SUR LES ELEMENTS DE LINGUISTIQUE DE M. CHARLES NODIER
Ce livre paraît au premier coup d'œil le plus utile des livres agréables; examiné de plus près, on le trouve le plus agréable des livres utiles.
Il n'est pas neuf, a-t-on dit. M.Nodier a fort bien répondu à ce reproche. C'est un éloge, si l'on entend par nouveauté celle des idées fondamentales; le neuf, dans celte sphère, serait presque infailliblement l'erreur; mais si l'on a voulu parler de la nouveauté dans les développements et dans les applications, il s'en faut bien que la critique soit fondée. Peu d'ouvrages modernes ont, sous ce rapport , l'at- Irait d'une plus vive fraîcheur.
Quant au style, il est superflu de le louer. Le charme de celui de M. Nodier est assez connu. La souplesse, l'abondance, l'originalité du langage distrairaient le lecteur du fond même des choses , si la vérité intime de l'expression ne l'y ramenait sans cesse. La pratique de M. Nodier prouve combien sa théorie est sincère; il professe pour la langue un respect religieux, et il ne la rabaisse jamais à deve-
nir un vague bourdonnement des pensées de l'esprit et des sentiments du cœur ; tout vit , tout palpite dans ce langage; rien n'est indifférent, rien n'est perdu; jamais liymen d'un homme et de sa parole ne fut plus tendre ni plus étroit. Vous pensiez lire un livre, vous lisez une âme.
M.Nodierestreligieux en linguistique. «La langue « est à ses yeux le sceau que Dieu lui-même a im- « primé à l'espèce pour la tirer de l'ordre des brutes « et l'élever presque jusqu'à lui.» Selon une idée à la fois ingénieuse et naïve, et sublime dans sa naïveté, le nom de Dieu , composé originairement de la plus facile et de la plus simple émission de la voix , a été le premier vocable de la langue primitive. (( Je ne pouvais, dit-il, traverser ces idées fonda- « mentales sans remonter involontairement au « Dieu qui est la parole , qui s'est fait verbe pour a instruire l'humanité, et qui s'est fait jyam pour la « nourrir. Cela est plus grand qu'un système et « plus instructif qu'un livre. » Et quand les preuves philosophiques de la priorité absolue du grand nom pourraient sembler insuffisantes, cette idée trouvera dans toute âme élevée un écho qui lui servira de preuve. Dieu a dû se manifester à l'âme dès son origine ou jamais; l'adoration a dû être le premier acte de la pensée humaine; ce mouvement, que la réflexion reforme lentemen t dans le sein de l'homme corrompu , a dû être le premier signal de notre existence morale, notre premier salut à la vie. « Dès
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«cette première époque (nous citons M. Nodier), rt et sans autre ressource que la voyelle ou le cri, «l'homme s'éleva, par la puissance de la pensée, «aux idées d'admiration, de vénération, de pres- « cience contemplative, de spiritualisme, d'adora- « tion et de culte, qui impriment seules à son espèce «le sceau d'une grande destinée. Retirez-lui ce ca- « ractère solennel qui le sépare de la brute, et il « n'en différera plus que par un malheur qui passe « tous ces avantages, l'orgueil d'un faux savoir, la «conviction d'im néant certain, et le désespoir « d'une ambition impuissante. »
Cette piété de pensée est trop au-dessus de l'espèce de religiosité littéraire de quelques esprits de notre époque pour que nous hésitions à la rapporter à la source unique de tout intérêt positif pour les choses de Dieu. Plusieurs passages du livre nous autorisent à croire que la révélation chrétienne a de l'autorité sur les croyances de l'auteur; et sans doute le christianisme est un objet de réelle vénération pour l'homme qui écrit presque en tête de son ouvrage ces paroles remarquables : « On ne me «soupçonnera pas d'être d'assez de mauvais goût « pour avoir attendu à substituer mes théories aux « faits de la révélation, le moment unique dans les « longs âges du christianisme, où il rallie, comme « le seul palladium de la dernière civilisation, toutes « les puissances rationnelles du genre humain. »
Même dans un temps où rien n'étonne plus, assez
de f^ens s'étonneront de voir mêlées d'aussi graves paroles à des recherches sur les onomatopées, sur les étymologies, sur l'orthographe et sur les patois; car le livre de M.Nodier n'est immédiatement que cela. Mais il faut plutôt s'étonner que ces sujets aient pu être jusqu'ici traités d'une autre manière. Commentlahnguistiquen'a-t-ellepas vu ses Linnées'inclinantjCommecehiidelabotanique, au seuil dusanctuaire, et « déchaussant, comme lui, leurs pieds; car « certainement le lieu était saint?» Pourquoi les langues ont-elles semblé une étude moins sainte, un moins merveilleux mystère? Pourquoi le matérialisme s'y est-il priset entortillé aussi effrontément qu'à l'élude de la nature matérielle ? Enfin pourquoi, sous ce rapport, entre les siècles contemplateurs de nos aïeux et notre siècle contempteur, la différence restet-elle àl'avantagedu dernier? Honneuraux écrivains qui le lui ont valu '.honneur à M. SilvestredeSacyet à M. Charles Nodier, qui ont osé mettre un Nom adorable à la tête et dans le cœur de leurs ouvrages !
C'est à l'histoire du mot, non à celle de la phrase, que cet ouvrage est consacré. L'histoire du mot est plutôt celle des langues que celle de la langue ou de la parole. Bien que le mol, élément individuel de la phrase, ail dû, à ce qu'il semble, naître avant elle, on doit reconnaître, dans un autre sens, qu'elle est née avant lui. La phrase, comprimée, latente dans l'esprit de l'homme, a, pour se dégager et venir au jour, cherché el créé le mot. Ou, plutôt, il
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ne faut pas décomposer et résoudre en deux actes successifs l'apparition simultanée de la phrase et du mot. La phrase, recelée en puissance dans le sanctuaire de la pensée, la phrase, avant de naître, ordonnait au mot d'exister; le mot, une fois créé, donnait à la phrase l'existence extérieure, phénoménale, qu'elle ne pouvait avoir sans lui; le mot et la phrase se supposent l'un l'autre, sont la condition l'un de l'autre; mais, pris dans leur principe le plus abstrait , et, si je puis dire ainsi, envisagés dans leur pure intention, ils ont une date différente, et la phrase , avant le mot , appelle notre attention.
On ne saurait donc tout voir dans la nomenclature. Le don de nommer suppose la puissance d'affirmer, et raffirmation est au moins contemporaine du nom. Ce qu'il y a de merveilleux, de divin dans la parole, c'est le verbe, c'est le mot par lequell'homme pose, crée, pour ainsi dire, parallèlement au monde réel un monde idéal, qui en est, selon qu'on l'aimera le mieux, ou l'expression ou le type. Dans cette sphère comme dans une autre, il est vrai de dire que tout a été créé par le Verbe, et que rien de ce qui subsiste ne subsiste que par lui.
