‹ Essais diplomatiques (nouv. ser.)Chapitre 22 sur 22 · EN ORIENT · texte numérisé non relu

EN ORIENT

J^ai la mémoire chargée de souvenirs qui, recueillis, peuvent être utilisés par les futurs historiens de notre temps. Je voudrais les réunir ou du moins fixer ceux qui me semblent dignes d'être retenus. Je n*ai pas le dessein de présenter un récit bien ordonné des faits dont j'ai été le témoin ou auxquels j'ai plus ou moins participé. J'entends me bornera évoquer des incidents qui, par leur nature ou leur importance, ont offert un véritable intérêt ou passionné l'opinion en Europe ; je m'en tiendrai aux premières années de ma vie publique. Nos facultés sont ainsi faites que les impressions qu'elles reçoivent y restent d'autant mieux gravées qu'elles sont plus anciennes; j'en fais moi-même l'expérience; j'ai bien plus présentes à l'esprit les circonstances qui m'ont frappé à l'origine de ma carrière que celles des périodes postérieures.

J'ai souvenance notamment d'un diplomate de grande

valeur qui, à un certain moment, a rempli TOrient de son nom et tenu dans sa main TEmpire ottoman, méconnaissant rautorité du souverain auprès duquel il était accrédité, et quelquefois celle de son propre gouvernement.

Lord Stratford de Redcliffe possédait toutes les belles qualités de la race anglo-saxonne ; il en avait aussi les défauts ou les faiblesses : un profond sentiment de la grandeur de son pays et un désir indomptable de le bien servir, — un immense orgueil, qui, en troublant sa conscience, a quelquefois égaré son esprit. De précieuses aptitudes, une constante application, unies à une longue expérience, Tavaient doté d'une puissance de pénétration remarquable ; et si la nature lui eût donné un autre caractère, il eût été un ambassadeur accompli. Il en avait d'ailleurs la prestance, et sans le connaître on devinait, en le voyant, un homme investi de hautes fonctions. De formes distinguées, de taille élevée, sec, rectiligne, dirait un membre de T Académie des sciences'qui m'honore de son amitié, il commandait la considération, sinon le respect. C'était en outre un lettré, un profond helléniste : il n'en tirait pas vanité; sa conversation ne le révélait pas toujours, car il aimait à s'entretenir uniquement de sujets faits pour mettre en relief ses facultés professionnelles, n'ayant jamais en vue que d'affirmer et de faire sentir l'autorité qu'il avait acquise et dont il revendiquait hautement les privilèges. Doctrinaire et hautain, il acceptait la discussion sans jamais consentira faire le sacrifice de son opinion. Tel était son sentiment à cet

égard que tout lui paraissait bon pour Timposer à son interlocuteur, ne se montrant pas toujours suffisamment scrupuleux sur les moyens, et s'il se trouvait en dissentiment avec Tun de ses collègues devant la Porte, il rudoyait les ministres du sultan pour les contraindre à se ranger à son avis.

Voilà riiomme que je voudrais montrer tel que je l'ai connu dans son rôle d'ambassadeur accrédité auprès du sultan. C'est en effet à Gonstantinople, sur le théâtre même de ses exploits les plus retentissants, que je l'ai rencontré et vu à l'œuvre. Gomment me suis-je trouvé moi-même sur ce terrain où la diplomatie s'est, de tout temps, livrée à des luttes ardentes? On me permettra de le dire, et l'on verra ainsi comment j'ai été iqitié aux circonstances dont il me faut présenter un rapide récit pour mieux m'acquitter de la tâche que j'entreprends.

J'ai été attaché au ministère des affaires étrangères en 1840, et j'avais à peine taillé mes plumes d'expéditionnaire que je recevais l'ordre de me rendre en Egypte pour participer, suivant la formule officielle, aux travaux de notre consulat général. Je débarquai à Alexandrie le 15 août, et j'arrivai pour assister à la défaite de notre politique. Ces événements me troublèrent profondément; ils étaient pourtant de nature à mûrir un esprit jeune et inexpérimenté : je les ai racontés ici même(l), et je n'ai pasày revenir. En 1851, le marquis de La Valette, qui avait agréé ma collaboration pendant

(i) Voir la Question (VÈgypte,

son séjour en Egypte, ayant été appelé à Tambassade de Gonstantinople, obtint que je fusse adjoint au personnel désigné pour le suivre dans ce nouveau poste. Je dus ainsi à sa constante amitié, qui m'a suivi dans toute ma carrière, de passer des rives du Nil sur celles du Bosphore; j'y arrivai avec lui le 1*' mars. Sa mission ayant donné à lord Stratford une nouvelle occasion de se révéler, il importe que je m'y arrête. Quel en était le principal objet? La solution d'une question délicate qui se trouvait mal engagée. Son prédécesseur, le général Aupick, se conformant à ses instructions, avait ouvert une négociation scabreuse et dont on n'avait pesé, à Paris, ni les difficultés ni les périls. Il avait été chargé de mettre la Porte en demeure de restituer aux Pères latins de Jérusalem les Lieux saints dont ils avaient été successivement expulsés, contrairement aux stipulations du traité de 1740 qui leur en garantissait la possession. Nos religieux avaient été dépouillés au profit du clergé grec, patronné par la Russie.

Esprit judicieux et clairvoyant, le général Aupick ne se fit aucune illusion sur la nature des obstacles qu'il ne pouvait manquer de rencontrer. Il se persuada, avec raison, que les longues négociations en aggraveraient le caractère et le conduiraient à un échec inévitable. En sa qualité de militaire doublant le diplomate, il jugea donc que, pour arracher à la Porte un assentiment rapide, il fallait lui porter, ce qu'il a sans doute appelé lui-même, un coup droit en pleine lumière. Il résolut de présenter sa demande au grand vizir, uni au

ministre des affaires étrangères, dans une audience solennelle, afin de les convaincre, par cet éclat prémédité, de la ferme volonté du gouvernement français de poursuivre énergiquement une revendication justifiée par un acte international, sachant bien d'ailleurs qu'il ne pouvait compter sur la discrétion des ministres ottomans, que la réserve ici n'était pas de mise. Désireux, d'autre part, de bien affirmer son attitude, il donna officiellement, à tous ses collègues à Gonstantinople, connaissance de la communication qu'il avait laissée entre les mains des conseillers du sultan. C'était mettre la diplomatie au courant de nos intentions et négocier sur la place publique ; mais ce procédé nouveau offrait un avantage ; il pouvait aider à brusquer une solution^ et pour les gens familiers avec les défaillances de la Porte, avec les misères de sa situation internationale, il n'existait peut-être pas une autre voie à prendre. Quoi qu'il en soit, les Grecs, par l'organe de leur Patriarcat, par l'organe des plus notables d'entre eux, surgirent aussitôt sur le terrain de la lutte, invoquant l'appui de la puissance qui les avait aidés à envahir les Lieux saints au détriment des catholiques. La Russie fit entendre sa puissante voix, et la Porte, acculée dans une situation inextricable, rusa avec tous les compétiteurs à la fois, ne refusant rien à la France, rassurant d'autre part le Patriarcat grec et le cabinet de Saint-Pétersbourg. Elle réussit ainsi à égarer la négociation dans des pourparlers dilatoires.

Tel était l'état de la question au moment où M. de La

Valette rejoignit son poste. Que lui recommandaient ses instructions? Après avoir développé le point du débat, elles ajoutaient : « C'est une affaire très difficile, très délicate, et que cependant il n'est pas possible d'abandonner, à moins de renoncer à cette protection des couvents latins dans l'Orient que nous assurent les anciens traités, et que certains gouvernements nous envient d'autant plus qu'en fait elle était interprétée comme le protectorat du catholicisme. »

En se renfermant dans la plus étroite réserve, M. de La Valette employa ses premiers soins à se rendre compte d'une situation si compliquée, à l'éclairer par tous les moyens d'information qu'il put réunir, afin de bien envisager les conséquences des démarches qui lui étaient imposées. Cette étude terminée, il en présenta les résultats aux méditations de son gouvernement, dans un rapport développé, a Après un mûr examen de cette grave et épineuse affaire, écrivait-il le 20 mai, j'ai dû me demander en présence de quelles éventualités nous nous trouvons placés... Les usurpations du clergé grec sont un témoignage de notre insuffisance à protéger le culte catholique dans le Levant, et notre silence ou notre abstention équivaudrait à une consécration des faits accomplis... après la publicité donnée à notre réclamation. Nous sommes donc tenus de persister à solliciter de la Porte la reconnaissance nette et précise des capitulations de 1740. Mais il ne faut pas nous dissimuler la vive répugnance de la Porte à nous donner satisfaction. . . étant convaincue que notre demande la place dans l'ai-

ternative de la repousser, quoique parfaitement légitime, ou de porter atteinte, en Taccueillant, à ses relations avec la Russie.

tt On avait pensé, au début de cette négociation, que la Russie, ne possédant aucun titre pour intervenir officiellement, se bornerait à des démarches officieuses. L'événement a complètement trompé ces prévisions... Contre notre attente, elle est intervenue officiellement. La communication qui vous a été faite à Paris, en dernier lieu, par M. de Kisselef, ne laisse aucun doute sur les déterminations du cabinet de Saint-Pétersbourg, et on a soin de ne pas les laisser ignorer à Gonstantinople... » Notre ambassadeur terminait en sollicitant de nouveaux ordres. Ces ordres vinrent, et ils ne différaient pas de ceux qu'il avait reçus avant de quitter Paris; il se mit donc à Tceuvre et entra en communication avec la Porte.

Pour conjurer un conflit aigu et dégager son gouvernement du mieux possible de ces difficultés, l'ambassadeur imagina de faire deux parts de la négociation ouverte par son prédécesseur. Ilproposa, en premier lieu, à la Porte, de bien fixer la valeur des stipulations sur lesquelles nous fondions nos prétentions, c'est-à-dire du traité de 1740, sans exiger aucun autre engagement : il lui offrit, d'autre part, de soumettre ensuite ces mêmes prétentions à un examen contradictoire, ce qui, selon lui, comporterait des tempéraments, des transactions qui permettraientde combiner paisiblement une solution satisfaisante pour tous les intéressés. Ce soin serait con-

222 ntq AMBASSADEUR ANGLAIS EN OKIENT.

fié à une commission composée de quatre membres , dont deux seraient désignés par le gouvernement ottoman et les deux autres par l'ambassade. Dans la pensée de témoigner de ses dispositions conciliantes, de son respect pour tous les droits, y compris ceux de la possession; en vue aussi d'entraîner les Grecs dans un arrangement et de désarmer la Russie, il suggéra luimême à la Porte de se faire représenter dans la commission par un sujet chrétien notoirement connu par son dévouement et ses attaches à TÉglise orthodoxe. Séduit par les avantages de cette combinaison, le gouvernement du sultan y accéda, et il fit choix, pour ses délégués, du secrétaire général du ministère des affaires étrangères et de M. Aristarchi, logothète (l)du Patriarcat grec de Gonstantinople. Les négociations s'ouvrirent aussitôt et suivirent un cours régulier.

Instruit de ces arrangementspréliminaires, notre gouvernement ne s'en montra pas absolument satisfait. La nomination de M. Aristarchi lui causa quelque surprise et le rendit défiant. « Il me semble, disait le ministre des affaires étrangères dans une dépêche du 18 juillet, que dans sa position, quels que puissent être son esprit d'équité et ses lumières, il est le représentant forcé de nos adversaires, et qu'alors même qu'il trouverait nos répétitions parfaitement fondées, il n'aurait pas la possibilité de les admettre. » Ne pouvant méconnaître^ cependant, que nous étions placés, dans cette

(1) Chancelier ou fondé de pouvoirs.

question, entre un échec retentissant et les plus graves complications, le ministre ajoutait : « Au surplus, l'ensemble de cette affaire présente trop de difficultés pour qu'il y ait lieu de s'étonner que vous ayez eu à racheter, par une pareille concession, Tavantage de la faire avancer d'un pas. »

Je n'ai pas entrepris d'écrire l'histoire de la question des Lieux saints ; j'ai seulement voulu indiquer comment elle fut engagée, et je me bornerai à ajouter comment elle fut résolue, sous mes yeux, au milieu des plus anxieuses émotions. La négociation, semée d'aspérités de toute sorte, née de l'esprit religieux, traversa les phases les plus diverses, tantôt à la veille d'aboutir, tantôt à la veille de créer un redoutable conflit. M. de La Valette était pénétré du sentiment que tout lui commandait d'employer ses soins à sortir honorablement de ces difficultés sans susciter de légitimes récriminations. Dans cette conviction, il transigea successivement sur la plupart des points mis en délibération, et il en vint à se contenter de concessions qui, sans être absolument vaines, ne portaient aucune atteinte à l'exercice du culte orthodoxe en Palestine. La Porte s'obligeait à rétablir, à Bethléem, une étoile de fabrication italienne, portant des inscriptions latines, qu'on avait nuitamment soustraite; — les catholiques étaient autorisés à célébrer leurs offices, alternativement avec les Grecs, dans un sanctuaire dont ceux-ci s'étaient indûment emparés et qu'ils avaient fermé à nos coreligionnaires; — nos religieux obte-

naient quelques autres avantages de moindre importance, ayant surtout pour objet de prévenir de nouvelles usurpations. Le Patriarcat de Constantinople et tous ses adhérents, redoutant que ce mince résultat nous encourageât à en exiger de plus notables, proclamaient hautement que TÉglise orthodoxe avait été, en cette circonstance, outrageusement sacrifiée, et ces lamentations, retentissant dans tout le Levant, donnèrent à Tissue de nos démarches tous les caractères d^un véritable succès.

Employant toutes les ressources de son esprit toujours éveillé, toujours ingénieux, l'ambassadeur de France, grâce â son infatigable activité, n'avait pas moins atteint Tunique objet proposé â ses soins. Il avait dégagé son gouvernement en faisant acte de protection efficace pour les religieux latins, sans laisser le champ ouvert aux plaintes de nos adversaires ni â Tintervention de leurs protecteurs.

Mais nous avions été les initiateurs de ce débat qui, touchant aux consciences, avait profondément agité les esprits, aussi bien en Orient qu'en Russie, et, à ce titre, les grands cabinets de l'Europe rendaient la France reponsable de ce trouble qui menaçait de dégénérer en de graves événements. A Vienne comme à Pétersbourg, surtout à Londres, où la presse et les échos parlementaires nous mettaient particulièrement en cause, on regrettait hautement notre intervention en cette affaire. Ne pouvant s'en prendre directement au gouvernement français lui-même, qui avait usé d'un droit incontestable «

on accusait son ambassadeur d'avoir déployé un zèle inconsidéré et mis en péril la paix de l'Orient qu'on avait naguère si péniblement restaurée. Or, on a vu que cet ambassadeur a trouvé la négociation ouverte et solennellement engagée ; qu'il a sagement averti son gouvernement, dès la première heure, des éventualités redoutables qui pouvaient surgir de la tâche qu'on lui avait confiée, et que, tenu de l'entreprendre malgré ses observations, il n'a cessé de rechercher, en réduisant successivement nos répétitions, les moyens de tout résoudre pacifiquement, sans nuire, sur un point quelconque, a la possession acquise au clergé grec. Nous avions demandé, à l'origine, par l'organe du général Aupick, la restitution totale de sept sanctuaires, et, à tout prendre, l'unique avantage que nous avions obtenu consistait à rentrer dans l'un d'entre eux, sans en exclure les orthodoxes. Mais cet avantage, si modeste qu'il fût, nous donnait les apparences de la victoire ; l'honneur était sauf, et notre représentant ne fit aucune difficulté de s'en contenter. Il n'avait pas poursuivi un autre objet. On ne persista pas moins, cependant, à faire porter uniquement sur lui le poids des préoccupations que la question des Lieux saints avait fait surgir, tant en Orient qu'en Europe. Ainsi s'établissent des légendes qui égarent l'opinion publique et lui suggèrent des jugements erronés. J'en ai connu, depuis, de plus cruelles, dont j'ai eu personnellement à souffrir, et il a fallu, pour les détruire, un quart de siècle et la puissante intervention de celui qui les avait édifiées à l'aide

de moyens dont il a eu Taudace de revendiquer la paternité.

