‹ Essais de philosophie morale et de morale religieuseChapitre 20 sur 50 · DE LA NATURE ET DU PRINCIPE DE LA MORALE · texte numérisé non relu

DE LA NATURE ET DU PRINCIPE DE LA MORALE

( A l'occasion de la morale de Montaigne- )

J'ai clierché à me rendre compte des vraies causes de la popularité de certains auteurs, qui ne sont pas seulement goûtés par le public comme écrivains, mais qu'il traite en amis de cœur, et vers lesquels un sentiment plus affectueux que l'admiration ramène incessamment les lecteurs. Montaigne, La Fontaine, M"* de Sévigné, Voltaire, sont du nombre. Il y a, sans doute, dans l'abandon naïf des trois premiers, dans la simplicité élégante et lucide du dernier, un charme qui peut servir à expliquer pourquoi ils ont été de tout temps les enfants gâtés du public; mais une bonne partie de cette faveur tient à une autre cause. Ils sont, tous les quatre, pour les idées morales, à la taille de la majorité de leurs lecteurs; tous les quatre, mondains sans avoir répudié toute idée de devoir et de bienséance, prescrivant à chacun de nous précisément ce que nous nous serions prescrit à nous-mêmes ou ce que la nature inspire , ennemis de l'excès dans la vertu comme dans le vice, partisans de ce juste milieu qui est la molle ornière du monde civilisé, habiles à nous rendre satisfaits de nous-mêmes, nous dis-

DE LA MORAIE. llÇ)

pensant d'efforts et de combats , ils flattent merveilleusement notre paresse spirituelle, sans révolter pourtant notre sentiment moraU. Le moyen de s'étonner qu'ils nous plaisent ! N'est-ce pas ainsi qu'on nous plaît dans la société? Les personnes dont le commerce nous attire ne sont-elles pas taillées sur ce patron-là ? D'ailleurs, nous avons, en faveur de notre explication, la preuve directe, la preuve de fait. Qui ne sait que c'est précisément ce défaut de fermeté dans les doctrines morales , cette tolérance exquise, qui tolère le mal et même le bien, cette préférence donnée aux qualités naturelles sur les vertus acquises, qu'on a très sérieusement loués chez La Fontaine, chez M™* de Sévigné, et surtout chez Montaigne ?

Lisezles panégyristes de ce dernier écrivain; vous les verrez s'accorder à louer en lui ce qu'ils auraient dû reprendre , le manque de fixité et de rigueur morale. Ils ont prouvé par là qu'ils manquaient eux-mêmes de ces principes déterminés et immuables dont l'absence caractérise Montaigne. Autrement ils eussent condamné le relâchement de ses doctrines; ils fussent même allés plus loin, aussi loin que nous prétendons aller aujourd'hui; ils eussent affirmé que, dans le livre de Montaigne, il n'y a, philosophiquement parlant, pas de morale proprement dite.

( l ) Exceplis excipiendis.

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Ils l'eussent conclu de la manière dont cet auteur haite l'idée de Dieu.

Montaigne, dans ses Essais ^ parle assez souvent de Dieu, mais nulle part comme du terme où doit aboutir notre obéissance à la loi morale.

Par là même il n'a point de morale ; ce que j'essaierai de prouver en considérant la morale; i°sous le rapport de son étendue, 2" sous le rapport de son principe ou de sa nature.

Quelle est l'étendue de la morale? L'idée de Dieu une fois écartée , qui peut le dire ? Où trouver une mesure qui ne soit pas arbitraire? Quelle est la maxime, si vaste qu'elle puisse être, qui ne laisse supposer au-delà de son enceinte des développements indéfinis? Quel est le principe qui renferme tout ce que peut renfermer, tout ce qu'embrasse nécessairement l'obéissance à Dieu ? Ne faire à autrui que ce que nous voudrions qui nous fût fait, faire à autrui tout ce que nous voudrions qu'il nous fît lui-même, ce n'est que la morale des relations sociales; encore suis-je à comprendre, quant à la seconde de ces maximes , d'où peut se déduire une telle morale ; je n'y vois qu'un sublime non-sens , ou un rayon égaré de la morale des anges ^ ou un débris de religion. Vivre conformément à notre nature, autre maxime vantée, n'est qu'un cercle vicieux: qu'est-ce que notre nature? qui la connaît, à moins de connaître notre origine? qui peut remonter à notre origine sans remonter à Dieu? qui

