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XXII PRÉFACE

dernière venue, peut découvrirj^ ses aînées; qu'elle peut, comme elles et dans sa province, gouverner les conceptions et guider les efforts des hommes; que, par une suite de recherches bien conduites, elle finira par déterminer les conditions des grands événements humains, je veux dire les circonstances nécessaires h l'apparition, à la durée ou à la ruine des diverses formes d'association, de pensée et d'action. Tel est le champ qui lui est ouvert; il n'a pas de limites; dans un pareil domaine, tous les efforts d'un homme ne peuvent le porter en avant que d'un ou deux pas; il observe un petit coin, puis un autre; de temps en temps il s'arrête pour indiquer la voie qui lui semble la plus courte et la plus sûre. C'est tout ce que j'essaye .de faire : le glus vif plaisir d'un esprit qui travaille consiste dans kf pensée du travail que les autres feront plus tard.

H. Tainb.

Mars 1866.

ESSAIS

DE

Mémoires sur les Grands Jours 1 .

On sait que les Grands Jours étaient des assises extraordinaires que des commissaires envoyés par le roi tenaient dans les provinces mal réglées pour y rétablir Tordre. Fléchier, « prédicateur du roi » , solide poëte latin, agréable poëte français, homme du monde, vint en 1665 aux Grands Jours d'Auvergne avec le fils de M. de Caumartin, dont il était précepteur. Il écrivit ce récit pour les personnes de sa société, récit fort exact, très-mondain, assez fleuri, parfois un peu leste, peinture des mœurs provinciales et de la politesse parisienne, dont les

i . Édition Chéruel.

contrastes véridiques et involontaires indiquent une révolution qui s'achève : une aristocratie de petits tyrans, hommes d'action, devient un salon de courtisans lettrés et bien mis.

Fléchier vit les derniers à l'épreuve, et il faut avouer qu'ils travaillaient bien. Dans ce pays de montagnes, sans routes, garantis l'hiver par les neiges, seigneurs de villages isolés, et profitant du désordre qu'avait laissé la Fronde, ils vivaient, comme au bon temps, en rois féodaux. 11 y avait contre eux « douze mille plaintes », et ils sentaient si bien leur conscience, qu'à l'arrivée des juges « ce fut une fuite presque générale de toute la noblesse du pays ». \

Le comte de Montvallat, « homme fort doux, fort bon », resta, se considérant comme innocent, tant ses peccadilles étaient petites. « S'il arrivait que quelqu'un dans ses terres fût accusé d'assassinat, il lui promettait sûreté en justice, à condition qu'il lui ferait obligation de telle somme. Si quelque autre avait entrepris sur l'honnêteté d'une de ses sujettes, il faisait brûler les informations sur une obligation qu'on lui donnait ». Il faisait valoir « son droit de noce », et quand on voulait le racheter,

« il en coûtait bien souvent la moitié de la dot de la mariée ».

D'autres, par exemple, le marquis de Ganillac, avaient encore plus de talent pour exploiter leur bien. « On levait dans ses terres la taille de monsieur, celle de madame et celle de tous les enfants de la maison, que ses sujets étaient obligés de payer outre celle du roi. Il imposait des sommes assez considérables sur les viandes qu'on mange ordinairement, et comme on pratiquait un peu trop l'abstinence, il tournait l'imposition sur ceux qui n'en mangeaient pas. Il faisait pour la moindre chose emprisonner et juger des misérables, et les obligeait de racheter leurs peines pour de l'argent. Il les engageait souvent à de méchantes actions pour les faire tous payer après, avec beaucoup de rigueur. Il entretenait dans des tours douze scélérats qu'il appelait ses douze apôtres, et qui catéchisaient ceux qui étaient rebelles à sa loi avec Fépée ou avec le bâton » .