Des causes accidentelles, je pourrais dire latérales, expliquent Tinique position faite, alors, à notre représentant en Turquie. La négociation qu'il avait suivie, en ménageant fort habilement tous les amours-propres et tous les intérêts, s'était prolongée pendant près de deux ans. Dans le cours de cette longue période, et surtout dans les derniers temps, la Russie avait tenu un langage, pris une attitude qui alarmaient l'Angleterre, puissance protestante pour laquelle la question des Lieux saints était d'une futile importance. Son ambassadeur à Constantinople, lord Stratford de Redcliffe, y avait conquis une influence prépondérante, dont il était particulièrement jaloux; prévoyant qu'elle pourrait se trouver amoindrie si on jugeait opportun, à Pétersbourg, de profiter de cette occasion pour tenter de ressaisir la position qu'on avait perdue en Turquie à la suite des événements de 1840, il blâmait ouvertement les négociations que nous avions ouvertes, fort inconsidérément, disait-il. Il dénonçait donc à son gouvernement, comme intempestive et funeste, la mission que nous nous étions imposée; il en signalait les dangers à sa cour en les exagérant. D'un autre côté, la France impériale, que la Russie n'avait pas accueillie avec les égards dus au nouveau gouvernement que le pays s'était donné, tentait de se rapprocher de l'Angleterre, et s'abstint de couvrir, comme c'eut été son devoir, M. de La Valette, dans la crainte de faire naître des difficultés

propres à entraver sa politique. On loua officiellement et cordialement l'ambassadeur du résultat qu'il avait obtenu grâce à un labeur persistant et courageux ; mais ces félicitations, si chaudes qu'elles fussent, ne furent connues que du diplomate qui en était l'objet, et l'opinion publique resta mal renseignée. Ainsi le voulut une nécessité d'État.

Lord Stratford, il faut le reconnaître, ne s'était pas totalement mépris sur les intentions et les calculs du cabinet de Pétersbourg, et il en redoutait les entreprises pour sa position diplomatique, autant que pour les intérêts de son pays. L'intervention de l'Angleterre en 1840, la part active, considérable, qu'elle avait prise aux mesures dirigées contre Méhémet-Ali avec un plein succès, avaient assuré à sa représentation à Gonstantinople une influence exceptionnelle : lord Stratford la recueillit, et elle ne périclita pas entre ses mains ; au contraire, elle devint tyrannique. Il entendait la maintenir et la défendre surtout contre la puissance qui l'avait exercée avant l'Angleterre ; c'est pourquoi toute complication pouvant fournir à la Russie un prétexte de la revendiquer blessait son amour-propre et son patriotisme. C'est de ce point de vue qu'il n'a cessé d'envisa-

ger la négociation que nous avions ouverte au sujet des Lieux saints, et on ne saurait être surpris qu'il blâmât hautement l'initiative que nous avions prise en cette circonstance.

Lord Stratford s'était donné pour tâche, en outre, de relever l'empire ottoman à l'aide de réfornies empruntées à l'ordre parlementaire. Il avait rêvé d'importer en Turquie une sorte de gouvernement représentatif, et il élaborait sans cesse des projets de constitution qu'il croyait pouvoir s'adapter â l'empire des sultans. C'est une faiblesse commune à tous les Anglais de croire que leur régime national peut pousser des racines en tout lien sans une longue préparation. Lord Stratford usait activement de son crédit pour imposer ses doctrines, employant tantôt la persuasion, tantôt les invectives. Dans un banquet qui lui fut offert en 1852, par ses nationaux, la veille de son départ en congé, il termina sa harangue par cette déclaration : k Pendant toute la durée de ma mission à Gonstantinople, j'ai toujours eu pour but de protéger efficacement le commerce anglais, et en même temps de guider et de soutenir le gouvernement ottoman dans l'accomplissement de l'œuvre difficile qu'il poursuit depuis de longues années. A une autre époque, j'ai, un instant, espéré le succès; mais aujourd'hui je me vois à même de déclarer que, malgré les bonnes intentions du souverain, malgré le talent d'un petit nombre d'hommes dévoués à leur pays, le succès est impossible : la masse de la nation est essentiellement corrompue; le gaspillage, le vol, la vénalité sont

partout, raffaissement se trahit de tous côtés, et h mes yeux le mal est désormais sans remède, n Ce langage, tenu devant une nombreuse assemblée, et bientôt connu du public, surprit vivement ceux qui l'avaient entendu. Au palais, à la Porte, l'irritation fut extrême. Ceux des ministres dont l'ambassadeur avait loué les intentions et le talent, Rechid-Pacha le premier, dont le nom reviendra souvent dans cette étude, sentirent, eux-mêmes, le besoin de protester hautement contre les paroles de lord Stratford.

Quelle était l'attitude de cet ambassadeur avec les représentants des autres puissances, et quels rapports a-t-il entretenus avec eux? Ses collègues étaient ses ennemis. Il ne soufFrait pas qu'aucun d'entre eux pût le joindre à la hauteur où il s'était placé. Il s'appliquait, au besoin, à leur infliger, avec le concours des ministres turcs, dociles à son influence, des mécomptes, sinon des humiliations. Dans les relations qu'il était tenu d'avoir avec eux, il s'ingéniait à sortir du rang, si je puis m'exp rimer ainsi. Il ne tolérait pas qu'on le fit attendre; il n'arrivait lui-même que fort tardivement aux conférences ou aux dîners qu'il avait acceptés. Il crut pouvoir se permettre cette incartade avec le général Baraguey d' Milliers, appelé en 1853 à l'ambassade de Gonstantinople, et que nous retrouverons plus loin. Peu endurant de sa nature, le général ne la souffrit pas. On était à table quand on annonça lord Stratford : «Monsieur l'ambassadeur, lui dit le général devant toute l'assemblée, je vous sais homme de trop bonne compagnie

pour ne pas être convaincu que tous me saurez gré de ne pas avoir fait attendre plus longtemps ces dames et ces messieurs. * Lord Stratford se confondît en excuses, mais nous verrons qu'il a gardé un durable souvenir d'une si virulente leçon. Pour donner un caractère de véracité indiscutable au portrait que je viens de tracer, j'invoquerai le témoignage du général Baraguey d'Hilliers et de M. Sabatier, qui a géré l'ambassade intérimairement en 1852 : u Lord Stratford de Redcliffe, partant en congé, a écrit ce dernier le 25 juin, s'est embarqué le 11 de ce mois... Ce départ a été le grand événement de la semaine... Je crois pouvoir affirmer que, même parmi les personnes qui lui ont fait cortège, il n'en est pas une seule qui fasse des vœux pour son retour... Personne plus que nous ne doit se féliciter de son départ. Systématiquement hostile à la France, il a toujours été notre adversaire dans toutes les questions où nous n'avons pas voulu nous laisser traîner à sa remorque ou subir son jaloux et hautain patronage... n Deux ans plus tard, en juin 1854, quittant Constantinople pour aller prendre un commandement dans la Baltique, le général Baraguey d'Hilliers, sortant d'un conflit où il avait été engagé par la faiblesse de Rechid-Pacha, mandait de son côté : « La question des Grecs catholiques (incident sur lequel je m'arrêterai plus loin)... m'a mis dans la situation, non de compromettre le drapeau que je représentais dans ces délicates circonstances, mais de le tenir bien haut en face d'une nation rivale, notre alliée aujourd'hui, représen-

tée à Gonstantinople par un ambassadeur qui, non content d'avilir la cour auprès de laquelle il est accrédité, veut encore que les représentants des autres puissances se rangent sous sa loi et suivent son impulsion, n'aient pas de politique propre et se soumettent, sans murmurer, à l'abaissement auquel il a réduit les ministres ottomans. Il n'entrait ni dans mon caractère ni dans ma dignité de représentant de la France d'accepter une pareille tutelle. Je souhaite que la nouvelle victoire qu'il remporte sur nous aujourd'hui et qui le dédommage de sa récente défaite n'augmente pas les difficultés de mon successeur. »

Pour ne rien omettre sur un sujet si délicat, j'ajouterai que les propres collaborateurs de lord Stratford de Bedcliffe n'ont pas été, de sa part, l'objet de plus de courtoisie. Lord Cowley, depuis ambassadeur à Paris, le colonel Rose, depuis général commandant en chef l'armée des Indes, membre de la Chambre haute sous le titre de lord Strattsnairn, ayant rempli successivement les fonctions de premier secrétaire à Gonstantinople, et désignés pour remplacer l'ambassadeur en son absence, n'ont été initiés par lui à aucun de ses actes; ils ont été, au contraire, systématiquement tenus à l'écart de toutes ses négociations, si bien qu'ils se sont trouvés fort dépourvus, quand ils ont été appelés à prendre la direction du service. Ce trait peint l'homme et dispense de tout commentaire.

L'ambassadeur d'Angleterre, ai-je dit, prévoyait que la Russie ne laisserait pas enterrer la question des Lieux saints, et qu'elle en prendrait prétexte pour en tirer un avantage notable; que le débat n'était pas clos par la solution qu'elle avait reçue, et qu'il fallait s'attendre à de plus sérieux incidents diplomatiques. Bientôt on apprit en effet que le prince Menschikoff, l'un des hommes les plus considérables de la cour impériale, était désigné pour remplir une mission extraordinaire à Constantinople. L'envoyé du Tsar était à peine annoncé que déjà on le savait en route, suivi d'un nombreux état-major. M. de La Valette était rentré en France après m'avoir accrédité en qualité de chargé d'affaires, et j'eus l'honneur, pour mes débuts, de me trouver en face d'une crise redoutable. Lord Stratford avait lui-même quitté son poste, qui était géré par le colonel Rose. En arrivant dans le Bosphore, le prince Menschikoff n'eut devant lui , pour représenter la France et l'Angleterre, et soutenir le gouvernement ottoman en cette grave conjoncture, que deux intérimaires dépourvus d'instructions , mais qui , ayant le sentiment de leurs devoirs et de leur responsabilité, s'entr'aidèrent avec une parfaite et constante loyauté.

Je sortirais du cadre que je me suis imposé si je voulais exposer ici, dans tous ses détails, la mission de l'envoyé extraordinaire de la cour de Russie; mais je puis en rappeler certains incidents qui n'ont pas perdu tout intérêt. Entrée de grand matin dans le Bosphore, la Frégate à vapeur qui avait amené le prince Menschikoff le débarqua, selon son désir, à Buyuk-Déré, à la résidence d'été de l'ambassade impériale dans le Bosphore. Bientôt on annonçait qu'il viendrait au mouillage de Constantinople à trois heures de l'après-midi. On nommait les officiers de tout rang qui l'accompagnaient, notamment le vice-amiral Rorniloff, aide de camp de l'Empereur, chef d'état-major de la marine russe dans la mer Noire; — le général-major Neposkotchinski, chef de l'état-major du 5' corps d'armée, et huit autres officiers appartenant à toutes les armes ; — on n'oubliait pas le jeune comte de Nesselrode, qui empruntait à son père une notoriété significative. Le rendez- vous donné dans le port fut accepté par une foule nombreuse, et le prince Menschikoff, en mettant pied à terre, put gagner, entouré d'un concours considérable, l'hôtel de l'ambassade à Pera où se pressaient, au milieu d'autres coreligionnaires, un grand nombre de prêtres grecs.

Sa première démarche fut un éclat. Il exprima le désir de présenter ses devoirs à la Porte . Avec un empressement cordial, on lui fit savoir qu'il y serait reçu le lendemain avec le cérémonial usité pour les ambassadeurs extraordinaires. Il était encore de règle à cette époque qu'à leur arrivée, les représentants des puissances se missent en

rapport avec les conseillers du sultan en se rendant au siège du gouvernement en uniforme et en faisant aux principaux d'entre eux une visite officielle. Cette visite était due surtout au grand vizir et au ministre des affaires étrangères. Fuad-Effendi était^ à ce moment, titulaire du second de ces postes. Il se trouvait à la Porte, revêtu de ses insignes, dans les appartements qu'il y occupait, et y attendait le prince Menschikoff, quand on lui annonça qu'en sortant du salon du grand vizir, l'ambassadeur avait repris le chemin de Fera. Cette manifestation inattendue et significative excita la plus vive surprise parmi les fonctionnaires ottomans de tout ordre qui se pressaient dans les couloirs. Fuad-Effendi résolut aussitôt d'offrir sa démission au sultan. Malgré les instances de ses collègues, il persista dans sa détermination. Dans les communications, leur dit-il, que lui avait faites la veille le premier drogman russe, rien ne lui avait laissé pressentir l'acte désobligeant dont il venait d'être personnellement l'objet : on l'avait donc prémédité, et il ne pouvait garder plus longtemps les fonctions qu'il tenait de la confiance de son souverain. Fuad-Effendi, s'il avait consulté sa conscience, aurait reconnu que l'envoyé du Tsar n'avait pas sans motifs manqué aux lois delà courtoisie. Le ministre avait, en effet, trempé dans des supercheries diplomatiques imaginées pour mettre tout le monde d'accord dans l'affaire des Lieux saints, mais qui n'avaient pas moins, si parfaites que fussent les intentions, surpris également la bonne foi de l'ambassade de France et celle de l'ambassade de Russie. Les faibles

procèdent ainsi, sans prévoir qu'ils sont toujours les seules et dernières victimes de pareils expédients.

