‹ Essais de littérature et de moraleChapitre 23 sur 23 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

LE GARDE DES SCEAUX SCUl.

Le traître me persifle ; mais ses soixante-dix-sept ans me consolent.

La pièce finit par la disgrâce des deux ministres et la victoire du parlement. Les reproches violents

que les députés des diverses provinces font à Brienne et à Lamoignon, l'humiliation dont l'auteur les montre couverts et accablés, tout cela pouvait flatter la malignité et la haine de l'époque. Aujourd'hui ces passions éteintes n'ont plus d'intérêt : qui de nous voudrait s'émouvoir pour le parlement de 88, s'emporter contre Lamoignon qui, dans cette pièce, est plus vivement attaqué encore que Brienne, parce qu'il était non-seulement l'ennemi, mais l'apostat du parlement? Tous ces ressentiments sont loin de nous; d'autres colères sont venues depuis ce temps, qui les ont remplacées et qui elles-mêmes l'ont été par d'autres qui ne dureront pas non plus.

Si, maintenant, nous essayons de juger celte pièce sous le rapport littéraire, elle est souvent vive et spirituelle; les scènes ont du mouvement; les caractères, quoique exagérés à dessein par la maligniténe manquent cependant pas d'une certaine vérité, celui de Brienne surtout et celui de Maupeou. La présomption et l'étourderie philosophique de Brienne; l'esprit goguenard et insouciant du vieux chancelier Maupeou, son dédain de l'opinion et cette hardiesse qui touchait de si près à l'impudence, tout cela est esquissé d'une manière heureuse. Que manque-t-il donc à cette pièce? Il y manque, il faut le dire, ce qui fait le drame : l'invention. Cette partie de l'art dramatique est fort oubliée dans les essais de comédie historique ou politique que nous avons vus paraître de nos jours. C'est cependant la partie essentielle de l'art ; c'est la partie où excelle Aristophane, le maître de la comédie politique. Il met en scène les hommes et les choses

de son temps ; mais, à côté de cela, il invente une action avec la plus grande hardiesse d'imagination. Il ne se refuse, de ce côté, aucune témérité; il va jusqu'au fantastique, jusqu'au merveilleux. Poêle avant tout, c'est-à-dire créateur, on dirait qu'il devine quel danger est attaché à la comédie politique, et qu'il le fuit de toute sa force. Le danger, en effet, de ce genre de comédie, c'est de s'asservir, sous prétexte de vérité, à l'ordre des choses et des événements. Non, la destinée de l'art n'est point si pauvre et si petite. L'art ne se plie pas aux choses et aux hommes; il les plie, au contraire, à sa guise; il leur donne la forme et le visage, il leur souffle la vie et les anime pour l'éternité. Créez : à ce prix vous serez poëte. Mais, si vous ne faites que reprcsenterfidèlement l'histoire de nos jours ou des jours passés, gardant scrupuleusement aux choses leurs traits et leur allure, ne dérangeant rien, ne mettant rien du vôtre, vous n'êtes pas poëte : vous êtes historien ou journaliste.

La cour pléniôre, dont nous venons de voir l'histoire mise en scène, fut supprimée le 8 août 178^. Mais Brienne voulut se venger du parlement, et ii s'en vengea en semblant satisfaire à ses vœux : car les états généraux furent convoqués pour le 1" mai 1789. Brienne sentait bien que les états généraux une fois réunis, le parlement perdrait sa force et son importance. Le 24 août, Brienne quitta le ministère, et le 26, les parlements, qui avaient été exilés, furent rappelés. Leur triomphe fut éclatant, mais il fut court. Le 25 septembre, le parlement de Paris rendit un arrêt qui déclarait que les états généraux de-

180 ÉTAT DU illÉATRE.

vaient être assemblés selon la forme observée en 1614, c'est-à-dire que le tiers état n'aurait pas plus de représentants que chacun de deux autres ordres, et que les états généraux délibéreraient par ordre. Cet arrêt, qui maintenait l'infériorité du tiers état, ruina la popularité du parlement. Il s'était aperçu trop tard qu'en évoquant les états généraux il avait appelé son maître, et il cherchait à détruire d'avance le pouvoir de ce maître redouté. Mais c'était en vain : ce mot magique des états généraux était une puissance, et, quoiqu'ils ne fussent pas encore nés, ils étaient déjà plus forts que le parlement. La royauté, à son tour, qui, par rancune peut-être contre la résistance des parlements, avait convoqué les états généraux avec un tiers état aussi nombreux que les deux autres ordres, la royauté aussi avait appelé son maître. L'histoire du parlement et de la royauté, à cette époque, ressemble à la fable du cheval qui veut se venger du cerf. Les divers pouvoirs qui composaient l'ancien régime, au lieu de s'unir pour se défendre, se divisent et s'affaiblissent à l'envi, le parlement ébranlant la royauté et la royauté cherchant à renverser le parlement. Mais la chute du parlement est surtout brusque et soudaine : car, en moins d'un mois, du 26 août au 25 septembre 1788, il voit tomber sa puissance. Naguère salué par les applaudissements de la foule comme le protecteur et le vengeur des libertés, bientôt abanbonné par l'opinion publique, il arrive à un tel état de discrédit et de faiblesse que le 3 décembre 1789, ces états généraux qu'il avait tour à tour, appelés et repoussés, réunis alors en assemblée nationale, supprin.ent par un sin.ple

décret tous les parlements du royaume, sans que cette chute soit môme à peine remarquée entre tant d'aulres chutes.

Il n'y a pas, au théâtre, de péripétie plus brusque et plus rapide qie cette catastrophe du parlement. Elle avait de quoi plaire à Maupeou, à lirienne, à Lamoignon, à tous les anciens ennemis du parlement, s'ils avaient eu eux-mêmes, à celte époque, au milieu de leurs propres malheurs, le temps et le goût de jouir des malheurs de leurs adversaires.

Au premier coup d'œil, la comédie historique semble un genre de littérature tout moderne. Cependant les anciens paraissent avoir connu quelque chose de semblable ; le nom était différent, mais c'était au fond le môme genre d'intérêt. La comédie politique était pour eux la véritable comédie historique : là aussi ils voyaient l'histoire et ses héros montrés sous leurs côtés ridicules et plaisants. Il y avait un intérêt de plus, c'est qu'au lieu d'être des événements et des personnages de deux ou trois cents ans de date, c'était l'histoire du jour. De là la puissance de la comédie antique : le poëte comique à Athènes était homme d'État et orateur, ayant ses plans de politique et de gouvernement, étant du parti du peuple ou de l'aristocratie , cherchant à faire prévaloir ses opinions, et, du haut de son théâtre, comme Démosthène du haut de sa tribune, haranguant le peuple par de vives et piquantes comédies, en guise de discours. Avec les pièces de l'ancien théâtre grec, si elles étaient toutes retrouvées, on pourrait faire, en quelque sorte, l'histoire de la place publique d'Athènes, comme à Rome l'histoire du Forum avec les harangues des tribuns.

Il fallait toute la liberté grecque, et même toute la

liberté athénienne, pour une pareille comédie. Dans nos monarchies modernes, il n'y avait pas lieu d'y penser : aussi, comme Juvénal qui, forcé de respecter les vices contemporains, prend h. partie les vices des défunts enterrés sur la voie Appienne, noug laissons refroidir la politique jusqu'il ce qu'elle devienne de l'histoire, jusqu'à ce que le feu devienne cendre; et, à défaut de la comédie politique des anciens, nous avons la comédie historique. Mais de là aussi il est arrivé qu'avec le même genre d'intérêt et de personnages, il a dû y avoir, dans notre comédie, un autre genre de mérite, un mérite de vérité et d'imitation, dont les anciens n'avaient pas à se soucier, faisant la comédie au fur et à mesure des ridicules. Spectateurs et héros, tout le monde étant contemporain, l'imagination chez les anciens n'avait pas besoin de faire effort pour reproduire des mœurs déjà effacées. Nous autres, au contraire, il nous faut à grands frais reconstruire un siècle, deviner et peindre sa physionomie; pour être vrais enfin, il nous faut de l'érudition ; il nous faut étudier, quand les anciens n'avaient besoin que de voir et de regarder autour d'eux.

Autre chose encore : l'impartialité n'est guère une vertu des anciens. Au barreau, au forum, c'était l'éloquence qui l'emportait. L'éloquence et l'esprit avaient partout droit de préséance sur la justice et la raison. Avec un peuple ainsi fait, l'auteur comique, homme de partie, se donnait carrière dans la comédie politique ; il bafouait hardiment ses adversaires politiques, bien sûr que le peuple ne chercherait pas qui avait le plus raison, mais qui avait le

plus d'esprit et de verve. Aussi nulle mesure dans les caractères, car ce n'était pas une pièce qu'il faisait : c'était un pamphlet; ce n'étaient pas des personnages de théâtre qu'il mettait en scène pour amuser le peuple : c'étaient des adversaires qu'il attaquait. Il ne voulait pas que les spectateurs pensassent, en sortant, que c'était là une bonne comédie, une pièce spirituelle, et que l'auteur mériterait d'être de l'Académie; il voulait qu'ils sortissent per suadés que Lamachus était un fanfaron, que la guerre du Péloponèse était funeste et ruineuse, et qu'il faudrait voter, à la prochaine assemblée, pour Nicias et pour le parti de la paix.

11 est curieux de comparer la manière donl un auteur moderne conçoit un drame historique, et la manière dont Aristophane concevait ses comédies.

Je choisis dans l'histoire un sujet de pièce : c'est la conspiration de Cinq-Mars, celle de Cellamarc ou toute autre. Mon sujet choisi, qu'est-ce que je fais? j'étudie les Mémoires pour savoir les plus petits détails de l'affaire et connaître le caractère de mes personnages; je m'efforce de ressusciter, autant que possible, le siècle que je veux peindre, de faire entrer dans le plan de ma pièce chaque circonstance de l'histoire, chaque trait de caractère et de mœurs. Plus je me tiens près de l'histoire, plus je me félicite ; moins je l'altère, plus je suis tenté de me trouver de mérite ; enfin je voudrais pouvoir évoquer mes héros, pour qu'ils vinssent figurer en personne sur la scène et parler en leur nom, croyant de bonne foi que, moins j'y mettrai du mien, mieux ce sera; que moins il y aura d'invention, plus il y aura de vérité.

188 DE LA COMÉDIE UrSTORIQL'E.

Voilà comment se conçoit aujourd'hui une pièce historique. Voyons ce que faisait AristO})hane.

Aristophane, pendant la guerre du Péloponèse, étail l'orateur du parti de la paix, et ses Acharnéensy ses Chevaliers et sa Paix sont, en quelque sorte, ses trois philippiques contre le parti de la guerre. Voyons les Chevaliers. Il s'agit, dans cette comédie, de ruiner, auprès du peuple, le crédit de Cléon, chef de la faction guerroyante. Aristophane prend-il dans l'histoire les circonstances de son drame? Non; il crée et invente tout ; le peuple sera un vieillard dupé par ses esclaves , une sorte de vieux célibataire trompé par Cléon et qu'il s'agit de désabuser; Cléon est un valet elîronté et voleur; Agoracritus est le Figaro de la pièce, le bon valet, l'honnête homme, mais en même temps l'homme habile et spirituel. Voilà, certes, quelque chose de bien éloigné de l'hiscoire : tout est fantastique et imaginaire ; les caractères sont exagérés et comme grossis à dessein ; rien n'est réel, sauf les noms; et, si la hardiesse républicaine de comédies pareilles a droit de nous surprendre, ce qui doit encore plus nous étonner, c'est, en fait de littérature, l'audace de pareilles conceptions. Jamais l'histoire ou la politique, choses vraies et rebelles de leur nature, ne furent plus hardiment transformées et métamorphosées par l'imagination. Ainsi, c'est dans le genre de drame où nous mettons le moins d'invention, qu'Aristophane en mettait le plus; c'est où nous nous tenons le plus serrés contre l'histoire et contre la réalité, qu'Aristophane s'en écarte le plus librement.

N'ayant ni l'embarras d'être érudit , puisqu'il

peint son siècle, ni le scrupule d'être juste et modéré, puisqu'il est homme de parti et ne s'en cache pas, Aristophane crée tout hardiment, action et caractères,- mais ses créations sont toujours naturelles. Ses personnages ne sont pas ressemblants, mais ils sont vrais ; il est injuste, mais il n'est ni faux ni factice. Ainsi le Gléon d'Athènes, qui de corroyeur devint le chef du peuple et presque le successeur de Périclôs, n'est pas le Cléon des Chevaliers^ valet fourbe et impudent ; mais ce Gléon de la comédie est le type idéal du valet fripon et effronté. Ainsi le Socrate de Platon et de Xénophon n'est pas le Socrate des Nuées ; mais celui-ci est le type véritable du sophiste, qui, par ses subtilités, gale la morale et détruit la force des lois. Voilà comment ce créateur de la comédie politique, du pamphlet dramatique, trouva aussi la comédie de caractère.

Parcourez les comédies d'Aristophane, chacune a son genre particulier de mérite : les Oiseaux sont une sorte de comédie lyrique ou dithyrambique ; les Nuées et les Guêpes, des comédies de caractère ; les Grenouilles^ une satire dialoguée. Mais partout est marqué le talent de l'invention. C'est là un des signes distinctifs de l'esprit des anciens. Comme ils ont un génie heureux qui leur fait voir du premier coup d'œil où est la vérité, ils n'ont pas besoin, pour la trouver, de calquer mesquinement les choses. S'ils sont naturels, on sent que c'est par inspiration; quand nous le sommes, c'est par une imitation laborieuse de la nature. Le génie ancien est iidèle au précepte d'Horace :

Et mihi res, non me rébus, submiUéie conor :

car c'est une règle de littérature aussi bien que de morale.

Telle est aussi la manière dont M. Lemercier conçoit la comédie historique ; voyez PintoK L'histoire a fourni l'événement et le nom des personnages ; mais l'action, l'intrigue et ses incidents divers, les caractères et leurs développements, tout est créé et inventé. Si nous avions des mémoires sur la conspiration du duc de Bragance, peut-être verrions-nous que les choses se sont passées autrement, qu'il y a eu d'autres incidents, que le caractère de Pinto s'est montré sous un autre jour; mais qu'importe? M. Lemercier a créé par la pensée une journée de conspiration. Telle n'a pas été peut-être la révolution portugaise; mais c'est le type idéal de toutes les journées de conspiration, c'est le vivant tableau du trouble et du tumulte de pareils événements, c'est l'image de ce qu'ils ont d'imprévu et de soudain.

Quand on emprunte à l'histoire non-seulement le sujet et l'idée des caractères, mais môme les circonstances de l'action, la pièce risque d'être tantôt lente et tantôt décousue : car les événements, ayant dans l'histoire leur suite et leur arrangement particulier , prennent , transportés ailleurs , quelque chose de gauche et de dépaysé. Dans Pinto, tout se suit et s'enchaîne naturellement. M. Lemercier est maître de son action à titre de créateur : aussi lui donne-t-il l'allure et le mouvement qu'il veut. De là l'heureuse progression des scènes; de là la

i Pinto ou Un jour de conspiration.

marche vive et rapide vers le dénoûment. Rien n'est plaqué, rien n'est fait de pièces et de rapports; il y a une heureuse unité d'idées et de travail. C'est celte harmonie de l'ensemble et des détails, c'est, pour ainsi dire, cet air de bonne et pleine santé qui manque parfois aux ouvrages conçus d'une autre façon, et dans lesquels, gôné par d'honorables scrupules de fidélité historique, on prend çà et là tantôt un trait de mœurs, tantôt un trait de caractère, renouant avec beaucoup de linesse les fils de la trame, sans pouvoir dérober pourtant la trace des reprises.

Le caractère de Pinto est, comme l'action ellemême, conçu selon les idées de notre ancien théâtre. 11 n'y a pas d'homme dans l'histoire qui soit aussi parfaitement le conspirateur que l'est Pinto, pas plus qu'il n'y a de joueur qui soit tout à fait celui de Regnard, de Tartufe qui soit celui de Molière. Dans le monde, chacun n'a que la moitié, le tiers ou le quart de ces vices-là ; mais l'auteur comique choisit, dans chaque personne, un trait, une nuance, et il en forme une image qui devient le type idéal du caractère.

Ainsi donc, dans M. Lemercier, point de vérité locale et éphémère : partout le goût de la vérité abstraite et philosophique, partout la peinture de l'humanité plutôt que le portrait de quelqu'un. IMnlo, J'archevèque de Rayonne, madame Dolmar, sont des caractères tels que la méditation les invente, et non tels que les donne l'histoire ; mais ils sont marqués en même temps d'un tel cachet de vérité humaine, ils sont jetés dans une intrigue si vraie et si animée,

qu'ils prennent aisément place parmi ces héros de poëmes ou de romans k qui le génie donne la vie. C'est le triomphe du talent de faire que les personnages qu'il invente aient l'air d'avoir vécu. Tel est Finto : son nom ne serait pas dans l'histoire, qu'il ne me ferait pas moins l'effet d'avoir vécu. Ainsi il y a tels personnages de Walter Scott, de l'existence desquels je jurerais avec plus de hardiesse que de celle de Clovis ou de Dagobert : Gurth, Mac-Briar, Jenny Deans, tous cçs gens-là portent au front la marque de vie ; et ce qui fait quïls vivent, ce n'est pas l'exactitude de leur costume ou de leur langage, c'est qu'il y a de l'homme en eux. Otez à Gurth son costume de gardeur de pourceaux, faites-en un domestique du temps de la révolution anglaise, au lieu d'un Saxon du temps de la conquête, il n'en vivra pas moins, parce qu'il y a en lui le caractère éternel de l'humanité, les passions de notre âme ; parce qu'il est homme enfin, chose qui ne dépend ni du siècle ni du pays, chose qui se sent en France comme en Angleterre, qu'on sache l'histoire d'Ecosse ou qu'on l'ignore. C'est toujours cette vérité éternelle et abstraite qui fait le corps des personnages de Walter Scott, et c'est avec la vérité éphémère, locale, qu'il peint leurs dehors.

Emprunter à l'histoire l'idée du sujet et des personnages, puis créer une action vraie et animée, inventer des caractères, tel est le premier mérite de la littérature dramatique. C'est ainsi que les anciens concevaient leurs ouvrages ; c'est dans cette idée que sont conçues les comédies historiques de M. Lemercier ; Pinto, la Journée des Dvpes, V Ostracisme,

DELA CO-MEDIE mSTOUIOUE. 193

Nous ne nous sommes occupé que de Pinto : c'est on effet la pièce la plus originale du théâtre de M. Lemercier ; c'est aussi celle où se retrouve le mieux l'esprit du théâtre ancien, avec toute sa hardiesse d'invention, môle à l'esprit modeine, esprit moins inventeur, moins audacieux aussi qu'il ne veut en avoir l'air, et qui a mis la comédie historique à la place de la vraie comédie politique, c'est-à-dire de la comédie d'invention.

Le système qui se pique surtout de fidélité historique, qui se fait spectateur minutieux des choses au lieu de s'ériger hardiment en auteur, et qui enfin regarde et copie au lieu d'inventer et de composer, ce système a surtout semblé faire fortune de nos jours. Ccpendiint, chose singulière, k l'époque de la renaissance des lettres, un archevêque de Césène, Charles Verardi, avait fait une pièce selon ces idées, y joignant une préface et un prologue qui semblent écrits d'hier : c'est la Prise de Grenade^ événement tout récent. « Ce ne sont pas ici, dit Verardi dans son (( prologue, des comédies d'invention, c'est l'histoire « simple et variée. » Puis il ajoute : « Ne cherchez « donc pas ici les règles de la comédie ou de la trace gédie ; car ce n'est pas une pièce que vous allez (i voir, c'est l'histoire elle-même *. » Il n'y a guère en effet d'intérêt dans la pièce de Verardi. C'est le bulletin de la gloire des armes chrétiennes ; mais, à ce titre, elle devait réussir. Figurez-vous, en effet,

1 Requirat autem nuUus hic comœiJœ Leges ut observeiitur ant tragœdiœ :

Agenda nempe est histoiia, non fabula.

un auditoire de dévots enthousiastes, le pape avec ses cardinaux assistant au spectacle, et sa présence enflammant le zèle des fidèles. C'est encore l'année de la prise de Grenade. On raconte dans l'assemblée les détails du siège; on vante cette victoire, glorieuse revanche de la prise de Constantinople ; on voit paraître en scène Boabdil envoyant des députés à Ferdinand pour rendre la ville, et le grand maître des chevaliers de Saint-Jacques allant prendre possession des portes. Ferdinand et le cardinal Mendoza contemplent de loin ce qui se passe.

LE ROI

Bien ; voici Gauthier à qui on ouvre les portes.

LE CARDINAL

Oui, il entre.

LE ROI

Mes yeux ne me trompent-ils pas ? l'étendard de la croix est arboré sur les remparts de la citadelle.

LE CARDINAL

Oui, Sire, c'est l'étendard de la croix : la ville est en votre pouvoir.

LE ROI

Oui, c'est l'étendard sacré. Adorons la croix sainte.

LE CARDINAL

Voici, après l'étendard de la croix, celui de saint Jacques arboré sur les murs. Voici maintenant le vôtre 1

LE ROI

C'est juste : car saint Jacques est notre protecteur et notre avocat au ciel; c'est à lui et à la vierge Marie, après Dieu, qu'il faut rapporter notre victoire.

DE LA COMEDIE niSTORIQUE. 195

Alors un héraut d'armes proclame, du haut des tours, Ferdinand et Isabelle roi et reine de toutes les Espagnes ; puis des esclaves chrétiens sortent de Grenade en chantant le psaume : Denedictus Deminus, Deus Israël, quia visitavit et fecit redemptionem plebis suœ ! Béni le Seigneur, le Dieu d'Israël, parce qu'il a visité et racheté son peuple !

Ce spectacle, cet étendard de la croix arboré sur les murs, ces captifs délivrés, ces chants pieux et alors populaires, tout devait vivement émouvoir les spectateurs du xv* siècle. Mais il n'y a d'intérêt dans l'ouvrage que celui que l'auditoire y mettait : ce sont de ces pièces qui, une fois les spectateurs retirés, sont froides et desséchées, parce qu'il n'y a pas d'invention, parce qu'elles n'ont de vie et de mouvement que ce qu'elles en reçoivent du dehors.

Je n'aurais pas parlé du drame du bon archevêque, s'il ne laissait voir à nu le défaut essentiel du système historique, le manque d'action et le manque d'intérêt, défaut presque inévitable, d'ailleurs, dans un pareil système. L'histoire, en effet,, apprend les causes des événements et leurs résultats ; mais elle ne dit pas toujours la façon dont ils se sont accomplis. Les faits ont des ressorts et un mécanisme que l'histoire ne connaît pas; et pourtant ce mécanisme est le jeu des volontés et des passions humaines, l'action, en un mot. Ainsi, au 10 août, le chûteau est attaqué. Que me montre l'histoire ? Les faubourgs qui se soulèvent, séduits dès longtemps par les orateurs de clubs, l'attaque des Tuileries, la retraite du roi. C'est assez pour l'histoire. Mais, si je veux faire un drame de ce grand événement,

19G DE LA COMÉDIE niSTORIQUE.

est-ce que je ne sens pas que, sous ces dehors de la sédition, sous ces scènes d'éuieute, il a dû y avoir quelque chose qui s'est remué et que l'his:toire n'a pas vu; qu'il y a eu un naouvement et un jeu de passions et de senliuienls qui fait, en quelque sorte , le nœud et l'intrigue des événements? Voilà ce que l'histoire ne donne pas; voilà ce que l'invention dramatique doit créer hardiment, sous peine de ne faire que des scènes isolées, et, si j'ose le dire, une nouvelle espèce de pièces à tiroirs.

Répugnance pour l'art et pour l'invention, défaut d'action, manque d'intérêt, voilà, selon nous, les défauts de la comédie historique.

Les Soirées de Neuilly, de M. de Fongeray, sont des comédies historiques conçues selon le même système, et elles ont, à mon avis, les défauts du genre. Parlons d'abord de Alallet, ou une Conspiration sous l'Empire,

Le 23 octobre 18i2, à six heures du matin, il y avait à Paris une révolution ; à huit heures, il n'y en avait plus. Ainsi il y eut une moitié de Paris, les ouvriers et les marchands, qui, en s'éveillant, se trouvèrent républicains ; l'autre moitié, se levant plus tard, s'éveilla comme elle s'était couchée. Voilà certes un singulier événement ; mais ce qu'il y a de plus singulier encore, c'est que cette révolution fut méditée et accomplie par un seul homme qui faillit réussir, et, avec quelques faux décrets et ordres du jour, renverser la puissance de Napoléon. Ayant manqué son coup, il fut fusillé, et avec lui plusieurs malheureux qui n'avaient fait qu'obéir.

DE LACOMÉDIE iIISTORIQUE. 197

Obéir, c'est ce mot, en effet, qui explique toute la conspiration de Mallet. Il y avait, sous l'Empire, une défiance notable du raisonnement appelé l'idéologie, et un goût singulier de l'obéissance appelée le bon ordre. La France était une espèce de vaste camp où sénateurs, députés, généraux, préfets, soldats, sùivaientd'instinct la discipline ; c'était le portez armes! qui gouvernait en quelque sorte. A ce beau mot, les sénateurs présentaient leurs décrets, les préfets leurs arrêtés et les soldats leurs fusils, tous en ligne. Ainsi vivait- on commodément, libre de souci, de raisonnement et de liberté, quand Mallet, qui n'était pas un grand bomme, mais qui, à force de haine contre le despotisme impérial, eut une idée de génie, s'avisa de penser que ce mécanisme qui faisait la force de l'Empire, faisait aussi sa faiblesse. Un mot parti du trône descendait partout sans s'altclrer ni.se diminuer, tant l'administration s'était perfectionnée jusqu'à devenir un admirable écho ! Que fait Mallet? A l'aide d'une fausse nouvelle, il commence par supprimer le premier donneur de mots d'ordre : l'empereur est mort, dit-il ; puis, s'emparant, par de faux décrets, de cette obéissance mécanique, il commande la révolte, et l'on obéit jusqu'à ce qu'il se trouve un officier subalterne qui s'ingère de raisonner. Alors la chaîne d'obéissance se rompt, la conspiration est manquée et l'Empire est sauvé; mais ce fut par une sorte d'infraction à la discipline impériale : quelqu'un avait raisonné. Voilà ce que Mallet ne devait pas prévoir.

La conspinilion de Mallet est une curieuse expérience faite sur la doctrine de l'obéissance passive :

elle prouve que Dieu n'a pas eu tout à fait tort de nous donner la raison pour juger, puisque, sous l'Empire même, il en a été besoin pour ne pas obéir jusqu'à bouleverser l'État. C'est une inutile leçon que de montrer comment les administrations esclaves ne sont pas plus sûres pour les gouvernements, que pour les maris les femmes Agnès. M. de Pongeray n'y a pas manqué. La faiblesse et l'infidélité de l'obéissance passive éclatent à chaque scène ; il y a des ordres, c'est assez : personne ne pense à chercher quelque chose au delà, personne ne raisonne, tout le monde obéit. Nulle part le mécanisme du gouvernement impérial n'est mieux découvert que dans ia pièce de M. de Fongeray. Aussi, quant à cette partie de l'art dramatique qui consiste à donner un but moral aux drames et à faire en sorte que le spectateur en remporte quelque idée juste et salutaire, Mallet est une pièce excellente : il y a une grande unité de vues et une admirable netteté d'intentions. Examinons maintenant l'action.

Y a-t-il une action? A mon avis, il n'y en a guère : c'est une suite de tableaux, comme ceux de Lesueur sur saint Bruno; c'est toujours le même sujet sans être la même action. Aussi vous pourriez intervertir l'ordre des scènes, que la pièce n'en marcherait pas moins. Ce défaut éclate à chaque instant. Au premier acte, nous voyons Tabbé Lafont, sorte d'intrigant royaliste, bavard et peureux : c'est le confident de Mallet. Mais, au deuxième et au troisième acte, ce confident disparaît, nous ne le retrouvons plus. — Il n'a pas figuré dans la conspiration : voyez l'histoire. — Qu'importe l'histoire? pourquoi la suivre

pas à pis, quitter les personnages quand elle les quitte? C'est là qu'il fallait suppléer par l'intervention à la vérité toute nue. Voyez dans le Woodstock de Walter Scott, cet abbé conspirateur maladroit, faiseur de projets et de plans, qui, à l'action, perd toute son habileté et ne fait que des bévues, tout en se croyant profond politique. Songez que d'incidents, que de ressorts dramatiques pouvaient naître du développement d'un pareil caractère. En mêlant l'abbé Lafont au reste de son drame, M. deFongeray nous donnait, je m'imagine, une idéepluscomplètede ce que c'était qu'une conspiration sous l'Empire : car, à cette époque, il y avait, dans toutes les affaires de ce genre, quelque royaliste maladroit ou quelque royaliste espion. L'espion figure dans Mollet: c'est M. de LoizeroUes, que nous retrouvons au deuxième acte, dans les bureaux de la police. Mais le maladroit, nous le quittons dès le premier acte, et il fait faute, à mon avis.

Beaucoup d'amusement, peu d'intérêt dramatique, voilà l'effet que me semble faire le drame de M. de Fongeray, et ce peu d'intérêt, à quoi tientil? Au défaut d'une action et d'une intrigue habilement nouée, à trop de fidélité historique, en un mot. Quand je lis Pinto, je ne puis guère respirer jusqu'au dénoùment; et, après l'avoir lu, je me représente en esprit toute la suite de l'action, sans que je puisse presque me souvenir d'aucune scène isolée, tant elles se tiennent étroitement. Mallet, au contraire, me laisse des souvenirs tout différents : lorsque je veux me représenter la suite de l'action, elle m'échappe ; il y a des scènes, telles surtout que la

scène du jugement, qui brillent dans ma mémoire aux dépens de toutes les autres; des scènes que je ne puis oublier, tant elles m'ont frappé, et qui pourtant ne peuvent pas me servir de guides pour retrouver l'idée des autres, tant il y a peu de liaison et d'enchaînement entre elles.

Venons maintenant à ce qui fait le mérite de Mallet^ c'est-à-dire aux peintures de mœurs et de caractères, et enfin à la vivacité et à l'esprit du dialogue. Walter Scott a montré comment on peut, à force d'imagination, se transporter d'un siècle dans un autre. M. de Fongeray a quelque chose de celte heureuse souplesse d'esprit. Il y a, dans son premier acte, une scène de conversation sous l'Empire, qui me semble piquante et vraie : voilà bien le ton et les idées de l'Empire, cette légèreté ou plutôt cet amincissement de l'esprit qui, en littérature, s'en tenait au style, et, en politique, aux batailles. Le médecin est de ces hommes à qui les mots de grande nation et de perfide Albion ont porté à la tête ; le jeune homme confond l'armée de Gondé avec la Vendée, tant on devenait peu à peu étranger à tout ce qui ne datait pas du couronnement ; j'entends parler de Geoffroy et de Raymond de Damaze; ce sont enfin des momies qui causent des affaires de leur temps ; mais toutes ces momies sont ranimées avec une vivacité remarquable, et rien ne trahit l'exhumation, sorte de chose qui se laisse voir trop souvent dans les drames historiques.

La scène du jugement militaire n'est pas moins remarquable par ce mérite d'exactitude historique. Ces officiers qui trouvent se coupables pour avoir

obéi, ces juges acharnes et moqueurs, le calme de Mallet, la naïveté comique de Râteau, tout est peint avec une rare fidélité. Parfois on est tenté de rire en voyant l'inaptitude de tous ces hommes d'épée à se servir de leur raison, à voir ces esprits courts et routiniers à qui le danger môme de la mort ne peut pas rendre leur liberté de jugement. Mais soudain, quand on pense que la fusillade les attend, on se prend de pitié ou d'indignation: ils ont si peu su ce qu'ils faisaient, et la justice militaire va si cruellement les punir de leur ignorance ! Régnier ne sait rien dire pour se justifier, sinon qu'il n'a tenu aucun propos indécent; Borderieux ne sait que crier : Vive l'empereur ! et, quand un juge rappelle la maxime des monarchies, qu'il habille à la mode du temps : L'erri'pereur est mort^ vive l'empereur I Borderieux répète machinalement, comme à la parade : Vive Tempe* reur ! Alors vient le trait d'éloquence de Râteau :

a Râteau. — Un instant : je ne suis pas avocat, mais j'ai une réponse. Si l'on venait me dire : Râteau, ta mère est morte, — je ne crierais pas: Vive ma mère! De même, Vive l'empereur! est un mot de satisfaction ; et, quand on nous a annonce la mort de l'empereur, nous n'avons pas crié : Vive l'empereur! parce que nous étions tristes; preuve de notre innocence. Répondez à cela. J'ai bien l'honneur de vous saluer. » (On rit.)

Et nous aussi, nous rions ; mais, quand nous songeons que ces hommes, si peu capables d'idées, sont jugés comme coupables de révolte, nous nous indignons, nous nous demandons h. quoi sert donc l'obéissance passive si vantée, puisque l'abrutissement ne sauve pas même du crime.

202 DE LA COMEDIE: HlSTOIlIQUE.

Dans les Soirées de Neuilly^ le dialogue est toujours piquant et spirituel. Si je tenais beaucoup au mérite de la minutieusf %'érité, j'en ferais un reproche à M. de Fongeray i car, au fait, les gens ne disent pas toujours du premier coup le mot le plus propre à montrer leur caractère ; on ne parle pas ainsi pour le plaisir de qui écoute. Mais les personnages de M. de Fongeray sont gens complaisants et, sans nous faire perdre le temps en paroles inutiles, ils nous disent bien vite le secret de leurs ridicules. C'est une autre manière de dire qu'ils sont Oreste ou bien Agamemnon. Quand, dans les Stationnaires^ je vois le marquis et le général, l'émigré et le bonapartiste, du premier mot je sais qui ils sont, aussi bien que ce vers d'Iphigénie :

Oui, c'est Agamemnon^ c'est ton roi qui t'éveille,

m'apprend tout de suite que je vois Agamemnon et Arcas. A entendre le mot nature d'une façon rigoureuse, il n'est pas plus naturel de dire son nom que de dire son caractère du premier mot; mais l'art se retrouve partout, quoi qu'on fasse, et, quand on l'exclut de l'action et de l'intrigue, il reparaît dans le dialogue. Tant il est vrai que la présence du spectateur doit changer, bon gré, mal gré, la marche de l'action, le ton du dialogue, et empêcher enfin que la réalité ne passe du monde dans la littérature ^

■i M. de Fongeray est un pseudonyme. Les Soirées de Neiiilly,

recueil piquant de comédies historiques, sont àe deux auteurs qui, au grand regret du public, ont quitté la littérature pour l'administration : M. Cave, aujourd'hui directeur des Beaux-Arts au ministère de l'intérieur, et M. Dittmer, inspecteur général des haras.

M. de Lafayetle n'a point écrit de Mémoires; il a seulement recueilli les lettres, les discours, les papiers qui se rapportaient aux diverses époques de sa vie, et il les a mis en ordre, joignant ces fragments épars par quelques récits où il parle de lui à la troisième personne, afin, pour ainsi dire, d'ôter à ce recueil toute ressemblance avec les Mémoires ordinaires. Il y a, dans cette façon de se présenter à la postérité, quelque chose de sincère et de confiant qui va bien au caractère de M. de Lafayette, tel que nous l'avons connu et tel que ses Mémoires achèvent de le peindre.

II explique lui-môme, dans un avant-propos écrit peu de temps avant le 18 brumaire, pourquoi il n'a pas fait ses Mémoires selon les règles du genre :

« A peine rentré en France, mes amis m'ont demandé des Mémoires. J'ai trouvé des excuses dans ma répugnance à faire une sévère part aux premiers chefs jacobins, associés depuis à ma proscription; aux girondins, morts pour des principes qu'ils avaient combattuô et persécutés en moi ; au roi et à la reine, dont le sort déplorable ne permet plus que de s'honorer de quelques services envers eux, et à des

royalistes vaincus, dépouillés et soumis aujourd'hui à des mesures arbitraires. Je devrais ajouter qu'heureux dans ma retraite, au sein de ma famille et des plaisirs agricoles, je n'ai pas un moment à retrancher de ces jouissances domestiques.

«Mais ici encore j'éprouve les mômes instances, et, pour transiger avec elles, j'ai consenti à mettre en ordre les papiers qui me restent, à recueillir des pièces déjà publiées, à lier par des notes cette collection, où mes enfants et mes amis pourront trouver quelques matériaux d'un travail moins insignifiant.

«Quant à moi, j'avoue que mon indolence sur cet objet tient à la confiance intime où je suis que la liberté finira par s'établir dans l'ancien monde comme dans le nouveau, et qu'alors l'histoire de nos révolutions mettra chaque chose et chacun à sa place. »

Ce noble et spirituel avant-propos, qui respire une insouciance mêlée d'orgueil, peint admirablement M. de Lafayette.

Le caractère de M. de Lafayette n'est pas un de ces caractères mystérieux qui restent pour la postérité une sorte d'énigme que chaque génération s'applique à deviner. Le caractère de M. de Lafayette est tout en dehors ; il n'a ni replis ni secrets. Ce qui fait surtout qu'il est visible à tous les yeux, c'est qu'il est le môme depuis le commencement de sa vie jusqu'à la fin. Jamais homme n'a moins changé ; jamais homme n'a moins ressenti, dans sa nature morale, les vicissitudes du temps; jamais vieillard n'a plus ressemblé au jeune homme .: ce

qu'il ctail à vinj^t ans, il l'clait à soixante-dix ; ce qu'il pensait à soixante-dix ans, il le pensait à vingt ; il n'a rien oublié, rien désappris, rien désavoué. Jannais l'unité d'un caractère ne s'est plus fermement maintenue, et cela à travers les événements de notre siècle, c'est-à-dire à travers les événements le plus capables de changer les opinions et les principes des hommes. A dix-neuf ans, le jeune marquis de Lafayette , récemment marié à une fille du duc d'Ayen, élevé à l'hôtel de Noailles, destiné à être un homme de cour, apprend que les colonies anglaises se sont révoltées et qu'elles veulent fonder une république, a A la première con- « naissance de leur querelle, mon cœur fut enrôlé, « et je ne songeai qu'à joindre mes drapeaux, » dit-il spirituellement dans ses Mémoires. Ce drapeau est resté le sien jusqu'à la fin de sa vie : jusqu'à la fin de sa vie, M. de Lafayette a été ami des révoltés de tous les pays, et on peut dire, sans aucune exagération, que c'a été l'esprit et le cœur le plus vraiment révolutionnaire de notre siècle.

Sans doute, il est dans l'histoire d'autres hommes que M. de Lafayette qui ont voulu des révoltes et des révolutions ; mais beaucoup les ont voulues par intérêt, par esprit de vengeance. Dans M. de Lafayette, il n'y a ni intérêt ni vengeance. Beaucoup, après avoir voulu les révolutions, ont cherché à détruire l'œuvre de leurs mains ; beaucoup se sont repentis d'y avoir pris parL M. de Lafayette a souffert autant que personne des suites delà révolution française, et il ne l'a jamais ni regrettée , ni désavouée , ni combattue ; quand, en

1830, il a fallu rendre l'essor k la révolution de 89, il lui a rendu l'essor, sans scrupule, sans défiance, sans inquiétude. Plus tard même, loin de vouloir modérer cet essor, il s'est plaint que d'autres le modérassent. En 1830, nous avons vu M. de Lafayette mettre la main dans toutes les révolutions qui ont essayé de se faire en Europe : dans les révolutions de Belgique et de Pologne, dans celles d'Italie et d'Allemagne; il eût voulu, à cette époque, révolutionner aussi l'Espagne. Quiconque lui apportait la nouvelle ou l'espérance d'une insurrection, dans quelque partie du monde que ce fût, était le bienvenu, et, sans beaucoup s'inquiéter ni de la gravité du messager ni de la force de l'insurrection, il croyait le messager et encourageait la révolte, trouvant toujours la chose fort légitime, fort naturelle et fort capable aussi de réussir. Le succès de la première révolution à laquelle il avait pris part, la révolution d'Amérique, l'avait gâté à cet égard, et il ne s'est jamais corrigé d'une sorte de confiance superstitieuse au succès de tous les mouvements populaires. C'est là, pour le dire en passant, ce qui en faisait un si bon chef de révolution et un si mauvais chef de gouvernement. A la tête d'une révolution, il était dans son naturel et croyait marcher sur la foi de son étoile ; à la tête d'un gouvernement et quand il résistait aux factieux, il croyait ne plus remplir qu'un devoir. Il le remplissait sans hésiter, disonsle k son honneur, mais sans foi : aussi y avait-il moins de force.

Dès 776, que de pensées, que de projets roulaient

déjà dans son espril, et tous projets de révoltes et de révolutions! Blesse et confiné dans son lit pour six semaines, à Bethléem en Amérique, dans un établissement de frères Moraves, « en écoutant leurs « sermons pacifiques, il projetait, dit-il, d'embraser (( l'Europe et l'Asie. » Ainsi il voulait aller, sous le pavillon américain, attaquer les possessions anglaises des Indes orientales, et il espérait bien faire révolter ces colonies de l'Asie à l'exemple des colonies de l'Amérique; il écrivait au vieux comte de Maurepas, alors premier ministre en France, pour lui proposer celle entreprise. Maurepas refusa ; mais il sut gré de l'idée à M. de Lafayette, et fit publiquement l'élcge des services qu'il rendait à l'Amérique et du zèle qu'il mettait à servir celte cause : « Il « finira quelque jour, disait-il en riant, par démeu- « hier Versailles pour le service de sa cause améri- «caine; car, quand il a mis quelque chose dans sa « télé, il est impossible de lui résister. » En craignant plaisamment pour Versailles le zèle américain de M. de LafaycUe, le vieux ministre croyait faire une hyperbole, et il restait certes en deçà de la vérité : c'est qu'il ne voyait pas que la cause américaine, pour M. de Lafayette, n'était pas la cause d'une nation, mais d'une idée.

M. de Lafayette ne cachait pas ses sentiments à ce sujet : ses principes républicains n'étaient un secret pour personne. La cour de France s'en amusait, croyant qu'on peut jouer sans péril avec le feu. D'autres cours , moins ingénieuses peut-être , et moins brillantes que celle de France, mais où il y avait un instinct politique plus sûr et plus prévoyant,

212 M. DE LAFAYETIE.

s'en inquiétaient et prenaient leurs précaution?. En 1782, Lafayette avait fait adopter une entreprise contre les Antilles anglaises, et le comte d'Eslaing proposait à la cour d'Espagne, alliée de la France dans cette guerre, de nommer M. de Lafayette commandant de la Jamaïque. « Non ! non ! répondit « avec vivacité le vieux monarque Charles III ; je « ne veux pas cela : il y ferait une république. » Pendant que M. de Lafayette songeait ainsi à faiie révolter la Jamaïque contre l'Angleterre, il pensait îiussi à soulever la Hollande contre le stalhouder, et nous voyons, dans la suite de sa correspondance, qu'il comptait aller se mettre à la tête des patriotes hollandais. Il avait aussi des intelligences en Irlande, qu'il prétendait arracher au joug de l'Angleterre; partout remuant la terre, si je puis ainsi parler, pour y semer la liberté.