Le verbe ^ qui est l'âme et la vie de la phrase, le verbe est un mot. Ce mot unique (^être) comment s'est-il formé à l'origine du langage humain i ? d'où
(i) Les autres verbes ont pu pncéder celui-là, quoiqu'ils le coulienneiit , ou, ce qui est bien plus probable, il était sous-entendu entre le sujet et l'attribut, jusqu'au moment, à nous iu-
est-il sorti? Gomment a-t-on procédé à son invention? Comment ne pas le dériver d'une onomatopée, si le système de M. Nodier est vrai? Comment aussi ne pas supposer une assez longue série d'intermédiaires entre ce mot et l'onomatopée dont ii dérive? Et comment, d'une autre part, faire subir à son introduction dans le discours un aussi long retard que le suppose une telle série? Ce sont des difficultés. L'hébreu me fournit une supposition qui les absorberait sans peine ( dans le système de M. Nodier ). C'est dans cette langue que la simple émission vocale iah désigne le nom de Dieu. Or, Dieu , selon la définition de Moïse, c'est celui qui EST; et , en effet , la syllabe sacrée qui signifie Dieu se retrouve distincte au cœur du verbe hébreu qui signifie être. L'être est identique à Dieu. Maintenant , au lieu de supposer que le premier mot est tiré du second, supposons avec autant de vraisemblance l'inverse, c'est-à-dire la désignation de l'être empruntée au nom de Celui qui est l'Être par excellence ; nous avons ce que nous n'eussions point obtenu ailleurs, une expUcation rationnelle del'ori- ^'\ne du verbe être dans la langue humaine. Le non) très saint aurait fait les premiers frais du verbe, et le mot par excellence dans la grammaire ne serait autre chose que le nom de l'Être par excellence.
connu, où tel mot qui renfermait une idée moins simple que celle de l'existence ou de la co-existence fut consacré par l'usage à l'expression de cette idée. Notre participe étc ( liai, slato ) ne signifie- t-il pas originairement posé ou qui se tient debout?
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On dira que cette hypothèse nous enltaine à conléierà l'hébreu les honneurs delà primitivité. Nous ne renverrons pas cette objection à M. Nodier, à qui elle s'adresse comme à nous;uous répondrons que si une langue encore actuellement connue renferme le nom primitif de Dieu , il ne s'ensuit pas de là que ce soit la langue primitive , si d'autres langues très anciennes ont désigné la Divinité par un nom essentiellement semblable. M. Nodier a rassemblé des exemples ; seulement y a-t-il inadvei tance de sa part à signaler parmi les rameaux de ce tronc auguste le nom de Jésus, lequel appartient à une langue moins primitive et phis réfléchie? On sait que ce nom, identi(jue à celui de Josué, est un nom commun et signifie Sauveur.
Revenons à la proposition. La voilà formée; mais comment se formera plus tard la période? La période réclame l'assistance de mots plus délicais, de termes décidément abstraits, auxquels il est difficile d'assigner l'origine matérialiste qui, à l'exception du seul nom sacré, semble avoir été celle de tous les motsdans touteslesiangues.Quim'expliquera, dans un idiome quelconque,r inconcevable conjonction que? Le premier pas dans cette explication est le plus facile ; cette conjonction , dans toutes les langues, à dater du Ai hébreu (lequel semble en avoir fourni la matière en chinois, en latin, en français ), cette conjonction, dis-je, n'est autie chose qu'un pronom lelaliL Nous voilà sortis à luoilié de l'ab-
slrait, mais seulement à moitié. Le pronom relatif a un côté très abstrait; comment le ramener à ce posilif matériel, à ce grossier substratum qui est à la base de tous les mots? A quelle distance nous faudra-t-il aller chercber d'abord le rapport, puis l'image, puis l'onomatopée, à travers lesquels, tonjours mieux filtré, le mot mystérieux parviendra à son état de pure abstraction, à sa nature impalpable? Et cependant , quelle importance dans ce mot que ! Certes, c'est de celui-là qu'on peut assurer qu'il en dit plus qu'il n'est gros; il a une seconde fois créé le langage, et le jour qu'il entra dans le discours, riiomme enfant devint adulte. Il y avait delà poésie avant le mot que; ce mot inaugura la philosophie. Nous avons déjà implicitement rendu compte de l'opinion quifaitlepointdedépart du livre de M. Nodier. C'est à l'imitation des sons par les sons , des bruitsextérieurs par les émissions de la voixhumaine qu'il rapporte l'origine de toutes les langues; l'imitation prochaine, ou l'expression générale du caractère des objets par le caractère des sons vocaux, l'onomatopée en un mot, tel est, selon lui, le principe ajénérateur de la parole humaine. A l'onomatopée, similitude matérielle et enfantine, succède la métaphore, similitude bien autrement élevée, bien autrement mystérieuse. De ces foyers réunis et superposés partent, en gerbes épaisses et entrelacées, les innombrables rayons du langage, rayons dans lesquels s'effacent et se perdent les foyers mêmes d'où
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ils jaillissent; ainsi que, dans le développement ])rogressif des affaires d'une puissante maison de commerce, disparaît le souvenir des petites entreprises et des spéculations timides par oii elle a commencé. Avant d'avoir examiné la chose de près, on a peine à concevoir que la métaphore entée sur l'onomatopée suffise à l'immense déploiement d'une langue qui correspond au moment le plus avancé de la civilisation. Quoi! quelques copies des bruits naturels , et quelques rapports vulgaires saisis entre les objets de différente nature, le tout combiné et retourné de mille façons, et nous avons la langue de Racine et de M. Charles Nodier! Ni plus ni moins; et pour le rendre concevable, sinon pour l'expliquer entièrement, il nous suffira, dans le système de M. Nodier, d'un exemple pris entre mille. La simple lettre/? fut pour l'homme primitif le nom delà première eau qu'il vil couler. Appuyant cette consonne muette sur des voyelles, dont le choix ne fut pointnon plus arbitraire, il eut le verbe réo, qui par extension signifie couler; voilà l'onomatopée. Ce même mot lui servit à nommer la parole, dans laquelle sa simplicité vit tout d'abord un flux débouche; voilà une seconde extension, voilà la similitude ou lacatachrèse. Mais parler est l'expression de \a pensée; penser ne se manifeste à nous, de la part d'autrui, que par l'acte de la parole; penser et parler sont presque une même chose; eh bien! le mot qui, dans une langue, désignait la pa-
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rôle, passera clans une autre avec d'autres fonctions; il y désignera la pensée; du grec pé',), je parle, se forme le latin reor, je pense; de celui-ci le mot raison, qui lui-même s'épanche dans une diversité assez large d'acceptions; il y a la raison du philosophe, celle du commerçant, celle du géomètre^. C'est ainsi qu'un simple frôlement de la langue, tout
(i) L'iiistoiie de ce mot présente un fait digne d'être remarqué. Né d'un verbe qui exprime une opération, une vue de l'esprit, conséquemment nn îa!\\. suhj ectif^ il est lui-même ofy'ecùf dans sa première acception. Ratio désigne tout d'abord la nature d'une chose , sa condition , ses rapports ; plus tard seulement la faculté par laquelle nous percevons et jugeons tout cela. La raison est donc proprement la vérité des choses; et c'est par extension , par transposition , mais sans préjudice de ce premier sens, que nous faisons du nom de la vérité concrète celui de l'organe qui nous sert à la reconnaître. Celte confusion des deux sens est bien naturelle : la vérité, qu'est-elle en soi avant d'être perçue ? comment l'isoler de l'être qui la perçoit ? Ce qu'est la couleur sans le regard , telle est la vérité sans l'esprit. La raison, qui était la vérité dans l'objet, a signifié presque aussitôt la vérité dans le sujet. En ce sens, tout homme est obligé absolument envers la raison ; elle est pour lui , sur tous les sujets , l'autorité suprême ; car comment nierait-il la nature des choses? à qui en appellerait- il de la nature des choses? Il est donc un sens dans lequel on a droit de dire qu'on s'en rapporte uniquement à la raison, c'est-à-dire aux faits, à ce qui est, à la vérité. Et en tant que notre raison subjective est, dans ses éléments primitifs, un fait aussi, une nature des choses, il y a aussi nécessité, dans une certaine sphère d'idées, de croire à «o/rc raison : je dis à la raison de l'humanité dans ses données premières et irr<^sistibles.
