‹ Essais de palingénésie socialeChapitre 221 sur 221 · FIN DU LIVRE NEUVIÈME ET DERNIER · texte numérisé non relu

FIN DU LIVRE NEUVIÈME ET DERNIER

C est ainsi que je cherchais à démêler quelques uns des anneaux qui forment la chaîne des traditions ; c'est ainsi que ma pensée s'eflForcait de s'identifier avec la pensée primitive, et que j'essayais de m acclimater dans le passé ^ c'est ainsi que, voulant pénétrer, tout à-la-fois , le sens intime et la forme extérieure des croyances antiques, suivre leurs transformations successives, réaliser, pour moi, leurs divers modes d assimilation chez les individus et chez les peuples, mon esprit se plon{]^eait à j)laisir dans une palingcnésie antérieure j c'est ainsi, enfin, que le sentiment du passé devenait le sentiment de moi-même.

J'ai invoqué toutes les muses j et la muse chrétienne, qui m'a entendu, a compris que c'était à elle à me répondre. Sibylle de la vérité, elle n'a j)u ignorer que je cherchais la vérité. Elle a donc daigné me conduire, comme par la main, et, j'oserai diro,pres([ue à mon insu. Elle seule a la clef ([ui ferme et qui ouvre; et elle n'a pas craint de visiter avec moi les mystères de la gentilité.

^es mystères, les oracles par les([uels ils furent contraints de s'expli([uer, ne sont poiu* elle, n'ont

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été pour moi, grâce à sa vive lumière, que Fexpression voilée d'une loi éternelle, irréfragable, la loi des sociétés liumaines.

La division de l'iiomme universel est marquée dans la Bible, qui, |X)ur nous, est la Genèse du geni'e humain; et chaquepeuple primitif a sa Genèse , qui se rattache à la Genèse primordiale. U sagirait ici de comprendre ce que fut FÉnos de la Bible; et nous savons seulement qu'à ce fils de Seth commence une division typique dont TefPet se perpétue : c'est à lui en effet que l'on sent le principe du Médiateur, entrant jx)ur la première fois dans la composition des destinées humaines. Dès-lors le genre humain est partagé en initiables et initiateurs. IN'oublions jamais que la déchéance et la réhabilitation toujours sont un même décret divin.

La division de l'homme universel se manifeste d abord par la division des sexes. Voilà ce qui explique pourquoi, dans la gentilité, la division des sexes fut, assez souvent, un emblème des classes sociales.

Déplus, dans toutes les législations antiques, on trouve les hommes classés selon la division des fieumltés humaines.

De plus, aussi, la propriété, chose morale et sacrée, qui n'est pas le prix de la force, mais un don de Dieu, et ceci est une loi tout-à-fait primitive,

la propriété est soumise à la même classification.

De plus, enfin, les mœurs générales, dans chaque temps et dans chaque lieu , lorsqu'elles existent, sont formées sur cette échelle, qui devient, en quelque sorte, une échelle d'organisations distinctes entre elles. Dans cet état, on aperçoit à peine, au bas de 1 échelle, des créatures humaines que Ion ne compte pas, parcequ'elles sont absolument en dehors des mœurs générales.

Voilà pourquoi la grande promotion, la promotion successive et graduelle , est la conquête de la responsabilité, delà connaissance de soi-même, de la conscience.

De là l'emblème du miroir, dans les sanctuaires de l'Egypte.

De là encore la célèbre maxime du temple de Delphes : Connais-toi toi-même.

L'introduction dans les mœurs générales de ceux qui en étaient exclus par la loi impitoyable des castes ou des classes finit par produire le droit commun.

Les barrières des castes, des classes , des ordres, s'abaissent, la propriété s'affranchit.

Quoi qu'il en soit, la faute avait fait l'institution des classes; et la rédemption, qui est contemporaine de la faute, produisit finitiation des classes, les unes par les autres. C'est là vraiment le christianisme que j'oserais nommer cosmogonique.

L abolition des classes et lafFraDchissement de la propriété sont le résultat du christianisme évolutif.

Le christianisme antérieur a eu ses prophètes dans la gentilité.

Orphée , d après ma fable , serait ops et inops , initiateur et initîable, cest-à-dire réunissant les deux natures que la déchéance et la réhabilitation avaient fait séparer dans lorigine.

