‹ Essais de littérature anglaiseChapitre 94 sur 122 · ŒUVRE ET ACTION DE BYRON · texte numérisé non relu

ŒUVRE ET ACTION DE BYRON

Il y a deux familles de poètes : ceux qui peignent des âmes et ceux qui peignent leur âme. Shakespeare est le représentant de la première, Byron celui de la seconde. Les premiers seuls sont créateurs, puisqu'ils rendent des passions qui ne sont pas dans leur expérience propre; les autres n'inventent pas : ils n'ont qu'à laisser échapper ce qui est dans leur cœur \ H y a plus de génie dans le poète impersonnel et il écrit pour les siècles; mais si l'âme du poète personnel est une âme puissante et qui vibre à l'unisson de son siècle, il a une action immédiate plus vaste et plus retentissante, quoique moins durable et vite épuisée.

1 . « Je ne puis écrire sur quoi que ce soit sans une expérience personnelle, » écrit Byron. Sa poésie n'est souvent que sa correspondance mise en vers.

Peu de poètes ont eut'des destinées plus changeantes que Byron : acclamé à vingt ans par toute l'Angleterre, puis par toute TEurope, il fut quinze ans « le Napoléon de l'empire des vers », et, à peine mort, tomba du piédestal; le pauvre Shelley, qui de son vivant avait à peine cent lecteurs, Wordsworth, qui fut pendant quarante ans la cible de tous les sarcasmes, ont éclipsé la gloire de Byron ; le pressentiment du poète a été réalisé : sa gloire a fleuri trop vite, et s'est flétrie aussi vite1. De nos jours, un mouvement de réparation commence, qui ne le fait pourtant point remonter à la hauteur où il avait trôné. Ce flux et ce reflux de la gloire se produit pour tout poète personnel : il faut que plusieurs générations s'écoulent pour que l'on arrive enfin au départ de ce qu'il y a de durable et de passager dans son œuvre.

Dès son enfance, il y eut en lui un double germe de souffrance et d'orgueil. De corps, il n'est point fait comme les autres hommes; et, moralement, il sent qu'il est aussi d'une autre argile : il sent en lui une volonté plus forte, des désirs plus ardents, un orgueil plus indomptable, et ses souvenirs de famille lui montrent dans le passé dont il hérite une tradition singulière qui rompt sur la platitude ordinaire des destinées humaines, pour le mal comme

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