‹ Essais de critique philosophique [microform]Chapitre 42 sur 97 · I. ii le jour» ni le liea, ni f imprimeur ne sont désignés · texte numérisé non relu

I. ii le jour» ni le liea, ni f imprimeur ne sont désignés

LE MYSTICISME ET L' ALCHIMIE AU XVl^ SIÈCLE 163

On voit que finalement presque toutes les prétentions d'Agrippa ont été accueillies par ses contemporains. 11 se fait passer pour docteur en médecine et il devient le médecin officiel de la ville de Fribourg et de la cour de France. Il se donne pour jurisconsulte ; la municipalité de Metz lui confie ses affaires, et ce n'est point pour les avoir mal gérées qu'il les abandonne au bout de quelque temps. Il revendique le titre de théologien : un cardinal le prend au mot, l'appelle au sein d'un concile , il occupe une chaire de théologien dans une grande université d'Italie ; et ce n'est pas tout : Henri VllI fait appel à sa science théologique pour obtenir l'annulation de son mariage avec Catherine d'Aragon, et peu de temps après on le sofiicite d'intervenir pour démontrer la validité de ce même mariage. On sait qu'il s'occupe d'astrologie et d'alchimie ; de différents côtés on lui demande des prédictions et de lor. Il nous reste à examiner si l'on s'est également trompé en voyant en lui un philosophe et un hardi réformateur de la science.

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Nous ne croyons pas que M. Prost, en appréciant dans Agrippa le penseur et le philosophe, ait montré la même justesse et la même exactitude qu'en nous peignant en lui ou plutôt en nous racontant l'homme. Les inconséquences, la versatilité, les trop fréquentes défaillances de celui-ci^ l'ont empêché de reconnaître ce qu'il y a chez celui-là d'unité de vues, de sincérité de conviction, de hardiesse et même d'originalité, quelquefois de profondeur. Nous nous garderons cependant de faire d'Agrippa un homme de génie ; mais c'est une des plus hautes et plus vigoureuses intelligences de son siècle, qui commence avec lui et qu'il a initié par son exemple aux libres recherches de la science et à une libre appréciation des institutions et des lois.

La recherche indépendante de la vérité dans l'ordre scientifique ou philosophique n'a pas été et ne pouvait pas être pour Agrippa ce qu'elle est devenue au xvii« siècle avec Galilée, avec Bacon et avec Descartes; elle ne Ta pas mis en relation directe avec la nature, mais avec une tradition qui s'affranchissait de l'autorité d'Aristote et des commentaires qu'en avait donnés l'école, sans oser remonter à une source plus ancienne. Cette tradition quelle est-elle? C'est celle que contiennent les livres kabbalistiques et les livres hermétiques, et que ces livres représentent comme la science ém sciences, comme une révélation divine reçue

dès l'origine de la société et conservée presque miraculeusement par les deux peuples réputés les plus anciens de la terre, les Hébreux et les Égyptiens. La Kabbale venait d'être résumée et expliquée par Reuchlin; les livres hermétiques venaient d'être traduits en latin par Marsile Ficin. Ni l'abréviateur ni le traducteur ne doutaient de l'authenticité des œuvres dont ils se faisaient les interprètes. Qu'on juge de la surprise et de l'admiration de ceux de leurs contemporains qui étaient en état de les comprendre. Ils voyaient là toutes les questions de la théologie, de la philosophie et de la physique générale traitées avec une hardiesse dont ils n'avaient aucune idée, résolues par des systèmes qui parlaient à leur imagination en même temps qu'ils faisaient illusion à leur raison et même à leur foi.

Dans la Kabbale, dont une critique superficielle et aventureuse a fait tantôt une compilation de pure fantaisie, tantôt une imitation du Fons vitas d'Avicébron, il y a un fonds d'idées essentiellement chrétiennes ; par exemple, l'idée de la Trinité : celle du Verbe présenté comme le Fils de Dieu; celle de la création conçue comme l'œuvre du Verbe; celle d'un homme céleste, d'un homme-Dieu, qui a été le prototype de l'humanité et par lequel elle reste unie à la divinité; celle d'un sens spirituel des Écritures, bien supérieur au sens matériel; celle d'une grâce communiquée d'en haut à des âmes privilégiées et qui les place audessus des faiblesses de la nature; bien d'autres encore que l'on pourrait citer. Cette ressemblance au moins extérieure entre les principes les plus importants du système kabbalistique et ceux qui forment la base de la théologie du christianisme, avant d'avoir été mise en lumière par Reuchlin, avait déjà occupé l'esprit curieux de Pic de la Mirandole. Comment n'aurait-elle pas frappé un homme d'imagination et, dans le domaine de la pensée comme dans celui de l'action, un coureur d'aventures tel que Cornélius Agrippa? Elle lui donnait lieu de supposer que la vérité religieuse, aussi bien que la vérité philosophique, devait être cherchée au delà, par conséquent en dehors de l'autorité réputée orthodoxe.

Ce n'était pas d'ailleurs la première fois que ceux qui se dérobaient au joug de Técole se rendaient, par la même occasion, indépendants de l'Église.