Ce seigneur du moins avait de l'esprit et pratiquait galamment l'art de traire les hommes. D'autres s'y prenaient plus simplement. M. le prieur de Saint-Germain, « honnête ecclésiastique », et de qualité, ayant quelque démêlé avec une personne touchant les intérêts de ses fermes, « le fit venir à la sacristie et lui fit donner les étrivières ». C'était une façon de rendez-vous et d'arrangement à Ta-

i FLÉCHI ËR.

miablc. — Pour M. de la Mothe-Tintry, il recrutait des gens de journée avec une grâce particulière : « Il avait voulu obliger un paysan d'aller faucher son pré, et l'avait menacé, s'il refusait, de le maltraiter ». Le paysan, homme mal-appris, refusa. « M. de la Mothe, l'ayant trouvé un jour, endormi sous un arbre, lui tira un coup de pistolet, et, voyant qu'il ne l'avait point tué, lui donna plusieurs coups d'épée et le réduisit à l'extrémité ».

D'autres apprenaient aux indiscrets, même ecclésiastiques, .à ne pas se mêler de leurs affaires de cœur. M. le marquis de Canillac fils, rencontrant un de ces importuns, « Antoine de Jusquet, prêtre revêtu de sa soutane, cria : Tue, tue, et lui lâcha un coup de pistolet dans l'épaule gauche : aussitôt le comte de Saint-Point lui tira un autre coup de mousqueton dans les reins, et dont Jusquet tomba à terre. S'étant relevé à genoux, il leur cria : « Mes- » sieurs, la vie, ou donnez-moi du temps pour prier » mon Dieu de me pardonner avant que de m'ache- » ver. » Mais l'abbé de Saint-Point lui tira encore un coup de mousqueton, et ensuite lui, le comte son frère et le jeune marquis de Canillac commandèrent à leurs valets de tirer sur ce prêtre, qui ainsi mourut sur la place. »

Ces messieurs étaient expéditifs, mais un peu •prompts. Le baron de Sénégas était bien plus ingénieux et inventif. Après plusieurs pillerics, usur-

pations et deux ou trois assassinats, ayant eu « quelque sujet de plainte contre un homme qui était son justiciable, il le fit prendre et le renferma dans une armoire fort humide, où il ne pouvait se tenir ni debout ni assis, et où il recevait un peu de nourriture po\ir rendre son tourment plus long; de sorte qu'ayant passé quelques mois dans un si terrible cachot et ne respirant qu'un peu d'air corrompu, il fut réduit à l'extrémité, ce qui fit qu'on le retira demi-mort et tout à fait méconnaissable. Son visage n'avait presque aucune forme et ses habits étaient couverts d'une mousse que l'humidité et la corruption du lieu avaient attachée. » Malheureusement la langue française a perdu une partie de sa richesse, et je ne puis pas raconter le traitement que M. d'Espinchal fit à son page et à sa femme. Les plus beaux usages de l'ancien temps subsistaient. Les chanoines réguliers de Saint-Augustin avaient des « sujets-esclaves » et réclamaient le croît de leurs esclaves femelles alors même que le père était homme libre. Fléchier trouvait en Auvergne un précieux et dernier abrégé du gouvernement paternel.

Ces excellents seigneurs n'étaient pas d'accord. Ils s'assassinaient entre eux, à l'occasion, comme / en Italie au xvi c siècle. Les petits despotismes privés engendrent les petites guerres privées, et ces rois de clocher se traitaient comme ils traitaient

leurs paysans. Fléchier ne cite que rencontres, sol- "éats embauchés, affaires de grandes routes et guetsapens. Le vicomte de la Mothe-Canillac, ne pouvant ravoir 5000 livres qu'il avait prêtées à M. d'Orsonnette, envoya plusieurs fois « des cavaliers pour l'attendre à la sortie de sa maison et l'assassiner » ; puis, ayant appris que ce débiteur récalcitrant devait passer tel jour en tel lieu, il alla l'attendre « avec quatorze ou quinze de ses gens bien montés et bien armés », et le laissa pour mort sur la place *.

