LES ÉCOSSAIS
cercle vicieux honteux , et non-seulement n'établissait rien à proprement parler, mais même ne permettait aucun contrôle de ce qu'elle semblait étal)Jir. C'est qu'il y a entre l'histoire naturelle et la science première cette différence : un savant spécial admet tous les principes convenus et toutes les vérités reçues en dehors du champ très limité de ses propres analyses ; un philosophe ne connatt point de principes en dehors, et toutes les vérités qu'il veut atteindre il doit ou les déduire , ou les poser par définition et par hypothèse. Or, on ne saurait tout déduire. Donc la philosophie la plus attachée à la méthode analytique commence par faire ses catégories, qui sont des postulats, des demandes qu^elle livre à la vérification et à la critique. Si elle ne les fait point, elle les implique, et elle se contredit, ou ses discours ne sont qu'une longue pétition de principe. Les Écossais se sont donné beaucoup de peine pour n'arriver guères qu'à ce résultat, savoir que nous possédons un certain nombre défaits primitifs de conscience dits de sens-commun, ' ou d'intuition, ou de croyance, ou encore autrement ; mais la meilleure preuve qu'ils eussent pu donner de leur thèse, si imparfaitement élucidée, c'est l'existence de tant de volumes consacrés à la philosophie et dont les auteurs se comprennent et se font comprendre (à peu près), sans rien définir à la rigueur. Leurs propres livres mettent le sceau à la démonstration. Mais oti manquent l'ordre et les définitions exactes, il peut y avoir esprit, finesse et bon sens ; il n'y a pas science.
On a souvent pensé à adopter, pour ordre de l'analyse, l'ordre chronologique observé dans le développe-
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ment de la conscience. Mais toute observation de ce genre est impossible, à raison de la complexité avec laquelle se produisent dès l'origine les phénomènes que l'on voudrait les plus simples. Tout concourt à prouver que des synthèses sont d'abord données, dans l'établissement des fonctions de conscience. L'analyse seule exige des efforts. Aussi les travaux dans lesquels se marque la tendance à construire la chronologie de la pensée ne sont point parvenus à s'appuyer sur l'expérience : la statue de Condillac et de Charles Bonnet est une fiction gratuite ; bien plus, le système que le jeu de cette fiction met en œuvre est incompatible avec les faits : pour rattacher à la sensation tous les phénomènes de conscience, il ne suffit pas de méconnaître les jugements aprioriques, il faut encore oublier l'ensemble des lois de l'instinct, qui sont fondamentales dans le règne animal, Thomme compris.
Les dernières limites de la direction empirique en psychologie ont été atteintes par Herbart ; du moins si nous regardons comme non avenus les absolus que ce philosophe superpose à sa phénoménologie. Nous ne comprenons de ceux-ci ni l'essence ni les rapports avec les phénomènes. Il en était de môme de V unité des éléates et des idées de Platon, chimères dont une métaphysique soi-disant nouvelle se réclame encore. En les rejetant nous sommes en présence d'un empirisme franc et résolu. Au lieu de facultés plus ou moins délimitées, propres à lier les faits, nous envisageons ces faits internes eux-mêmes, tous les distincts possibles
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de la représentation, et nous en cherchons les lois d'adhérence et de succession. La conscience est alors* identique à un instant donné avec celle des représentations qui est la plus réelle* c'est-à-dire la plus vive à cet instant (ceci date de Dimocrite) ; et le moi peut se définir un résidu des représentations qui, s'obscurcissant ou se neutralisant à la rencontre les unes des autres, laissent à leur place une abstraction de ce qu'elles ont de commun entre elles. Les autres idées générales, formées d'une manière semblable, donnent en s'enchalnant les jugements et les raisonnements. L'association, ou développement sériaire des pensées, résulte de ce que, dans la succession des représentations qui arrivent tour à tour au maximum d'intensité , et s'assimilent plus distinctement à la conscience, puis se trouvent supplantés et s'évanouissent, le mouvement est propagé dans un certain ordre : cet ordre est celui des idées affectées de rapports moyennant lesquels elles s'appellent, ou encore de celles qui ont été rapprochées de fait antérieurement, ne fût-ce qu'une fois. Il se produit donc une sorte d'ondulation : chaque représentation vibrante revient au repos, ou, pour mieux dire, retrouve peu à peu son équilibre avec les autres, après qu'elle a transmis sa tension aux représentations voisines : mais l'équilibre n'est jamais parfait, tout demeure et se conserve, en l'état latent que nous appelons oubli, et le retour à l'activité et au mouvement est un fait dit de mémoire ou de réminiscence.