Outre l'inlérôt presque dramatique que me semble avoir l'élude du caractère de M. de Lafayette à cause de son unité, cette étude me paraît utile aussi, surtout de notre temps, et voici pourquoi : M. de Lafayette n'est pas un homme de génie; c'est tout simplement un honnête homme, qui a de l'esprit, qui a du courage et qui a vécu au milieu des révolutions. Ces mots-là, selon moi, disent beaucoup et peuvent beaucoup nous apprendre.

Le génie, de nos j ours, n'est plus, comme autrefois, le plus haut degré du bon sens; ce n'est plus l'ordre dans l'élévation, c'est-à-dire en morale la vertu, et en littérature .e bon goût. Le génie, aujourd'hui, est quelque chose de capricieux, de bizarre, de désordonné. C'est à ces dehors qu'on le reconnaît, et c'est par ces dehors aussi que les prétentieux le singent et le copient. Le génie surtout est dispensé de règles et de devoirs : soyez mauvais fds, mauvais mari, mauvais père ; n'ayez ni vertu, ni honneur, ni scrupule, qu'importe tout cela? vous êtes homme de génie : ce mot répond à tout. L'homme, en elfet, aime mieux ce qui est grand, dût cette grandeur l'écraser, que ce qui est bon, dût cette boulé le soulager. L'espèce humaine est ainsi faite : elle aime à être battue. Elle a, pour la grandeur qui se dispense de vertu, je ne sais quel respect imbécile et immoral. De là une funeste tentation, pour toutes les mauvaises âmes, de sinirer le t:rni(\ de viser au grand

2 14 M. DE LAFAYET TE.

et de se faire de leurs fautes un piédestal insolent. Le vice, au lieu de rester dans son ordure, se pare et se drape; le crime, au lieu d'ôtre honteux et Iremblant, a pris le ton rogne cl fier, et il parle- de haut à la société, qui a trop souvent la bêtise de l'écouler chapeau bas. Voilà où nous en somnries venus avec cette manie de croire que le génie est tout, avec ce culte du grand que chacun a proche par amourpropre.

Dans cet élat des esprits, l'étude du caraclère de deux hommes comme M. de Lafayette et comme "Washington, est une étude salutaire. Gela console et fortifie, de voir deux hommes qui n'ont jamais cru qu'il y eût quelque rang ou quelque circonstance qui les dispensât de suivre les devoirs ordinaires; qui ont pensé que la véritable supériorité consislait à faire plus de choses et de plus grandes que le commun des hommes, sans jamais en faire de plus mauvaises; qui ont été grands enfin, sans cesser d'être honnêtes. J'aime cette grandeur de Washington, toujours simple, toujours calme, toujours vertueuse, que M. de Lafayette se proposait pour exemple ; cette grandeur sans fracas et sans efforts, qui ne fait point de bruit, qui ne veut pas faire école, qui ne s'arrange pas pour être sublime et qui l'est, qui n'a pas besoin d'être vue de loin, et qui supporte la familiarité parce qu'elle n'y perd rien.

Gâtés comme nous le sommes par la vue de la fausse grandeur, peut-être nous faudrait-il un peu de temps et d'étude pour goûter la grandeur simple et vraie de Washington; mais, par bonheur, l'amitié de M. de Lafayette, si bien faite pour l'entendre

et pour le sentir, nous sert d'échelon pour nous rapprocher (le Washington. Son admiration nous enseigne à l'admirer, et, grâce à ce commentaire qui nous apprend à aimer le vrai, ces traits de sublime qui percent dans les lettres de Washington et que nous n'eussions peut-ôtre pas sentis, tant ils sont simples et doux, tant ils coulent de source et sont, si je puis ainsi parler, la respiration naturelle de cette belle âme, ces traits nous émeuvent et nous allendrissent, parce que M. de Lafayette nous en a donné l'intelligence.

\oyez ce qu'il écrit à Washington après le traité de paix qui reconnut l'indépendance des Etats-Unis d'Amérique :

5 février 1783.

« Mon cher général, si vous n'étiez qu'un homme (( tel que César ou le roi de Prusse (Frédéric II), je (( serais presque aflligé pour vous de voir se terminer (( la grande tragédie où vous jouez un si grand rôle ; (( mais je me félicite avec mon cher général de cette « paix qui accomplit tous nos vœux. Uappelez-vous « nos temps de Valley-Forge, et que le souvenir des (( dangers et des travaux passés vous fasse jouir en- (( core davantage de votre situation présente... Vous ((qui pouvez dire véritablement .que tout cela est (( votre ouvrage, quels doivent être les sentiments (( de votre bon et vertueux cœur en cet heureux H moment qui affermit et qui couronne la révolu- (( tion que vous avez faite ! o

La paix faite, on sait comment Washington remit ses pouvoirs au Congrès américain et rentra

21 fi M. DE LAFAYETTE.

dans la vie privée. M. de Lafayetle lui écrit : « Dans toutes les circonstances, mon cher général, «j'ai la satisfaction de vous aimer et de vous adini- « rer. Votre conduite, dans cette occasion, a été « hautement louée dans toute l'Europe, et votre rea tour à la vie privée est appelé le dernier trait qui <( achève un caractère sans parallèle... Tout ce qui c( est grand, tout ce qui est bon ne s'était pas jusqu'à « présent trouvé réuni dans le môme individu; ja- « miis il n'avait existé d'homme que le soldat, le pa- <( triote, l'homme d'État et le philosophe pussent « également admirer, et jamais révolution ne s'é- (( tait accomplie, qui, dans ses motifs, sa conduite <( et ses conséquences, pût si bien immortaliser son <( glorieux chef. Je suis fier de vous, mon cher gé- <( néral; votre gloire me fait éprouver ce que je sen- <( tirais pour la mienne, et, tandis que le monde <( vous contemple avec admiration, je jouis de pen- <i ser et de dire que les qualités de votre cœur sont (( encore préférables à tout ce que vous avez fait. »

Voilà comment M. de Lafayette admirait Was- Lington et comment il nous le fait admirer, unissant ce qui est grand à ce qui est bon, car c'est là le trait caractéristique de Washington. Jamais sa grandeur n'a rien coûté à sa vertu ; jamais même elle n'a rien coûté à sa simplicité. Il a fait simplement ses plus grandes actions, et il les a écrites simplement. Lisez celte lettre à M. de Lafayette :

Mount-Vernon, 1»^ février i7s4.

c< Enfin, mon cher marquis, je suis à présent un « simple citoyen sur les bords du Potomac, à l'om-

et bre de ma vigne et de mon figuier, loin du (u- (( multe des camps et des agitations de la vie publi- « que... Je ne suis pas seulement relire des emplois «publics, je suis rendu à moi-même; je puis re- (( trouver la solitude et reprendre les sentiers de la (( vie privée avec une satisfaction plus profonde. »

Puis il raconte à M. de Lafayette ses dernières actions publiques: il a pris possession de New-York; de lii il est allé à Annai>3lis où se trouvait le Congrès, il lui a remis sa commission, offert son dernierhom mage, « et enfin, la veille de Noël, au soir, les portes « de cette maison ont vu rentrer un homme plus « vieux de neuf ans que lorqu'il les avait quittées. »

Que celte simplicité est belle ! Washington a fondé un empire, constitué une nation, créé un monde : il appelle tout cela être devenu plus vieux de neuf ans. Et ce que j'aime, ce n'est pas seulement la simplicité de ce mol, toute sublime qu'elle est, c'est surtout l'àme qu'elle manifeste et qu'elle exprime. Ne nous y trompons pas, en effet : quand Washington rentre dans sa maison, la renommée qu'il a conquise, la révolution qu'il a faite et qu'il a consolidée, la paix qu'il a arrachée à l'Angleterre, tout cet immortel travail des neuf ans passés loin du domaine héréditaire, tout cela l'émeut moins que le sentiment du foyer domestique, que la joie de retrouver sa maison et sa vie privée, que le bonheur du chezsoi, bonheur mêlé d'attendrissement quand il songe à une si longue privation ; car l'àme de Washington ne se laisse point dédommager, par le bruit qu'il a fait dans le monde, de tant d'années perdues pour les jouissances de la famille, et, pour s'en consoler 1. 19

tout à fait, il faut qu'il pense qu'en sauvant sa patrie il n'a fait que remplir un devoir. Songez-y un instant : être sorti de sa maison simple capitaine de milice et y rentrer fondateur d'une grande nation, y a-t-il un contraste plus grand, plus scnsiljle pour la vanité, et qui doive plus étourdir une âme et l'arraclier k tous ces souvenirs de famille, à tous ces goûts de vie privée, à tous ces sentiments d'affections domestiques qui remplissent le cœur des hommes quand ils rentrent dans leurs foyers ? Quelle âme donc que celle qui sait résister à cet enivrement de l'orgueil, et où il y a place encore pour sentir la joie du retour et le regret de l'absence !

Et qu'on ne croie pas que cette simplicité vienne de je ne sais quelle indifférence ; qu'on ne croie pas que cette âme d'élite ne soit pas capable de goûter la gloire : Washington aime la gloire, M. de Lafayette l'aime aussi; seulement ils ne veulent de gloire que celle qui est honnête, et ils ne peuvent pas supporter qu'on les admire sans les estimer. Washington parle peu de sa grandeur; mais il la sait, mais il en jouit, et il y a des heures où se trahit son noble orgueil. Et encore quelles sont ces heures où lui échappe son secret? ce sont celles où son âme vient d'être émue par quelque noble et simple sentiment : car chez lui l'orgueil ne s'éveille qu'à propos de quelque autre meilleur sentiment. Ainsi, en 1784, il vient de se séparer de M. de Lafayette sans beaucoup d'espérance de le revoir. Son âme alors, pleine du regret de son ami, se laisse aller à la plus touchante mélancolie : « Pendant que nos « voitures s'éloignaient l'une de l'autre, lui écrit-ii.

((je me demanda:.^ souvent si c'était pour la der- (( iiière fois que je vous avais vu, et, malgré mon a désir de dire non, mes craintes répondaient oui. (( Je rappelais dans mon esprit les jours de ma jeu- « nesse; je trouvais qu'il y avait bien longtemps (( qu'ils avaient fui pour ne plus revenir, que je des- (( cendais à présent la colline que j'ai vue cinquantece deux ans diminuer devant moi : car je sais qu'on (( vit peu de temps dans ma famille. » Le relâchement des liens les plus chers à nos cœurs, les amis qui partent, les proches qui meurent, les années qui diminuent, l'horizon qui se rétrécit, tout ce qu'il y a de sombre enfin dans la vie humaine, voilà les tristes idées qu'a éveillées dans l'Ame de Washington le départ de M. de Lafayette; puis, tout à coup, interrompant sa tristesse et songeant à ce qu'il a fait : {( Après tout, je ne veux pas me plaindre, s'écrie- « t-il : j'ai eu mon jour. »

Qu'on me cite un fanatique de renommée qui ait mieux dit que cela! Heureux, en effet, qui, parmi tant de siècles, tant d'années, tant de jours tombant les uns sur les autres comme les feuilles des bois, heureux qui peut avoir son jour, heureux qui peut, en passant, dérober au temps quelques moments, fût-ce un seul, s'en emparer pour sa gloire et le marquer de son nom ! Tel fut Washington. Il y a, dans l'histoire du monde, un jour qui s'appelle le sien; il le savait beaucoup, mais il le disait peu. C'est Ih sa différence avec les glorieux. Il contenait son orgueil au fond de son cœur; il le réglaij., il ne l'étoufl'ait pas. Voyant AVashington calme, simple et froid, le monde s'y est trompé; il l'a cru

moins grand, il a cru qu'il n'avait pas l'enthousiasme de gloire qu'on attribue aux héros. Il ne lui manquait que Temphase et raffectation. Avec quelques vertus de moins, Washington passerait pour un plus grand homme, et, dans l'opinion du vulgaire, sa sagesse a nui à sa grandeur.

J'en dirai autant de M. de Lafayette sous un autre rapport. J'ai souvent entendu dire que M. de Lafayette n'avait pas d'esprit. M. de Lafayette avait de l'esprit de quoi défrayer trois ou quatre méchants de la première volée; seulement il était bon. Or, il est plus difficile aux bons d'avoir la réputation de l'esprit qu'ils ont, qu'aux méchants celle de l'esprit même qu'ils n'ont pas. Nous sommes habitués à regarder l'esprit comme une arme, et nous mesurons sa force aux blessures qu'il fait. Je me souviens encore combien je fus étonné lorsque j'entendis, pour la première fois, parler M. de Lafayette. Je m'étais fait l'idée d'un déclamateur sentimental, d'un patriote à grandes phrases : je trouvai un causeur spirituel plutôt qu'un orateur, un homme plein de finesse, d'ironie et de bon ton, sobre de grandes phrases, qui semblait aimer mieux l'action que la parole, et qui, lorsqu'il parlait, parlait pour agir, qualité très-rare dans les hommes d'État de notre temps. Je croyais entendre un homme de l'école de Rousseau : il avait, en effet, beaucoup des idées de cette école; mais sa parole (je ne dois pas dire son style, M. de Lafayette n'ayant jamais voulu être un écrivain), sa parole était de l'école de A^oltaire. Ce fut pour moi une grande surprise. Dans ses Mémoires j'ai retrouvé le causeur spirituel et décidé que j'avais

>1. DE LAFAYIÎTTE. 221

entendu à la chambre. Il y aurait certes du ridicuie h faire ici un recueil des bons mots de M. de Lafayette. Je ne puis pas cependant résister au désir d'en citer quelques-uns à l'appui de mon idée.

Tout le monde connaît le trait du cardinal de Retz qui, dans une émeute, mis en joue par un homme du peuple, s'écria vivement : a Ah ! malheureux, si ton père te voyait! » L'homme crut qu'il avait mis en joue un ami de son père et baissa son fusil. Làdessus on s'est récrié sur la présence d'esprit du cardinal. Je trouve, dans M. de Lafayette un trait à peu près du môme genre. Le IG juillet 1789, le général Lafayette, sur la place de Grève, s'efforçait d'arracher un abbé à la multitude armée et furieuse. Un de ses amis lui amène en ce moment son fils, George Lafayette. « Messieurs, dit le général, s e tournant vers la foule, j'ai l'honneur de vous présenter mon fils. » Il y eut un moment de surprise, et, grâce il ce moment, les amis du général firent entrer dans l'Hôtel-de-Ville l'abbé, qui fut sauvé. Retz, avec son mot, sauva sa vie; M. de Lafayette sauva celle d'un proscrit. Mais, pour être une bonne action, le trait n'en est pas moins un trait d'esprit.

Un jour, à l'audience publique de M. de Lafayette, un solliciteur se prévalait de ses titres de noblesse. « Monsieur, cela n'est pas un obstacle, » lui répondit-il. Voilà un mot qui exprime fort bien notre nouvel état social, où la naissance ne peut plus être un titre et ne doit pas être un obstacle.

Tel est le genre d'esprit de M. de Lafayette. Il est toujours au service d'une action ou d'une idée; il sert de forme et d'accessoire. Jamais ce n'est de

jjg M. DE HFAYETTK.

l'cspriUoulscul; jamais ce n'est le plaisir «le Taire

un bon mot. .

C'est surlout avec la reine, avec la belle et mfortunée Marie-Antoinette, que M. de Ln lave te n de l'esprit. Ici je sens une sorle de scrupule, e voudrais montrer M. de Lalayette luttant con re -a -eine, luttant sans jamais lui manquer de respec et sans jamais lui céder; mais le souvemr du sort de la reine m'arrête et me retient. Je voudrais montrer une relue vive et spirituelle, qui de end son pouvoir et qui le défend avec l'espr.t et a grâce d'une femme, qui emploie la «-f "'« «^ '^, ;^^'casme, qui veut irriter, mais dont la colère est trop empéré'e par sa grâce et sa majesté rjaturelles pour pouvoir irriter son adversaire. Que P'^-^" ";«" ange, dans M. de Lafayette, du courtisan et du republi;ain ! ses manières sont de l'ancienne eouises paroles sont de la nouvelle constitution : comme il est poli, comme il est respectueux, comme souvent même il est ému! et cependant jamais ses principes ne se laissent ébranler. Cette contenance désespère la reine : «M. de Lafayette, dit-elle, est sensible pour tout le monde, excepte pour les ro, ... U reine se trompe : M. de Lafayette est sensib e Dour le roi dans les limites de la constitution de 1791 Or, faites comprendre, je ne dis pas a une reine mais à une femme, faites comprendre une sensibilité qui reconnaît des limites ! Les femmes ne goûtent que ce qui est excessif. .. , , „

' Aussi la reine hait M. de Lafayette. M. de U fayette, à son tour, n'aime guère la reine; il laju >. avec une sagacité sévère : « La reine, ecnvait-.l en

M. DE LAFAYEITE. 223

1791, songe h êlre belle clans le danger plulùt qu'à le détourner. » Mot piquant, qui, si je ne me trompe, fait aimer la reine et la fait plaindre encore davantage, tant il y a de naturel, tant il y a de la femme dans ce soin à ne rien négliger de ce qui peut la parer, fût-ce môme le malheur ! il y a, dans Marie- Antoinette, un peu de Marie-Stuart, avec moins de fautes et plus de grandeur; il y a de la coquetterie, mais cette coquetterie vise haut : elle vise à l'admiration plutôt qu'à l'amour, à une admiration tendre tout au plus, celle qu'il sied aux femmes d'inspirer. Tout dans Marie-Antoinette, se ressent de la grandeur de son âme, même les petits sentiments. Sans doute elle a tort, en 1791, de songer à être belle dans le malheur, puisque le malheur est encore éloigne : elle est encore dans un palais ; elle n'a pour adversaire que M. de Lafayette; à ses colères on ne répond que par des avis respectueux; tout se passe entre gens de bonne compagnie. Il y a donc là peut-être plus de coquetterie que de dignité. Mais patience ! il va venir des jours où la mort sera suspendue sur sa tôte, et quelle mort! des jours où elle passera de la Conciergerie, sa prison, devant Fouquier-Tinville, son juge, pour aller de là à la guillotine, au milieu des insultes du peuple ! Certes, alors, ce sera du malheur. Eh bien ! à ce moment, elle a su être belle; à ce moment elle a gardé sa majesté devant la mort et devant des outrages pires que la mort. Qui osera dire que ce qui fut courage en 1793 n'était que de la coquetterie en 1791? Pour supporter le malheur, le cœur humain a besoin de toutes ses ressources. Ne blâmons donc pas

22 4 M. DE LAFAYliTTE.

les femmes de croire que le malheur n'enlaidit que leslûches et ([u'il sied aux courageuses : elles l'en supportent mieux, et les petits sentiments les conduisent aux grands, qui restent seuls dans ces suprêmes moments. On commence, je le veux bien, par la coquetterie de la femme; on finit par le courage du martyr.

Jusqu'ici, eu parlant de M. de Lafayclle, je u'ai pas dit un mot de la luUe politique de 1789 et de la constitution de 1791 : c'est qu'à mon avis, l'étude des caraclères est plus utile et plus curieuse que l'étude des principes politiques; car, quelle que soit la mobilité du cœur de l'homme, l'homme change encore moins de caractère que les peuples, de notre temps, ne changent de constitutions. II faut dire un mot, cependant, de la démocratie royale que M. de Lafayette et ses amis essayèrent d'établir on 1791.

J'ai dit que M. de Lafayette était l'homme de notre temps qui avait le moins changé d'idées et de principes politiques. Quand on veut examiner le rôle qu'il a joué dans la révolution, cette opiniâtreté de principes est précieuse pour l'observateur : car alors l'observateur peut juger du jeune homme d'après le vieillard etdu vieillard d'après le jeune homme, sans crainte de se tromper. Les hommes d'Etat sont souvent comme les grands peintres : ils ont plusieurs manières. M. de Lafayette n'en a qu'une. En 1830, il voulait une monarchie entourée d'institutions républicaines, cl il ne fallait pas beaucoup le presser pour comprendre que, dans sa pensée, la royauté n'était .qu'une transition pour arriver à la république. De

226 M. DELAFAYETTE.

même, dans ses Mémoires, quand il explique la démoc?^atie 7'oyale qu'il essaya de fonder en 1791, il ne cache pas que celte royauté n'était aussi qu'une introduction à la république : (i Si l'on soutient, dit-il S que la constitution de 1791 était républicaine, on a raison : car lorsque, dans un tout, quatre-vingt-dix-neuf parties sont d'une même nature, et une seule partie d'une nature hétérogène, il conviendrait que la dénomination fût appropriée au premier terme.

La république était donc le gouvernement de prédilection de M. de Lafayette. 11 ne faut pas, à cet égard, se faire illusion : il n'a jamais été constitutionnel comme nous entendons le mol, et, quand il votait avec les 221 de 1830, il riait beaucoup, je suppose, du zèle monarchique de leur Adresse. Il a supporté, toléré la monarchie, rien de plus. Il a attendu, espéré, préparé la république. Dès 1784-, on savait à la cour que M. de Lafayette était républicain; on lui donnait ce nom en plein souper du roi, et personne, et lui moins que personne, ne réclamait. Dans ses voyages en Autriche et en Prusse, il ne cachait pas plus ses sentiments qu'à Versailles; et un jour qu'à Postdam il avait soutenu vivement, contre le grand Frédéric, qu'il n'y aurait jamais en Amérique ni noblesse ni royauté, « Monsieur, lui dit un moment après le pénétrant monarque, j'ai connu un jeune homme qui, après avoir visité des contrées où régnaient la liberté et l'égalité, se mit en tête d'établir tout cela dans son pays. Savez-vous ce qui

1 Mémoires, 3«^ vol., p. 193.

lui arriva ? — Non sire. — Monsieur, continua en souriant le vieux roi, il fut pendu. » M. de Lafayette rit beaucoup de ce petit apoloçue de despote, et il faut lui rendre cette justice qu'on l'eût plutôt pendu que converti. En 1784, à Versailles et h Postdani, son républicanisme pouvait paraître une originalité piquante ; en 1793, à Olmutz, ce fut du dévouement et du martyre.

Comme M. de Lafayette a toujours été républicain, les aveux qu'il fait sur l'état des esprits en 1789 sont d'autant plus curieux. A chaque instant, il regrette que la France ne soit pas plus républicaine ; et c'est là-dessus qu'il s'excuse de n'avoir pas fait proclamer la république. L'intention ne lui a pas manqué; mais la France ne le voulait pas, L'cùt-elle voulu ou paru le vouloir un instant, ses mœurs ne comportaient pas ce genre de gouvernement. « On a blûmé les constitutionnels, dit-il *, de n'avoir pas, au moment de la fuite du roi, complété la république. Mais cette détermination a été justifiée par la preuve subséquente que la nation a donnée, qu'elle n'était pas en état de faire ce pas de plus, et que, d'après ses habitudes, son ignorance et son caractère non encore corrigé par le nouveau régime, le reproche plus plausible que les hommes d'État pourraient faire aux constitutionnels, c'est d'avoir, dès lors, plus républicanisé la France qu'elle n'était encore en état de l'être, n Ailleurs ^ il parle encore de ce vœu presque unanime de la nation pour la

* Tome III, p. 100.

* l»aiic l'JÔ.

consolation d'une royauté quelconque. L'i-pilliète, il est vrai, csL bizarre : une royauté fiuclcoiuiiic ! comme si le mot suffisait sans la chose; comme s, quand la France voulait conserver la royauté, e litre nu répondait aux besoins intelligents du

Te 'passage suivant explique d'une manière curieuse comment fut fondée cette royauté quelconque

''''!' L'assemblée constituante avait cherché de la meilleure foi à combiner la conservation d une rovauté héréditaire avec les idées démocratiques et toute républicaines qui animaient la presque lotalilé du côté gauche de l'assemblée et se répandaient dans la nation... L'assemblée constituante, en même temps qu'elle voulait absolument un roi, sans trop s'embarrasser du contraste de celte volonté avec ses autres dispositions, était encore moins éloignée de détruire la royauté que de renoncer a la démocrate dont elle pétrissait en quelque m-te toutes le, autres institutions; et, par exemple, i eut eto „h,s facile en 1790 de faire voter l'Assemblée pour huoilnlité du premier magistrat, que pour une con- ,UtUon anglaise. Il est possiljle que ces deux dis- PO..it;ons contradictoires, en formant ce qu on ap; pebàt avec raison une démocratie royale, aient ele peu i;roprcs à produire une constitution parfaite. Cela n'empûche pas que l'Assemblée, en gênerai, n'ait voulu sincèrement conserver cette magistralurc héréditaire, et que ceux même qui prévoyaient, et p.-ul-êlro avec plaisir, un temps peu éloigne ou cette magistrature cesserait d'être nécessaire, n aient

fait ce qui dépendait d'eux, autant que leurs idées démocratiques pouvaient le permettre, pour soutenir la royauté constitutionnelle à laquelle plusieurs d'entre eux ont fait de grands sacrifices i. »

Ces paroles de M. de Lafayelle peignent fidèlement l'élat des esprits en 1790 et l'inconcevable confusion des idées : une assemblée qui voulait une monarchie et qui n'en voulait pas les conditions ; un peuple qui voulait la royauté et qui applaudissait à tout ce qui détruisait la royauté ; enfin les royalistes de cette royauté nouvelle, qui, comme M. de Lafayetle, calculaient combien de temps encore elle était nécessaire, ceux-ci croyant qu'il fallait vingt ans, ceux-là trente, et chacun mesurant la dose de force qu'il voulait lui donner, à la durée de vie qu'il lui prêtait. Quoi qu'il en soit, il y a à tirer de ce passage plusieurs conclusions de simple bon sens.

La première conclusion, c'est que, quand on veut avoir une monarchie, il ne faut pas la faire faire par des républicains. Ils auront beau y mettre la meilleure volonté du monde et la plus grande bonne foi, jamais ils ne feront une monarchie. On ne fait bien que ce qu'on aime. Quand vous voulez avoir une monarchie, faites-la faire par des hommes oui aiment la monarchie.

La seconde conclusion, c'est que, quand on fait une monarchie, il faut faire des inslitulions monarchiques. Uue monarchie entourée d'institutions républicaines est une monarchie faite pour aboutir à

1 Pages l!)ù et lOG.

la république, c'est-à-dire une monarchie qui n'en est pas une. Or les gouvernements faux sont les pires de tous. J'appelle un gouvernement faux celui qui dit une chose et qui en fait une autre, qui s'appelle monarchie et qui est une république, ou qui s'appelle république et qui est une monarchie. 11 n'y a de bon que le vrai. Si donc vous voulez faire une monarchie, gardez qu'on ne puisse la définir comme M. de Lafayette définit celle de 1791 : « La conservation de l'hérédité dans une présidence, inactive par elle-même, du pouvoir exécutifs » Quand la royauté en est venue à cette définition, elle est fausse, elle est inutile. Gréer un roi et ne pas lui donner le juste pouvoir d'un roi, c'est créer ou un conspirateur dangereux qui se sert de la prise qu'il a sur la constitution du pays pour la détruire, ou un martyr royal qu'il faudra faire monter sur i'échafaud le jour où vous supprimerez le titre de son emploi.

La troisième conclusion, c'est que, pour défendre une monarchie, il faut la croire bonne et durable. Rien, même dans les choses de ce monde, rien ne remplace la foi, pas môme le dévouement. Le dévouement n'est efficace et ne sert la cause qu'il défend, que lorsqu'il croit à la justice de cette cause et à son impérissable durée. Voyez M. de Lafayette et la plupart de ses amis : ils se sont dévoués à la royauté quelconque de 1791, ils lui ont sacrifié, les uns leur vie, les autres leur liberté ; tous ont souîfert pour elle ; mais leurs sacrifices ne l'o'U pas

1 PaceSGO.

sauvée. Ils s'étaient dit : Créons une royauté qui dure vingt ans ; il faut ce temps de noviciat à la France pour devenir républicaine. Au bout de deux ans h peine, la république est proclamée. M. de Lnfayelle alors et ses amis se dévouent généreusement, mais à quoi, au fond ? aux dix-huit ans en l)lus qu'ils avaient calculés pour la royauté et que les jacobins lui ravissent, à une institution qu'ils avaient faite eux-mêmes pour mourir un jour. Il y aura peu d'hommes pour s'associer à un dévouement de ce genre, tout noble qu'il est. L'élite seule des partis se dévoue aux causes qu'elle sait mourantes.

La dernière conclusion à tirer des paroles de M. de Lafayette, et l'histoire l'a tirée bien avant moi, c'est qu'ayant voulu l'impossible, l'Assemblée constituante a échoué et a dû échouer. C'était vouloir l'impossible que de fonder une royauté qui n'aurait ni pouvoir, ni force, ni influence, et qui cependant ne mourrait pas. « Elle voulut, dit M. de Lafayette, fonder un trône légal, et, quoiqu'elle en craignît l'influence, elle n'en souhaita jamais la destruction. )) En vérité, c'eût été une destruction bien gratuite : à quoi bon tuer les enfants qui ne sont pas nés viables ?

Cependant ne blâmons pas trop sévèrement les volontés contradictoires de l'Assemblée constituante. En créant la royauté quelconque de 1791, l'Assemblée constituante fit ce que comportait l'état des esprits. Pour faire une royauté véritable, pour lui donner vraiment du pouvoir et de la force, il eût fallu que l'Assemblée constituante ne partageât pas elle-même les préjugés de la nation, ce qui e^t im-

possible: il eût fallu, déplus, qu'elle fût décidée à heurter hardiment ces préjugés, et alors elle n'eût point été populaire. Or, ôlez à l'Assemblée constituante sa popularité : où sera sa force ? où seront ses moyens de résister au parti de la cour? comment fera-t-elle la révolution ?

Depuis 89, chaque parti a démontré que, si l'on avait-adopté son avis, les malheurs de la révolution n'auraient point eu lieu. Ainsi, selon les parlementaires, si les étals généraux avaient été tenus selon l'ancienne forme et comme en 1614; ou bien, selon les aristocrates, si l'on n'avait pas adopté le doublement du tiers état ; ou bien, selon les partisans du veto^ si l'on avait donné au roi le veto absolu : ou bien, selon les partisans des deux chambres, si l'on avait créé deux chambres, au lieu d'une assemblée unique et despotique; et enfin, selon quelques publicistes, si une des deux chambres avait été héréditaire, — alors la révolution se serait faite sans secousses, sans désordres, sans crimes. A Dieu ne plaise que je veuille dire que les principes politiques n'aient pas en bien ou en mal une efficacité quelconque ! ils sont pour quelque chose dans les événements ; mais ils n'y sont pas pour tant qu'on le croit. Je suis fort tenté de penser avec M. de Lafayette que, si la royauté de 1791 a péri, c'est moins la faute de la constitution et de ses principes erronés, que la faute de l'état des choses à celte époque. La cour, mécontente et de mauvaise foi, les princes émigrés, la noblesse furieuse, la magistrature et le clergé dépouilles, les clubs, les jacobins, la disette, la malveillance de l'Europe et ses intrigues, voilà des maux pires que

M. DE LAFAYEITE. 2 33

l'impeiTcction de la conslilulion, pires que le veto suspensif, pires que l'unité du parlement ; et M. de Lat'ayette a raison de dire que, dans cet état de choses, (( une constitution moins démocratique eût été également renversée, et que toutes les barrières accumulées par la constitution anglaise autour du trône n'auraient pas mieux préservé Louis XVI qu'elles ne préservèrent Charles 1" '. »

Ce que j'aime dans M. de Latayette, c'est que, quoique républicain, il ait su comprendre que la France n'était pas républicaine. C'est là une grande preuve d'impartialité et de discernement. M. de Lafayette, en 1789, avait, il faut le reconnaître, l'instinct du pays : il comprenait ce que le pays voulait, c'est-à-dire une révolution qui réformât les abus, et ce que le pays ne voulait pas, c'est-à-dire une république et l'abolition de la royauté. Cet instinct des vœux du pays fît sa force et lui donna son immense popularité. La cour sentait bien aussi qu'une révolution s'approchait ; mais, dupe de ses souvenirs, clic se rassurait en disant que la révolution ne trouverait point de chefs ^. Ce vieux langage faisait sourire M. de Lafayelte, qui voyait que la révolution était déjà faite, et faite sans chefs. En effet, il faut des chefs aux complots, aux usurpations, à tous les mouvements conduits par l'ambition de quelquesuns ; il n'en faut point aux révolutions : ce sont des mouvement sociaux ; la société n'a besoin de personne pour les faire. Voilà ce que sentait M. de La-

* race iî)2.

« Page 224.

favetle : « 89, dit-il quelque pari, n'est point un parti. » Cela est vrai : 89 est la prise de possession du pouvoir par la nation tout entière et non par un

parti. . . 1

Avec ce juste instinct des sentiments du pays, M. deLafayette n'hésita point à condamner la journée du 10 août : les clubs n'étaient point la France, et les Marseillais n'étaient point la garde nationale. C'est ici que commence, pour M. de Lafayelle, une nouvelle carrière. Jusque-là, il avait guide le mouvement révolutionnaire. Au 29 juin 1792 cl au 10 août, il s'arrête, il entre dans la réaction ou dans l'opposition.

Il y a, sur l'histoire de la révolution française, deux points de vue très-différents : le point de vue de la morale et le point de vue de la fatalité.

Selon les fatalistes, tout s'enchaîne, tout est inévitable : le 14 juillet a enfanté le 10 août, qui a enfanté le 31 mai, et toutes les journées de la révolution sortent les unes des autres par voie de conséquence. Dans ce système, M. de Lafayetle, Pétion, Marat, sont des instruments auxquels on ne peut guère imputer ni le bien ni le mal qu'ils ont fait : la circonstance est tout, l'homme n'est rien.

Selon les moralistes, au contraire, quand il y a des crimes, c'est qu'il y a des méchants pour les commettre, et ces méchants ne sont point forcés de r^^lre. Le 10 août n'était prescrit par aucune obligation morale; c'a été une violation criminelle de la constitution de 1791. Les massacres de septembre n'étaient commandés par auciuie nécessité impérieuse, et de plus il n'y a aucune nécessité qui commande de pareils crimes. C'est donc une horrible cruauté méditée par des hommes d'Elal qui se croyaient habiles eu se faisant atroces, et il y a honte pour la postérité ci prendre au mot ce machiavélisme sanguinaire, et à s'en payer comme d'une rai-

son. Je n'ai pas besoin de dire que M. de Lafayelte est de l'école des moralistes.

Voyons un instant sa polémique contre les fatalistes. Elle est belle et juste, et elle est d'autant plus remarquable que M. de Lafayette écrivait avant que le système fût inventé; mais il le pressentait

« On paraît confondre le 10 août avec toutes les grandes commotions. C'est là cependant que commence la démoralisation publique et privée de la révolution française, ou, pour mieux dire, européenne^ parce que c'est la première fois que l'autorité publique a constaté et éprouvé la violation de tous les principes du gouvernement et de tous les engagements de la société ^ »

Je suis frappé de ce mot de démoralisation qu'emploie M. de Lafayette pour caractériser le 10 août. Ce qu'il remarque, en effet, ce n'est pas la monarchie qui tombe, le roi jeté dans les fers, l'Assemblée législative asservie par les clubs : il écarte tous ces douloureux dehors du 10 août, pour aller au fond môme et à la cause de l'événement. Or, le fond et ce qui est vraiment triste et grave, c'est qu'une doctrine s'est élevée^ qui justifie les moyens par la fin ; qui, pour arriver au bien qu'elle imagine, ne craint pas de passer hardiment par le mal; qui, lorsqu'elle a prêté un serment, le viole effrontément; qui, lorsqu'elle a fait une loi, l'enfreint sans scrupule; qui rejette la morale comme une lisière bonne pour les petits enfants, et s'abandonne à la politique, à la raison d'État, noms spécieux que les passions donnent

4 Tome III. p. 384.

à leurs caprices. Avec une pareille doctrine, où sera le point (l'arrOt ?oili sera le bien et le mal, le juste et l'injusle? S'il est utile que le roi soit guillotiné, il lésera; que les girondins soient lues, ils léseront; que les inuocents périssent, ils périront. Le 10 août fut la première œuvre de cette doctrine, et voilà pourquoi M. de Lafayelte l'appelle le commencement de la démoralisation de la révolution française; et voilà pourquoi il condamne hautement cette journée, où il périt plus qu'un trône, puisque la justice et la morale publique elles-mêmes y ont péri.

C'est là, il faut le dire avec M. de Laf'ayette, c'est là le mal irréparable du 10 août. Depuis le 10 août, le trône s'est relevé, l'ordre s'est rétabli, la société a repris son repos; mais l'idée du droit est encore gisante et abattue, l'idée de la force domine encore les esprits. C'est la force qui avait détruit le trône; c'est la force, sous Bonaparte, qui l'a rétabli. Voyez l'histoire de l'Europe depuis quarante ans : où est le droit, où est la justice? la victoire fait et défait les empires. Les hommes se demandent où est la force : c'est la seule question qui les touche. Quant à celte autre question : où est la justice? qui s'en inquiète et qui s'en soucie? qui ne pense tout bas conmie Pholin dans la Mort de Pompée :

... Quand parle fer les choses sont vidées, La justice et le droit sont de vaines idées.

Ce que j'aime dans la polémique de M. de Lafayelte contre l'école fataliste, c'est la simplicité et la justesse de ses réflexions. On sent un homme qui, ayant

vécu dans la pratique des événements mômes dont l'école a lait après coup la théorie, sait à quoi il faut réduire toutes ces savantes explications. Ne parlez pas à M. de Lafayette de la fatalité qui pousse les hommes de la révolution : le système de la fatalité, à ses yeux, n'est autre chose que le système d'au jour le jour. S'abandonner au cours des choses et obéir aux événements de chaque heure, voilà tout le secret du système. Vu de près, il n'y a là ni grande philosophie ni grande politique. Les honnêtes gens ont pour agir des règles de conscience dont ils ne s'écartent pas; les hommes d'État ont des plans de politique qu'ils cherchent à accomplir. Le système d'au jour le jour dispense de règles et de plans : on prend sa conscience et sa politique toutes faites des mains de la nécessité quotidienne, nécessité petite et misérable, composée de l'audace des uns et de la timidité des autres.

M. de Lafayette refusant de s'associer aux hommes du 10 août, c'est à ce moment que commence sa persécution; mais c'est dès ce moment aussi que, scellant ses doctrines du sceau même de ses malheurs, il prend une grandeur qui fait de lui un homme à part dans l'histoire de notre révolution. Avant d'entrer dans cette partie de sa vie et de ses Mémoires, qu'il me soit permis de citer quelquesunes des paroles de M. de Lafayette sur son refus de se soumettre aux vainqueurs du 10 août. Jamais plus noble conduite n'a été plus noblement expliquée.

(( Mon unique ambition, dit-il, était de voir mon pays juste et libre. Ce sentiment excluait toute

complaisance pour les projets des factieux. Pour peu que f eusse cédéy à quel point me serais-je ensuite arrêté? Avant de m'engager dans cette vaste carrière, où, selon Gromwcl, on ne va jamais si loin que lorsqu'on ne sait pas où Von va, je m'étais interdit toute chance d'égarement en assignant d'avance les limites de l'obéissance et de l'autorité, du pouvoir légitime et de l'usurpation; en les cherchant, non dans les caprices de mon imagination ou dans les calculs de mon intérêt, mais dans les droits évidents, impérissables, de la nature et de la société *. »

Quelques personnes m'ont fait l'honneur de me demander d'où vient que j'admirais tant M. de Lafayelte. Les belles paroles que je viens de citer justifieront, je crois, mon admiration. Ce que j'admire dans M. de Lafayetle, c'est l'intégrité et la fermeté de sa conscience, c'est cette résolution de marquer d'avance le point jusqu'où il voulait aller; et, cette limite une fois marquée, rien ne la lui fera franchir, ni la peur ni lambilion. M. de Lafayette avait certes de l'ambition, et de la grande, car il ne visait rien moins qu'au litre de régénérateur de la France et de l'Europe ; mais le but ne lui a pas fait oublier la route. 11 savait où il voulait aller; mais il n'a pas cru que, pour y arriver, il pût passer partout. Il a su s'arrêter sur la pente, chose admirable ! et, une fois arrêté, rien n'a pu l'ébranler. Il est resté à sa place, laissant passer sur sa léte l'ouragan des passions révolutionnaires, ne descendant ni ne

« ïomc m, p. 387.

remontant d'au pas. C'est le dieu Terme de la liberté constitutionnelle de 91 ; et, en 1830, la Fran e l'a retrouvé à la même place, immobile sur cette pente rapide et escarpée : elle, ayant déjà, je ne sais combien de fuis, hélas ! monté et descendu de la liberté au despotisme, du despotisme à la liberté . lui, immuable, paisible, patient et comme sûr que la France viendrait le reprendre où il l'avait quittée.

Ah ! c'est un beau spectacle que cette indeslruclibie fermeté au milieu de la ruine de ant de consciences; mais ce qu'il y a de beau surtou dan ce spectacle, c'est qu'il donne une leçon qm est applicable à quiconque, petit ou grand, es jete dans la mêlée des révolutions. Qui que vous soyez, eu effet, qui entrez dans cette carrière voyez d avLce où vous voulez vous arrêter, fa.les-vous un point d'arrêt; sans quoi, sachez '"«"^^ y°"? "^ dépendez plus de votre conscience et de votre honneur : vous dépendez du sort et de ses capnces El ne raignez pas qu'il s'agisse ici d'inventer quelque ri e ingénieuse de conduite; ne croyez pas qu.l faiUe se créer une morale neuve et hardie, non : a vieille et simple morale suffit à ces grandes et diffic es épreuves, comme elle suffit aux épreuves de la ve 0 Laire. Une faut être, grâce à Dieu, m un grand politique ni un grand philosophe pour resl honné e homme en temps de révolution. Prenez la règle de conduite la plus simple, la maxime la plus commune; promettez-vous de ne PO"^t -anqu- à la parole que vous avez donnée, de ne pomt verser sang J timidité ou par calcul PoW'q- ; P-m^Jtez-vo«s enfin d'être, non pas un homme d htat, non

pas un politique, mais un honnôle homme, rien de plus, rien de moins. Et, maintenant, avec ce simple viatique, mettez-vous en route, ne craignez rien ; vous C'tes sûr d'éviter, non le malheur, mais le crime; vous ne risquez pkis que la vie seulement, la vie que la perle de l'honneur ne sauve mCme pas en révolution. Mais si, au lieu de vous lier à votre conscience pour bien agir, vous vous fiez à votre sagesse ; si vous vous faites un plan ingénieux de conduite, si vous vous assignez un but à atteindre, si vous dites fièrement : Je veux, à quelque prix que ce soit, le triomphe de tel ou tel principe politique, de tel ou tel parti, — oh ! alors je vous plains; je vous plains, nobles et éloquents girondins, qui aviez juré d'C'lre fidèles à la monarchie constitutionnelle de yi, et qui avez fait ou laissé faire le 10 août, et qui n'avez pas pu empocher le 2 septembre. Oui, la France a eu celle république que vous vouliez peutêtre; mais comment l'a-t-elle eue et à quel prix? Vous étiez hardis, vous étiez habiles. Que vousa-t-il donc manqué? D'être moins hardis et moins habiles, hélas 1 d'être enfin en politique ce que vous étiez dans la vie privée, de bonnes gens. L'habileté vous a perdus; l'honnêteté toute seule vous eût sauvés ! Quand viennent les révolutions, beaucoup d'hommes croient qu'ils ne peuvent plus réussir que par la grande morale, et c'est cette grande morale qui fait leur chute et leurs torts. La petite les eût protégés et honorés.

