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CHAPITRE X

Do vers el de la prose.

Jusqu’ici j’ai considéré le stylo dans ses éléments les plus généraux, indépendamment de ces formes particulières qu'on nomme vers et prose. Prose ou vers, le son, la couleur, le dessin , le mouvement , le ton , se trouvent ou doivent sc trouver dans le style. Je dois maintenant examiner les principales modifications que subit le style, suivant qu'il admet le vers ou s’en passe.

L’homme, quand il commence à vouloir exprimer ses pensées , n’emploie d’abord ni le vers ni la prose , parce qu’il ne fait pas de style, et que la prose, aussi bien que le vers, ne commence, à proprement parler, qu’où le style commence. Son langage est bref, simple, coloré, sentencieux ; il procède par propositions détachées , sans combi-

naisons d’idées, sans complication de lignes. Pour arriver à faire ce qu'on nomme une phrase, il lui faut beaucoup de temps ; il lui en faut bien plus encore pour apprendre à dessiner correctement cette phrase. Il n’en éprouve pas moins, avant d’en venir là , le besoin de fixer ses pensées et de les conserver ou de les transmettre par la mémoire. Alors son instinct lui fait imaginer certains signes extérieurs, une certaine mesure, un certain nombre, un certain rhythme, le retour de certains sons et de certaines consonnances, quelque chose enfin do déterminé, de défini, qui introduise dans l’expression des temps d’arrêt et comme des points de rappel où la mémoire puisse toujours se prendre. 11 faut ajouter à ce besoin , qui précède l’invention de récriture, l’instinct musical inhérent à la nature humaine. Le vers naît comme la musique et en même temps que la musique. Considéré comme forme littéraire , le vers est donc antérieur à toute phrase et conséquemment à toute prose. Cela n’est pas vrai seulement des nations , mais encore des individus. Poète ou prosateur, on débute généralement par faire des vers. La prose vient ensuite, quand elle doit venir. Et cependant chez nous autres, peuples civilisés, on entend dès l'enfance des phrases compliquées, des expressions toutes faites, qu’on apprend de bonne heure à s'approprier, d’abord par l'imitation instinctive, et bientôt par l'assimilation. Nous avons donc , au début , toutes les ressources de la prose à notre disposition, et, pour ainsi dire, sous la main : ce qui n'empêche pas tout jeune homme, dès qu’il se sent ou so croit une vocation littéraire , de s’essayer avant toute chose à la versification, surtout s'il est abandonné à luimême.

Ainsi c’est bien le vers qui précède et doit précéder la

prose, que le vers soit métrique ou syllabique , qu’il ait à son service les modulations variées du rhythme, ou joigne seulement à l'usage de l’accent tonique la richesse un peu monotone des rimes. Dans tous les cas il commence par des combinaisons de phrases extrêmement simples, ou même par des propositions isolées. Toutes les poésies primitives et populaires ont plus ou moins ce caractère; toutes plus ou moins procèdent d'abord par la ligne droite et n’arrivent qu’après une certaine culture, et par conséquent de certains efforts, à couper la phrase par des incises ou à la compliquer par les rapports des différentes propositions.

On peut suivre en quelque sorte l’histoire de la civilisation dans l’histoire du style et des formes poétiques, en Grèce surtout où ce développement s’est fait sans entraves et par une sorte de logique naturelle.

D'abord un seul vers, le vers hexamètre, grave, majestueux , et souple cependant , qui suffit à l’expression des dogmes religieux, avec Orphée, au récit des faits héroïques , avec Homère, à l’exposition des idées morales et des enseignements pratiques, avec Hésiode. Il a dû être dur, raide , sans articulations et sans nuances, tant qu’il est resté uniquement sacerdotal. Il n’était à ses débuts qu'une formule. Il s’assouplit bientôt avec une admirable facilité pour se prêter aux mille incidents et aux innombrables mouvements de la vie. Dans Homère il a déjà toute sa flexibilité sans avoir rien perdu de son ampleur. Il garde une sorte de majesté, si je puis ainsi dire, originelle, qu’il ne dépouillera plus 1 . Il se souviendra toujours d’avoir servi d’inter-

