‹ Essais de critique générale (volume 5)Chapitre 1 sur 79 · Essais de critique générale · texte numérisé non relu

Essais de critique générale

Les civilisations antérieures au monde grec se fondèrent sur des conceptions théologiques, comme dans l'Inde, ou sur le respect religieux des traditions de famille, comme dans la Chine. En quelques lieux favorisés, des hommes de ces temps pratiquèrent la spéculation rationnelle, commencèrent hi science ; des questions de méthode furent même posées et diversement résolues. Mais les Grecs les premiers, penseurs plus spontanés, esprits plus libres, se virent conduits à envisager la certitude sous un mode vivant. Le philosophe prit pour ainsi dire position dans l'isolement de

ESSAIS ns CRITIQUE oéNÉRALE. IV. 1

sa réflexion propre, dans l'indépendance de sa volonté, en face des données des sens, des principes de la raison, des doctrines et des contradictions des peuples et de celles des sages, et se demanda si, en se conformant aux apparences des choses quant à la pratique, il ne pourrait point toutefois s'abstenir des affirmations de théorie, garder la liberté de ses jugements dogmatiques, toujours suspendre, examiner, chercher, douter (ce sont les mots sacramentels), enfin trouver dans cette suspension même l'assiette imperturbable de la sagesse?

A une telle question, on pouvait répondre par le fait, et c'est ce que firent les sceptiques. Les écoles du dogmatisme les accusèrent de se contredire sur ce qu ils affirmaient ce dogme : que nul dogme ne peut être affirmé. Mais les sceptiques n'affirmaient point cela, ou ils l'affirmaient apparemment et maintenant, tandis que d'une manière générale et dogmatique ils s'abstenaient déjuger. L'accusation, souvent répétée, se trouve encore dans la bouche de philosophes que leur goût pour l'érudition philosophique ferait supposer plus impartiaux ou plus intelligents. Le scepticisme est moins une doctrine qu'une pratique ; c'est un système de direction de l'entendement. L'homme qui s'y tient ferme est celui que sa volonté pose constamment à l'état de suspension, iVexamen, de recherche, de doute, en garde contre les assertions variables et contradictoires des sectes et des écoles, et contre les mouvements de sa passion propre. Cet homme communique son système aux autres hommes en leur soumettant historiquement (c'est le mot dont il se sert) la série des phénomènes qui composent sa conscience réfléchie : phénomènes actuels, conscience actuelle où la mémoire perd toute garantie en ne pouvant se réclamer que de l'apparence présente; car c'est là tout ce qu'un pyrrhonien assure et peut assurer de certain. Nous verrons ailleurs comment le sceptique devait sortir de cette condition de conscience, et comment il avouait lui-même s'en départir : mais ce n'était

Page 1