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mécanique, tout instinctif, a peuplé, dans tous les sens et dans toutes les sphères, les déserts du langage; d'un côté, ruisseau , rive, rivière • de l'autre, raison et rliétorique. Le mol pensée s'est présenté sur notre route. En arrière du motpendere, pendre, déjà assez iniitatif, se trouve sans doute une onomatopée encore plus évidente, que nous ne cherchons pas. Restons au mot pendre ; on pend un objet pour en connaître le poids; le mot même de poids vient ôe pendre ; on aura bientôt pensare ou pensitare , avec la signification de peser , peser souvent : or, la pensée , quand elle est ce qu'elle doit être , n'est autre chose que le même acte que nous venons de nommer. L'homme qui pense pèse des idées ; de là le mot de pensée, dans lequel peu de personnes s'avisent de reconnaître, au premier instant, le cousin-germain du mot poids. Il serait puéril de multiplier les exemples. Mais quand on s'engage dans ces faciles recherches, ne semble-t-il pas voir cette langue , morte d'abord comme des pierres dans un pavé, palpiter , revivre, se mouvoir, et toutes les mille idées, les mille inventions et jeux dont elle est composée, scintiller sur ce vaste fond (jui paraissait d'abord si terne et si immobile?
L'observateur, à la vue de ces faits, pressent déjà, sinon l'unité primitivedu langage humain, du moins lapossibilité de ramènera un petit nombrede mèresbranches ses mille rameaux divergents. Il vient de voir que rhétorique est i-adicalement identique à
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ruisseau, pensée h. poids ; il vient de voir que, transporté d'une langue à l'autre par la voie de la métaphore, le mot revêt, sur les deux rives, deux significations entièrement différentes; il le sait pour ce mot, mais apparemment il l'ignore pour mille autres, derrière lesquels le pont a été coupé; il ne devinerait pas, par exemple , si on ne lui en fournissait la preuve, que le mol jour est le même que tag; et si ce moty'owr avait passé dans une troisième langue, sous une seule des acceptions les plus figurées, avec une forte altération d'orthographe^, il est très possihle que ce mot d'emprunt, incrusté dans la langue qui l'a acquis, et en revêtant la physionomie, fût considéré comme aborigène. Comment aussi reconnaître, au premier coup d'œil, l'hébreu halak dans le chaldéen hôk ? Et ici l'altération, toute profonde qu'elle est, s'est faite probablement d'un seul coup. Ces événements philologiques, plus difficiles aujourd'hui, ont dû être fort communs lors de la piemière fondation des peuples et de la civilisation; et les tiibus, en sortant sans cesse les unes des autres par les migrations, en se subdivisant, en se combinant avec des branches très éloignées du tronc commun , ont pu , au bout de quelques siècles, donner lieu à cette diversité de langues qui ne permet pas, au premier abord, de croire à une origine commune. La langue française est pe-
(i) L'écritui-e, qui devrait être le dépôt des étymologies , a pu , dans certains cas , nuire beaucoup à leur conservation.
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tite-fiUe ou petite-nièce du sanscrit: qui l'aurait imas;iné?
D'après ces principes, Adam, ayant commencé par quelques onomatopées, imitant le sifflement du serpent, le cours de l'eau, l'éclat de la foudre, langue naturelle, vraie, empreinte d'un caractère de nécessité, put, à l'âge de 93o ans, parler une langue arbitraire , toute formée en apparence de signes conventionnels et fortuits , et dans laquelle les onomatopées qui lui avaient donné naissance ne paraissaient plus que de loin à loin dans le tissu d'un langage sans signification naturelle. Par où cependant avait-il débuté? M. Nodier en appelle au témoignage de la Bible : « Dieu voulut voir comment <i l'homme nommerait les différents animaux, et Il il voulut que les noms que l'homme leur donne- « rait fussent leurs noms. » Ce n'est donc pas Dieu qui les a nommés; il regarde seulement comment l'homme s'y prend avec ses moyens naturels; or, l'imitation ( le mimologisme) est le seul qui se laisse concevoir, et les appellations de ce genre sont nécessairement vraies.
Du reste, il ne faut pas ( et M. Nodier s'en est gardé) restreindre le titre d'onomatopées aux noms (jui imitent directement les mouvements et les bruits. Il est des effets de l'organe vocal qui conviennent à certaines idées sans les reproduire par voie d'imitation proprement dite. Stest singulièrement propre à exprimer la stabilité, qui n'est pas
un mouvement, qui n'a point de Foi me el ne fait point de Ijiuit. Ces onomatopées plus délicates sont venues plus tard , mais toujours dans la période où s'enferme la première formation du langage. En ramenant les choses à leur principe, on trouverait peut-être, ainsi que l'auteur uous le suggère, que les primitives onomatopées ce sont toutes les consonnes, dépositaires chacune d'une image, et déjà formant ensemble toute une langue réduite à ses termes les plus simples et les plus essentiels. L'alphabet (bien entendu l'alphabet rationnel) serait donc la vraie langue primitive.
On pressent que dans ce système ces deux mots, langue primitive^ n'expriment qu'à peine, et dans un sens très restreint, une réalité. Cette existence ne trouve, dans la durée, presque pas un point où elle se puisse poser. Qu'on y réfléchisse un moment. Même aujourd'hui que leslangueSjCoulanten plaine, paraissent n'avoir pas de cours, et que le fleuve semble devenu lac, on peut dire néanmoins qu'au- <:une n'est immobile, stagnante, et qu'il n'y a pas un instant perdu pour le mouvement ou la transformation. Remontez jusqu'à l'escarpement sublime d'où toute langue a jailli ; le moyen de vous imaginer une pause, un point d'arrêt, lorsqu'il n'est pas même possible, dans cette extrême rapidité, de discerner des moments successifs! A la rigueur, vous ne sauriez concevoir, distincte entre toutes les langues, une langue primitive; vous ne pouvez
pas plus me la montrer que vous ne pouvez, dans une source jaillissante, m'indiquer le point où la source finit et où le fleuve commence. Tout est source , tout est fleuve.
La partie du langage qui se rapporte aux relations de famille, et peut-être aussi un grand nombre de mots qui ne s'y rapportent pas , trouva son berceau dans le berceau du premier enfant. Ce fut lui qui, sans le vouloir, imposa à ses parents les litres dont il devait un jour les appeler. Feut-étre des mots dont il fournit l'idée et l'occasion supplantèrent d'autres mots déjà consacrés dans le même sens. Ici plus d'onomatopée, il est vrai, mais une espèce d'étymologies aussi naturelles et plus aimables. Qui sait quelle fut l'abondance de cette source, et de combien de mots ce philologue au berceau enrichit la langue naissante de nos premiers parents?