' Horace, celui de tous les poètes qui a donné le plus de familiarité et de souplesse à l'hexamètre, n'a pu, malgré la marche si libre et si vive de son style, lui enlever tout à fait ce caractère

prèle aux Dieux. Aussi, dès les commencements du VII' siècle avant J.-C., Archiloque de Paros se hàte-t-il d’inventer ou de s’approprier l’iambe, de tous points contraire à l'hexamètre. Autant celui-ci est grave, majestueux , et même solennel, autant l’iambe est vif, dégagé dans son allure, énergique et incisif. Il va devenir le vers du drame; c’est déjà presque de la prose '. Les héros avaient à peu près détrôné les Dieux, en s’emparant de la vaste scène épique ; l’homme ne tardera pas à supplanter à la fois les héros et les Dieux en s’adressant directement à l'homme sur les planches d'un théâtre. Il débute bien d’ailleurs avec Archiloque, et d'une manière conforme à son génie nouveau : il est satirique.

Architochum proprio rabies armant iambo'.

Le vieux moule est brisé, et c’est, comme il arrive presque toujours en ce monde , une révolution radicale qui a secoué le joug du passé. On a quitté brusquement l’Olympe pour la terre, et substitué à l’antique hexamètre une forme plus précise et plus nette à coup sûr, mais moins, beaucoup moins harmonieuse. Il s’agit de reconstruire sur de nouvelles bases et de nouvelles combinaisons la mélodie lyrique , si audacieusement entamée par Archiloque. Mille poètes inspirés s’emploient à cette œuvre, chacun suivant sa nature et son génie. Alcée, de Mitylène, Sapho, sa con-

primitif, ce que Cicéron, dans son Orateur , appelle hexametrorum magniloquentia. Cela reparaît à chaque instant , dès que la pensée du poète s'élève, et avec sa pensée le ton et le mouvement de sa phrase.

' Magnam parlent ex iatnbis nostra constat oralio. ■■>

{Cicéron, O rat., cap. ofi )

’ Horace, Art poétique, v. 79.

lemporaine, née à Lesbos comme lui, donnent leur nom à deux espèces particulières de vers et de strophe lyrique. Callinus et Tyrtée appliquent à la poésie guerrière et Mimnerme à la poésie amoureuse le distique élégiaque , dont l’inventeur est inconnu. Adhuc sub judice lis est, nous dit Horace. D'autres espèces de vers portent les noms d’Anacréon, d’Asclépiade, de Phaleucus , de Glycon, etc. La strophe enlin est créée avec son inépuisable variété. Alors seulement le style poétique est complet; alors seulement il a toute sa force, toute sa puissance, toute sa fécondité , tous ses moyens. Ce n’est plus un même vers indéfiniment répété qui constitue dans chaque poème l’harmonie propre à la poésie; c’est désormais toute une phrase musicale, composée de mètres variés et variables à l’infini, qui embrasse. la pensée dans son ensemble et lui fait un cadre à la fois souple et déterminé. On pourra par la suite introduire dans la strophe des combinaisons différentes ; mais , du jour où elle est inventée , elle donne au style poétique toute son étendue et le met en possession de toutes ses ressources.

Ainsi, dès le début, le vers isolé, presque toujours sentencieux, et bornant toute son harmonie à lui-même; puis la phrase, d’abord simple, ensuite compliquée de mouvements et de rapports multiples ; enfin la strophe, qui ajoute à l'harmonie du vers et de la phrase cette harmonie plus savante et plus accentuée qui résulte du mélange des mètres et du retour périodique des mêmes combinaisons rhvthmiques. L’imitation de la Grèce par Home, et des deux littératures classiques de l’antiquité par tous les peuples de l’Europe moderne, a pu changer parfois, au moins en apparence, cette succession de faits; mais partout où l’on

peut surprendre à son origine le développement naturel du style poétique, il suit à peu de chose près les mêmes lois.

