CHAPITRE VI
Des figures qui se rapportent au mouvement.
Parmi les ligures qui se rapportent au mouvement , ou aux passions, on peut distinguer deux classes.
Les unes, comme Y interrogation, Y apostrophe, Yexclamation, Y imprécation , etc., donnent à la phrase une inflexion particulière qui se retrouve la même à peu près dans tous les cas. Ce sont des attitudes, ou plutôt des gestes, qui modifient dans un certain sens les lignes générales de la phrase, sans les altérer ou les changer, des mouvements qui se combinent naturellement, sous l’action des émotions intérieures, avec la couleur et le dessin du style, comme nos mouvements se combinent avec la couleur et le dessin de nos corps. Ces sortes de figures sont faciles à reconnaître et à définir, car elles ne sont que l’expression de nos mou-
vements les plus naturels, les plus simples, les plus ordinaires, et elles sont représentées dans toutes les langues par un certain nombre de termes spéciaux. Elles varient seulement d’énergie et de force suivant le degré de 1’afTection qui les produit. Il est donc inutile que j'insiste; je n’aurais rien à en dire qui en valût la peine. Je n’ai pas davantage à m’occuper de la prétermission, de la correction et des autres figures du même genre, qui sont, à proprement parler, des formes de raisonnement bien plutôt que des figures de style.
Les autres figures qui se rapportent au mouvement, Yllypotypose, la Prosopopée , Yllyperbolc , Y Ironie, sont d'un caractère tout différent. Celles-ci n’ont ni termes appropriés ni formules particulières. Elles se cachent dans le style et l’animent intérieurement. Elles coulent du fond même de l’âme, remuée par la passion, et communiquent à la paroieou ladouce chaleur de l’amour ou les sombres ardeurs de la haine. Leurs mouvements variés se prêtent également à l’expression de la pitié et de la colcre, de la douleur et de la joie. Tandis que les figures de la première classe se lient plutôt au dessin, celles de la seconde classe sont dans un rapport plus direct et plus frappant avec la couleur, surtout l’hypotvpose, la prosopopée et l’hyberbole, l'ironie ayant un caractère propre qui la distingue des trois autres.
L 'Hypotypose n’est qu’une description animée par la passion ou le sentiment. Elle ne se contente pas de peindre les objets, de les faire saillir aux yeux avec toutes leurs couleurs et leurs lignes; elle y ajoute ce que le sentiment seul peut y mettre, la vie. Elle est donc avant tout personnelle, puisqu’elle résulte du sentiment intérieur de l'écrivain ou
de l'orateur. En ce sens on pourrait dire qu'il s’est fait dans notre temps beaucoup d'hypotyposes, non seulement dans les genres où les anciens ont admis cette figure comme l’un des éléments du style, mais dans ce genre descriptif qui ne semblait pas devoir la comporter. Ce que j'ai dit plus haut du caractère de la description au XIX' siècle me dispense d'appuyer sur ce point. L’hypolypose au reste n’appartient spécialement à aucun genre, bien qu’elle convienne mieux à certains genres. Partout où l’écrivain , ému de haine ou d’amour, peint ce qu’il sent relativement aux hommes et aux choses, partout où le poète , s’identifiant avec ses personnages, fait parler leurs sentiments et leurs |>assions, l'hypotypose trouve sa place naturelle et son emploi légitime. Pour me borner à un exemple, le récit tant cité et tant critiqué de Théramène, dans la Phèdre de Racine, est une hypotypose. Ainsi envisagé, il est bien plus dramatique qu’on ne le suppose généralement, et l’on s’en aperçoit au théâtre quand l’acteur sait en tirer tout ce qu'il contient, ou, si l’on aime mieux , en dissimuler les défauts par un débit intelligent, c’est à dire naturel et passionné.