A voir l'immobilité actuelle des langues, la lenteur de leurs mutations intérieures, la rareté de leurs échanges , la circonspection de leurs emprunts mutuels, tous authentiques, tous constatés, on dirait un torrent changé en eau dormante. Les mots depuis très longtemps ne peuvent faire à droite ni à gauche un mouvement qui ne soit observé; on ne se représente plus, au milieu de cette sévère police et de ce calme plat, la furieuse mêlée du sein de laquelle se sont dégagés peu à peu les idiomes des peuples civilisés. Nous ne faisons plus un pas dans le même espace de temps qui dut suffire jadisi
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pour en faire mille. Les langues voisines par leurs | <itymoiogies restent voisines aussi dans les peuples qui les parlent , et par-là elles se surveillent et se gardent mutuellement; fussent même ces peuples fort éloignés les uns des autres, la facilité des comnmnications annule les distances; l'imprimerie, chaque jour, constate, par des milliers d'organes, l'état de chaque idiome; un pays entend un autre pays,nn siècle comprend un autre siècle. D'ailleurs chaque langue repose sur un solide fondement que rien ne peut plus déplacer; chaque langue est un système organique qui serre et tient réunis les éléments du discours; il ne reste plus à faire, en aucune langue, aucune invention capitale; toutes les choses principales ont été nommées, définies, classées ; l'homme ne s'essaie plus à la vie; partout, et chez les sauvages eux-mêmes, l'humanité est vieille et se sent vieille. Tout cela nous empêche de comprendre la vigueur de végétation des langues dans l'enfance du monde. De siloin, nous ne voyonspas les éléments primitifs du langage, vacillant, ondoyant dans l'infini : les premières formes promptement absorbées par d'autres, le langage ne se reconnaissant plus au bout d'une courte période ; le vieillard devenu étranger à la langue de son enfance ; des tribus emportant loin de la vallée natale , qu'elles ne devaient plus revoir , un langage pauvre et monotone, qui ne tardait pas à s'oubUer lui-même, et qui, sans cesse enrichi (car le langage s'enrichissait encore
d'éléments primordiaux, de racines), sans cesse remanié, subissant de bonne grâce Tinfluence alors si puissante du climat et du sol, s'altérait jusqu'à devenir une langue nouvelle , sans que l'écriture , encore inconnue, ni des communications avec les peuples homogènes opposassent la moindre barrière à cette sorte d'excès. Ajoutez ( coamie nous l'avons déjà observé ) la métaphore, qui est au berceau de chaque langue, la métaphore qui, dès que quelques éléments d'un langage vrai ont été produitsparla voix humaine, s'en emparepourles dénaturer et les rendre méconnaissables, la métaphore dont les choix sont arbitraires jusqu'à un certain point, de telle sorte que le même mot^ grâce à elle, pourra, d'une langue à l'autre , signifier des choses différcDtes ou même opposées , et vous a\ez de quoi vous rendre compte des plus étonnantes différences entre des langues qui ont une origine commune.
Il nous reste à présenter à M. ïSodier quelques observations sur son système.
Arrêtons-nous un moment sur un des faits que nous venons de signaler, sur la cause la plus immédiate et la plus active de la multiplication des idiomes. Aussi longtemps que l'espèce humaine resta concentrée vers un mémepoint,quelquenombreuse qu'elle fût, elle put garder un langage essentiellement uniforme. Les altérations, les modifications s'opéraient simultanément dans l'aire du cercle qu'elle remplissait; c'était dans le temps et non
dans l'espace que le mouvemenl se faisait sentir et que les variations se manifestaient. La langue commune changeait d'une génération à l'autre, d'une année à l'autre, si l'on veut; mais les changemenls, étant adoptés par tous à la fois, perpétuaient l'unité. Ces circonstances pouvaientelles durer? Cette population , toujours plus serrée, ne devait-elle pas s'épandre vers tous les points du ^lobe ouvert de tous les côtés , et cette diffusion des tribus lie devait-elle pas produire la confusion des langues? Ces conjectures sont naturelles, et rien ne nous empêcherait de les adopter, si un document, vénérable sous tous les rapports, ne nous présentait sous un aspect précisément inverse le fait de la dispersion des races et de la division des langages. Moïse a conservé une tradition extraordinaire, qui se recommande à notre croyance par cela seul qu'elle existe, qui n'a pu être inventée après coup, parce que son invention n'expliquait rien et ne servait aucun intérêt , et qui n'a pu se trouver par hasard dans la mémoire des peuples; l'humanité ne rêve pas ainsi. On voit bien que je parle des ouvriers de Babel et de leur dispersion. Nous ne devons point nous permettre de paraphraser le style lapidaire et de remplir les vastes lacunes qui caractérisent en cet endroit, comme en tous les autres, la gigantesque et mystérieuse épitaphe de l'humanité primitive telle qu'elle est gravée dans les premiers chapitres de la Genèse; mais aussi rien ne peut nous
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empêcher de reconnaître en ce lieu la formelle intention du Créateur de disperser la première population de la terre et de mettre le globe tout entier à l'usage du genre humain. On est libre de dire que la chose se fût faite d'elle-même et nécessairement; mais on n'est pas libre de nier que l'Eternel rencontra dans quelque passion humaine un obstacle au moins temporaire à l'accomplissement de son dessein, ou de ce qu'on appellera, si on le préfère, le yœu de la nature, et qu'à sa manière il se joua de la résistance des hommes en les éloignant les uns des autres par une circonstance, tandis que toutes les autres les rapprochaient. Le même dessein, le même \'œu de la nature a rencontré en tout temps et rencontre aujourd'hui la même résistance, que Dieu combat par d'autres moyens; et les âges modernes \'oient encore, sans les avoir prévues, des expatriations tout aussi forcées que celle des constructeurs de Babel. Voilà tout ce qu'il y a de clair dans cette tradition, et il y aurait ce nous semble, de la témérité à vouloir en déterminer le sens plus exactement.
Il yen aurait surtout à vouloir y mettre quoique ce soit qui ne s'y trouve pas expressément. La moindre addition à une histoire de ce genre, si pauvre de détails, si grande par cette pauvreté même, prendrait le caractère de cette histoire : l'erreur serait colossale comme la vérité. Il n'est pas donné aux nains d'achever correctement l'œuvre des géants
ni à des voix incUvidiielles de prolonger pure, el en lui conservant le même volume et la même ampleur, l'immense voix d'une humanité. Qu'on se fasse une idée, on le peut, de l'esprit dans lequel ont élé rédigés ces premiers documents de l'histoire des hommes. Quiconque ne reconnaît dans leur mystérieux laconisme que le caractère d'un abrégé, certainement n'y entend rien. La tradition, dans ces temps d'inspiration et de prodige, n'abrège pa^, elle résume. Elle fait à l'aurore du monde ce que nous faisons à son déclin. Nous aussi , en effet, nous résumons ; à notre manière , il est vrai , toute de réflexion et d'abstraction. Nous extrayons, comme l'antique tradition, la quintessence des faits; cette quintessence , pour nous, ce sont des lois naturelles, ce sont des idées j pour elle, c'étaient des intentions divines; mais, de même que, dans six mille ans, un genre humain renouvelé, placé à un point de vue sans rapport avec le nôtre, se tromperait grossièrement en appliquant à nos récits les mesures de son langage, par exemple en prenaut pour des réalités toutes les abstractions et les idéalités auxquelles notre style philosophique donne hardiment un corps, nous, aujourd'hui, nous aurions tort de voir dans les augustes récits de la tradition autre chose que des résumés substantiels, où se trouvent bien plutôt les idées des faits, leur caractère, leur valeur, que ces faits eux-mêmes dans toute leur objectivité. Gardons-nous donc de les
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détailler trop curieusement; acceptons-les en bloc, et surtout abstenons-nous de rien préciser là où la tradition, qui est inspiration, a repoussé à dessein des contours précis et une lumière tranchante.
