceux qui, comme lui, sont vifs, pénétrants, et ont une bonne mémoire, sont la plupart du temps précipités dans leurs désirs, ballottés et emportés conune des navires sans lest, et plutôt bouillants que courageux. Au contraire, ceux qui ont plus de constance dans le caractère abordent lourdement les sciences et oublient vite. Pour lui, il va parmi les sciences et les recherches sans heurt, d'une course unie, rapide, aussi doucement que l'huile qui coule sans bruit, tellement que tu l'admirerais de le voir faire ainsi à son âge. »

Cet endroit est, je crois, le seul où Platon ne mette pas ensemble la beauté et la jeunesse; un

artiste comme lui cherche toujours à les unir; c'est le plaisir de son imagination; iBlle s'y porte comme une plante vers la lumière, et trouve le portrait de Gharmide le dernier et le plus parfait.

« Il me parut admirable pour la taille et pour la beauté. Tout le monde fut frappé et troublé lorsqu'il entra. Qu'il fît cette impression sur nous ' autres hommes, cela était moins étonnant; mais je remarquai que, parmi les enfants aussi, personne ne regardait autre part, pas même les plus petits, et que tous le contemplaient comme une statue. »

Voilà cette beauté des corps grecs nés d'un sang pur, fils d'une race libre et oisive, nourris dans les gymnases. Aujourd'hui on forme encore des chevaux, mais point d'hommes. Les races sont mêlées; le travail manuel les a gâtées ; l'éducation du corps consiste à passer dix heures par jour, courbé sur un pupitre ; il ne nous reste que celle de l'esprit. Aussi n'y a-t-il plus de sculpture, et la seule beauté est celle de la tête et de l'expression. Voyez à quoi Socrate attribue celle de Gharmide :

c II est naturel , Gharmide , que tu l'emportes sur tous les autres. Car personne ici, je pense, ne pourrait montrer à Athènes deux autres maisons dont l'alliance puisse produire quelqu'un de plus beau et de meilleur que celles dont tu es issu. En effet, votre famille paternelle, ceHe de Critias fils de Dropide , a été célébrée par Anacréon , Solon, et par beaucoup d^autres poètes, comme excellente en beauté, en vertu, et dans tous les biens où Ton met le

bonheur. Et de même celle de ta mère : car personne ne parut plus beau ni plus grand que ton oncle PfriUlfkipe, toutes les fois qu'on l'envoyait en ambassade auprès da grand roi, ou auprès de quelque autre sur le eontineai. Cette autre maison ne le cède en rien à la première. Étant né de tels parents, il est naturel que tu sois en tout le premier. »

Il a puisé aussi dans son noble sang les dons de l'esprit et de Tâme ; ses compagnons disent quMl est déjà philosophe et poète; et, pour prendre le mot d'Homère et de Platon» sa tnère a engendré uti homme heureux : car il a rintellîgence prompte, il n'est point orgueilleux de tant de grands avantages; sa modestie et sa beauté s'ornent Tune Tautre. Socrate lui demande s'il croît avoir àé^à assez de sagesse. « Il rougit d'abord et parut encore plus beau (car cette pudeur convenait à son Age); puis il répondit d'une façon assez noble que pour le présent il ne lui était pas facile de répondre à ce qu'on lui demandait. « Car si je dis que je n'ai « pas de sagesse, d'abord il est étrange de dire de ft telles choses sur soi-même ; ensuite je démentirai « Gritias et les autres qui, selon lui, me trouvent « sage. Si je dis que je le suis et si je me lotie Hioi- « même, cela choquera peut-être, de sorte que je « ne sais que te répondre. » n élude ainsi une question difficile, et dans tout le reste de l'entretien il ne demeure pas au-dessous de lui-même. Il suit fort bien une discussion subtile, et propose des

définitions assez solides. Un moment on voit sur ses lèvres un fin sourire, lorsque, par une ironie détournée et légère, il engage son cousin Gritias i prendre sa place, et le livre aux réfutatioils de Socrate; l'esprit est la dernière parure de sa beauté.

On a dû remarquer le calme de ces discours.

Cette tranquillité n'exclut pas l'élan ni l'enthousiasme ; elle n'est que la sérénité d'un esprit q[uî sans effort trouve le vrai, se déploie sans précipitation et jouit de sa force. Les personnages ne s*interrompent pas les uns les autres; lés auditeurs dô Socrate suivent tous les détours de la discussion sans la hâter. Ils s'attardent volontiers aiix dî* gressions qu'il y mêle; ils sont de loisir. Lorsqu'ils parlent, ils laissent couler leurs pensées du ton le plus simple et le plus aîsé, sans chercher Fesprît ou l'éloquence, suivant la pente unie où ils glissent sans se presser ni se retenir. Ils s'abandonnent à leur nature, qui est belle et qui fait tout bien.

Il me semble que les statues antiques qui nous; restent sont un commentaire de ce tableau. Elles expriment, comme les dialogues, la perfection dé la race, le plein développement, la jeunesse et l'heureuse sérénité des âmes. Je montrerais au musée celle de Charmide^ La beauté du corps est

1. Collection des plâtres, derrière les statues du Parthénon^ à droite, prëB du colosse.

merveilleuse, svelte et fort, d*une proportion exquise. Ces sculpteurs n'eussent jamais fait l'Eve massive ni les trois Grâces charnues de Raphaël. Il est nu, debout, la tête un peu inclinée sur la poitrine, l'air sérieux et calme, immobile comme un être qui se laisse vivre; l'attitude est d'une noblesse étonnante; il semble au-dessus de toute agitation. La tête n'est pas plus expressive que le reste du corps ; le spectateur n'est pas attiré, comme dans les figures modernes, par la pensée du front, par la passion du regard ou des lèvres. On Icontemple aussi volontiers ces pieds agiles et cette forte poitrine que ce beau visage ; on est aussi heureux de sentir ce corps vivre que de voir cet esprit penser. La nature humaine ne s'est pas en lui, comme chez nous, développée toute d'un côté; elle est encore en équilibre; elle jouit de ses sensations autant que de ses sentiments, et de sa vie physique autant que de sa vie morale. Les Grecs honorent l'athlète vainqueur comme le poète ou le philosophe, et les combats de force et d'agilité qui sont chez nous les divertissements de la populace sont chez eux une fête de la nation. Le corps nu est chaste comme tous les vrais antiques. Ce qui rend la nudité impudique, c'est l'opposition de la vie du corps et de celle de l'âme. La première étant abaissée et méprisée, on n'ose plus en montrer les actions ni les organes. On les cache;

rhomme veut paraître tout esprit. Ici, il ne rougit de rien et trouve beau tout ce qui est naturel. Enfin ces yeux sans prunelle conviennent à une tête qui n'est pas expressive. Leur sérénité divine ne descend pas jusqu'à l'action et n'a pas besoin de regard. Peu à peu^ en contemplant la statue, on devine son âme. On se rappelle le sérieux profond et le regard vague des chevaux de noble race qui paissent l'herbe et s'arrêtent un instant, levant la tête vers le voyageur qui passe. Une vie sourde se déroule silencieusement dans cet esprit calme ; il ne raisonne pas, il rêve ; de lentes images passent en lui, comme la suite des nuages sur le bleu lumineux du ciel. Mais qu'on considère l'ovale pur et fier de ce visage, on verra que ce jeune homme qui repose est un soldat de Périclès et un disciple de Platon.

Octobre 1855.

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