II en est de la prose comme du vers, qui la précède dans l’ordre de production , et pour les causes que j’ai dites. Moins les peuples sont civilisés , plus ijs ont besoin d’introduire dans le langage destiné à être conservé par l’écriture, ou simplement par la transmission orale, cette sorte d'harmonie qui s’attache toujours au mécanisme du vers, si grossier, si rudimentaire qu’on le suppose. Mais dès que la prose apparaît, elle offre dans son développement successif des phases analogues, sinon de tout point semblables à celles qui se produisent dans l’histoire du style poétique.

Partout les premiers ouvrages en prose furent des chroniques. Le style du récit est le plus simple , le plus naturel et le plus facile de tous. On ne voit au commencement que des propositions indicatives, qui se suivent sans s’unir et s’enchaîner, et dont l'ensemble mérite à peine le nom de phrase. La phrase se montre ensuite; mais c’est d’abord pour s'étendre, se prolonger, se perpétuer sans fin. Rien ne la fixe , rien ne la circonscrit , rien ne l’arrête ; elle flotte avec la pensée et devient trop longue après avoir été trop courte. Le plus souvent même les deux défauts subsistent à côté l’un de l’autre ; mais, quelle soit brève ou diffuse, la phrase atteste également la prolixité du style *. Peu à peu

1 Voyez les vieilles chroniques, soit italiennes, soit espagnoles, soit françaises. Après une longue suite de phrases commençant invariablement par et, sans que l'auteur s’aperçoive de la monotonie qui en résulto, arrive souvent une phrase interminable, comme celle-ci, par exemple, que je prends dans la Chronique de Jean Villani .

« Avvenne, corne piacquc a Dio, chc al tempo del buono Carlo

cependant elle se resserre; les contours se dessinent, les articulations se détachent et se mesurent , les nombres se combinent, les désinences se fixent, le tissu du style s’affermit et se condense, et la période existe. A ce moment seul la prose acquiert la plénitude de ses moyens d'expression et sa plus complète harmonie. Mais comme le style poétique n’atteint ce point suprême que dans le genre lyrique, la prose n’y arrive qu’envec l’entier développement de l'éloquence, sous quelque forme qu'elle se produise.

Ainsi la période est à la prose ce que la strophe est à la poésie. Dans la poésie tout est réglé, déterminé, arrêté d’avance ; les mesures sont comptées , soit dans le vers pris à part, soit dans ces combinaisons de mètres différents qu’on nomme strophe ; dans la prose tout est libre, le nombre et la quantité des syllabes, le nombre et la longueur des membres dont se compose la phrase ; et d’une phrase à l’autre

magno iinperadore di lloraa c re di Francia, di cui addiclro avemo fatta lunga memoria, dappoich' ebbe a Liban u ta la tirauuica superbia de’ l.ongobardi e de’ Saraciui, c dcgl’infedeli di sania Chiesa, e nics=a Rnma e lo'mperio in buono stato e in sua liberia . siccoinc addiclro c faita menzione, cerli gentili e nobili del conlado di Firenze, clic >1 diceano cho caporali furono, i lilii Giovanni, i lilii Guineldi, c i lilii ltidolfi, stralli degli antichi nobili cilla, Uni délia prima Firenze , si congregarono iusieme con quelti cotanli abitanli del luogo ovu fu Firenze, ed allri loro seguaci abiianii nel conlado di Firenze, e ordinaro di mandarc a Ho ma ambasciadori de' migliori di loro a Carlo imperadore, e a papa Leone, e a’Ilomani, e cosï fu fatlo, pregandogli che si dovessono ricordare délia loro figliuola la cillà di Firenze, ta quale fil guasta e distrntla da Goti e Vandali in dispetlo de’ Romani, aeciocch' ella si rifacessu, e che a loro piacesse didare forza di gente d'arme a riparare i Ficsolaui e loro seguaci ncmici de’ Romani, che la cillà di Firenze non lasriavano rediHcare. » (Lib. III, cap. 1 )

Villani écrivait sa Chronique, quelques années à peine avant que Roccacc écrivit son Décnmtron. On peut comparer.

tout varie, tout se modifie, tout change. Aussi les Anciens appelaient-ils la prose le discours libre, soluta oratio. Toutefois, au milieu de cette liberté absolue, la période est une forme relativement déterminée , puisqu’elle introduit dans les divisions delà phrase un certain ordre symétrique, une certaine proportion qui correspond évidemment à l’enchaînement régulier des vers dans la strophe.

