‹ Essais de morale et d'économie politique de Benjamin FranklinChapitre 52 sur 109 · MORALE DES ÉCHECS · texte numérisé non relu

MORALE DES ÉCHECS

Le jeu des échecs est le plus ancien et le plus connu de tous les jeux. Son origine remonte au delà de toutes les notions historiques, et durant des siècles sans nombre il a été l'amusement de tous les peuples civilisés de l'Asie : Perses, Indiens et Chinois. Il y a plus de

mille ans que l'Europe le possède. Les Espagnols l'ont porté dans leurs possessions d'Amérique, et depuis quelque temps on commence à le jouer aux États- Unis.

Ce jeu est si intéressant par lui-même qu'il n'a pas besoin d'offrir l'appât du gain pour qu'on se plaise à s'y engager ; aussi y joue-t-on rarement de Targent. Ceux qui ont le temps de se livrer à de pareilles distractions, n'en peuvent choisir de plus innocente. Le morceau suivant, écrit dans l'intention de corriger chez un petit nombre de jeunes amis quelques défauts qui se sont glissés dans la pratique de ce jeu, prouve en même temps que, dans les effets qu'il produit sur l'esprit, il peut être non -seulement innocent, mais avantageux au vaincu aussi bien qu'au vainqueur.

Le jeu des échecs n'e^t pas un simple passe-temps. Enyjouanton peut acquérir ou fortifier plusieurs qualités utiles dans le cours de la vie, et s'en faire des habitudes^ bonnes en toute occasion. Car la vie est une partie d'échecs, dans laquelle nous avons souvent des points à gagner, des compétiteurs, ou des adversaires à combattre, avec une grande variété de bonnes et de mauvaises chances, qui sont, en partie, l'ellet de lapru^ dence ou de l'étourderie. En jouant aux échecs, nous pouvons donc acquérir :

10 La prévoyance y qui regarde dans l'avenir et considère les conséquences que peut avoir une action; car le joueur se dit continuellement : — « Si je remue « cette pièce, quel sera l'avantage de ma nouvelle po- « sition? Quel pai timon adversaire en tirera-t-il conM « moi? De cpielle autre pièce pourrai-jeme servir pour

« soutenir la première, et me garantir des attaques c qu'on me fera? »

2"* Le coup (Tœilj qui embrasse tout Téchiquiery ou théâtre de l'action, qui voit le rapport des différentes pièces entre elles, leur position, le danger auquel elles sont exposées, la possibilité qu'elles ont de s'aider mur tuellement, la probabilité de tel ou tel mouvement de l'adversaire, pour attaquer telle ou telle autre pièce, les di£férents moyens qu'on a d'éviter ses coups, ou de les tourner contre lui.

3** La prudencty qui nous garde de tout mouvement précipité. La meilleure manière d'acquérir cette qualité, est d'observer strictement les règles du jeu. Par exemple, si vous touchez une pièce, il faut la jouer, si vous la posez sur une case, il faut qu'elle y reste. U est d'autant plus utile que ces règles soient observées, qu'alors le jeu en devient encore plus l'image de la vie humaine, et particulièrement de la guerre. Si, lorsque vous faites la guerre, vous vous êtes imprudemment mis dans une mauvaise et dangereuse position, vous ne pouvez espérer que votre ennemi vous laisse retirer vos troupes pour les placer en un endroit plus sûr; il vous faut supporter toutes les conséquences de votre témérité.

Enfin, par le jeu des échecs, nous apprenons à ntpas nous décourager ^ par le mauvais état où nos affaires semblent être quelquefois; nov>s prenons l'hcUntude d espérer un changement favorable^ et celle de p&r» sévérer à chercher des ressources. Une partie d'échecs est si pleine d'accidents, il y a tant de retours, tant de vicissitudes; et il arrive si souvent qu'après avoir longtemps réfléchi, nous découvrons le moyen d'échapper

à an danger qui paraissait inévitable, que nous sommes enhardis à pousser le combat jusqu'au bout, dans l'espoir de vaincre par notre adresse, ou, au moins, de profiter de la négligence de notre adversaire pour annuler la partie. Quiconque réfléchit aux exemples que lui fournissent les échecs, à la présomption que produit ordinairement un succès, à rinalteniion qui en est la suite, et qui fait changer la partie, apprend, sans doute, à ne pas trop se décourager par le succès momentané de son adversaire, et à ne pas désespérer de la victoire finale à chaque petit échec qu'on reçoit en la poursuivant.