Mais est-ce bien la question de Jérusalem qui a amené le prince Meiischikoff à Gonstantinople? Je ne Tai jamais pensé. Quel dommage en avait souffert FÉglise d'Orient? de quel sanctuaire Tavions-nous exclue, et qu'avait-on à lui restituer? Aucun et rien. La Russie pouvait-elle décemment exiger qu'on privât les catholiques de la simple participation, dans l'église de la Vierge, de la faculté d'y célébrer leurs offices alternativement avec les Grecs, l'unique avantage qui leur eût été réellement concédé? Et pour un aussi mince résultat eùt-on mis en mouvement un envoyé extraordinaire, avec un retentissement d'un éclat solennel? C'était au moins invraisemblable. Ces considérations et des incidents d'une autre nature autorisaient donc à croire qu'on avait d'autres desseins, et me persuadèrent, en me rassurant, que les réclamations que nous avions portées à Gonstantinople n'avaient exercé qu'une action occasionnelle sur les déterminations de la Russie. La mission du prince Menschikoff avait un objet bien différent. Dès le 4 mars, cinq jours après l'arrivéedu nouvel envoyé, j'écrivais en effet : il Si je dois en croire des bruits recueillis à des sources dignes de foi, T ambassadeur de Russie devrait obtenir de la Porte la reconnaissance de la souveraineté du prince de Monténégro et son indépendance ; — des garanties pour tous les chrétiens de l'Église d'Orient, avec la faculté, pour le gouvernement russe, de protéger leurs droits religieux ; — l'établissement de rapports directs

et obligatoires entre le synode de Gonstantinople et celui de Pétersbourg; — un règlement définitif des questions Jrelatives aux Provinces danubiennes ; — une nouvelle délimitation de frontières en Asie. » Ce que Ton se proposait, c'était donc d'asseoir sur des bases nouvelles et solides Tinfluence du gouvernement russe en Turquie. Comment, cette influence, Tavait-on compromise ou aliénée?

J'ai dit ici même que la Russie s'était engagée, en 1840, dans une politique qui a tourné à l'avantage exclusif de l'Angleterre. Tout-puissant sur les rives du Bosphore, depuis la conclusion du traité d'Unkiar-Skelessi en 1 833, le cabinet de Pétersbourg avait abdiqué, en quelque sorte, entre les mains de celui de Londres; et on a vu avec quel soin jaloux Stratford défendait la position conquise. Il s'agissait, pour la Russie, de recouvrer le terrain perdu. Le rôle effacé qui lui était échu après le règlement de la question d'Orient en 1841, celui dont l'Angleterre s'était emparée, lui créaient doublement le devoir de se ressaisir, de s'affirmer de nouveau, de reprendre et de continuer la politique traditionnelle qui lui avait assuré le premier rang sur les rives du Bosphore. — Mais l'affaire des Lieux saints était à peine mal liquidée pour tous les intérêts, sans grave dommage pour aucun, quand la Porte, devantd'incessantesprovocations, décida d'envahir et d'occuper le Monténégro. C'était mettre imprudemment la main sur un point sensible dans tout l'empire des tsars. On sait le dévouement de ce petit État pour la cour de Pétersbourg et l'intérêt que,

de son côté, elle a toujours porté à cet unique et fidèle ami. Cette fois, on n^avait plus un prétexte, on possédait un motif plausible de faire acte de ferme autorité. Le pays tout entier y aurait applaudi avec passion. L'occa-» sion était offerte, cette fois, par la Turquie elle-même, de reprendre Toeuvre interrompue de protection que la Russie a toujours ambitionné d'exercer sur ses coreligionnaires del'empire ottoman, jusqu'à des temps récents où une plus sage prévoyance a dirigé la politique russe dans d'autres voies. J'ai toujours été tenté de penser — et mes entretiens avec le prince Menschikoff m'ont confirmé dans cette conviction — que sa mission fut décidée, non après ou à cause de la solution de l'affaire de Jérusalem, mais dès qu'on apprit ia marche d'Omer-Pacha sur Gettigné.

Mais l'Autriche veillait de son côté. Puissance limitrophe du Monténégro et de la Turquie, elle fut instruite des intentions agressives de la Porte avant même qu'elles eussent reçu un commencement d'exécution. Prévoyant l'intervention de la Russie, elle envoya, en toute hâte, le comte de Leiningen à Gonstantinople, en le chargeant de faire à la Porte les plus vives représentations et de tenir, au besoin, un langage comminatoire. M. de La Valette était encore à son poste, et, bien qu'à la veille de son départ, il seconda de tous ses efforts les démarches de l'envoyé autrichien. Il vint, de Vienne à Paris, des témoignages non équivoques de gratitude pour ce concours à la fois cordial et efficace, la correspondance officielle en fait foi. Mieux éclairée, la Porte

renonça à son projet, et Tordre avait été donné au commandant de& troupes turques de rentrer en Albanie quand le prince Menschikoff arriva à Gonstantinople. Le Monténégro lui échappant, il dut se borner à mettre en avant, dans ses premiers entretiens avec les ministres turcs, la nécessité et Turgence de garantir désormais les grecs contre toute nouvelle revendication des catholiques. Il laissa pressentir toutefois, sans plus tarder, qu'il convenait, si on voulait rassurer les consciences et mettre les bonnes relations internationales à Tabri de tout nouveau trouble, de prendre d'autres arrangements. De quelle nature devait être ce nouvel accord? Il désira s'expliquer à cet égard avec le sultan lui-même dans une audience sans témoins. Il eut avec ce souverain un premier entretien ; il en eut un second ; il dut en venir cependant à conférer avec les ministres turcs du véritable objet de sa mission. Quel était cet objet? La conclusion, entre les deux empires, d'un traité autorisant la Russie à veiller sur le sort des chrétiens en Turquie, si le sultan n'aimait mieux leur assurer les garanties qui leur étaient dues à l'aide d'actes émanant de sa volonté, rendus publics, et notifiés par la voie officielle à l'empereur Nicolas. Grâce à certaines doctrines qui ont prévalu de notre temps, le résultat eût été le même dans l'un et l'autre cas.

Que faut-il conclure de ces divers incidents? J'oserai dire que la Russie, dans ces circonstances, n'eut nullement l'intention de s'en prendre à la France, ni à son crédit bien diminué dans le Levant : elle visait un autre

adversaire plus redoutable, celui qui Tavait dépossédée de sa prépondérance. Etn'est-ii pas permis, dès lors, de croire que, si elle eût eu la pensée d'entrer en communication avec le cabinet de Paris, de se concerter avec lui, elle aurait trouvé l'occasion de relever son prestige sans courir une formidable aventure, sans nous contraindre à nous allier à l'Angleterre, sans provoquer la guerre d'Orient, qui lui a été si funeste? Qui peut affirmer qu'à cette époque, comme de nos jours, un rapprochement n'eût été plus profitable à l'une et l'autre puissance que la politique qu'elles ont pratiquée chacune de son côté? Pas plus qu'aujourd'hui, nul obstacle, nul intérêt ne s'y opposait. Encore une fois, la question des Lieux saints n'a imposé au cabinet de Pétersbourg ni ses déterminations, ni ses armements dans la Russie méridionale, et le langage que me tenait l'envoyé du Tsar m'a, chaque jour, confirmé dans cette persuasion. Lui-même connaissait mal cette affaire ; ce qu'il en disait dans nos entretiens prouvait clairement qu'il ne s^en était pas préoccupé sérieusement, qu'il l'avait imparfaitement étudiée, que pour lui elle était d'un intérêt secondaire, pouvant seulement servir, au besoin, d'entrée en matière ou de prétexte à des ouvertures d'une autre amplitude. Aussi, le S avril, un long mois après son arrivée, pouvais-je écrire : «Ce qui décidément parait former le principal objet de sa mission, ainsi que je vous l'ai annoncé dès les premiers jours, c'est la conclusion d'un traité d'alliance qui renouerait les liens rompus par la convention signée à Londres en 1841... Ce qui est cer-

tain, c'est qu'on a tout mis en mouvement pour renouveler le traité d'Unkiar-Skelessi ; on fait à cet égard les tentatives les plus pressantes ; et le grand vizir m'assu* rait lui-même, avant-hier, que pour prix de cette concession, l'ambassadeur de Russie serait disposé à abandonner toutes les réclamations qu'il est chargé de soutenir. »

La Russie, à vrai dire, obéissait à des traditions séculaires et nationales. Elle reprenait, pour la continuer, une œuvre avouable, l'émancipation des chrétiens ses coreligionnaires, dans la pensée, bien entendu, de fonder son crédit en Orient sur la reconnaissance des populations affranchies, — pensée vaine et décevante en tout temps et en tout pays, l'événement ne l'a que trop démontré! C'est l'armée russe qui, arrivant, victorieuse, sous les murs de Gonstantinople en 1877, a arraché à la Porte la délivrance des nouveaux États récemment formés sur les deux rives du Danube. La Serbie et la Moldo-Valachie ont été érigées en royaume ; la Bulgarie a été constituée en province autonome et indépendante; et pour prix du sang versé, des sacrifices qu'elle s'est imposés, la Russie n'a recueilli que l'ingratitude des peuples qu'elle a délivrés du joug ottoman. Jamais son influence dans ces contrées n'a été plus outrageusement méconnue et son amour-propre n'a été mis à de plus rudes épreuves. Il est vrai que l'exemple et les encouragements sont venus d'en haut. C'est au Congrès de Berlin, en 1878, que la prépondérance du gouvernement moscovite en Orient a été, en quelque

sorte, garrottée par les efforts réunis de l'Angleterre et de rAIlemagne : celle-ci cependant devait à la bienveillante neutralité de la Russie d'avoir été trois fois victorieuse. L'expérience, cette fois, était concluante; les illusions n'étaient plus permises, et le nouveau tsar rompit résolument des relations dont on avait abusé avec la plus noire perfidie. Il a noué de nouveaux liens, qui ont eu pour premier effet de mettre un frein à une ambition devenue un danger permanent pour la paix de l'Europe. Nul ne s'est trompé sur la sagesse et la valeur de ses déterminations. Les deux peuples quUl a rapprochés l'ont acclamé de son vivant, et unanimement regretté depuis sa mort par des témoignages éclatants de sympathie et de vénération. Sans les dissiper absolument, cette politique nouvelle a singulièrement atténué les alarmes du monde civilisé. Confiante dans la droiture des sentiments qui unissent désormais la France et la Russie, l'opinion publique en a ressenti un soulagement réconfortant. Les manifestations de Paris et de Toulon, après celles de Pétersbourg, justifient et consolident l'évolution dont l'empereur Alexandre III a pris l'initiative, et qui lui garantit une place glorieuse dans l'histoire de notre temps.

Je reviens au prince Menschikoff, dont la mission prouve bien que les temps étaient changés, qu'il convenait de choisir un nouveau terrain et d'autres alliés. Pendant qu'il poursuivait ses négociations, se heurtant à des assurances dilatoires, la France et l'Angleterre s'étaient rapprochées et prenaient deux résolutions qui

24t UN AMBASSADEUR ANGLAIS EN ORIENT.

apprenaient à TEurope qu'elles s'étaient entendues pour réunir leurs efforts et protéger la Turquie. Elles décidaient d'une part de hâter le retour de leurs ambassadeurs à Constantinople et de donner Tordre à leurs escadres de se rapprocher des Dardanelles. Lord Strat* ford de Redcliffe vint, peu de jours après, reprendre possession de son poste, et le nouveau titulaire de notre ambassade, M. de Lacour, ne tarda pas à le rejoindre. Cette double manifestation rendit son courage à la Porte : soutenue par la présence des représentants des deux puissances occidentales, elle se montra résolue à ne faire aucune concession compromettante. L'envoyé de Russie persista néanmoins dans ses démarches; elles furent courtoisement déclinées. Mis en demeure de faire connaître clairement ses intentions, le gouvernement ottoman ne dissimula plus sa détermination de n'entrer en aucun arrangement particulier avec la Russie ; le prince Menschikoff rompit aussitôt les relations officielles de sa cour avec la Porte ; il quitta Constantinople avec tout son personnel et se retira à Odessa. Malgré de vaines tentatives pour renouer les fils rompus, une armée russe envahit et occupa les Provinces danubiennes ; elle eût franchi le Danube sans la vigoureuse résistance qu'elle rencontra devant la place deSilistrie. La guerre, dès lors, n'était pas seulement inévitable, elle était dé* clarée ; elle éclata avec les alliés du sultan après la des* truction d'une division de la flotte turque dans le port de Sinope, où elle fut surprise par une division de la flotte russe.

Je ne suivrai pas notre armée en Grimée. Son héroïsme , son endurance, ses qualités chevaleresques, ont séduit une plume digne d'elle. Ce que je puis dire, c'est que je Tai servie pendant toute la durée de la campagne, en secondant de tous mes efforts les fonctionnaires administratifs de la guerre et de la marine dans les soins qui leur étaient dévolus pour assurer tous les services, notamment le service hospitalier, qui a exigé l'établissement de vingt-deux mille lits pour nos blessés et nos malades. La tâche était ardue dans un pays dépourvu d'industrie ; elle nous mettait en compétition avec nos alliés. Les bons Turcs nous abandonnaient, sans résis* tance, tous les bâtiments construits en pierre, écoles, quartiers, casernes, susceptibles d'être convertis en hôpitaux et en magasins, ne pouvant abriter nos approvisionnements sous des constructions en bois. Â ces nécessités venaient s'ajouter pour nous les difficultés que nous créait l'impérieux représentant de l'Angleterre ; il exigeait la grosse part, bien que l'armée britannique, moins nombreuse que la nôtre, n'eût pas une somme égale de besoins. Il surgit ainsi, entre les deux ambassades, comme au sujet de certaines questions politiques, des dissentiments regrettables ; il me faut.

avant d'en définir le caractère et Timportance, reprendre les choses au point où je les ai laissées lors de la retraite du prince Menschikoff.

M. de Lacour n'eut à soutenir que les premières escarmouches. Sa santé gravement atteinte ne lui permettant pas de déployer toute l'activité que comportaient les circonstances, il fit un court séjour à Gonstantinople ; il céda son poste au général Baraguey d*Hilliers en novembre 1853. L'imminence de la guerre porta le gouvernement français à faire choix d'un militaire haut placé, pouvant d'avance étudier le terrain de la prochaine lutte et en calculer les exigences. Caractère altier et ferme, cassant au besoin, on le disait du moins dans l'armée, le général avait le sentiment des devoirs que lui imposait la dignité des fonctions qui lui étaient confiées ; il affirma hautement, dès le début, sa résolution de ne subir ni contrainte, ni mauvais procédés, d'occuper son rang à côté de celui de son collègue anglais. La lutte, entre les deux représentants, se trouva bientôt engagée. J'ai rappelé comment elle s'est terminée ; mais il ne saurait être sans intérêt^ pour les esprits curieux, de revenir sur l'incident final dont j'ai déjà entretenu le lecteur, et d'en fixer rapidement les détails.