L'histoire littéraire de la Renaissance nous présente sur ce point une remarquable coïncidence.

Le premier prosateur des temps modernes est Boccace. 11 continue et complète l’œuvre nécessaire de Dante , non pas seulement pour l'Italie , mais pour l'Europe entière. Sans doute il y a dans chaque nation moderne une sève propre qui se fût développée tôt ou tard; mais on ne peut nier que Boccace n’ait, par son inlluence, hâté partout ce développement et ne l’ait modifié dans un certain sens. Ainsi l’Espagne avait, dès le XIIIe siècle, un livre écrit d'un style simple, mâle et ferme, les Partidas du roi Alphonse X ; mais cette prose, d’un caractère vraiment viril et tout à fait digne du génie de ce noble peuple qui luttait avec tant d’énergie contre les Maures, est encore monotone et raide; elle a déjà les qualités austères du style; elle n’a pas ces qualités plus douces et non moins précieuses, la variété, la souplesse et l’élégance. Ni Don Juan Manuel, ni Don Lopez de Ayala, 'qui écrivent au siècle suivant, ne font faire des progrès sensibles à la prose espagnole. Il faut venir au XVe siècle et au marquis de Santillana, pour y reconnaître cette allure souple, élégante et animée, qui fait la valeur et le charme de la prose. Mais Boccace a passé par là. Santillana lui-même constate cette influence de l’Italie sur l’Espagne en réunissant , dans la Prrface de ses œuvres , les

noms de Dante, de Pétrarque et deBoccace On peut donc affirmer, sans craindre d’aller trop loin, qu’avant Boccace les langues néo-latines ignoraient encore à peu près l’art de construire une phrase , de lui donner du nombre et de l’harmonie, d’en dessiner hardiment ou d’en assouplir les contours. Eh bien! en même temps qu’il crée la prose littéraire, il crée ou tout au moins perfectionne l’octave, en appliquant au récit poétique cette stance ou strophe lyrique, qui va devenir l'instrument mélodieux de l’épopée méridionale. Guidé par l'instinct du génie, Boccace allait tout droit et du même coup au point culminant de la prose, dans la période, de la poésie, dans la strophe.

Si l’on y rélléchit quelques instants, on verra bientôt que ce rapprochement ne s’appuie pas seulement sur des rapports extérieurs et superficiels, mais qu’il tient à des causes psychologiques et ressort du fond même des choses. Quel est celui des genres, soit en vers, soit en prose, où l'inspiration personnelle de l'écrivain agit avec le plus d'intensité et de vigueur? C’est le genre lyrique, pour le vers; c’est, pour la prose, le genre oratoire. Le poète lyrique et l’ora-

1 « Despues do Guido é Arnaldo Daniel, Dante escribiô en lcrcio rirao elogantemente las sus très comcdias In/iemo, Purgntorio, Paraiso. Miccr Francisco Pelrarca sus Triunfos. Checo Discoti (Cecco d'Ascoli) cl libro de Prnprietalibws rerum {sans doute l’Âcerbo ou Acervo). Joban Bocacio el libro que A 'infai se intitula, aunque ayuntô à él prosas de grand elogveneia, & la tnanera del Boecio Consolatorio. » Ce qu'il nous importe surtout de remarquer dans ce passage, c’est celte grande éloquence que l'écrivain espagnol accorde h la prose de Boccace. Une prose éloquente veut dire pour lui, comme pour nous, une prose élégante et nombreuse, assez, riche de tours el assez variée d'expressions pour se prêter h tous les mouvements de la pensée ou du sentiment. C’est ce qui manquait encore h l’Espagne avant le XV' siècle.

leur se rencontrent et se touchent par dos points essentiels, comme ceux qui rattachent le poète épique à l'historien et le poète didactique à l'écrivain philosophique. Ceux-ci racontent des faits ou exposent des idées, c’est à dire qu’habituellement ils parlent ; des deux autres , le poète et l’orateur, le premier chante, le second déclame, deux choses équivalentes en ce quelles résultent de la même disposition de l’âme.

