C'est ainsi que Franklin appelait Madame Brillon
dentés. Mais, tout indolent que je suis, et quelque aversion que j*aie d'écrire, la crainte de n'avoir plus de vos charmantes épîtres, si je ne contribue aussi de ma part pour soutenir la correspondance, me force de prendre la plume. Et comme M. B. m'a mandé si obligeamment qu^ilpart demain matin pour vous voir, moi, au lieu de passer ce mercredi au soir, comme je l'ai fait si longtemps de ses prédécesseurs du même nom, en votre douce société, je me suis mis à mon écritoire pour le passer à penser à vous, à vous écrire, et à lire et relire ce que vous m'avez si délicieusement écrit.
Je suis charmé de votre description du paradis, et de vos plans pour y vivre. J'approuve aussi très-fortement la conclusion que vous faites, qu'en attendant il faut tirer de ce bas monde tout le bien qu'on en peut tirer. A mon avis il serait très-possible pour nous d'en tirer beaucoup plus de bien et d'en souffrir moins de mal, si nous voulions seulement prendre garde de ne donner pas trop pournos sifflets. Car il me semble que la plupart des malheureux qu'où trouve dans le monde sont devenus tels par leur négligence de cette précaution.
Vous demandez ce que je veux dire. Vous aimez les histoires, et vous m'excuserez si je vous en donne une qui me regarde moi-même.
Quand j'étais un enfant de cinq ou six ans, mes amis, un jour de fête, remplirent ma petite poche de sous. J'allai tout de suite à une boutique où on vendait des babioles ; mais étant charmé du son d'un sifflet que je rencontrai en chemin dans les mains d'un autre petit garçon, je lui ofiris et donnai volontiers pour cela tout mon argent. Revenu chez moi, sifflant par toute la maison, fort content de mon achat, mais fatiguant
les oreilles de tonte la famille, mes frères, mes sœurs, mes cousines, apprenant que j*avais tant donné pour ce mauvais bruit, me dirent que c'était dix fois plus que la valeur ; alors ils me firent penser au d ombre de bonnes choses que j'aurais pu acheter avec le reste de ma monnaie, si j'avais été plus prudent : ils me ridiculisèrent tant de ma folie, que j'en pleurai de dépit; et la réflexion me donna plus de chagrin, que le sifflet de plaisir.
Cet accident fut cependant dans la suite de quelque utilité pour moi, l'impression restant sur mon âme ; de sorte que, lorsque j'étais tenté d'acheter quelque chose qui ne m'était pas nécessaire, je disais en moimême : ne donnons pas trop pour le sifflet; et j'épargnais mon argent.
Devenant grand garçon, entrant dans le monde et observant les actions des hommes, je vis que je rencontrais nombre de gens qui donnaient trop pour le sifflet.
Quand j'ai vu quelqu'un qui, ambitieux de la faveur de la cour, consumait son temps en assiduités aux levers, [sacrifiait] son repos, sa liberté, sa vertu, et peutêtre même ses vrais amis, pour obtenir quelque petite distinction ; j'ai dit en moi-même : Cet homme donne trop pour son sifflet.
Quand j'en ai vu un autre, avide de se rendre populaire, et pour cela s'occupant toujours de contestations publiques, négligeant ses afi'aires particulières, et les ruinant par cette négligence : il paye trop, ai-je dit, pour son sifflet.
Si j'ai connu un avare, qui renonçait à toute manière de vivre conunodément, à tout le plaisir de faire du
bien aux autres, à toute l'estime de ses compatriotes, et à tous les charmes de T amitié, pour avoir un morceau de métal, jaune : Pauvre homme, disais-je, vous donnez trop pour votre sifflet.
Quand j'ai rencontré un homme de plaisir, sacrifiant tout louable perfectionnement de son âme et toute amélioration de son état aux voluptés du sens purement corporel, et détruisant sa santé dans leur poursuite : Homme trompé , ai -je dit, vous vou>s procurez des peines au lieu des plaisirs ; vous payez trop pour votre sifflet.