Agrippa n'a pas pu éprouver une moindre fascination lorsqu'il a pour la première fois abordé les livres hermétiques. Après tout, l'antiquité de ces livres est plus généralement reconnue et plus facile à établir que celle des écrits dont se compose la Kabbale. Ils sont cités, dès les premiers siècles de l'Église, par des docteurs vénérés, comme des fragments authentiques de l'ancienne théologie des Égyptiens, et quelques-uns de ces fragments ne nous sont connus que par Lactance. Marsile Ficin, dans l'introduction ou VArgumejît dont il fait précéder sa traduction, ne doute pas qu'ils n'aient pour auteur Tant ou Theut, qui, régnant sur l'Egypte peu de temps après la mort de Moïse, enseigna à ce pays les lettres, les sciences, l'écriture hiéroglyphique et surtout la théologie. C'est lui qui reçut des Grecs le nom de Mercure trois fois grand, Hermès Trismégiste. Lactance, croyant reconnaître dans ses œuvres des prédictions qui annoncent la chute du paganisme, la naissance de la religion chrétienne, le jugement dernier et la résurrection des morts, n'hésite pas à le placer au rang des sibylles et des prophètes. Saint Augustin, en reconnaissant les mêmes prédictions, se demande si elles ne peuvent pas s'expliquer par l'astrologie ou par une révélation des démons. C'est vers l'opinion de Lactance que penche visiblement Marsile Ficin lorsqu'il fait des livres hermétiques la base d'une tradition philosophique ou, pour parler plus exactement, égypto-hellénique, non moins digne de vénération et, selon le fond de sa pensée, peut-être plus profonde que la tradition religieuse des juifs et des chrétiens. Hermès Trismégiste aurait été, selon lui, le maître d'Orphée, Orphée celui d'Aglaophemus, Aglaophemus celui de Pythagore, Pythagore celui de Philostrate, et Philostrate celui de Platon, qui aurait porté l'enseignement dont il a hérité à sa dernière perfection. Ces suppositions, à la fin du xv« siècle et au commencement du xvi% ne rencontraient de contradicteurs

que Chez les derniers interprètes de la pure scolastique et devaient trouver un peu plus tard, dans François Patrizzi, uu défenseur aussi éloquent qu'érudit. Est-il étonnant qu'elles aient été adoptées par Corneille Agrippa? Elles représentaient, pour lui et pour beaucoup.d'autres, Fesprit nouveau, le progrès, comme nous dirions aujourd'hui.

La Kabbale et les livres hermétiques une fois acceptés comme l'expression de l'antique vérité, peu à peu oubliée et méconnue, toutes les sciences imaginaires dont Agrippa s'est fait l'apologiste et qu'il a essayé de rattacher à son système philosophique, l'alchimie, l'astrologie, la magie, en sortent naturellement, car elles en sont des parties intégrantes et des conséquences nécessaires. L'alchimie, qui remonte à la plus haute antiquité et qui n'a pas cessé d'avoir de fervents adeptes, non seulement au moyen âge, mais dans la période la plus avancée de la Renaissance et jusqu'au milieu du xvii« siècle, l'alchimie se justifie par l'idée quïl n'y a qu'une matière unique, susceptible de revêtir plusieurs formes; que les métaux sont une de ces formes, et que l'or nous la présente à sa perfection, dans son type le plus accompli, auquel, sous les conditions déterminées, connues du savant, du vrai philosophe, on peut ramener tous les autres. La Kabbale, disons-le à son honneur, est restée étrangère à ce rêve, mais la tradition hermétique l'a consacrée et lui est restée fidèle jusqu'à la fin de son existence. L'une et l'autre, la Kabbale et la philosophie hermétique* affirment la réalité de l'astrologie judiciaire. On pourrait recueillir dans le Zohar plus d'un passage où l'on parie d'une Écriture céleste, formée par les astres disposés d'une certaine manière, et qui est pour le sage, capable de la lire, comme le livre de la destinée, l'histoire de l'avenir, tracée dans l'immensité par une main invisible. On a même essayé de retracer par le dessin les caractères de cette écriture mystérieuse. Les livres hermétiques tiennent à ce sujet un langage encore plus explicite. « Nul, disent-ils, ne peut éviter ta destinée ni se préserver de l'action des astres... Les astres sont les instruments de la destinée. C'est par

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elle qu'ils accomplissent tout dans la nature et dans l'humanité ». » Les mêmes livres défmissent de la manière suivante le rôle des comètes : « Les comètes n'ont ni lever ni coucher; ce sont les précurseurs et les messagers des grands événements qui doivent s'accomplir. Lorsqu'il doit arriver quelque chose dans le monde, elles apparaissent; et au bout de quelques jours, elles retournent dans le cercle' du soleil et demeurent invisibles. Nous les appelons des prophètes ». » Ce ne sont pas seulement les disciples de la Kabbale et d'Hermès Trismégiste qui croyaient à l'astrologie, mais aussi les libres esprits comme Pierre Pomponazzi qui osaient, au nom d'Aristote, nier limmorlalité de l'àme Pomponazzi expliquait par le cours des astres tous le.s grands événements de l'histoire et jusqu'aux révolutions religieuses qui se sont déjà accomplies et qui doivent s'accomplir encore dans un avenir plus ou moins prochain.

Quant à la magie, qu'il ne faut pas confondre avec la sorcellerie, elle est, d'après les livres dont nous parlons une conséquence nécessaire de la science; elle est la science elle-même dans ce qu'elle a de plus sublime et de plus divm. « Le bien final de ceux qui la possèdent, de ceux qui possèdent la vraie connaissance, dit un passa-'e du Poimandrés », c'est de devenir Dieu. .. On trouvera dans les ivres kabbalistiques quantité de fragments qui présentent le même sens, parce qu'ils sont inspirés par la même idée d'une union mystique entre l'âme transfigurée par la science et la divinité qui en est l'unique objet et l'unique source. Or, une fois 1 homme entré en participation de la substance et des attributs de Dieu, rien ne lui est impossible. Il a non seulement la science universelle, mais la puissance universelle. N est-ce point par une application partielle et spontanée de cette supposition que, dans toutes les religions on attribue aux prophètes et aux saints, aux élus de Dieu,'

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