Parfois, à la vérité, le duel réglait les injures. Mais d'ordinaire on prenait l'accommodement que voici : M. de Beaufort-Canillac, étant à une fête de village, se prit de paroles avec un gentilhomme qui regardait par la fenêtre. «Transporté décolère, il entra dans la maison, accompagné de quelquesuns de ses amis et de ses compagnons de débauche, attaqua l'autre, qui se défendit fort vigoureusement et parut fort homme de cœur. Mais il fut accablé par le nombre et tué. » C'était promptitude et habitude de ne point différer dans les bonnes entreprises. A San-Francisco, le soir au café, quand on joue aux dominos, si l'on est contredit par son adversaire, on lui lâche un coup de revolver dans

1. Plusieurs de ces citations sont tirées du journal de Dangeois, greffier des Grands Jours.

la tête, et tout est dit. De même à Montferrand. « M. de Beauverger ayant eu, dans la chaleur du vin, quelque querelle avec un de ses plus intimes amis, lui tira un coup de pistolet dans le corps et le tua sur place. »

Après avoir tué pour soi, on tuait pour les autres. Un meurtre était un petit service qu'on ne pouvait s'empêcher de rendre à ses amis, à charge de retour. « Les messieurs Combalibœuf, deux jeunes hommes qui avaient du cœur et qui passaient pour braves dans la province », furent employés pour cette raison à tuer un M. Dufour et son frère, ce M. Dufour fut blessé à mort d'un coup de pistolet, et, de peur que le coup ne fût pas mortel, il fut percé de sept ou huit coups d'épée. » On faisait une partie de meurtre comme on fait une partie de chasse, et Ton allait par compagnie attendre un homme comme on va guetter un lapin.

Certains juges essayaient de faire justice; les seigneurs traitaient ces insolents comme ils le méritaient. Un notaire fit informer contre M. de Veyrac. « Cela parut si étrange à cet honnête homme qui n'était pas accoutumé à souffrir de ces procédures; qu'il assembla quelques-uns de ses amis et quelques traîneurs d'épée des villages voisins, et alla assiéger la maison du notaire. » Le notaire se défendit si bien que, pour entrer, M. de Veyrac fut contraint c< de traiter avec lui et de lui

promettre la vie. » Une fois entré, « il ne se crut pas obligé de tenir la parole qu'il avait donnée, lui tira un coup de pistolet, et donna ensuite sa maison au pillage. » Quant aux huissiers, ils naissaient prédestinés aux coups de mousquet ; c'était pain bénit quand ils ne recevaient que les étrivières. Cinq d'entre eux étaient venus donner une assignation à M. du Palais, coupable d'un meurtre. On leur fit peur, et ils se sauvèrent à grande hâte. Ils dormaient tranquillement à six lieues de là, « quand deux troupes de gens à cheval arrivèrent du Palais, entrèrent avec violence dans l'hôtellerie, et, tirant plus de vingt coups de pistolet, en tuèrent deux et cassèrent l'épaule au troisième. » Pour les autres, « on les laissa vivre, maison leur fit souffrir des peines extrêmes; on les mena jusqu'au Palais tout nus, dans la plus grande rigueur de la saison ; on leur donna mille coups de fouet durant le chemin, et on les renvoya presque aussi morts que leurs compagnons, avec défense de regarder derrière eux sous peine de vie. » *

Cette spoliation et ces meurtres des faibles, ce , commerce de guets-apens et d'assassinats entre les forts, cette habitude d'outrager et d'égorger la loi et la justice, composent presque dans tout le moyen âge les mœurs féodales, et, après avoir pesé attentivement les bienfaits et les félicités de cet âge

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vanté, je trouve que j'aimerais autant vivre au fond d'un bois dans une bande de loups.

Nos loups féodaux s'amendent. La hache de Richelieu y a travaillé ; la hache de Louis XIV achève l'œuvre. M. le président des Grands Jours rase les châteaux, envoie les maîtres en exil, en prison, aux galères, roue les roturiers complices, abolit les droits de justice, confisque les biens, tranche la tête aux seigneurs saisis, décapite les fuyards en effigie. L'ordre s'établit; le roi devient maître, et dans cette monarchie absolue, les grands n'ont plus de place qu'à la cour.