Ainsi, dans le fait qui a fourni la matière de ces réflexions, je ne vois et je ne Yeux voir que ce qui m'est montré : Dieu pourvoyant par la confusion du langage à l'expansion du genre humain sur une plus vaste étendue de la terre habitable. Sur l'espace de temps dans lequel s'accomplit cet acte providentiel , sur les moyens qui furent mis en œuvre, sur les circonstances dont il fut accompagné , on ne me dit rien et je ne veux rien savoir. Je ne me jetterai pas, de gaîté de cœur, dans des difficultés inextricables et gratuites. Je ne déterminerai pas le commentât ce grand événement pour montrer ensuite le parfait accord des découvertes de la science avec le fait tel que je l'ai compris; mais plutôt j'attendrai que ces découvertes multipliées, éclaircies, coordonnées, versent autant de lumière que Dieu le trouvera bon sur le mode d'action adopté par la Providence dans l'événement de Babel. Jusque-là je ne veux pas savoir sur ce point un mot au-delà du texte biblique. Vous, il vous plaît d'en savoir davantage. A l'idée toute négative du récit, vous en substituez une/70.y;Y^Ve. Vous dites que Dieu donna soudainement à différents groupes d'hommes des idiomes différents. Mais de deux choses Tune: on bien l'Elernel imposa tout à coup à chacun de ces
o^roupes, pour l'isoler de tous les autres, un système de mots absolument distinct (à part quelques débris d'identité dont nous allons parler ), et alors on se fait deux questions: d'abord, pourquoi des éléments identiques furent-ils conservés, et surtout pourquoi, ainsi qu'il est prouvé, cette identité persistet-elle sur les termes les plus simples, les plus fondamentaux , les plus usuels, dont la conservation suffisait pom* reconstruire presque instantanément une langue commune? Ensuite, ne répugne-t-il pas au sentimen t religieux d'admettre comme assigné de Dieu à chaque tribu un langage sans racine, sans raison, sans vérité naturelle, amas incohérent de signes arbitraires, et n'ya-t-ilpaslà toute l'apparence d'un jeu, d'une mystification sans analogue, sans appui dans toute l'histoire des dispensations les plus extraordinaires de la Providence?
Ou bien , chaque tribu', chaque groupe d'hommes reçut alors un langage vrai;lmsL\s qui ne voit la conséquence de cette hypothèse? N'est-ce pas dire que chacun reçut le même langage, ce qui impliquerait, àl'époque de Babel, une rénovation du langage, une restauration de la parole humaine, mais nullement une séparation des langues. 11 vaut mieux laisser parler les faits a mesure que l'élude les fera surgir Or, voici ceux qui dès aujourd'hui sont acquis à la science*.
(i) On fera bien de lire, sur ce sujet, la deuxième leçon de
Les innombrables idiomes qui se parlent sur la surface du globe, et qui pendant si longtemps affectèrent en treeuxl'isolemect et l'indépendance, ont fini par se laisser discipliner et enrégimenter. On en a formé, avec toute la certitude requise, des groupes ou des familles peu nombreuses, au sein desquelles cbaque idiome ne trouve plus que des irères ou des parents. Mais ce fait de réunion implique évidemment un fait de division. Dans chaque groupe les idiomes se tiennent, mais les groupes se séparent. Ce sont comme autant de races pourvues de caractères radicalement différents. L'idée d'une langue primitive semble disparaître; mais ce n'est que pour un moment , et pour se relever plus forte et plus évidente; car, plus ces groupes sont profondément distincts, étrangers d'oi-igine, plus, en un mot, on est forcé de les juger originairement isolés, plus tout le monde sera frappé de les voir, par toute la terre , à travers la distance des mers , la différence des races et l'ignorance réciproque des peuples, affecter d'attacher des noms identiques à un petit nombre d'objets, mais à des objets que l'homme a dû nommer avant tous les autres ,
i'ouvrage du docteur AViseman, intitulé: Lectures on the connexion belween science and rei>ealed religion, London, 1 836. Sans adopter en plein le système d'argumentation de l'auteur, nous honorons son grand savoir, la clarté de son exposition et la beauté de son langage. Une traduction vient de mettre ce remarquable ouvrage entre les mains du public français.
34a ÉLÉMENTS DE LINGUISTIQUE
à des objets qui ont nécessairement fourni les premiers mots à la première langue de l'homme; et celte identité frappera d'autant plus qu'elle n'est point fondée sur l'onomatopée , et qu'elle ne s'explique point par la similitude des circonstances. Comment refuser de rapporter ces mots à une langue antérieure à tous ces groupes d'idiomes, puisque aucune circonstance postérieure ne peut rendre compte de leur présence simultanée dans toutes ces familles de langues? Et ne nous arrêtons pas là : si ces mots se ressemblent tellement d'un groupe à l'autre qu'on peut les dire identiques, si, d'une autre part, ils sont peu nombreux, si l'identité semble s'arrêter brusquement à eux, tellement qu'à partir de ce petit nombre de ressemblances frappantes il n'y ait plus entre tous les groupes que dissemblance également frappante j isolement profond, comment ne serait-on pas entraîné vers la pensée que, par l'effet d'un événement ou d'une dispensation encore inexplicable, le premier moule du langage humain a été subitement brisé, et qu'il n'en est demeuré que quelques éclats seulement , qui témoignent à la fois , et de l'existence d'une langue primitive, et de sa destruction, ou, tout au moins, de sa perturbation violente?
Le système de M. Nodier sur l'origine des langues est d'une belle simplicité, et l'on peut dire, en tliéoi ie, qu'il suffit à tout. L'idiome le plus compliqué, le plus riche en termes abstraits, a pu sortir sans effort de quelques simples onomatopées , avec le secours de la catacbrèse et de la métaphore, ces deux grands canaux d'irrigation dans le vaste champ de la parole humaine. Il semble même impossible, à moins d'un miracle, que la chose se soit passée au- 1 rement.