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j>eut remonter à Dieu sans reconnaître que c'est à lui que doit se rapporter et de lui que doit se dériver toute morale digne de ce nom? La mesure de la morale est donc \ague, arbitraire, et dans tous les cas bornée, tant que nous ne pouvons la comprendre du point de vue de l'Auteur des choses, et, pour ainsi dire, du sommet de la Divinité. Cette idée est la seule qui enveloppe tout l'homme et qui développe tout l'homme; ce principe est le seul qui éclaire et domine tout. Dieu est dans le monde moral ce que son soleil est dans le monde physique : «Rien nepeut se soustraire à sa chaleur.» (Ps. XIX, 6. ) Où prendrions-nous ailleurs la mesure de la morale? Serait-ce dans la notion même de morale? Il est vrai que nous sentons vaguement que la morale est la loi de la perfection; il est vrai que, de la seule impossibilité de lui poser une limite, nous la concluons illimitée; il est vrai qu'il nous semble plus facile de la nier que de la borner^ et que personne ne saurait sérieusement se proposer d'être imparfait. Mais de deux choses l'une : ou c'est l'idée de Dieu préalablement saisie qui nous a fait mesurer l'étendue de la loi morale, et y proportionne nos sentiments et notre volonté; et alors j'ai la preuve que je cherchais ; ou la loi morale fidèlement suivie doit , de sommets en sommets , nous faire gravir jusqu'à Dieu, qui dès lors deviendra notre immuable point de vue. Dans les deux cas, l'idée de perfection se montre inséparable de celle de Dieu, et l'on peut affirmer que celui dont les déter-

na NATÎJP.K ET PRINCIPE

minations morales ne partent pas de Dieu et ne reviennent pas à Dieu ne peut avoir la perfection pour mesure de sa morale.

11 ne peut avoir pour mesure que l'homme en général, ou quelque individu en particulier, ou luimême.

Or, ces divers échelons ne représentent que des distances illusoires. Détaché du degré suprême, qui est Dieu, il faut que, de pente en pente, l'homme roule jusqu'au plus bas degré, qui est son individualité. L'homme en général! Mais où est l'homme en général? Et de quel droit ce type incertain et vague offrirait-il une mesure aux devoirs de l'homme? Et à quel titre un individu particulier oserait-il l'offrir? En vain l'homme, descendu de la cime , se raidit et se cramponne sur ce penchant rapide, et y reste suspendu quelques moments; la loi de la gravité l'entraîne au dernier degré, qui est du moins une station, une base quelconque, je veux dire à l'individualité, qui, sous les noms divers de caractère, de tempérament, de naturel, constitue, en dernière analyse, la véritable morale de ceux qui n'ont pas Dieu. Dès lors, la morale n'est pas l'empreinte d'un type commun, mais le simple portrait de l'individu; et, bien loin que la loi serve de mesure à l'individu , c'est l'individu qui sert de mesure à la loi.

Dans tous les cas, c'est-à-dire à supposer même qu'il fût possible à l'individu de trouver et de su-

bir une loi qui ne fût pas lui et qui ne fut pas Dieu, de se donner une morale plus grande que lui sans être pourtant infinie, nous dirions toujours que, hors de Dieu, il est hors du point de vue de la perfection, eût-il même mesuré sa moralité sur celle de l'ange, et que, placé au-dessous du point de vue de la perfection , il est placé hors de la morale.

Montaigne a tiré toutes les conséquences de l'abandon de la grande idée. Il a pris en lui-même, dans son individualité , la mesure de la loi par laquelle il voulait être régi. Aussi sa morale n'est-elle, dans toute l'étroitesse du terme, que la morale de Montaigne, la morale de son caractère, de son tempérament, de son éducation, en un mot Montaigne lui-même, ni plus ni moins. Au reste, il ne se le dissimule pas, et il ne s'en cache pas davantage; il trouve « que l'homme n'est guère fin de tailler son obligation à la raison d'un autre être que le sien. » On doit donc s'attendre à trouver dans sa morale du bon et du mauvais, du fort et du faible, du sévère et du relâché, suivant que sa nature prête à l'une ou l'autre de ces tendances. Kt cette attente n'est pas trompée; car tel est Montaigne; ses idées morales, incohérentes, disparates, bigarrées, n'ont aucun autre centre que son individualité, heureuse, je l'avoue, à bien des égards.

