‹ Essais de technique & d'esthâetique musicalesChapitre 2 sur 29 · THÈMES DES MAITRES · texte numérisé non relu

THÈMES DES MAITRES

Thèmes I et II. — Les thèmes des Maîtres constituent l'élément principal, fondamental de la partition; ils la dominent de leur architecture lourde et massive, ils l'en-

cadrent dans leurs lignes graves et solennelles, représentant une sorte de marche solennelle et pompeuse.

Dès le début de l'œuvre, ils apparaissent aux premières notes de l'ouverture; ils ont alors la forme très développée qu'ils ne reprendront que beaucoup plus tard, à la un, au dernier tableau; dans le courant de l'œuvre, ils ne sont rappelés que d'une façon fragmentée.

Cette disposition initiale et finale a une analogie frappante avec celle du Chant des Pèlerins, dans le Tannhaeiiser. On se souvient, en effet, que ce chant est entendu au commencement de l'ouverture et qu'il ne reparaît ensuite qu'au troisième acte, au retour des Pèlerins et au chœur final.

Les Motifs des Maîtres sont au nombre de "deux : le thème caractéristique des Maîtres et le thème de la Bannière qui vient s'intercaler entre les deux parties du premier.

Le thème des Maîtres comprend deux longues périodes en ut majeur, sensiblement égales (la r% de 27 mesures, allant conclure dans le ton de la dominante sol majeur, la 2^ de 3 1 mesures, concluant dans le ton initial).

La première période peut se diviser en trois phrases, reliées entre elles sans interruptions ni cadences, phrases A, B, C dont Vinitium^ identique (phrases AetC), semblable (phrase B), met en évidence une quarte descendante et une note saccadée.

■^ff^m±^5^fî^^

g repétp

Sig

(•l) Vr'iftetiMn ip»Q'aAxn\f

(b) Hc'péiilloo de 3

^^g^PP^^tMMffl^

Tiade U (>hr;isrC

f£f'f|ffffir\^

Cad «M*

De ces trois phrases de longueurs inégales (A 4 mes., B gmes.,C i4mes.), la phrase Aest le thème proprement dit. Nous y remarquons trois éléments rythmiques ou mélodiques :

^, initium, déjà décrit.

(3, élan, composé de trois notes d'un caractère massif, capable de soulever la lourde machine.

y dessin ascendant, fortement accentué, caractère grave, solennel, agrandi à la fin de la phrase C.

La seconde partie du thème des Maîtres est établie sur une phrase dont Tinitium est tiré de la seconde mesure de A. Cette phrase a deux variantes D et E, plusieurs fois répétées (E est une variante considérablement augmentée; D^ 4 mes., exposé trois fois, E' g mes., E" 10 mes.). Nous y retrouvons les mêmes éléments rythmiques, sauf Télément a, et de nombreuses progressions d, e, f.

f2'^m«sur. i« A)

f* prugr. dveceadiatc

Grdudv cadeace termioale

tr

tëgfes

Les développements emphatiques de ces phrases sont obtenus au moyen soit de répétitions, soit de progressions ascendantes ou descendantes, rappelant beaucoup, ainsi que les deux cadences, la forme de Tancienne

musique (i). Nous signalerons particulièrement le passage a et b (entièrement noté) de la phrase B; son style ampoulé, ses déductions interminables et embrouillées sont bien Timage de la rhétorique creuse et vide, telle qu'on la pratique dans les cérémonies imposantes et officielles.

Thème II. — Le thème de la bannière, qui sépare dans l'ouverture les deux parties du thème principal, est extrêmement court; c'est un motif de fanfare, établi sur les trois notes de l'accord parfait, w/, mi, 50/^ comme les appels des instruments de cuivre, dont ces notes forment la résonnance harmonique naturelle.

Il va s'épanouir triomphalement sur un sol aigu, la bannière déployée et flottante; il se développe ensuite (4 ou 6 mes.) en une courbe, présentant quelque analogie avec un fragment de la marche de fête de Lohengrin, et il vient aboutir à une cadence (" dans le style ancien:

I TbviDe- proprement dît

(devel(ppppmcDi)

^jMuju""^^^^

lioneoppiQ

^ repris? . t^ a f

Ctdcooe Q ((ormt tacieone)

A la un de l'œuvre, au défilé des maîtres, il se transformera en une éclatante sonnerie de trompettes, celle même qui retentit aux dernières mesures de l'ouverture.

(i) Remarque/, le dessin chromatique en tierces qui accompagne le long trille classique de la grande cadence terminale. Ce dessin se retrouve dans un thème accessoire que nous signalerons plus loin.

Les thèmes des maîtres figurent fréquemment dans la partition et sous des aspects extrêmement variés. Tantôt ils sont employés tels quels, sans aucun changement de forme ou de rythme, tantôt ils sont modifiés^ Yinitium étant conservé, quelquefois supprimé.