On comprend que les volitions et les penchants peuvent se traiter de la même manière, en tant que repré-
Mit LÀ PHËNOMËNOLOGIB d'hBRBART.
sentations, ou comme caractères des idées dont ils sont inséparables, et dont ils qualifientles ma$se$, les forcez, les mouvements.
J*ai voulu faire honneur du nom d'empirisme à ce système ; avec raison, je crois, si Ton veut bien le dégager du luxe d'images et de comparaisons mécaniques dont il s'enveloppe. Mais pourquoi faut-il qu'on soit obligé de demander pardon de la figure? est-elle donc indispensable? Si je dépouille la psychologie d'Herbart de ce cortège de métaphores, je n'y vois plus qu'une description générale des faits de conscience et de leurs séries : mais, après la description, la classification se fait désirer, c'est-à-dire qu'il faut nécessairement construire des catégories, ou revenir aux anciennes rubriques des facultés humaines. Au contraire, si je prends au sérieux la statique et la dynamique des représentations, la pression, la tension, l'ondulation et l'équilibre des idées, je me vois jeté dans un mystérieux symbolisme que je pourrais admirer dans le siècle d'Empédocle, mais que je cesse de comprendre après le siècle de Kant.
Au lieu de distribuer les phénomènes par espèces, unique procédé qui doive accompagner l'analyse et conduire à la science, Herbarl les rapporte à des monades absolues : dès-lors il substitue à sa psychologie empirique une psychologie rationnelle obscure, si ce n'est contradictoire, et qui n'est qu*une perversion de celle de Leibniz. Toute conciliation de l'unité et de la simplicité des êtres avec l'existence de leurs rapports, et avec la multiplicité des phénomènes qui les modifient,
NECESSITE DE l'vSAGE DBS CATSGORIRS. 145
devient surtout impossible, lorsque les changements ne naissent pas de son propre fond à la monade, mais qu'elle doit laisser entrer et sortir les représentations. L'imagination du philosophe a encore recours au mythe et se tire de difficulté par des comparaisons. Los monades ont des natures contraires, d'où résultent des pressions et des résistances, des perturbations et des efforts de conservation de soi ; cependant on avoue que nous ne connaissons pas ces natures, et qu'il n'y a en réalité ni action, ni passion, ni mouvement : les efforts ne sont pas des efforts, la multiplicité n'est pas une multiplicité, le changement n'est pas un changement. Qu'est-ce alors que tout cela? Des notions auxiliaires^ comme l'espace, le temps et le mouvement, qui ne sont de rien aux êtres ; des vues accidentelles comme la décomposition fictive d'une force en mécanique ou d'une figure en géométrie. Ainsi, on commence par me proposer un mythe, on me défend ensuite d'y croire. Que ne dit-on simplement : tun est un, et le monde est une illusion? Xénophane et Parménide s'exprimaient plus clairement que ce contemporain.
Herbert reproche à la psychologie vulgaire les personnes mythologiques dont elle écrit l'histoire sous le nom de facultés de l'âme : ses mythes, à lui, sont d'un autre ordre, et beaucoup plus fantastiques. Il remarque aussi que l'histoire naturelle des notions sous lesquelles on classe les phénomènes de conscience est une entreprise vainc, à cause de là continuité des transitions
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entre ces phénomènes; la psychologie eipérimentale» qui suppose des facultés diverses, s'approcherait tout au plus de la vérité comme le polygone inscrit s'approche de la courbe. La réflexion est juste, la comparaison ingénieuse ; mais la science peut-elle plus, et ce défaut prétendu u'est-il pas la condition de toute analyse? Sans doute les divisions et les classifications sont ordinairement vicieuses ; mais le vice de la division en elle-même disparaît quand on pose la continuité ou, plus exactement, la synthèse, comme origine et fin de Tanalyse. Les naturalistes ne laissent pas de distinguer et de coordonner des ordres et des familles entre lesquels il est d'inévitables soudures. Les sciences ellesmômes sont inséparables, et cependant les confondre serait les anéantir. Or l'analyse qui établit des classes de phénomènes de conscience, fondées sur des distinctions logiques et primordiales, constate des espèces plus tranchées, dans un genre donné, que ne peut le faire l'observation appliquée h l'un quelconque des ordres de la nature.