Pour nous engager à rechercher cet amusement utile, de préférence à d'autres jeux qui n'ont pas les mêmes avantages, ne négligeons aucun des détails qui peuvent en augmenter le plaisir. Toute action, toute parole indiscrète, inconvenante, ou qui peut causer quelque ennui doivent être évitées, comme contraires à la principale intention des joueurs, qui est de passer le temps agréablement.

En conséquence: 1"* Si l'on convient déjouer suivant toute la rigueur du jeu, il faut que les règles soient strictement suivies par les deux joueurs ; il ne faut pas qu'elles soient la loi d'une des parties, tandis que l'autre s'en affranchit; car cela n'est pas juste.

â® Si l'un convient de ne pas observer strictement les règles, et qu'oin joueur demande de l'indulgence, il doit même indulgence à son adversaire.

Z'* Il ne faut pas que vous trichiez jamais, pour vous tirer d'un embarras, ou obtenir un avantage. On ne peuvplus avoir aucun plaisir à jouer avec un adversaire qu'on a surpris dans quelque manœuvre déloyale.

4* Si votre adversaire est lent à jouer, vous ne devez ni le presser, ni paraître fâché de sa lenteur. II ne fiiatpas chanter, siffler, regardera votre montre, prendre un livre pour lire, frapper des pieds sur le parquet, ou des doigts sur la table, ni rien faire qui puisse le distraire; car tout cela déplaît et prouve non pas qu'on joue bien, mais qu'on a de la ruse et de l'impolitesse.

5* Vous ne devez pas chercher à amuser ou à tromper votre adversaire en prétendant avoir fait une fausse marche, et en disant que vous avez perdu la partie, afin de lui inspirer de la sécurité ou de la négligence et d'empêcher qu'il aperçoive vos desseins ; car ceci n'est point du talent, mais de la fraude et de la tromperie.

6° Quand vous avez gagné une partie, il ne faut pas triompher ou railler, ni montrer trop de joie. Au contraire, cherchez à consoler votre adversaire, rendez-le moins mécontent de lui-même par toutes les expressions polies, dont on peut se servir, sans blesser la vérité. Dites-lui, par exemple : — « Vous savez le jeu mieux que moi ; mais vous manquez un peu d'attention. » — Ou : — « Vous jouez trop vite, » — Ou bien : — « Vous aviez l'avantage, mais quelque chose vous a distrait ; c'est ce qui m'a fait gagoer. »

7" Lorsqu'on regarde jouer quelqu'un, il faut observer un silence absolu. Donner un avis, c'est offenser les deux joueurs à la fois. D'abord, celui contre qui l'avis est donné, parce que cela peut lui faire perdre la partie ; ensuite celui à qui on le donne, parce qu'encore qu'il croie le coup bon et qu'il le joue, il perd le plaisir qu'il aurait eu à le trouver lui-même. Alors même que le coup est joué, il ne faut pas remettre la pièce en

place, et montrer qu*oD aurait mieox fait de joner différemment ; car cela déplaît et peut occasionner de Tincertitude et des disputes sur la véritable position des pièces que vous avez dérangées. Toute espèce de propos adressé aux joueurs, diminue leur attention, et par conséquent est désagréable. On doit même s'abstenir de faire le moindre sigoe ou le moindre mouvement qui ait rapportàleur jeu. Qui se permet de pareilles choses, est indigne d'être spectateur d'une partie d'échecs. Si vous voulez montrer votre talent et votre science, jouez vous-même, quand vous en trouvez l'occasion ; ne critiquez, n'embrouillez, ni ne conseillez les autres.

Enfin, si la partie n'est pas jouée dans la rigueur des règles, modérez votre désir de vaincre l'adversaire, et contentez-vous de vous vaincre vous-même. Ne saisissez pas avidement tous les avantages que vous offre son inexpérience ou son inattention : montrez-lui obligeamment le danger qu'il court en jouant une pièce, ou en la laissant dégarnir ; dites-iui qu'en en remuant une autre, il expose son Roi. Par cette généreuse politesse (si différente des surprises défendues plus haut) vous perdrez peut-être votre partie, mais vous gagnerez, ce qui vaut mieux, l'estime de votre adversaire, son respect, son affection, ainsi que l'approbation tacite et la bienveillance de tous les spectateurs impartiaux.

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