Changeons maintenant de point de vue, et considérons la morale dans sa nature.

Considérée dans sa nature, la morale est l'obéissance à la loi du devoir.

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L'idée de devoir emporte nécessairement celle (l'obligation envers une autorité en dehors et audessus de nous.

Maintenant, à quelle autorité obéissons-nous, si nous n'obéissons pas à Dieu?

A l'intérêt? c'est-à-dire à nous.

A l'instinct? c'est-à-dire à nous.

A l'habitude? c'est-à-dire à nous.

C'est-à-dire que nous n'obéissons pas.

J'entends souvent parler de devoirs envers soimême, idée à laquelle correspondrait immédiatement celle de s'obéira soi-même; mais qui voudrait prendre au sérieux cette figure ou ce jeu de mots? L'expression est contradictoire; dès qu'on obéit à soi-même, on n'obéit plus, et un devoir qu'on croit avoir directement et purement envers soi-même n'est pas un devoir. Il est inutile d'insister là-dessus. Or, l'intérêt, l'instinct, l'habitude, c'est le moi vu de trois côtés différents; ou, si l'on veut, ce sont des forces auxquelles on cède, non des autorités auxquelles on obéit; et cela est si vrai que le devoir, dans la plupart des cas, consiste précisément à résister à l'intérêt, à l'instinct et à l'habitude.

Il serait contradictoire de placer une idée de devoir dans l'obéissance à des penchants dont la répression constitue le devoir même.

C'est-à-dire, disais-je tout à l'heure ^ c'est-à-dire que nous n'obéissons pas.

Pardonnez-moi, dit Montaigne, il y a la conscience. Nous obéissons à la conscience.

11 est bon d'observer ici que Montaigne, qui, en plusieurs endroits, parle de la conscience comme d'une réalité, en parle ailleurs comme d'un fruit de la coutume t. Cette incertitude ne doit pas nous étonner; on y peut tomber lorsque l'on confond (comme on le fait trop) la conscience avec la loi morale. Laloi morale, corps de notions, objet composé, qui se combine d'une part avec le sentiment, de l'autre avec les choses extérieures, est par là même altérable et a beaucoup souffert depuis la chute de l'homme. La conscience, objet simple, substance élémentaire, est demeurée intacte. Elle n'est autre chose que le sentiment de l'obligation, dans sa plus grande pureté, dans sa plus parfaite

abstraction.

Quoi qu'il en soit, comme l'idée d'obligation se trouve à la base de toute définition de la conscience, il en résulte que , dans tous les cas, la morale, qui est l'obéissance à la conscience , est l'obéissance au sentiment de l'obligation. Nous voilà donc ramenés à l'obligation, idée de relativité, idée qui suppose un sujet et un objet, une duahté.

En reconnaissant la conscience, vous reconnaissez que vous êtes obhgés; mais envers quii^

Envers Dieu, ou envers vous.

(i) Essais, Uv. P' , cluip. 22.

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Si envers vous, nous avons déjà vu que ce n'est point obligation.

Si néanmoins vous continuez à vous sentir serrés par l'obligation, il faut que cette obligation cherche un objet, et cet objet n'est autre que Dieu. On se récrie, on résiste: « Non, dit-on, l'objet « de notre obéissance, ce n'est ni nous ni Dieu, c'est « le bien. Pourquoi substituer Dieu au bien ? pource quoi introduire dans la morale un élément qui « lui est étranger? pourquoi la transformer en re- « ligion?»

D'abord, parce que, dans la supposition de l'existence de Dieu , il faut nécessairement admettre ou que le bien n'existe pas, ou qu'il est en lui; parce que concevoir un Dieu , c'est concevoir un centre oi^i toute volonté gravite; parce que si nous refusons à Dieu ce caractère, d'être la source et le principe du bien, nous ne le dépouillons pas seulement de sa gloire, mais de sa nature, mais de son être; parce qu'un Dieu vers qui tout ne tend pas n'est rien.

