APERÇU DU PLAN
Donc il faut tomber droit au milieu de la raison et s'y livrer. Quel est mon but, après tout? D'être compris, d'être approuvé. J'écris l'histoire de mes pensées pour que d'autre* ia vérifient par l'histoire cdnfof me des leurs, en me lisant. Cette histoire est une méthode, et quand le cercle de cette méthode est fermé, la science est acquise. Je serai justifié si mon lecteur la possède avec moi, comme moi»
Je reconnaîtrai si mon opinion se nomme à bon droit science, en cherchant ce que c'est que science et plus tard ce que c'est que certitude. La science m'apparaîtra d'elle-même, et en la pratiquant j'apprendrai à la définir. Quant à la certitude, mon unique ressource sera de m'attacher à démêler, après coup, ce que j'aurai posé de fondamental dans ma construction et à me rendre compte des tilrea de créance de ce que je penserai savoir.
Lé chapitre de la certitude n'a pas sa place marquée dans ce premier essai, tl Formera contre tout usage, mais en toute raison, là première clef de voûte d'un édifice déjà fondé, et qui doit s'élever plus haut ; il n'en sera pas la première pierre. Ici je procède spontanément à l'analyse de la connaissance en tant que donnée.
Dans le cours de cette investigation préliminaire, il y a deux précautions à prendre ; j'en préviens les jeunes philosophes, s'il en reste, qui pourraient être tentés de s'appesantir à tout propos sur mes pages ; j'en préviens les lecteurs que l'âge et l'étude ont guéris des espérances métaphysiques , afin que , voyant de
DE CBS ESSAIS; S
quel soin je m'attache à leur épargner lés broussailles* ils m'accordent quelque attention et quelque indulgence*
La première précaution est dô définira la rigueur certains dès termes que l'on emploie; la seconde est de ne supposer aucune définition précise de tous les autres. Je m'explique.
Il est des termes dont je dois foire un usage suivi, logique, et qui seront comme les nerfs de mes conceptions. Là des définitions expresses sont indispensables ; je dis expresses , mais non puérilement didactiques car il fout savoir que toute définition première est une tautologie. Or, j'espère être mieux entendu en avo uant qu'en dissimulant les tautologies.
Il est d'autres termes qui servent en quelque sorte de ciment au discours, et ceux-ci, sous peine de ne pas avancer, il faut les prendre en un sens tout à fait vulgaire et sans système. L'emploi de ces termes non définis marque des traces dans l'esprit du lecteur, et le lecteur doit éviter de prêter à l'auteur aucune intention préalable de fixer ses traces en les appropriant à Tune quelconque des doctrines connues. Le mot esprit que je viens d'écrire est une trace de ce genre» Au contraire , les mots fait et phénomène me seront tout d'abord d'un grand usage et j'aurai à en arrêter la signification.
Je procéderai comme pour la tentative d'une science première, et comme devrait procéder un philosophe à qui les contradictions de la raison et des raisonneurs (je n'ai pas encore à décider lesquelles) n'auraient
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pas appris à se défier de lui-même, de ses premiers pas et de ses plus sûres découvertes. Néanmoins, je me plais à croire que j'aurai profité des erreurs passées, de celles d'au trui et des miennes propres : il serait difficile qu'une expérience de vingt-cinq siècles ne me fût d'aucune utilité.
Dans cette entreprise, en apparence naïve, j'accepterai simplement et naturellement, mais je prendrai, avec une rigueur inaccoutumée, les données de la raison, qui passèrent toujours pour essentielles et presque toujours pour infaillibles. J'avancerai jusqu'au point où les principes qui, jusque-là, m'auront guidé me signaleront une limite à la spéculation. J'étendrai, s'il se peut, la critique au delà de ce point. Puis, arrêté définitivement, je me trouverai amené soit à m' enquérir des résultats différents ou plus complets que les philosophes croient avoir obtenus, soit surtout à revenir sur moi-même, afin de me rendre un compte plus assuré des vérités précédemment établies, et de découvrir quelque autre moyen d'en atteindre de nouvelles.
Ainsi je poursuivrai ce premier essai aussi loin que le terrain que j'aurai choisi me portera. Le second traitera de l'homme et de la certitude, et servira de point de départ pour les suivants.