Ils laissent leurs tours noircies, percées de meurtrières grillées, plantées sur la crête des basaltes, entourées de fondrières, où les torrents neigeux bouillonnent entre des rocs calcinés. Ils jettent le vieux justaucorps de buffle, moisi par lapluie, usé par la cuirasse; ils mettent à l'écurie le solide courtaut limousin, dont l'échiné durcie porte le maître et son équipement à travers les ravins et sous les pentes, douze heures durant, d'un pas soutenu et lourd. Ils accourent à Paris, demandent à Golbert une pension, assistent au lever du roi, se dégourdissent aux académies, achètent des per-

ruques, des rubans, des manchettes, font visite chez leur ancienne amie Mme de Longueville, la belle frondeuse, puis par elle chez quelque dévote lettrée, Mme de Sablé, afin d'étudier les nouvelles façons et le bel air des choses. S'ils n'y parviennent point, leurs enfants y atteignent. A père balourd fils galant. Les yeux, fatigués par la simplicité irrégulière de la campagne, se reposent sur les jardins alignés de le Nôtre, sur les ifs coniqueSj sur les ormes quadrilatéraux. Au sortir des routes fangeuses, des bois pluvieux, des tavernes villageoises, des sombres manoirs antiques, ont jouit des aises et de l'élégance récentes, des appartements chauffés et parés, des plafonds dorés et embellis de peintures, des lambris rehaussés d'arabesques, des argenteries sculptées, des glaces resplendissantes. Après les longs mois d'hiver et de solitude maussade, à peine interrompus par la chasse brutaje et par la grossière bombance provinciale, ils trouvent les fêtes de l'île enchantée, des illuminations, des ballets, le chatoiement dela soie et des diamants, l'étalage du velours et des dentelles, la magnificence mesurée du goût nouveau, la profusion choisie de l'industrie nouvelle. Ils s'asseyent et se mettent à causer.

Leur conversation se sent un peu des mœurs qu'ils viennent de quitter. La sympathie pour tout le monde, inventée par Voltaire, la sympathie

pour les pauvres, inventée par Rousseau, n'y paraissent guère. Fléchier conte d'horribles histoires avec un sourire tout aimable : par exemple celle du curé de Saint-Babel, qui fit tuer à coups de bâton un paysan son ennemi. Le pauvre homme, « se voyant réduit à la mort », demanda au curé la vie ou l'absolution, sur quoi celui-ci « lui déchargea le dernier coup. Vit-on jamais une absolution plus forte que celle-là, et l'Église, qui craint le sang et la violence, a-t-elle jamais des sacrements qui fassent mourir? » Les gens du temps riaient encore assez volontiers de la pendaison, très-volontiers des coups de bâton, comme au xvi e siècle 1 . Un peu plus loin, le gracieux abbé rapporte que Mme de Vieuxpont appela son mari en duel. « La belle-mère, qui ne lui cédait pas en hardiesse, pour conserver avec l'avantage de l'âge celui d'être aussi violente qu'elle, lui tira un jour un coup de pistolet dont elle la blessa, et lui fit connaître qu'il ne fallait jamais s'en prendre aux belles-mères. » Plus loin, c'est une fille incendiaire et de mauvaise vie qu'on fouette et qu'on marque. Fléchier ajoute agréablement « qu'elle fut exilée au hasard de brûler encore quelque maison et d'avoir encore quelques enfants loin de

1. Mme de Sévigné à sa fille, sur les paysans bretons. — Molière, passim.

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son pays. » Vous voyez d'avance les tirades philosophiques, sociales et humanitaires que nous ne manquerions pas de lâcher en pareilles circonstances. Au xvii e siècle, on compatit aux malheurs des gens de sa société; quant aux autres, Fénelon seul, je crois, y pense. L§t province est bien loin, et le peuple n'est pas -de la même espèce que les seigneurs.

Les mêmes mœurs qui expliquent les sentiments durs expliquent le style libre. Si Molière, ses comédies à la main, frappait aujourd'hui à la porte du Théâtre-Français, la pruderie moderne le repousserait comme grossier et scandaleux 1 ; de son temps, les dames les plus délicates couraient à ses pièces. Mme de Sévigné conte à sa fille des aventures singulières, avec détails précis, qu'on se donnerait aujourd'hui entre jeunes gens, mais qu'on n'oserait plus se donner entre hommes. Le sage et modeste Fléchier, quoique futur évêque, a le ton de tout le monde. Il orne de gentillesses mythologiques des viols, des incestes, des accouchements, des enfanticides, et expose avec un geste élégant et un son de voix charmant d'abominables aventures médicales et conjugales qu'on n'écouterait guère aujourd'hui que dans le greffe d'un procureur du roi ou dans le laboratoire d'un médecin. 11 est très-

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