‹ Essais de critique et d'histoireChapitre 36 sur 64 · De l'avenir politique de V Angleterre · texte numérisé non relu

De l'avenir politique de V Angleterre

M. TROPLONG

l'histoire. Il faut bien que les Grecs et les Romains servent à quelque chose ; ils me serviront de paravent, et ce sera bien fait. Si j'aime la souveraineté populaire, je prouverai que les Athéniens de Périclès furent les plus heureux des hommes. Si je goûte l'aristocratie, je montrerai que les sénateurs de Rome furent les plus grands des politiques. J'aiderai un peu à la vérité, ce qui est aisé, car un écrivain croit aisément les choses qu'il désire, et j'aurai la satisfaction de composer, comme M. Troplong et M. de Montalembert, un livre animé, adroit, utile à ma cause, agréable au public, et qui ne fera tort qu'à l'histoire.

M. Troplong et M. de Montalembert ont publié, l'un sur l'aristocratie romaine, l'autre sur l'aristocratie anglaise, deux ouvrages d'histoire qui sont deux ouvrages de politique. Si les auteurs parlent tout haut de Rome ou de l'Angleterre, c'est pour parler tout bas d'autre chose. Pour l'un la soigneuse érudition, pour l'autre la généreuse éloquence, ne sont que des armes. Tous deux ont l'air de soutenir une thèse de science ; tous deux défendent des intérêts de parti. Vous les croyez à Westminster ou au Capitole; ils. y sont peut-être, mais c'est pour mieux regarder ailleurs.

M. Troplong n'aime pas l'aristocratie en France; c'est pourquoi il écrit contre l'aristocratie romaine en faveur de César. Il pose en principe que le gou-

M. DE MONTALEMBERT

vernement républicain ne convient pas à un grand État. « Ce fut un tort de Brutus et de Cassius, esprits médiocres avec une âme vigoureuse, de n'avoir pas vu qu'à leur époque l'empire romain, à cause de son étendue et de ses complications, ne pouvait être gouverné par des consuls et un sénat. »

M. Troplong oublie que les États-Unis, quoique fort étendus et compliqués, sont gouvernés par un président, un congrès et un sénat. Les yeux fixés ailleurs que sur les États-Unis, il dénigre les ennemis de César et porte César au ciel. Il juge que Tacite n'est pas philosophe et n'entend rien aux grands événements de l'histoire. Il trouve burlesque et digne des Plaideurs ce vers de Lucain sur Caton :

Victrix causa dits placuit, sed victa Catoni.

Il se moque « des ampoules envenimées de son éloquence sonore ». Il blâme Cicéron qui s'était éloigné de César « pour des mécontentements d'orateur » . Il dit que « les municipes et les gens de la campagne surtout ne voyaient dans Pompée qu'un furieux altéré de sang 1 » . Il montre en César le libérateur des peuples, le pacificateur du monde, le sauveur de l'empire. Il met tout l'univers de son parti, et réduit ses adversaires à une faction de no*

i Le texte de Cicéron dit seulement : Crudelem, iratum.

M. THOPLONG.

bles tyranniques. 11 s'emporte contre « les instincts rétifs » de Caton, contre « son amour de l'immobilité », contre sa mort insolente, c Ce suicide lut le désespoir orgueilleux d'un courage impuissant, qui, de défaite en défaite, se voyant chasser de tous les coins de la terre, protestait arrogamment contre l'opinion du monde et les arrêts de la Providence. » Plus loin il ajoute : « 11 n'y a qu'un esprit étroit et obstiné qui, lorsqu'il a perdu l'espoir de vaincre, persiste dans la volonté de combattre. » En effet, c'étaient des esprits obstinés et étroits que Judas Machabée, Léonidas, et tous les héros qui ont voulu mourir pour une noble idée qu'accablait la force. M. Troplong est si pressé de voir l'empire, qu'il s'indigne contre Scipion et (laton, qui résistent en Afrique après Pharsale. « Si ce parti était celui de la liberté, comme il s'en vantait, pourquoi n'avait-il avec lui ni Brutus ni Cassius, qui, au lieu de s'obstiner dans une résistance impossible, avaient recherché l'intimité et la faveur du vainqueur? » Maxime qui prouve, que, lorsque certains libéraux deviennent absolutistes, les autres libéraux ne méritent plus le nom de libéraux. — Mais ce n'est pas assez de se soumettre, il faut se rallier vite et de bonne grâce.. <r 11 y avait des homm.3s qui marchandaient lcu soumission et attendaient dans une absence affectée et dans une injurieuse abstention je ne . c ais