Entraînés par la grande idée^ si peu favorisée qu'elle fût par la Russie, tous les partis en Grèce s'imaginèrent, dès que la guerre put être prévue, que le moment approchait d'étendre les frontières du royaume. Sous l'empire de cette conviction, des bandes armées péné-

trèrent en Ëpire et en Thessalie avec le dessein avoué de s'emparer de ces provinces. Loin d'y mettre obstacle, le gouvernement hellénique, par son abstention, encourageait cette agression que rien n'avait provoquée. Après de vaines représentations, la Porte dut rompre ses relations avec la Grèce. Cette détermination compor-* tait l'éloignement immédiat de tous les Hellènes qui résidaient dans l'empire ottoman. Parmi eux, quelques* uns appartenaient au culte catholique. Sollicité par les Lazaristes dont les écoles étaient fréquentées par les enfants de nos coreligionnaires grecs, le général Baraguey d'Hilliers suggéra aux conseillers du sultan de les exempter de cette mesure d'expulsion. Rechid-Pacha occupait alors le poste de ministre des affaires étrangères. Il agréa avec un tel empressement le désir qui lui était exprimé, que l'ambassadeur crut pouvoir en instruire les intéressés. Â la Porte comme à l'ambassadq de France, on avait compté sans le représentant de la Grande-Bretagne. Lord Stratford mit son veto à cette concession. Le nombre des Grecs appelés à en bénéfi* cier était bien minime; mais il ne lui convenait pas que son collègue put se prévaloir, sans sa participation ,' d'une mesure gracieuse qu'il avait provoquée. Esprit faible et ambitieux, entouré d'adversaires qui lui disputaient la confiance du sultan, Rechid-Pacha subissait la domination de l'ambassadeur d'Angleterre, dont l'appui lui était nécessaire. Il revint sur sa détermina»^ tion. Dès qu'il en fut instruit, le général Baraguey d'Hilliers maintint que l'agrément donné à son ouver-

ture lui était acquis, que sa dignité personnelle se trouvait engagée, nul n'ignorant plus à Constantinople sa démarche et Taccueil qu'elle avait rencontré, nul ne pouvant se dissimuler que révolution de la Porte était due à la pression exercée par le représentant d'une autre puissance. Il exigea que l'engagement pris avec lui fût exécuté, annonçant hautement son intention de recourir, au besoin, à des résolutions extrêmes. Cette attitude ne modifiant pas celle de l'ambassadeur d'Angleterre, la Porte ou plutôt Rechid-Pacha déclina définitivement la suggestion qu'il avait si favorablement accueillie. Devant ce procédé si blessant, le général décida de suspendre les relations de l'ambassade avec le ministère ottoman, sans déguiser son intention de quitter Constantinople. Il réunit son personnel dans son cabinet, lui fit part de sa détermination, et chacun reçut l'ordre de le suivre, les affaires courantes devant rester confiées aux soins du chancelier de l'ambassade. Cette complication survenait dans un moment fort inopportun. Déjà nos troupes débarquaient à Gallipoli ; nous savions le maréchal de Saint-Arnaud en route pour les rejoindre. Je demandai à l'ambassadeur l'autorisation d'aller prendre congé de Rechid-Pacha, ma démarche devant le convaincre de l'imminence de la rupture et pouvant le déterminer à revenir à des sentiments plus conciliants. Avec l'assentiment du général, je me rendis donc au palais du ministre des affaires étrangères, qui, fort alarmé de l'objet de ma visite, me demanda de rechercher avec lui un expédient propre

à mettre fin à ce regrettable conflit. Après un rapide examen, il fut convenu que le général et Rechid-Pacha échangeraient deux lettres aux termes desquelles Tarn* bassadeur présenterait une liste nominative des personnes qu'il désirait soustraire à Texpulsion, et qu'il en serait tenu compte. Il n'était mis intentionnellement aucune limite à cette liste, de façon qu elle pouvait comprendre tous les Grecs catholiques résidant à Gonstantinople. Les projets furent rédigés incontinent, et je retournai à Pera pour en soumettre le texte à l'assentiment de l'ambassadeur, qui l'approuva. Muni de cet accord, agréé de part et d'autre, je me rendis à la Porte, où je devais rejoindre Rechid-Pacha. Je le trouvai en conférence avec un secrétaire de l'ambassade anglaise qui se retira à mon entrée. Â mon extrême surprise, le ministre m'annonça que, après avoir conféré avec les autres membres du cabinet, il lui était impossible de donner suite à l'arrangement que nous avions élaboré ensemble dans la matinée. J'insistai vainement, la discussion se prolongea jusqu'à la nuit sans qu'il me fût donné de convertir mon interlocuteur. Qu'était-il donc survenu? Le courrier de France, ai-je appris plus tard, arrivé dans la journée, avait apporté à lord Stratford une lettre particulière de lord Gow^ley, ambassadeur à Paris, lui annonçant que le général Baraguey d'Hilliers recevrait des instructions l'invitant à retirer sa demande. Le secrétaire anglais qui m'avait précédé chez Rechid-Pacha lui avait donné communication de ce message. On a vu plus haut que le gouvernement

français munit en outre le général d*un commande* ment en Tin vi tant à rentrer en France pour Texercer sans retard.

Il me sera permis d'ajouter que cet incident faillit se terminer pour moi d'une façon qui ne m'aurait pas laissé le loisir de le raconter. J'ai dit que la nuit était venue quand je quittai Rechid-Pacba à la Porte. Au moment où j'arrivais à l'entrée du pont jeté sur le port, qu'il me fallait franchir pour rentrer à l'ambassade, on venait de l'ouvrir pour donner passage aux navires en* trant et sortant. Je dus, à cette heure sombre, prendre passage sur un léger caïque, après un violent démêlé avec des agents de police qui, ignorant ma qualité, voulaient me conduire à la place. Je ne pus me débarrasser de ces importuns que grâce à l'assurance avec laquelle je leur promis un sévère châtiment s'ils per* sistaient dans leur prétention. Je partis donc; mais le courant de la mer Noire, si rapide dans le port de Constantinople, nous jeta entre deux bâtiments; ma frêle embarcation s'y trouva étroitement engagée; et, sans les cris désespérés de mon unique batelier qui voyait mieux que moi le danger qui nous menaçait, elle eût été broyée. Je ne pouvais voir la mort de plus près, et, si elle m'avait cueilli, j'eusse été la victime d'un conflit diplomatique dû â de mesquines rivalités. La Providence en décida autrement, et, loin d'en souffrir, il me valut d'être accrédité à Constantinople en qualité de chargé d'affaires pendant toute la durée de la guerre. On jugea, à Paris, qu'un intérimaire tour-

nerait plus aisément, s'il ne pouvait les prévenir, des difficultés qui procédaient bien plus du caractère des participants que de la nature des choses. La conjecture était au moins téméraire, et si je n'ai pas plus sombré sur terre que sur mer, je dois en rendre grâce à la vigilance avec laquelle le ministère des affaires étrangères m'a guidé et défendu. Je Tai du particulièrement à M. Thouvenel, alors directeur des affaires politiques, qui m'a invariablement aidé de ses conseils et soutenu de sa sympathie. C'était un homme d'une parfaite rectitude de sentiment, d'un esprit supérieur, d'un noble caractère, se défiant trop, par cet excès de modestie qui sied si bien au talent, de sa valeur personnelle. Il était, en outre, un écrivain de haute distinction, possédant toutes les ressources, toutes les finesses de la langue ; aussi les nombreuses dépêches qu'il a rédigées sont-* elles restées comme des modèles de clarté, de précision, d'élégance, d'argumentation solide et élevée. C'était un travailleur infatigable. Sa santé en a souffert, et sa vie a été courte, quoique bien remplie. Quand je lui ai succédé à la direction politique, j'ai trouvé, lui parti, un vide absolu. Laborieux par goût et par tempérament, il avait empiété sur la tâche de ses collaborateurs et fini par la réunir à la sienne. Il a fallu, après lui, remettre les choses au point et les personnes à leur place. Ma gratitude devait cet hommage à sa mémoire, restée vivante et chère à tous ceux qui l'ont vu à l'œuvre.

Le départ du général Baraguey d'Hilliers suivit de près l'arrivée du maréchal de Saint-Arnaud. Ces deux

vaillants soldats ne se seraient pas longtemps accordés s'ils avaient participé à la même entreprise, sans lien hiérarchique, l'un comme commandant de notre armée, l'autre en qualité d'ambassadeur. Dignes et 6ers, ils avaient tous deux le sentiment de leurs devoirs, mais l'un n'était pas plus endurant que l'autre. Le général était doté d'un caractère défiant et susceptible; l'ambassadeur d'Angleterre l'avait rendu irascible. Le maréchal était jovial, expansif, mais jaloux au plus haut point de son autorité. Un conflit eût été bientôt inévitable entre ces deux hommes.

Le maréchal de Saint-Arnaud se mit à l'œuvre le jour même de son arrivée. Dirigeant lui-même tous les services, il tenait son état-major constamment en haleine, lui donnant l'exemple de ce que peut une volonté robuste et prévoyante, bien que sa santé fût déjà bien ébranlée. Un matin, j'arrivai chez lui pour lui communiquer des dépêches devant l'intéresser. Un drogman que j'avais attaché à sa personne m'apprit qu'il avait passé la nuit dans des souffrances d'une excessive acuité, se roulant sur les nattes de son salon, et que le jour s*annonçait déjà quand on put le transporter dans sa chambre. On crut devoir cependant l'instruire de ma présence; il me fit demander de l'attendre. Peu d'instants après il vint me rejoindre, alerte et plein de vie, aiguisant sa moustache, ajustant bien à sa taille son spencer, sorte de tunique que tous les officiers, les jeunes surtout, portaient à cette époque, si bien que je n'osai lui demander des nouvelles de sa santé, et j'eus

avec lui un long entretien qu'il prolongea lui-même et qu'il soutint avec un tel entrain et une humeur si joyeuse qu'il m'eût été impossible de soupçonner, si je n'en avais été averti, dans quelles douloureuses conditions il avait passé la nuit.

Le maréchal surprenait surtout les conseillers du sultan, peu habitués à se trouver en contact avec une activité qui ne se lassait jamais. Il les surprenait à la Porte, pendant qu'ils se hâtaient lentement, tâchant de leur communiquer son ardeur, affable, mais pressant, revenant sans cesse sur les mesures qui auraient dû être prises la veille et qu'ils remettaient au lendemain. Il en obtint des prodiges. Ne demeurant jamais inactif, se déplaçant sans cesse entre Gallipoli, Gonstantinople et Varna, veillant aux mouvements de ses troupes, à leurs approvisionnements, à leur bien-être, il entraînait après lui les Turcs étonnés. Dès le lendemain de son arrivée, il avait été reçu par le sultan. Dans un langage respectueux, il ne lui avait déguisé aucune difficulté de la tâche entreprise par les alliés, le dévouement et les sacrifices qu'elle exigeait. Nature délicate et bienveillante, Abd-ul-Medjid l'accueillit avec sa grâce souveraine, mais avec un sentiment d'inquiétude. Cet homme de guerre, se révélant à lui avec toutes ses aspirations belliqueuses, avec cet ardent souci des prochaines batailles, lui laissa une impression â la fois douce et troublante. De son côté, le maréchal fut étonné de ne trouver dans ce descendant de Mahomet et de Soliman qu'un prince digne de régner sur un peuple

paisible dans un temps pacifique. La surprise de chacun des deux interlocuteurs égala celle de Tautre. Ce fiit un spectacle saisissant auquel il me semble que j'assistais hier. L'effet que le maréchal avait cherché ne se fit pas attendre. Le sultan convoqua le conseil des ministres et leur recommanda impérieusement de le seconder de tous leurs efforts. Cette disposition du souverain fut assez profonde pour être durable, et je pus utilement y recourir moi-même toutes les fois qu'on fléchissait à la Porte sous le poids des nécessités pressantes.

Après avoir envahi les Principautés, les Russes tentèrent de franchir le Danube. Ils ne pouvaient occuper la Bulgarie sans se rendre maîtres de la place forte de Silistrie. Ils en entreprirent le siège. La garnison leur opposa une résistance héroïque. Dix fois ils montèrent bravement à Tassant, dix fois ils furent repoussés avec des pertes considérables. Le prince Orlof, longtemps ambassadeur à Paris, était Tun de ces glorieux combattants et avait reçu plusieurs blessures dont il portait la trace. Il importait de sauver ce boulevard de la défense de l'empire ottoman. Si l'armée russe s'en était emparée, la guerre se serait développée sur le territoire turc pendant que les alliés se proposaient de la porter dans les provinces méridionales de la Russie. En parfait accord, le maréchal de Saint-Arnaud et lord Raglan, commandant en chef de l'armée anglaise, résolurent de concentrer les forces alliées autour de Varna, De ce point, on pouvait, à la fois, les diriger sur la rive droite du Danube et délivrer Silistrie ou les transporter en

Grimée. Cette opération fut rapidement exécutée. Dès qu'ils en furent instruits, les Russes, après un dernier effort tenté sans résultat, levèrent le siège, et bientôt on apprit qu'après avoir évacué laValachie, ils s'étaient mis en pleine retraite pour rentrer en Bessarabie. ]S'ayant plus à redouter que Tennemi, maître de la Bulgarie et franchissant les Balkans, pût menacer Gonstantinople, les alliés arrêtèrent leur plan de campagne ayant la Grimée pour objectif.

Pendant que les armées se mettaient ainsi en mouvement de part et d'autre, on négociait à Vienne. Une conférence y avait été réunie, et on échangeait des notes sans résultat. L'Autriche cependant s'était rapprochée de la France et de l'Angleterre, etil futconvenu qu'une armée autrichienne occuperait les Principautés évacuées parles troupes russes. Gette combinaison avait pour objet de mettre obstacle à toute nouvelle tentative de la Russie pour reparaître sur le Danube, et de permettre ainsi aux alliés de disposer, en toute sécurité, des forces qu'ils avaient réunies dans la mer Noire. A cet effet, la Porte fut invitée à conclure une convention avec le cabinet autrichien. Comme s'ils avaient eu la claire vision de temps plus récents, les Turcs se montrèrent déBants, sinon réfractaires. Ils redoutaient, pour les Principautés, le sort qui a été fait, depuis, à la Bosnie et à l'Herzégovine. Us s'imaginaient que, mise en possession de la Yalachie et de la Moldavie, l'Autriche tenterait de se les assimiler en attendant que les circonstances lui permissent de les annexer à son em-

pire. Agissant en parfait accord, nous dûmes, lord Stratford et moi, user de nos moyens réunis pour déterminer la Porte à entrer dans les vues de nos gouvernements. Il fallut négocier, remanier, sur un point, le texte de la proposition, et ce ne fut qu'à ce prix qu*on obtintTagrément des conseillers du sultan. L'acte fut signé le 4 juin, laissant pourtant dans une demi -obscurité des détails qui devinrent, plus tard, la source de nombreux dissentiments.

Continuant leur retraite, les Russes étaient rentrés dans les lignes de leurs possessions et s'y étaient solidement cantonnés. De leur côté, les armées alliées avaient quitté Varna le 6 septembre; le 16, elles avaient débarqué en Grimée, et elles remportaient, le 20, une première et brillante victoire sur les rives de l'Âlma. Anglais et Français, généraux et soldats, chacun avait fait tout son devoir. J'en recueillis les détails de la bouche de l'intendant de la division du prince Napoléon. Cet officier, grièvement blessé, avait été évacué sur Gonstantinople. Il me raconta la vaillance de nos troupes, l'activité vigilante et le calme des officiers, la précision et la netteté des ordres donnés par les commandants des deux armées. Il se trouvait, au moment où il fut atteint par un boulet, à côté du prince conduisant sa troupe et lui donnant, sous le feu plongeant des Russes, l'exemple de la bravoure.