Nous substituons Dieu au bien, pour mettre une réalité à la place d'une «Wée; car le bien n'est qu'un attribut, une qualité, un mode d'être, lequel suppose un objet. Si le bien peut résider en nous qui sommes des êtres créés , c'est qu'il réside primitivement dans un être incréé de qui tout dérive; et dès lors, pour remonter au bien parfait, il faut remonter à Dieu.

Nous subslituons Dieu au bien , parce qu'il n'est pas dans l'ordre des choses d'être obligé envers une idée; parce que la substance vivante de l'idée, rêtrequiporte l'idée comme une qualité, venant à disparaître, toute sanction de cette idée, toute garantie de cette idée disparaît en même temps; parce que si la substance de cette idée n'est pas hors de notre moi , elle est notre moi lui-même; et que la source du bien étant adorable, dans toute la force du terme, il en résulte clairement qu'il n'y a pas de milieu entre nous adorer nous-mêmes et adorer

Dieu .

Il y a bien d'autres raisons de substituer Dieu au bien; mais nous excluons à dessein d'une discussion purement métaphysique les preuves d'un caractère pratique; nous nous contentons d'en appeler à la nature des choses , et nous demandons en deux mots, pour résumer ce qui précède : La voix delà conscience est-elle nous ou quelque chose au-dessus de nous? Ce qui nous lie et nous maîtrise malgré nos vœux, nosgoùts, nos intérêts les plus pressants , estce le moi oulcNON-MOiPSi c'est le won-moi, comme il est impossible d'en douter, ce non-moi n'est-il pas Dieu? Si la conscience est l'ambassadeur de Dieu , est-il possible d'accueillir l'ambassadeur et de repousser le souverain? Et admettre la conscience en écartant Dieu, n'est-ce pas une dérision, puisque quand la conscience n'aura plus de qui se réclamer, quand ses lettres de créance seront déchirées , il

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nous sera libre de reconduire avec mépris? Nous aurions honte d'en dire là-dessus davantage.

Ajoutons cependant un fait d'un grand intérêt : c'est que les trois quarts des hommes adhèrent d'instinct à la doctrine que nous venons de professer; car, dit M. Cousin , « pour les trois quarts « des hommes il n'y a point de morale sans reli- « gion , » ce qui veut dire que les trois quarts des hommes ne conçoivent point la morale autrement, ce qui est parfaitement vrai. L'autre quart n'en juge pas ainsi; il a de l'esprit autant qu'il en faut pour imposer silence à la voix de la nature; mais l'instinct qui réclame un Dieu est plus imposant que la subtilité qui le rejette.

Que si quelqu'un qui ne se soucie point de Dieu persiste à conserver dans son vocabulaire les mots de conscience , de morale et d'obligation, dites-lui bien que cette persistance involontaire lui dénonce un Dieu, qu'il s'en rend témoignage à lui-même, et qu'il ne saurait trop se hâter de mettre Dieu à la place ou au-dessus de ces idées abstraites.

Revenons à Montaigne. Pour se faire une morale conforme ou identique à son tempérament , il fallait bien d'abord se débarrasser de Dieu ; chose facile , le silence suffisait ; mais ce qui était moins aisé, c'était de se défaire de l'idée de la mort; or, cette idée, bien envisagée , renferme ou rappelle toutes les idées infinies dont l'auteur avait eu soin de balayer le terrain, il n'y aurait pas de raison bien

pressante d'introduire Dieu dans la vie si la vie durait toujours; mais elle a une fui , une fm mystérieuse, pleine de pressentiments, pleine de terreurs. Ici Dieu est nécessaire; son idée revient quoi qu'on fasse; la mort ramène sur la scène ce grand nom , et avec lui revient la morale, non celle du tempérament, mais celle de la perfection. La mort est donc l'ennemi de Montaigne ; il n'a rien fait s'il ne peut s'en débarrasser; il va donc essayer de tuer la mort en lui arrachant son aiguillon , mais à sa manière, qui n'est pas celle de saint Paul.