J'aime à glorifier la petite morale au moment où va commencer la captivité de M. de Lafayette : car c'est celle petite morale, c'est la fidélité h ses I. il

242 M. DE LAFAYBTTE

principes, c'est la patience dans l'adversité, et, de a part de sa famille, c'est le dévoucmct au malheur d'un époux et d'un père, qui a fait la glo-re de la captivité d'Omultz. Quand M. de Lafayctle était commandant des gardes nationales et arbitre presque souverain de la révolution, jamais, même à cet e époque, il ne s'est laissé aller aux séductions de la grande morale, jamais il n'a pris pour règle de sa conduite des plans de politique et d'amb.tion. Jeté au fond d'un cachot, cette petite morale, qui avait fait sa vertu pendant son pouvoir, a fait sa consolalion pendant sa prison; et c'est elle encore cpu en 1830, au moment des émeutes du procès des ministres, lui faisait écrire, dans son ordre du jour à la garde nationale, ces belles paroles qui mentent (le servir de devise à sa vie : « Pendant le peu d années qui me restent à vivre, je serai encore ce que ?ai été à dix-neuf ans, ce que j'ai été en 89 l'homme de la liberté et de l'ordre public, aimant la popularité beaucoup plus que la vie, mais décide a sacrifier l'une et l'autre, plutôt que de manquer a un devoir et de souffrir un crime, et ^'■«"f '' f" «"cun but ne justifie les moyens que la morale publique OU privée désavoue, »

Le malheur ae M. de Lafayelte, pendant la révolution, est tout à fait «'i part et ne ressemble à aucun autre malheur de cette époque. Les malheurs, pendant la révolution, ont quelque chose de brusque et de précipité. Hier encore les girondins luttaient à la tribune; aujourd'hui ils sont en prison, et demain sur l'échafaud. Ce sont des coups, ce sont des catastrophes soudaines. Dans ces courtes épreuves, les caractères ont besoin d'énergie et de hardiesse, plutôt que de patience et de fermeté; les rôles durent peu : une heure de courage suffit pour faire une belle mort. Le malheur de M. de Lafayette fut, au contraire, long et persévérant; il fut, pour ainsi dire, approprié à son caractère. Il ne mourut pas ; mais que de souffrances, que d'angoisses, que de chagrins, quelle pénible captivité ! Son caractère grandit et se fortifia dans ces épreuves. Otez Olmutz de la vie de M. de Lafayette, et je puis douter s'il a été autre chose qu'un brouillon entêté. Grâce à Olmutz, c'est un martyr; et ce martyr, — hâtons-nous de le dire, car c'est un des traits du caractère de M. de Lafayette, — ce martyr n'a rien de roide et de guindé : il est calme, il a l'esprit libre, il est presque gai, il est aimable ; sa fermeté n'est ni sèche ni emphatique, elle a l'air facile et aisé ; c'est un martyc de

2 44 M. DE LAFAYliTTE.

bonne compagnie. L'ùme est ardente et forte, mais l'esprit est vif et gracieux; et, comme son inébranlable courage fait qu'il est toujours de sang-froid, jamais cet esprit ne perd son charme et sa vivacité. De là ce mélange d'enthousiasme et de moquerie, d'espoir généreux et de piquantes épigrammes. Ainsi il fait effort pour se bien porter, afin, dit-il, de dépiter ses tyrans ; il prétend gaiement que le sentiment de résistance h l'oppression est pour lui un excellent médecin. Quand, en entrant en Autriche, au sortir de la prison de Magdebourg, on confisque, dans son bagage de prisonnier, le livre de V Esprit et le Sens commun^ il demande si le gouvernement les regarde comme objets de contrebande ; et quand à Olmutz on le renferme dans sa cellule et qu'on lui interdit couteaux, fourchettes et tous moyens de suicide, il répond en riant qu'il n'est pas assez prévenant pour se tuer lui-môme.

Ne croyez pas, du reste, que M. de Lafayette s'étonne beaucoup d'être à Magdebourg ou à Olmutz ; cela lui semble assez naturel, et, au moment oii les partisans de la vraie liberté sont partout proscrits, il se trouve à sa place, étant en prison et surtout dans une prison autrichienne. L'idée d'être persécuté par son pays, l'idée surtout que son nom serait invoqué comme un exemple de l'ingratitude populaire, cette idée-là est affreuse pour lui. Mais, quand l'empereur d'Autriche se charge de servir la haine des jacobins contre lui, cela le soulage et le console : ses malheurs venant de ce côté ne sont plus un contre-sens. (( Les injustices des gouvernements arbitraires me touchent moins que celles du peuple. Il me paraît

tout simple d'être vexé et maltraité ici. Sans savoir si ce sera la politique ou la passion qui décidera de mon soit, je suis plus à ma place sous une persécution méritée par mes sentiments populaires, que sous l'injustice du peuple envers son plus fidèle ami. » Voilà ce qu'il écrivait de sa première prison à M. de la Uochefoucault, un autre fidèle ami du peuple, proscrit alors comme M. de Lafiiyette, et qui fut massacré à Gisors avant d'avoir reçu cette lettre.

Toujours plein d'une crainte généreuse de voir sa proscription nuire h la cause du peuple, il songe à l'efFet que cette proscription peut faire, même sur les paysans de l'Auvergne, sur ses compatriotes du village d'Aurac, et il écrit à madame de Chavagnac, sa tante, restée en Auvergne : « Dites aux habitants de la commune d'Aurac qu'ils auraient bien tort de prendre de l'humeur contre la Constitution, parce que leur concitoyen qu'ils aiment est persécuté. On n'avait pas plus ce droit-là que celui de gêner leur conscience. Ce sont des abus ; mais ceux de l'ancien régime étaient bien plus multipliés, et la révolution n'en a pas été moins faite pour le bonheur du peuple. Ainsi, j'espère qu'ils seront toujours bons patriotes. » Pensez à la situation de M. de Lafayelle proscrit et poursuivi par cette révolution qu'il a faite plus que personne, jeté dans un cachot, incertain s'il reverra jamais le jour et sa famille. A quoi pense ce prisonnier souffrant et persécuté? Il songe que les paysans de son village pourraient bien, en apprenant son malheur, prendre de l'humeur contre la révolution, et il les prie, du fond de sa prison, de rester bons patriotes.

Admirable pouvoir de la foi ! M. de Lafayette croit à la liberté : c'est sa religion, il en est l'apôtre, et l'idée de sa mission ne l'abandonne pas un seul instant. Quand il est riche et puissant, il emploie à cette œuvre sa fortune et sa puissance. Quand il est pauvre, persécuté, captif, il y emploie son malheur et sa captivité même. Promené à travers l'Allemagne de prison en prison, loin de s'affliger d'être montré captif aux regards du peuple allemand, il compte sur la pitié qu'inspireront ses malheurs, il compte sur l'effet de sa présence pour convertir çà et là quelques âmes au culte de la liberté. Sa foi déconcerte les inventions de ses ennemis : quand ils croient l'exposer pour l'humilier, il se réjouit d'être montré en exemple; quand ils font espionner et noter ses paroles, il se félicite de pouvoir, par ses espions, transmettre ses principes aux officiers prussiens. Il prêche par la bouche de ses sbires, il évangélise par l'organe de ses geôliers ; il a, au fond même de son cachot, des joies et des succès d'apôtre qu'il raconte, avec une singulière éloquence, à madame la princesse d'Henin, sa fidèle et ingénieuse correspondante : « Oui, au milieu même de ce cloaque de despotisme, de servitude, d'ignorance et d'espionnage; sous ce vil régime, dont le bâton qui descend et la délation qui remonte forment tout le mécanisme, il existe quelques âmes magnétisables pour la liberté; et ce cachot lui-même, tout souterrain, tout resserré, tout hermétiquement fermé et ridicu-

lemeni surveillé qu'il est ; mais je m'arrête : il

ne faut rien compromettre. »

Quoi! dira-t-on, proscrit et persécuté par le peu-

pie, M. de Lafayette n'a jamais chancelé dans son dévouement à la cause du peuple ? Pourquoi le cacherais-je ? j'ai trouvé dans sa correspondance un mot non de repentir, de doute ou de désaveu, un mot seulement d'amère tristesse. Mais que cette tristesse est noble ! que cette amerlune est touchante ! Il venait d'apprendre le meurtre de son ami, M. de la Rochefoucault. « Le nom de mon malheureux ami la Rochefoucauld, écrit-il à madame la princesse d'Henin, se présente toujours à moi. ... Ah ! voilà le crime qui a profondément ulcéré mon cœur. La cause du peuple ne m'est pas moins sacrée, je donnerais' mon sang goutte à goutte pour elle, je me reprocherais chaque instant de ma vie qui ne serait pas dévoué uniquement à cette cause ; mais le charme est détruit .'» J'aime que ce soit la douleur de l'amitié qui ait ébranlé sa foi. Heureuses, en effet, les âmes qui croient fermement, quand ce sont aussi les âmes qui aiment ardemment; quand, en s'élevant par la vertu au-dessus de l'homme, elles gardent de l'homme le don de la pitié et des larmes ! J'ai horreur des prétendus grands citoyens qui ne sont pas bonnes gens ; qui, du haut de leurs devoirs civiques, méprisent les affections humaines, et qui n'aiment ni leur famille ni leurs amis, de peur de faire tort à leur patrie. Quoi qu'ils en disent, les grandes âmes ont bon cœur, et c'est là ce qu'il y a de beau et de touchant dans M. de Lafayette. Quels sont, de notre temps, les caractères qui peuvent se vanter d'avoir été plus grands que M. de Lafayette? Quels sont les hommes politiques qui ont joué un plus grand r^le et tenu une plus grande place ? Et pourtant M. de

2 48 M. DK LAFAYEITIÎ.

Lafayelte a aimo les siens et il en a clé aimé ; il n'a rien pris h la famille pour le donner à la patrie, rien du moins que cette famille pût regretter, rien qui soit du cœur, seul trésor qui fasse la vie et la force des familles.

M. de Lafayette, et j'ai du plaisir à le répéter, a beaucoup aimé les siens. Voyez les tendres et charmantes lettres qu'il adressait d'Amérique à sa femme, en 1781. Non que peut-être il n'y ait eu en lui un peu de cet égoïsme particulier aux hommes supérieurs, qui sont plus aimés qu'ils n'aiment euxmêmes, qui reçoivent plus qu'ils ne donnent, ou qui plutôt aiment surtout dans autrui l'amour qu'ils inspirent. L'homme rapporte volontiers tout k soi ; il se prête plus aisément à être adoré comme l'est Dieu, qu'à adorer comme font les anges. C'est là sa différence avec la femme. Je ne voudrais donc pas affirmer qu'il n'y a point, dans l'affection de M. de Lafayette pour les siens, quelque arrière-goût de cet égoïsme involontaire ; mais c'est là surtout qu'éclatent la beauté et la grandeur des sentiments de famille. Dans le père de famille l'égoïsme n'a plus rien de sec et d'étroit : il se tempère, il s'amollit, il s'étend, pour ainsi dire, pour embrasser dans son cercle la femme et les enfants. Voilà comment se transforme et s'épure l 'égoïsme dans les âmes même les plus communes. Qu'est-ce donc dans l'âme de M. de Lafayette? Aussi aurais-je voulu trouver un autre mot que ce mot rebutant d'égoïsme, pour exprimer comment, en lisant les lettres et les Mémoires de M. de Lafayette, on sent que toute s:i famille ne vivait, ne respirait, ne pensait que par lui ;

comment tout émanait de lui, tout t*evenait k lui ; comment M. de Lafayetle trouvait cela tout naturel, jouissant sans étonnement, et presque sans réflexion, de ce culte domestique; et comment aussi, échaufïé par cette douce adoration des siens, son cœur leur rendait presque tout ce qu'il en recevait. Je sais que ceci peut paraître subtil et raffiné; mais la lettre que M. de Lafayette écrivait en 1808, après la mort de sa femme, à M. Latour-Maubourg, fera peutêtre comprendre ce que je veux dire. Jamais douleur ne fut plus vraie, plus profonde, plus vivement exprimée; jamais le cœur de l'homme, abattu par l'aniiclion, ne s'est plus sincèrement épanché. Ce que je prétends seulement, c'est qu'on sent que c'est le cœur d'un homme qui parle : une femme souffre et pleure autrement.

«Pendant trente-quatre années d'une union où « sa tendresse, sa bonté, l'élévation, la délicatesse, <( la générosité de son âme, charmaient, embellis- <( saient, honoraient ma vie, je me sentais si habitué {( à tout ce qu'elle était pour moi, que je ne la dis- (( tinguais pas de ma propre existence. Elle avait a quatorze ans et moi seize, lorsque son cœur « s'amalgama à tout ce qui pouvait m'intéresser. Je «croyais bien l'aimer, avoir besoin d'elle; mais ce « n'est qu'en la perdant que j'ai pu démêler ce qui « reste de moi pour la suite d'une vie qui avait paru « livrée à tant de distractions, et pour laquelle néan- « moins il n'y a plus ni bonheur ni bien-Olre pos- (t sible... Quoiqu'elle me fût attachée, je puis le « dire, par le sentiment le plus passionné, jamais je « n'ai aperçu en elle la plus légère nuance d'exi-

a gcnce, de mécontentement, jamais rien qui ne « laissât la plus libre carrière à toutes me entre- « prises; et, si je me reporte aux temps de notre «jeunesse, je trouverai en elle des traits d'une dé- (( licatesse, d'une générosité sans exemple. Vous (( l'avez toujours vue associée de cœur et d'esprit à « mes sentiments, à mes vœux politiques, jouissant « de tout ce qui pouvait être de quelque gloire pour (( moi, plus encore de ce qui me faisait, comme elle (( le disait, connaître tout entier; jouissant surtout « lorsqu'elle me voyait sacrifier des occasions de « gloire à un bon sentiment. Sa tante, madame de « Tessé, me disait hier : « Je n'aurais jamais cru (( qu'on pût être aussi fanatique de vos opinions et (( aussi exempte de l'esprit de parti. » En effet, « jamais son attachement à notre doctrine n'a un « instant altéré son indulgence, sa compassion, son ((obligeance pour les personnes d'un autre parti; ((jamais elle ne fut aigrie par les haines violentes (( dont j'étais l'objet, les mauvais procédés et les « propos injurieux à mon égard, toutes sottises in- (( différentes à ses yeux, du point où elle les regar- « dait et où sa bonne opinion de moi voulait bien (( me placer.

ce C'était aussi une dévotion à part que la sienne.

«Je puis dire que, pendant trente-quatre ans, je a n'en ai pas éprouvé un instant l'ombre de gêne; (( que toutes ses pratiques étaient, sans affectation, (( subordonnées à mes convenances; que j'ai eu la (( satisfaction de voir mes amis les plus incrédules (( aussi constamment accueillis, aussi aimés, aussi (( estimés, et leur vertu aussi complètement re-

« connue que s'il n'y avait pas eu de diffcrence «d'opinions religieuses; que jamais elle ne m'a « exprimé autre chose que l'espoir qu'en y réflé- « cliissant encore, avec la droiture de cœur qu'elle « me connaissait, je finirais par être convaincu. Ce (( qu'elle m'a laissé de recommandations est dans le (( même sens, me priant de lire pour l'amour d'elle « quelques livres, que certes j'examinerai de noua veau avec un véritable recueillement, et appelant « sa religion, pour me la faire mieux aimer, la (( souveraine liberté.... Elle m'a souvent exprimé (( la pensée qu'elle irait au ciel, et oserai-je ajouter « que cette idée ne lui suffisait pas pour prendre «son parti de me quitter? Elle m'a dit plusieurs « fois : Celte vie est courte, troublée; réunissons- « nous en Dieu, passons ensemble à l'éternilé. Elle (( m'a souhaité, et à nous tous, la paix du Sei- «gneur.... Quelquefois on l'entendait prier dans (( son lit. 11 y eut, une des dernières nuits, quelque « chose de céleste à la manière dont elle récita deux (( fois de suite, d'une voix forte, un cantique de (( Tobie applicable à sa situation, le même qu'elle (( a ait récité à ses filles en apercevant les clochers « d'Olmulz....

« Vous parlerai-je du plaisir sans cesse renaissant « que me donnait une confiance entière en elle, ja- « mais exigée, justifiée par une discrétion à toute <( épreuve, par une intelligence admirable de tous <( les sentiments, les besoins, les vœux de mon « cœur? et tout cela mêlé à un sentiment si tondre, (( à une opinion si exaltée, à un culte, si j'ose dire, « si doux et si flatteur, surtout de la pari de la per-

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(( sonne la plus parlailement naturelle et sincère qui « ait jamais existé.... »

Madame de Lafayelte méritait ce vif et profond regret. C'est à son amour, c'est à sa tendresse assidue, que M. de Lafayette a dû ces joies de famille, ces joies douces et pures qui ont attendri et élevé son âme, et l'ont sauvée de la sécheresse et de l'insouciance qu'amènent les passions politiques. Sous ce rapport, on peut dire que madame de Lafayetle a donné à son mari plus que trente-quatre ans de bonheur : car elle a contribué à la beauté morale de son caractère, en ajoutant aux qualités de M. de Lafayette tout ce qu'elle a pu des siennes, et en répandant dans celle àmc ferme cl un peu allière quelque chose de son àme ailectueuse el bonne.

Ce fut le 19 septembre 1797 que M. de Lafayette sortit d'Olmulz. Sa captivité avait duré cinq années. Pendant celte captivité, que de changements en France et en Europe !

C'est une triste revue que celle que fait M. de Lafayette en sortant de prison. Que de parents, que d'amis, que d'adversaires môme disparus dans la lempôte ! Sa mémoire est fidèle au souvenir de tous ceux qu'il a perdus. S'il a quelques préférences d'affeclion, c'est, et je l'en remercie, pour quelquesuns de ces citoyens obscurs, mais dévoués, qui l'ont aidé dans l'organisation de la garde nationale de Paris. Il y a là, en effet, une espèce de martyrologe bourgeois vraiment touchant, noms oubliés de la foule, je le veux bien, et qui n'ont pas mérité une place dans l'hisloire; mais c'est à ces dévouements ignorés, c'est à ces martyrs inconnus des idées de 89 que nous devons nos lois et nos institutions. Si la société, dans ses jours de péril, n'avait pour appui que les dévouements illustres; si l'élite seule mettait la main à l'œuvre du salut commun, la société périrail. Pour la sauver, il faut le dévouement du grand nombre, dévouement, il est vrai, qui n'aura ni renommée ni gloire, pensée désolante peut-être pour la vanité qui aime surtout l'éclat, pensée utile et

douce à la vertu qui aime mieux l'effet auc le bruit.

Cependant les officie»^? de la garde nationale parisienne n'avaient pas tous péri. Quelques-uns s'étaient jetés dans l'armée et avaient commencé la génération militaire qui a vaincu l'Europe. Cetie génération était déjà puissante et glorieuse en 1797; c'étaient même ses victoires qui avaient décidé la délivrance de M. de Lafayette. En 92, quand M. de Lafayette avait quitté la révolution, la révolution était encore toute civile et toute bourgeoise; en 97, elle était militaire et conquérante : changement immense. L'armée et sa puissance étaient nées pendant la captivité de M. de Lafayette. C'était dans la révolution un principe et un pouvoir nouveau. Un petit esprit l'eût vu peut-être avec mauvaise humeur ou avec jalousie ; M. de Lafayette, rattachant dans sa pensée l'armée à la garde nationale de 89, applaudissait volontiers à cette force nouvelle, et il avait raison. En effet, la plupart des chefs de l'armée, et, pour citer des noms, Hoche et le maréchal Lefebvre, étaient sortis des bataillons de cette garde nationale si chère à M. de Lafayette. Tant que nos armées furent conduites par les généraux du choix des girondins, ({j'avoue, dit M. de Lafayette, que je n'étais pas résigné à voir nos moyens de gloire passer à des gens qui n'avaient fait que les contrarier par leurs intrigues et par leurs vœux ; mais, lorsqu'ils se trouvèrent exploités par les enfants de la révolution, je m identifiai à leurs succès et je me sentis triompher

avec chacun d'eux Je me sentais à leur égard

une espèce de paternité militaire que la plupart de

CCS généraux se sont depuis, avec une aimable franchise, empressés de reconnaître. »

M. de Lalayelte, en 97, avait donc de l'ascendant sur cette génération militaire. « Si Lafayette eût voulu nous croire, disait sous l'Empire le maréchaî Lefebvre, il serait à la place de l'empereur, d Le maréchal en parlait à son aise, et je ne sais pas si la chose eût été aussi facile qu'il paraissait le croire; mais M. de Lafayette n'avait pas ce genre d'ambition. Il est impossible de parler de sa répugnance à cet égard d'une manière plus piquante qu'il ne le fait, et ne croyez pas que ce soit modestie de sa part : il n'y a rien de si fier que la modestie avec laquelle M. de Lafayette avoue qu'il ne se sentait pas d'étoffe à élre grand homme d'État, grand orateur ou grand conquérant. Sa fierté visait plus haut que tout cela, et, pour n'être ni Richelieu, ni Mirabeau, ni Bonaparte, il ne se croyait ni humilié ni abaissé le moins du monde. De quelle nature était donc son ambition et sa vanité? Avant de dire ce que je pense à ce sujet, écoutons d'abord les aveux de M. de Lafayette : « J'observerai, en passant, que les hommes à sentiments ne sont pas toujours si bêtes que le pensent les spéculateurs de fortune Je n'avais pas

besoin d'être averti en 97 de la facilité d'exploiter à mon prolit l'enthousiasme populaire, le dévouement des gardes nationales, les époques du G octobre, de la Fédération du 21 juin, et même du 10 août; mais, au défaut de niaiserie, je n'y mis aucune vertu, parce que j'étais insensible à ce genre d'ambition J'ai su quelquefois saisir, pour le succès de

mes vues, de grandes circonstances, et même les

créer; j'ai souvent produit beaucoup d'effet sur des auditoires tumultueux ou prévenus. Je ne suis pourtant ni homme d'Etat ni orateur, c'est-à-dire /»ro/>re à toutes les combinaisons et à toutes les causes. Je crois môme que si, dans ma jeunesse, j'ai obtenu quelque réputation militaire, il y a telle application de cette dose quelconque de talent qui m'en eût

privé tout à fait * » Ainsi M. de Lafayelte n'avait

ni l'ambition du pouvoir, la plus élevée de toutes les ambitions qui aboutissent aux jouissances matérielles, ni l'ambition d'une renommée oratoire, ni l'ambition militaire. Quelle était donc la sienne?

Pour bien expliquer ma pensée à cet égard, qu'il me soit permis de citer un mot de madame de Lafayette dans les derniers jours de sa maladie. M. de Lafayette causait avec elle sur la religion et se défendait d'être incrédule : «Vous savez, lui disait-il, que je ne suis ni athée ni matérialiste. — Oh ! non, répondit doucement madame de Lafayette; vous êtes fayétiste. » Mot charmant et vrai, qui n'était point un reproche, car personne n'avait plus de foi en M. de Lafayette que sa femme; mais c'était un jugement juste et bienveillant. M. de Lafayette professait le fayétisme de bonne foi, avec dévotion ; car le fayétisme, pour lui, était une sorte de religion dont il se trouvait le représentant et l'apôtre, sans du reste s'effrayer par modestie ni s'éblouir par vanité de la grandeur de la mission. Le fond de cette religion, c'étaient les principes de justice et de liberté qu'il voulait répandre dans le monde, et, de

* Tome IV, p. 360.

plus, c'était lui-même, le tout uni et môle de telle manière qu'à ses yeux les principes et l'homme ne pouvaient plus se séparer. Que lui parlez-vous de rci^ner et de gouverner ? Il a bien plus que cela à faire : il a à convertir les âmes, et, quand l'erreur ou la violence s'oppose à ses eflbrls, quand il ne peut plus être le prêtre de sa religion, il a, si je puis ainsi parler, à en être le dieu, il a à se respecter lui-même et à se maititcnir, en attendant le retour des fidèles. Son ambition est donc d'un genre particulier, car il y a tout un ordre de choses, tout ce qui s'adresse aux sens et à la vanité, qu'elle méprise souverainement. Son ambition est de la nature des ambitions religieuses : ce sont les plus hautes, les plus dédaigneuses, les plus paisibles et qui sont le moins susceptibles d'envie. On peut, aussi bien, consentir de bonne grâce à n'être ni Mirabeau ni Bonaparte, quand on vise à être Mahomet. Non que je veuille dire que M. de Lafayetle visât au rôle de INIahoQiet. M. de Lafayelte avait de l'espril, beaucoup d'esprit ; il comprenait son temps et savait très-bien ce qu'il comportait. Mais l'ambition religieuse, l'ambition de convertir et de dominer les âmes, est de toutes les époques ; seulement elle a plusieurs degrés et ne s'élève pas toujours à la même hauteur. Gela dépend des temps : mais chaque temps a, je le crois, son prophète petit ou grand, son homme, qui croit et qui fait croire en lui ; chaque temps a sa part d'inspirés et de dévots, de Mahomels et de Séides ; et un des caractères particuliers de ces fondateurs de culles, c'est que leur vanité est très-accommodante : comme leurs désirs

258 M. DE LAFAYh'HE.

voiil plus haut que ceux de la plupart des hommes, ils ne se rencontrent avec ceux de personne, et ils paraissent céder tout ce qu'ils dédaignent.

Ce genre d'ambition explique aussi le goût que M. de Lafayette a eu pour Napoléon. Le génie de Napoléon lui plaisait ; il l'admirait sans l'envier. Napoléon n'était pas un concurrent ni un rival pour M. de Lafayette, car il cherchait la gloire sur une autre route. M. de Lafayette croyait môme qu'à cet égard Napoléon se trompait et qu'il visait trop bas : 0 Sans vouloir comparer un naufragé tel que moi, dit M. de Lafayette ^, avec Bonaparte vainqueur de l'Europe et de la France, il y a une telle discordance entre nos genres d'ambition, que j'ai eu, je l'avoue, plus de peine que personne à me persuader qu'il ne reviendrait pas à celle pour laquelle seule j'ai du goût. » Ces paroles sont curieuses : elles montrent comment M. de Lafayette compatissait , si je puis ainsi dire, à l'ambition de Napoléon , comme à une sorte d'erreur ; il le croyait ambitieux, mais il eût voulu qu'il eût l'ambition de quelque chose de mieux. Alors peut-être eût-il craint un rival ; mais, commue Napoléon ne voulait qu'être le maître de la France et de l'Europe, comme il ne prétendait, en quelque sorte, qu'à l'empire de la terre, M. de Lafayette n'avait rien à démêler avec lui. Il l'acceptait comme un héros , il l'acceptait même comme son maître ; mais il se sentait une sorte de pitié pour ce genre de pouvoir matériel et terrestre que Napoléon prenait pour l'autorité et

1 Tome V, p. I7l.

que M. de Lafayette dédaignait tant qu'il s'y soumetlait lui-même, étonné du peu qu'il cédait quand il réservait ses opinions, ses sentiments, sa conscience enfin, et étonné surtout que ce peu parût digne d'envie à une intelligence aussi haute que celle de Napoléon. Pour Napoléon, le pouvoir, c'était d'être obéi ; pour M. de Lafayette, c'était d'être cru.

La discordance entre l'ambition de M. de Lafayette et celle de Napoléon explique l'aisance de M. de Lafayette, et, si je ne me trompe, celte légère et bizarre nuance de supériorité qui perce dans ses entretiens avec Napoléon. Comme M. de Lafayette avait une ambition qu'il croyait de meilleure famille et plus haute que celle de Napoléon, il lui parlait d'égal à égal, et même, dans cette égalité, il mettait du sien. Citons en preuve quelques passages de ces curieux entretiens. Un jour, Napoléon lui parlait de ce qu'il faisait pour le clergé. « Je l'interrompis, raconte M. de Lafayette, pour lui dire en riant : Avouez que cela n'a d'autre objet que de casser la petite fiole (le sacre). — Vous vous moquez de la petite fiole, et moi aussi, répondit-il; mais croyez qu'il nous importe au dehors et au dedans de faire déclarer le pape et tous ces gens-là contre la légitimité des Bourbons... » Bourrienne, dans ses Mémoires, raconte que Bonaparte, parlant de cette conversation avec M. de Lafayette, disait : c Savezvous qu'il s'est servi d'une drôle d'expression, quand il m'a dit que j'avais envie de me faire casser la petite fiole sur la tête!.... Nous verrons, nous verrons ! » Dans un autre entretien, M. de Lafayette réclamait

contre un article du Moniteur qui diffamait quelques personnes honorables. « Que ne se défendent-ils? répliqua Napoléon ; le Moniteur dit moins de sottises qu'un autre, mais il en dit encore beaucoup. » — « Je le priai de nommer le journal où l'on pouvait « repousser une injure officielle ^ : « Eh bien ! dit-il, u dans un livre! n — Je lui demandai quel impri- « meur oserait contredire le gouvernement : il se «jeta dans des récriminations sur l'aristocratie, me «disant que j'étais trop bon, qu'il n'y en avait pas « un seul qui n'eût été charmé de me voir pendre.... « Jamais il ne m'a parlé des aristocrates et des rois (( de l'Europe, sans me témoigner combien il avait été « frappé de leur malveillance envers moi : « Je suis « bien haï, disait-il un jour, et d'autres aussi, par « ces princes et leurs enfants ; mais bah ! tout cela « n'est rien auprès de leur haine pour vous. J'ai été « à portée de le voir ; je n'aurais pas cru que la haine « humaine pût aller si loin. » Et il ajouta : « Com- « ment diable les républicains ont-ils eu la sottise de « croire un instant leur cause séparée de la vôtre I

1 Le 16 janvier 1800, un arrêté des consuls .ivait réduit à treize le nombre des journaux politiques pendant toute la durée de la guerre, avec menace de suppression s'ils inséraient des articles contraires au respect dû au pacte social, à la souveraineté du peuple et à la gloire des armées. Le ministre rie la police devait veiller à ce qu'aucun nouveau journal ne s'établit à Paris ni dans les départements. — Le 27 septembre 1803, parut un nouvel arrêté des consuls portant que, pour assurer la liberté de la presse, aucun libraire ne pourrait vendre un ouvrage avant de l'avoir présenté à une commission de révision, laquelle devait le rendre, s'il n'y avait pas lieu à la censure.

M. DE LAFAYETTE. 2 fil

{( Mais à présent ils vous rendent bien justice, oh ! « oui, une justice complète. » Ce mot fut appuyé « d'un regard très-significatif, que je fus loin de (( déjouer par la manière dont je reçus l'un et l'aulre (( compliment. »

Quand le pouvoir consulaire devint de jour en jour plus despotique, ces entretiens entre Napoléon et M. de Lafayette cessèrent naturellement. Voici un des derniers et des plus curieux. « A l'époque du « traité d'Amiens, dit M. de Lafayette, j'avais fait « une visite à lord Cornwallis, et je venais d'être « invité à dîner avec lui chez Joseph Bonaparte. Na- « poléon me dit en ricanant, la première fois que je « le revis : Je vous avertis que lord Cornwallis pré- « tend que vous n'êtes pas encore corrigé. — De « quoi? repris-je assez vivement : est-ce d'aimer la ((liberté? Qui m'en aurait dégoûté? les exlrava- (( gances et les crimes de la tyrannie terroriste? Je « n'ai pu qu'en haïr davantage tout régime arbi- « traire et m'attacher de plus en plus à mes prin- « cipes. — Voilà pourtant, continua-t-il, ce que « prétend lord Cornwallis. Vous lui avez parlé de « nos affaires, et voilà ce qu'il dit. — Je ne me rap- « pelle rien de précis, répondis-je ; personne n'est « plus loin que moi d'aller chercher un ambassa- « deur anglais pour dénigrer ce qui se passe dans a mon pays ; mais, s'il m'a demandé si j'appelais cela « de la liberté, je lui aurai dit que non, quoique {{plutôt à tout autre qu'à lui. — Bonaparte reprit « d'un air sérieux : Je dois vous dire, général La- « fayette, et je vois avec peine que, par votre ma- « nière de vous exprimer sur les actes du gouverne-

(' ment, vous donnez à ses ennemis le poids de votre « nom. — Que puis-je faire de mieux ? rcpondis-je : ((j'habite la campagne, je vis dans la retraite, j'évite « les occasions de parler; mais, toutes les fois qu'on « viendra me demander si votre régime est con- (( forme à mes idées de liberté, je répondrai que (( non ; car enfin, général, je veux bien être pru- (( dent , mais je ne veux pas ôtre renégat. — a Qu'entendez-vous, dit-il, avec votre régime arbi- « traire ? Le vôtre ne l'était pas, j'en conviens; « mais vous aviez contre vos adversaires la ressource (( des émeutes. Je n'étais encore qu'au parterre, (( lorsque vous étiez sur le théâtre ; mais je regardais

«bien. Oui, pour mettre à la raison ces. , vous

«aviez besoin de faire des émeutes Au reste,

« dit-il en finissant, je vous ai parlé comme chef du «gouvernement, et, en cette qualité, j'ai à me « plaindre de vous ; mais, comme particulier, je dois « être content : car, dans tout ce qui m'est revenu «de vous, j'ai reconnu que, malgré votre sévérité « sur les actes du gouvernement, il y a toujours eu « de votre part de la bienveillance personnelle pour « moi. )) — Il avait raison, continue M. de Lafayette. « Un gouvernement libre, et vous à la tête, lui di- « sais-je souvent, voilà ce qu'il me faut. » En effet, « c'est, de toutes les combinaisons, celle qui m'au- « rait le mieux convenu. »

M. de Lafayette n'était point difficile : ce qu'il lui allait, c'était la liberté, l'ordre et la gloire, tout cela ensemble, nouveau témoignage du genre de son ambition et de son enthousiasme, qui visait à la perfection comme toutes les ambitions et tous les en-

M. DE LAFAYEITE. 26 3

thousiasmes religieux. Seulemcnl M. de Lafayelle, né dans un siècle d'incrédules, cherchait celle perfection sur la terre. Il l'avait mise, pendant quelques jours, dans la constitution de 1791; quand il fut désabusé, il l'eût mise volontiers dans Bonaparte, et il s'élonnait que Bonaparte n'en voulût pas.

En citant quelques-uns des entretiens de M. de Lafayette avec- Napoléon, j'ai eu plusieurs motifs. D'abord j'ai voulu faire voir le ton d'aisance familière que gardait M. de Lafayette, et cela n'étonnera point ceux qui l'ont connu. J'ai voulu aussi montrer comment Napoléon s'y prenait avec lui, et comment ce grand homme, rusé comme un Italien, savait llatter et séduire M. de Laftiyette en lui parlant de la haine que l'aristocratie européenne avait contre lui, haine plus grande encore que contre Napoléon lui-même. C'était là une coquetterie irrésistible, et la meilleur preuve de son pouvoir, c'est que M. de Lafayette ne s'en apercevait pas et n'en dit rien dans ses Mémoires. Un jour Napoléon avait voulu le faire parler de ses campagnes en Amérique : il tentait ainsi sa vanité militaire. M. de Lafayette s'en était aperçu, et il avait répondu avec une modestie pleine d'esprit : « Ce furent les plus grands intérêts de l'univers décidés par des rencontres de patrouilles, » brisant là cet essai de flatterie délicate ; car c'en était une assurément, et des plus exquises, que ce désir que Napoléon semblait avoir d'écouter le récit des campagnes d'Amérique. Ce jour-là donc, M. de Lafayette échappa au tentateur, et même, rendant tentation pour tentation, il parla à Napoléon de l'idée qu'avaient eue quelques membres de la Convention

fédérale de faire ea Amérique une présidence à vie, €l il vit les yeux de son interlocuteur s'animer. Battu cette fois dans son art de tenter les hommes, Napoléon ne se découragea pas, et il parvint enfin à toucher la corde de la vanité de M. de Lafayelte : il vit qu'il était fier surtout de la haine qu'il inspirait aux rois et à l'aristocratie européenne. Dès ce jour, dans tous leurs entretiens, il ne manqua pas de lui parler de cette haine, faisant à M. de Lafayette la politesse de lui céder le premier rang de ce côté, ce que M. de Lafayette rappelle avec une sorte de complaisance qui témoigne de l'adresse de Napoléon. Et, aussi bien, c'est encore un des caractères de l'enthousiasme religieux que de s'enorgueillir autant de ses persécuteurs que de ses prosélytes.

Encore un mot avant de finir. Qu'a voulu être M. de Lafayette? quelle destinée se faisait-il à luimême dans ses espérances et dans ses rêves? Chaque homme, en effet, a l'idée d'un but qu'il veut atteindre ; chaque homme veut être ceci ou cela. Que voulait être M. de Lafayette? Vers 1791, on disait, à la cour, qu'il voulait être un Cromwell. Il n'eût pas voulu être Bonaparte, quoique le rôle soit plus beau. Il y a même ceci de remarquable dans M. de Lafayette, que le pouvoir qu'il tenait des fonctions qu'il remplissait lui plaisait peu et le gênait. 11 adorait l'autorité qu'avaient son nom et sa personne; il répugnait à l'autorité que lui donnait son titre. Il aimait que ce fût M. de Lafayelte qui ordonnât, et non que ce fût le général en chef commandant les gardes nationales du royaume. Il tenait beaucoup à l'adhésion, fort peu à l'obéissance, et son esprit avait

une sorte de répugnance instinclive contre tout pouvoir officiel, même contre le sien. Que voulait-il donc? régner, gouverner, administrer? Non; il voulait influer, persuader, être cru; il voulait enfin, comme il le dit lui-môme dans une lettre à Bolivar, une incomparable individualité au milieu de l'égalité civique. Je ne sais pourquoi je me souviens, en transcrivant ces mots, que le pape s'intitule le serviteur des serviteurs de Dieu, et cela peut se traduire aussi, si je ne me trompe, une incomparable individualité au milieu de l'égalité chrétienne.

L'élude de la vie et du caractère de Washington suit naturellement l'étude de la vie et du caractère de M. de Lafayette. Washington et M. de Lafayette sont deux unies de la même race; seulement l'une, celle de Washington, semble le modèle et l'idéal de l'autre. 11 y avait, dans l'antiquité mythologique, des familles où un frère était dieu et où l'autre frère était homme. Washington et M. de Lafayette sont de la même famille; mais c'est Washington qui est le dieu.

L'héroïsme de Washington ne ressemble pas du tout à riiéroïsme tel que nous l'entendons de nos jours. Il n'y a dans sa conduite ni haut ni bas, car il ne s'élève et ne s'abaisse pas selon qu'il plaît aux événements : il ne dépend que de lui-même, et il sait garder l'équilibre en dépit des secousses de la fortune, a Étranger à toute agitation intérieure, à toute ambition spontanée et superbe, Washington, dit M. Tiiiizot ^ n'allait point au-devant des choses, n'aspirait point à l'admiration des hommes. Cet es-

* Vie Oe Washington,

prit si ferme, ce cœur si haut était profondément calme et modeste. Capable de s'élever au niveau des plus grandes destinées, il eût pu s'ignorer lui-mOme sans en souffrir, et trouver dans la culture de ses terres la satisfaction de ces facultés puissantes qui devaient suffire au commandement des armées et à la fondation d'un gouvernement.

« Mais, quand l'occasion s'offrit, quand la nécessité arriva, sans effort de sa part, sans surprise de la part des autres, le sage planteur fut un grand homme. Il avait, à un degré supérieur, les deux qualités qui, dans la vie active, rendent l'homme capable des grandes choses : // savait croire fermement à sa propre pensée et agir résolument selon ce qu'il pensait, sans en craindre la responsabilité. C'est surtout la faiblesse des convictions qui fait celle des conduites : car l'homme agit bien plus en vertu de ce qu'il pense que par tout autre motif. Dès que la querelle s'éleva, Washington fut convaincu que la cause de son pays était juste, et qu'à une cause si juste, dans un pays déjà si grand, le succès ne pouvait manquer. Pour conquérir l'indépendance par la guerre, il fallut neuf ans; pour fonder le gouvernement par la politique, dix ans. Les obstacles, les revers, les inimitiés, les trahisons, les erreurs et les langueurs publiques, les dégoûts personnels abondèrent, ainsi qu'il arrive, sous les pas de Washington, dans cette longue carrière. Pas un moment sa foi et son espérance ne furent ébranlées. Dans les plus mauvais jours, quand il avait à se défendre de sa propre tristesse, il disait : « Je ne puis pas ne pas espérer que le bon sens du peuple prévaudra à la fin sur ses préjugés.... Je ne

WASHI^GTON. Î7i

saurais penser que la Providence a tant fait pour rien Le grand souverain de l'univers nous a conduits trop longtemps et trop loin sur la route du bonheur et de la gloire pour nous abandonner au milieu. Par notre folie et notre mauvaise conduite, nous pouvons de temps à autre nous égarer ; mais j'ai cette confiance qu'il reste en nous assez de bon sens et de vertu pour que nous rentrions dans le droit chemin avant d'être entièrement perdus. ;>

Washington, dit M. Guizot, savait croire fermement à sa propre pensée. J'ai, à l'égard de ces paroles, un scrupule que j'exprimerai en disant qu'elles me semblent trop de notre temps et de noire pays, et point assez du temps et du pays de Washington. Dans notre temps et dans notre pays, les hommes qui croient fermement à leur propre pensée croient sans doute à la justice de leur cause, et c'est là ce que veut dire M. Guizot; mais, dans cette croyance, l'orgueil humain a la grande part : c'est le moi qui croit en lui-même. La Providence et l'idée de son secours sont sans doute bien pour quelque chose dans cette croyance ; mais c'est pour ainsi dire parce que le moi humain fait au bon Dieu l'honneur de croire qu'il ne peut pas être d'un autre avis. On croit, — et de ce côté l'expression témoigne exactement des sentiments, — on croit plus à sa propre pensée, à sa puissance, à son succès, qu'on ne croit à l'assistance de la Providence. On se glorifie bien plus comme un chef de parti qui dit : J'ai raison et je triompherai, — que comme le martyr qui dit : Dieu est avec moi. Voilà comment, de nos jours, on croit à sa pensée, et comment, au temps et dans le

pays de Washington, on n'y croyait pas : car, dans les belles paroles de Washington qu'a citées M. Guizot, je trouve l'expression d'une foi tranquille et ferme en la justice de la Providence, sans la moindre nuance d'orgueil humain.