Ce souvenir en évoque un autre qui offre un intérêt particulier. Le prince Napoléon était, depuis deux mois, devant Sébastopol, quand sa santé se trouva gravement

atteinte. Conformément à Tavis des médecins, il rentra à Gonstantinople. On sait avec quelle franchise il avait Thabitude de s'exprimer, avec quelle sagacité il jugeait les hommes et les choses, sans rien cacher de sa pensée. Il parlait avec enthousiasme de la conduite de nos soldats, du talent, de Thabileté des officiers qui les commandaient; mais il considérait qu'on se repaissait d'une funeste illusion en se persuadant qu'on réduirait Sébastopol avant longtemps sans autres moyens que ceux dont les alliés disposaient en ce moment. « Ce n'est pas un siège, disait-il, que nous poursuivons en Crimée; un siège suppose un total investissement de la place ; c'est ainsi que ville assiégée est ville prise, suivant un vieux mot, parce que, si elle n'est pas vaincue par le canon, elle l'est par la famine. Sébastopol n'est ni ne peut être, avec nos ressources, investie, assiégée dans ces conditions. Nous l'avons attaquée et nous nous en approchons par son développement méridional, mais rien ne l'empêche de recevoir, par la partie du nord, défendue par un fort solidement armé, des secours et des renforts de tout genre. C'est donc non un siège, mais un duel qui se continue entre nos batteries et celles de l'ennemi : celles-là construites en pleine campagne, servies par des hommes vivant sous la tente ou dans la tranchée ; celles-ci couvertes par le feu de la place où les servants trouvent, après la corvée, des abris réconfortants. Il en sera ainsi jusqu'au moment où les ressources et les moyens de l'un des combattants seront notablement supérieurs à ceux de l'autre. Pour triompher de la

résistance que nous rencontrons , il nous faut donc une armée plus nombreuse, et une plus puissante artillerie. Or nous touchons à l'hiver, qui entravera nos opérations en neutralisant notamment nos moyens de transport. C'est donc une campagne à recommencer au printemps, et nous pourrons l'achever seulement au cours de l'été prochain, d Ce langage, le prince Napo« léon le tenait à la fin de novembre 1854, et nous ne nous sommes emparés de la place qu'en septembre dé l'année suivante, après avoir doublé, triplé nos effectifs et les avoir munis d'un parc de siège auquel il a fallu ajouter les canons de nos vaisseaux servis à terre par des officiers de marine. Les prévisions du prince n'étaient donc que trop fondées, comme le jugement qu'il portait de l'état réel des choses sur le plateau de la Ghersonèse.

La bataille de l'Aima fut un jour de gloire et de deuil à la fois. Le maréchal de Saint-Arnaud fut ressaisi, dès le lendemain, en plein succès, par la maladie qui le guettait, et terrassé avant d'arriver devant Sébastopol. On l'embarqua en toute hâte, et il succomba, le 20 ^ durant la traversée de la mer Noire. J'eus le devoir de recueillir sa dépouille et de la déposer dans la chapelle de l'ambassade à Thérapia; elle reposait dans le cadre où il était mort, recouvert du drapeau national. Je fis célébrer, le lendemain, un service funèbre, auquel, selon le vœu de la maréchale de Saint -Arnaud , qui avait suivi son mari en Orient, ne furent conviés que les officiers attachés à la personne du maréchal, les

chefs de service, et tout le personnel de l'ambassade. L'ambassadeur d'Angleterre, suivi de ses secrétaires et de ses attachés, voulut s'unir à nous et assista à la cérémonie. Je rendis les restes mortels du maréchal au Berthollet, à bord duquel il était mort et qui reçut la mission de les ramener en France. Voulant donner un témoignage public de ses regrets, le sultan ordonna à ses ministres de la guerre et de la marine d'escorter, sur deux bâtiments de guerre ottomans, couverts de leurs pavois en deuil, le Berthollet, jusque dans la mer de Marmara. Au passage du convoi, toutes les batteries le saluèrent de leur artillerie. Plein de confiance dans la valeur de ses troupes et convaincu qu'il les conduirait à la victoire, le maréchal avait remonté le Bosphore, le cœur rempli des plus nobles espérances ; peu de semaines après, il le descendait au bruit du canon qui retentissait pour rendre hommage à sa mémoire.

Si l'armée rencontrait, devant Sébastopol, des obstacles malaisés à vaincre, la diplomatie, de son côté^ se heurtait à de graves dissentiments à Gonstantinople. Les troupes autrichiennes étaient entrées dans les Principautés. Quelle était leur tâche? De s'opposer à une nouvelle irruption des Russes dans ces provinces. Mais rien, dans la convention qui avait stipulé cet accord, ne les autorisait à les occuper à l'exclusion des belligérants. Omer-Pacha, commandant en chef de l'armée turque en Bulgarie, fit donc franchir le Danube à un premier corps qui poussa ses avant -postes jusqu'à Bucharest. Aussitôt surgirent les plus regrettables conflits. Omer-

Pacha cependant obéissait à une entente concertée avec les commandants des armées alliées. Il avait été, en effet, décidé à Varna, avec le maréchal de Saint-Arnaud et lord Raglan, que les Turcs suivraient les Russes dans leur retraite jusqu'aux frontières de la Bessarabie, menaçant d'envahir cette province si Tennemi s'en éloignait pour passer en Crimée. Les alliés avaient un intérêt de premier ordre à empêcher les troupes qui avaient assailli Silistrie d'aller grossir les forces placées sous les ordres du prince Menschikoff à Sébastopol, et à les retenir sur le Pruth. C'est pour seconder ces vues que Omer-Pacha avait dessiné son mouvement pendant que l'armée anglo-française opérait en Crimée. Le baron de Hess, commandant l'armée autrichienne, s'y opposa : sous prétexte que la Russie et l'Autriche n'étaient pas en état de guerre, il estimait qu'il était de son devoir de prévenir une rencontre qui, disait-il, deviendrait inévitable dans les provinces confiées à sa garde, du moment où les Turcs s'approcheraient de la Bessarabie, leur présence sur cette frontière devant nécessairement provoquer un retour offensif de l'armée russe. Il exigea donc que Omer-Pacha repassât le Danube pour maintenir ses forces en Bulgarie.

Informée de ces divers incidents , la Porte s'en alarma ; elle s'en expliqua avec les représentants de la France et de l'Angleterre, également surpris d'une prétention qui entravait les mouvements de l'armée d' Omer- Pacha, prévus et concertés dans une intention stratégique. On eut recours au ministre d'Autriche à Con-

stantinople, le baron de Bruck. Loin de désapprouver les exigences du général de Hess, le représentant de la cour de Vienne les défendit obstinément. On en référa à Paris et à Londres. Les deux puissances occidentales se mirent, à ce sujet, en communication avec le cabinet autrichien pour lui signaler le grave et fâcheux résultat qu'aurait, pour nos armées en Crimée, l'attitude prise par le général de Hess. Le comte de Buol, premier ministre de Tempereur François-Joseph, le reconnut, et il admit que les armées engagées dans la guerre devaient pouvoir, en toute liberté, combiner leurs efforts même dans les Principautés.

On crut toutes les difficultés levées; il n'en était rien. Le général de Hess maintint ses résolutions avec une persévérance égale à celle que M. de Bruck mettait à les défendre à Gonstantinople ; et on eut cet étrange spectacle d'agents militaires et diplomatiques ne cessant de reproduire et d'affirmer des prétentions que leur gouvernement ne cessait de désavouer. L'occupation exclusive des Principautés par les troupes autrichiennes constituait cependant un acte indirect d'hostilité contre les alliés combattant en Grimée, en permettant à la Russie de retirer ses troupes réunies en Bessarabie pour les diriger sur Sébastopol sans exposer à un péril quelconque la province qu'elles abandonnaient. « Mais rassurez-vous, disait M. de Bruck, l'entrée de nos troupes dans les Principautés est le prélude du rôle prochain que l'Autriche assumera dans cette guerre; la position qu'elle a acceptée la conduira à prendre rang

parmi les alliés ; le ressentiment de la Russie lui en fera un impérieux devoir. » On Fespérait à Paris et à Londres, et les deux cabinets pressaient celui de Vienne d'intervenir activement dans la guerre. Dans Tattente qu'il s'engagerait à son tour, on usa, avec lui, de toute sorte de ménagements dans le conflit soulevé par le général de Hess. On négociait donc à Vienne. Mais rAutriche ne se déterminant pas à secouer des hésitations qui l'ont souvent égarée, on conclut un arrangement qui la compromettait sans la contraindre immédiatement à participer à la guerre. Le 2 décembre 1854, elle signait avec la France et l'Angleterre une convention par laquelle elle s'engageait à u défendre les frontières des Principautés contre tout retour offensif des troupes russes » . Elle reconnaissait, d'autre part, que la présence de ses troupes « ne saurait porter préjudice au libre mouvement des forces anglofrançaises et ottomanes dans ces provinces ou contre le territoire russe » . Les trois puissances se promettaient, en outre, si les hostilités venaient à éclater entre l'Autriche et la Russie, «leur alliance offensive et défensive dans la guerre actuelle » . Elles se promettaient enfin « de n'accueillir, de la part de la cour de Russie, sans s'en être entendues entre elles, aucune ouverture ou aucune proposition tendant à la cessation des hostilités » .

De pareilles stipulations ne sont généralement usitées que dans les cas où les contractants s'engagent à prendre une part égale dans une lutte engagée ou prochaine. L'Autriche néanmoins conserva la position intermé-

diaire qu'elle avait choisie. On aurait été fondé à s'en offenser à Pétersbourg ; les engagements qu'elle avait contractés avaient en effet un caractère d'hostilité indéniable, mais le cabinet russe s'abstint de toute démonstration qui l'aurait conduite à aller jusqu'au bout de son rôle ; il évita de la contraindre à entrer en ligne à côté des alliés. L'Autriche put ainsi garder, jusqu'à la conclusion de la paix, une attitude de belligérant sans en assumer les charges, contrairement aux prévisions de son représentant à Gonstantinople. Cette conduite lui a-t-elle été profitable? Elle a laissé, dans l'àme du peuple russe et de son gouvernement, le germe d'un profond ressentiment dont la Prusse a su tirer un si merveilleux parti en 1866. Si elle avait pris résolument les armes dès le mois de décembre 1854, son intervention aurait mis fin à la guerre deux ans plus tôt et lui aurait acquis des droits dont la France et l'Angleterre lui auraient peut-être tenu compte quand elle a été l'objet d'une injuste agression.

Quoi qu'il en soit, la convention du 2 décembre ne permettait plus au général de Hess de conserver, dans les Principautés, la position exclusive qu'il n'avait cessé de revendiquer. Stimulée par les représentants de la France et de l'Angleterre, la Porte donna l'ordre à Omer-Pacha de se porter en avant; mais pendant qu'on lui adressait ces instructions, le général ottoman rappelait ses troupes pour les réunir sur la rive droite du Danube. La saison, écrivait-il, était trop avancée pour marcher sur le Pruth, et dès lors il jugeait opportun de

renoncer à une opération désormais tardive dans une contrée où Tennemi pouvait tirer avantage des positions solides qu'il y occupait, pendant que l'armée turque y rencontrerait des obstacles que les rigueurs de l'hiver rendaient insurmontables. Autour du général de Hess, on prétendit que Omer-Pacha n'avait jamais eu le dessein de s'engager sérieusement à la poursuite des Russes sans être assuré de la coopération de l'armée autrichienne. Je ne sais si cette allégation a été fondée à un moment quelconque. Ce qui est certain, c'est que du jour où il se heurta aux prétentions du commandant des troupes impériales, le général ottoman se renferma dans une abstention personnelle qui autorisait toutes les conjectures. J'ai eu sous les yeux sa correspondance; elle ne témoignait ni d'un désir bien ardent de se mesurer avec les Russes, ni d'un ressentiment bien vif contre ceux qui y mettaient obstacle. En réalité les Autrichiens, malgré leurs protestations réitérées de prêter aux alliés un concours actif et prochain, se cantonnèrent dans les Principautés et ne prirent aucune part à la guerre. Omer-Pacha, de son côté, se réserva, et il put bientôt rejoindre l'armée anglo-française devant Sébastopol. Si tel a été son désir, il l'a réalisé, mais sans grand bénéfice pour sa renommée de généralissime.

Sur ces entrefaites, Rechid-Pacha fut appelé au grand vizirat. Le ministre qui avait occupé ce poste jusque-là ne possédait ni l'autorité ni les aptitudes nécessaires pour le remplir. Il y avait été porté par le désir du sultan d'obvier à certaines compétitions, et il n'avait cessé

d'être une véritable fiction. On jugea que le moment était venu de mettre fin aune combinaison que ne comportait plus la gravité des événements.

Les défiances et les dissentiments qui se manifestaient un peu partout se répercutaient à Constantinople avec une extrême intensité ; ils y étaient entretenus et aggravés par des exigences et des rivalités qui rendaient, chaque jour, plus ardue la tâche de la diplomatie. Par leurs antécédents et leur haute position, lord Stratford et Rechid-Pacha tenaient une place considérable. Tous deux obéissaient à des passions tenaces, d'une opiniâtreté que rien ne corrigeait. Le premier, avant d'occuper l'ambassade de Constantinople, avait été désigné pour représenter l'Angleterre en Russie. Dès qu'il en fut instruit, l'empereur Nicolas, ayant eu occasion d'apprécier le caractère du candidat, fit exprimer à Londres le désir que le cabinet anglais ftt un autre choix, et il y fut déféré. Lord Stratford en garda un amer souvenir. Pendant les négociations qui ont précédé la guerre d'Orient, il a soutenu le courage des Turcs souvent prêts â défaillir, et il a ainsi fortement contribué, quelquefois contre le gré de son gouvernement, au conflit armé qui a eu la Crimée pour théâtre.

Il n'envisageait pas d'un œil plus indulgent les tergiversations de rAutriche. Il avait pour cela deux raisons : le cabinet devienne avait employé toutes ses ressources à rechercher, avant l'ouverture des hostilités, les moyens de les prévenir; quand elles eurent éclaté, il se constitua le messager de la paix, offrant, à Paris et à Londres comme à Saint-Pétersbourg, les combinaisons qu'il jugeait propres à la rétablir avant même que les premiers résultats de la guerre l'eussent rendue acceptable de part et d'autre. Grâce à ces efforts, grâce surtout à la coopération éventuelle qu'elle promettait aux puissances occidentales, l'Autriche avait réussi à établir à Vienne le siège des négociations. C'est ce que lord Stratford ne lui pardonnait pas, car elle l'avait ainsi dépossédé du rôle prépondérant que les circonstances lui avaient attribué à l'origine, pendant que le débat, purement diplomatique, se trouvait exclusivement engagé entre la Porte et la Russie, rôle qu'il entendait conserver jusqu'à la fin du conflit et qu'il eût gardé si les négociations, après l'ouverture de la guerre, s'étaient poursuivies à Constantinople. On comprend que dans cette disposition d'esprit, que dans cet état d'âme, pour employer une expression plus moderne, les prétentions des Autrichiens, à leur entrée dans les Principautés, l'aient vivement irrité, et qu'il ait mis une ardeur particulière à les combattre. Si l'on s'en était tenu à ses avis, on n'en aurait fait aucun cas, au risque de provoquer un éclat entre les troupes turques et celles du général de Hess.