La force de ces inductions Èe dispense pas toutefois d'interroger les faits, et le premier coup d'œil (ju'on leur accorde peut déconcerter' les persuasions qu'on se serait formées par la voie du raisonnement. Si les traces de ronomatopée sont manifestes et nombreuses quelque part, ce doit être, à ce qu'il semble, dans les langues les plus antiques, les plus rapprochées du berceau du monde: du moins, on ne doit pas s'attendre qu'elles y soient moins nombreuses que dans les langues plus modernes. Oi-, on assure que le sanscrit renferme très peu d'onomatopées, et la premièie inspection que nous faisons de l'hébreu sous ce lapport ne nous en révèle aussi qu'un assez petit nombre. Il y en a sans doute, et même d'excellentes: Khdtzatz, qui signifie co«per, trancher, semble se définir en se prononçant;
et quand vous] entendez le moischejifoun, n'entendez-vous pas le serpent, que ce mot désigne, glisser furtivement sur des feuilles sèches? Mais ces exemples sont rares, et si vous trouvez quelquefois une conformité frappante entre le motet la chose, vous reconnaissez le plus souvent que cette conformité est générale plutôt que spéciale, et que le mot rend plutôt le caractère de la chose que sa forme, son mouvement et son bruit. Dans une langue à sons larges et sévères, à consonnes gutturales et âpres, il n'est pas étonnant qu'une certaine classe d'objets rencontre une expression en général très convenable; mais, la même expression revêtant aussi des objets d'une nature toute différente, et formant le caractère de la langue entière, on ne peut attacher que peu d'importance à une rencontre qui dès lors était inévitable, La langue hébraïque renferme peu d'onomatopées, parce qu'elle est elle-même, dans un sens plus spirituel, une vaste onomatopée. La gravité, la solennité dont elle est revêtue, semblent avoir été calculées pour la grande mission qui lui était réservée. Les mots amples et pompeux lui ont été départis en foule; quand vous entendez se déployer comme un riche pavillon ce vaste mot é' aschâmaïm , ovà nomme les cieux, votre esprit, avantd'en connaître lesens,s''attend à quelquechose de grand; aucun objet chétif n'a pu être nommé ainsi; c'est mieux qu'une onomatopée, mais ce n'en est pas une.
DE M. CI1A.RLRS NODIl'R. 545
On a reconnu dans quelques mots hébreux la racine de mots qui se rencontrent dans des langues plus jeunes, et qui eux-mêmes sont imitatifs. Ainsi du mot baT'am est venu le \diX\n fremo , dans la même signification. Mais nous sentons mieux l'imitation dans le dérivé que dans le primitif, si même le primitif nous révèle une intention semblable. Est-ce que nous prononçons mal le mot hébreu? Est-ce peut-être que notre oreille est différemment affectée par les mêmes sons, et faut-il croire que ce qui, chez un peuple, fait onomatopée, perd ce caractère pour un autre peuple? Ou bien, enfin, faut-il retirer au primitif (^ar«m son brevet d'onomatopée, admettre que l'instinct a donné plus tard au dérivé ce qui manque à sa racine, et que le vocable, heureusementmodifié, est devenu imitatif d'insignifiant qu'il était? Cette dernière supposition conduit à une question qui n'est pas sans importance, et que nous allons indiquer.
Dans le système de M. Nodier, les objets physiques ontété nommés les premiers, et nommés par leurs bruits. Ces appellations, une fois choisies, n'ont-elles pas dû demeurer? Peut-on croire que chaque tribu, en s'éloignant de sa source pour aller peupler quelque nouvelle terre, a recommencé sur ce point l'ouvrage de ses pères, a retranché les racines en conservant l'arbre, en un mot, a changé les onomatopées primitives auxquelles elle devait tout le développement de son langage? M. Nodier
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n'a pastouchéà cette ([uestioii, qui peut-être même ne lui parait pas une question. Nous ne nous sentons pas en état d'y répondre; ii faudrait,. pour l'essayer, des études que nous n'avons pas faites. Cependant nous sommes porté à croire qu'il s'est passé quelque chose de pareil à ce que nous supposons. Or, s'il se trouvait, après examen fait, que , dans des langues évidemment jaillissantes d'une source commune, dans des langues qui sont modernes en comparaison de celles dont il a été question plusbaut, des onomatopées, d'où sortent des milliers de mots, ont été renouvelées, et qu'ainsi, d'une manière inexplicable, mais évidente, un peuple, doté préalablement d'une langue puisqu'il sortait d'un autre peuple, a repris en sous-œuvre la formation de son langage, et s'est fait, pour ainsi dire, primitif à cet égard, il y a lieu de s'étonner toujours moins de la diversité des langues, et d'adhérer toujours plus au système qui fait de la parole humaine l'écoulement de quelques mimologismes. Il est vrai qu'il serait fort étrange qu'un peuple, déjà en possession d'une langue puisqu'il est peuple, se remît à faire ce qu'on a fait pour lui des siècles auparavant et sur quoi repose le langage qu'il a; il serait fort singulier de le voir, au moyen de quelques onomatopées de son invention, se créer une langue dans sa langue même, puisque toutes ces nouvelles racines auront leurs dérivés, et qu'ainsi elles iront mettre de nouveaux , mots à côté des mots anciens, et semer parmi une
moisson déjà inùie. Tout cela étonnerait; mais tout cela expliquerait aussi comment une langue croitsur une langue, y entremêle des éléments nouveaux qui supplantent les éléments antérieurs, et se trouve, au bout d'un certain temps, moitié dérivée, moitié autochtone. Un tel fait, dans la marche actuelle de l'humanité, devient toujours plus difficile, plus impossible; mais il paraîtrait toujours plus facile et plus puissant à mesure qu'on irait le chercher vers une plus haute antiquité, vers cette époque où l'humanité, moins émoussée,plus neuve, se recommençait, pour ainsi dire, dans chaque génération, dans chaque tribu émigrante, et, avec la fraîcheur d'impressions et de vie qui lui était propre, défaisant , par de nouvelles créations, le langage transmis, redevenait , à certains égards , primitive comme ses pères.
Quoi qu'il en soit, l'instinct de l'onomatopée ne s'éteint jamais. Tel est le besoin d'avoir un langage vrai, que nous le cherchons involontairement et réussissonsàletrouverdans nos langues conventionnelles. C'est, à notre insu, ce besoin qui dicte certaines créations, dues, en apparence, à la simple logique ou à la métaphore. L'horreur, l'effroi, ne se peignent-ils pas dans le mot allemand entsetzen , cjui signifie proprement <^e/)/«cer.'^ L'imagination veut même trouver l'onomatopée où décidément elle n'est pas. Rien n'étant si proche voisin, si contemporain, dans le langage nuiternel, que l'accjuisi-
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tion de nos idées et des mots qui leur correspondent, l'idée et le mot finissent par ne faire qu'un dans notre esprit; le mot, signe arbitraire, prend un caractère de nécessité, paraît donné par la nature; si bien qu'il semble qu'aucun terme ne pouvait mieux peindre la pensée. Voyez comme tous les mots qui expriment des sentiments tendres sont doux, fussent-ils rudes; comme tous les termes qui se rapportent à des idées élevées sont nobles, fussent-ils vulgaires; comme tous les mots relatifs au raffinement de nos mœurs sont élégants, fussent-ils barbares.
Le second momentàe la formation du langage, la métaphore, est entouré d'une lumière pluspureet de renseignements plus complets. Tous les termes métaphysiques dont l'origine a pu être constatée se sont trouvés physiques à leur point de départ. La langue humaine est profondément matérialiste; nouvelle et forte raison de remonter à l'onomatopée pour avoir le premier momentàe la parole. On a prétendu que telle langue faisait exception à cette règle; il aurait mieux valu dire que la règle n'existait pas; car une exception est impossible. L'un des faits doit être faux; et sans recherche ultérieure, disons que, dans des questions de celle nature, c'est l'inconcevable qui est faux. Aujourd'hui, si c'était chose à refaire, comment dénommerions-nous la substance pensante ou quelqu'un de ses attributs? Nous n'aurions certes d'autre ressource que la métaphore,
c'est-à-dire le transport du physique à rinlellectuel. H est remarquable que si l'on ne veut pas expliquer par l'onomatopée et la métaphore la création du langage, il faut, de toute nécessité, recourir au miracle, chose à laquelle nous consentirions de bon cœur si l'on s'engageait à nous prouver historiquement que le miracle a eu lieu ; mais il n'est pas dans le système de Dieu de faire des miracles en pure perte, et en est-il un seul qui put valoir les moyens naturels expliqués dans le livre de M. Nodier?