Peut-être la critique que je viens de faire est-elle trop subtile. Elle tient à la peur que j'ai de voir altérer, par la moindre empreinte étrangère, le caraclùre de Washington. C'est quelque chose de si beau et qui honore tant l'humanité, qu'un homme qui, sans effort, se trouve de niveau avec toutes les forlunes, dont l'âme grandit à mesure que sa condition s'élève, et grandit naturellement, par l'effet, pour ainsi dire, de son tempérament, sans avoir jamais recours à l'affeclation et au charlatanisme. Songez que c'est ordinairement le contraire qui arrive. On ne voit que des hommes qui tantôt ne savent pas supporter la médiocrité de leur sort, et tantôt ne savent pas s'élever à la hauteur de leur fortune, si bien que l'humanité offre le spectacle des inégalités les plus choquantes : tantôt des âmes qui se croient trop grandes pour la petitesse de leur condition, et tantôt des âmes trop petites, malgré leurs prétentions, pour l'élévation de leur destinée. Ici, rien de pareil. Washington peut rester toute sa vie propriétaire et planteur, et il ne sera ni embarrassé ni souffrant dans sa condition : il aura les vertus et les qualités de son état. La Providence lui donne un empire à gouverner : il le gouverne sans être non plus ni embarrassé, ni surpris, ni ébloui de son sort. Partout il est à son aise, partout il est dans son naturel, parce qu'il a l'heureux privilège d'avoir lou-

jours à lemps et à propos les qualités qui conviennent à sa fortune.

Je ne crois pas que cette faculté d'avoir un grand talent et de ne pas l'employer, sans que pour cela ce talent se perde dans l'inaction, existe pour une autre chose que pour le talent de gouverner les hommes. Le talent littéraire peut bien rester enfoui quelque lemps; mais il tourmente et agite son possesseur. Voyez J. J. Rousseau : il brûle au dedans quand il ne brille pas au deJiors. Il n'en est pas de même, ce me semble, du génie politique; il peut même n'avoir jamais d'emploi au dehors, et son possesseur mourra calme et paisible, n'ayant jamais été un grand homme d'iiitat, sinon dans le sein de sa famille, qui est pour chacun de nous une occasion perpétuelle de gouvernement. Le talent de gouverner, surtout quand il est vrai, ne se développe qu'à l'aide des événements. Ce sont les événements qui le créent, ou plutôt qui le découvrent, comme le choc découvre l'étincelle cachée dans le caillou. M. Uoyer-Collard, parlant sur la tombe de M. Périer, disait, bi je ne me trompe, qu'il y a une partie divine dans le pouvoir. Ce qu'il y a de divin dans le talent de gouverner les hommes, c'est surtout, selon moi, ce qu'il y a d'inattendu dans ses révélations.

Gela ressemble vraiment à une inspiration divine. Un honmie a été longtemps simple colon, simple planteur, et il a conduit ses aflairesavec intelligence; mais rien de plu<. Il a été militaire, et, dans cette profession, il a été brave et patient; mais il n'a pas mon ré ces grandes conceptions stratégiques qui ibi-l, (les le premier jour, lesGondé et les Napoléon.

Un beau jour cependant, après une révolution, cet homme arrive au pouvoir sans l'avoir souhaité i;i demandé, et il se trouve que c'est cet homme qui a, entre tous, le don du commandement. Où a-t-il donc appris à se faire obéir? Ce sont les événements qui ont découvert en Washington le talent de gouverner les hommes. Il y a, sous nos yeux, un plus grand exemple encore peut-être de cette manifestation du génie politique, génie dont la grandeur est surtout dans cette admirable facilité qui fait qu'il eût supporté sans souffrir l'infériorité du second rang, et qu'il s'élève sans peine, et par l'impulsion de sa nature et des événements, au niveau de la plus haute destinée des hommes politiques, celle de pacificateur d'un État troublé par deux révolutions en moins de cinquante ans^.

Et ne croyez pas que le pouvoir que Washington a exercé ait été exempt de soucis et de défauts. Général d'armée, Washington a eu ses contradictions; président, il a eu ses ennemis. Seulement, il arrivait un jour où ses ennemis et ses détracteurs avouaient sa vertu. Ainsi un de ses plus ardents détracteurs, l'Irlandais Conway, étant grièvement blessé et se croyant près demowrir, écrivait à Washington : «Je me sens en état de tenir la plume quelques minutes ; j'en profite pour vous exprimer mon sincère chagrin d'avoir fait, écrit ou dit quoi que ce soit qui ait pu être désagréable à Votre Excellence. Je touche au terme de ma carrière; la justice et la véritc me poussent à déclarer mes derniers sentiments : vous

1 Le roi Louis-Philippe.

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ôtes à mes yeux le grand, 1 excellent homme. Puissiez-vous jouir longtemps de l'amour, de l'estime et de la vénération de ces Ktats dont vous avez soutenu la liberté par vos vertus ! » Cherchez parmi les hommages de la terre : il n'en est certes pas de plus beau et qui consacre plus un homme, que cette estime et cette vénération d'un ennemi mourant.

Ce qui contribua le plus au respect que Washington inspirait à ses concitoyens, c'était l'idée de son désintéressement. La probité est la plus grande force des hommes politiques, parce que, de toutes les supériorités, c'est celle qui choque le moins et qui rassure le plus. On peut comparer, mesurer, contester toutes les autres supériorités; celle-là ne se mesure et ne se compare pas, car elle n'a ni plus ni moins : e'ie est ou elle n'est pas. Aussi, quand les hommes sont las de disputer sur le mérite et les vertus diverses des hommes, c'est à la probité, c'est à celte vertu qu'ils finissent par se rallier, comme à une lumière qui ne peut pas les tromper.

Et cependant la probité elle-même de Washington fut attaquée par l'esprit de parti. Quand Washington, proclamant la neutralité de l'Amérique dans la guerre qui s'allumait entre l'Angleterre et la llévolution française, ratifia le traité conclu par M. Jay avec l'Angleterre, cette ratification, qui contrariait les passions populaires, fut accusée avec fureur, « Dans les réunions publiques et dans les journaux, la colère du parti démocratique dépassa toute mesure. De toutes parts, tous les matins, éclataient contre Washington les adresses de blâme, les lettres anonymes, les invectives, les calomnies, les me-

naces. Il demeura impassible. Seulement il écrivait à Jefierson : « Je ne croyais pas, je n'imaginais pas, jusqu'à ces derniers temps, qu'il fût, je ne dis pas probable, mais possible que, pendant que je me livrais aux plus pénibles efforts pour établir une politique nationale, une politique à nous, et pour préserver le pays des horreurs de la guerre, tous les actes de mon administration seraient torturés, défigurés de la façon à la fois la plus grossière et la plus insidieuse, et en termes si exagérés, si indécents, qu'à peine pourrait-on les appliquer à un Néron, à un malfaiteur notoire, ou même à un filou vulgaire. Mais en voilà bien assez ! J'ai déjà été plus loin que je ne projetais dans l'expression de mes sentiments. » Washington était soutenu contre la calomnie par une conscience pure et par un caractère froid, ce qui rend bien fort; il l'était surtout par l'estime de ses concitoyens; si bien que l'injure semblait avoir peu de prise sur lui. Pourtant celte âme ferme et paisible ressentit T.Uteinte. A la fin de ses jours, selon la profonde et touchante remarque de M. Guizot, « dans cette retraite si noble et si douce, et tant désirée, de Mount-Vernon, ce grand homme si serein avait au fond de l'âme un peu de lassitude et de tristesse, sentiment bien naturel au terme d'une longue vie employée aux affaires des hommes. Le pouvoir est lourd à porter et Ihumanité rude à servir, quand on lutte vertueusement contre ses passions et ses erreurs. Le succès même n'efface point les impressions tristes que le combat a fait naîtra, et la fatigue contractée dans cette arène se prolonge au sein d\i repos. » — « C'est, dit encore M. Guizot,

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c'est un fait grave, dans une société démocratique libre, que l'éloignement des hommes les plus éminents, et des meilleurs entre les plus éminents, pour le maniement des affaires publiques. Washington, Jefferson, Madison ont aspiré ardemment à la retraite, comme si, dans cet état social, la tâche du gouvernement était trop dure pour les hommes capables d'en mesurer l'étendue et qui veulent s'en 'acquitter dignement. » L'histoire de la démocratie athénienne confirme, à cet égard, l'histoire de la démocratie américaine : Thucydide vit, pendant vingt ans, dans un exil qui devient pour lui une retraite; Xénophon exilé se retire à Scillonte et renonce à Athènes. Après eux, le dégoût de la vie d'Athènes et le besoin d'échapper aux tracasseries de la place publique augmentent encore chez les hommes les plus célèbres de l'époque : Iphicrate vit longtemps en Thrace, Gonon meurt à Chypre, Timothée se retire à Lesbos, Chabrias en Egypte, et chacun cherche à l'envi les moyens d'échapper aux orages de V agora.

J'ai parlé du génie politique, et j'ai dit que ce génie avait surtout le mérite de savoir attendre et d'être toujours prêt, sans être jamais impatient. D'où vient donc, à certaines heures, l'ascendant qu'il exerce tout à coup sur les hommes? comment obtient-il le pouvoir? Le pouvoir, selon la belle définition qu'en fait dans ses Mémoires un homme qui sut admirablement l'exercer, Louis XIV, le pouvoir vient d'une sorte de rapport et de proportion entre l'homme et les circonstances du temps. C'est cet accord, en effet, qui augmente le pouvoir héréditaire des rois dans la main des Louis XIV et des Frédéric II; et c'est cet accord aussi qui donne le pouvoir aux Gromwell; aux Napoléon, aux Washington, et, pourquoi hésiterais -je à le dire, aux Louis-Philippe.

Et ce qui prouve combien est juste la délinition de Louis XIV, c'est d'abord que le pouvoir s'exerce sous des formes très-différentes, parce qu'il s'adapte à la différence des temps : CromAvell ne gouverne pas comme Bonaparte ou comme Washington; chacun fait son gouvernement à la mesure de son siècle. De plus, cet accord entre l'homme et le temps, qui est la vraie cause du pouvoir, se dérange peu à peu, parce que les circonstances changent

Ainsi Washington, en commençant, avait pu faire beaucoup de choses qu'il ne pouvait plus faire dix

ans plus tard, tant cette proportion entre les hommes et les choses, qui fait la force et le pouvoir des grands hommes, dure neu et se trouble aisément ! Quand Washington, à la Un de sa seconde présidence, rentra dans la vie privée sans vouloir accepter une troisième candidature, qui n'eût peut-être point été heureuse, il sentait déjà, pour ainsi dire, que son pays lui échappait; il comprenait qu'il n'y avait déjà plus, entre ses idées et celles de l'Amérique, ce rapport intime qui avait fait pendant longtemps son autorité. 11 ne voulut pas se sentir inopportun et faible, ce qui, pour les hommes supérieurs qui ont manié le pouvoir, doit être un chagrin d'autant plus grand qu'il devient pour eux une cause perpétuelle de regrets et de colère. Longtemps Washington et son pays avaient fait route commune, l'homme n'allant pas moins loin que le pays, et le pays n'allant pas plus vite que l'homme ; puis un jour est venu où ils se sont séparés d'abord d'un ou de deux pas à peine; mais, dès ce moment, ils ne se sont plus rejoints, soit que Thommc ait voulu s'arrêter avant le temps, soit que le pays ait commencé à s'égarer.

Essayons de retracer rapidement cette marche parallèle de Washington et de la révolution américaine, depuis le jour où ils se sont, pour ainsi dire, rencontrés, jusqu'au jour où ils se sont quittés : Washington, pour aller mourir à Mount-Vernon, paisible et glorieux, après avoir accompli sa destinée de libérateur et de fondateur; l'Amérique, pour suivre ses destinées de démocratie triomphante.

Washington était gentilhomme, et sa mille était

connue en Angleterre, dans le comté de Durham, depuis le xiii* siècle. Je ne remarque son origine que parce qu'il n'y a pas, dans l'histoire, une seule révolution qui n'ait commencé par un gentilhomme : Mirabeau commence la révolution de 89, Washington fait la révolution de 1774. Ces vieilles races nobles sont habituées depuis si longtemps à faire en Europe tout ce qui est grand, que le jour où commence l'œuvre de leur ruine, c'est encore un des leurs qui se trouve à la tête de l'entreprise.

En 1657, deux fils de Laurence Washington, propriétaires du manoir de Sulgrave, dans le comté de Norlhampton, émigrèrent en Virginie et devinrent des planteurs. George Washington était l'arrièrepelit-fils d'un de ces émigrés, et il semblait, comme ses pères, devoir mener cette vie de propriétaire et de planteur, qui s'éloigne moins qu'on ne pourrait le croire des habitudes de la vie nobiliaire et féodale. A cette vie, qui paraissait l'unique vocation de Washington, tant il s'y plaisait, il plut à la Providence d'ajouter l'éclat de la gloire militaire et politique; mais la vie de grand propriétaire, et, pour me servir d'un vieux mot français qui ne répond plus à rien de nos jours, la vie de seigneur de paroisse fut toujours la vie favorite de Washington. Ne croyons pas, d'ailleurs, que cette vie soit humble ou paresseuse et indigne d'un homme qui se sent quelque chose dans le cœur et dans l'esprit. Elle a de quoi satisfaire la vanité^ et, mieux que cela, la fierté de l'homme : car c'est un continuel exercice du commandement et du pouvoir, d'un pouvoir contenu, il est vrai, dans les limites du domaine; mais là, au

moins, il est absolu. De plus, c'est une vie active et d'une activité qui plaît d'autant plus qu'elle a un but et un avenir, à savoir la fortune et le bien-6tre de la famille. Il ne faut pas, d'ailleurs, nous laisser tromper par le mot de planteur, qui, pour nous, ressemble toujours un peu au nom de fermier et d'agriculteur, nom que jusqu'ici nous honorons, surtout dans les livres. Le planteur américain n'a aucune des allures que nous protons à nos agriculteurs. Voici comment M. Sparkes décrit la vie de AYashinglon à Mount-Vernon : « Il pratiquait, à Mouat-Vernon, d'une manière largo et généreuse, celle hospitalité qui a toujours distingué les planleurs du Midi. Quand il était chez lui, il ne se passait guère de jours sans qu'il reçût des amis ou des étrangers. Les noms de ces visiteurs sont souvent menlionnés dans ses journaux : on y voit figurer les gouverneurs de la Virginie et du Maryland... Son principal divertissement était la chasse. Dans la saison, il lui arrivait assez souvent de sorlir deux ou trois fois par semaine avec des chevaux, des chiens et des cors, pour chasser le renard. » Celte chasse au renard avec chevaux, chiens et fanfares, n'est guère d'un agriculteur tel que nous renlendf)ns : cela sent le seigneur ; et ici nous ne nous trouvons guère moins désappointés dans l'idée que nous nous faisions du planteur, que M. de Chateaubriand dans l'idée qu'il se faisait du président de la répr.])lique américaine, quand il visita Washington h IMiiladelphie, en 1791. « Lorsque j'arrivai à Philadelphie, « dit M. de Chùteaubriand dans son curieux voyage «d'Amérique, le général Washington n'y était pas,

(( Je fus obligé de l'attendre une quinzaine de jours. «Il revint. Je le vis passer dans une voiture qu'em- (( portaient avec rapidité quatre chevaux fringants, « conduits à grandes guides. Washington, d'après «mes idées d'alors, était nécessairement un Gin- « cinnatus. Gincinnatus en carrosse dérangeait «un peu ma république de l'an de Rome 5Î96. Le « dictateur Washington pouvait-il être autre chose « qu'un rustre piquant ses bœufs de l'aiguiJlon et « tenant le manche de sa charrue ? Mais, quand «j'allai porter ma lettre de recommandation à ce « grand homme, je retrouvai la simplicité du vieux « Romain. »

Et voilà la vraie et grande simplicité : c'est celle du cœur. La vraie simplicité ne porte pas de sabots, quand elle est d'une famille habituée à porter des souliers : elle prend doucement le niveau de sa condition sociale, sans vouloir le dépasser ni d'en haut ni d'en bas.

Il y a, dans le planteur américain, et il y avait, dans Washington, beaucoup du gentilhomme européen. Seulement le gentilhomme, en venant en Amérique, a pris les habitudes qui convenaient au pays nouveau qu'il habitait et à la vie qu'il avait choisie. Ainsi Washington expédiait lui-même son tabac au marché de Londres, faisait les chargements en son nom, et les plaçait sur des vaisseaux qui remontaient la rivière du Potomac jusqu'à Mount-Yernon. Ainsi, dans sa jeunesse, il avait pris la profession d'arpenteur et l'avait pratiquée avec beaucoup de soir et de succès. Ce mot d'arpenteur est encore un mot qui nous trompe.

Chez nous, l'arpenteur est une espèce d'ingénieur subalterne dont l'art est borné à quelques opérations presque mécaniques. En Amérique, l'arpenteur joue un rôle plus important : c'est lui qui sert, pour ainsi dire, d'introducteur à la civilisation dans les plaines et dans les forOts désertes; c'est lui qui fait les explorations et les découvertes qui précèdent les émigrations; il reconnaît que là les eaux sont bonnes et abondantes, qu'ici la terre est grasse et fertile ; sur ses traces les colons s'avancent. C'est l'arpenteur aussi qui ftiit les parts et qui marque les bornes de ces champs encore incultes; c'est lui qui installe, pour ainsi dire, la propriété dans le désert. Dans cette guerre que les Américains livrent, depuis plus de deux cents ans, à la nature barbare et inculte, dans cet envahissement perpétuel des solitudes américaines, l'arpenteur est à l'avant-garde de l'armée ; c'est lui qui la conduit et la dirige. Jamais métier ne fut donc mieux approprié à la condition de l'Amérique naissante. Ajoutez que ce qui, en Amérique, relève encore ce métier, c'est qu'il est mêlé de périls et d'aventures. L'arpenteur européen risque tout au plus de recevoir la pluie en prenant ses mesures; l'arpenteur américain a à traverser des rivières coulant dans des solitudes immenses, à pénétrer dans des forêts à peine sillonnées de quelques sentiers indiens, à défendre sa vie contre les sauvages, contre les bètes féroces, à supporter la faim et la fatigue. Comme il est le premier qui aborde le désert et qui le voie h\ce à face, il fiiut qu'il en brave les dangers et les horreurs. Ce n'est pas un géomètre de cabinet ou de boutique : c'est un hardi voyageur dont les expéditions semblent

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tenir de la guerre et qui sont, pour la guerre ellemême, un excellent apprentissage. Le général AVashington, plus tard, profila beaucoup des courses de Tarpenteur.

Une plantation américaine n'est pas seulement iin commandement : c'est aussi une administration. Or, Washington avait, au plus haut degré, l'esprit d'ordre et d'exactitude nécessaire à l'administrateur; personne ne tenait plus régulièrement ses comptes et ses écritures. « Il était si exact, dit son historien, que, pendant plusieurs années, il transcrivait lui-nièiue, dans des livres préparés à cet effet, les longues lettres d'ordres d'achats d'objets divers qu'il avait envoyées à Londres, et les copies des reçus multipliés des marchands et des artisans qui avaient fourni les marchandises qu'il avait demandées à ses agents. » Et môme, quand il fut général en chef de l'armée américaine, « au milieu des scènes les plus agitées de la guerre, il entretenait avec son homme d'affaires une correspondance suivie, entrant dans les plus petits détails, donnant des instructions minutieuses et exigeant en retour des rapports fréquents et complets sur la culture de ses terres, leur produit, l'état des ouvriers et toutes les opérations qui se faisaient chez lui. ))

J'ai cherché à expliquer le caractère de Washington et comment ce caractère s'accordait avec les mœurs et les idées de son temps et de son pays. Quelles sont maintenant les circonstances qui ont montré Washington à l'Amérique ? C'est là encore, en effet, un des mystères du pouvoir et de la grandeur. Il y a, dans un pays, deux ou trois hommes qui ont ce

qu'il faut pour exercer le pouvoir ; mais les événements leur manquent, leur force est cachée et stérile, jusqu'au jour où un événement éclate, qui donne à cette force l'emploi qu'elle demandait. Dès ce moment, c'en est fait : le feu a rencontré la poudre ; un nouveau pouvoir, une nouvelle grandeur est révélée au monde, qui se demande ébahi comment cela s'est fait.

Cette élude de la destinée de Washington n'est pas moins curieuse que celle de son caractère.

Ce fut la guerre du Canada, en 1753, qui montra Washington à l'Amérique ; c'est dans cette guerre qu'il fit ses premières armes contre les Français.

Il est difficile de n'être pas ému d'un sentiment de vanité nationale en rencontrant, dans l'histoire de Washington, les souvenirs de ce vaste enapire que nous avions au Canada, qui nous avait coûté si peu à fonder, et qui, laissé presque à ses propres ressources, lutta longtemps et avec gloire contre l'Angleterre. On dit que nous n'avons pas le génie de la colonisation. Nous n'avons pas, cela est vrai, la persévérance et l'opiniâtreté : nous nous enthousiasmons pour une contrée et pour une entreprise, et bientôt nous nous en dégoûtons. Nous ne savons pas non plus, et môme nous ne voulons point concevoir un vaste plan d'extermination contre les habitants d'un pays, et l'accomplir sans être arrêtés ni par les échecs, ni par les obstacles, ni par les scrupules de la conscience. Il nous manque donc, pour coloniser, certaines qualités et certains défauts. Cependant, chose singulière, personne ne prend plus vite et plus facilement que nous les mœurs et les habitudes d'un pays nouveau. Nous sommes un peu vains ; mais nous ne sommes ni intolérants ni obstinés. Nous avons une facilité de caractère et d'esprit, un don de communication qui fait que les peuples étrangers viennent à nous sans trop d'ef-

forls, car nous faisons gracieusement la moitié du chemin. Ces qualités de notre caractère s'étaient surtout montrées au Canada. Les sauvages nous aimaient, parce que beaucoup d'entre les colons avaient pris ce qui, dans les mœurs sauvages, s'accordait avec les penchants du caractère français, le goût des aventures et des expéditions, l'activité et l'ardeur pendant la guerre, l'indolence pendant la paix, plutôt le plaisir à certains moments que le bien-être de tous les jours, plutôt le goût de la dépense que le goût de la possession, plutôt la vie nomade enfin que la vie agricole. Il y avait des officiers, dit-on, qui s'étaient fait adopter par ces nations sauvages ; il y avait surtout des missionnaires qui, employant au succès de la foi chrétienne les (jualités de l'esprit français, vivaient au milieu de ces nations, dont ils avaient appris la langue, et y jouissaient d'un grand crédit. 11 s'établissait peu à peu, entre les Français et les Indiens, une communauté de mœurs et d'idées où chaque peuple mettait du sien. Encore trente ans peut-être, et il y aurait eu, dans le nord de l'Amérique et sur les bords des grands lacs, une nation nouvelle moitié indienne et moitié française. Ce n'est pas là ce qu'on appelle coloniser comme l'entendent les modernes, qui ne savent que substituer violemment une race à une autre, ainsi que l'ont fait les Américains du nord ; mais le peuple qui a reçu de la Providence ce don d'associer et de fondre ensemble des races diverses n'a certes rien à envier aux autres peuples.

Vers 1753, quand éclata la guerre du Canada, la France américaine avait conçu un plan hardi et

vaste : c'était d'unir ensemble, à travers la région des lacs, la Louisiane et le Canada, son empire du Mississipi et son empire du Saint-Laurent. On sait que ces deux fleuves, dont l'un coule au midi et va SL^ jeter dans le golfe du Mexique, l'autre coule au nord et va se jeter dans le golfe Saint-Laurent, c'està-dire dans l'océan Atlantique, laissent entre eux un vaste demi-cercle. Dans ce demi-cercle, la chaîne des monts Alléghanis, qui court du nord au midi, décrit un autre demi-cercle plus petit. Il s'agissait, pour la France américaine, d'enfermer les colonies anglaises dans ce demi-cercle restreint et de leur laisser seulement le versant oriental des monts Alléghanis, tandis qu'elle-même s'étendrait à son aise dans les vallées du Saint-Laurent et du Mississipi. Pour accomplir ce plan, la France, s'aidant de son influence sur les Indiens, avait construit une ligne de forts sur le lac Ontario, sur le lac Érié et vers les sources de l'Ohio, un des affluents du Mississipi. Cette ligne de forts liait ses deux établissements du Canada et de la Louisiane, et emprisonnait les colonies anglaises dans les monts Alléghanis. L'Angleterre voulut rompre cette barrière gênante ; elle prétendait, d'ailleurs, avoir des droits sur la vallée de 1 Ohio, que les Français revendiquaient aussi et qui n'appartenait ni à la France ni à l'Angleterre, mais aux Indiens. Les Indiens avaient pour eux la justice ; ils réclamaient pour eux la terre de leurs aïeux; ils demandaient aux officiers anglais, envoyés pour examiner les forts que les Français avaient bâtis dans la vallée de l'Ohio, ils leur demandaient, avec une naïveté éloquente, où se trouvaient les

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terres des Indiens, les Français réclamant tout le pays d'un côté de l'Ohio, et les Anglais celui qui était situé de l'autre côté. Ils disaient aux commandants français des forts bâtis sur le territoire contesté : « Pères, venir et bâtir sur nos terres, et vous en emparer de force, c'est à quoi nous ne pouvons nous soumettre. Pères, les Anglais sont blancs et vous aussi ; nous vivons dans un pays intermédiaire : c'est pourquoi le pays ne vous appartient ni aux uns ni aux autres. Le grand Être, là haut, l'a destiné à devenir pour nous un lieu de résidence. Ainsi, Pères, je vous demande que vous vous retiriez, comme l'ont fait nos pères les Anglais. » Malgré cette noble et pittoresque harangue, les peines français ne se retirèrent pas plus que les pèj^es anglais, et la guerre seule décida à qui des deux peuples usurpateurs resterait le versant occidental des Alléghanis. La guerre de 1753 finit par le triomphe de l'Angleterre. La paix de 1763 ôta à la France le Canada, et bientôt, comme si le gouvernement français avait hâte de se débarrasser de tout ce qu'il possédait en Amérique, il céda, en 1764, à l'Espagne la Louisiane, et renonça, en moins d'un an, à l'empire du Mississipi et du Saint-Laurent. Quelque faible qu'ait été le gouvernement de Louis XV, il est impossible de croire que ce soit la faiblesse seule qui ait dicté cet abandon successif de nos établissements américains. L'esprit de système s'en mêla : il érigea hardiment en principe que la France ne devait pas avoir de colonies, et qu'il n'y avait de bonnes possessions pour elles que les possessions continentales. On fit une théorie qui nous coûta la Louisiane, pour

masquer la lâcheté qui nous avait coûté le Canada.

La paix de 1763 semblait avoir consolidé la puissance de l'Angleterre en Amérique, et cependant c'est de cette paix que datent sa chute et l'indépendance des États-Unis. Épuisée par les dépenses de la guerre, l'Angleterre voulut faire payer à ses colonies une partie de ses dettes. Peut-être était-ce juste; mais il fallait faire consentir les colonies à cet acte de justice. Le parlement anglais trouva qu'il était plus noble de les y forcer. Les colonies résistèrent. Pendant dix ans, ells défendirent leurs droits par des pétitions et des remontrances; au bout de dix ans, en 1774, elles les défendirent par les armes.

Quand on lit l'histoire de Washington, on voit que, si les actes du parlement anglais, en 1764, furent l'occasion de cette querelle qui, pendant dix ans, fut un procès avant d'être une révolution, les sentiments que l'Angleterre et l'Amérique apportaient dans la lutte dataient de plus loin ; et ce n'est pas, certes, un des moindres intérêts de cette guerre de 1753, que de voir la rupture prochaine de l'Amérique avec l'Angleterre se préparer au sein même de cette armée anglo-américaine qui marche contre la France du Canada et de la Louisiane. Ce qui ajoute à cet intérêt, c'est que, dans cette guerre, à côté de la révolutioi^ qu'on voit poindre de loin, apparaît Washington, le chef de cette révolution. L'événement germe et grossit, l'homme naît et grandit ; tout concourt, tout marche au but. Spectacle instructif que cette préparation parallèle des choses et des hommes ! Curieuse étude que celle des opéra-

lions à l'aide desqiielles se fait la destinée de peuples et des individus!

La part que prit Washington à la guerre de 1753 n'a été ni bien grande ni bien glorieuse, car il a figuré plutôt dans les défaites que dans les victoires de l'armée anglaise; mais ces défaites mômes et le tourage qu'il y montra le servirent mieux auprès des Américains que des victoires remportées sous les ordres des généraux anglais. Ainsi il est forcé de livrer aux Français le fort de Nécessité, bùti vers les source de l'Ohio ; ainsi il est battu avec le général Braddock à la bataille de Monongahela. Ces échecs ne font rien à sa réputation. Il y a plus : sa popularité s'accroît en Amérique à l'aide de ces défaites mômes. Quelques mots expliqueront cette bizarrerie de la renommée, qui ordinairement n'aime pas les battus.

Il y avait, entre les troupes des colonies et les troupes de la métropole, une jalousie profonde. La rivalité était vive, surtout entre les officiers. Fiers d'avoir un brevet du roi, les officiers anglais méprisaient fort les officiers de la milice coloniale. Loin de chercher à calmer ces haines dangereuses, le gouvernement anglais semblait tout faire pour les entretenir. Ainsi les officiers et les soldats coloniaux avaient une solde moindre que les officiers et les soldats anglais. Cette inégalité blessait les colons. Il y eut même un moment où la solde coloniale fut tellement restreinte que les officiers menacèrent de quitter l'armée. AVashingion, alors colonel, chercha à apaiser les ofliciers de son régiment, et il écrivait, à ce sujet, au gouverneur de la Virginie : « J'ai ré-

fléchi aux pernicieux résultats qu'amènerait une scission^ et je suis trop attache aux intérêts de mon pays pour souffrir qu'une semblable résolution vienne à se développer et à mûrir. » Ainsi, dès 17o4-, l'armée coloniale menaçait de se séparer de l'Angleterre.

En môme temps qu'il cherchait à retenir les officiers coloniaux sous les drapeaux, il réclamait vivement l'égalité de traitement entre eux et les officiers anglais. Ce n'est pas la modicité de la solde qui l'afflige, c'est l'inégalité qui l'indigne : a Car, pour ma part, dit-il, il m'est presque indifférent de sc.^rvir pour une solde complète ou comme volontaire. »

L'armée anglaise ne plaisant guère aux colons, la guerre qui amenait cette armée ne leur plaisait pas davantage, et les assemblées coloniales se souciaient peu de voter de l'argent pour conquérir le Canada. Le gouverneur de la Virginie, Dinwiddie, s'irritait de cet esprit d'opposition. « Je suis fâché, écrivait-il au comte Holdernesse en Angleterre, de trouver aux membres de l'assemblée des sentiments républicains. Ils n'agissent pas selon la bonne voie constitutionnelle; ils font, sur la prérogative royale, des empiétements auxquels les anciens gouverneurs ne se sont que trop soumis. »

Tels étaient, en 1754, les sentiments de l'armée et de la nation anglo-américaine. Ces sentiments, qui préparaient la révolution de 1774-, expliquent comment les Anglo-Américains n'étaient pas trèsfûchés, en 4755, de voir ces officiers anglais, si fiers de leurs brevets du roi, battus à la bataille de la Monongahela par deux cents Français et six cents

sauvages. Les milices de la Virginie avaient, il est vrai, partagé la dofiiite ; mais elles s'étaient bien battues, et Washington, qui les commandait, avait montré beaucoup de courage et d'habileté. Avant la bataille, il avait donné au général Braddock quelques avis que Braddock avait dédaignés. Ainsi les Anglais avaient été battus pour n'avoir pas suivi les conseils d'un officier colonial ; ainsi pendant la bataille, ils avaient fui lâchement, tandis que les soldats coloniaux avaient seuls résisté à l'ennemi. Les Anglo-Américains trouvaient donc, dans la défaite de Braddock, les deux choses qui plaisent le plus au cœur humain, l'humiliation de leur prochain et leur propre gloire. Washington, devenu le représentant involontaire des sentiments de jalousie qui fermentaient dans le cœur des Anglo- Américains, fut mille fois plus populaire après sa défaite, qu'il ne l'eût été après une victoire dont les Anglais auraient orgueilleusement revendiqué tout l'honneur. Ses vertus avaient, sans le savoir, rencontre les mauvais sentiments de la foule. Son succès fut immense ; il fut loué dans la chaire évangélique : un prédicateur, après avoir fait l'éloge du courage et du zèle qu'avaient montrés les troupes de la Virginie, ajouta: « Je puis indiquer au public, comme un exemple remarquable de ce que j'avance, cet héroïque jeune homme, le colonel W'ashington, qui, je Tespère, a été préservé jusqu'ici, d'une manière signalée, par la Providence, pour rendre quelque service important à son pays. «Il fut loué dans l'assemblée coloniale de la Virginie, qui « accorda 300 livres sterling au colonel '^Vashington, et des sommes proportion-

nelle aux officiers et aux simples soldats, pour Imr belle conduite et pour leurs pertes à la bataille de Monongahela. » Pour qui sait comprendre le style parlementaire, la belle conduite des troupes coloniales signifiait la fuite honteuse des troupes anglaises. Ce \ote déclarait que, s'ils avaient été seuls, les Américains auraient été vainqueurs, et que c'étaient les officiers à brevet, moitié plus payés et moitié moins • courageux, qui avaient perdu la bataille.

Après 1759, après la prise du fort Duquesne, qui était le principal établissement des Français sur l'Ohio, Washington quitta le service militaire et fut élu membre de l'assemblée coloniale. « A son entrée dans la chambre, un vote de l'assemblée chargea l'orateur, M. Robinson, d'adresser des remercîments au colonel Washington, de la part de la colonie, pour les bons services militaires qu'il avait rendus à son pays. M. Robinson s'acquitta de cette mission avec beaucoup de dignité, mais en employant des expressions si vives et si fortes qu'il jeta Washington dans la plus grande confusion. Il se leva pour exprimer sa reconnaissance de l'honneur qu'on lui faisait ; mais il était si confus et si troublé qu'il ne put prononcer distinctement une seule syllabe. 11 rougit, bégaya et trembla pendant une seconde. Alors l'orateur venant adroitement à son secours : « Asseyez vous, monsieur Washington, lui dit-il ; votre modestie égale votre valeur, et cela achève et surpasse l'éloge que j'ai fait de vous. »

Washington, comme on le voit, n'était pas grand orateur, et ce ne fut point par la parole qu'il obtint une grande influence dans l'assemblée : ce fut par

son caractère. Aussi, au moment de la révolution de 1774, comme on demandait à un membre du congrès, Patrick Henry, quel était le plus grand homme du congrès, il répondit : « Si vous parlez d'éloquence, M. Rutledge, de la Caroline du Sud, est de beaucoup le plus grand orateur ; mais, si vous parlez de jugement solide et de profonde connaissance des choses, le colonel Washington est incontestablement le plus grand homme sous ce rapport. »

Ainsi, dans Washington, rien de brillant, rien d'extraordinaire, rien qui frappe, au premier coup d'œil, l'imagination humaine. Il n'a pas même l'éloquence, qui souvent est le son et l'accent d'une grande ûme, et qui parfois aussi n'est que le bruit d'une tète ardente et vive. 11 semble qu'aucune de ses qualités ne soit tournée en dehors et que jamais homme n'ait eu si peu de relief: tout est en dedans, tout est intérieur, et cependant il attire et il retient les âmes. Il paraît n'avoir sur les hommes aucune des prises ordinaires, puisqu'il n'a pas même l'attrait de la parole ; et cependant les hommes s'attachent à lui. Il sert de centre, et, quand il a siégé pendant quelque temps dans une assemblée, on se le montre du doigt, non quand il faut parler, mais quand il faut voter et agir ; on se le montre comme un guide et comme un chef, tant se fait sentir cette force intime qui fait le caractère ! tant, malgré le double et triple manteau dont sa modestie s'enveloppe, s'exhale de son âme je ne sais quel parfum de fermeté et de confiance qui, au fort du danger, ranime tous les courages 1 Dans les assemblées qui

siègent au moment des révolutions, il faiil sans doute qu'il y ait une parole ardente et passionnée ; mais il faut aussi qu'il y ait une action ferme et décidée : comme dans les armées au jour du combat, il faut la trompette qui résonne; mais il faut aussi l'épée qui frappe. C'est la gloire de l'Amérique d'avoir su reconnaître et discerner Washington, malgré le peu de peine qu'il se donnait pour paraître. D'autres peuples s'y fussent trompés peut-être, et, dans ce héros de la raison et du bon sens, n'eussent pas connu l'homme qui devait accomplir leur délivrance : ils eussent demandé l'éclat de l'enthousiasme à qui n'avait que la force de la conviction.

Tel qu'il était, calme, modéré, impartial, ^Yashington n'hésita point à embrasser avec ardeur la cause de la révolution américaine. Il était persuadé que le parlement anglais n'avait pas le droit d'imposer des taxes aux colons, et, quand un homme comme Washington est persuadé, il est tout prêt à agir. Sa conscience, qui cherchait toujours à se mettre en règle, s'était tracé d'avance pour ellemême un plan de résistance, et ce fut ce plan que l'Amérique sembla suivre, tant en ce moment il y avait de rapport et d'harmonie entre les sentiments de Washington et ceux de l'Amérique ! D'abord réclamer et se plaindre, demander justice ; si le parlement anglais persistait, annuler les taxes en se privant des denrées sur lesquelles les taxes étaient mises ; si l'Angleterre allait plus loin, aller plus loin aussi à son tour ; et, si on traitait les colons de révoltés, prendre rAngleteri: au mot et proclamer hardi-

ment l'indépendance. Washington et l'Amérique mirent dix ans, de I76i à 1774, à passer par ces divers degrés de la résistance. Au bout de dix ans, n'ayant plus h choisir, grâce à l'imprudente opiniâtreté de l'Angleterre, qu'entre une avilissante soumission et une résistance pleine de périls, ils n'hésitèrent pas : ils prirent les armes. Et ne croyez pas que ce fut une résolution soudaine, un mouvement inattendu de colère et d'enthousiasme : non. Il y avait longtemijs que Washington et l'Amérique y pensaient ; seulement ils réservaient cette grande résolution comme une dernière et suprême ressource. Voici ce que Washington écrivait en 1709, cinq ans avant la guerre, à un de ses amis : u Scion moi, et je déclare mon avis hautement, personne ne doit hésiter à prendre les armes pour défendre des droits aussi saints que les nôtres; cependant qu'il me soit permis d'ajouter que les armes doivent être la dernière ressource, le dernier ressort. »

Une fois la guerre décidée, ^^'ashi^gl()Il fut nommé par le congrès, à l'unanimité, général en chef de l'armée américaine. Etant rentré dans l'assemblée qu'il avait quittée pendant le scrutin, le président lui donna officiellement connaissance de sa nomination. Il se leva alors, et, déclarant qu'il acceptait, il exprima ses reniercîments de l'honneur que lui faisait le congrès, et l'inquiétude qu'il avait que son expérience et ses talents militaires ne répondissent pas à l'importance de la charge qu'on lui conllait, et il ajouta : « Je prie chaque membre de cette assemblée ici présent de se rappeler (pie je déclare aujourd'hui, avec la plus grande sincérité, que

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je ne me crois pas à la hauteur du commandement dont je suis honoré. » Avant l'élection, on avait voté une allocation de 500 dollars par mois pour la solde et les dépenses du général. Il dit à ce sujet : «Je demande la permission d'assurer au congrès que, comme aucune compensation pécuniaire n'aurait pu m'engager à accepter ce poste difficile aux dépens de mon repos et de mon bonheur domestique , je ne veux en tirer aucun profit. Je tiendrai un compte exact de mes dépenses ; je ne doute pas qu'on ne les acquitte, et c'est tout ce que je désire. ))

. Ce regret donné à son repos et à son bonheur domestique n'était point une vaine simagrée. « Un mois passé près de vous, chez nous, écrivait-il à sa femme le lendemain de sa nomination, me donnerait cent fois plus de bonheur que sept fois sept ans de commandement ; mais, puisque la destinée m'entraîne, j'espère que mes efforts amèneront d'heureux résultats pour le pays Ma position était telle que je

ne pouvais refuser cet honneur sans me perdre de réputation ; c'est un chagrin auquel vous auriez été aussi sensible que moi-même. » D'ailleurs, en acceptant le commandement, Washington ne se faisait aucune illusion sur les fatigues et les dangers de ces fonctions ; il savait et sentait mieux que personne quel est le sacrifice qu'il allait faire ; il savait que, dès ce moment, il était mort à la vie privée et aux douceurs de la famille. Aussi, en homme qui no craint pas l'idée de son sacrifice, il fit son testament, mit ordre à ses affaires, et, libre de tout soin domestique, calme, froid et animé seulement par l'hon-

neur, ayant, selon son usage, prévu tout ce qu'il pouvait prévoir, et réglé tout ce qu'il pouvait régler, il entra d'un pas ferme dans la carrière nouvelle qui s'ouvrait devant lui.

Washington fut général en chef de V.U h r783. Pendant ces neuf années, il nt la guerre avec habileté avec courage, avec une fermeté surtout qm ne se làiTsait point abattre par les revers. Pendant ces Teu nnées, cependant, il n'a gagné aucune de ces balail es qui donnent en un jour une glo.re .mmortel e y a plus : ce n'est pas Washington qm, dans a guerre d'Amérique, a remporté les avantages les nlus décisifs. En rm, un pamphlet publie dans le fnurnal du Mwylond sous le litre de QaesHons, disait " parlant de Washington : .,Pense-t-oa que ce sot réellement un grand homme? sont-ce les arnée° commandées par Gates et Arnold et le détachement envoyé dans le nord sous les ordres de Stark, ou Wen l'armée que commande le général Washington en Pensylvanie, qui ont donné une tournure dedsive au sort de la guerre? » Le pamphlet avait raison-, ce n'est point Washington quia par ^sexlu« décidé du sort de la guerre. Aussi bien Wa h- £ o; lui-même n'avait pas de prétentions au i re I^Tand capitaine, et, quand il se plaignait de 1 in- ,,i e des 'laques jalouses auxquelles . était parlo exposé, il ne manquait pas de rappeler que ja- ;°1 ' il n; s'était arrogé la réputation d'un genia mil^nire et d'un officier expérimente. » "iÏÏ dolc fait Washington pendant neuf années

de commandement ? qii'a-t-il fait qui ait mérité d'immortaliser son nom? Il a fait quelque chose déplus difficile et de plus rare, selon moi, que de gaj^ner des batailles ; il a fait l'œuvre la plus grande qu'il soit donné à l'homme de faire ici-bas : il a fait un gouvernement.