Cette métamorphose, plus ou moins profonde, est comparable, dans la linguistique, aux procédés d'agglutination, aux suffixes ou aux préfixes que Ton ajoute à un mot-racine, à Inflexion d'un terme, à sa contraction.

Dans les deux cas, c'est-à-dire dans le langage musical comme dans une langue quelconque, elle correspond à une modification à un changement survenu dans la chose exprimée qui est un objet extérieur, une pensée, un sentiment.

Il peut donc y avoir, pour les thèmes, une forme initiale et des formes dérivées, formes contenant d'autres éléments, abrégées, s'il y a suppression ou contraction ; le terme dérivée désigne les unes et les autres, indistinctement.

Les iormes initiales du thème des Maîtres se rencontrent principalement dans les actes premier et troisième, amenées naturellement par les situations, par les jeux de scène ou le dialogue, pour ainsi dire prévues chez un auditeur attentif. Elles sont employées logiquemnet, là où il est question simplement des Maîtres. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, elles se trouvent dans le discours final (3^ acte) de Sachs, quand le poète glorifie les Maîtres et leur mission d'art. Lorsque les apprentis interviennent, lorsqu'il s'agit de ces maîtres futurs, petits maîtres qui pour le moment sont des gamins polissons et gouailleurs, les formes initiales du thème prennent une allure vive, caricaturale, elles sont transportées en valeurs brèves, dans une mesure à deux temps, point du tout solennelle. ISinitiuni de la première phrase est rendu sautillant, presque bouffon, par la répétition des notes et la suppression de

la saccade qui scande gravement les pas de la corporation; on voit qu'il suffit de changer peu de chose à une mélodie, pour en dénaturer le caractère :

A. 4^'4 im^\^^^

Cette disposition est employée dans l'ouverture même, et, à la fin de la pièce, quand les apprentis conduisent, en riant et en se moquant, le malheureux Beckmesser au tertre de gazon qui sert de chaire pour le concours.

Les formes dérivées sont nombreuses; examinonsles avec quelques détails.

Les plus simples d'abord :

— fragment de A, comprenant la deuxième et la troisième mesure (éléments /3 et >, initium supprimé).

A- >k±L;2j jjljJJ^'"-

(p. 103) (i) Kothncr : « Qu'on prépare le marquoir. Bcckmesscr, préparez-vous ! »

— même fragment suivi d'une progression semblable à celle qui figure au début de la phrase E,

PpoBremioo »»cend'.' (Voir E)

(p. 127) Sachs: « Un bon marqueur, d'après nos lois, doit être impartial. »

(i) Les indications de pages se rapportent à la partition des Maîtres, piano et chant, nouvelle édition avec la traduction française d'Alfred Ernst, à laquelle nous avons emprunté les citations que nous faisons du texte littéraire de l'œuvre.

— fragment suivi d'un groupe de notes qui ramène au point initial en fermant le circuit mélodique isol^ note initiale et note finale) :

(p. io8) Kothner: Lois de la Tabulature.

Les modifications suivantes sont tirées de la phrase D, plus flexible que les autres; elles lui donnent une forme fluide, parfois très douce, dont Wagner se servira longuement dans certains passages.

Voici d'abord une modification rythmique, dans une mesure à trois temps; le circuit mélodique se trouve fermé par la répétition du thème :

D= 'y4hf[rjZÎ4C[rîjVÎ

Cette phrase remarquable par la douceur de son dessin, par la flexion {ré si) qui la ramène immédiatement sans l'adjonction d'aucun élément étranger, sur elle même, est employé à l'orchestre dans la scène du 2' acte, où Sachs, avec une parfaite ironie, demande des conseils à Beckmesser, sollicite son appui pour être marqueur, honneur qu'il ambitionne depuis longtemps.

On la retrouve également, au dernier tableau, dans le premier discours de Sachs; elle devient bientôt une progression ascendante, assez vive — c'est au moment où Beckmesser échange quelques mots avec Sachs, avant de commencer le chant de concours qu'il ne peut arriver à déchiffrer.

Dans la forme dérivée suivante,

D' i^Jjjl-fl

. progr. deso.

la partie suffixée peut être ramenée, soit au thème luimême (élément /S, qui est aussi un des éléments du thème de laGuilde, XXIII), soit à la progression descendante d'un thème de Walther (V', forme du Preislied). Ces interprétations sont exactes; elles sont tout à fait justifiées, puisque cette forme apparaît pour la première fois, longuement développée, au commencement de la séance de la Guilde et aussi lorsque Walther demande à Pogner de présenter sa candidature comme maître chanteur.