Il est encore vrai que la conscience du moi pur est une chimère, et que toute conscience est unie à des représentations déterminées; mais la représentation de la conscience elle-même n'enveloppe-t-elle pas toutes les autres, et n'en est-elle pas la forme la plus générale et la plus essentielle? Toute idée est fonction de l'idée de conscience, tandis que celle-ci ne l'est point de quelque idée particulière que ce puisse être. Il ne sufiit pas, pour lier les phénomènes, de composer le symbole de leur soi-disant mécanique. Chaque étude poursuit
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ses lois propres; mais cette mécanique ne donne point de lois positives « et Tintervention des êtres simples en éloigne plus encore. L'étude des représentations humaines trouve ses lois dans les catégories, puisque les catégories sont les formes générales de la représentation. La plus essentielle de ces formes, la première de ces lois est donc la personnalité, la conscience ; et les fonctions animales ne s'offrent à l'analyse que sous une personne, d'une étendue et d'une intensité variables, d'une durée inconnue, mais logiquement nécessaire, ou nécessairement supposée.
J'ai appliqué aux premières catégories cette méthode de classification que je m'étonne de trouver nouvelle. On peut juger si elle donne des résultats faciles et bien coordonnés. Elle n'aurait point échappé à Kant, sans la préoccupation singulière qui porta ce grand homme à admettre les données de la psychologie vulgaire au moment même où il se proposait de soumettre à la critique tout le contenu de l'esprit humain. Il crut pouvoir obtenir les catégories par voie de déduction, et ne s'aperçut pas que, pour éviter de poser comme des faits aprioriques ces notions d'où toutes les notions dépendent, il en acceptait d'autres que l'autorité seule lui recommandait et dont la définition était fort imparfaite.
Les divisions que j'ai proposées jusqu'ici portent sur deslois qui, réunies sousla loi de conscience dans l'homme, cependant caractérisent essentiellement le non soi : relation, nombre, position, succession, devenir, qua-
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lité. Les fonctions dépendantes de ces catégories, com* paraison, numération, imagination, mémoire, séries de. la pensée, raison, ont un caractère commun : la subordination de rélément représentatif à l'élément représenté dans la représentation. Sous ce point de vue il est permis de leur attribuer un même nom. Nous adopterons celui d'intelligence. Au reste cette subordination échappe à toute autre définition. Tout ce qu'on peut faire, c'est de rappeler une image qui la peint, et qui est d'ailleurs trop commune et se comprend trop vile pour n'être pas exacte (comme symbole, sans ombre, d'explication) : L'intelligence est un reflet des objet$, un miroir doué de comcience. C'est ainsi qu'elle se pose vis-à-vis d'elle-même en empruntant à une perception particulière un signe sensible de la fonction qui la constitue.
Une remarque très simple peut mettre en relief le ridicule achevé du sens matériel attribué si souvent à ces termes, et en même temps constater leur valeur symbolique : c'est que la donnée des images visuelles n'est possible que par celle d'une fonction représentative ; or on ne saurait ni expliquer le général au moyen du particulier [la représentation par la vision) ni expliquer le particulier au moyen de faits qui n'offrent pas trace de son caractère générique (la vision par des fonctions physiques où rien ne procéderait de la représentation).
L'intelligence est donc la représentation, éminemment, ainsi que dans le sens le plus figuré de ce mot. Quand nous abordons ensuite les catégories de causalité et de finalité, et par elles la volonté et le penchant.