Si quelqu'un répugne à ce matérialisme de langage, il doit répugner au langage lui-même, qui n'est que la pensée devenue matière; il doit répugner aussi à voir l'individualité humaine annoncée et représentée par une charpente osseuse revêtue de chair, et pourvue d'organes qui la mettent de diverses manières en communication avec le monde physique. Il faut bien une fois se persuader que nous sommes des êtres essentiellement mixtes, et que dans l'autre monde comme dans celui-ci nous n'existerons pas dans d'autres conditions. Chose inconcevable, mais non pas plus que la manière dont cette nature mixte se révèle dans la création du langage. Nous trouvons tout naturel de désigner les choses de l'esprit par les noms des choses du corps; mais comment, de grâce, avons-nous été conduits à cette idée? Comment, par exemple, nous sommes-nous avisés que savoir c'est voir, qu'un sage {^fVeise, White i est un homme qui voit, ((ue le droit { rec-
35o ÉLÉMENTS DE LINGUISTIQUE
tum^ dîrectum ) est une sorte de position verticale du sens moral, que la pensée est une pondération^ que certain état moral doit être nommé austérité, parce que, dans cet état,râme est sèche en quelque sorte; qu'un hommesans pitié ressemble à uncorps dur^ l'homme d'un autre caractère à un corps tendre ou mou^ un autre à un corps gr^ave, etc? Je ne parle pas de certains termes moraux qui se rattachent aussi à la nature physique sans être pourtant des métaphores : du mot âme qui signifie souffle, parce qu'on a supposé que le souffle était l'âme ; du mot colère qui associe à bon droit l'idée d'un remuement de la bile à celle d'un emportement haineux; mais ce qui est métaphore dans les dénominations de ce genre est pour nous, au point de départ, un véritable mystère.
Du langage oral M. Nodier passe au langage écrit, et nous présente les considérations les plus intéressantes sur l'alphabet , sur l'orthographe et sur les étymologies. Il serait inutile d'analyser un ouvrage que chacun voudra lire; il seraitpresqueaussisuperflu de dire que cette partie de l'ouvrage est pleine, comme la première, de recherches curieuses et d'une bonne et saine philosophie. Quelques boutades paradoxales, quelques hyperboles plaisantes, quelques naïves colères d'homme de goût froissé dans sa foi littéraire, ne font que mêler l'empreinte d'une individualité charmante au caractère habituel de bon sens et de bon naturel qui dislinguelelivredeM.No-
DE M, CÎI/VKLKS NODIEH. 35 I
dier. Il rend accessibles et intéressants aux moins experts les élément s d'une science encore nouvelle, qui, sous un nom spécial, est l'histoire la plus ingénue de l'esprit humain. Qu'il nous soit permis de n'ajouter h cette appréciation générale que quelques observations critiques, qui portent sur les détails.
M. INodier remarque avec raison que, si l'invention des signes phoniques ou de la lettre fut un coup de génie d'une conséquence incalculable pour l'humanité, la formation de l'alphabet, dans toutes les langues, est restée au-dessous du médiocre. Il se fâche tout de bon contre les diphthongues et les consonnes composées; mais il semble oublier trop que plusieurs de ces bizarreries ont eu leur raison. II méconnaît trop que c'est par une dégradation insensible, continue, que tel de ces signes est venu à revêtir sa valeur dernière, et que sa première application a pu être très rationnelle. Rien ne fut plus rationnel en principe que l'emploi des digrammes au^ ai, un; mais une certaine indolence s'introduisant dans la prononciation les a peu à peu réduits au son qu'ils font entendre dans les mots faute , défaite^ aucun; et celte observation s'applique à plusieurs autres signes composés. Ces altérations progressives de la valeur des signes vocaux a lieu dans toutes les langues à mesure qu'elles s'éloignent de leur source. L'A que nous appelons aspirée, et qui ne l'est plus, l'a été sans doute dans les mots hache, héros, hibou alors que l'élément germanique agis-
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sait encore sur notre langue naissante avec une certaine énergie, et au lieu de dire que nos pères ont donné à celte lettre une dénomination qu'elle ne mérite pas , il faut dire que nous lui avons ôté le caractère qui lui valait cette dénomination. On ne peut trop applaudir aux efforts de M. Nodier en faveur de l'étymologie. Il dit et répète avec raison que quiconque ne sait pas ce que vaut sa parole n'est pas digne de la parler; ce qui ne veut pas dire qu'il faille, de langue en langue, remonter à la première forme du mot que nous employons; il suffit de remonter à l'idiome d'où le nôtre est immédiatement sorti. La meilleure partie de la philosophie du langage est contenue dans les étymologies; elles nous révèlent seules ce que pense l'homme, abandonné à son instinct ou à ses impressions; car heureusement ce ne sont ni des grammairiens ni des philosophes qui ont fait les langues; c'est le peuple, qui certes s'y est mieux pris que n'eussent fait ces messieurs: ceux-ci ne sont que les archivistes du langage; le peuple en est le fondateur et l'arbitre suprême. Or, combien souvent ses étymologies sont des définitions! ]N'est-ce pas lui qui a tiré le nom de Yhomme de ce même limon d'où fut tiré ce roi de la création*^? N'est-ce
(i) Mensch, qui doit son origine .tu sanscrit manuscha , et dont l'identité avec le latin mens révèle bien l'idée primilive, donne aux descendants d'Adam une plus noble désignation que l'humiliant et véridiquc homo. Hoiiiine ei humble sonl synonymçsl
pas lui qui, d'instinct, a partout désigné les poètes par le trait qui les caractérise le mieux ? Il est même douteux qu'aujourd'hui, si le mot était à trouver, on le trouvât si bien; il semble que cet admirable talent de /zo/zzmer s'affaiblisse à mesure qu'un peuple se civilise. Du peuple et non des savants nous vient le mot regarder, si énergique à son origine, le mot charmant, aujourd'hui si usé, autrefois si fort, le mot outrage, qu'aucun autre ne pourrait remplacer. C'est aussi au moyen des étymologies que se prononcent les différences des peuples sous le rapport de cette philosophie naïve qui précède tous les systèmes. La plupart des langues font découler le bonheur des circonstances extérieures; l'allemand a un mot qui le fait émaner de l'âme elle-même, ou du moins qui l'y fait résider; c'est le mot selig. Donné ou inspiré à la langue par le christianisme, il a passé de la sphère religieuse dans un ordre d'idées différent. Schiller nepensait point aux émotions religieuses lorsqu'il disait ( Chant de la Cloche ) : « Es schwelgt das Herz in Seligkeit. » Le beatus des Latins n'est pas aussi profond. Selig est tout un système sur le bonheur.