Deux incidents notamment le portèrent à témoigner

de son mécontentement. A Tarrivée de ses avant-postes à Bucharest, Omer-Pacha avait confié les fonctions de commandant de la place à un officier anglais au service de la Turquie. Survinrent les Autrichiens, qui exigèrent son éloignement. D'autre part, le cabinet de Vienne, s'appuyant sur la convention conclue avec la Porte, stipulant le rétablissement de Véiat légal dans les Principautés, entendait que le prince Stirbey, hospodar de Yalachie, qui s'était retiré en Autriche lors de l'invasion des Russes, fût sans retard appelé à reprendre le pouvoir dans cette province. Or ce prince avait, en plusieurs occasions, donné des preuves d'un entier dévouement à la cour de Saint-Pétersbourg. L'ambassadeur d'Angleterre combattit cette prétention de l'Autriche avec sa véhémence habituelle. Je l'appuyai de mon mieux, et je m'unis à lui surtout pour lever les obstacles que les Autrichiens mettaient à la marche de l'armée ottomane. Mais je ne perdais pas de vue que le gouvernement dont j'étais le représentant à Gonstantinople poursuivait, à Vienne, d'accord avec le cabinet de Londres, des négociations pour la guerre et pour la paix dont ils espéraient les heureux résultats; qu'il ne m'appartenait pas de les entraver, et qu'il était, au contraire, de mon devoir le plus évident de les seconder activement. Cette manière de voir n'était pas partagée par l'ambassadeur d'Angleterre, et mon entente avec lui eut à en souffrir plus d'une fois. Je retrouvai, dans ces occasions, le diplomate audacieux qui s'inspirait de ses propres vues plus encore que de celles de sa cour, et

à mon tour je vis se dresser devant moi cette hostilité incurable dont il s'armait pour assurer le triomphe de ses opinions personnelles. Je dirai plus loin une des phases les plus aiguës de l'histoire de mes rapports avec lui.

Pendant qu'on se querellait à Gonstantinople sur des faits d'ordre secondaire, les puissances se concertaient pour en venir à poser les bases de la paix future, et, en février 1855, on tomba d'accord pour convoquer de nouveau, à Vienne, la conférence qu'on avait vainement réunie l'année précédente. Lord Stratford le regrettait, sans dissimuler son sentiment, qui n'était pas celui de son gouvernement. Voici comment il le manifesta : la Porte avait déféré aux instances de ses alliés en signant avec l'Autriche la convention qui ouvrait les Principautés aux troupes impériales ; mais elle était restée, je l'ai dit, inquiète et soupçonneuse, comme l'ambassadeur d'Angleterre lui-même. L'attitude du général de Hess contribua à tenir sa défiance en éveil. Son intérêt lui commandait, d'autant plus, de se faire représenter à Vienne, dans de si graves circonstances, par un agent d'un ordre supérieur, en mesure d'y défendre ses revendications. Or elle y entretenait, depuis l'origine de ces complications, un diplomate d'un rang secondaire, Aarif-Effendi, ne possédant la connaissance d'aucune langue étrangère et ne pouvant communiquer soit avec ses collègues, soit avec les ministres du gouvernement auprès duquel il était accrédité, sans le concours d'un interprète. La Porte cependant le maintint à Vienne malgré les impérieuses nécessités du moment,

dans la pensée, chère à Tambassadeur d'Angleterre, que les résolutions finales seraient portées et conclues à Gonstantinople.

En décidant de réunir, une seconde fois, la conférence à Vienne, le cabinet de Paris et celui de Londres furent d'avis que la Turquie devait y participer par un représentant d'une compétence notoire, pouvant débattre, avec l'autorité nécessaire, les questions mises en délibération, et non se borner, comme Aarif-Effendi, à prendre uniquement ad référendum les communications qui lui seraient faites. Je reçus donc des instructions qui m'ordonnaient de presser instamment la Porte de faire choix, sans plus tarder, d'un plénipotentiaire digne de ce nom. J'avais lieu de penser que l'entente inter^ venue à ce sujet entre Paris et Londres pourrait être continuée à Gonstantinople, et que l'ambassadeur d'Angleterre unirait ses démarches aux miennes. Il n'en fut rien. Prétextant qu'il ne lui était parvenu aucune instruction dans ce sens, lord Stratford jugea convenable de s'abstenir. Espérait-il, en gagnant du temps, modifier les résolutions de son gouvernement et le décider à changer de voie? J'eus lieu de le présumer, mais je ne dus pas moins agir sans son concours, et j'en fus réduit à représenter aux conseillers du sultan que les puissances négocieraient sans la participation de la Turquie, la présence de Aarif-Effendi devant nécessairement rester fictive, s'ils n'accédaient pas au désir que j'étais chargé de leur exprimer. La conférence ayant tenu une première réunion, et l'ambassadeur d'Angle-

terre ne rompant pas le silence dans lequel il s^était obstinément renfermé, la Porte comprit qne mes prévisions n'étaient pas dénuées de fondement, et elle désigna, pour la représenter à Vienne, Âali-Pacha, ministre des affaires étrangères. Ce choix répondait pleinement au vœu de ses alliés. D'nne intégrité qui ne s'est jamais démentie, Aali-Pacha réunissait, à une instruction professionnelle acquise dans les différentes missions qu'il avait déjà remplies, des notions variées dues à l'étude et à la méditation. De tous les hommes d'État que la Turquie comptait à cette époque, nul n'était mieux que lui en position de s'acquitter de la tâche qui lui était confiée.

On sait que les plénipotentiaires ne parvinrent pas à s'entendre, malgré la présence de lord John Bussell et de M. Drouyn de Lhuys, accourus de Londres et de Paris pour hâter une solution pacifique. La Russie refusa d'accéder à la troisième base stipulant la neutralisation de la mer Noire, et les négociations furent de nouveau rompues. L'Autriche, avant la clôture de la conférence, mit en avant une nouvelle proposition qui pouvait être agréée à Saint-Pétersbourg, mais que les représentants des puissances occidentales durent décliner. Cette dernière tentative du cabinet de Vienne, faite dans l'intérêt de la Russie, mit en grande joie lord Stratford. « Vous le voyez, me dit-il, mes prévisions se réalisent, l'Autriche va â l'ennemi. »

Mais comment jugeait-on â Londres sa propre conduite, son attitude réfractaire? Ma correspondance était

communiquée à notre ambassadeur en Angleterre, le comte Walewski, qui eut ainsi l'occasion de s'entretenir plusieurs fois, en parfaite connaissance de cause, avec lord Glarendon, principal secrétaire d'État pour les affaires étrangères, des incidents qui surgissaient à tout propos à Gonstantinople. Déjà, dès le 3 janvier, M. Thouvenel me faisait part de l'extrait suivant d'une lettre du comte Walewski : « Lord Glarendon s'est laissé aller aujourd'hui avec moi sur le compte de son ambassadeur à Gonstantinople. Il m'a dit que tout le monde en avait par-dessus la tête, et que rien ne leur serait plus agréable que de rappeler ce vieux fou. Mais le Parlement, mais l'opinion publique, mais l'influence qu'il passe pour exercer sur le Divan, enfin bien des mais... Toutefois, tenez pour certain que lord Stratford est ébranlé, et qu'il y a toute chance pour qu'une attaque à fond mette le susdit personnage à bas. » M. Thouvenel ajoutait :

Gomme avec irrévérence Parlent du Dieu ces marauds !

Six semaines après, je recevais une nouvelle communication de la correspondance du comte Walewski : « Presque tous les membres du cabinet anglais, disait notre ambassadeur à Londres, à commencer par le premier ministre, sont convaincus de la nécessité de mettre un terme à la mission de lord Stratford de Redcliffe à Gonstantinople, et il est probable que, d'une manière ou d'une autre, on y arrivera prochainement. » Gette

conclusion, me mandait M. Thouvenel, est précédée de la tirade suivante que je livre à vos méditations : uLord Clarendon a déploré comme moi la conduite de Tambassadeur de Sa Majesté Britannique à Gonstantinople, mais il a ajouté, et cela pour la première fois, que la faute n'était pas entièrement de son côté, et que M. Benedetti faisait du sien tout ce qu'il pouvait pour aigrir les relations entre les deux ambassades. »

Ainsi lord Stratford dénonçait à sa cour les procédés dont j'usais avec lui, si courtois qu'ils fussent ; je ne Tai pas regretté. Ses imputations prouvaient, du moins, que je ne m'étais pas jeté dans ses bras, que je remplissais mon devoir sans me demander si je lui déplaisais, si dissemblables que fussent nos positions respectives, si grands que fussent les avantages qu'il avait sur moi qui n'exerçais que des fonctions intérimaires pendant qu'il occupait, depuis longtemps déjà, le poste éminent d'ambassadeur. Ses travers faisaient sa force : en raffermissant son influence à Gonstantinople, ils le grandissaient en Angleterre. C'est, en effet, grâce à l'audace de ses exigences, grâce à la rudesse de son tempérament qu'il avait conquis, sur les bords du Bosphore, une prépon-> dérance qui lui était personnelle. On a vu des fonctionnaires disgraciés solliciter ostensiblement son intervention; j'ai vu un ministre de la police révoqué, Rhaîreddin-Pacha, se présenter, avec sa femme et sa fille, à l'ambassade d'Angleterre, avec la confiance que le noble lord daignerait exiger de la Porte qu'il fût rétabli dans ses fonctions. Ces manifestations, comme tous les inci-

dents que provoquait Tirascible ambassadeur, étaient publiées et commentées à sa louange par les journaux de Londres; Torgueil national en était flatté, et le sentiment public y applaudissait. Il s'imposait ainsi à son propre gouvernement, qui, le sachant défendu par la presse et soutenu dans le Parlement, n'osait le réduire à l'obéissance ou se passer de ses services.

Cet ambassadeur tout-puissant n'était pas plus indulgent pour les volontés qu'il avait domptées que pour celles qui revendiquaient leur part d'influence et d'initiative. On a vu avec quelle rigueur méprisante il avait, dans un banquet, apprécié publiquement la moralité des fonctionnaires ottomans. Dans une conférence avec les principaux membres du cabinet turc, que nous avions provoquée en vue de bâter l'expédition des affaires, constamment entravées par des usages surannés, par la double obligation de tout délibérer en conseil, de tout soumettre à la sanction du sultan, il s'anima si fort, il fut tellement agressif pour tous nos interlocuteurs, sans en excepter le grand vizir, qu'il autorisa les plus violentes protestations; on échangea des paroles amères, et je dus intervenir pour apaiser l'irritation qui éclatait de part et d'autre. Je cite cet incident, qui n'offre qu'un médiocre intérêt, pour ajouter que lord Stratford, quand il s'oubliait, surtout quand il s'avouait qu'il avait dépassé son but, s'empressait de faire amende honorable. En cette occasion, il eut soin, dès le lendemain, d'écrire une lettre confidentielle à Rechid-Pacha pour lui exprimer son regret d'avoir donné à son langage

une forme trop rigoureuse. Le grand vizir m*en fit luimême la confidence comme d'un succès qu'il remportait sur son terrible dominateur. Je pourrais citer d'autres écarts désobligeants pour les collègues de lord Stratford, et toujours atténués par ce même expédient. Seulement, Toffense avait été plus ou moins publique, et la réparation restait confidentielle. Le bénéfice, devant l'opinion publique, en demeurait tout entier acquis à l'auteur du conflit.

Ai-je, dans mes appréciations, cédé à un sentiment réprouvé par l'impartialité historique? Ai-je employé, en peignant lord Stratford, des couleurs qui en altèrent les traits? J'ai dit ce qu'en pensaient le général Baraguey d'Hilliers et M. Sabatier; je puis invoquer un autre témoignage dont l'autorité ne saurait être contestée, et qui, on le verra, me relève de tout reproche. Les conseillers du sultan étaient tellement excédés des procédés devenus habituels à l'ambassadeur d'Angleterre qu'ils conçurent la pensée, qu'ils eurent l'audace d'en appeler au gouvernement britannique lui-même. Aali-Pacha fut chargé, en sa qualité de ministre des affaires étrangères, Rechid- Pacha étant encore grand vizir, et par conséquent avec son assentiment, d'inviter le représentant de la Porte à Londres à saisir les occasions qui lui paraîtraient favorables pour obtenir le rappel de lord Stratford. Nature droite, caractère timide, Aali-Pacha s'acquitta de ce soin avec la franchise et les faiblesses de son tempérament. 11 me donna, en cette occasion, une marque de confiance qui atteste la cordialité des relations que j'entretenais

avec lui : il me permit de prendre copie de la lettre qu'il adressait à l'ambassadeur de Turquie en Ang[Ieterre. Cette époque appartient à une période historique désormais fermée; je me persuade donc que je ne commets aucune indiscrétion en publiant ce document, qui met en pleine lumière, mieux que je n'ai su le faire, une situation diplomatique bien singulière. Le voici :

Gonstantinople, le 12 février 1855 Mon cher ami.

Votre dépêche télégraphique nous a appris la chute du tni-' nistère anglais. A l'heure où je vous écris ces lignes, nous ne' savons pas encore les hommes qui auront succédé au cabinet démissionnaire. Plusieurs versions différentes circulent. Les unes disent que c'est lord Derby qui aura reçu de la Reine la mission de former le nouveau ministère; les autres prétendent que ce sont les lords Palm erston et Russe] qui l'auront composé. On parle aussi du prochain départ de lord Stratford de Redcliffe. Dans tous les cas, nous faisons des vœux pour que lord Glarendon puisse conserver le ministère qu'il a si dignement occupé jusqu'ici.

Le bruit du retour de lord Stratford m'amène, naturellement, à vous entretenir un peu, de la manière la plus confidentielle, de ce célèbre diplomate et de sa conduite en Turquie. Vous savez que ce personnage, doué de qualités très honorables et animé des meilleurs sentiments pour ce pays, a été, cependant, la cause de beaucoup de maux et de beaucoup de malheurs dans cet empire. Son caractère passionné et impérieux, son amour ardent de dominer en tout et partout, l'ont conduit à s'ériger en maître et à substituer des conseils aux gouverneurs des provinces, comme il s'est substitué lui-même, et presque ostensiblement, au gouvernement central. Cet état de choses fait perdre journellement, à la Porte et à son autorité, le prestige sans lequel il est impossible de gouverner un pays vaste

et si difficile à administrer, à cause des différentes nationalités dont il est habité. La teneur de la dernière circulaire de l'ainbassadeur britannique aux consuls, sa publication semi-officielle dans le journal de Smyrne, a dû vous donner quelque idée de cette intolérable situation. Vous pouvez vous imaginer facilement comment ces ag^ents subalternes s'acquittent de la mission de surveillance dont ils sont chargés. Celui des sujets du sultan qui a un procès illégal ou qui est menacé d'une punition légitime, est sûr de trouver, auprès dés consuls ou de l'ambassade, un appui officiel. Un gouverneur de province qui a le malheur de déplaire à ces messieurs en remplissant ses devoirs est perdu pour jamais. Les ministres, qui composent le gouvernement, ne sont pas mieux traités. Ce n'est plus le souverain qui fait et défait ses ministres. Quand il s'agit de remplir une place vide dans le cabinet, c'est une négociation aussi difficile que celles de Vienne qu'il faut entreprendre, et si vous osez ne pas respecter l'exclusion dont lord Stratford frappe la majeure partie des serviteurs du pays, vous êtes un homme corrompu et vénal. Nos relations extérieures éprouvent les mêmes entraves. Il suffit qu'un des représentants des autres puissances dise noir pour que lord Stratford dise blanc. Enfin que vous dirais-je, mon cher ami? affaires extérieures, administration intérieure, patriarcat, tout est assujetti au contrôle de cet homme. Ses exigences, de plus en plus croissantes, frappent les fondements de cette indépendance pour laquelle l'Angleterre a entrepris une guerre gigantesque. Et pour comble de malheur, tout le monde s'irrite contre le cabinet ottoman en nous voyant tolérer cette attitude. On croit que notre tolérance provient de quelque intérêt personnel, tandis qu'elle n'est que le résultat de notre désir de ne rien faire de désagréable au gouvernement de la Reine. Les choses en sont venues cependant à un point que nous serions effectivement coupables envers notre pays, notre souverain, notre nation, si nous ne cherchions d'en sortir le plus tôt possible.