11 y a des mots qui, à force d'être dits et répétés, semblent perdre leur grand et véritable sens. Le mot de gouvernement est de ce nombre. Comme on parle sans cesse de gouvernement, on croit que la fondation d'un gouvernement est chose facile. Selon les uns, fonder un gouvernement, c'est créer une admiuibualion. Or, quoi de plus simple que de créer une administration? On donne des places à ses amis, on a des bureaux et des cartons, on fait quelques règlements. Voilà, selon les uns, ce que c'est que de fonder un gouvernement. Selon les autres, gens qui se donnent pour plus profonds, fonder un gouvernement, c'est faire une constitution. Or, quoi de plus simple encore que de faire une constitution? M. de Tracy racontait fort spirituellement un jour, h la tribune, qu'en 1792 quelqu'un écrivait h un de ses amis : «Je suis chargé de rédiger un projet de constitution ; envoyez-moi les lois de Numa et de Lycurgue. » Kt l'homme de M. de Tracy faisait sa constitution, réglant et organisant, selon sa fantaisie, assemblées, élections, tribunaux, etc., et croyant de bonne foi fonder un gouvernement.

Les gouvernements ne se font pas de cette façon

expéditive et vulgaire. Entre les habitants du même

territoire et du même climat, il y a des intérêts et

des sentiments communs. Gouverner, cesl grouper

ensemble ces intérêts et ces sentiments, c'est en faire un faisceau et un corps ; gouverner, c'est unir; et l'art des hommes qui ont su fonder un gouvernement a été de discerner ces sentiments capables d'union et capables de devenir un principe de gouvernement, de les encourager, de les fortifier, de faire enfin prévaloir les causes de cohésion sur les causes de division et de morcellement. Tel a été, pendant neuf ans, le grand art de Washington. Pour bien comprendre ce qu'il a fait, il faut donc étudier, dans sa vie et dans sa correspondance, les causes de cohésion et les principes de gouvernement qui existaient, à cette époque, dans les colonies anglaises de l'Amérique ; mais il faut surtout étudier les causes de division et les principes de morcellement qui existaient aussi entre ces diverses colonies ; et, quand on a fait cette étude, on s'étonne que Washington, avec de pareils éléments, ait pu faire un gouvernement ; on s'étonne que ce gouvernement ait pu, quoiqu'en s'affaiblissant chaque jour, il est vrai, durer encore jusqu'à notre époque.

Un des intérêts de cette étude, c'est aussi d'observer comment les causes de démembrement qui travaillent en ce moment les États-Unis, remontent jusqu'à la guerre de l'indépendance. En lisant la vie de Washington, on comprend la destinée sociale et politique de l'Amérique ; on comprend surtout que le gouvernement fédéral n'est qu'un gouvernement de transition, un accident né de la guerre et qui lui a survécu, grâce à Washington, mais qui doit s'effacer et disparaître peu à peu.

Quand nous voyons en Amérique une assemblée

SOUS le titre de congrès, nous croyons, trompés surfout par nos idées françaises, par notre goût et notre habitude d'unité, nous croyons qu'il y a là un gouvernement et un peuple. C'est une erreur. Le congrès américain, chose singulière, décidait hardiment les grandes choses, et il n'osait pas décider les petites : il ne craignait pas de faire le souverain, il hésitait à faire l'administrateur. Ainsi, il déclarait la guerre à l'Angleterre, il faisait alliance avec la France, il envoyait des ambassadeurs, il émettait du papiermonnaie, il empruntait au nom de l'Etat, il conférait au général en chef un pouvoir presque dictatorial, il exerçait enfin les droits les plus importants de la souveraineté ; et ce même congrès, quand il s'agissait de faire des recrues, d'établir des taxes, d'habiller et de nourrir les soldats qui étaient nus et affamés, de donner un ordre à un gouverneur, ce môme congrès avait des scrupules et des hésitations infinies : il n'ordonnait plus, il avertissait, il exhortait, il recommandait. D'où vient cette contradiction ? comment le congrès était-il à la fois si faible et si puissant? Tout s'explique d'un mot. Le congrès s'empara aisément des droits de souveraineté que le gouvernement anglais exerçait dans les colonies, et personne ne songea, en Amérique, à lui contester ces droits, parce que personne ne les exerçait. Mais il ne put pas de même s'emparer des droits administratifs que la métropole avait laissés à ses colonies, parce que l'Amérique était habituée à l'exercice de ces droits. Le pouvoir que le congrès prenait au roi d'Angleterre était de bonne prise, car personne ne s'en trouvait dépouillé : mais il ne pouvait pas toucher au pouvoir

...avaient les assemblées coloniale, parc, que ce pouvoir avait des possesseurs en Amérique, ^°ï ~itt";;'est-ce qu'un gouvernement qui Z ^:^ secondé et servi par une aclm.n.s — ^

Qu'est-ee qu'une tôte qu. o^,1'^""\^^^;;;; /celte de bras à son service pour execu er se-^^^^^^^^^^

fa,blesse du eongrès <i«««^P<=^?^\^X^ "de l'impuisque e'était surtout i;armeequ, s «^^^^ sanee du pouvou- fédéral . « J ai la e ^^^

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grès ne prend pas un langage Pl^^^^™' ;\,,^onie L l'investissent pas de pouvou'^ plus en M avee nos grands plans de campagne, ou s empare pas eomme Im ^^ tot^'^Ule or-

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rexéeution des mesures, P«" "'^^f^.J^X ' dépensibles jalousies ont -^-^u — s ^ e,.o>m^ ^^

3es. un Etat oblemper «.x rdres^^ ^^^ ^^|^^^ ^^.,

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pouvoir suprême des ^^^'^^ .^-J:"f; ' ectifs... » Et Lmme dépendant de leu..B^^^t-p^ ^^,^,„

plus loin,encor Le con J^ ^^,.,^

°" .'rrécVimie^^és d'abord dans toute leu. p.Sar;Xi:::rrespritfédèraUain..es

États, en entrant dans le cercle de la confédération, tâchaient d'y entrer le moins possible ; ils voulaient faire entre eux une alliance el non faire un peuple et un Ktat ; ils aimaient à se considérer comme des républiques indépendantes qui s'associaient pour résister à l'ennemi commun, plutôt que comme les provinces d'un grand pays.

Cette disposition d'esprit était conforme à l'origine des colonies anglaises. Semées çà et là sur la surface du pays, fondées à diverses époques, ayant chacune leur charte et leur gouvernement à part, l'unité leur répugnait. L'autorité centrale du congrès paraissait aux. États une sorte d'usurpation. Ils consentaient à obéir de temps en temps, et quand le péril pressait ; mais, dès que le danger devenait moins grand, chacun retournait h ses habitudes, et, dans le congrès, composé de députés des Etats, chacun semblait préoccupé du soin d'empêcher les empiétements du congrès sur les droits des États, loin de chercher à étendre l'autorité de l'assemblée dont il était membre. L'esprit de localité étouffait l'esprit de corps. De là résultaient deux mauvaises choses dont Washington se plaint sans cesse dans sa correspondance. Les hommes distingués de chaque État, sentant qu'il n'y avait point de pouvoir véritable dans le congrès, s'en dégoûtaient et s'en retiraient. Les hommes médiocres venaient les remplacer, et leur médiocrité ajoutait encore à la faiblesse du congrès. Aucun pouvoir, en effet, aucun gouvernement ne peut se passer du concours des grands talents et des grands caractères ; mais les pouvoirs qui ont le plus besoin de ce concours sont assurément

ceux qui, comme le congrès américain, n'ont qu'une autorité morale. Quand il y avait des hommes éminents dans son sein, le congrès se faisait obéir, même en ne donnant que des avis. Quand il n'avait plus que des hommes médiocres, il était désobéi, même quand il donnait des ordres.

L'autre mal, c'était que ces hommes de talent; rétirés dans les États, s'occupaient à les gouverner et à les administrer, sans s'inquiéter si les lois et les constitutions qu'ils faisaient, si les règlements qu'ils rédigeaient étaient conformes aux intérêts généraux de la confédération américaine. De cette manière, les diversités et les principes de division augmentaient, au lieu de diminuer. Washington, dans ses lettres, s'élève souvent contre cette politique de localité : (( Le travail que font les Etats en rédigeant individuellement des constitutions, en préparant des lois, en confiant leurs emplois à leurs hommes les plus habiles, n'aboutira pas à grand'chose, si le grand ensemble est mal dirigé... Il n'y a aucun avantage de maintenir les petites roues en bon état, si on néglige la grande roue, qui est le point d'appui et le premier moteur de toute la machine... » — <( Je ne puis m'empôcher , écrit-il en 1778, de déplorer cette politique fatale commune à un trop grand nombre d'États, et qui consiste à donner des places honorables et lucratives à leurs citoyens les plus habiles, avant que le grand intérêt national soit assis sur une base solide. »

Ainsi, tandis que chacun semble, soit fatigue, soit intérêt, délaisser l'œuvre commune, tandis que les États désobéissent au congrès afin de constater leur

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vieille indépendance coloniale, tandis que les hommes éminents qui cherchent le pouvoir ou la fortune abandonnent peu à peu le congrès, où il n'y a ni pouvoir à exercer ni fortune à faire, et que le congrès perd, par leur retraite, non pas le pouvoir qu'il n'avait jamais eu, mais l'ascendant qui vaut souvent mieux que le pouvoir : tandis que tout conspire à l'envi à la chute du pouvoir central, Washington seul s'efforce de le soutenir, de le relever, de le fortifier; et, quand ce pouvoir central lui fait faute, c'est lui qui le remplace, pour ainsi dire, c'est lui qui se fait le centre de l'Amérique, c'est lui qui est le gouvernement ; et cela sans le savoir et sans le dire, comme malgré lui et à son corps défendant, sous l'empire de la nécessité et sous l'instinct de son génie : la nécessité et le génie, deux forces irrésistibles quand elles s'unissent, et qui firent l'autorité presque dictatoriale de Washington. Seulement, dans Washington, cette autorité dictatoriale, appuyée sur la nécessité et le génie, n'eut ni emportement, ni hauteur, ni tyrannie : elle fut calme et modérée ; elle prit les allures de son caractère, la douceur et la fermeté.

Pourquoi Washington voulait-il un gouvernement central ? et comment, quand le congrès n'osait pas être un gouvernement, Washington prenait-il sur lui d'être lui-même un gouvernement?

Washington voulait un gouvernement central , non par opinion et par système politique , mais parce qu'étant général en chef de l'armée américaine, il sentait qu'il ne pouvait défendre le pays qu'à l'aide des forces réunies de tout le pays, et

que celle réunion ne pouvait se faire qu'au moyen d'un gouvornement cenlral. Voilà pourquoi il est grand parlisan du pouvoir central, non par théorie, mais par besoin. Le théoricien du fédéralisme, à cette époque, ce n'est pas Washington, c'est Haniilton, son aide de camp et plus tard, pendant sa présidence, son ministre des finances. Hamilton vise à faire, de l'Amérique du Nord, une grande nation unie sons un gouvernement puissant et ferme. L'indépendance et l'isolement des colonies anglo-américaines répugnent à son esprit : il a l'idée d'un Etat, il veut faire un corps de tous ces membres épars. Aussi tout ce qui est commun aux divers Etats, tout ce qui les lie et les enchaîne, tout ce qui serre le nœud de la confédération plaît à Hamilton. Voilà ce qu'il cherche à fortifier ; et nous le voyons, quand il est ministre des finances, proposer de reconnaître toutes les dettes contractées pendant la révolution eld'en faire une dette nationale, moins encore pour faire honneur à la probité de l'Amérique que pour la lier et l'unir par l'institution du crédit public. Voulant à toute force lui donner quelque chose à faire en commun, il lui donna à payer une dette commune. Cette dette, à ses yeux, était un principe politique. Washinlgon n'a point cette ferveur de l'esprit de parti : il est fédéraliste sans s'être fait du fédéralisme une théorie et une science. Je dirais même volontiers qu'il n'a pas grand mérite à être fédéraliste, car c'est lui-môme, c'est sa personne qui est, pour ainsi dire, le principe du fédéralisme. Otez Washington , le fédéralisme, en Amérique , n'est plus qu'une fantaisie de publicisle. C'est Wash-

ington seul qui le rend possible ; c'est lui seul qui, servant de pivot à toutes les opérations de la guerre, c'est-à-dire à la grande affaire commune du pays, correspondant avec le congrès, avec les assemblées des États, avec les hommes éminents, avec les simples citoyens ; devenu l'objet de l'attention universelle sans l'avoir cherchée ; ménageant tout le monde, les corps et les individus, non par esprit d'intrigue, mais parce que, chargé du salut du pays, il ne veut rien négliger pour accomplir ce salut, rien, pas même le secours des passions, des préjugés qu'il méprise; c'est lui qui, groupant autour de son commandement, et plus tard de sa présidence, la bienveillance de tous ses concitoyens, représente l'unité du pays; c'est lui enfin qui crée le parti fédéraliste, en faisant croire que, puisque l'Amérique s'est rencontrée dans son assentiment pour le même homme, elle peut aussi se rencontrer dans la soumission à la même loi.

II y a, selon moi, deux manières de considérer les États-Unis et de juger cette société nouvelle. Une manière toute politique : c'est celle des personnes qui divinisent les États-Unis ou qui les condamnent parce qu'ils sont une république. Pour les uns, tout est bien au delà de l'Atlantique, grâce à la vertu des institutions républicaines ; pour les autres, tout est mal. Ici on croit que les Américains ont trouvé la pierre philosophale en fait de gouvernement; là on pense que c'est un mauvais exemple qu'une ré publique à laquetle ou ne peut refuser le mérite ni d'une certaine durée ni d'une certaine grandeur; on accueille, avec un malin plaisir, tout ce qui peut mettre en doute l'excellence de ce gouverncuient ; on espère sa ruine prochaine. Cette manière de voir n'est pas du tout la mienne.

L'autre manière, que j'appellerais volontiers philosophique, est celle qui, faisant une part plus petite à l'influence des institutions politiques croit que les sociétés, quelle que soit la forme de leur gouver-

iiement, se développent selon des lois qui leur sont propres et qu'aucun peuple ne peut ni changer ni éluder. Une société qui commence est soumise aux lois qui règlent les premiers développements des peuples. C'est là vraiment ce qui fait ses mœurs et son génie ; c'est de là que lui vient sa véritable nature. Peu importe donc que cette société s'appelle monarchie, aristocratie, république : tout cela est la forme et point le fond. Avant d'être monarchie ou république, elle est une société naissante : elle doit donc avoir la physionomie et le caractère d'une société naissante. C'est sous ce point de vue que je considère les États-Unis. Après tout, c'est moins ma faute, peut-être, que celle des événements, si, à mesure que j'avance dans la vie, je crois moins à la puissance des lois qui se discutent, se promulguent, s'insèrent au bulletin officiel, et si j'ai, en revanche, plus de foi à l'efficacité de ces lois invisibles et toutes-puissantes qui dirigent, sous l'œil de Dieu, le développement des sociétés humaines.

Qu'on veuille bien y réfléchir un instant de bonne foi : quel effet peuvent faire sur une nation des lois politiques, toujours changeantes, nées d'hier et qui ne règlent que la plus petite portion de sa vie, la portion politique? Les lois politiques règlent-elles \a famille, l'agriculture, le commerce ? Non ; toutes .,es choses, qui font vraiment la vie de l'homme, qui lui prennent tout son temps, toutes ses pensées, /outes ses passions, sauf les minutes et les passions fugitives qu'il donne à l'élection de ses députés et à la lecture de son journal, toutes ces choses sont hors du domaine des lois politiques. De quel droit

les lois politiques feraient-elles donc le caraclùre cl la destinée d'un peuple? La destinée d'un peuple lui vient de ses mœurs, et ses mœurs naissent de ses travaux. Voulez-vous savoir ce qu'est un peuple ? ne cherchez pas quelle est sa constitution politique : cherchez ce qu'il fait.

Au moyen âge, il y avait en Europe toutes sortes de gouvernements, des républiques, des monarchies, etc. ; partout, cependant, circulait le môme esprit, esprit religieux et guerrier, parce que la grande occupation des hommes, à celte époque, c'était la religion et la guerre. Aujourd'hui, malgré les diversités de gouvernements qui partagent l'Europe, partout circule le même esprit scientifique et commercial, parce que les sciences et l'industrie sont la grande occupation des peuples de nos jours.

C'est cet esprit qui anime aussi les États-Unis. Ajoutez-y l'esprit de colonisation. La colonisation et le commerce, voilà la grande affaire des États-Unis.

Les États-Unis sont commerçants et manufacturiers, parce qu'ils sont nés au xviii^ siècle. C'est par ce côté qu'ils se rattachent à l'esprit de notre siècle.

Us sont agriculteurs et colons, parce qu'ils ont à exploiter une terre nouvelle. C'est par ce côté qu'ils sont surtout Américains ; c'est par là qu'ils ressentent et qu'ils expriment l'influence du pays qu'ils habitent.

Enfin, et avant tout, ils soni une société nouvelle, et, comme il y a des lois éternelles q.ii règlent ks premiers développements des sociétés humaines, ils subissent l'influence de ces lois, ils ont le caractère d'une société nouvelle. Étudiez le commencement

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de la société grecque, étudiez le commencement de la société moderne, rassemblez-en les traits distinctifs : vous retrouverez, au delà de l'Atlantique, ces traits particuliers à toutes les sociétés qui commencent.

Il y a donc trois choses à examiner : ce que les Américains tiennent de notre siècle, l'esprit commerçant; ce qu'ils tiennent de leur pays, l'esprit de colonisation ; et enfin leur nouveauté, qui est le trait caractéristique et comme l'expression dominante de leur physionomie sociale.

On peut faire cette triple étude sur les peuples comme sur les individus. Voyez un enfant. Il porte l'empreinte de son siècle : un enfant du xvi* siècle ne ressemble pas à un enfant du XIX^ Il porte l'empreinte de son pays : un enfant allemand ne ressemble pas à un enfant français. Mais, avant tout, il porte l'empreinte de son âge ; avant tout, il est enfant. Tels sont les États-Unis : ils sont de notre siècle, ils sont de leur pays ; mais, avant tout, ils sont de leur âge, c'est-à-dire qu'ils sont une société nouvelle.

Mistress Trollope, dans son piquant ouvrage sur les Mœurs domestiques des Américains^ attribue à l'influence des institutions beaucoup de choses que j'attribue à la nouveauté de la société et à la nature du pays. L'Amérique est ce qu'elle doit être, étant toute récente encore. Les institutions nouvelles et toutes républicaines n'y font rien, à mon avis. Ce serait une monarchie, que les choses s'y passeraient e même.

Je prends çà et là quelques-uns des traits particu-

liers aux sociétés nouvelles, et je cherche à les retrouver en Amérique.

Un de ces traits caractéristiques, c'est la hardiesse et la grandeur des travaux. Quand l'homme sort de l'état sauvage, où il ne savait qu'enfoncer un pieu et Mlir une cabane, quand la société commence, son premier effort est contre la nature : la nature est sa plus ancienne et sa plus terrible ennemie. Quand il était un pauvre sauvage, elle le noyait dans ses marais, l'entraînait dans ses torrents et ne lui laissait qu'un étroit sentier dans l'inextricable labyrinthe de ses forêts. Aujourd'hui, il n'est plus seul, il est en société : la lutte commence, et l'homme va, à son tour, dompter sa vieille ennemie. Rien n'est si grand et si hardi que les travaux des sociétés naissantes. Voyez rh]gypte, ses pyramides, ses sépultures, ses temples, son lac Mœris, les canaux du Nil et toute cette basse et moyenne Egypte conquise sur le fleuve par le travail des hommes. Voyez, en Grèce, le trésor de Minyas à Orchomène, les canaux d'écoulement du lac Copaïs, et le labyrinthe de Crète par Dédale ; à Rome, la Cloaca tnaxùna, bâtie sous les rois, cXVÉmissai7'e du lac Albano, qui date des premiers temps de la république. Quelques-uns des travaux d'Hercule sont des luttes soutenues contre la nature. L'hydre de Lerne vaincue, c'est le dessèchement d'un marais pestilentiel ; l'Achéloûs déguisé en taureau auquel Hercule arrache une corne, et cette corne devenant la corne d'abondance, c'est le redressement du lit d'un fleuve et un sol fertile restitué à l'agriculture. Hercule purge les ét.ibles d'Augias en y faisant couler les epux de l'Alnhée ; il sépare

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l'Afrique de l'Europe et creuse le détroit de Gibraltar, et par là il ouvre au commerce et à la civilisation une roule nouvelle vers l'Europe septentrionale. Tels sont quelques-uns des travaux hydrauliques de cet Hercule,espôce d'ingénieur des temps héroïques, dont la Fable a fait un dieu.

Ces travaux portent l'empreinte du caractère et de la destinée des Grecs. Colons de l'Orient, comme les Américains le sont de l'Europe, et colons venus de toutes les parties de l'Orient, de l'Egypte, de la Phénicie, de la Phrygie, de la Crète, comme les Américains sont venus aussi de toutes les parties de l'Europe, les Grecs sont commerçants, navigateurs comme l'es Américains, et comme eux aussi ils défrichent une terre nouvelle. De là le caractère des premiers travaux de leurs demi-dieux : ce sont des luttes soutenues contre la nature. Plus tard viendront les merveilles de l'art, la statuaire, la peinture et la poésie, qui diviniseront les travaux de l'âge héroïque. Les travaux de l'Amérique sont aussi des luîtes et des victoires contre la nature. Il n'y a pas d'art encore : tout est tourné vers l'utile ; rien de superflu, rien de beau. Le beau, s'il y en a, ne vient que de la grandeur et de la hardiesse des efforts. Nulle part, peut-être, les travaux n'ont été si audacieux, si rapides, si gigantesques ; nulle part, ce qui fait un des iraits des ''sociétés naissantes, la lutte contre la nature n'a élé soutenue avec plus de force; nulle part •a nature, cette ennemie de l'homme tant qu'elle n'est pas son esclave, n'a été si impérieusement maîtrisée. C'est surtout dans les États du nord que se voient les monuments de ces victoires. Dans le sud

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et rouest, la bataille est engagée ; mais elle est loin encore d'C'lre gagnée.

Mistress Trollope n'est point suspecle quand elle admire la grandeur que les États-Unis déploient dans leurs travaux. Eh ! qui n'admirerait ces canaux qui se croisent et s'entrelacent de toutes parts, qui prennent et qui unissent, comme par la main, les mille neuves de l'Amérique, qui joignent l'Atlantique, aux grands lacs, à ces cinq méditerranées qui s'ouvrent l'une dans l'autre et qui, par les rivières qu'elles reçoivent ou qu'elles envoient, louchent en même temps à tous les points de ce vaste continent, merveilleux réseau de navigation qui couvre l'Amérique. C'est dans cet Océan divisé en mille bras que s'élancent les bâtiments à vapeur, maisons flottanles qui portent des peuples impatients de descendre sur de nouveaux rivages ; et, h peine descendus, les forêts tombent, les maisons s'élèvent. C'est une ardeur, c'est un mouvement que mistress Trollope a fort bien peints, quoiqu'avcc des paroles satiriques. Citons quelques-uns de ces morceaux, oij l'étonnement qu'éprouve l'auteur se môle d'une manière fort piquante à son ironie habituelle.

Dans son voyage au saut du Niagara, elle traverse plusieurs de ces villes nouvelles : Rochester, toute bâtie en bois, et où les souches de la forêt sont encore solidement enracinées dans toutes les caves. De là elle arrive à Lockport : a Lockport est, sans romparaison, la ville la plus étrange que j'aie jamais vue. Dès qu'une demi-douzaine d'arbres étaient abattus, on voyait s'élever quoique fabrique. Des couches disputent encore le terrain aux piliers, et

des portiques luttent contre des rochers. On dirait que le démon des machines, ayant envahi les domaines paisibles de la nature, a fait choix de Lockport, comme d'un champ de bataille, pour y disputer l'ascendant. Ce démon force les rivières à suivre une certaine pente, quoique leur bonne mère leur en ait donné une autre ; et il faut que les rochers tombent devant lui et prennent telle forme qu'il lui plaît de leur donner. La bataille est gagnée : la nature a été mise en déroute et expulsée de son empire, et le démon bruyant, sifflant, fendant, mugissant, a pris possession de Lockport pour toujours.

« Nous y passâmes la nuit assez mal. Je ne me suis jamais senti plus d'humeur contre ce que les Américains dL^^i^eWeni amélioration. Dans le fait, Lockport, tel qu'il existe aujourd'hui, est un endroit hideux, et ce fut avec grand plaisir que j'en partis. »

Au retour de la cataracte, mistress Trollope traverse Buffalo :

(( De toutes les mille et une villes que j'ai vues en Amérique, je crois que Buffalo est celle qui a l'air le plus étrange. Elle n'a pas tout à fait le caractère sauvage de Lockport ; mais tous les bâtiments semblent y avoir été bâtis à la hâte, quoique tout y ait un grand air de prétention. On y voit des portiques, des colonnes, des dômes, des colonnades ; mais tout est en bois. Chacun vous y dit, comme dans toutes les autres villes sortant de la coquille que VamélioratAon y fait des progrès rapides et plus merveilleux que la terre ne l'avait jamais vu auparavant, et chacun le croit. Quanta moi, ma seule surprise est qu'il puisse se trouver tant de milliers et même de millions de

personnes qui, dans le xix^ siècle, puissent se contenter de vivre ainsi, d

Elle visite le canal de Morris, qui joint l'IIudson à la Delaware : « C'est un ouvrage très-intéressant, et c'est une des mille preuves qui démontrent que les Américains sont le peuple le plus entreprenant du monde. Ce canal a cent milles de longueur, et, dans cette distance, la différence de niveau s'élève jusqu'à seize cents pieds, dont quatorze cents sont surmontés au moyen de plans inclinés... Ce canal de Morris est certainement un ouvrage extraordinaire. Dans un endroit, il coule le long d'une montagne, à trente pieds plus haut que les toits les plus élevés de la ville de Paterson qui est au pied, et, dans un autre, il traverse la chute d'eau du Passaie, dans un aqueduc de pierre, soixante pieds au-dessus des eaux de la rivière.

(t II n'y a rien, dans le caractère des Américains, qui commande autant le respect que la hardiesse et l'énergie qu'ils montrent à entreprendre et à exécuter des travaux publics. Rien ne les arrête, s'ils peuvent justement espérer un résultat favorable : c'est ce qui lait que des villes se sont élevées au milieu des forêts avec une rapidité si inconcevable ; et, s'ils pouvaient être une fois convaincus que , sur uï, point donné de l'Océan, il se trouve un trésor de dollars, je n'ai pas le moindre doute que, dans environ dix-huit mois, nous verrions creuser sous l'eaif un pont pour nous y conduire. »

Ce dernier morceau, comme on voit, commenoe par l'admiration et finit par un trait de satire. Mais toutes ces citations donnent une idée de l'activité el

(le la hardiesse merveilleuse d'un peuple que rien n'arrête, que rien ne décourage dans la lutte qu'il soutient contre la nature. Gomme il fourmille partout ! comme il se pousse ! comme il s'avance, ne laissant jamais respirer son ennemie, perçant ses forêts, domptant ses fleuves et poursuivant sans cesse V amélioration du pays ! C'est là le caractère des sociétés nouvelles. Est-ce à la vertu des institutions républicaines qu'il faut attribuer ces prodiges d'audace et d'industrie? Non. Les institutions républicaines ne sont pour rien dans les mérites de l'Amérique, non plus que dans ses défauts : c'est la nature humaine, c'est l'homme, et non le citoyen, qu'il faut admirer en Amérique ; c'est l'homme en face d'une terre nouvelle, qui est à lui, mais où il ne pourra faire reconnaître sa puissance que par le travail qui dompte et soumet la matière ; c'est l'homme poussé par l'instinct du besoin et par l'instinct de sa force. La vieille Egypte, avec sa royauté théocratique, n'a pas fait de moins grandes choses que la jeune Amérique avec ses institutions républicaines. Oublions donc un instant nos préoccupations politiques, toujours étroites et mesquines ; laissons là le citoyen et le sujet, et voyons l'homme.

Or, quelle est la grande aflàire de l'homme en Amérique? Vivre ; rien de plus encore. C'est de ce côté que se tournent toutes ses pensées. Mistress Trollope nous dit que, dans les États du sud, il y avait cette phrase qui revenait sans cesse et qui l'impatientait : // faut savoir se tirer d'affaire. Ce proverbe exprime admirablement h^ caractère et la destinée de l'Amérique et surtout de l'Amérique du

Sud et de l'Ouest, plus jeunes et plus récentes que l'Amérique du Nord. Se tirer d'affaire, c'est-à-dire vivre, c'est là la grande pensée des peuples nouveaux. Plus tard, quand ils se seront tirés d'affaire, quand l'Amérique sera sûre de sa vie, elle aur? d'autres besoins, d'autres idées. Alors, peut-être, les passions qui aujourd'hui s'exercent contre la nature et se jettent au dehors, pressées l'une contre l'autre, se heurteront avec violence. Les liens de la société américaine se font à peine sentir aujourd'hui, tant elle a d'espace pour s'étendre ! ils se resserreront. Les sociétés humaines ne se développent qu'en fermentant , et elles ne fermentent que lorsque les hommes se serrent et se pressent l'un contre l'autre. La première guère civile qui éclatera dans les États-Unis fera pousser des cris de joie à leurs ennemis et de douleur à leurs partisans. 11 faut bien savoir cependant que ce sera un signe de civilisation : c'est qu'alors il y aura une société développée par le loisir et par les passions qu'amène le loisir; alors aussi naîtront les arts et la littérature, ces plantes divines qui ont besoin, pour éclore, que le soleil des passions humaines ait échauffé le sol où leurs germes dormaient.

Jusqu'ici, il n'y a et ne peut y avoir en Amérique que V amélioration. L'amélioration n'est que la civilisation matérielle. Ce premier degré de la civilisation, ce perfectionnement brut et matériel doit avoir peu de charmes. Mais patience ! une fois la vie matérielle amélioréey la vie morale se développe, la civilisation naît, et, si nous mesurons la civilisation sur la grandeur de ï améliorât ion, l'Amérique n'aura

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point à se plaindre de son avenir, à nioins peut-être | que, comme la vieille Egypte, elle ne soit destinée à \ épuiser sa force en luttant contre la nature : l'Egypte, grande par la science et par les monuments, mais qui ne semble avoir eu ni poésie ni éloquence ; qui a commencé la civilisation antique, mais qui a laissé à d'autres peuples le soin de l'acliever.

Un trait du caractère des peuples nouveaux, c'est l'esprit d'aventure. Chez les premiers Grecs, que nous avons déjà comparés aux Américains, Persée, Hercule, Bacchus, Jason, Thésée sont des aventuriers. Qu'est-ce que l'expédition des Argonautes 5 une aventure de navigateurs et de colons : car, à celte époque, la Grèce, peuplée par les colonies de l'Orient, a dans ses aventures le caractère d'un peuple colon et navigateur. C'est après l'invasion des Doriens seulement qu'elle perd en partie ce caractère. L'invasion dorienne est, en Grèce, l'ère d'une nouvelle civilisation, civilisation originale et tout européenne, tandis que celle des premiers temps élait étrangère et tout asiatique.

L'Amérique joue, à l'égard de l'Europe, le rôle que la Grèce jouait à l'égard de TOrient. Sa civilisation est tout européenne. D'où lui viendra sa civilisation originale, sa civilisation américaine ? Quellescatastrophes, quelles guerres civiles, quelles conquêtes intérieures la lui donneront ? C'est le secret de l'avenir. La philosophie de l'histoire 'peut marquer les degrés de la destinée des peuples ; mais elle ne sait ni le temps ni la forme des événements qui décident du sort des nations.

L'esprit d'aventure, en Amérique, est, selon les diverses provinces, tourné vers la colonisation ou

vers la navigation. Au nord, dans les Etats atlantiques, il est tourné vers la navigation. Les Annéricains sont hardis entre les plus hardis marins du monde. Au sud et à l'ouest, l'esprit d'aventure se tourne vers la colonisation. Nulle part il n'est guerrier comme chez nos ancôtres du v*" au x*" siècle, ces hardis barbares qui ont conquis l'Europe et fondé le monde moderne. Les Goths, les Francs, les Normands aimaient les aventures de guerre, car c'était par la guerre seule qu'ils pouvaient se faire place dans le monde. En Amérique, rien de pareil : un désert immense où errent à peine quelques peuplades indiennes, un pays à occuper plutôt qu'à conquérir. L'esprit d'aventure, particulier aux peuples nouveaux, ne peut donc point, en Amérique, être guerrier et militaire : il est colon. C'est là ce que veut le pays. Mais ne croyez pas que, pour être colon au lieu d'être guerrier, il soit moins hardi, moins téméraire, moins indépendant, moins inquiet que l'esprit d'aventure des barbares du v^ siècle. Jamais population ne fut si remuante, si audacieuse , si ennemie du repos que ces bandes de colons qui, après avoir franchi les monts Alléghanis, cette première ceinture de l'Amérique intérieure, se sont poussées au sud, aussi rapides que l'Ohio et le Mississipi, aussi nombreuses que leurs flots, avec lesquels elles descendent vers la mer du Mexique , tandis qu'à l'ouest elles courent vers les montagnes rocheuses qui ne les arrêteront pas, jusqu'à ce qu'elles aient atteint les bords de l'océan Pacifique. Je ne sais pas, en vérité, si, pour le courage, l'au-

dace et la persévérance, les barbares du v® siècle, dans leurs plus belles aventures, valent le colon américain qui brave le désert, les forets, les Indiens, allant toujours en avant, dédaigneux du péril, quel qu'il soit, naaladies, bêtes féroces ou peuples sauvages. Et pourquoi? est-ce pour s'établir dans le palais de marbre d'un lloniain, pour conquérir les biens de la civilisation ? Non : c'est pour avoir une cabane de bois dans une forôt, pour défricher un champ qu'il quittera bientôt, car son inquiétude le poussera plus loin : colon vagabond, qui semble ne chercher dans le défrichement que le plaisir de cette première lutte, de la lutte corps li corps avec la nature sauvage. Qu'il entende une autre hache que la sienne retentir sur les arbres de la forêt; qu'il lui vienne un rival, il part, il va chercher quelque autre forêt vierge dont il savourera le premier et pénible défrichement, pour le quitter ensuite, abandonnant aux autres les rebuts de sa hache, et laissant derrière lui une longue suite de cultures ébauchées.

Je veux faire connaître cet esprit d'aventure et de mouvement qui travaille toute la société américaine, et qui est pour moi le signe distinct d'une société nouvelle qui n'a point encore pris son assiette et flotte ça et là, comme flottaient, du y'' au x'^ siècle, les populations barbares errant dans le monde envahi, courant du Caucase à l'Atlas, de la Scythic à l'Afrique. Les déplacements des barbares du y" siècle étaient des guerres ; les déplacements des Américains ne sont que des déménagements. La diflorcnce des pays explique la dilférence des choses.

Le meilleur moyen de faire juger de cette ar-

deiir caractéristique de mouvement, c'est de prendre quelques citations dans divers ouvrages.

Les Lettres sur les États-Unis, du prince Acliille Murât, sont le premier ouvrage que je consulte. Ces lettres sont écrites à un ami d'Europe. Les États- Unis y sont sont peints en beau, et l'esclavage des noirs y est vivement défendu. C'est un ouvrage spirituel et curieux. Voici comment M. Murât décrit la manière dont se colonisent, de proche en proche, l'ouest et le sud de l'Amérique :

(( Un homme blanc arrive au milieu d'une nation encore entièrement sauvage. Cet homme est en général ce qu'on appelle Indian trader. Intrépide chasseur, tricheur débouté, il fait le métier périlleux d'aller^ à travers des contrées et des dangers inconnus, vendre aux Indiens de la poudre, des armes, des étoffes grossières, mais surtout du wiskey, en échange de pelleteries... Ces chasseurs vivent ordinairement avec des femmes indiennes qui leur servent d'interprètes... Les chasseurs américains forment une classe aussi entreprenante qu'intrépide.... Comment vous les dépeindre après Cooper dans ses Pionniers et le Dernier des Mohicans ?... V Indian trader fait de bonnes affaires: d'autres marchands le suivent. Le pays est inondé de chasseurs ; ils se mêlent aux Indiens et ne sont pas longtemps sans avoir quelque dispute avec eux. Le gouvernement de l'Union intervient... < Les In- I diens sont défaits, leurs huttes brûlées, leurs bes- I tiaux tués, et les hostilités se terminent par un traité de paix.... Les articles du traité sont en général ceux-ci ; les Indiens renoncent à la plus grande et

plus fertile partie de leurs terres ; et le gouvernement, sous le nom de réserve, leur garantit ce qu'il juge à propos... La première espèce de colons qui arrive est ce que nous appelons squatters. Ce sont de pauvres citoyens en général, et peu industrieux, qui vivent sur les terres d'autrui et les exploitent jusqu'à ce qu'ils en soient expulsés par le propriétaire. Leur pauvreté est entièrement le fruit de leur paresse et de leur ivrognerie. Il en est beaucoup qui mènent ce genre de vie par choix, par goût peut-être même par habitude. Ils ont quelques nègres, femmes et enfants, et des troupeaux parfois très-nombreux. Ils ne font jamais deux récoltes sur la même terre ; au contraire, ils quittent un district dès qu'il devient peuplé, et se transportent Dieu sait où Parmi ces squatters, il n'existe aucune forme de gouvernement ; toute dispute se termine amicalement à coups de poings. Ils n'attachent ridée de propriété qu'aux bestiaux : chacun a sa marque. Dans leur morale, le vol de vache est le plus grand crime. »

Ces squatters sont les nomades de l'Amérique. Toute société a eu ses nomades : c'est le premier degré de la société. L'Amérique a les siens. Les squatters de l'Amérique ont les mœurs et les idées des peuples nomades : l'insouciance de la propriété immobilière, le besoin de changer de lieux, k- soin des troupeaux , seule propriété qu'ils respectent. Dans les lois barbares, qui sont les plus précieux mémoires qui nous restent sur l'état des barbares avant la grande émigration, le vol des bestiaux est aussi un des crimes les plus graves. Le même état

de société a produit la môme morale dans la vieille Scylhie et dans la jeune Amérique.

Les squatters ont préparé rétablissement : d'autres émigrants vont arriver. Dans un ouvrage intitulé Histoire des États-Unis^ par John Bristed, et qui n'est pas une histoire, mais un recueil assez curieux de renseignements sur les États-Gnis, se trouvent quelques détails sur les émigrations dans le sud et l'ouest. Ces détails sont tirés d'un livre de M. Birkbeck, un Anglais qui avait fui l'Angleterre et son despotisme pour venir habiter le pays de la liberté. « Chaque jour voit la grande route de rOhio couverte de groupes d 'émigrants qui se dirigent vers cette terre promise de l'ouest, emportant avec eux des outils, des provisions de tout genre, et traînant à leur suite leurs enfants et leurs vaches.... De cette manière et avec un seul cheval pour porter leurs bagages, ils traversent tous les États-Unis, de l'est à l'ouest, et font ainsi deux ou trois mille milles, avec leurs femmes et leurs enfants, qui marchent pieds nus.... Beaucoup d'émigrants ne sont que des aventuriers, qui arrivent souvent au lieu de leur destination après avoir épuisé leurs ressources.... N'ayant que la chasse pour se nourrir d'abord, exposés à l'intempérie des saisons, au froid, à l'humidité, sans autre abri qu'une mauvaise cabane de bois, plusieurs ne peuvent résister à lafatigue et périssent au milieu de leur entreprise. »

Bientôt l'établissement reçoit une organisation politique ; il devient un territoire (territory) : c'est le nom reçu. Les laivyers^ jurisconsultes, avocats, procureurs, notaires, car le mot signifie tout cela et

la profession embrasse toutes ces branches, arrivent de tous côtés. «Notre pays (je reprends les lettres de M. Murât) abonde en pauvres diables qui ont reçu une espèce d'éducation. Ils étudient les lois tout seuls, en faisant un autre métier, à l'armée, dans un comptoir ou une taverne, par exemple, et dès qu'ils peuvent soutenir un examen, se font recevoir et vivent là-dessus. Je n'ai pas besoin de dire combien peu d'entre eux sortent de la boue... C'est à ce moment que le territoire devient la proie des vagabonds, des banqueroutiers, des agioteurs de toute espèce qui semblent s'y donner rendez-vous de toutes les parties de l'Union... Je n'ai pas parlé de religion : c'est qu'ordinairement, dans cet état de société, elle est une imposture si dégoûtante^ sous le nom de méthodisme et de baptisme, que je n'aime pas à en parler. » Nous verrons les détails que donne mistress TroUope à ce sujet. « Cependant, continue M. Murât, le peuple n'est pas longtemps sans ressentir les bienfaits du self government (se gouverner soi-même). Arrive enfin le temps désiré où le territoire compte 40,000 âmes : il est admis au rang d'État, il envoie deux membres au sénat, et le peuple nomme un représentant qui va siéger à Washington. »

Je ne voulais d'abord parler que des colons et de cet esprit d'aventures qui pousse la population de l'est à l'ouest. Je me suis laissé entraîner à montrer, par les citations que j'ai faites, comment se forme un État de l'Union. Cotte formation, je le dis à regret, ne me semble guère édifiante. Une population de traders déboutés, vivant avec des fennnes in-

diennes, de squatters vagabonds sans loi, sans religion, d'cmigrants aventuriers, de banqueroutiers, de légistes autrefois taverniers, une population qui a dans son sein les misères de la vie sauvage et les vices de la vie civilisée, voilà l'origine d'un État qui va influer, par la voie de ses sénateurs et de son représentant, sur le sort de la patrie commune, augmenter, comme le dit M. Murât, les forces de tel ou tel intérêt, et changer l'équilibre et la balance politique dans le sénat ! Il y a certes là de quoi réfléchir. C'est dans l'ouest surtout que naissent ces Etats. Grâce au flot de l'émigration qui s'y pousse sans cesse, grâce à l'accroissement merveilleux de la population, c'est là que grandit une sorte d'Amérique barbare placée en face de l'Amérique du Nord, avec des passions et des intérêts opposés ; et cependant, comme chaque État a deux sénateurs et que le nombre des représentants augmente avec la population, cette Amérique de l'Ouest, cette Amérique barbare, véritable fabrique d'États, comme la Scythie, selon Jornandès, était une fabrique de nations, arrive chaque année plus forte au congrès, et l'ascendant passe du Nord à l'Ouest, des vieux colons de l'Angleterre qui s'exilèrent pour cause de religion, auxbandes aventurières des colons américains. Je sais que, pour rassurer sur la nature de la population des nouveaux États, M. Murât prône les vertus du self government. J'ai fait ma profession de foi à l'égard des institutions politiques : je crois peu à leur efflcacité, et le self government lui-même ne me rassure pas. îl y a autre chose qui me donne confiance en ces nouveaux États : c'est la vertu du

travail. Pour vivre, les colons occidentaux ont besoin de travailler, et le travail purifie l'homme. Il y a dans le travail une vertu plus grande que dans le self government. Le travail gouverne mieux que tous les magistrats électifs, ou héréditaires du monde, car il prend à l'homme tout son temps et toutes ses passions, et quiconque ne lui obéit pas, il le punit de mort : les paresseux meurent de misère.