Lorsque Orpliée fut en pleine possession de la responsabilité, il fut sur le point de succomber. Telle est la cause de ses éblouissements sur la montagne de Dia, où il déposa sa dépouille mortelle : le temps était venu , jx)ur lui , d'une autre lumière. 11 fut abymé, un instant, au sein de Tuniversalité des choses: dans les idées des anciens , la folie était sœur de la divination.

Je vais continuer à suivre la chaîne magnétique des traditions; je la suivrai non dans la série des événements extérieurs du genre humain, mais dans la série des événements secrets de l'esprit humain. Ces deux séries sont toujours parallèles Tune à Fautre.

Le fait cosmogonique romain, sans doute, n'a pas été complètement mis en évidence par moi: mais j ai peut-être montré de loin le nuage mystérieux dont toutes les origines restent enveloppées.

Nous le verrons mieux lorsque nous pourrons

le suivre dans son évolution successive et gigantesque. Les conséquences aperçues aident à deviner les principes inaperçus.

Nous nous sommes approchés de la région idéale où le mythe et lliistoire sont choses identiques. Nous allons faire quelques pas de plus dans cette carrière; et nous verrons, sans nous décourager, Thorizon des origines se reculer d^ vaut nous.

Nous pouvons soupçonner, à présent, comment est née cette constitution patricienne, si forte, si énergique, si puissante. Elle n a point été importée par la conquête, ni imposée par la force. C'est quelque chose de bien plus irrésistible, et en même temps quelque chose de bien majestueux : c est un décret divin.

Remarquons , pour notre haute instruction , que noiis retrouvons ici un témoignage de la déchéance de riiomme , de cette déchéance antique, racontée dans toutes les annales poétiques et historiques. Nous en poursuivrons la preuve dans les replis les plus profonds de Inistitution romaine primitive.

Oui, par-tout, Thumanité se présente à nous comme ayant subi, dans son essence même, une grande altération.

Cette altération immense et intime fut considérée, par la croyance unanime des |)euples,

comme une maladie qui devait avoir un terme, et pour laquelle ils n ont jamais cessé d'invoquer des guérisseurs.

Orphée fut un de ces guérisseurs ; et, dans les catacombes des premiers chrétiens, Jésus^Ghrist lui*méme fut représenté quelquefois avec les attributs d'Orphée.

Caton écrivait que les lois furent d abord dites morès.

La loi-mos que la sibylle voyageuse chante devant Thamyris et Evandre est laïeule de la loi des XII tables.

Un jour cette loi des XII tables nous fournira des textes analogues. Le mot siremps, expression solennelle, quoique détournée de son sens antique, nous racontera Fespérance, jamais perdue, du retour à la santé, du retour à lunité d'essence; la pensée de la restitution de l'être a été cachée sous différents voiler, jusqu'au moment où elle a paru dans sa magnifique réalité.

Prométhée et Orphée, dès les temps les plus reculés, ont eu chacun une statue sur les collines de Rome. On eût dit que les images de ces deux emblèmes de rémanci|>ation devaient assister aux développements du germe fécond dont ils furent crus dépositaires.

Prométhée, c'est le génie ])ei*sonnifié de l'Occident: le Capitolé redeviendra le Caucase.

Parviendrons-nous à voir, plus tard, les destinées du peuple romain, comme celles d'un seul homme, se développer dans une série d'épreuves et d'initiations, n'arriver à un degré qu après avoir franchi le degré précédent, rétrograder lorsque l'épreuve aura été au-dessus des forces de l'adepte?

Comment Rome a-t-elle été élevée, dès l'origine, au rang de ville éternelle, car ce nom est celui d'un grade? Les villes éternelles, qui étaient les villes sacrées, pouvaient seules avoir un asile.

Ogygie fut le nom sacré de Thèbes, comme Ro« mula ou Valentia fut le nom sacré de Rome.

Remarquons toutefois qu Ogygie fut un nom générique, Orphée a dit dans ses hymnes: La loi est céleste; Ogygie est le sceau du juste.

Montesquieu s'étonne du rare bonheur qu'eut Rome d'avoir été gouvernée d'abord par sept rois qui, dit-il, furent tous de grands hommes.

Ils sont bien plus que des grands hommes, puisqu'ils sont des personnifications.

