AVIS A UN JEUNE COMMERÇANT
A mon ami A. B.
Suivant votre désir, je vous donne les indications suivantes qui m'ont rendu service, et qui, si vous les suivez, pourront aussi vous être utiles.
Rappelez- vous que le temps est de l'argent. Celui qui par son travail peut gagner dix shillings par jour, et qui va s'amuser ou qui reste à rien faire la moitié de la journée, ne doit pas calculer que son plaisir ou son oisiveté ne lui coûtent que six pences, il a réellement dépensé ou plutôt gaspillé cinq shillings en plus.
Rappelez-vous que le crédit est de V argent. Si quelqu'un laisse son argent dormir dans mes mains après l'échéance, il m'en donne l'intérêt ou tout ce que j'en puis tirer, durant le temps qu'il me le laisse. Gela monte à une somme considérable quand un homme a un grand crédit et en fait bon usage.
Rappelez-vous que l'argent est de nature féconde et prolifique. L'argent enfante l'argent, ses rejetons en font d'autres, et ainsi de suite. Cinq shillings placés en valent six; placés encore ils en valent sept et trois pences ; et ainsi de suite jusqu'à ce qu'ils deviennent cent livres sterling. Plus il y a d'argent, plus il rapporte,
de sorte que le profit s'élève de plus en plus vite. Celui qui tue une truie pleine détruit tout les petits jusqu'à la millième génération. Celui qui assassine une piastre en détruit les petits, et tout ce qu'elle pourrait produire, jusqu'à des centaines de livres sterling.
Rappelez-vous que six livres par an c'est huit sous par jour. Avec cette faible somme que nous pouvons chaque jour gaspiller soit en dépense inaperçue, soit en perte de temps, un homme qui a du crédit peut avoir sur sa propre garantie la constante possession et l'usage de cent livres sterling. Ce capital activement employé par un homme industrieux produit de grands résultats.
Rappelez-vous le proverbe: le bon payeur est de la bourse d* autrui seigneur. Celui qui est connu pour payer ponctuellement et exactement à l'échéance, peut en tout temps et en toute occasion trouver tout l'argent dont ses amis disposent. Ceci est quelquefois très-utile. Après le travail etréconomie,rien ne contribue davantage à la fortune d'un jeune homme que la ponctualité et l'intégrité dans les affaires; c'est pourquoi ne gardez jamais de Targent emprunté une heure de plus que le temps promis pour le rendre, de peur que le désappointement ne vous ferme pour toujours la bourse de votre ami.
On doit faire attention aux actions les plus insignifiantes qui afi'ectent le crédit d'un homme. Le bruit de votre marteau entendu à cinq heures du matin ou à neuf heures du soir, par un créancier, le rend facile pour six mois de plus. Mais s'il vous voit à un billard, ou s'il entend votre voix dans une taverne quand vous devriez être à l'ouvrage il envoie chercher son argent, le lendemain, et le demande en bloc avant l'échéance.
Gela montre en outre que vous pensez à votre dette, cela vous fait paraître aussi soigneux qu'honnête, et cela augmente encore votre crédita
Grardez-vous de croire que tout ce que vous possédez est à vous et de vivre en conséquence. C'est une erreur où tombent beaucoup de gens qui ont du crédit. Pour l'éviter, tenez pendant quelque temps un compte exact de vos dépenses et de votre revenu Si vous prenez la peine de noter le détail, cela aura un très-bon effet; vous verrez combien de petites et insignifiantes dépenses arrivent d'une manière qui vous surprendra, à faire des sommes considérables; vous discernerez ainsi quelles dépenses vous auriez pu éviter, et vous pourrez économiser à Tavenir sans vous gêner beaucoup.
Bref, si vous le voulez, le chemin de la fortune est aassi uni que le chemin du marché. Tout consiste en deux mots : travail et économie : c'est-à-dire ne perdre ni temps ni argent, mais faire le meilleur usage de ces deux choses. Sans travail et sans économie on ne fait rien, avec le travail et l'économie on fait tout. Celui qui gagne tout ce qu'il peut gagner honnêtement et économise tout ce qu'il gagne (les dépenses nécessaires exceptées) deviendra certainement riche, si cet Être qui gouverne le monde et vers lequel nous devrions toujours nous tourner pour obtenir la bénédiction de nos efforts, n'en a pas décidé autrement dans sa sage providence.