Il ne s'agira que de mettre dans l'esprit des gens que la mort est une fm bien finale, qu'il n'y a rien après. Et comme cela même n'est pas agréable du premier coup , il mettra tout son esprit en réquisition pour que les terreurs du jugement, qu'il vient de dissiper, n'aient pas pour héritière , dans l'âme consternée, l'épouvante du néant.

Le calomnions-nous? Dans ce cas, nous pouvons dire qu'il l'a voulu.

Comment supposer raisonnablement qu'un homme religieux, un chrétien, ayant à prémunir contre la peur delà mort, n'énonce aucune des idées consolantes qu'oppose la religion aux terreurs du dernier jour?

Comment ne pas accuser de matérialisme un homme qui ne veut vous rassurer contre la mort qu'en vous disant qu'elle est une pièce de l'ordre universel; qu'on peut en éuiousser la pointe en

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ressayanthabituellernentsursoncœur;qiiela morfc ressemble frappemmentà des choses qui nous sont très familières, au sommeil et aux défaillances , n'étant elle-même qu'un sommeil plus profond et une défaillance plus complète?

Au moins lorsque Buffon, employant le même genre d'arguments, s'écrie : «Pourquoi donc avoir peur de la mort?» il ajoute, pour l'amour de la Sorbonne et de sa tranquillité : « Si d' ailleurs on a bien vécu , » restriction prudente et plaisante à la fois, dont je défie qu'on trouve l'équivalent chez l'auteur Aq.'î, Essais. Au reste, s'il ne la mit pas dans son livre, il eut soin de mettre dans sa vie quelque chose qui en pût tenir lieu. Comme Buffon, il eut aussi sa parenthèse, un peu différente toutefois, savoir : Si l'on vit bien avec VEglise, ou plutôt, si l'on meurt dans V Église. Et c'est ainsi, en effet, qu'il mourut, à la grande consolation de beaucoup de gens, qui ne doutèrent pas, même en présence de ses écrits, qu'il n'eût été bon chrétien dans rame. Il s'était bien promis de finir de la sorte, il avait fait son compte de mourir chrétien. « Tout au com- « mencement, dit-il, des fiebvres et des maladies qui « m'atterrent, entier encore et voisin de la santé , « je me réconcilie à Yi'ien par les offices chrestiens , «et m'en trouve plus libre et plus deschargé... « Vivons et rions entre les nostres; allons mourir « et rechigner parmi les inconnus : on trouve, en « payant, qui vous tourne la teste et ^ui vous frotte « les pieds. »

Dt LA MORALE. 6l

Ces citaliolis pourront étonner; on demandera comment elles se concilient avecle soin que prend Montaigne de retirer à TÈtre suprême le gouvernement de la vie humaine. C'est un phénomène psychologique d'un grand intérêt.

Vers le seizième siècle, le dogme et la morale, qui forment un tout dans la religion, puisque la religion n'est que la fusion de ces deux éléments, se Irouvaientdéplorablement scindés; l'un allait d'un côté, l'autre de l'autre. Croire et vivre étaient devenus deux choses distinctes et indépendantes. Ainsi séparés, le dogme n'était plus qu'un chiffre sans clef; la morale, qu'une loi sans véritable sanction. Làdessus, il y avait à choisir entre deux partis : ou rétablir l'unité détruite, ou consommer la scission. Les réformateurs se fixèrent au premier parti; de hardis penseurs choisirent le second. Ceux-ci commencèrent par faire une réserve solennelle en faveur du vieux culte, qu'ils voulaient pouvoir trouver à l'heure du besoin, et auquel d'ailleurs les liait l'habitude; semblables à des gens qui, voulant courir à travers champs , commencent par bien fermer la maison, et, pour y pouvoir rentrer en cas d'orage ou de danger, emportent la clef dans leur poche, ils se mirent à philosopher et à moraliser aussi librement que si la religion qu'ils professaient n'eut rien statué sur les objets de leurs recherches ; toujours bons catholiques, ils ne laissent pas d'être , dans leurs écrits, déistes, matérialistes, quelque peu athées;

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