Plusieurs empires anciens eurent également sept personnifications pour premiers rois. Rome, du moins cela me parait ainsi, Rome est la der^ nière ville de l'ancien monde civil qui ait revêtu cette forme primitive, si semblable à une loi générale. Aussi, pour elle, ces personnifications sont-elles^ en même temps, historiques et mythiques.

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Le calendrier contient toujours Thistoire génésia({ue d'un peuple; et cette histoire génésiaque finit par être le calendrier lui-même.

La Théséide fut un poërae astronomique.

Toutes les Argonautiques furent des poëmes du même genre.

C'est que les emblèmes religieux et les emblèmes sociaux sont unis dans le ciel.

Le; christianisme, loi générale du genre humain, n a fait que revêtir cette forme générale de l'humanité; le savant Dupuis aurait dû recouuaître, à ce signe, la vérité du christianisme.

Au [)oiut où nous sommes }>arvenus, il est permis de dire que l'institution romaine primitive est, en même temps, le dernier anneau de l'Orient et le premir anneau de TOccident.

Mais hâtons-nous de voir que, dans cette institution aussi , tout est en puissance d'être avant de se manifester en acte, que tout existe cosmogonic|uement avant d'exister historiquement. Nous savons déjà que sept tertres hiéroglyphiques ont précédé les sept collines. Nous savons encore que les sept personnifications forment toute l'institution. Cela est si vrai que, parmi ces personnifications, apparaît le fils de la femme esclave, conçu par un prodige du foyer domestique. Et ce fils de la femme esclave, devenu roi , produira le germe puissant de révolution plébéienne. Dès ce mo-

jucnt donc, rendons hommage à la mémoin^ si long-temps outragée du saint roi Servius Tullius.

Un fait existe. Il se perpétue par la tradition. Il devient lorigine inconnue et mystérieuse d'une institution. Lorsqu arrive le temps de Fiiistoire, et que Ion veut raconter le fait primitif, il faut, en quelque sorte, l'inventer.

Cette réflexion va bien loin, et atteint bien haut.

L'institution du langage et l'invention des ffiits primitifs sont des choses com])lètement analogues.

Tout a des commencements inaperçus. On voit le chêne, on invente le gland qui a produit le chêne. C'est à quoi se réduit toute invention.

J'ai donc été conduit à foire une histoii^ génésiaque.

Ne perdons pas de vue ce qui a été dit.

La première faute, attestée par toutes les traditions, la faute qui avait produit la déchéance, avait séparé l'espèce humaine en initiateurs et en initiables ; du moins c'est sous celte forme que nous apparaît, dans la gentililé, le do{]^ie de la déchéance et celui du Médiateur, dogmes éternellement identiques dans toutes les tliéogonies, dans toutes les cosmogonies.

Le patriciat romain sera l'immobile Orient^ le plébéianisme sera le progressif Occident.

Toutefois, et c'est une manifestation del'his-

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toire, le patriciat romain, qui fut initiateur à regret, combattit Fémancipation avec une coupable persévérance. Aussi savons-nous que ces opes, sévères à l'excès, inexorables jusqu'à la cruauté, finirent par arriver à une honteuse ignorance. Ils avaient matérialisé le mystère social, et ils le méconnurent. Alors opicùs et indoctùs furent synonymes. Aussi savons-nous encore que les noms les plus éclatants de ces illustres familles consulaires devinrent des noms méprisés , des noms de mimes et de gladiateurs. Juste punition de ceux qui résistent à une mission providentielle !

Deux sortes d'hommes, selon les temps, marchent à la tête des autres hommes.

Les hommes intuitifs et spontanés qui créent à priori, qui sont les instituteurs des peuples.

Les hommes assimilatifs, qui se rendent les représentants d'une idée, d'une époque, d'une opinion , d'un système d'idées et de croyances , qui sont l'expression d'un sentiment général.

Bonaparte s'est trompé : il s'est cru intuitif, comme furent dans les temps anciens les hommes de sa trempe -, il devait se borner à être assimilatif , seule condition des hommes de génie dans les temps modernes. Ce qui aurait dû l'éclairer, c'est qu'il savait bien que l'inspiration lui manquait. L'ancien destin avait péri j et la force ne supplée point à l'inspiration.

La loi chrétienne dispense des hommes intuitif, parccqu elle a tout prévu.