Il y a beaucoup de rapports entre Pindare et Bossuet, qu’on me permettra de prendre pour exemples. Ce sont des génies du même ordre et de la même valeur sous des formes en apparence bien différentes. Ils savent être tour à tour familiers et solennels, calmes et impétueux, simples et sublimes. L'un fait des odes, il est vrai, l’autre des oraisons funèbres; mais leur inspiration vient de la même source et se traduit au dehors par des procédés de style dont l'analogie me semble frappante. En effet, plus le mouvement de l'âme dans la composition est ou doit être rapide, plus le style admet de figures, quelque soit leur genre, qu’elles se rapportent à la couleur, au dessin ou au mouvement. Toutes les harmonies se fondent alors dans le langage du poète et de l’orateur; les formes qu'on croirait les plus difficiles leur viennent naturellement et sans effort par la seule impulsion du sentiment intérieur; les strophes s’envolent aussi rapidement de l’esprit du poète que si elles avaient des ailes ; les périodes coulent, comme des flots, des lèvres de l’orateur, pleines, variées, symétriques et sonores. Plus l’inspiration monte, plus les formes musicales du style, soit vers, soit prose, montent aussi de degrés en degrés vers la souveraine harmonie.

Je ne vais donc pas trop loin en disant que la strophe

est la période de la poésie, comme la période est la strophe de la prose. Elles représentent le même degré de développement dans ces deux formes générales du langage ; elles correspondent à des mouvements analogues dans lame de l’écrivain; elles mettent également son inspiration personnelle en dehors, surtout à certaines époques do l’histoire littéraire où le poète lyrique chante publiquement ses vers, comme l’orateur déclame ses discours.

Ces rapports semblent avoir été saisis par Malherbe, cet homme qui a travaillé si scrupuleusement, et, à certains égards, si profondément la langue poétique. Quand on lui parlait de la prose périodique, il disait en riant : « Ce sont des vers. » Malherbe avait raison. La période étant le plus haut point d’harmonie où puisse aboutir la prose et admettant d’ailleurs des divisions symétriques, des nombres, un rhythme enfin, elle touche à la forme mesurée autant qu'il est possible d’y loucher sans s’y confondre entièrement. Malherbe, au reste, devait s’y connaître mieux que personne, car cette admirable stance de dix vers, qu’il a si habilement maniée et si artistement coupée pour le sens et pour l’oreille, n’est, à vrai dire, que la période poétique dans toute sa perfection * .

De ces rapports entre la poésie et la prose, il ne faut pas conclure qu’il n’y a entre elles d’autre différence que la m^ sure, dont l’une se sert et dont l’autre s’affranchit. Elles dif-

1 On remarquera dans cette stance l’emploi habituel des vers de sept ou de huit syllabes. Ces vers n’ont pas, comme l’hexamètre, une harmonie particulière, qui subsiste même quand ils sont isolés ; ils ont besoin, pour produire un effet musical, d’être enchaînés les uns aux autres dans une phrase achevée, et c’est pour cela qu’ils sont si favorables au développement de la période poétique.