Or, un peuple qui n'a ni temps ni passions de reste est facile à gouverner, ou plutôt il n'a pas besoin de gouvernement. Nos vieilles sociétés ne sont difficiles à gouverner que parce que les uns ne veulent pas et les autres ne peuvent pas travailler. Les riches n'ont pas besoin de travail pour vivre, et les pauvres n'ont pas toujours à travailler. De là, pour les uns comme pour les autres, une oisiveté pleine de passions, d'inquiétudes, de misères, et dangereuse pour le repos de l'Etat. En Amérique, tout le monde travaille, parce que tout le monde a besoin de travailler pour vivre, et tout le monde trouve à travailler. Il n'est point à craindre que le travail vienne à manquer : le désert est là, immense, inconnu, inoccupé ; le désert est à défricher. Dans cet état de choses, n'ayant ni passions ni misères, le self govei'ïiment suffit aux Américains. C'est une société que le travail gouverne. Quant aux élections, aux magistrats, aux juges, tout cela, qu'on a la bonté d'appeler le gouvernement, n'est en vérité que l'anuisement de la société. Elle pourrait tout au.-si bien se gouverner par un de ses prêtres, ou nommer un des siens roi héréditaire. Tant que l'état de la

société resterait le môme, les choses n'en iraient ni pis ni mieux..

Le self government ne me plairait qu'à une condition, c'est qu'il n'aurait jamais la prétention d'être un gouvernement, c'est qu'il laisserait la société croître et se développer toute seule, selon l'admirable proverbe italien : Le monde va de lui-même. La société se bâtit et s'organise toute seule beaucoup mieux que ne le font les utopistes. Le gouvernement le plus compliqué et le plus détaillé en môme temps qui ait jamais existé, qui avait créé un pouvoir partout où il }' avait un groupe social suffisant, et qui avait lié ensemble tous ces pouvoirs locaux en les subordonnant les uns aux autres, le gouvernement féodal enfin s'est fait tout seul. La société moderne, quand elle s'est organisée par la féodalité, n"a eu ni législateur ni modèle ; elle ne s'est point inquiétée si ce qu'elle allait faire serait une monarchie ou une république : elle s'est développée naturellement. Que le self government laisse aussi la société américaine se développer naturellement ; qu'il la laisse grandir, sans l'arrêter au nom de l'égalité républicaine : elle saura bien toute seule trouver la hiérarchie qui lui est propre, et créer son gouvernement. Je crains seulement que les self governments de l'Amérique n'aient pas cette sage réserve, et qu'ils ne veuillent gêner, les uns chez les autres, le développement naturel de la société. Ainsi le Nord ne veut pas que le Midi ait des esclaves, et le Midi voit avec peine dans le Nord la liberté des hommes de couleur.

Selon mistress Troilope, il y a en ce moment, en Amérique, une jalousie singulière de chaque État à

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l'égard du gouvernement fédéral. Cela ne m'élonne pas. Chaque groupe de celle société nouvelle veut se développer à sa manière. L'obstacle que ^e gouvernement central oppose à son développement lui est insuppor'iible. La société américaine cherche son organisation, et, comme elle se trouve gouvernée avant d'élre organisée selon son génie particulier qu'elle ignore encore, elle se débat contre le lieu fédéral, qui la gtMie. La société américaine est, à cet égard, comme était la société barbare aux viii^ et ix* siècles. La société barbare cherchait aussi son organisation; elle se déballait aussi contre Tunité gênante de l'empire carlovingien, et chaque peuple, chaque groupe social voulait être indépendant, comme le veulent être les l'étais d'Amérique. C'est dans les deux époques et dans les deux pays, quelque distance de temps et de lieux qui les séparent, le même besoin de développement et la même impatience des obstacles.

Mistress Trollope n'a guère compris le sens cl la portée de cette jalousie qui lui parait le sentiment politique le plus étrange qui ait jamais pris possession de l'esprit de l'homme. «Je ne prétends pas, dil-eJe, décider la question ; je ne parle que de l'effet bizarre de voir une foule de membres se lever vivement l'un après l'autre pour déclarer que le tort le plus grand, l'injustice la plus criante, l'acte de tyrannie le plus révoltant qu'on pût commettre envers l'Etat qu'ils représentaient, était de voter quelques millions de dollars pour faire des routes ou des canaux, ou pour dessécher des marais, en un mot pour une amélioration quelconque. Pendant le mois que je

passait Washington, j'entendis beaucoup parler de la non-réélection de l'un des membres les plus distingués du congrès. Le crime pour lequel il avait perdu les voix de ses amis les plus dévoués et de se/: plus chauds admirateurs, était d'avoir voté des fondue pour le dessèchement d'un district humide et mal sain appelé le Marais infect.))

Est-ce aux institutions républicaines qu'il faut attribuer ce besoin d'indépendance locale ? Non : c'est à la nouveauté de la société américaine. Cette jalousie n'est pas inhérente à l'esprit de liberté. Loin de là, l'esprit de liberté tend souvent à la concentration et à l'unité plutôt qu'à l'isolement et à la dislocation. Voyez la France : c'est en 89, c'est avec la liberté qu'elle a trouvé son unité. Voyez l'Italie : c'est au nom de la liberté qu'elle cherche son unité impossible. En Allemagne, même esprit et même but : l'unité par la liberté. Le besoin d'unité ou de dislocation ne dépend donc pas des institutions : il dépend de l'âge des sociétés. Les sociétés qui ont eu le temps, comme la France, comme l'Italie, comme l'Allemagne, de devenir des nations, veulent l'unité. Les sociétés nouvelles, qui ne sont encore que des groupes d'individus jetés par hasard sur la même terre, veulent la dislocation et l'isolement : car c'est ainsi seulement qu'elles pourront se développer. Il en est des groupes d'une société comme des arbres d'une forêt qui, pour grandir, ont besoin que leurs tiges s'isolent. Ce n'est que plus tard, ce n'est que lorsqu'ils ont atteint une certaine hauteur, que leurs branches se rapprochent et s'unissent.

L'état de la religion et du culte en Amérique, tel que le représentent mistress ïrollope et M. Murât, est un de plus curieux sujets de réllexion et d'étude qu'on puisse trouver. Mettons d'abord, par quelques citations, nos lecteurs à môme de juger de cet état. Nous examinerons ensuite si c'est aux institutions républicaines ou à la nouveauté de la société, selon notre point de vue, qu'il faut attribuer les désordres qui sont indiqués.

(( L'influence, dit mistress Trollope, que les ministres des innombrables sectes religieuses répandues en Amérique exercent sur les femmes de leurs congrégations respectives, peut se comparer à celle que les prêtres ont sur elles en Espagne et dans los pays catholiques. Les causes de cette influence sont faciles à démêler. Là où l'égalité des conditions est humblement reconnue par le riche et orgueilleusement réclamée par le pauvre, il ne reste de distinction que pour le clergé et de prééminence que la sienne. Cela lui donne une haute importance aux yeux des femmes. D'une autre part, les Américains s'occupent si peu des femmes qu'elles ne reçoivent guère que du clergé cette espèce d'attention qui est partout si précieuse à leur vanité. Celte imporlance qu'on leur accorde en Europe, dans tous les rangs de la société, excçuté peut-être dans le plus bas, elles I 29

ne l'ont guère en Amérique qu'aux yeux des prôlres, et, en échange, elles remettent à leur garde et leur cœur et leur âme. Je ne sache pas un pays au monde où la religion ait tant d'empire sur les femmes et si peu sur les hommes. »

Est-ce à l'influence des idées républicaines qu'il faut attribuer le peu d'attention que les Américains font aux femmes? Je ne le crois pas. On peut être républicain et en même temps donner aux femmes l'atleiUion qu'elles méritent. Mais on ne peut pas ' travailler pour vivre, chercher, à* toutes les heures de la journée, à se tirer d'affaire de son mieux, défricher une forêt, bâtir une cabane, surveiller ses esclaves, et en même temps s'occuper beaucoup des femmes. Pour s'occuper des femmes , il faut de l'oisiveté, et il n'y a d'oisiveté que pour les riches. Dans un pays nouveau où tout le monde travaille, il ne reste ni temps ni passions à donner aux femmes. Chez les peuples sauvages, la femme est négligée, elle n'obtient ni culte ni égards ; astreinte au travail, esclave plutôt que compagne de l'homme, son abaissement la dégrade ; elle n'a ni les grâces ni les charmes de la femme dans les sociétés civilisées. Est-ce aux institutions républicaines des peuples sauvages qu'il faut s'en prendre?

J'ai souligné une phrase de mistress Trollope, qui a plus de sens, à mon avis, qu'elle n'a voulu lui en donner. En Europe, dit-elle, les femmes ont une grande importance dans tous les rangs de la société, excepté dans le plus bas. Les basses classes, en Europe, vivent sujettes de la monarchie tout comme les hautes. Ce n'est donc point la république qui

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fait qu'elles sont peu galantes : c'est qu'elles n'ont pas le temps. Il faut travailler pour vivre. Quels moments et quelle attention reste-t-il ensuite à donner aux femmes ? Les femmes n'ont donc guère, dans les basses classes, plus d'importance que chez ies peuples sauvages ou dans les sociétés nouvelles. La môme cause produit le môme effet.

Il y a dans les sociétés, môme les plus vieilles et les plus civilisées, tous les degrés et toutes les époques de la société humaine, depuis ses plus grossiers commencements jusqu'à ses plus exquis ralfinements. Les basses classes sont toujours dans l'état d'une société naissante, toujours en peine de leur vie, toujours assujetties au travail, n'ayant jamais ni loisir ni aucune des élégantes habitudes du loisir. Or, la femme n'acquiert d'importance qu'à mesure que l'homme acquiert du loisir. Si les femmes ont joué un rôle au moyen âge, c'est que le moyen âge était surtout une société aristocratique. Les chevaliers du moyen âge, riches et puissants, avaient du loisir: de là l'importance des femmes. La monarchie absolue, avec ses habitudes de cour, a donné aux femmes plus de puissance que jamais. C'est tout simple : la vie des cours est une vie où il y a beaucoup de loisir. Quand un peuple fait peu d'attention aux femmes, ce n'est pas un signe qu'il est républicain : c'est un signe qu'il est occupé.

Aujourd'hui les femmes, en France, se plaignent d'ôtre un peu négligées. Gela tient-il à notre gouvernement presque républicain ? Non : cela tient à ce qu'en général nous ne sommes pas assez riches

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pour nous passer de travail. Nous sommes un peuple Iravailleur, nous avons presque tous à nous tirer d'affaire. L'envie d'être galants nous manque bien moins que le temps. Autrefois, quand nous étions une monarchie, nous n'avions que nos affaires privées ; aujourd'hui nous avons de plus celles de l'État. Ne pouvant rien prendre sur le temps et l'attention que nous donnons à nos affaires, c'est aux femmes nécessairement que nous avons pris le temps et l'attention que nous donnons à la politique. Le mal ne vient pas de nos institutions : nous pourrions en avoir de plus républicaines encore sans que les femmes s'en trouvassent plus mal, si en même temps nous étions plus riches. Le mal vient de notre pauvreté. Nous sommes un peuple pauvre qui avons voulu avoir de la politique, soit ; mais vous n'aurez plus de galanterie. Les anciens seuls, avec leurs esclaves qui les dispensaient de travail, pouvaient être républicains et galants ; et ils étaient galants, quoi qu'on en dise, mais à leur manière, avec Aspasie et Bathyle. Les modernes, qui n'ont pas d'esclaves et qui sont forcés de faire leurs affaires eux-mêmes, ne peuvent pas donner leur temps et leur attention aux femmes à la fois et à l'État. C'est donc bien plutôt à la constitution démocratique de notre société qu'à nos institutions libres qu'il faut s'en prendre du délaissement des femmes. Donnez à chaque citoyen en France 50,000 livres de rente, et les femmes recouvreront toute leur importance sans que la politique en ait moins.

En France, en Amérique, dans les basses classes, chez les sauvages, partout le délaissement des fem-

mes tient à l'état de la société et non anx institulions, à ce que l'homme est forcé de travailler pour vivre et non ti ce qu'il est citoyen d'une république ou sujet d'une monarchie.

Après cette digression sur l'état des femmes dans les sociétés nouvelles, je reviens à l'influence que les prOtres exercent sur elles en Amérique, et aux cérémonies du culte.

«Il n'y avait que peu de mois que nous étions à Cincinnati, dit mistressTrollope, quand notre curiosité fut excitée par l'annonce d'un revival. On ne parlait d'autre chose dans la ville. — Le revival sera très-nombreux, — nous serons constamment engagés pendant le revival, — étaient des phrases que nous ne cessions d'entendre, et que nous entendîmes longtemps sans les comprendre. J'appris à la fin de quoi il s'agissait. Lessectes américaines n'ayant point, comme la plupart de nos religions d'Europe, l'avanlage d'ôtre nationales, ont besoin, pour se soulcnir, de ranimer de temps en temps le zèle et l'exaltation de leurs partisans. Tous les ans, à des époques fixes, les membres les plus ardents du clergé se mettent en route à cet effet et parcourent le pays. On voit ces missionnaires arriver dans les villes et dans les bourgs par douzaines ou par centaines, selon l'importance du lieu, et y planter leur

tente, tantôt pour huit jours, tantôt pour quinze

Durant cet intervalle, les journées tout entières, et souvent la plus grande partie des nuits, sont consacrées h des prédications et des prières dans les différentes églises et chapelles du lieu. — C'est là ce qu'on appelle un revival. d

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M. Murât parle aussi de l'état de la religion aux Etats-Unis, des revivais^ des carnps-meeiinrjs. Les détails qu'il donne s'accordent avec les descriptions de mistress ïrollope. Il est vrai que M. Murât paraît disposé à traiter assez légèrement les choses de la religion. Voici comment il décrit les prédicateurs en tournée :

« Ils voyagent à cheval, s'arrêtent chez les dévots, où eux et leurs montures sont bien choyés, et oii ils payent en prières et en sermons. Ils correspondent avec les comités directeurs, lèvent des souscriptions pour bâtir des églises, qui peut-être n'existeront jamais, prêchent partout, convertissent, intriguent, sèment la zizanie dans les familles, et, lorsqu'ils ont fait quelque impression sur quelques douzaines de personnes dans un village, célèbrent ce qu'ils appellent un revival of faith (une résurrection de foi). Pour cet effet, cinq ou six prêcheurs au moins se réunissent et prient, chantent et prêchent pendant toute la journée, pendant plusieurs jours de suite. L'exaltation s'empare des esprits, surtout de ceux des femmes. »

L'Église primitive avait aussi ses prêtres ambulants, que proscrivent les conciles et tous les docteurs de l'Église qui ont eu l'esprit de gouvernement. La règle de Saint-Benoit est curieuse à cet égard : « La pire espèce de moines, dit-elle, sont ceux qui vont de provinces en provinces, s'arrêtant pendant trois ou quatre jours, tantôt dans un monastère, tantôt dans un autre, toujours vagabonds et ne cherchant qu'à satisfaire leur gourmandise et leur amour du plaisir. » Dès qu'il y eut un gouvernement dans l'É-

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glise, ce vagabondage des moines fut reprimé. Entre les prêcheurs ambulants de l'Amérique et les moines vagabonds de la primitive Eglise, il y a quelque analogie : c'est, des deux côtés, le désordre d'une société nouvelle.

Durant le revival, il y a ce que nous appellerions des soirées priantes. Pendant que les personnes invitées arrivent, des conversations à demi-voix abrègent l'ennui de l'attente. Quand la chambre est pleine, la compagnie, qui est toujours composée en très-grande majorité de femmes, prend place et s'assied. Alors commencent, de la part des ministres, les invitations les plus véhémentes et les plus douces, les plus sévères et les plus caressantes, aux frères et aux sœurs, de confesser, devant leurs sœurs et leurs frères, toutes leurs pensées, toutes leurs fautes, toutes leurs folies. Ces confessions sont d'étranges scènes. Comme les fautes avouées en font l'intérêt, plus on avoue, plus on est encouragé. Lorsqu'elles sont terminées, tout le monde s'agenouille et le prêtre improvise une prière ; après quoi on mange et on boit.

Jusqu'ici, à mon avis, il y a plus de ridicule que de mal. Voyons maintenant une scène de reoivat à l'église d'après mistress ïrollope :

(( Le service ne devait pas commencer avant la nuit. Le temple était bien éclairé, et il y avait un concours de monde à n'y pas tenir. Nous aperçûmes, en entrant, trois prêtres debout et rangés cote à côte dans une espèce de tribune élevée à l'endroit où se trouve ordinairement l'autel... Nous prîmes place sur un banc qui se trouvait tout auprès de la balustrade qui l'entourait. Le prêtre qui était au mi-

lieu priait. La prière était d'une extravagante véhémence et d'une fanailiarité d'expressions choquante. Après la prière, un hymne, ensuite un sermon, puis un hymne chanté en chœur.

(( Lorsque les chants eurent cessé, un autre prêtre occupa la place du milieu, et, d'une voix douce et pleine d'affection, il demanda aux fidèles si ce qu'avait dit son frère était arrivé jusqu'à leur cœur, s'ils désiraient éviter l'enfer qu'il leur avait fait voir. S'il en est ainsi, venez, continua-t-il en étendant les bras vers les assistants, venez à nous, et nous vous montrerons Jésus, le doux et bien-aimé Jésus, qui nous délivrera de l'enfer; mais il faut que vous veniez à lui... Nous allons vous ouvrir le chemin. Les bancs destinés aux pécheurs inquiets vont vous être ouverts. Venez donc, venez vous asseoir sur le banc d'anxiété [anxious bench), et nous vous ferons voir Jésus. Venez ! venez î venez !

« En ce moment, dans toutes les parties du temple il se fit un mouvement léger d'abord, mais qui prit par degrés un caractère plus décidé. Des jeunes filles se levèrent, s'assirent, et puis se levèrent de nouveau. Alors les portes des bancs s'ouvrirent, et l'on vit s'avancer en chancelant plusieurs jeunes filles, les mains jointes, la tête penchée sur la poitrine et tremblant de tous leurs membres. Les chants continuaient toujours. Ces pauvres créatures approchèrent des bancs, et leurs sanglots et leurs gémissements commencèrent à se faire entendre. Elles s'assirent sur les bancs d'anxiété, l'hymne fut suspendu, et deux prêtres, descendant de la tribune, s'avancèrent l'un à droite, l'autre à gauche

du banc, et murmurèrent des paroles aux oreilles des jeunes filles, qui tremblaient toujours. Ces paroles n'arrivaient point jusqu'à nous ; mais, en ce moment, les cris et les sanglots s'accrurent d'une manière horrible. Ces faibles créatures, les traits attérés et couverts de pâleur, tombèrent à genoux sur les dalles, et bientôt leur visage alla frapper la terre. Des cris et des gémissements extraordinaires se faisaient entendre, et de temps en temps une voix s'écriait avec des accents convulsifs : Oh ! Jésus ! Jésus, mon sauveur, venez à mon secours !

« Cependant les deux prêtres continuaient à parler bas aux jeunes filles. De temps en temps ils montaient sur les bancs et annonçaient à l'auditoire, de toute la force de leurs poumons, que l'opération du salut s'accomplissait ; et alors, de toutes les parties de l'édifice s'élevaient ces cris brefs et perçants : Amen! gloireî amen! pendant que les pénitentes, presque étendues sur le pavé, continuaient à recevoir des exhortations murmurées à leurs oreilles, et de temps en temps des caresses mystiques. Un grand nombre de ces créatures étaient en proie à d'horribles convulsions, et, quand le tumulte fut parvenu h. son plus haut point, le prêtre qui était re^té à la tribune entonna un hymne d'une voix haute, comme pour essayer de couvrir les cris des pénitentes.

(( C'était un spectacle horrible de voir ces pauvres filles, à peine au matin de leur vie, frappées de terreur, livrées à d'affreuses convulsions, affaiblies et énervées pour toujours. Je remarquai une de ces faibles créatures qui ne devait pas avoir plus de quatorze ans, soutenue dans les bras de ses compa-

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gnes plus âgées. Son visage était couvert de la pâleur de la mort; ses yeux hagards étaient privés de tout sentiment, et des flots d'écume ruisselaient sur son menton et sa poitrine. Sur tous ses traits étaient empreintes les apparences d'un idiotisme complet. Un prêtre s'approcha, et, prenant la main délicate de cette convulsionnaire, — Jésus est avec elle ; Dieu soit béni ! dit-il, et il passa. »

Ce récit est fait avec beaucoup d'art : c'est un tableau vif et animé. Mais que veut l'auteur? quel est le fond de sa pensée? Veut-il seulement blâmer qu'on donne de pareilles émotions à des créatures jeunes et faibles? je suis de son avis. La piété n'entre pas dans les âmes avec de telles secousses : c'est substituer h la chaleur d'une foi douce et pénétrante, telle que doit être celle de TÉvangile, jc3 ne sais quelle ardeur fébrile et nerveuse où l'âme n'est pour rien; c'est parler aux sens plutôt qu'au cœur. Que ceux cependant qu'aurait pu effrayer le tableau que fait m'stress ïrollope de ces jeunes filles livrées à d'affreuses convulsions, affaiblies et énervées pour toujours^ Tcuillent bien se rassurer quelque peu : voici M. Murat qui nous assure que l'effet de ces revivais n'est pas aussi terrible que se l'est figuré mistress Trollope, et surtout ne dure pas toujours :

(( Bientôt les demoiselles s'aperçoivent que le revival n'a pas augmenté leurs chances d'avoir des maris , et maintenant que les jeunes prêcheurs si saints, si éloquents, qui montraient de si belles dents et un jabot si bien plissé, sont partis sans faire de choix parmi les belles de l'endroit; maintenant qu'ils sont remplacés par une brigade d'ingénieurs lopo-

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graphes qui lèvent le plan d'un canal, qui ont de jolis uniformes, jurent, boivent du mint-julap^ ne vont jamais à l'église, mais aiment à danser, la gaieté renaît, pour les captiver la foi disparaît, et les belles reprennent le teint de rose qui leur est naturel. »

Fort heureuses les jeunes filles américaines oui peuvent ainsi à volonté prendre pour les ingénieur?, un teint de rose, et pour les jeunes clergymen une pieuse pâleur ! Je voulais seulement rassurer mes lecteurs sur l'effet des revivais.

Les revivais me semblent souvent ridicules, souvent blâmables ; mais, si mistress TroUope veut faire entendre, comme je le crains, qu'il se passe dans ces revivais quelque chose d'immoral, je n'y puis consentir. Il y a du fanatisme dans ces assemblées; mais il n'y a point d'immoralité. Le fanatisme exclut la débauche, et le prêtre qui passe près de la jeune lille échevelée et à demi morte, en disant froidement : Jésus est avec elle, que Dieu soit bénil ce prétre-là n'est point un libertin hypocrite qui couvre ses passions d'un voile de mysticité : c'est tout simplement un fanatique. L'homme n'a point place, dans son cœur, pour deux passions à la fois : il n'est point en même temps fanatique et libertin. Où je vois le fanatisme je ne soupçonne rien autre chose. Dites que les jansénistes de Saint-Médard, dont s'est moqué Voltaire, étaient absurdes, extravagants, j'acquiesce à tout cela; mais, si vous allez plus loin, si vous les soupçonnez de libertinage, je ne suis plus des vôtres : le fanatisme des convulsionnaires me répond de leur honnêteté.

Outre les revivais^ il y a les camps-meetinfjs^ qui

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sont des bivouacs religieux en plein air, dans les forêts, la nuit. Je suis moins indulgent pour les camps-meetings que pour les revivais, et, quelque disposé que je sois à ne pas croire au nnal, il m'est difficile de penser que ces réunions ne soient pas l'occasion, sinon la cause, de beaucoup de désordres. Ces assemblées nocturnes, cette vie de bivouac, et ce mélange surtout de personnes venues avec des buts différents, les unes pour prier et prêcher en commun, les autres, selon le témoignage de M. Murât, pour vendre, acheter, électionner ou faire la cour, doivent avoir des dangers que je me garderai bien de révoquer en doute. 11 ne faut pas croire cependant que ces assemblées religieuses et l'abus qu'on en fait soient quelque chose de particulier à l'Amérique, et qu'il faille s'en prendre à ses institutions et à la liberté religieuse qu'elles accordent. Qu'est-ce, et surtout qu'était-ce autrefois, que les fêtes patronales des villes et des bourgs? des camps-meetings, o\x les uns venaient pour prier au tombeau du saint, les autres pour vendre, pour acheter, beaucoup pour s'amuser. Les foires se tenaient presque toutes autour des églises; c'étaient des lieux de rendez-vous, de marchés, de pèlerinoges; c'étaient tout ce que sont les camps-meetings. Ces fêtes patronales, ces foires baptisées du nom d'un saint et instituées en son honneur avaient aussi leurs désordres, et leurs dangers.

Dans les sociétés nouvelles, où les communications sont lentes et difficiles, où chacun a son champ à cultiver et sa famille à nourrir, si la religion n'était pas là pour réunir les hommes, ils resteraient

solitaires etliisles, la société ne se développerait pas. Il n'y a que la religion qui ait assez de force, dans les sociétés nouvelles, pour tirer les hommes de leur logis, pour les assembler et les unir dans un but commun. L'assemblée une fois instituée par la religion, qui pouvait seule l'instituer, le commerce et la politique en prolitent. Seuls, ils n'auraient pas pu réunir quatre personnes ; aidés de la religion, ils ont foule. C'est la religion qui a créé les foires en Europe, au commencement de la société européenne; et c'est elle qui crée les camps-meetings, en Amérique.

Je déplore, autant que personne, les abus des revivais et des camps-meetings ; mais ces abus se retrouvent à d'autres époques et dans d'autres pays, dans les sociétés nouvelles. Ils ne forment donc point le caractère distinctif et particulier du culteen Amérique.

Ce qui, à mon avis, est le caractère le plus saillant de l'état du culte en Amérique, c'est ce que j'appellerai son morcellement. Nulle part il n'y a autant de sectes diverses. Mislress ïrollope et M. Murât essayent en vain de les compter : elles sont innombrables. « Elles changent tous les jours, dit M. Murât, paraissent, disparaissent, se réunissent, se séparent et n'ont rien de stable que leur instabilité 11 arrive souvent qu'un prêcheur s'imagine de prêcher une doctrine malsonnante pour les oreilles pieuses : l'évOque ou le consistoire l'excommunie. Alors la congrégation , ou change de religion et garde son pasteur, ou change de pasteur et garde sa religion. Le pasteur excommunié forme

une nouvelle secte avec une minorité de la congrégation «Ailleurs encore :« L'excommunié crie

à la persécution des saints, fonde une nouvelle secte, et sa fortune est faite Dans cette variété de religions, chacun peut choisir celle qu'il veut, en changer quand cela lui plaît, ou rester en suspens et n'en suivre aucune. Cependant, avec toute cette liherté, il n'y a pas de pays où le peuple soit aussi religieux qu'aux États-Unis. »

Gomment, avec une pareille mobilité de culte, le peuple des États-Unis est-il le peuple le plus religieux de la terre? Gomment cette instabilité ne nuitelle pas à la foi? Qu'est-ce qu'un culte qui change au gré du caprice de chacun? Quelle autorité peut-il avoir? Quelle durée peut-il se promettre? Voilà les doutes qui viendront à beaucoup d'esprits. Les catholiques, qui ne voient de salut pour la religion que dans l'unité, se demanderont si la religion, aux États-Unis, ne touche pas à son dernier jour; les philosophes l'espéreront.

M. Murât, qui est de l'école de Voltaire, ne cache pas, à ce sujet, ses espérances. L'instabilité de la religion, aux Etats-Unis, lui paraît le signe prochain de sa chute : « Les peuples des Etats-Unis tendent au doute. Dans une génération, la nation ne sera plus chrétienne, elle sera sage, heureuse et délivrée

du joug des prêtres qui pèse encore sur elle

Ghacun sait bien à quoi s'en tenir sur la religion de son voisin; mais personne ne veut être le premier à attacher le grelot. Le maître est là : tout le monde est candidat pour sa faveur dans un pays où l'opinion publique règne sans mélange. Il faut la flatter,

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et les flalleiirs se trompent sur les opinions du maître. L'opinion que l'on a généralement de la force des préjuges religieux est de beaucoup exagérée, et le moment n'est pas loin qu'on mettra un terme à l'influence du clergé et à l'hypocrisie forcée qu'elle produit.... Le parti de l'incrédulité n'a qu'à connaître sa force pour secouer entièrement le joug de la superstition, et, depuis quelque temps, il fait des progrès immenses vers ce but. L'influence du clergé n'est qu'apparente..., au fond, personne ne s'en soucie ; même, autrefois, elle ne fut pas assez forte pour empêcher l'élection de M. Jefterson , qui refusait publiquement toute croyance à la Bible. Aujourd'hui, elle pourrait encore beaucoup moins ; dans cinquante ans, elle ne pourra plus rien. » Voilà donc l'avenir du peuple le plus religieux de la terre ! dans cinquante ans, il ne sera plus chrétien,, il sera sage.

Ainsi, instabilité perpétuelle, division infinie, et, dans cinquante ans, l'incrédulité, tel est, en résumé, selon mistress Trollope et selon M. Murât, l'une qui fait la satire, l'autre qui fait le panégyrique des États-Unis, tel est l'état de la religion en Amérique.

Quant à moi, je ne suis point effrayé, pour l'Amérique, de cet état de choses. L'instabilité et le morcellement infini de la religion tiennent à l'état du pays et à son degré de civilisation. Quant à l'avenir d'incrédulité que se promet M. Murât, il m'effraye encore moins que le reste, car il est impossible.

Si j'étais du nombre des admirateurs ébahis de l'Amérique^ les détails donnés par mistress Trollope

et par M. Murât pourraient me contrarier, car je serais forcé de reconnaître que, dans mon Eldorado moral, politique et religieux, il y a de la superstition, de la momerie, des scandales, des haines, des sectes, des impies, comme partout ailleurs. Mais, étant persuadé que les Américains ont le nez au milieu du visage aussi bien que les Européens, je ne suis point étonné de trouver cliez eux les mêmes passions religieuses et les mC^mes abus qu'en Europe.

L'état de la religion, en Amérique, se rapporte à l'état de la société. Si la religion, en Amérique, est morcelée à l'infini, ce n'est pas, soyez-en sûrs, l'effet de son gouvernement républicain : c'est l'effet de la société. Il n'a pas dépendu du gouvernement de donner ou d'ôter à l'Amérique la liberté religieuse. Le protestantisme, en Amérique, a précédé la république : avant d'être républicaine, avant de se séparer de l'Angleterre, l'Amérique élait protestante. Or, la liberté religieuse est le fond du protestantisme. Quand le protestantisme ne va pas jusqu'à l'anarchie religieuse, quand il ne fait pas autant de cultes que d'individus, c'est par bonne volonté, c'est par prudence, et non pas par devoir : il a le droit d'être anarchique. Quand il ne l'est pas, cela lient à l'état de la société. S'il y a des pays où le protestantisme se divise et se morcelle moins qu'ailleurs, c'est que la société y a beaucoup d'unité et de cohésion, et qu'elle contient par son poids l'instabilité naturelle de son culte. Telle n'est point l'Amérique.

Les Etats-Unis n'ont point encore d'unité nationale. La nationalité américaine n'est, si je ne me trompe, qu'une antithèse. L'Amérique hait l'An-

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gleterre et les Indiens : l'une dont elle a secoue le joug, les autres qu'elle détruit. C'est à l'aide de ces deux sentiments que s'est fondée l'Amérique ; ce sont eux qui la soutiennent. L'Amérique n'a qu'une nationalité de monde et de race : de monde à l'égard de l'Europe, de race à l'égard des indiens. Mais, de là à ce que j'appelle la nationalité d'un peuple, de là à ces sentiments, à ces souvenirs, à ces mœurs, à ce génie commun, qui font qu'on est une nation, il y a un abîme. Les Etats-Unis sont encore des colonies indépendantes les unes des autres, qui, un beau jour, se sont réunies et confédérées contre un ennemi commun. Cette confédération a-t-elle de ces colonies fait une nation? Je ne le pense pas.

Que résulte-t-il de là pour la religion? C'est qu'il n'y a rien pour compenser le principe de division qui est propre au protestantisme. De là ces sectes innombrables. En Europe, où la société est vieille, l'unité politique et l'unité religieuse ne manquent jamais à la fois. Quand, comme au moyen âge, la société civile est divisée et morcelée à l'infini, la société religieuse est unie et fait corps. Quand comme sous l'empire romain ou comme de nos jours, la société religieuse est éparpillée çà et là, quand il y a mille sectes et mille opinions, la société civilealors est unie et fait corps. En Amérique, où tout est nouveau, ni la société civile ni la société religieuse ne font corps : partout la division et l'indépendance; les sectes vivent à i)art les unes des autres, comme les Etats veulent se gouverner à part les uns des autres; et il n'y a pas plus de centre pour la religion que pour l'Etal.

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Est-ce là quelque chose de bien désolant pour l'Amérique ?Nullement, à mon avis. L'Amérique grandit. Laissez-la croître et ne demandez pas impatiemment à son enfance les fruits de l'âge mûr. L'État, c'est-à-dire cette communauté intime d'intérêts civils, commerciaux et politiques, l'État s'enfante en Amérique et se développe peu à peu. Est-ce au centre de la confédération ou dans ses membres que se fait l'enfantement ? M. Murât lui-même entrevoit, dans l'avenir des États-Unis, la naissance de trois grands États séparés, l'un au nord, l'autre à l'ouest, l'autre au sud. Ces naissances à venir ne l'efirayent pas; il ne voit pas, dans ce morcellement, la ruine de l'Amérique. Pourquoi donc, dans le morcellement du culte, voit-il la ruine de la religion? Pourquoi ne juge-t-il pas de la dislocation religieuse comme de la dislocation politique? C'est que M. Murât est de l'école de Voltaire. La religion lui déplaît : elle va tomber , dit-il. Mais la république lui plaît : elle vivra, dit il, quand bien môme les États-Unis se disloqueraient. Quant à moi, moins philosophe et moins républicain en même temps que M. Murât, je n'ai aucune raison pour augurer plus mal de la société religieuse que de la société politique en Amérique.

Le morcellement de la religion n'est pas toujours le symptôme de la ruine du sentiment religieux; c'est souvent, au contraire, le symptôme d'une effervescence pleine de vie. Dans les vieilles sociétés, la division et l'instabilité du culte peuvent parfois annoncer sa mort prochaine ; mais en Amérique, mais dans une société neuve, c'est tout différent.

Les choses et les hommes finissent, nous le savons, comme ils ont commencé, par une enfance : il y a l'enfance du lit de mort comme l'enfance du herceau. Mais qui de nous ne les reconnaît pas ? Qui de nous ne sait pas distinguer le visage riant de l'enfant qui a encore tout l'échevoau de sa vie à dévider joyeusement, du visage terne et grimaçant du vieillard qui serre entre ses doigts desséchés le dernier fil de sa vie ?

Je déplore l'instabilité de la religion aux États- Unis, je déplore les abus des camp-smeetings et des revivais ; mais cette effervescence témoigne, à mes yeux, du besoin que le peuple américain sent de la religion.

C'est qu'en effet, vous avez beau avoir un vaste pays à coloniser ; vous avez beau, grûce à vos lois, avoir à électionner toutes les semaines, cela ne suffit pas, il faut encore autre chose : il faut s'occuper de Dieu, il faut des prêcheurs, des réunions, des prières, une Bible. Tout cela, sans doute, est bizarre ; mais que voulez-vous? l'homme est ainsi fait. Voyez ces colons de l'ouest et du midi : ils ont à vaincre les vieilles forêts, les eaux croupissantes, les marais insalubres, les bétes sauvages ; ils ont à faire vivre eux et leurs familles. Vivre ! que de peines, de fatigues, de travail, ce mot contient dans les États nouveaux ! En mC-me temps ils ont les lois les plus électives qui se puissent inventer. Ce n'est pas assez : il leur Hiut encore une religion. Le sentiment religieux vient se placer au milieu de leurs rudes travaux et de leurs quotidiennes élections. Partout où il y a des hommes, il y a des essais et

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des ébauches de religion. La société sage de M. Mural est impossible.

En vérité, si je ne craignais de tomber dans le paradoxe, je dirais, tant je suis éloigné de croire à la fin prochaine de la religion en Amérique, que la religion ne fait que d'y naître, et qu'elle est encore, surtout dans les États nouveaux, à son premier degré, au fétichisme. Non que je veuille dire, le moins du monde, que les citoyens des Etats-Unis sont des sauvages qui adorent des fétiches ; tp.\\\% n'y a-t-il de fétichisme que lorsqu'il y a de petites idoles de terre cuite, comme chez les païens? des madones, comme chez les Italiens ou des images de saint Nicolas, comme chez les Russes ? Le fétichisme n'est pas dans l'idole ou l'image. Le caractère essentiel du fétichisme est d'être un culte tout individuel. Chacun son Dieu, voilà l'idée du fétichisme. Quand chacun a son culte, quand chacun fait secte, quand la foi est diverse pour chaque famille et pour chaque personne, c'est ce que j'appelle aussi du fétichisme ; seulement, ce fétichisme n'a point de fétiches de plâtre ou de bois : il est tout spirituel. C'est que l'état de l'esprit humain ne comporte plus de religions matérielles, comme l'était le paganisme : l'esprit humain ne comporte plus que des religions spirituelles à tous leurs degrés, même au plus bas. Le fétichisme aussi est spirituel.

Quand on étudie l'Amérique sous le rapport philosophique, comme nous le faisons, il faut tenir grand compte de l'état de l'esprit humain à l'époque où naquit l'Amérique. L'Amérique est née au xvm^ siècle, ne l'oublions jamais. Fille et héritière

de l'Europe, elle prend la civilisation où l'Europe l'a laissée : elle ne recommence pas la société, elle la continue. Elle fait avec l'Europe ce que l'Europe a fait avec TOrient. L'Europe n'a pas recommencé les travaux de l'Orient : elle les a continués. L'Amérique, non plus, ne se met pas à inventer de nouveau les sciences. Elle les reçoit toutes faites et s'en sert ; mais elle s'en sert comme une société nouvelle : elle les emploie h dompter la nature. En religion, l'Amérique ne revient pas au matérialisme des anciennes religions. Elle prend le spiritualisme de la religion chrétienne ; mais elle l'applique comme une société nouvelle. Chacun, en Amérique, a son culte, comme chacun autrefois avait son idole. C'est le premier degré de la religion, c'est le fétichisme tel que le comporte notre temps. En politique, môme manière d'agir. L'Amérique ne retourne pas aux gouvernements théocraliques , les premiers qui se rencontrent dans l'histoire : elle prend la politique où elle en était au xviii" siècle, et son gouvernement tient un compte scrupuleux des droits que la philosophie reconnaît à l'homme. Mais, comme c'est une société nouvelle, dans ce gouvernement, il n'y a point d'Etat, il n'y a point d'unité politique. Partout il faut considérer l'Amérique comme la jeune héritière d'un patrimoine. Le patrimoine est vieux, c'est celui que l'Europe a reçu de l'Orient et qu'elle a grossi ; mais l'héritière est jeune, et c'est avec les idées, les hesoins et le caractère de la jeunesse qu'elle exploite cet antique p;itri[U()ine.

Ne nous laissons donc pas tromper aux apparen-

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ces: ne croyons pas que la vieillesse des choses 6te rien, en Amérique, à la nouveauté de la société, et sachons, dans le morcellement infini du cultb, reconnaître le fétichisme, c'est-à-dire la religion k son premier degré, tant elle est loin encore de sa décadence !

L'Amérique a la religion qu'elle peut avoir, la religion d'une société nouvelle et éparpillée. Plus tard, et à mesure que l'État s'enfantera, la religion prendra plus d'unité et de cohésion. Que la société se concentre, la religion aussi se concentrera. Cela est si vrai, qu'en Amérique, même les États où le culte est le moins morcelé sont précisément ceux qui sont les plus anciens, les États du nord, ceux où la société a le plus de temps pour se développer ; tandis qu'au contraire les États du sud et de l'ouest, les États nouveaux, où la société est récente, sont ceux où le culte est éparpillé en sectes innombrables, et, parmi ces sectes, les plus grossières et les plus superstitieuses sont précisément les plus puissantes et les plus accréditées.

Résumons rapidement nos réflexions.

Le morcellement et l'instabilité de la religion, en Amérique, ne tiennent pas aux institutions républicaines, mais à l'état de la société ; et cette instabilité ne doit point aboutir à l'incrédulité ; parce que c'est une effervescence qui témoigne de l'ascendant même des sentiments religieux, et non de leur discrédit.

En considérant de cette manière l'état de la religion, je garde le point de vue que j'ai pris, et j'étudie la société plutôt que la forme du gouvernement, parce que les formes de gouvernement me semblent peu de chose.

Un des traits les plus curieux de la société américaine et qui est aussi un des traits dislinctifs des sociétés nouvelles, c'est l'esclavage. L'apologie de l'esclavage que M. Murât fait avec beaucoup de hardiesse et beaucoup d'esprit, éveille, à chaque instant, le souvenir de la société grecque et de la société féodale , c'est-à-dire d'une des premières phases de l'état social, phase brillante et qui plaît pcut-êlre h l'imngination, mais pleine de malheur et de misère pour la plupart des hommes. Rien n'est si contraire, en effet, à l'idée que nous avons, en France, d'une république, que la société athénienne et Spartiate, ou la société américaine : car l'esclavage, et par conséquent l'oubli de l'égalité humaine, est le principe vital de la société grecque et de la société américaine, telle que M. Murât la peint et la défend.

Le type le plus parfait de l'homme pour M. Murât, c'est le planteur des Etats du Sud : « Le planteur, dit M. Murât, dégagé de tout travail manuel, a beaucoup plus de temps pour cultiver son esprit. L'habitude de se considérer comme moralement responsable du sort d'un grand nombre d'individus donne à son caractère une sorte de dignité austère qui conduit à la vertu, et qui, tempérée par les arts,

les sciences , la littérature, contribue à faire, du planteurméridional, un des plus parfaits modèles de l'espèce humaine. Sa maison est ouverte à tout venant avec une généreuse hospitalité ; sa bourse ne l'est que trop souvent avec profusion. L'habitude d'être obéi lui donne une noble fierté en traitant avec ses égaux, c'est-à-dire avec tout homme blanc, et une indépendance de vues en politique et en religion, qui forme un parfait contraste avec la réserve et l'hypocrisie qu'on ne rencontre que trop souvent au Nord. »

Je ne veux point chicaner le peintre sur son portrait. C'est un portrait de complaisance pour lequel le miroir seul a posé, cela est évident. Je renonce donc à toutes les critiques que pourrait faire un yankee, un citoyen de ces Etats du Nord si maltraités par M. Murât, sur ce parfait modèle de l'espèce humaine, sur cette dignité austère qui conduit à la vertu^ mais qui souvent peut-être s'arrête en chemin et ne mène qu'à l'insensibilité ; sur cette habitude d'être obéi, qui semble devoir assez mal préparer à traiter avec ses égaux ; sur cette indépendance enfin de vues en politique et en religion, qui pourrait bien, aux yeux des malveillants, signifier, en politique, la répugnance que le planteur du Sud a contre le Nord, et, en religion, /a sagesse philosophique qui doit, dans cinquante ans^ être l'apanage des Etais-Unis : c'esl-k-dire l'esprit de faction et de révolte sous le nom d'indépendance politique, et l'esprit d'impiété sous le nom d'indépendance religieuse. Mais, encore une fois, je renonce à toutes ces représailles du Nord contre le Midi. Ce que je de-

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mande seulement, c'est de quel droit, après ce portrait du planteur, M. Mnrat pourrait trouver quelque chose à redire au seigneur féodal tel que l'histoire nous le représente?