Si j'en ai vu un autre, entêté de beaux habillements, belles maisons, beaux meubles, beaux équipages, tout au-dessus de sa fortune, qu'il ne se procurait qu'en faisant des dettes, et en allant finir sa carrière dans une prison : Hélas! ai-je dit, il a payé trop pour son sifflet.
Quand j'ai vu une très-belle fille, d'un naturel bon et doux, mariée à un homme féroce et brutal, qui la maltraite continuellement : Cest grand pilié^ ai-je dit, quelle ait tant payé pour un sifflet.
Enfin j'ai conçu que la plus grande partie des malheurs de lespè^e humaine viennent des estimations fausses qu'on fait de la valeur des choses, et de ce qu'on donne trop pour les sifflets.
Néanmoins je sens que je dois avoir de la chanté pour ces gens malheureux, quand je considère qu'avec toute la sagesse dont je me vante, il y a certaines choses dans ce bas monde si tentaotes, par exemple, les pommes du roi Jean, lesquelles heureusement ne sont pas à acheter, car si elles étaient mises à l'enchère, je pourrais être très-facilement porté à me ruiner par
leur achat et trouver que j'aurais encore une fois trop donné pour le sifflet.
Adieu, ma très-chère amie; croyez-moi toujours votre ami bien sincèrement, et avec une affection inaltérable. B. F.
pétition de la main gauche adressée aux personnes chargées de diriger
l'Éducation.
Je m'adresse à tous les amis de la jeunesse; je les conjure de jeter un regard de compassion sur mon malheureux sort, afin de faire cesser les préjugés dont je suis victime. Nous sommes deux sœurs jumelles^ les deux yeux de l'homme ne se ressemblent pas davantage, ils ne peuvent être mieux d'accord que nous ne le serions ma sœur et moi, sans la partialité de nos parents qui mettent entre nous la plus injuste distinction. Dès mon enfance, j'ai été élevée à confddérer ma sœur comme un être d'un rang supérieur au mien; on m'a laissée grandir sans la moindre instruction, tandis qu'on n'a rien épargné pour son éducation ; elle a eu des maîtres pour lui enseigner l'écriture, le dessin, la musique et autres talents d'agrément; mais si par hasard je touchais un crayon, une plume, une aiguille, j'étais sévèrement grondée, et plus d'une fois j'ai été battue pour ma maladresse et mon manque de grâce.
Ma sœur, il est vrai, m'associe à elle en quelques occasions, mais elle s'est toujours fait un point d'hon-
neuT de tout conduire, et ne se sert de moi que par nécessité ou pour figurer à côté d'elle.
Ne croyez pas, monsieur, que mes plaintes soient inspirées seulement par la vanité. Non, mon chagrin a une cause plus sérieuse. C'est Thabitude de notre famille que toute la besogne de pourvoir à la subsistance retombe sur ma sœur et sur moi. Si quelque indisposition attaquait ma sœur (et je vous le dis en confidence, elle est sujette à la goutte, au rhumatisme, aux crampes, sans parler d'antres accidents, — quel serait le sort de notre pauvre famille? Nos parents alors ne regretteraient-ils pas amèrement d'avoir çiis une si grande différence entre deux sœurs qui sont si parfaitement semblables? Hélas! il nous faudra périr de détresse, car il ne me sera même pas possible de griffonner une supplique pour qu'on vienne à notre secours, ayant été obligée de me servir d'une main étrangère pour transcrire la requête que j'ai l'honneur de vous adresser en ce moment.
Daignez, monsieur, faire sentir à mes parents l'injustice d'une tendresse exclusive et la nécessité de partager également leurs soins et leur affection entre tous leurs enfants.
Je suis, avec un profond respect, monsieur, votre servante obéissante. la main gauche.