La Prosopopée, connue l’hypotypose, dérive de l’imagination et y retourne. Dans la douleur ou dans la joie nous sommes portés à évoquer l’image des êtres qui sont loin de nous ou qui ne sont plus, à nous mettre en relation de sentiments avec les animaux, les arbres, les rochers, les fleuves, les montagnes, avec le vent qui souffle, avec le ruisseau qui coule, avec le nuage qui passe; nous faisons assister, non pas seulement les absents et les morts, mais la nature tout entière au spectacle de nos agitations , de nos souffrances, de nos désespoirs, comme aussi des sensations
d'un autre ordre que nous éprouvons, pourvu quelles soient vives et profondes. A tous ces êtres insensibles et muets nous prêtons nos émotions et nos paroles, repaissant notre âme troublée de ces fantômes que l’imagination fait éclore à nos yeux, et auxquelles la passion, qui les excite et les provoque, imprime le mouvement, la chaleur et presque la réalité de la vie. Cette figure est rare dans le style , et elle doit l’être. Elle aboutit bien vite à la déclamation et à l’emphase. Si la sobriété et la réserve sont nécessaires quelque part, c’est dans l’emploi de ces figures violentes, qui manquent inévitablement leur effet , pour peu qu’elles soient fréquentes ou mal mesurées. La première condition d’ailleurs pour que la prosopopée ne soit ni raide, ni disproportionnée, ni froide, c’est qu’elle soit spontanée. Telle fut, au dire de Rousseau, la prosopopée de Fabricius dans le fameux Discours sur les Sciences et les Arts, et rien ne nous empêche de le croire, car il éprouvait alors la plus puissante de toutes les exaltations, celles du génie qui se révèle tout à coup après setre long-temps ignoré lui-même; telle semble être aussi cette sublime apostrophe de Byron à l’Océan, à la fin de son Child-Harold , véritable prosopopéc où le poète donne un corps à scs sombres pensées, à ses farouches instincts, à ses aspirations sans but, et embrasse l’infini dans une seule et gigantesque image I
L’Hyperbole exagère en bien ou en mal ; elle agrandit ou rapetisse les sentiments et les idées , les hommes et les choses. Comme les deux figures dont je viens de parler, elle a surtout l’imagination pour mobile et pour instrument. Aussi est-elle féconde en descriptions et en images de tous les genres. Elle s’unit facilement à toute' les figures de cou-
leur, sa fonciion propre étant de, frapper vivement nos sens pour arriver plus sûrement à notre esprit. Elle atteint son but lorsque, en frappant fort, elle frappe juste. C'est chose peu commune, et qui semble le privilège des grands poètes et des grands orateurs, de rester vrai dans l'exagération et d'appliquer heureusement cette puissante faculté de grossir ou de diminuer les objets sans les dénaturer. L’hyperbole triomphe dans l’invective oratoire comme dans la satire. Elle appartient sans doute à toutes nos affections, dès qu’elles prennent une certaine vivacité et une certaine force, mais elle est l’arme particulière du dénigrement et de la verve satirique. La mordante hyperbole de Juvénal, comme l’appelle Boileau, est d’une richesse et d’une fécondité sans pareilles.
La statue de Séjan, la seconde tête de l’univers, est-elle renversée aux applaudissements de la multitude? Le poète se hâte d'en faire des pots, des bassins, des poêles, des cuvettes, de la vouer aux usages les plus vulgaires et même les plus ignobles, éloquent et vigoureux contraste qui force à réfléchir. Annibal n'est pour lui qu’un général borgne monté sur une bête de Gétulie. C’était bien la peine en effet de franchir les Pyrénées et les Alpes, de parcourir en vainqueur l’Espagne, la Gaule et l’Italie, d’être le plus illustre capitaine de son temps, de faire trembler Rome jusque dans Rome, pour fournir plus tard à un poète satirique un tableau de co genre et à des adolescents le sujet d’une amplification de rhétorique I Je me contente d’indiquer ces passages qui sont dans toutes les mémoires. Au reste, qu'il s’agisse de rapetisser ou d’amplifier ce qu’il veut flétrir, le poète trouve sous sa plume une image saisissante pour toutes ses railleries, un trait vigoureux et brûlant pour toutes ses colères, et déploie partout, sans jamais se lasser
ou s'épuiser, des trésors de force imaginative et d’énergie pittoresque.