Certe* c'était un beau modèle aussi de respèce huuiaine que le baron féodal. Comme le planteur, il était hospilalier; comme lui, prodigue; habitué, comme lui, à être obéi, il avait une noble fierté en traitant avec ses égaux, c'est-à-dire avec les gentilshommes, car la féodalité était aussi une sorte de république. Un suzerain mal obéi pour président, des serfs pour nègres, entre les vassaux du même suzerain une égalité querelleuse : voilà la république féodale.

Du reste, comme le planteur, le baron féodal était fort indépendant en politique, c'est-à-dire toujours prêt à secouer le joug du suzerain. Soigneux aussi de conserver intacte la pureté de son sang, il pouvait, quand il comparait la beauté majestueuse de ses enfants à la laideur de ses serfs rabougris par le travail et la misère, il pouvait croire, aussi bien que le planteur quand il compare la blancheur de son teint au visage noir et plat de ses nègres, que les vilains étaient d'une race inférieure au gentilhomme, et que Dieu n'avait pas pétri du même limon le corps élégant et svelte du chevalier, et le tronc gros et court du paysan; ce qui n'empêchait pas le baron féodal, non plus que le planteur, d'avouer de temps en temps, par ses caprices libertins à l'égard des filles de ses serfs, l'égalité de l'espèce humaine, et de donner par ses passions un démenti à son orgueil. Disons-le : en faisant le portrait du planteur.

M. Mural a fait, sans s'en douter, le portrait du baron féodal. Ce sont les mêmes traits, la même; physionomie, le même caractère, la même nature; il n'y a qu'à changer l'indication du livret. Au lieu de lire : portrait, au xi\^ siècle, d'un citoyen de la république des Etats-Unis, il faut lire : portrait d'un baron féodal du xn^ au xiii^ siècle.

Voilà donc, selon M. Murât, l'effet moral de l'esclavage sur le caractère des maîtres. Voyons l'effet politique sur la société :

(( En politique, le résultat de l'esclavage, dit M. Murât, n'est pas moins favorable. Notre pays est encore jeune, la population est clair-semée, chacun a ses affaires; ici, point d'oisifs, de badauds, de populace. Mais il n'en sera pas toujours ainsi : déjà, dans les grandes villes du Nord, en plusieurs occasions, des tumultes ont eu lieu parmi la classe ouvrière et les matelots. Sommes-nous destinés à voir renaître chez nous les scènes du Forum romain? Pour nous en garantir, aurons-nous recours à la cavalerie, comme en Angleterre? Le remède serait pire que le mal... Refuser aux citoyens qui n'ont pas une fortune déterminée le droit de voter, comme cela a lieu en Virginie, est sans doute un moyen; mais cela est contraire à l'esprit de nos institutions, et toute limitation de ce genre est toujours arbitraire. D'ailleurs, cela n'empêcherait pas le peuple de s'ameuter. Comparez les élections dans les grandes villes du Sud et du Nord : quel tumulte dans les unes ! quel calme dans les autres ! Dans le Nord, les classes inférieures de la société s'emparent tumultueusement du lieu des élections et en chas-

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sent, pour ainsi dire, par leur conduite indécente, tout homme instruit et éclairé. />«?7.s le Sud, au contraire^ toutes les classes inférieures sont noires^ esclaves, muettes; les gens éclairés conduisent les élections tranquillement et raisonnablement ; et c'est peut-être à cela seul qu'est due la supériorité de talent qui se fait remarquer, dans le congrès des États-Unis, en iaveur du Sud. »

Ou je me trompe fort, ou le résumé de ces curieuses paroles est qu'il ne peut y avoir de bonnes élections, et par conséquent de bonne république, qu'avec l'esclavage : l'esclavage est le remède à tous les vices de la république. Vous voulez avoir des institutions républicaines et ne point avoir de populace qui s'empare tumultueusement des élections et en chasse les hommes instruits? ayez l'esclavage. Avec l'esclavage, vous n'avez point à craindre le suffrage universel des classes inférieures, leur turbulence, leurs émeutes, les scènes du Forum romain, les démagogues excitant à leur gré les passions d'une foule ignorante et s'emparant du pouvoir au préjudice des honnêtes gens. Et voyez quelle est la destinée des États qui n'ont point cet admirable contre-poids des institutions républicaines, l'esclavage; voyez l'Angleterre : il lui faut des charges de cavalerie pour dissiper les émeutes de sa population. Charger le peuple, quelle horreur ! Dans le Sud, dans le beau pays des planteurs, on ne charge point le peuple : il n'y a pas de peuple, il n'y a que des esclaves tremblants et muets. En Virginie, on exige, pour voter aux élections, un cens, une fortune quelconque qui serve de garantie. Un cens,

une garantie, fi donc ! tout cela est contraire a l'espril des iiistilulions républicaines. — Mais prenez-y garde, répondront les Virginiens : nous voulons que /es élections soient conduites tranquilleinent et raisonnablement par les hommes éclairés; nous voulons que les classes inférievres ne s'emparenl pas tumultueusement du scrutin; nous ne voulons pas que le pouvoir tombe en des mains indignes. C'est pour cela que nous avons un cens électoral. — Tyrannie que tout cela, disent les jjlanteurs, et surtout faiblesse, puisque vous n'empêchez pas, après tout, le peuple de s'ameuter. Faites donc comme nous, coupez le mal dans sa racine : n'ayez pas de peuple, n'ayez que des esclaves muets.

On a souvent dit qu'il ne pouvait y avoir de bonne république que dans les aristocraties. La leçon à tirer de M. Murât, c'est qu'il ne peut y avoir de bonne république qu'avec l'esclavage. Or, que l'aristocratie soit blanche ou bardée de fer, qu'elle s'appelle les planteurs du Sud ou les barons féodaux, peu importent la couleur et le nom : il y a des esclaves, il y a une aristocratie, et c'est là seulement que, selon M. Murât, la république est possible. Ailleurs, comme dans les villes du Nord, la république a des élections tumultueuses et violentes, des émeutes de populace, des scrutins envahis par la force : elle est impossible.

« L'opinion publique, dans les États du Sud, dit M. Murât, est que l'esclavage est nécessaire, mais qu'il est un mal. Je suis loin de considérer la chose sous ce point de vue; au contraire, je suis tenté de la considérer, dans certaines périodes de la vie des

nations, comme un bien : comment, par exemple, employer sans esclaves de grands capitaux dans l'agriculture d'un pays neuf?»

M. Mural a raison : l'esclavage est propre à cerlaines époques; il se retrouve dans toutes les nations aux mêmes degrés de l'échelle sociale. Quand une société est nouvelle, quand elle a un vaste pays à exploiter, elle a des esclaves : l'esclavage, dans cet état de choses, est nécessaire à l'exploitation. Sans esclaves, que faire de ces vastes domaines? quel fruit en retirer? Les Doriens, quand ils conquirent la Grèce, eurent des esclaves pour l'exploiter; les Germains firent de môme au \^ siècle; et quand, au XV'' siècle, les Européens vinrent conquérir l'Amérique, pour exploiter leurs conquêtes il leur fallut des esclaves. Ils prirent d'abord les Indiens; mais, comme les Indiens aimèrent mieux mourir que de servir, les Espagnols allèrent chercher leurs esclaves en Afrique.

Lorsque les conquêtes se font entre peuples civilisés, lorsque la Macédoine conquiert la Perse, Rome le monde, ou, de nos jours encore, lorsque la France conquiert l'Europe, la conquête n'amène ni la dépossession ni l'esclavage qui en est la suite, parce qu'il y a d'autres manières d'exploitation. Le système administratif des sociétés civilisées se prête à beaucoup d'exactions sans aller jusqu'à la dépossession : on fait des royaumes macédoniens ou français, des provinces romaines, on lève des impôts. Voilà comme on s'exploite entre peuples civilisés. Mais, quand la conquête se fait par des barbares, comme au v*" siècle, ou : ur des barbares, comme

en Amérique; quand l'exploitation administrative n'est pas possible, alors vient la dopossession et avec elle l'esclavage : les anciens habitants sont dépossédés et asservis. Sans la dépossession et l'esclavage, les conquêtes ne sont que des expéditions de pillards ; avec la dépossession et l'esclavage, elles deviennent des établissements. Jusqu'ici donc, je suis de l'avis de M. Murât.

Reste seulement une question : dans l'ordre de la civilisation, quel rang tiennent la dépossession et l'esclavage? Ils fondent une société nouvelle dans le pays coaquis. C'est ainsi que la société dorienne fut fondée en Grèce, la société germanique en Europe, la société européenne en Amérique. Mais ces sociétés, nées de la violence et qui ne pouvaient naître que par elle, prétendront-elles, dès leur commencement, qu'elles ont atteint le but de la civilisation et qu'elles doivent désormais servir de modèle au monde? prétendront-elles, quand d'une main elles tiennent le glaive qui extermine les anciens habitants du pays, et de l'autre le fouet qui fait travailler les esclaves destinés à l'exploitation du sol usurpé; quand tout témoigne encore leur violence et leur injustice ; quand la tache originelle de l'usurpation est encore récente et vive, prétendront-elles que toute la dignité et toute la grandeur des sociétés humaines se sont retirées en elles? Je ne fais point un crime à l'Amérique de s'être fondée par la dépossession et l'esclavage : elle a fait ce qu'ont fait toutes les sociétés, elle a commencé comme elles ont toutes commencé. Mais c'est un commencement, voilà ce qu'il faut bien savoir;

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c'est une phase de la vie des peuples, et une des premières phases. Vouloir en rester là serait un crime contre la Providence. Il hui que l'Amérique aille de l'esclavage au travail libre, comme il faut qu'elle aille du morcellement à l'unité, en politique aussi bien qu'en religion. Presque partout, dans le monde, l'esclavage n'est plus qu'un ancien régime, le régime des sociétés naissantes. Le pays des planleurs veut-il seul le garder? Non. Quand les peuples ont de l'avenir, à chaque pas qu'ils l'ont vers cet avenir, ils jettent sur la route une pièce du bagage de leur ancien régime : l'esclavage aussi sera jeté en route.

L'esclavage, disons- le hautement, n'a pas été permis par Dieu pour être définitif. La Providence le prête aux sociétés naissantes ; mais elle ne le leur donne pas à tout jamais. Il y a des moments où l'esclavage est utile aux sociétés comme la guerre, comme le despotisme ; mais les sociétés n'ont pas le droit d'en rester là ; il faut qu'elles passent de la guerre à la paix, du despotisme à la liberté, de l'esclavage au travail libre; il faut que la civilisation décrive les phases successives de sa destinée ; il faut que l'éducation de l'humanité se poursuive à travers ses âges et ses états divers. Malheur aux peuples qui veulent arrêter l'horloge, qui veulent fixer l'aiguille sur telle ou telle heure qui leur plait ! — Nous aimons l'esclavage, disent les planteurs de l'Amérique du Sud ; nous aimons ces régiments de nègres disciplinés au travail, ces domaines immenses que nous parcourons à cheval, cette habitude de commander qui donne à notre caractère une fierté majestueuse,

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ce loisir qui élève notre esprit et nous rend supérieurs, dans les assemblées, à nos voisins du Nord. ^- Non, l'esclave n'est pas seulement pour le plaisir des maîtres ; non, la Providence ne peut pas permettre qu'un homme sacrifie ainsi à ses intérêts, à ses jouissances, la vie et l'honneur d'un si grand nombre de ses semblables. La Providence a son but qu'elle atteint par l'esclavage, tantôt les races diverses à rapprocher et à confondre, tantôt un peuple à fonder, un État à créer, qui devient un instrument nouveau de la civilisation. Certes, quand les Francs mettaient à la glèbe les Gaulois vaincus, quand ils se faisaient comtes, barons, hauts et puissants seigneurs, ils croyaient aussi que la glèbe était une institution définitive, éternelle, qui ne passerait pas; et cependant, une fois que, par la glèbe et par la féodalité, les vaincus et les vainqueurs eurent formé une société nouvelle, une fois que cette société fut organisée, peu à peu les serfs se sont élevés, enrichis, émancipés, et, de celte fusion des vaincus et des vainqueurs dans le moule violent de la société féodale, est sortie une nation puissante et forte par l'égalité de tous ses membres, la nation française. 11 y a aussi des peuples à fonder, des pays à cultiver, des États à créer dans l'Amérique du Sud. L'esclavage est un des instruments de cette œuvre : voilà pourquoi il existe, et non certes pour les plaisirs des planteurs.

- Et ne suffit-il pas de jeter un coup d'ceil sur l'esclavage tel qu'il est aujourd'hui, pour voir que ce n'est pas là un état définitif? Partout, dans les pays qui ont touché la civilisation, fût-ce du bout des lé-

vres, partout la foi en l'esclavage est ébranlée, le maître ne croit plus à son droit de commander ni l'esîlave à son devoir d'obéir; la force seule maintient l'esclavage, la force, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus changeant et de plus incertain au monde. Quoi ! des maîtres toujours inquiets pour leurs biens et pour leur vie, des esclaves toujours aux aguets, l'embûche et la révolte dans le sein de la maison et de la famille ; plus de sommeil, sinon en tremblant pour le réveil ; deux ennemis côte à côte sous le niOme toit, deux ennemis qui savent leur mutuelle haine et qui s'observent avec colère, — ce serait là un état définitif! ce serait là l'état de choses à qui Dieu permettrait la durée ! Non ! si l'esclave s'agite, si le maître s'inquiète, si chacun regarde avec émotion l'avenir, c'est que tous deux, le maître et l'esclave, sentant que l'esclavage s'écroule, c'est que, dans cette vieille institution qui vacille pour tomber, personne ne peut plus se loger qu'avec incertitude.

Nous n'avons, jusqu'ici, considéré l'esclavage qu'en lui-môme. Que sera-ce, si nous regardons l'embarras que causent à l'Amérique les hommes de couleur ?

Le jour où un nègre est devenuu libre, le maintien de l'esclavage est devenu impossible. Voyons ce qu'en dit M. Murât : « La classe des hommes de couleur libres esi très-embarrassante ; car, si d'un côté le sens commun dit qu'une fois libres, ils devraient être entièrement assimilés aux citoyens blancs, d'un autre côté un préjugé plus fort que toute raison les maintient dans un état de dégradation morale et les exclut de toute occupation honorable. Ils sont très-dangereux pour nos esclaves, qui envient

leur oisiveté ; ils ont parmi eux des prêcheurs qui sont alliés aux sociétés religieuses du Nord, et qui ne cessent de travailler nos nègres pour les exciter au mécontentement. Si vous faites attention que la vie et la propriété de chaque habitant des États méridionaux sont intéressées dans ces mesures, vous vous persuaderez facilement que, constitutionnellement ou non, nous ne pouvons pas y renoncer, et que notre séparation de l Union aurait lieu, si Von voulait nous y contraindre. » Quelle que soit la force de l'opinion publique, au Nord, contre le maintien de l'esclavage, M. Murât ne craint pas cependant que la scission entre le Nord et le Midi soit prochaine. La raison qu'il en donne est marquée au coin de cette impertinence méridionale que nous avons déjîi vue : « Les États du Sud sont les plus forts et les plus riches. Une séparation serait un coup plus rude pour le Nord que pour nous. Leurs vaisseaux viendraient de même exporter nos tabacs, nos cotons, nos sucres ; mais ils payeraient des droits et ne pourraient pas soutenir la concurrence des manufactures anglaises. Nous continuerions à nous approvisionner au meilleur marché. IJ enthousiasme religieux chez un yankee ne va pas au point de sauver son âme aux dépens de ses fabriques et de son commerce. »

Vous voyez quelle est la portée de la question de l'esclavage : elle ne va h rien moins qu'à déchirer l'Union américaine, et ce n'est peut-être là encore que son moindre défaut. En effet, si l'Union se déchire, les États, séparés les uns des autres, pourront être puissants et riches, leurs citoyens heureux et libres ; mais, si le principe fondamental des États-

Unis, si le respect de la liberté s'altère, certes alors ce sera un mal d'autant plus dangereux qu'il viciera chaque État particulier. Tel est l'effet de l'esclavage. Il y a, aux États-Unis, à côté de la liberté républicaine, un code complet de tyrannie, non de tyrannie en grand, mais en détail, ce qui est dix fois pis, de tyrannie minutieuse et qui sent la police : je veux parler des lois relatives aux nègres libres. Citons M. Murât : « Aucun nègre libre ne peut voyager sans passe-port ; tout blanc a, dans ce cas, le droit de l'arrêter et de le déposer dans la première prison, où on le détient s'il ne peut pas prouver sa liberté. » Ainsi la présomption légale est toujours pour l'esclavage ; la liberté est l'exception, et il faut la prouver. Ainsi, contre le nègre, tout blanc est gendarme et a droit d'arrestation.

(( La peine de mort est infligée au nègre qui attaque un blanc ou qui lui résiste violemment. » Qu'est-ce que résister violemment ? Le blanc frappe : le nègre rendra-t-il les coups? Non, ce serait résister violemment. Il faudra donc qu'il se défende en prenant bien garde de blesser, si légèrement que ce soit, l'assaillant.

(( Dans les États du Sud, l'émancipation n'est permise qu'autant que les esclaves émancipés quittent l'État dans un certain délai. » Ainsi l'affranchissement entraîne l'exil, il le faut bien : comment, à côté de nègres libres, garder des nègres esclaves ? a Les nègres affranchis, continue M. Murât, sont soumis à une police très-sévère, et, dans beaucoup d'endroits, à des taxes et à des capitations extrêmement fortes. S'ils ne peuvent pas les payer, ils sont

vendus comme esclaves. Ils peuvent ôtre vendus aussi pour payer les dettes de leurs maîircs contractées avant leur émancipation, ou môme pour payer leurs frais de prison, s'ils sont arrêtés voyageant sans passe-port ou certificat de leur liberté. // semble enfin que toute la législation des États méridionaux ait pour but de diminuer cette classe dangereuse,.. On se tromperait grossièrement, si on croyait qu'ils sont mieux traités au Nord ou dans la Nouvelle-Angleterre. Dans treize des vingt-quatre États, ils ne sont pas admis par la Constitution à voter, et, dans presque tous les autres, il y a des lois particulières qui les en empêchent. Il n'y a, je crois, qu'en Pensylvanie et New-York où ils en aient le droit. »

Telles sont les lois que les États-Unis appliquent aux hommes de couleur libres. Ils ne leur reconnaissent ni droits civils ni droits politiques. Au dehors, c'est la môme chose. Je lis, dans le discours préliminaire de VHistoire de la Louisiane de M. Barbè-Marbois, que les États-Unis ont refusé de reconnaître Haïti. Ils reconnaissent tous les gouvernements de fait ; ils ne reconnaissent pas Haïti, et la république blanche traite la république noire comme le citoyen blanc traite le citoyen de couleur.

Quand on compare l'état des affranchis, à Rome, avec l'état des hommes libres de couleur de l'Amérique, on est frappé de la différence qui existe. Les affranchis, à Rome, n'étaient point un danger, car ils ne faisaient point une nation à part. Ils étaient tenus à quelques obligations envers leurs anciens maîtres ; mais leurs fils étaient complètement li-

bres. L'inégalité ne se perpétuait pas de généralions en générations, comme chez les hommes de couleur. L'homme de couleur, eût-il seize quartiers de liberté, ne sera jamais l'égal du blanc. La tache de l'esclavage crigincl ne s'eftace point ; elle se transmet indélébile, elle continue à séparer le maître et l'esclave et h faire deux peuples ennemis. La différence de couleur est là pour constater la différence d'état, pour proclamer qu'il y a deux races diverses, l'une maîtresse et triomphante, l'autre esclave et humiliée. A Rome, rien de pareil : esclaves et maîtres sont de la même race et de la môme couleur. Aussi, l'affranchissement une fois obtenu, la distance de l'esclave au maître s'efface et disparaît bientôt.

Celte différence dans les suites de l'affranchissement tient à la différence même du principe de l'esclavage chez les anciens et en Amérique. Chez les anciens, l'esclavage n'avait rien d'humiliant. Ce n'était pas une condition réservée à telle ou telle race d'honnnes, aux noirs plutôt qu'aux cuivrés, aux cuivres plutôt qu'aux blancs : l'esclavage était la chance de tout le monde. On voyait des hommes qui avaient été esclaves et ne l'étaient plus, des hommes qui aujourd'hui étaient libres, et que demain un voyage en mer, une rencontre de pirates ou tout autre accident taisaient esclaves, et cela paraissait tout naturel. On allait et venait aisément de l:i liberté à l'esclavage, et de l'esclavage à la liberté. C'elail une différence d'état et non de race : les ii:is étaient esclaves et les autres maîtres, comme les u is étaient pauvres et les autres riches.

En Amérique , au contraire , resclavage est le sort d'une race particulière que sa couleur sépare du reste des habitants ; et l'affranchissement luimôme n'abaisse pas la barrière.

Ici revient encore ma remarque sur la destinée de l'Amérique : c'est une société nouvelle, quoique héritière de notre vieille Europe, et cette société nouvelle commence comme ont commencé toutes les sociétés. Gela se voit dans le genre môme de son esclavage : elle n'a pas pris l'esclavage des sociétés primitives, l'esclavage des races.

M. Murât est citoyen des États-Unis, citoyen d'un des plus jeunes États de cet empire fort récent luimême. Gomment m'y prendrai-je pour lui dire que, malgré toutes ces causes de nouveauté, il me semble professer des opinions rétrogrades ? M. Murât a aussi son ancien régime qu'il adore. Gét ancien régime, je me hâte de le dire, n'est pas le régime de Bonaparte. Nulle part je ne vois percer, dans M. Murât, le regret de ne plus être prince royal des Deux-Siciles, et je l'en félicite. L'ancien régime de M. Murât est de date plus antique : M. Murât me semble se rattacher au paganisme et au régime des républiques grecques ; il est un païen. Je ne puis expliquer autrement le reproche que j'ai à lui adresser : car c'est du paganisme, à mon avis, que cette croyance à l'inégalité des races humaines, que ce dédain du nègre égal au mépris du Grec pour le barbare, que cet amour du loisir majestueux qu.-^ l'esclavage fait aux maîtres, que ce mépris du travail mercenaire. Gela rappelle tout à fait les nobles citoyens des anciennes républiques, qui se seraient

DES ETATS-INIS. 37 5

crus deshonorés par l'exercice des arls mécaniques. Dans la société antique, les gens de métier, les ouvriers étaient esclaves. C'est du paganisme que de voir, dans l'esclavage, une manière de donner aux maîtres un esprit plus capable de tous les arls et de tous les talents; et quand, au chapitre des arts et de la littérature en Amérique, M. Murât peint avec enthousiasme les beaux jours de la Grèce, <( ces «jeux de la palestre où les vierges de Lacédémone (( luttaient sans vêtements superflus, ces cirques où « tout parlait aux sens et à l'imagination, ces (( Phrynés, ces Lais, ces Aspasies; » — quand il dit que, (( tant que l'on n'aura point de mœurs pa- « reilles, l'Amérique ne pourra pas rivaliser avec «les arls des Grecs; » — quand il se moque de cotte pruderie américaine qui ne veut point, dans un tableau, « voir plus haut que la cheville ou le «coude; » — c'est encore, selon moi, du paganisme. De plus, je ne sais pas si, en parlant ainsi, M. Murât ne pense pas involontairement au pays des planteurs, à ce pays « où les manières sont (( d'une élégance parfaite et les esprits extrème- (( ment cultivés, à ce pays des hommes d'Etat, des « orateurs de l'Amérique, et qui le sera peut-être « aussi de ses arlisles. d Les mœurs, en eflet, n'y onl-elîes pas cette liberté de la Grèce, favorable aux beaux-arts ? Les bals de quarteronnes de la Nouvelle-Orléans , « où les femmes libres de couleur (( sont seules admises pour avoir l'honneur de danser « avec leurs seigneurs les blancs, d'où les hommes « de couleur sont sévèrement exclus, et ce spec- « tacle vraiment magique de quelques centaines de

« femmes toutes très-jolies et très-bien mises et de <( toutes les nuances, depuis celle du café h la (( crème jusqu'au blanc le plus délicat, réunies dans « de superbes salons fréquentés par les gens les (( plus comme il faut, » — tout cela ne rend-il pas un peu à l'Amérique du Sud les inspirations de Phryné, de Laïs et d'Aspasie, que regrette M. Murât? Mais tout cela aussi n'est-il pas païen?

L'esclavage tel que le peint M. Murât, avec ces mœurs et ces idées empruntées aux sociétés païennes de la Grèce, est un des traits qui caractérisent le mieux la nouveauté de l'Amérique. C'est donc, selon moi, dans cette nouveauté qui éclale partout, qu'il faut chercher l'explication des défauts et des mérites de la société américaine, et le secret de son avenir.

On se figure les gens d'après leurs opinions. Ainsi, à lire les pamphlets de Paul-Louis Courier, canonnier et vigneron, nous sommes tentés, nous autres bourgeois, de nous figurer quelque bon paysan, parti en sabots pour aller battre, à Valmy, le duc de Brunswick, puis revenant un beau jour dans son village, où il se met à tailler sa vigne jusqu'au moment où préfets, maires et gendarmes viennent le molester. Alors il quitte sa serpette, prend la plume et écrit ; homme simple, que la nature avait fait écrivain vif et mordant sans que lui-même s'en doutât, et qui se trouva ce talent-là quand il fallut se défendre. Ce serait certes une belle chose de penser que, parmi nos vignerons, nous avons force pamphlétaires satiriques qui n'attendent qu'une occasion. Par malheur, il n'en est rien; et voilà encore une figure de fantaisie qui se trouve fausse, une fois !"homme connu.

En effet, Courier n'est rien moins qu'un villageois simple et naïf : c'est un savant, c'est un

3 80 PAUL-LOUIS COURIEn.

Lomme qui a étudié toute Tantiquité gierque et qui sent, avec une rare finesse de goût, toutes les délicatesses du style attique; déplus, grand lecteur de nos anciiMis auteurs, de Rabelais, d'Amyot, de Régnier; idolâtre du siècle de Louis XIV et proclamant partout qu'il faut bien se garder de « croire « que quelqu'un ait écrit en français depuis le siècle « de Louis XIV; la moindre femmelette de ce « temps-là vaut mieux , pour le langage, que les « Jean-Jacques , Diderot et d'Alembert; » écrivain châtié et minutieux, composant, avec force veilles et force travail, les pamphlets du monde les plus vifs et les plus animés; travaillant, avec un soin scrupuleux, les lettres même qu'il écrit à ses amis, afin qu'il ne sortît rien de sa plume qui sentît la négligence et l'incorrection. Tel est Paul-Louis Courier, ancien canonnier à cheval et vigneron de Veretz. R y a deux époques distinctes dans la vie de Courier, l'Empire et la Restauration. Ce n'est que sous la Restauration qu'il joua un rôle politique et littéraire : sous l'Empire, il se tint de côté. Ainsi, il ne fit ni vers industrieux comme l'abbé Delille ni belle prose comme M. de Fontanes : il fit du grec. Voilà pour la littérature. Quant à la politique , il tira quelques coups de canon en Ralie eten Autriche ; mais ce fut là sa seule manière d'acquiescer à l'Empire, et même il donna bientôt sa démission, puis se mit à courir de Suisse en Ralie et d'Italie en France, continuant à se moquer, entre amis, de la dynastie impériale qui pullulait sur les trônes d'Europe et faisait partout souche de rois. R n'est sorte d'histoires joyeuses qu'il n'ait à ce sujet : « Vous

PAUL-LOUIS COUIUER. 381

« me demandez ce que nous taisons? écrit-il à sa « cousine ; peu de chose ici : nous prenons un petit « royaume pour la dynastie impériale. Qu'esl-ce «que la dynastie? Méot vous le dira. Le fameux « traiteur Méot est cuisinier du roi, qui s'amuse « souvent à causer avec lui; le seul homme, dit-on, « pour qui Sa Majesté ait quelque considération. — « Méot, lui dit le roi, tu me pousses ta famille, tes «nièces, tes cousins, tes neveux, tes fieux; tu n'as « pas un parent à la mode de Bretagne, marmiton, « gâte-sauce, qu'il ne faille placer et faire gros seicf gneur ! — Sire, c'est ma dynastie, lui répondit « Méot. »

Certes, il y avait de l'irrévérence à fiiirc de pareils contes sur la dynastie impériale. Mais que voulez-vous? Courier, vieux soldat de la république, avait vu naître tout cela; il avait vu sortir tous ces rois de dessous le manteau impérial de Bonaparte, et il n'y en avait pas un à qui il ne pût dire, comme les vieillards aux jeunes gens : Je vous ai vu pourtant pas plus haut que cela! Chose étrange! maréchaux, sénateurs, archichanceliers, rois, empereur, nos pères les avaient tous vus grimper à leur fortune ou à leur trône; et pourtant ces maréchaux, ces sénateurs, ces rois, cet empereur éblouissaient le public, ils imposaient le respect. Effet naturel de la gloire militaire : c'était elle qui faisait la légitimité de tout cet Empire parvenu. Il y avait là des princes sortis de l'échoppe, des rois qu'on avait (uloyés, un empereur qui avait été sous-lieutenant, tous hommes d'hier; mais ce jour d'hier, c'était le jour do la révolution, et, pour qui a vu un roi périr sur l'écha-

faïul, quelle merveille qu'un sous-liculenant soit passé empereur? pour qui avait vu mourir une dynastie, quoi d'étonnant que d'en voir naître une? Monter si haut! pourquoi non? d'autres étaient tombés si bas! Tant de misère expliquait tant de fortune, tant d'abaissement faisait comprendre tant de grandeur. Tout cela, après tout, n'était que flux et reflux : les vagues avaient englouti une monarchie, et, en se retirant, elles découvraient un Empire. Pourquoi s'émerveiller?

Puis, allez dire à ces roturiers qu'ils n'ont pas de généalogie. Pardon : ils en ont une. Lisez les bulletins de la grande armée : que de quartiers de noblesse conquis à Marengo ! que d'aïeux gagnés à Austerlitz! Rien n'est si propre que la gloire militaire h vieillir une race, et la fumée du canon noircit les parchemins aussi bien que le ferait la poussière des siècles. Tant de batailles gagnées, tant de conquêtes étourdissaient les esprits; et voilà ce qui explique la déférence et la docilité de la France devant toute cette monarchie impériale. Cependant, dans la nation et môme dans l'armée, le vieil esprit républicain fermentait encore çà et là. Courier est le fidèle représentant de ce républicanisme militaire. Sacre impérial, institution de la croix d'honneur, titres nobiliaires, chaque chose enfin qui s'éloigne de la révolution et se rapproche de la monarchie, excite son fiel et sa colère. Courier avait pris au sérieux la révolution, et, quand il la voit ne sembler aboutir à autre chose qu'à faire Joseph roi, Louis roi, Jérôme roi, il s'emporte, il s'irrite : tant d'efforts, tant de sang répandu, tant

de malheurs, et au bout de tout cela le débotté impérial et la cour de Saint-Gloud! Qui l'eût pensé à Jemmapes et à Fleurus? Alors il tombe dans une espèce de noire misanthropie, car c'est Ik le trait caractéristique de l'opposition de Courier sous l'Empire comme sous la Restauration : u D'où vient « donc, écrit-il à un de ses amis, que, quelque part « qu'on s'arrête, en Calabre ou ailleurs, tout le <( monde se met à faire la révérence, et voilà une t( cour? C'est instinct de nature : nous naissons va- (( letaille. Les hommes sont vils et lâches; insolents, « quelques-uns, par la bassesse de tous ; abhorrant « la justice, le droit, l'égalité; chacun veut être, « non pas maître, mais esclave favorisé. S'il n'y t( avait que trois hommes au monde, ils s'organi- (( seraient : l'un ferait la cour à l'autre, l'appellerait « monseigneur, et ces deux unis forceraient le troi- « sième à travailler pour eux, car c'est là le point. » Voilà certes une boutade qui sent encore plus le misanthrope que le républicain et le démocrate. C'est là souvent aussi l'esprit des pamphlets de Courier. Celte mauvaise humeur, cette antipathie contre la cour impériale donne à la correspondance de Courier, sous l'Empire, le double intérêt d'une histoire et d'un pamphlet. C'est une histoire : car, de lettres en lettres, il suit le règne de Bonaparte depuis son conuïiencement jusqu'en 1810. C'est un pamphlet : car chaque événement, chaque circons'ance inspire quelque lettre satirique. Courier fait en quelque sorte la contre-partie des historiens de Il quatrième dynastie. Voyez le couronnement de Tonaparte dans le Moniteur : quelle unanimité !

38 4 PAUL-LOLIS COURIER.

quel enlhousiasme ! Le peuple et l'armée s'empressent d'otlVir la couronne à Bonaparte ; c'est l'élu de la France. Et Courier? il va vous conter comment se fait un empereur : a Ce matin, d'Anlhouard nous (( assemble et nous dit de quoi il s'agissait, mais (( bonnement, sans préambule ni péroraison : un « empereur ou la république, lequel est le plus de (( votre goût? Comme on dit rôti ou bouilli, potage (( ou soupe, que voulez-vous ? Sa harangue finie, (( nous voilà tous à nous regarder assis en rond. «Messieurs, qu'opinez-vous? Pas le mot; personne (( n'ouvre la bouche. »

Enfin la délibération finit à grand'peine, et Courier continue :

(( Que signifie, dis-moi, un homme comme lui, « Bonaparte, soldat, chef d'armée. Je premier capi- (( taine du monde, vouloir qu'on l'appelle Majesté ! « Être Bonaparte et se faire sire ! // aspire à des- (i cendre. Mais non : il croit monter en s'égalant aux (( rois, il aime mieux un titre qu'un nom. Pauvre (( homme! ses idées sont au-dessous de sa fortune. (( Je m'en doutais, quand je le vis donner sa petite (( sœur à Borghèse et croire que Borghèse lui faisait « trop d'honneur. »

« Ce César l'entendait bien mieux, et aussi c'était « un autre homme. 11 ne prit point de titres usés t « mais il fit, de son nom môme, un titre supérieur à (( celui de roi. »

Certes, cette peinture de la manière dont se fait un empereur, puis ces réflexions hautes et fières, tout cela est bien loin de la solennité et de la flatterie officielle du Moniteur; c'est le ton du pamphlet.

PAL'L-IOUIS COURIER. 38 5

mais du pamphlet dramatique et cloquent, tel que Courier en a donné l'idée dans quelques lettres du Censeu?\ Voilà comme il rudoie les pompes du sacre. Que fera-t-il donc de la gloire militaire et des bulletins, autres pompes et autre charlatanisme du temps? Sans enthousiasme de caserne, sans vaine sensibilité, il raconte en soldat, avec une sorte d'insousiance satirique, ce qu'il a vu en Calabre, ce qu'il a fait, ce qu'il a souffert : là on pille, on égorge ; ici une embuscade; on est tué sur place, ou on sert, durant quelques jours, de jouet aux bourreaux ; tout cela, sous le plus beau ciel du monde ; des myrtes et des aloès sur les rochers, des palmiers dans les vallées : car ce soldat insouciant, ce républicain misanthrope, l'Italie et sa belle nature l'enchantent. Battant, battu, égorgeant, égorgé; ici pendant, et plus loin pendu; souvent la fièvre, et, pour tout salaire, la croix d'honneur pour une blessure quand on est roturier, ou pour rien quand on a des aïeux : voilà la guerre, voilà le métier de soldat. Mais ce beau climat ! mais cet air embaumé ! mais ces haies de citronniers! Toute pleine qu'elle est de meurtres et de saccagements, l'Italie le charme et le ravit. Il la conquiert, il la brûle, il la pille. Que voulez-vous? guerre pour guerre ! mais il l'adore. Ah! cesse son métier de discipline et d'obéissance, cesse son esclavage, comme il viendra vivre, libre et vagabond, sous ce beau ciel ! Là, il a tout ce qu'il aime : un air plein du parfum des orangers et doux à respirer, sans rien faire autre ; de vieux manuscrits à déchiffrer, d'ignorants bibliothécaires à bafouer. Comme il mènera une douce vie à Rome

886 PAUL-LOUIS COUniER.

OU à Tivoli, faisant du grec, et, pour touter nouvelles d'Italie, écrivant à ses amis de France : « Les rossi- (( gnols ne chantent plus depuis quelques jours, dont

u bien me fâche Si les nouvelles de cette espèce

« peuvent vous intéresser, je vous en ferai une ga- (( zette. »

Singulier officier que Courier ! Volé, pillé trois ou quatre fois, il ne regrette qu'une chose. Quoi? les lettres de sa maîtresse ? Non : un Homère que lui ont pris les hussards. De plus, il n'est dupe ni de la gloire militaire ni même de la croix d'honneur, et il avoue qu'en Calabre on pend nos soldats, les soldats de la grande nation. C'était certes là de l'idéologie, et, à cette époque, que pouvait espérer un officier idéologue? Courier comprit cela et donna sa démission, laissant à d'autres l'espoir des rubans, des baronnies et des majorats. 11 revint à Paris : c'était en 1809. Mais là il se laissa séduire au plaisir d'aller encore tirer quelques coups de canon en Autriche, et il partit pour la grande armée ; puis, après la bataille de Wagram, quitta de nouveau le service et alla s'établira Tivoli, ne se repentant pas du reste d'avoir été à Vienne, « car il y avait vu de près To- « ripeau et les mamamouchis. » Et qu'est-ce donc, s'il vous plaît, que l'oripeau et les mamamouchis? Rien moins que la cour de Napoléon à Schœnbrunn, l'Allemagne entière à ses pieds et Marie-Louise promise à son lit. Ce mot là est le dernier bulletin politique de Courier. Il nous a dit ce que c'était que le couronnement, ce que c'était que les victoires du Moniteur; il nous dit d'un mot ce que c'est que le mariage de Napoléon. Le sous-lieutcnani de Brienne

vient de se faire initier à la confrérie des familles souveraines : il est niamamouchi.

A partir de ce moment, Courier, jusqu'à la Restauration, ne s'occupe plus que de Longus et de M. de Furia. Aussi bien il a encore assez à faire, car il a deux ministres h ses trousses, comme il le dit : «L'un veut me faire fusiller comme déserteur; (( l'autre veut que je sois pendu pour avoir volé du « grec. Je réponds au premier : Monseigneur, je ne (( suis pas soldat ni par conséquent déserteur ; — au « second : Monseigneur, je me moque du grec, et (( je n'en vole point. Mais ils me répliquent, l'un : {( Vous 6tes soldat, car vous vous enivrâtes, il y a un « an, dans l'île de Lobau, avec L. et tels garnements (( qui vous appelaient camarade; vous suiviez l'em- « pcreur à cheval. Ainsi vous serez fusillé. — L'au- (( tre : vous serez pendu, car vous avez sali une page <( de grec pour faire pièce à quelques pédants qui « ne savent ni le grec ni aucune langue. Là-dessus, je cr me lamente et je me dis : Serai-je donc fusillé pour « avoir bu un coup à la santé de l'empereur ?Faudra- « t-il donc que je sois pendu pour un pâté d'encre?»

Nous arrivons à la Restauration. Mais, avant d'examiner la correspondance et les écrits de Courier depuis 181 4, avant de voir comment, en politique, il s'égara par goût de misanthropie et de satire, et, dans son style, par affectation de simplicité, il est bon de nous faire une idée de son caractère et de son esprit, et de voir quelles opinions en fait de gouvernement, et même quel goût en fait de style, il avait en 1814 : nous en apprécierons mieux le rôle politique et littéraire qu'il a joué depuis.

Ennemi du despotisme impérial, Courier vit avec plaisir la chute de Bonaparte. On s'y trompa, et en 1814 et 1815 on prit pour du royalisme sa haine de Napoléon. A cette époque, il dînait avec les Vendéens, avec les curés : « C'était la pureté même, car « il avait été pur dans un temps où tout était em- « brené. » Mais ce bon renom ne pouvait guère durer. Courier ne haïssait Bonaparte que par amour de la révolution, et, sHl donnait en plein dans la Charte^ c'était encore parce qu'il la comprenait avec l'esprit et les idées de la révolution. Ajoutez à cela des préjugés opiniâtres contre la noblesse émigrée, préjugés qui dataient surtout du crédit de l'ancienne noblesse sous Bonaparte; un esprit plutôt vif qu'étendu, une raison ferme plutôt que libre ; peu de lecture, mais beaucoup d'étude, c'est-à-dire que personne ne savait mieux que lui certaines choses, et si peu tout le reste; un fonds d'humeur et de misanthropie qui faisait qu'il avait peut-être toutes les haines de l'esprit de parti, mais qu'il n'avait pas toutes ses amitiés, et qu'il était de l'opposition dans l'opposition môme ; moins républicain encore que mécontent; enfm, moraliste grondeur plutôt qu'écrivain politique.

Qu'est-ce que l'écrivain politique? est-ce tc>ut

simplement l'homme qui écrit sur les affaires du jour et cherche à faire prévaloir son parti et ses opinions, ou bien l'homme qui, tenant compte des temps et des circonstances, oublie ses préjugés pour ne songev qu'aux véritables intérêts de sa patr'e, et chîUie également de son blâme les passions des peuples et les aveuglements des rois? C'est là, en bien ou en mal, ce qu'on appelle un écrivain politique. Courier est à peine quelque chose de ces deux hommes. Il écrit sur les affaires du jour; mais il n'est guère homme de parti, car il frappe en même temps le parti de l'émigration, le ministère et l'opposition. Enfin il ne prend conseil que de ses passions et de ses préjugés, sans jamais tenir compte, dans ses pamphlets, du temps et des circonstances. Toujours misanthrope et bourru, il y a une chose pourtant qu'il aime et qu'il préconise : la Révolution et le peuple. C'est le plus fier roturier du monde; encore se fache-t-il contre le peuple, quand il voit la France courbée sous le joug des jésuites. Alors il nous prend en pitié, en mépris, en désespoir, il ne voit pas, il ne sait pas voir comment, ù ce tic ':colc de souffrances, l'esprit public s'affermit,. ■• cclr.irMÎ et se prépare un avenir de liberté durable. Aiu-'oi-, avec quelle ironie amère il nous traite dans son Pamphlet des Pconphlets ! « Français charmants ! sous l'empire « de la beauté, des grâces, vous êtes un peuple (( courtisan, plus que jamais maintenant. Par la Ué- (( volution, Versailles s'est fondu dans la nation ; c< Paris est devenu l'Œlil-de-Bœuf. Tout le monde « en France fait sa cour. C'est votre art. Part de « plaire dont vous tenez école ; c'est le génie de

390 PAUL-LOUIS COUIIIER.

(( votre nation. L'Anglais navigue, l'Arabe pille, le « Grec se bat pour être libre; le Français fait la ré- « vérence et sert ou veut servir; il mourra, s'il ne (( sert. Vous êtes, non le plus esclave, mais le plus « valet de tous les peuples. »

Ne donnons pas à Courier la gloire d'écrivain politique. Il ne comprenait ni la Charte ni la Restauration; il ne voyait pas que la Révolution avait dû beaucoup céder pour garder beaucoup, et renoncer à ses rancunes pour sauver ses principes. C'est avec celte disposition d'esprit qu'il écrivit ses pamphlets. Il y aurait mauvaise grâce, aujourd'hui, k défendre ces écrits du crime de faction et de malveillance. Courier fut factieux ; non pas qu'il cherchât à ameuter le peuple en place publique ; mais, ne trouvant pas que les choses allassent à sa guise, il s'en prenait à nos institutions et à la royauté nouvelle, rompait franchement en visière avec notre système de gouvernement qu'il accusait de duper les peuples, et, ne se contentant pas de la résistance que permettent nos lois, résistance petite et mesquine à son avis, il faisait, non des discours d'opposition, mais des pamphlets séditieux.