Ne soyons plus effrayés des changements de dynasties pour les révolutions cosmogoniques et pour les révolutions de l'humanité : ce dogme impitoyable des temps anciens vient d'être complètement aboli par le développement même de la loi qui a tout prévu. Maison de France, la première tu auras su te revêtir du manteau de l'assimilation \ la première tu auras su que tu devais représenter et non faire les destinées nouvelles.

Le christianisme a rétabli Funité de Fespéce humaine.

Qu'il me soit donc permis de déposer au pied de la croix civilisatrice Une preuve nouvelle de la régénération promise à l'homme , le jour même où l'homme succomba ; et cette preuve doit prendre rang parmi les preuves historiques.

Le signe auguste de la rédemption n'est-il pas en même temps le signe de la progression des destinées humaines?

Avant d'aller plus loin, arrêtons-nous, un instant, à considérer le point où nous sommes arrivés.

Nous avons vu , autant que do telles choses peuvent se voir, nous avons vu les premiers efforts qu'a faits le genre humain pour accjuérir la responsabilité , l'attribution de ses actes, pour se met-

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tre en possession de la conscience. Lorsque la conquête de rhumanité fut près d*ètre accomplie, on put croire que le mot de la grande énigme allait être dit à Thomme par Thomme lui-même; que la conscience étant la libre propriété de Thomme, lliomme n aurait plus qu'à interroger la conscience. Et Socrate parut. Mais il n en va pas ainsi. Non, la conscience ne peut pas tout raconter à lliomme; et plus rhomrae se sépare des traditions, plus il se trouve seul, fece à face, en présence du mystère. Alors il veut sonder le mystère; et le beau génie de Platon vient étonner et charmer le monde. Maintenant représentons-nous Descartes avec cette intelligence si vaste qui lui donna la faculté de vouloir reconstruire la science en dédaignant tous les monuments de la science ; essayons , par la pensée , de le faire pénétrer dans FAcadémie , dans le Lycée, dans le Portique, même sous les ombrages des jardins d'Epicure; forçons le Titan du doute à affronter les sanctuaires de TOrieut et de rÉgypte; que le Prométhée de la philosophie moderne soit introduit par nous dans ce musée d'Alexandrie où tant d'esprits éminents consacrèrent une vie laborieuse à recueillir les débris de tous les naufrages de la science antique ; qu'il soit amené enfin aux pieds des premiers Pères de l'Église naissante : Descartes voudra-t-il fermer l'oreille aux entretiens de ces sages, de ces hié-

ropbantes , de ces hommes suscités par la Providence divine? osera-t-ii leur conseiller, aux uns et aux autres , de ne plus tenir compte des traditions, de ne plus croire religieusement à une transmission de la parole ? osera-t-il proclaqner, devant ces maîtres vénérables, consumés de veilles, que chaque homme se suffit, que Fhomme n a rien k apprendre, ni de la race humaine ni de celui qui a fait la race humaine?

Quelque chose existe, quelque chose a existé: un fait primitif, la loi du monde, des êtres, des intelligences, la raison de ce qui est, de ce qui a été, de ce qui doit être, une cause.

L'esprit humain est tenu de chercher toujours, de chercher, même à présent, avec Pythagore, Socrate, Parménide, Timée, Platon, Zenon, Démocrite, Épicurej avec Olympiodore, Salluste, Proclus; avec les Pères et les docteurs ; il est tenu d'interroger les siècles, les fables, les traditions. Tout a une voix pour l'instruire, et la terre, et le firmament, et les peuples, et les sages de tous les temps et de tous les lieux, et les emblèmes et les symboles qui furent les voiles divers de la vérité une.

Il est tenu sur^tout d'adorer les traces du christianisme antérieur, qui a fait le monde ancien, la lumière du christianisme réalisé, qui fait les destinées du monde nouveau de l'humanité.

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Le Grec qui n'avait pas cru aux mystères d'Eleusis était condamné à rétrograder. Que cette croyance soit une leçon pour nous. Ceux qui sont nés dans le christianisme et qui ne se sont pas assimilés sa pure doctrine ne seront-ils pas condamnés à rétrograder vers Fétat antérieur au christianisme?

En général, n*est-il pas permis d affirmer que les hommes demeurés au-dessous d'une épreuve doivent passer à une épreuve inférieure?

On a vu, du moins, que c'est là toute la pensée delà ville des expiations, ville de toutes les immunités et de tous les asiles, nouvelle cité mystique et étemelle, dont j'espère un jour raconter les prophétiques merveilles.

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