Je sais que l'ambassadeur cherche à justifier son incroyable conduite en alléguant que^ sans son intervention, aucune réforme ne s'opérerait en Turquie; que les sujets du sultan gé-

miraient toujours sous le joug de la tyrannie musulmane, etc. — Je répondrai à cela, et ceux qui connaissent le pays ne manqueront pas de confirmer mon assertion, qu'il est d'une impossibilité absolue que la Turquie puisse faire des progrès en présence d'un élément qui la dégrade continuellement. Les alliés de la Turquie posent pour condition de la paix avec la Russie la clause de laisser à l'initiative du sultan le développement de l'état social de ses sujets, tandis que lord Stratford suit le chemin le plus opposé. On fait tout au monde pour faire croire aux populations que tout ce qui se fait, tout leur bien-être présent et futur n'est que l'œuvre particulière de mylord, et arraché de vive force à l'intolérance et au fanatisme des Turcs. Je vous demande à présent si un gouvernement qui se trouve réduit à lutter continuellement contre de pareils obstacles peut faire quelque chose de bon, et s'il peut conserver une position indépendante et digne aux yeux des étrangers aussi bien que vis-à-vis de ses sujets. Entouré de gens intéressés ou ignorants, lord Stratford ne voit en Turquie et chez les Turcs que fanatisme, corruption, incurie et incapacité. Je n'ai pas la prétention de dire que mon pays est un modèle de bien-être, que son administration ne laisse rien à désirer ; au contraire, je suis toujours d'avis qu'il y a encore beaucoup à faire; mais ce que je ne puis pas admettre, c'est la mauvaise opinion que lord Stratford professe à l'égard de cette nation, ce sont les moyens destructifs qu'il voudrait nous faire adopter pour la régénération de l'empire ottoman.

Notez bien que nous ne contestons point à l'Angleterre, qui a tant de titres à notre reconnaissance, le droit d'éclairer la Porte de ses conseils amicaux; nous les croyons même utiles et salutaires; ce dont nous nous plaignons, c'est l'abus criant qu'on en fait ici^ c'est qu'on use de ce droit au profit des haines et des passions personnelles, et au détriment de l'indépendance et de la dignité du pays, et c'est ce qui fait dire enfin aux adversaires de l'alliance anglaise que Menschikoff n'aurait pas été plus exigent s'il avait même obtenu tout ce qu'il avait demandé.

Vous comprendrez que le sujet que je traite ici est on ne

peut plus délicat. Si celui qui en est l'objet en apprend quelque chose, c'en est fait.

Vous garderez donc ces détails pour vous, et vous tâcherez d'arriver au but en saisissant les occasions favorables pour glisser des insinuations compatibles avec les circonstances.

Je 'finis en vous priant de ne pas considérer cette lettre, toute particulière, comme une mission. Elle n'est que l'exposé de la situation actuelle destiné pour vous et seulement pour vous.

Signé : âali.

Âali-Pacha ouvrait son cœur à M. Musurus et lui en révélait toutes les amertumes : la constante ingérence de lord Stratford dans les questions de tout ordre, les humiliations dont il abreuvait les ministres ottomans, la déconsidération qui en rejaillissait sur tous les membres du cabinet, son ardeur à entraver la légitime action des représentants des autres puissances, son impérieuse exigence enfin de tout dominer, hommes et choses. Ce tableau tracé par le ministre des affaires étrangères du sultan excède certainement mes propres appréciations : je n'ai donc rien à en retrancher.

A la date de la lettre d'Aali-Pacha, j'avais encore pourtant la satisfaction, contre toute attente, d'entretenir avec l'ambassadeur d'Angleterre des relations que rien ne semblait avoir troublées, quoi qu'il en ait écrit à son gouvernement. Il avait surgi, entre les deux ambassades, des compétitions, mais aucun démêlé public ou seulement apparent. Obligés de seconder les chefs des services administratifs de nos armées, de les aidera

se pourvoir de locaux et de terrains, nous en avions souvent, Tun et Tautre, sollicité simultanément la cession de la Porte. J'étais entouré d'un personnel jeune, actif, intelligent, à Taide duquel j'ai souvent réussi à obtenir des avantages que l'ambassade d'Angleterre revendiquait de son côté. Si Rechid-Pacha obéissait trop aveuglément aux injonctions du représentant du cabinet de Londres, nous trouvions, de notre côté, auprès du ministre de la guerre, le seraskier Riza-Pacba, un appui qui nous faisait rarement défaut; ses attributions spéciales lui permettaient de nous accorder des faveurs qui nous étaient précieuses. C'est sans doute à cette occasion que lord Stratford a prétendu que je faisais tout de mon côté pour aigrir les relations entre les deux ambas' sades. Quoi qu'il en soit, il devint, à dater de ce moment, violemmenthostileàRiza-Pacha,etillelui témoigna sans détours dans la conférence que j'ai rappelée plus haut, lui reprochant de ne pourvoir que très insuffisamment les armées du sultan en Asie et en Europe. Il tenta plusieurs fois de provoquer sa destitution, de concert avec Rechid-Pacha. Mais le commandant de notre armée, le général Ganrobert d'abord, le général Pélissier ensuite, m'ayant, plusieurs fois, adressé des communications dans lesquelles ils rendaient pleine justice au concours que leur prêtait le seraskier, j'avais soin de les faire placer directement sous les yeux du sultan, qui ne pouvait y répondre en révoquant son ministre de la guerre.

Je ne pouvais cependant négliger les soins que je

devais à notre armée, et mes rapports avec lord Stratford commençaient à s'altérer visiblement quand il soumit à la Porte, sans m'en instruire, un projet de convention, par laquelle la Turquie devait mettre à la disposition de l'Angleterre un corps de vingt mille hommes que le gouvernement de la Reine prendrait à sa solde, dont il aurait la libre disposition, et qui serait instruit et commandé par des officiers anglais. Je m'abstins de toute représentation, et l'arrangement fut rapidement conclu. Mais je dus faire mes réserves pour le cas où mon gouvernement jugerait convenable d'acquérir le même avantage. Je fns placé dans l'obligation de les accentuer, sur l'invitation de notre général en cbef, quand l'ambassadeur d'Angleterre émit la prétention de distraire, pour la formation de ce nouveau contingent, une partie du corps d'armée turc qui combattait en Grimée sous les ordres d'Omer-Pacha. La Porte en effet, dont toutes les troupes étaient réunies soit en Asie, soit devant Sébastopol, rencontrait les plus grandes difficultés pour remplir les engagements qui lui avaient été imposés, à moins d'affaiblir ses armées en campagne. Omer-Pacba lui-même protesta contre la dernière prétention de lord Stratford, qui se trouva ainsi dans l'impossibilité de doter l'Angleterre de nouvelles forces qu'il avait cru pouvoir, en quelque sorte, improviser grâce à l'autorité qu'il exerçait sur la plupart des ministres ottomans et particulièrement sur le chef du cabinet. Son orgueil en fiit offensé, et il ne déguisa pas son mécontentement, surtout au ministre de la guerre.

UN AMBASSADEUR ANGLAIS EN OlUENT. 279

Les choses en étaient à ce point quand M. deLesseps, dont la mort m'est annoncée au moment où j'écris ces lignes, — et auquel la France rendra certainement l'hommage dû à son génie et à son patriotisme, — arriva à Constantinople pour solliciter l'assentiment du sultan à la concession qu'il avait obtenue du vice -roi d'Egypte. Je le mis en rapport avec le cabinet ottoman, et il eut l'honneur d'être reçu incontinent par le souverain; je le présentai à lord Stratford lui-même, et par-* tout il rencontra ou il crut rencontrer un accueil l'autorisant à penser que sa démarche serait couronnée d'un prochain succès. On sait que les dispositions des gouvernements n'ont pas plus ébranlé sa confiance que les difficultés matérielles ou financières de l'entreprise. Il avait, avec la foi, la persévérance qui a été le puissant élément de son triomphe. Il partit donc pour Alexandrie, l'âme vigoureusement trempée du sentiment qui faisait sa force. Il croyait à la sincérité du langage qu'on lui avait tenu, et se rendaitauprès de Saïd-Pacha pour l'aider à fournir les éclaircissements que, disait-on, on lui demandait. L'œuvre géniale de l'ouverture d'un canal flattait le légitime orgueil du sultan et de la plupart de ses conseillers. Pour moi, nous restions en présence d'un

obstacle qu'il serait malaisé de surmonter. Sans s'opposer ostensiblement à Tacquiescement du Divan, l'ambassadeur d'Angleterre demandait qu'on sursît à toute décision en attendant que son gouvernement, principal intéressé, disait-il, en cette affaire, pût l'examiner et faire connaître son avis. Je pressentis, ou un ajournement indéfini, ou une résolution négative.

La parole de l'Angleterre ne pouvait en effet manquer d'être d'un grand poids en cette question, et la presse de Londres insinuait déjà que le gouvernement de la Reine devait refuser son acquiescement. On s'en alarma à Constantinople, ou plutôt dans l'entourage du grand vizir, prévoyant que son embarras serait grand et irréductible entre des avis contradictoires venant de Paris et de Londres. On songea aussitôt à trouver un moyen propre à se tirer de ce mauvais pas, et on eut recours à un expédient que le lecteur va pouvoir apprécier. Je n'ai jamais su si Rechid-Pacha en a pris l'initiative ou s'il lui a été suggéré ; ce qui est certain, c'est qu'il y prêta la main avec un coupable empressement.

Rechid-Pacha cependant était doué de certaines qualités de l'homme d'État; il avait l'esprit large et la résolution prompte. De tous les conseillers du sultan, il fut le premier à reconnaître que le moment était venu de tirer la Turquie de ses langes, de passer le niveau sur les races jusque-là superposées de l'empire ottoman, seul moyen désormais de le mettre en posture de prendre rang dans le concert européen et de le relever de la déchéance où il tombait chaque jour davantage. Il eut

le courage de professer hautement et de soutenir cette opinion nouvelle et inattendue dès son arrivée au pouvoir. Il groupa autour de lui des hommes jeunes et éclairés comme Aali et Fuad-Pacha, qui, avec beaucoup d'autres, partagèrentet défendirent sesvues, envisagées, au contraire, comme des hérésies par la plupart des vieux serviteurs du sultan et par la classe improprement appelée des lettrés. Sans craindre Topposition qu'il soulevait, fort redoutable en ce moment, il sut les présenter au sultan Mahmoud sous une forme etdans des conditions qui lui valurent son adhésion etses encouragements. Rien cependant, ni dans l'éducation, ni dans le passé de ce souverain, ne Tavait préparé à des résolutions que, suivant le plus grand nombre, répudiaient également la religion et toutes les traditions nationales. Pour triompher de ces obstacles, il avait fallu à Rechid-Pacha une grande puissance de persuasion et une robuste volonté. Il avait fait ses premiers pas dans la voie des réformes en 1840. Il siégeait alors, pour la première fois, dans le cabinet turc en qualité de ministre des affaires étrangères. L'Angleterre ayant pris enjnain la politique qui fut, à cette époque, inaugurée contre Méhémet-Ali, c'est sur l'Angleterre qu'il s'appuya, et il entra, avec l'ambassade de la Reine, dans des relations devenues, à la longue, tellement étroites qu'il dut leur sacrifier sa liberté d'action et son indépendance.

Plus que chez tout autre, l'homme d'État, chez Rechid-Pacha, était doublé de l'homme privé. Il en avait les faiblesses et les passions. Il était incessamment

aux prises avec des rivalités qui pouvaient balancer son influence, et il leur opposait une fermeté d'autant plus énergique qu'il sentait lui-même qu'il avait à racheter soit auprès du sultan, soit auprès de l'opinion publique, la situation regrettable que lui infligeaient ses rapports avec l'ambassade anglaise, situation qui, si elle faisait sa force, le rendait vulnérable, et qu'on lui reprochait de toutes parts. Ce mélange de soumission et d'autorité nuisait à sa considération et troublait cet esprit pourtant fort sagace. Il se défendait au besoin en provoquant des mesures de rigueur, convaincu que l'appui de lord Stratford le mettait à l'abri des menées de ses adversaires. II avait, pour le poste de grand vizir, un compétiteur redoutable, Méhémet-Aaii-Pacha, beau-frère du sultan, qui avait déjà exercé ces hautes fonctions. À la suite d'un entretien que Rechid-Pacha eut avec le sultan, Méhémet-Aali fut mandé au palais, dans la nuit, embarqué sur un bateau à vapeur et exilé en Asie. Le sultan regretta bientôt cet acte de sévérité ou plutôt de faiblesse; il rappela son beau-frère et garda de cet incident un pénible souvenir.

Rechid-Pacha ne se inontrait ni moins exigeant, ni moins absolu dans ses relations privées. Voulant pourvoir à l'avenir de ses enfants, il désirait appeler son fils aîné à l'ambassade de Turquie à Paris. Ce poste était alors occupé par Vely-Pacha, fils de l'ancien gouverneur de Candie, Mustapha-Pacha. Ce diplomate avait su mériter la bienveillance de l'Empereur et conquérir de nombreuses sympathies. Je fus chargé d'exprimer le

vœu qu'on lui conservât les fonctions qu'il remplissait à rentière satisfaction de son gouvernement et de celui auprès duquel il était accrédité. Rechid-Pacba n'en tint aucun compte, et, s'imaginant à tort que Mustapha- Pacha n'était pas étranger à ma démarche, il ne déguisa pas, en frappant le fils, le dessein de sévir contre le père. Mustapha-Pacha fut menacé de l'exil. De sommaires observations, dont je pris l'initiative, le couvrirent contre ce péril. Ne parvenant pas à maîtriser son ressentiment, Rechid-Pacha lui fit un procès, à propos d'un terrain d'une futile importance dont il revendiquait la propriété. Il en dessaisit les tribunaux compétents pour le porter devant le grand conseil de justice, constitué pour connaître les questions contentieuses intéressant l'État. Ce conseil dut, à cette occasion et pour une si mince affaire, se réunir à celui du tanzimat, chargé de préparer les réformes sociales et économiques. Ce fiit un spectacle lamentable que celui qui fut donné par cette double convocation pour délibérer sur une question de nue propriété, d'un caractère absolument privé. Rien ne put déterminer le grand vizir à entrer, avec son compétiteur, dans la voie de la conciliation et de l'arbitrage. Je fis auprès de lui des démarches officieuses ; je ne réussis pas à ébranler son obstination.