La forme D^ n'est qu'une variante, avec une progression plus serrée^ d'un rythme compacte; ce dessin tumultueux exprime la fureur de Walther contre les Maîtres, dans la scène avec Eva, au second acte.

Voici maintenant des modifications (i) où les parties ajoutées sont empruntées à des formes populaires. Elles apparaissent, en effet, dans la scène où, devant les Maîtres, Sachs expose ses idées sur l'art, sur le peuple et ïart :

11) \ttribuablcs également à A, la chose est sans importance, en réalité.

P I Cb°<)e S.ch»!

C'est le peuple qui interprète Tart des maîtres, en lui attribuant un caractère de formule, de rengaine \ — mouvement descendant, analogue à celui du refrain de la chanson de Sachs, qui est également le refrain du chant corporatif des cordonniers,

La forme populaire est plus accentuée encore dans le motif suivant, qui se relie bien au thème des maîtres — élément /S répété (i) — mais qui, entendu isolément, paraît une mélodie nouvelle, légère, gracieuse; les lignes montent, s'infléchissent, évoluent en courbes très élégantes qui ramènent le motif vers son point de départ :

(p. 79) Discours de Pogner : Eva aura le droit d'intervenir dans le

concours, d'accepter ou de refuser l'élu des maîtres.

Ce motif est répété au discours de Sachs (p, 82) : le peuple jugera comme Tenfant; comine elle, il ignore la tabulature et ses lois complexes.

(i) Celle figure mélodique présente, par la répétition de cet élément, une disposition très voisine du trait qui termine la phrase D' (Torme initiale). Elle se rencontre également dans la phrase B.

LES MAITRES CHANTEURS 5l

Pour être complet sur la matière, relativement aux Maîtres, il faut ajouter le motif de la Giiilde (i), que nous avons rangé parmi les thèmes descriptifs ou pittoresques; il etit été plus logique, sans doute, de comprendre dans cette catégorie tout ce qui se rapporte aux Maîtres; nous ne Tavons pas fait, à raison de l'importance des thèmes I et II, importance trop considérable pour qu'ils n'occupent pas, parmi les éléments musicaux de l'œuvre, le premier rang.

THEMES DE WALTHER'-»

Les thèmes relatifs à Walther peuvent être classés ainsi :

D'une part, le thème du Chevalier^ représentant son allure iière et élégante;

De l'autre, les thèmes se rapportant au printemps, à l'amour, à la poésie, aux ardentes aspirations du poète. Entre ces derniers thèmes il y a beaucoup de points d'analogie.

Thème III. — Thème du Chevalier

La fierté de Walther, son caractère décidé et primesauticr sont très bien exprimés par le groupe [x] des deux notes aiguës de Vinitium, isolées, mordantes,

(.) Thcmc XXIll.

(2) l<appcl<)ns ici, une fois pour toute, la restriction faite plus haut >ur les dénominations thématiques.

LES MAITRKS CHANTEURS

presque provocantes et dont la première est un élan très bref, groupe qui se répète, un peu adouci dans son rythme et plus bas, à la finale du thème (ré ut). Notons également le dessin ascendant et saccadé de Télèment ■) .

Ici, la musique est aussi éloquente, aussi précise que le langage. Ces quelques notes décrivent le chevalier Walther aussi bien, plus vivement que le ferait le romancier le plus habile.

Le thème du Chevalier, qui sonne à Torchestre, au moment où Pogner fait sa présentation à la Guilde, devient ensuite le début de phrases, de traits plus amples, où les instincts conquérants du jeune noble prennent un libre essor; le développement en est fourni par Télémcnt ; , répété ou en progression.

M-^' ^ fv ^ (progression mélod.)

'\ proiîressioQ

'"' f^iiJ^^î^^^^ï^

D'une façon encore plus accentuée ; au 2^ acte (rencontre de Walther et d'Eva) ;

b pro:

prngrestion

Ou, au troisième acte, lorsque Sachs dit au chevalier : « mettez vos plus riches habits t> :

C répéliiioa

tff^^t^ig

C'est à peu près cette dernière forme qu'il prends lorsque Walther se présente devant le peuple et les Maîtres (p. 435).

Dans ces deux exemples, il s'est transformé en une mélodie sans fin ^ illimitée.

Mais, en d'autres circonstances, ces fiers accents tombent sous les coups des adversaires, le thème descend rapidement, entraîné dans une chute profonde :

iir

(p. 117) initium diminue.

i,^'l, 7fCrf^^^

(p. 119) inilium diminue.

Aucune idée ne soulève plus de contestations, de disputes. C'est contre cette idée de noblesse c\\\q. s'acharne Beckmesser; il déchire le thème, comme s'il mettait en pièces le blason du chevalier... les morceaux s'éparpillent ça et là :

iir

Page 1