Ce fut un moment bien intéressant que celui où, pareille à la fleur d'un arbre fruitier, notre langue vint à se nouer; où, pareille au papillon, elle sortit de sa coque les ailes encore froissées ; où, se sentant déjà langue nouvelle, langue française, elle tenait encore au latin par des liens nombreux et
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manifesles; où chaque mot se réclamait encore de son origine et nommait son père; mais ce moment dut être court; et bientôt, le câble étant coupé, l'esquif n'appartint plus qu'a lui-même et à la mer, la langue qu'à elle-même et au peuple. Sans cet oubli de ses origines, elle n'eût eu aucune individualité, elle n'eût pas même pu naître. Dès lors, libre de tout antécédent connu, elle développa, selon le géniedu peuple, les données qu'elle avait dû accepter; dans ses modifications successives, elle mentit plus d'une fois à son origine. Dans ses formes, dan^^ son orthographe, on voit des traces d'une ignorance grossière de l'idiome dont elle était sortie. Comment, avec la mémoire du latin , aurait-on pu former le yevhejeme souviens à côté du verbe il me souvient, seul étymologique et rationnel? Comment le pronom indéfini on a-t-il pu devenir en dans la bouche du peuple et sous la plume des écrivains? Si les étymolo'^istes, l'arme au bras, je veux dire le lexique à la main, avaient monté la garde auprès de la langue, cesinconvénientseussen tété évilés; mais quelle langue nousaurionslll n'y a qu'à voir cequ'ilsontessayé d'en faire après la renaissance des études classiques ; il fallait alors leculer jusqu'à Joinville et Villehardouin pour retrouver le français. Toutefois, ce fut bien fait, à cette époque et plus tard, de faire, au moyen de l'orthographe, reparaître peu à peu les origines de la langue; mais nous ferons observer à M. Nodier que celte restauration n'eut pas lieu au
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ïTioyen d'additions seulement, mais aussi au moyeu de retranchements; car la barbarie aime le superflu. Ce ne sont pas toujours, comme il le pense, des lettres supprimées, mais des lettres ajoutées, qui ont masqué tant d'étymologies. Comment le ç, dans le mot sçavoir, eùt-il ramené au latin sapere? Dans (juelle forme du \evhe possum eùt-on trouvé 17 du mot je peuls, lettre intercalée, nous apprend Ménage d'après Théodore de Bèze, afm que l'w de ce jnot ne pût jamais, même dans l'écriture la plus négligée, être pris pour la lettre nP Quelle valeur étyiuologique avait la lettre ^ dans les mots gresic, besler, je vesquis , esgaler^ escouter , aisguillonner? Après cela, je conviens de tout mon cœur que les retranchements inconsidérés ont nui encore davantage à la langue, en la séparant peu à peu de ses j-acines, par qui elle vivait. Quand, sur vingt mots, il n'y en a pas deux qui s'orthographient rationnellement, ce n'était pas la peine, en vérité, de retrancher quelques lettres qui n'étaient guère plus menteuses que les autres, et qui maintenaient la langue on possession de son histoire. Et quelle inconséquence dansces mutilations! On écrit, et je viens d'écrire moi-même, retranchement sans t; et l'on écrit avec un t, sans que rien justifie ces contradictions, gants, soldats, goûts, mots, etc. On arehgieusement conservé le g étymologique dans vingt et doigt, et <>n l'a retranché du mol soing où il était nécessaire pourrappeier qu'un soin est un songe, une pensép
assidue, une préoccupation de l'esprit. Il n'y a pas à revenir sur les changements déjà consommés; mais il faut opposer une barrière aux innovations qui se préparent, et sous ce rapport, comme sous plusieurs autres, M. Nodier a bien mérité de la langue française. Je ne puis cependant épouser tous ses ressentiments, lien veut trop au malheureux ai qu'a introduit l'autorité de Voltaire. 0/ est-il vraiment plus rationnel? Faudrait-il encore écrire , comme l'auteur AqV Avocat Patelin'. « Je m'en voi& à coucher, » comme si Va, dans ce mot, n'était pas donné par sa racine bien connue? L'« n'est-il pas plus rationnel, c'est-à-dire plus étymologique, dans les imparfaits? M. Nodier dira-t-il peut-être que c'est dans la langue romane, et non plus haut, qu'il faut chercher nos ély mologies ? Mais où commence la langue romane et où finit-elle? La langue romane estelle autre chose que le français du moyen-âge, et ne doit-on pas l'envisager plutôt comme une partie du Ironc que comme la racine elle-même? C'est donc pourtant au latin qu'il faut remonter, et à ce compte, c'est le moyen-âge qui est en faute, et non pas nous. Et au fait, que servirait, pour obtenir conscience de la langue qu'on parle (\rai but des recherches étymologiques), de pouvoir indiquer dans le roman wallon le mot identique à celui dont nous nous servons aujourd'hui? Identité n'est pas racine et n'éclaircit rien. Puisque j'en suis à cette petite guerre de voyelles et deconsonnes, je demanderai à M. INor
dier pourquoi il écrit loixau lieu de lois. Il ne serait peut-être pas difficile de montrer que le second est plus ancien quele premier; il est encore plus aisé de s'assurer qu'il est aussi plus vrai. Le pluriel leges n'a point d'^, et si l'on veut mettre quelque part cette consonne muette, c'est au singulier qu'il faut l'attacher; lex donncTR la loix.
Par-ci par-là, M. Nodier accorde au paradoxe et au système un peu plus que de raison. On pouvait dire, avec quelque apparence, que «le balbutiement « de l'enfant au berceau, c'est le langage de la pre- « mière société avant que toutes les ressources de « son organisme vocal eussent été manifestées à son « entendement et conquises par son expérience; » mais c'est un vrai badinageque d'ajouter en preuve que a le premier livre de Thumanité se nomma « Biblion. » Â.u sujet du mot^^er, employé dans le sens de regarder fixement, M. INodier proteste que «cette locution eût-elle encouru dix fois davan- « tage lesanathèmesde Voltaire, il n'hésitera jamais « à l'employer» »I1 aura tort, selon nous, et s'il objecte que c'est pourtant « une magnifique îiyper- « bole, » il aura dit la vraie raison qui doit l'empêcher de s'en servir à l'ordinaire; un trope si hardi ne doit jamais entrer dans le domaine commun ; nous n'avons déjà jeté que trop de ces fortes images dans le fonds social, et M. Nodier ne voit pas sans doute avec plus de plaisir que nous la langue actuelle regorger de ces expressions qu'il fallait scru-
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puleusement laisser à leurs auteurs ou à leur occasion; ces métaphores brûlantes tombent dans la langue comme un fer rouge dans Teau, où il s'éteint en sifflant, et se refroidit le moment d'après; c'est ainsi que la parole humaine s'use et se décrédite, ce qui est un plus grand mal qu'on ne croit. Pour en revenir à l'idée du motyFjrer, c'est bien assez que l'idée d'attacher sa vue sur un objet ait été rendue par un terme aussi énergique que celui de regarder. Qu'il parut beau en naissant! Mais qui y prend garde maintenant? En vérité, la langue entière paraît comme une armée endormie que la science peut seule, et par intervalles, tirer de son long sommeil. Si j'osais prolonger cet article, je dirais quelque chose du beau chapitre sur \q^ patois ^\q citerais bien d'autres choses encore; mais mon lecteur n'a pas besoin de toutes ces recommandations; je vois déjà entre ses mains le volume de M. Nodier ; ce qui est digne d'une attention particulière saura bien l'obtenir sans mon intercession ; je finis donc en promettant à ceux qui entreprendront cette lecture Aine instruction d'un ordre élevé, et un plaisir très pur et très vif.
FIN DES ESSAKS,