Il faut y prendre garde cependant, l’hyperbole la plus belle est toujours voisine d’un défaut. C'est en définitive une disposition maladive qui produit l’exagération dans un sens ou dans l'autre. Elle semble donc appartenir plus spécialement, comme la métaphore et l’antithcse, en tant du moins qu’on en abuse, à certaines époques déjà malades où l'âme, attristée par de sombres spectacles et en butte à des souffrances inconnues aux époques saines de l'histoire, ne reçoit plus de tout ce qui l’entoure que des impressions chagrines, exagérées, excessives, démesurément grossies par je ne sais quelle fatale puissance toujours prête à les transformer dans le style en redoutables hyperboles. Aussi ces beautés, qui au premier abord nous ont vivement frappés, perdent-elles souvent à la réflexion une partie de leur valeur et de leur charme. Le doute nous vient peu à peu, et nous nous demandons enfin si c'est bien la véritable beauté ou si ce n’en est que l'ombre.
L 'Ironie est de toutes les figures de mouvement celle dont la compréhension est la plus vaste. Pour mieux dire, son empire est universel. Elle règne dans le triple domaine de l’imagination, de la pensée et du sentiment. Elle est l’arme de la passion qui se venge, elle est l’instrument de l’esprit qui se joue ; elle proteste avec la raison contre tous les entraînements et tous les excès de l’imagination, et c'est à l'imagination, c’est à dire aux figures qui en dépendent, qu’elle emprunte ses moyens les plus actifs et les plus sûrs. Elle n’est souvent qu'une métaphore, ou une comparaison, ou une allégorie, ou une description. Ce n'est pas ce qu’elle
montre qu'il faut voir, c'est ce quelle dérobe. Elle cache du poison dans les plus doux parfums et un ver dans les plus beaux fruits. Tantôt mordante et amère, elle est la dernière expression de l'indignation, de la colère ou du désespoir; tantôt ferme, pénétrante et acérée, elle est la lumière même de l'intelligence qui perce de mystérieuses ténèbres ; tantôt légère, délicate et line, elle est l'enveloppe gracieuse de la gaîté, et parfois même le vêtement pudique du sentiment qui se voile. Elle sert également à Socrate pour découvrir la vérité et démasquer l’erreur; à Juvénal, pour flageller les turpitudes et les vices de son temps; à Dante, pour exprimer l'amertume de ses déceptions politiques ou de ses patriotiques douleurs ; à l’Arioste, pour courir légèrement à travers les innombrables détours de sa fantastique épopée ; à Pascal, pour défendre les lois éternelles de la conscience compromises par de dangereuses subtilités ; à Voltaire, pour écraser tous les abus, battre en brèche tous les dogmes et satisfaire scs rancunes personnelles. De forme particulière, elle n’en a pas ; elle revêt toutes les formes, tant elle a de flexibilité et de souplesse. Ici elle n'a qu’un mot ; là elle n'a qu'une phrase ; ailleurs elle remplit tout un livre. Elle semble être au fond même du génie de certaines nations, de celles entre toutes dont la littérature a brillé dans l’histoire du monde par la fécondité des idées et l’exquise perfection du style. L'ironie est grecque, elle est romaine, elle est italienne, elle est française ; elle est grecque et française par excellence, s’alliant, à Paris comme dans Athènes, à la politesse des manières et à la vigueur pénétrante d'une raison aiguisée. Suivez-la de siècle en siècle sur cette terre de France, qui la produit comme un fruit naturel, et vous la verrez toujours venir en aide à la liberté.
quand l'autorité est oppressive, et protester contre la liberté même, dès qu’elle menace do dégénérer en licence. Elle est dangereuse sans doute, parce quelle est négative; mais n’essayez pas de la déraciner, car vous arracheriez avec elle les racines de l'esprit français.
Telles sont les principales figures, soit de couleur, soit de dessin, soit de mouvement, les seules, je crois, dont l'art doive réellement tenir compte. Les autres peuvent intéresser une érudition curieuse ; mais elles ne sont d’aucune valeur au point de vue du style. Il est une chose pourtant qu’il ne faut pas oublier, c'est que toutes ces ligures, à quelque catégorie qu’elles appartiennent, agissent le plus souvent de concert, s'aident, se soutiennent, se fondent les unes dans les autres, et répondent ainsi à l’unité fondamentale de notre nature.