M. DE MOXTALEMBERT.

quel événement (l'oii devait renaître la république. » En effet l'impertinence est grande de rester chez soi. — Il loue le grand mouvement d'opinion qui se fit à Home après Pharsale. « Tandis que les plus passionnés renversaient les statues de Pompée et de Sylla, les plus avisés, voyant avec effroi les préparatifs d'une guerre sanglante et inutile en Afrique, crurent que l'un des meilleurs moyens de la conjurer était de prononcer la condamnation publique du parti pompéien, et de justifier par une adhésion éclatante l'autorité de César. On le nomma consul pour cinq ans, dictateur non pour six mois mais pour un an, et tribun en quelque sorte ' à vie... Rome décréta que César aurait droit de vie et de mort sur les pompéiens, et qu'il pourrait faire la paix ou la guerre sans en référerai! sénat ni au peuple. » L'adhésion était forte et Rome donnait beaucoup.

Vous croirez peut-être qu'en louant ainsi César, l'auteur lui permet tout; non pas : il laisse un rôle aux grands corps, par exemple au sénat, rôle singulier du reste : c'est à eux de prêter leur nom, quand le maitre en a besoin. « 11 fallait que le sénat, qui avait aboli la royauté, la rétablit par un décret. Son adhésion seule pouvait mettre une différence entre César et Spr Cassius, Mélius et M. Manlius, punis de mort pour avoir aspiré à la dignité royale. Il y aurait eu crime de la part de

César, si le sénat n'eût été complice. » — A chacun sa part. Rien d'étrange maintenant si M. Troplong regarde l'action de Brutus comme « une lâcheté, une trahison » ; César lut un prince légitime tué par des ambitieux égoïstes. Je sais que dans nos mœurs l'assassinat est une action détestable ; mais c'est que l'idée de la patrie a changé. Pour juger les anciens, il faut se mettre au point de vue antique. Ce point de vue différent rendait les maximes différentes, et excusait alors ce que nous condamnons aujourd'hui. Supposez qu'un général anglais se fasse maître absolu dans l'Inde, réduise les colons anglais à l'obéissance et améliore la condition des Hindous; supposez qu'un général américain dans la Virginie fasse des Américains ses sujets et affranchisse les nègres; supposez qu'un colon de Londonderry, au xvnf siècle, se soit établi roi d'Irlande et ait aboli les lois odieuses qui opprimaient les Irlandais : le colon de Londonderry, le général anglais et le général américain auront fait une action fort semblable à celle de César, et leur action, pour cela, ne sera pas meilleure. De Brutus ou de César, on voit aisément qui est l'ambitieux et qui est l'égoïste. César savait qu'il volait le bien public en s'emparant de la toute-puissance; ses soldats le lui criaient derrière son char de triomphe, et la chose était si claire qu'il a pris les soins les plus minutieux pour s'ex-

M. DE MONTALEMBEKT.

cuser au commencement.de ses Commentaires.

Pour Brutus, il est à plaindre, car le meurtre d'un homme désarmé est toujours une laide affaire; mais si quelques lecteurs doutaient de la noblesse de son cœur et de la justice de sa cause, je les prierais de relire l'admirable lettre où il reproche à Cicéron de l'avoir recommandé aux bontés d'Octave 1 . Il n'y a rien dans l'antiquité de plus fier, de plus généreux, de plus digne d'un homme libre, de plus sincère, de plus désintéressé, de plus dévoué à la patrie; il n'y a rien de plus simple, de plus solide, de mieux raisonné, déplus opposé au style d'un fanatique et d'un enthousiaste. Caton et Brutus étaient peut-être le parti du passé ; à tout le moins, ils étaient le parti de la vertu. M. Troplong, si grand admirateur de Cicéron, a lu cette lettre; il l'eût comprise s'il n'eût été qu'historien et non politique, si, en racontant le passé, il n'eût été préoccupé du présent, s'il n'eût voulu nous donner une leçon en jugeant* Rome.

M. de Montalembert aussi nous donne une leçon, mais toute contraire. M. Troplong nous montrait une aristocratie qui tombe; il nous montre une aristocratie qui subsiste. M. Troplong représentait l'aristocratie comme injuste et tyranniq^e; il la représente comme juste et bienfaisante.

Page 1