Avouons-le, d'ailleurs, pendant longtemps en France l'esprit d'opposition a été mêlé à l'esprit de sédition. Après tant de troubles, tant de révolutions divei'ses, il était difficile que les partis se renfermassent aussitôt dans les bornes tracées par la loi : aussi le zèle de la monarchie allait jusqu'au goût du despotisme, l'opposition touchait à la révolte. Tout étant ainsi mêlé et confondu, il arriva que, des deux côtés, les hommes impatients et qui avaient l'esprit

net et hardi, poussèrent les choses jusqu'à leurs dernières conséquences : c'était , croyaient-ils, le seul moyen d'en finir. De celte manière , nous avons eu les factieux du pouvoir absolu et les factieux de la liberté, déduisant, les uns de la royauté le despotisme, les autres des libertés de la Charte la révolution ; tous bons logiciens et mauvais citoyens. En effet, rien n'est si peu logique qu'une transaction entre des principes opposés , telle qu'est la Charte ; mais rien n'est si salutaire au repos des États.

Courier fut d'abord de l'opposition ; mais, trouvant bientôt que l'opposition n'allait jamais au bout de rien, il passa outre et entra dans la sédition. La prudence lui paraissait de la faiblesse, les formes légales des simagrées, et, trompé par la doctrine de résistance que professait l'opposition, il crut que le droit de résistance allait jusqu'au droit de guerre. Aussi saffranchit-il hardiment de toutes entraves, prit, sans tergiverser, le rôle de factieux, et se mit franchement hors de nos lois et de nos institutions. Il fit imprimer clandestinement ses pamphlets, aimant mieux se servir de presses secrètes que d'allusions, de rélicences et de toutes ces cachotteries de la pensée ; se moquant, et à bon droit, de ceux qui, étant au fond gens de révolte et de sédition, restaient gens d'opposition et s'étudiaient à n'être factieux que jusqu'où il le faut pour n'être pas punissables. Il en était pour lui d'un gouvernement comme d'un salon : quand on est dedans, il faut faire ce qui s'y fait, suivre les usages et ne contrepire que selon la politesse ; en dehors, liberté pleine

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et entière. Voilà pourquoi il s'était mis en dehors. Mais il ne pouvait souii'rir ceux qui restaient entre les deux portes, ayant le cœur des gens du dehors et les apparences des gens du dedans. Celait, à ses yeux, hypocrisie ou faiblesse.

En politique, le grand tort des écrivains factieux, c'est d'être inutiles. Ils excitent les passions ; mais, à moins que ce ne soit l'heure d'une révolution, à quoi aboutit toute celte chaleur de passions? à quelques troubles sans effet et sans suite. Un écrivain factieux, à bien y regarder, n'est pas autre chose qu'un faiseur de théories : il a une idée de gouvernement autre que celle des institutions de son pays ; il est républicain dans une monarchie, monarchique dans une république, homme de théorie enfin, et il prêche à ses concitoyens son gouvernement favori. Une utopie et des déclamations, voilà le fond ordinaire des esprits factieux. Courier, tout factieux qu'il était, ne l'était pas cependant de cette façon triviale. Il ne voulait pas de nos institutions ; mais il n'y avait guère de gouvernement qu'il se souciât d'y substituer ; de plus, personne n'a le style moins déclamatoire que lui. Il n'avait donc, avec le peuple des écrivains factieux, qu'une seule ressemblance, et celle-là est inévitable : c'est d'être inulile. En effet, à quoi peut servir l'homme qui, au lieu de travailler en commun à guérir les institutions de son pays, si elles sont malades, à les fortifier, si elles sont faibles, les déclare incurables ? Avec sa franchise de soldat et de misanthrope, Courier méprisait les gens qui, factieux d'intention, restaient de fait dans l'ordre légal. Son mépris était juste. Ce-

pendant, lorsque ces gens parlaient le langage de la liberté constitutionnelle, quoique peut-être ils en voulussent une autre, c'était celle qu'ils professaient de bouche qui profitait de leurs efforts, parce que, après tout, c'était celle qui convenait au pays, et qu'un peuple écoute toujours comme il sent et comme il pense, quelle que soit d'ailleurs la pensée secrète de ses orateurs.

Ainsi, h moins qu'on ne soit à la veille d'une révolution, tout écrivain fi\ctieux est un écrivain inutile. De là le sort ordinaire des écrits factieux, qui meurent et s'oublient vite : car à quel titre le peuple s'en souviendrait-il ? il n'y a de mémoire que pour les services rendus. Il paye les factieux avec de la vogue; mais il garde la gloire pour d'autres.

Les écrits de Courier subiront-ils le sort commun? Je ne le crois pas. Quoique Courier eût pris en haine l'ordre social de la Restauration, cependant, comme il était de notre siècle, il a contribué à la naissance de notre nouvel esprit public ; il a, bon gré. mal gré, apporté sa pierre pour bâtir l'édifice de la France nouvelle ; il a aidé à détromper la France des illusions du despotisme impérial. Voilà, en politique, son titre à nos souvenirs ; en littérature, il en a de meilleurs.

En effet, s'il est mauvais politique, à notre sens, et publiciste à vue courte, Courier est du moins un moraliste remarquable. Personne , peut-être , n'a peint les mœurs politiques de notre époque ave plus de verve et plus de force. Hommes de Bonaparte, hommes de l'aDo\en régime, républicains libéraux, il peint tous ces mondes divers d'une ma-

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niùre vive et piquante, toujours en mal, car il a une misanthropie qui perce partout. Mais ce caractère de inalignité, ce ton de dénigrement ne peut pas nous choquer beaucoup, nous autres Français, qui n'avons presque de moralistes que de ce genre. La Rochefoucauld, la Bruyère, sont des satiriques. Ce ne sont pas des prédicateurs de bons sentiments : ce sont des censeurs, ou sombres, ou subtils, ou moqueurs. La Rochefoucauld abaisse l'homme sous le joug de la morale de l'intérêt ; la Bruyère peint ses vices. Partout de la sagacité, de la pénétration, de la profondeur, de la satire ; presque nulle part de la tendresse, de l'abandon, de la douceur. Courier était de cette école de moralistes caustiques et pénétrants. Ajoutez la malignité de l'esprit de parti : car c'est sous le côté politique que Courier peint les mœurs de son temps, et c'est par là qu'il se distingue des autres moralistes. Jusqu'ici, on n'avait peint que l'homme ; Courier peint l'homme de parti : ce sont de nouvelles scènes, c'est une face nouvelle. La Bruyère a peint le courtisan, le pauvre, le riche, le savant, ce qu'il voyait enfin à son époque ; Courier peint le bonapartiste, le noble rentré, et cela en saisissant avec une rare malice les traits caractéristiques de ces figures modernes. Voici un caractère que lui eût envié la Bruyère : « La Tulipe, « homme de cour, a quitté son briquet pour se faire (( lalon rouge. C'est maintenant, on peut le dire, un « cavalier parfait, rempli de savoir-vivre et de délice catesse ; on n'a pas meilleur ton que Monsieur ou «Monseigneur le comte de la Tulipe. Et voilà Dore rante hussard ! Depuis quand ? Depuis la paix ; sen-

« tant la caserne, si ce n'est même le bivouac. Sous « le fardeau de deux énormes cpaulelles , il jure « comme Lannes, bat ses gens comme .Junot, et, (( faute de blessures, il a des rhumatismes, fruit de (( la guerre, entendez-vous ? de ses campagnes de « Hyde-Park et de Bond-Street. Éperonné, botté, «prêta monter à cheval, il attend le bouteselle. « La vieille garde cependant grasseyé et porte des (( odeurs. »

Et ne croyez pas qu'il n'y ait que la noblesse d'avant-hier et celle d'hier qu'il bafoue de cette façon : il n'est pas plus indulgent pour les gens qui croyaient être de son parti. On se souvient du temps où le coté gauche quitta la Chambre après l'expulsion de Manuel. Voici comment il en parle dans une lettre inédite : « Nos orateurs sont comme Sancho « lorsqu'on l'empêche de parler : ils crèvent dans « leur peau. Ils ont formé une assemblée chez «Laf...; elle a un président, des huissiers, une op- (( position. La princesse Bagr... s'y rend pour com- (( pléter l'illusion. On discute, on dispute, et M. de (( Girardin bourre le président. La tribune le matin, « le salon le soir, c'est le boire et le manger de nos « orateurs. »

Le style de Courier mérite aussi d'être examiné avec soin. C'est une diction savante et laborieuse, travaillée avec une peine infinie jusqu'à ce qu'enfin elle lui semblât arrivée à la simplicité et à l'élégance qu'il voulait. 11 y a dans son style deux manières ou plutôt deux époques. A sa première époque, c'est aux Grecs et surtout à Xénophon qu'il emprunte les formes de sa phrase. Il le fait avec les différences

qu'exige le génie divers des deux langues. Aussi sa phrase n'a pas l'allure périodique ; c'est plutôt un assemblage régulier de petites phrases, ayant (outes leur sens particulier, et cependant se rapportant toutes à un sens général qui les embrasse et qui les He. C'est là le genre de la phrase grecque, et surtout de la phrase d'Hérodote et de Xénophon. Ce que nous appelons une période, c'est particulièrement la phrase latine, la phrase de Cicéron, avec ses mots enchaînés les uns aux autres, qui se déroulent d'un môme mouvement jusqu'à la fin. Là, point de petites phrases unies d'une façon libre et aisée par un lien commun , comme dans la période grecque. Courier ne connaît pas ce majestueux enchaînement de la phrase cicéronienne : il sait que le génie de notre langue se trouverait embarrassé dans les plis flottants de la période romaine. Il partage sa phrase en diverses parties ; puis, pour la lier, supplée aux particules des Grecs par toutes les ressources que lui fournit notre langue. Du reste, il ne se sert que de mots du siècle de Louis XIV ou d'avant Louis XIV, et il ne reçoit, en fait d'expressions, que celles qui ont un siècle ou deux d'antiquité; jamais son style ne se mésallie jusqu'aux mots de la langue de J.-J. Rousseau ou de d'Alembert. Mais au moins, à cette première époque, quoiqu'il aimât l'ancienneté en fait de style, cependant il ne s'était pas encore fait la loi, comme plus tard, de se rapprocher de l'idiome de Froissart et d'Alain Chartier ; son style est piquant et original sans être prétentieux. Sa Correspondance, ses Mémoires, ses Lettres au Censeur, sa Lettre sur l'Académie des Inscrip-

lions et Belles-Lettres, sont de cette première manière, qui me semble de beaucoup la meilleure.

A la seconde époque, il pousse l'archaïsme jusqu'à la manie, et son style devient trop artificiel pour plaire longtemps. C'était vouloir faire une espèce de contre-révolution dans la langue que de la ramener au xv** siècle.

Il est temps de résumer notre opinion sur Courier. Comme peintre des mœurs politiques de notre siècle, ce misanthrope satirique aura sa place dans nos souvenirs ; il y a de ses lettres, il y a de ses pamphlets qui resteront dans la mémoire. Ce ne sera pourtant pas, quoi qu'on dise, un nom populaire. Son style est trop laborieux et trop savant dans sa prétendue simplicité, pour plaire à d'autres qu'aux gens du monde. Pour goûter la bonhomie villageoise du vigneron de Veretz, il faut une finesse de goût et de littérature qui ne sera jamais la qualité du peuple. Courier, tout factieux, tout pamphlétaire qu'il se glorifiait d'être, sera une réputation de bibliothèque, connue des homrries de goût qui liront avec curiosité ses peintures du sort des jeunes prêtres, ses lettres sur Bonaparte et sur l'Italie, sa correspoudance avec le Censeur, et la défense qu'il devait prononcer à la cour d'assises. Ce sont là les litres qui garderont son nom de l'oubli et feront qu'il aura sa place dans notre littérature politique.

M. Campenoii a été, pendant trente ans, membre de l'Académie. Il a laissé, parmi vous, des amis à qui sa mémoire sera toujours chère, et ils auraient droit de se plaindre de moi, si, en parlant aujourd'hui devant vous du confrère que vous avez perdu, j'oubliais l'homme pour ne m'occuper que du poëte. Non, me diraient-ils, non, la littérature ne prend pas l'homme tout entier : elle lui laisse une grande et noble part de lui-même, qu'il donne à ses amis, à sa famille , à ses devoirs. — Tel fut surtout M. Campenon. Il dit lui-même quelque part, dans ses Mémoires sur Ducis, que les lettres ajoutent un nouveau charme à tous les bons sentiments du cœur humain. Heureuse apologie de la littérature et bien digne d'être vraie ! Oui, la culture des lettres n'est pas moins féconde pour l'ûme que pour l'intelligence ; elle n'altère aucun de nos sentiments, elle n'affaiblit aucune des affections qui font la joie et l'honneur de la vie humaine, ou plutôt elle nous les fait mieux sentir et mieux exprimer.

Ne vous étonnez pas. Messieurs, que je m'attache

* Discours de réception à l'Académie française, prononcé le 16 janvier 1845.

aux idées que M. Campenon se faisait de la littérature : elles expliquent le souvenir affectueux que vous avez gardé de lui et dont j'ai recueilli soigneusement le témoignage comme la meilleure inspiration que je puisse avoir aujourd'hui. Oserai-je ajouter que ces idées ont aussi pour moi un attrait particulier? car il n'en est pas qui rattachent si étroitement la morale à la littérature, et qui, par conséquent, conviennent si bien à l'enseignement littéraire et à ces travaux du professorat qui, tout modestes qu'ils sont, trouvent pourtant parfois d'illustres récompenses. Vos suffrages me l'ont appris, Messieurs, et j'en garderai une reconnaissance d'autant plus vive et d'autant plus profonde, que, lorsque vous avez daigné prendre dans l'Université le successeur de M. Campenon, ce choix, qui a été pour moi un signe éclatant de votre bienveillance, a élé pour le corps auquel je me fais gloire d'appartenir un à-propos de justice que je n'oublierai jamais. M. Campenon était né à la Guadeloupe ; mais il vint de bonne heure en France, il y fit des études rapides et brillantes, et sortit du collège encore bien jeune, deux ou trois ans à peine avant 89. Je ne veux pas ici, Messieurs, parler encore de cette révolution qui a fondé notre société : assez d'autres l'ont fait avec l'autorité de leur talent et avec l'expérience des temps et des hommes. Je n'ai aucun de ces droits. La vie de M. Campenon ne peut même pas me servir de prétexte; car s'il fut, comme tant d'autres, enveloppé dans l'adversité commune, il en souffrit moins, parce qu'il était jeune et que le malheur pèse moins à la jeunesse qu'à l'âge mûr. Le

malheur est pour la jeunesse une expérience, un apprentissage ; parfois même aussi , il lui plaît comme une aventure. Pour M. Gampenon, cependant, l'aventure fut pénible, car il fut forcé d'aller chercher un asile en Suisse. Quel était donc le crime de ce jeune homme? Hélas! il avait fait contre la révolution une romance. M. Gampenon avait été, comme il le dit quelque part de Ducis, révolutionnaire avant qu'il y eût une révolution, et il cessait de l'être à mesure que la révolution était plus violente et plus décisive. Il se sentait ému de pitié pour cette monarchie qui tombait, pour cette reine surtout dont le trône se changeait en échafaud. Ge fut pour Marie-Antoinette que M. Gampenon fit celte romance qui causa son exil, et il la publia dans une de ces feuilles satiriques qui témoignaient à la fois (le la rancune et de la faiblesse du parti de l'ancien régime. Ge parti essayait de combattre la révolution par des chansons et des épigrammes. Les chansons étaient spirituelles, les épigrammes étaient piquantes ; mais que faisaient ces coups d'épingles contre le géant? On pouvait bien rendre ridicule tel ou tel membre du parti populaire ; mais , derrière les individus, il y avait le peuple. Or, pour rire du peuple, il faut des rieurs qui n'en soient pas, il faut une cour. A cette époque, les rieurs ou la cour étaient émigrés ; les journaux du parti de l'ancien régime avaient, pour des journaux politiques, un grand et irréparable malheur : ils n'avaient pas leur public en France.

Ce fut dans ces journaux, qui avaient plus d'esprit que d'influence, que M. Gampenon fît ses premières

40 4 M. CAMPilNON.

armes : il fut donc journaliste. J'aime à trouver, dans la vie de M. Gampenon, ce trait caractéristique de l'histoire des hommes de lettres de nos jours : ils ont presque tous pris part aux luttes de la presse; les uns s'attachant à la critique littéraire, et je vois sur vos bancs quelques-uns des maîtres de cet art difficile d'employer le bon ton à défendre le bon goût ; je les vois paisiblement assis à côté de ceux qu'ils croyaient leurs adversaires et qui n'étaient que leurs frères d'armes. Les autres ont manié l'arme plus rude et plus violente de la coiiti^verse politique. Là, les blessures sont vives; heureusement aussi les plaies se guérissent vite. Qui de nous enfin, Messieurs, si j'interroge les souvenirs contemporains, qui de nous n'a dit son mot dans ce forum bruyant de la presse, à cette tribune aux mille voix un peu discordantes, oti chacun monte à son tour, selon le goût, la passion, et surtout selon l'à-propos? Le talent, le caractère, la passion aident beaucoup, en effet, à faire un journaliste; mais l'à-propos seul l'achève et lui donne l'investiture. Ne médisons pas de l'à-propos. Messieurs. L'à-propos, en politique, est la rencontre que les passions font de la justice, car elles la rencontrent parfois. Seulement, e.itre les passions et la justice les ^^ntrevues sont courtes. Mais c'est dans ces moments-là qu'il est beau d'être écrivain, c'est-à-dire dt devinei- le sentiment public, de lui donner la voix et la parole en y joignant l'accent de notre conscience, et d'entendre, dès le lendemain, ce sentiment, agrandi par l'éloquence, retentir de toutes parts dans un immense écho. Je sais bien que cet écho ne redit pas

le nom de celui qui l'a éveillé ; mais qu'importe qu'il ignore le nom, s'il répète la pensée et s'il propage l'opinion? Le journaliste doit tenir à la puissance de sa pensée plus qu'à la célébrité de son nom.

Pardonnez-moi, Messieurs, si, par une prédilection toute naturelle, je me suis laissé aller à parler de ce genre de littérature qu'on appelle les journaux. Les journaux, si je ne me trompe, doivent tenir une place dans l'histoire littéraire et même dans l'histoire politique de notre siècle : car c'est par là qu'ont commencé beaucoup de choses et beaucoup d'hommes de notre temps.

Quant à M. Campenon, je l'avoue, la première expérience qu'il avait faite des vicissitudes de la controverse politique n'avait guère dû l'attirer vers ce genre de vie. Son talent, du reste, ne l'y portait pas. Son esprit était fin, délicat, élégant; son âme était vive et sensible, mais d'une sensibilité plus faite pour l'élégie que pour l'éloquence. La finesse et l'élégance sont bonnes partout, même dans la presse ; mais, pour y avoir tout leur prix, il faut qu'elles soient aidées par quelques qualités qui touchent à certains défauts ; il leur faut le feu de la passion, l'ardeur du combat, l'opiniâtreté de la lutte. Ces vertus militantes manquaient au talent de M. Campenon ; sa première éducation littéraire n'avait pas pu les lui donner.

En effet, cette éducation fut douce et heureuse. Ses premiers guides littéraires furent Léonard et FIorian et, au-dessus d'eux, Bernardin de Saint-Pierre ; les deux premiers, Léonard et Florian, poëtes ingénieux, qui trouvaient parfois la naïveté, quoiqu'ils la

4 06 M, CAMPEISON.

cherchassent, et qui faisaient des idylles où les salons du xviii^ siècle s'empressaient de reconnaître la fidèle peinture de la vie champêtre. Et ne croyez pas que le xviii^ siècle n'aimât pas la campagne : J.-J. Rousseau avait mis le village à la mode en médisant éloquemment de la ville. Gessner, arrivant bientôt avec ses pastorales un peu froides, profita habilement de l'éloge que faisaient des champs ceux qui n'y allaient pas. Les bergers de Léonard et de Florian se ressentent tout à la fois de Rousseau et de Gessner. Quant aux bergères, à voir leur grâce un peu minaudière, je suis souvent tenté de prendre leur houlette pour un éventail, et leur bergerie pour un boudoir. Ces idylles, qui nous arrivaient d'Ermenonville avec J.-J. Rousseau, ou de Suisse avec Gessner, ne pouvaient guère donner au xv!!!*" siècle la gloire de la poésie pastorale; elles ne méritaient pas non plus de servir de modèle et d'inspiration à un jeune écrivain. La vraie pastorale, Messieurs, nous vint de l'Ile de France avec Bernardin de Saint- Pierre : Paul et Virginie est la plus belle et la plus touchante idylle de la littérature française. Là, tout est vrai, tout est simple et tout est élevé ; rien ne sent les mœurs de fantaisie et les sentiments de convention. Voilà la nature telle que le génie sait la retrouver dans le cœur de la jeunesse. Aussi il y eut des salons qui s'y trompèrent, et quand Bernardin de Saint-Pierre y vint lire Paul et Virginie, ils restèrent froids.

Le public fut mieux avisé que les salons : il ne jugea pas, il fut ému, il admira. M. Campenon fit comme le public : Paul et Virginie le jeta dans l'en-

chnntement. Créole, il y retrouvait le souvenir de la patrie et de l'enfance ; jeune homme, il y trouvait SCS sentiments, ses émotions. L'admiration l'inspira, et il fit sur Paul et Virginie des vers qui eurent beaucoup de succès. Bernardin de Saint-Pierre voulut les entendre : il fut charmé des vers du poëte, et surtout de l'enthousiasme de son admirateur. Alors, comme aujourd'hui, l'admiration de la jeunesse était pour le génie la plus douce des récompenses ; alors, comme aujourd'hui, le génie aimait que l'encensoir fût dans de jeunes mains. IMais alors il donnait des conseils et des leçons ; alors aussi le talent savait les recevoir. Tel fut le commerce qui s'établit entre Bernardin de Saint-Pierre et M. Campenon : le jeune homme admirait, le vieillard instruisait.

Quelque vive que fût l'admiration de M. Campenon pour Bernardin de Sainl-Pierre, quoique influence aussi qu'aient pu avoir sur lui les exemples et les conseils de Léonard et de Florian, cependant ce n'est ni au roman ni à la poésie pastorale que M. Campenon consacra son talent. Ses deux ouvrages principaux, la Maison des champs et l'Enfant prodigue, appartiennent, l'un à la poésie descriptive, et l'autre à la poésie élégiaque, quoique le récit y tienne plus de place que la passion.

Les poëmes de M. Campenon ont les qualités de la poésie au xviii** siècle : son vers est clair et précis, gracieux avec correction, c'est-à-dire élégant ; il se prêle heureusement à la description, il se prête aussi à l'expression des sentiments. Mais ne demandez pas au poëte d'exprimer ces mouvements passionnés qui conviennent à la tragédie et au drame. Les

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sentiments que M. Cannpenon sait exprimer sont des sentiments doux et délicats, qui se révèlent par un mot, par un geste, par un coup d'œil ; il sait la langue des cœurs qui souffrent et se contiennent, qui se plaignent timidement; il comprend mieux les soupirs que les sanglots.

Dans le récit des aventures et des erreurs de l'enfant prodigue, peut-être M. Campenon s'est-il trop laissé aller à ce penchant de son talent. Non, certes, qu'il n'y ait une admirable tendresse dans l'enfant prodigue de l'Évangile ; mais cette tendresse a un caractère particulier : c'est la tendresse d'un père qui pardonne, et ce père lui-même est l'emblème de Dieu, de son inépuisable miséricorde. De là une gravité douce qui n'exclut pas la tendresse, mais qui exclut la sensibilité, je veux dire ce besoin qu'a le cœur de céder à sa propre faiblesse. Ûr M. Campenon, en donnant à l'enfant prodigue une mère qui supplie et qni intercède pour lui, ôte au père le mérite de la clémence ; car, d'une part, nous sentons trop bien que, partout où il s'agit d'aimer un fils et de lui pardonner, c'est à la mère qu'appartient la prééminence; et, d'une autre part, nous sentons aussi que, pour une mère, comme le dit M. Campenon lui-même, le pardon est une sorte de besoin.

La Maison des champs fut encore plus goûtée que ne l'avait été VEnfant prodigue : c'était un poëme descriptif, et, de ce côté, il répondait mieux au goût du temps.

Los poètes descriptifs du xviu* et du xix^ siècle, qui essayèrent de faire de la poésie descriptive un genre à part, furent séduits par un grand exemple

antique et par un grand succès contemporain. L'abbé Delille venait de faire Faire à la poésie française un tour de force ou de souplesse dont Voltaire ne la croyait pas capable : il avait traduit les Géorgiques de Virgile. Cette traduction avait remis Virgile à la mode, et le siècle se prit de goût pour les descriptions champêtres, sans trop rechercher si les Géorgiques de Virgile étaient un modèle qui pût convenir aux mœurs et aux habitudes de la société moderne.

Quand Virgile célébrait l'agriculture, il célébrait un art cher aux Romains : il louait les vieilles mœurs de sa patrie, son poëme était un poëme national, et Home s'applaudissait de voir la vie des champs, la vie de ses vieux héros, se polir en quelque sorte et s'embellir sous les vers du poëte. Dans ce siècle d'Auguste où les vieilles traditions étaient conservées par bon goût et par politique, mais où elles s'amollissaient sous l'influence de la littérature ; où Horace chantait dans ses odes les vertus républicaines, et prêchait dans ses épîtres la sagesse tempérée qui convient aux États monarchiques, l'agriculture ne devait plus, ainsi qu'au temps de Gaton, être enseignée comme un métier et im travail. La vie des champs, dans Virgile et dans Horace, est devenue l'art de vivre heureux et de jouir des douceurs du repos. Galon enseigne comment on sème, comment on moissonne et comment on vendange : c'est le manuel du cultivateur rude à la fatigue et ardent au gain. Horace et Virgile ont d'autres pensées : ils cherchent le loisir, l'étude et les douces rêveries de l'imagination. Il y a déjà, dans leur amour de la

MO M. CAMPEiNON.

campagne, un pou d'ennui de la ville. Sculomont, Horace et Virgile, grùce aux habitudes de la vie antique, aimaient véritablement les champs, tandis que le xviii* siècle ne trouvait, ni dans les traditions de la société française ni dans les idées nouvelles, ce qu'il fallait peur goûter le charme de l'agriculture. Voyez V Homme des champs de Delille. Jamais titre ne fut si trompeur : l'homme des champs n'est pas un modeste laboureur, ou même un berger d'églogue qui a sa chaumière et son troupeau ; c'est un riche seigneur,

C'est le mortel noble dans ses penchants,

Qui cultive à la fois son esprit et ses champs;

c'est enfin un philosophe qui a l'habileté d'être millionnaire, ou un millionnaire qui a le bon goût d'être philosophe. Il a un château, il reçoit du monde; il a sa meute, son écurie, ses chasses au cerf; il a aussi une bonne et riche bibliothèque, il aime l'étude et les beaux-arts ; de plus, il est bienfaisant, il fonde des hôpitaux, ouvre des écoles, dote les jeunes filles. — Voilà l'homme des champs tel que le conçoivent Detille et le xvni^ siècle. Horace ne souhaitait qu'un petit champ, un peu d'eau courante, quelques arbres, et il remerciait les dieux ou Mécène de lui avoir donné davantage. L'homme des champs de Delille se croit simple et modeste en s'écriant :

Oh 1 d'un simple hameau si le ciel m'eût fait maître!

Quoique M. Gampenon admirât beaucoup l'abbé Delille, et quoiqu'il eût été élevé par Florian et par Léonard, il eut cependant le bon esprit de ne faire

M. CAaiPENON. 411

de sa maison des champs ni un château seigneurial ni une chaumière d'églogue. C'est par là qu'il fut vrai. Le château, en efl'et, est à l'usage du petit nombre; la chaumière n'est du goût que de ceux qui ne l'habitent pas; et j'ajoute que ni le château ni la chaumière ne sont la campagne: l'un est le luxe et l'autre le travail. La maison des champs, telle que l'a chantée M. Campenon, représente seule la campagne telle que nous pouvons l'aimer dans la société moderne ; car c'est là seulement que nous trouvons le loisir sans l'ennui ; c'est là aussi seulement que nos goûts se rapprochent du goût des anciens. Non que le maître de la maison des champs de M. Campenon aille jusqu'à Caton et se fasse cultivateur : il s'en tient à Virgile et à Horace, et même c'est là aussi qu'il aime à les lire, car il est un peu savant comme il est un peu jardinier, le tout à ses heures et sans fatigue. Il n'a pas les jardins de Delille, si beaux qu'ils ressemblent à un souhait : son jardin est simple et modeste, mais il est sien, ce qui est un grand point; et, dans son amour de la campagne, je sens poindre l'amour de la propriété. Aussi cet amour embellit à ses yeux les plus humbles détails; point de dédains poétiques : il parle de son potager, nomme sans périphrase le pois, la fève, la chicorée, le chou enfin; et, si çà et là quelque épi- Ihète mythologique vient relover l'humilité du mot principal, je l'excuse : il y a toujours un peu de fiction dans les charmes que le propriétiiire trouve à son domaine,

La justesse des pensées, la vérité des sentiments, l'clégance de l'expression ont toujours été un mérite

que l'Académie s'est empressée de récompenser, alors mOme que ce mérite était à la fois moins rare et plus estimé. L'Académie admit M. Campenon dans son sein; et cet honneur, qui est toujours la plus belle récompense qu'un homme de lettres puisse obtenir, puisqu'elle lui est décernée par le libre jugement de ses supérieurs, cet honneur eut pour M. Campenon un prix tout particulier, car il fut appelé à succéder à Delille, qu'il avait aimé et qu'il était fier de nommer son maître. Delille était mort en 1813; mais M. Campenon ne prononça son éloge devant vous qu'en 1814, et, pendant cet intervalle, de grands changements politiques s'étaient accomplis. Ces changements sont l'écueil des orateurs: car comment en parler convenablement et comment aussi n'en pas parler? Les passions tendent l'oreille, la curiosité publique écoute malignement; les mots ne sont plus laissés à leur innocence primitive, ils prennent un sens et une portée particulière. Heureux les hommes, heureuses surtout les assemblées qui peuvent garder leur langage ordinaire, quand tout le monde prend celui du parti vainqueur !

Telle est l'Académie française. J'oserais dire, sans crainte d'être démenti, qu'il y a, dans les discours prononcés ici en 1814 ou en 1815, des exemples d'impartialité et de bon goût qui font honneur à l'histoire de la littérature. J'ajoute qu'il y a déjà longtemps que la littérature et l'Académie, qui la représente, ont en France le privilège d'être plus justes et plus équitables que la société politique. En 1698, sous Louis XIV, l'abbé Genest remarquait, en venant prendre place sur ces sièges, l'égalité qui

régnait parmi les membres de l'Académie, et comment « la différence des conditions, disait-il, n'y était '^econnue que par les divers talents de l'esprit. » Depuis 89, Messieurs, la société vous a pris cette égalité que vous possédiez seuls autrefois; elle se l'est appropriée. Mais, en lui cédant avec joie la qualité qui vous distinguait dans l'ancien régime, vous avez trouvé aussitôt une autre qualité qui vous distingue de notre société : l'impartialité.

Parmi les témoignages de cette impartiale fermeté de langage qui convient à l'Académie, il faut compter, sans contredit, le discours de réception de M. Gampenon et la réponse du directeur de l'Académie, M. Regnaud de Saint-Jean- d'Angely.

M. Regnaud de Saint-Jean-d'Angely avait rempli, sous l'Empire, des fonctions importantes ; il aimait, il admirait Napoléon. Gomment donc parler convenablement du silence hardi que Delille avait gardé contre la gloire de l'Empereur, et surtout comment en parler au moment mOme où les princes que Delille avait noblement regrettés par son silence venaient de remonter sur le trône? Gomment témoigner lui-môme qu'il gardait la mémoire des bienfaits de l'Empereur, et honorer le passé sans blesser le présent? M. Regnaud se souvint qu'ici, Messieurs, règne et régnera toujours la plus vieille et la plus gracieuse des libertés françaises, la liberté de la bonne compagnie, où tout peut se dire en tout temps, pourvu que tout se dise bien. 11 fut sincère et ingénieux : il loua Delille de n'avoir jamais ilatté le pouvoir, mais il le loua aussi d' avoir flatté le malheur; et, comme le malheur avait été tour à tour,

depuis vîngt-cînq ans, le lot de tous les partis, ce droit de le flatter parut à tout le monde un droit qu'il fallait défendre, quitte à voir peu de gens en user.

M. Campenon était plus à son aise pour parler de la fidélité que Delille avait gardée à la vieille monarchie française : car il avait lui-m.éme, dans sa jeunesse, défendu cette cause. D'ailleurs, aucun lieu particulier ne l'attachait à l'Empire. Il avait seulement pris part, sous M. de Fontanes, aux premiers travaux de l'Université, et dans son discours, il rendit à cet homme illustre un hommage de reconnaissance qui était un trait de courage : car, en louant à la fois l'Université et son grand maître, il choquait les passions du parti auquel la Restauration avait rendu le pouvoir.

M. Campenon savait par expérience quel était l'esprit qui, sous l'influence de M. de Fontanes, animait l'Université naissante; il concourait à l'exécution des règlements que Napoléon avait donnés à cette grande institution; il voyait comment elle marchait au but que son fondateur lui avait marqué. Ce but. Messieurs, est simple et élevé, comme le sont, parmi les pensées de l'Empereur, toutes celles dont la grandeur a été prouvée par la durée. Former une jeunesse qui aime l'ordre et le travail, et, pour cela, s'appuyer d'abord sur l'heureuse influence de la famille; ne jamais séparer les enfants ni de leurs parents ni de leur temps, soit par la règle, soit surtout par les idées ; mais, à l'influence de la famille et de la société joindre l'habitude de la discipline et du devoir; mêler, dans une juste pro-

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portion, réducation publique et l'éducation domestique. Voilà la mission de l'Universilc, telle que son fondateur l'avait conçue et telle surtout que l'ont faite le cours des ans et les conseils de la raison publique. Je sais bien que cette perpétuelle coopération que le collège demande à la famille impose à celle-ci des obligations difficiles ; je sais bien que, lorsque l'enfant vient dans la maison paternelle, le père alors veille avec plus de soin sur ses propres actions, puisqu'elles vont servir d'exemples et de leçons. Mais, de toutes les règles, celle que nous impose la tendresse paternelle n'esl-elle pas la plus douce? Ah ! s'il est quelque part des maîtres commodes qui promettent aux parents de les dispenser de ces gènes salutaires, qui leur disent qu'ils se substitueront à leurs devoirs, qui flattent les familles de la chimère d'une génération austère et recueillie à côté d'une société livrée au plaisir et au bruit; s'il est des hommes enfin qui tâchent de satisfaire à cette bizarre, mais touchante inconséquence de quelques parents qui veulent en même temps garder la vie facile du monde et avoir des enfants soumis à la loi sévère de Dieu; — non, je n'envie pas à ces habiles inventeurs de l'art de concilier le mal et le bien, je ne leur envie pas le succès qu'ils pourront avoir, et j'avoue volontiers, comme professeur, que l'Université a besoin de la collaboration des familles, et qu'elle ne connaît pas de système d'éducation qui puisse se passer de l'assistance des mères pour les enfants, et de l'ascendant des pères sur les jeunes gens.

En 1823, M. Campenon, dont la santé était faible,

quitta ses fonctions admistratives, et il ne vécut que pour les lettres, pour sa famille et pour ses amis. L'amitié est, de tous nos sentiments, celui peut-ôlre qui s'accorde le mieux avec le goût des lettres : non que je veuille exalter l'amitié littéraire aux dépens des autres amitiés. Je crois à l'amitié politique; seulement elle a ses vicissitudes. Je crois aux amitiés du monde; seulement elles ont leur saison. L'amitié, entre hommes qui aiment les lettres, a des plaisirs plus constants et plus doux, surtout quand ils se sont choisis dès la jeunesse, et qu'ils ont suivi la môme route sans pourtant marcher au môme but. Ils s'entretiennent de leurs travaux et de leurs espérances. Ils se louent bien un peu mutuellement : la louange entre amis aide à l'amitié ; mais ils s'avertissent aussi, et môme ils se censurent. L'un est poëte comique et raille gaiement les travers de son temps. Craignez, provinciaux, craignez de le laisser passer par votre petite ville : il saura en découvrir d'un coup d'oeil les ridicules et les ennuis. — L'autre semble avoir reçu de Voltaire la tradition du conte et de l'épître philosophique, et je l'entends encore se moquer de ces écrivains étrangement épris de l'ignorance du vieux temps, qui,

Au char de la raison attelés par derrière, Veulent à reculons l'enfoncer dans l'ornière.

Celui-là , philosophe chrétien , donne la leçon et l'exemple d'une vie vertueuse et régulière; seulement, pour mieux attirer le siècle et par indulgence pour sa faiblesse, il donne à la vertu le nom i\e bonheur. Celui-ci est un critique pénétrant, éle\é et

CAMPENON. Ml

sévère. Un autre est un historien éloquent, impartial môme en parlant des hommes de son temps; implacable ennemi delà méchanceté, mais toujours disposé à croire au bien.

Vous avez reconnu, Messieurs, quelques-uns des amis que M. Campenon trouva dans l'Académie : les uns qui l'ont précédé dans la tombe, les autres qui pleurent sa perte et s'associent, par leurs regrets, à Ihommage que je viens rendre à sa mémoire.

Parmi les amis de M. Campenon, il en est un pourtant que je n'ai pas encore nommé et que je ne dois pas passer sous silence, car M. Campenon s'est plu il retracer les souvenirs qu'il en avait gardés : je veux parler de Ducis. Ducis était pour M. Campenon et pour ce groupe d'écrivains ingénieux et élevés que j'ai essayé de caractériser, Ducis était mieux qu'un ami : il était une sorte de patriarche. Heureux les jeunes auteurs qui savent ajouter au plaisir de s'aimer entre eux le plaisir d'admirer et de respecter en commun quelque illustre vieillard qui ait blanchi dans la carrière ! c'est à lui qu'ils reportent leurs pensées, quand ils veulent les élever et les agrandir. Ils jouissent entre eux de l'égalité, c'est-îVdire du sentiment qui met le plus à l'aise le cœur de l'homme; mais, auprès de lui, ils goûtent le sentiment du respect et de l'admiration, c'est-à-dire aussi le sentiment qui élève le plus le cœur de l'homme en l'arrachant à lui-m<^me et aux petitesses (le l'égoïsme. Ducis méritait une pareille vénération. Grand poëte, il était bon et simple; il avait de la fierté, mais c'était une fierté de caractère, la vanité n'y avait point de part. Il avait refusé les

bienfaits de Napoléon, quoique offerts avec une délicatesse ingénieuse, et sa pauvreté allait jusqu'à la gône ; mais il n'en était ni malheureux, ni honteux, ni orgueilleux, et il ne cherchait ni à la cacher ni à la montrer.

Ne nous étonnons pas que M. Campenon, dans les Mémoires qu'il a faits sur Ducis, ait si bien su le peindre : il l'aimait et il en était aimé. C'est par la que s'effaçait l'intervalle entre le vieillard el le jeune homme. Ducis, quoique à quatre-vingts ans, avait encore le cœur jeune; il chérissait la jeunesse et les vives espérances qui font le "charme et la joie des jeunes gens. C'est par là, en effet, que la jeunesse a le don de plaire à quiconque ne redoute pas de voir au delà de soi : elle représente l'avenir. Félicitons donc les nations qui peuvent jeter sur la jeunesse un œil de confiance et d'orgueil. Félicitons-nous nousmêmes. Messieurs : car partout aujourd'hui où la jeunesse s'apprôle à entrer dans la carrière et à prendre part aux travaux de la patrie, partout, dans des condilions et des rangs divers, elle est digne de sa destinée. Voyez-la sur les marches du trône : quelle ardeur à défendre partout la gloire et Thonneur de la France ! quel faisceau de jeunes dévouements autour de ce roi toujours sage au milieu de tant de glorieuses espérances, et dont l'histoire dira que, sous son règne, la civiUsalion a triomphé en Afrique de la barbarie, et en Europe de la guerre !

Et pardonnez-moi. Messieurs, si le souvenir de nos jeunes princes me ramène naturellement vers ces écoles d'où ils sont sortis, vers ces lieux où j'ai mes plus doux devoirs, où il m'est donné de vivre

avec les jeunes gens et d'observer l'avenir de la patrie à travers le leur. Là aussi je vois la jeunesse toujours favorable aux bons sentiments et aux nobles pensées, toujours aisément émue quand on lui parle .des saintes ob igalions de la famille ou de la gloire de la France; bienveillante, j'ai droit de le croire, pour ceux qui l'inslruisent, pour ceux mêmes qui l'avertissent. Oui, j'aime à dire bautement devant vous, Messieurs, combien, depuis quinze ans que je m'entretiens avec eux, nos jeunes étudiants m'ont

endu facile et doux l'accomplissement des devoirs

professorat ; combien ils m'ont fait chérir ces

^séries familières, qui parfois aussi pourtant ont

;urs diflicultcs, car j'y. dois critiquer quelquefois ceux que je voudrais toujours admirer. Chargé de diriger la marche encore incertaine de tant de jeunes esprits, c'est vers l'antiquité ou vers le xvii" siècle que j'aime à les conduire, comme vers le modèle qui trompe le moins. Mais nous saluons les modernes en passant, et nous y revenons avec empressement, quand nous avons touché le but et affermi notre jugement. Dans nos écoles, Messieurs, nous croyons à la gloire littéraire du xix" siècle, el nous en sommes fiers ; nous admirons beaucoup et nous espérons beaucoup; mais nous faisons en sorte d'élever l'admiration par la critique et de fécondtr l'espérance par l'élude.

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