feront bien plutôt par le fond que parla forme. On est poêle par l’imagination et le sentiment, en vers ou en prose, il n’importe. Chez tous les peuples on a dit en vers des choses très prosaïques et en prose des choses très poétiques. Hérodote n’est guère moins poète qu'Uomère ; Platon l’est autant qu’on peut l'être. D’un autre côté, Lucrèce eût pu écrire en prose son Poème de la Nature, comme Fénelon eût pu écrire en vers son Traité de f existence de Dieu, et Molière n’eût pas écrit en vers une seule de ses comédies que nous le rangerions encore parmi les plus grands poètes qui aient jamais existé. Le récit poétique se passe au besoin de la forme mesurée : nous en avons chez nous la preuve dans le Télémaque et les Martyrs. Le drame s’en passe mieux encore. Ce n’est pas pour rien sans doute que les anciens consacraient l 'ïambe au dialogue et que les modernes ont si fréquemment, dans leurs œuvres destinées à la scène, secoué le joug de la rime '. Madame de Staël a fait remarquer avec raison que nos meilleurs poètes lyriques, en France, ce sont peut-être nos grands prosateurs, Bossuet, Pascal, Fénelon, Buffon, Jean-Jacques, etc. 5 On pourrait

1 Je ne veux pas dire que la poésie dramatique doive répudier le vers; je dis seulement qu'elle le peut, sans cesser d'être de la poésie. Dans tous les temps où l’art sera respecté, l’harmonie du style sera quelque chose, même au théâtre. Ce n’est pas ici le lien de traiter à fond cette question, qui a bien sou importance. Un des littérateurs les plus distingués de l’Espagne contemporaine, M. Breton de los Herrcros, l’a traitée avec beaucoup d’esprit dans un discours de remerciement adressé à l'Académie espagnole. Il se prononce très décidément pour l'emploi du vers à la scène, et il est autorisé à le faire, pouvant joindre h ses idées , comme critique, son expérience et ses succès, comme poète dramatique.

(Voyez Apuntcs para una biblioteca de escritores contemporâneos, vol. I, p. 119 et suiv.)

' De l'Allemagne, ch. IX de la 2* partie.

citer, à côté de ces noms illustres, ceux de saint Chrysoslôme, de saint Basile, de saint Augustin, de sainte Thérèse, de Chateaubriand, de madame de Staël elle-même, et d’autres prosateurs, soit de notre siècle, soit des siècles passés, qui ont porté au plus haut point ce qu’il est permis d'appeler l’éloquence lyrique du style.

Serait-il donc possible à la rigueur de rejetar la versitication sans qu’il manquât rien pour cela à l’expression du sentiment ou de la pensée? Non certes. Le vers ne se fût pas produit si spontanément chez toutes les nations, ne se fût pas développé si naturellement à toutes les époques, plus ou moins distinct de la prose, il est vrai, mais toujours appréciable, s’il n'eût tenu au fond même de notre nature. Il y a tout à la fois dans l’homme un besoin de pensée et d'harmonie, que ni la plus belle prose, d'une part, ni la plus belle musique, de l’autre, ne sauraient pleinement satisfaire. Outre qu’il est douteux que la prose eût jamais atteint sa perfection, si elle n’eût été préparée par celte longue et féconde élaboration des rhythmes poétiques, notre âme aussi réclame, en certains moments d’inspiration et d’enthousiasme, une forme de langage qui réunisse dans un accord suprême les sons harmonieux de la musique et l’expression la plus haute du sentiment et de la pensée. On peut ètreen prose un très grand poète, comme Platon et Bossuet, à la condition toutefois de n’exprimer jamais certaines émotions, certaines ivresses, certains délires, si l’on veut, qui rendent nécessaire l’emploi des formes de style, non-seulement les plus éloquentes, mais encore les plus mélodieusement musicales. Quand cette sorte d’inspiration agit avec toute sa force, ou l’on n’écrit pas, ou l'on écrit en vers ; et si, par hypothèse, un poète vraiment inspiré ignorait l'art de

la versification, dans de tels moments, à coup sûr, plutôt que de traduire en prose ce qu'il éprouve, il inventerait une versification qui lui fût propre, dut-elle n 'être qu’une grossière ébauche de la véritable harmonie poétique.

Le vers a donc en nous sa nécessité ; s'il n’est pas toute la poésie, il est l’interprète obligé d’une certaine poésie, et l’on ne pourrait le supprimer sans retrancher quelques cordes à cet instrument mélodieux qui a été donné à l’homme pour produire au dehors ce qu’il sent et ce qu’il pense.

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