Ces dispositions intransigeantes me portèrent à penser que Rechid-Pacha ne se montrerait pas plus accommodant dans l'affaire de Suez, et je dus redoubler de vigilance, employer tous mes soins à pénétrer ses véritables

inieniions. Les fonctions de premier drogman de Tambassade étaient alors confiées à M. Schefer, orientaliste du plus grand mérite, aujourd'hui membre de Tlnstitut. Ses aptitudes professionnelles, sa profonde connaissance de toutes les littératures orientales, le charme de sa conversation, lui avaient acquis, à Constantinople, une situation éminente et permis de nouer de précieuses relations. Grâce à ces avantages, et sans qu'il eût à recourir à des moyens dont on ne faisait nul usage à l'ambassade de France, il apprit que Ton avait résolu de déterminer le vice-roi d'Egypte à rapporter lui-même la concession qu'il avait faite à M. de Lesseps, et il parvint à avoir connaissance du stratagème employé pour atteindre ce résultat.

J'ai dit qu'on avait institué ime commission en lui confiant le soin d'étudier la question sous tous ses aspects. Ce n'était là qu'un expédient imaginé pour donner le change à l'ambassade et s'assurer le temps nécessaire pour convertir Saïd-Pacha. Que fit-on en effet? En recommandant la plus absolue discrétion, on chargea Kiamil-Pacha, beau-frère du vice-roi et membre du cabinet ottoman, de lui adresser, à l'insu du sultan, une lettre confidentielle pour le conjurer de revenir sur sa détermination. Le moyen n'était pas digne d'ungou* vernement ayant le sentiment de ses devoirs et de sa responsabilité; mais il eût été excusable si on se fût borné, en exposant à Saïd-Pacha l'embarras dans lequel il avait mis la Porte, à solliciter son concours pour y mettre fin lui-même. Ce n'est pas ainsi qu'on procéda.

A Taide d'un rapprochement comparatif entre les gouvernements d'Angleterre et de France, Kiamil-Pacha, dans sa lettre, s'appliqua à démontrer la supériorité de Tun sur Tautre. Il représentait à son beau-frère que le ressentiment de l'Angleterre était implacable, tandis que celui de la France n'était pas plus durable que la stabilité de ses gouvernements (I). M. Schefer avait tenu entre ses mains la rédaction de Kiamil-Pacba ; elle contenait des corrections de la main du grand vizir. Je ne pou«> vais donc pas douter de l'exactitude des renseignements qu'il me communiquait. Je résolus de m'en expliquer avec Rechid-Pacha, et je me rendis auprès de lui, accompagné du premier drogman de l'ambassade, auquel je confiai le soin de dresser un compte rendu parfaitement exact de l'entretien que j'allais avoir avec le premier ministre du sultan.

Ce document ne peut manquer d'intéresser le lecteur, et je le reproduis textuellement, en omettant la partie concernant le mauvais accueil fait à mes démarches en faveur de Vely-Pacha et de son père.

Le chargé d'affaires : — Il est des situations qui, en se prolongeant, amènent fatalement les plus graves complications. Pour les prévenir, je ne connais qu'un moyen, c'est de s'expliquer nettement en temps opportun, et c'est ce qui me conduit aujourd'hui auprès de Votre Altesse.

(1) « En France, avait-on écrit dans une première rédaction, tout est à la merci de la balle d'un assassin. » Pianori venait d*attenter, si je ne me trompe, aax jours de l'Empereur dans les Champs-Elysées. Cette phrase ne fut pas maintenue dans l'expédition finale.

Le GRAND VIZIR : — Que s'est-il donc passé ?

Le chargé d'affaires : — J 'ai d'abord une question à poser à Votre Altesse. N'ai-je pas constamment employé tous mes soins à écarter les difficultés qui ont pu surgir depuis plus d'un an que j'ai l'honneur de gérer l'ambassade, à préserver de toute atteinte les rapports qu'elle est tenue d'entretenir avec la Porte ?

Le grand VIZIR : — Certainement, je me plais à le reconnaître.

Le chargé d'affaires : — J'ai le regret de ne pouvoir émettre la même opinion sur la conduite de quelques ministres du sultan. J'avais remarqué que, dans plusieurs circonstances, l'ambassade n'avait pas été l'objet de certains égards qui lui étaient dus ; j'ai cru pouvoir en attribuer la cause à des exigences dont on avait peutêtre raison de tenir compte.

Le grand VIZIR : — Mais les affaires qui concernent la France n'ont-elles pas été expédiées par moi selon vos désirs ?

Le chargé d'affaires : — Je reconnais avec empressement que plusieurs réclamations de l'ambassade ont été favorablement accueillies. Il s^est produit cependant plusieurs incidents qui m'autorisaient à penser que la balance n'était pas toujours tenue d'une manière égale. (Ici le chargé d'affaires cite quelques faits qui ne sont pas contestés par Bechid-Pacha.) Je me suis abstenu, dans un esprit de conciliation, de les signaler. J'espérais que le temps et une plus saine appréciation des relations actuelles de la France avec la Turquie modifie-

raient des dispositions qui ne m^avaient pas échappé. Malheureusement il n'en a pas été ainsi. — Ici le chargé d'affaires développe ses observations relatives au démêlé du grand vizir avec Mustapha-Pacha, auxquelles Bechid- Pacha a répondu en s' animant :

Le grand vizir : — Mustapha-Pacha est un menteur ; vous n'écoutez que lui; c'est un homme grossier, un Albanais. Il a insulté le président du conseil; il ne peut pas manquer impunément à la considération due à un fonctionnaire aussi élevé.

Le CHARGÉ d'affaires : — ...Mais il a surgi une autre affaire qui m'impose le devoir de présenter à Votre Altesse les plus sérieuses observations, et je me hâte d'y arriver. Vous vous rappelez que je vous ai dit et répété que le gouvernement de l'Empereur considérait l'ouverture du canal de Suez comme une entreprise utile à la prospérité de la Turquie, non moins utile au monde entier; que cette œuvre avait toutes ses sympathies, mais que je devais m'abstenir de m'en entretenir autrement avec les membres du Divan.

Le grand vizir : — C'est parfaitement exact.

Le chargé d'affaires : — Quand le vice-roi d'Egypte vous a fait parvenir sa demande tendant à obtenir la sanction du sultan, Votre Altesse en a saisi le conseil; il fut décidé que de nouveaux éclaircissements seraient demandés à Saïd-Pacha. Je n'avais aucune objection à faire, je n'en ai fait aucune. Mais en même temps on adressait au vice-roi une lettre confidentielle...

Le grand vkir : — Je l'ignore.

tnn UN AMBASSADEUR ANGLAIS EN ORIENT.

Le chabgé d^ affaires, commuant : — . . .dans laquelle on rengageait vivement à renoncer à un projet auquel Tarnbassadeur d^Angleterre était personnellement opposé; on lui disait que les agents anglais sont toujours appuyés et soutenus par leur gouvernement, tandis que le gouvernement français, au contraire, n'ayant aucune stabilité, était dans Tbabitude de désavouer les siens ; qu'il fallait, à tout prix, éviter d'éveiller la rancune de l'ambassadeur de la Reine, rancune redoutée avec raison par tout le monde à Gonstantinople ; que, s'il voulait jouir paisiblement du gouvernement de l'Egypte, il ne devait pas s'exposer à appeler, devant Alexandrie, les flottes de l'Angleterre; que, s'il persistait dans son dessein, il perdrait les bonnes grâces du sultan. Votre Altesse connaît cette lettre ; elle a été signée par un membre du cabinet, le président du grand conseil : Riamil-Pacha.

Le grand vizir : — Je n'en ai eu connaissance qu'après son envoi. Je ne saurais d'ailleurs être responsable des fautes des autres. Si on veut m'en faire porter la responsabilité, c'est autre chose. La Porte, du reste, s'est trouvée dans une position bien difficile ; la France n'a pas voulu paraître pour ne pas donner de l'ombrage à l'Angleterre; l'Angleterre, de son côté, s'est abstenue pour ménager la France; que pouvions-nous faire? Je ne me rappelle pas bien les termes de la lettre dont vous me parlez, et je ne crois pas que les expressions que vous avez citées soient exactes. Kiamil-Pacha est beau-frère du vice-roi; il lui a écrit comme membre de sa famille; je n'ai rien à y voir.

Le CHARGÉ d'affaires : — Riamil-Pacha est, avant tout, pour moi, un ministre ottoman, membre d'un gou* vernement lié à la France par les liens de la reconnaissance. Peu importent les termes de la lettre; le sens est bien celui que je lui attribue; Votre Altesse ne le conteste pas, Votre Altesse nie toute participation à la ré^^ daction de la lettre ; je pourrais présumer le contraire ; les explications que vous venez de me donner m'y auto-» risent; on n'en pense pas autrement en Egypte. J'acceptô néanmoins la version de Votre Altesse. Qu'a faitKiamil- Pacba? Il s'est livré à des appréciations de la plus haute inconvenance sur la situation, les habitudes du gouver* liement de l'Empereur ; il a abaissé la Porte à un rôle que je ne veux pas qualifier; il a osé faire intervenir le sultan et parler, en quelque sorte, en son nom. Quel était le premier et l'unique devoir du grand vizir quand il a eu connaissance d'un pareil oubli de toutes les convenances commis par un de ses collègues ? Il devait le signalera son souverain. Sa Majesté, j'ensuis convaincu, aurait pris immédiatement une mesure qui aurait attesté sa désapprçbation et son mécontentement. Ce devoir, le grand vizir ne l'a pas rempli ; il a toléré, au contraire, qu'un membre du cabinet pût impunément penser, dire et faire croire que le gouvernement de l'Empereur ne possède pas, au même degré que les autres alliés de la Porte, le sentiment de sa dignité, dans un moment où la France lutte avec le plus noble désintéressement pour le salut de la Turquie.

Le grand vizir : — Je vois que je suis un obstacle

SfO UN AMBASSADEUR A7CGLAIS E5 ORIENT.

aux bons rapports de mon pays avec la France ; je me retirerai.

Le chargé d'affaires : — Votre AJtesse m*a exprimé ce désir à plusieurs reprises et dans des circonstances bien graves ; je Tai toujours combattu ; vous ne pouvez Tavoir oublié. A mon sens, vous étiez Tbomme de la situation, et nul autre ne me semblait pouvoir justi6er avec un égal succès la confiance du sultan, comme celle des alliés de la Turquie. J'avoue que des dispositions, que j'avais mises en doute jusqu'à présent, ont modifié mon sentiment personnel... Je ne suis pas seul à penser ainsi; ceux de vos amis qui vivent, pour ainsi dire, de votre propre vie, redoutent la solidarité de certains actes et saisissent toutes les occasions qui se présentent pour s'éloigner de Constantinople et aller remplir de nouvelles fonctions dans les provinces ; ils se séparent de Votre Altesse. Je croyais qu'ils s'exagéraient le danger de certaines situations ; je suis obligé de reconnaître aujourd'hui qu'ils ont raison et que j'avais tort.

Le grand vkir : — S'ils veulent partir, qu'ils s'en aillent.

Le chargé d'affaires : — En faisant part à Votre Altesse des renseignements qui sont venus jusqu'à moi et des observations que je ne pouvais m'empècher de vous soumettre, je n'ai d'ailleurs d'autre objet, pour le moment, que de définir, d'une manière exacte et avec cette même franchise dont je vous ai donné des preuves réitérées, une situation que je n'ai pas faite et que je déplore. J'ai appris ce qu'on peut penser, à la Porte,

des égards qu'on doit à la France, sans que Votre Altesse ait jugé utile ou convenable de désavouer celui de ses collègues qui s'est permis de parler, en quelque sorte, au nom du cabinet tout entier. Dans ces circonstances, mon premier soin, mon premier devoir devait être de dire à Votre Altesse que j'étais parfaitement renseigné, et c'est ce que j'ai voulu faire aujourd'hui.

Le grand vizir : — Je suis désolé de tout ce que vous me dites. J'aviserai.

On remarquera que Rechid-Pacha a affirmé tout d'abord qu'il ignorait l'existence de la lettre de Kiamil- Pacha. Convaincu, sans doute, que je ne possédais que de vagues informations, il a pensé certainement que la dénégation pure et simple suffirait à détourner l'orage auquel il se sentait exposé. En lui rappelant les près* santés instances adressées à Saïd-Pacha et les commentaires à l'aide desquels on entendait les justifier, je lui démontrai que j'étais plus complètement renseigné qu'il ne le supposait. Dès ce moment il changea de système; il discuta les termes de la lettre incriminée pour en atténuer la portée. C'était avouer, contre sa première affirmation, qu'il n'y était pas resté étranger, et que sa responsabilité n'était pas moins engagée que celle de l'auteur. Ses réponses devinrent brèves et son langage contradictoire, après avoir été hautain et absolu, pendant que je l'entretenais du mauvais vouloir que, contre mon gré et mes avis, il avait témoigné à Vely-Pacha et à son père.

t9% UN AMBASSADEUR ANGLAIS EN ORIENT.

Ce que le compte rendu de M. Schefer ne dit pas et qu'il ne pouvait reproduire, c'est l'agitation du grand vizir qui nous était révélée par son attitude inquiète et troublée. Son émotion, fort vive déjà quand je lui signalai, sans détours, la coupable inconveiiance dont mon gouvernement était l'objet, devint de l'anxiété quand je lui demandai si le premier ministre du sultan en cette occasion avait rempli le devoir que lui imposait sa charge. On a lu son dernier mot : . u Je suis désolé de tout ce que vous venez de me dire. » Sa désolation se trahissait en effet par l'angoisse qui l'oppressait plus encore que par son langage. Je le quittai, le laissant dans un état de véritable prostration.

« J'aviserai » , avait-il ajouté. Dans quel mode et pour quel objet? Je dus me le demander. Redoutant une nouvelle perfidie, je pris le parti d'aviser de mon càté. Il m'importait que la religion du sultan ne fût ni surprise ni égarée. Je chargeai M. Schefer de présenter dès le lendemain au grand vizir le procès-verbal de notre entretien, en lui déclarant qu'il y serait fait tous les amendements, toutes les additions que lui suggérerait sa mémoire, afin qu'il fût fidèlement conforme pour lui comme pour moi. Après en avoir pris connaissance : « Je n'ai, lui répondit-il, rien à y ajouter, rien non plus à y retrancher. » M. Schefer reproduisit textuellement, à la suite de son compte rendu, la question qu'il avait faite et la déclaration qu'il avait reçue. En regard du texte français, ainsi complété, je fis ajouter la traduction en turc, et je me hâtai de faire parvenir le docu-

ment au sultan. Je rendis compte de l'incident à Paris et j'attendis.

Quelques jours après, j'écrivais à M. Thouvenel : «Ne pouvant plus dissimuler ses torts, Rechid-Pacha a communiqué hier à ses principaux collègues la lettre qui a été écrite au vice-roi d'Egypte, avouant lui-même que la faute était immense et peut-être irréparable. Ceux-ci ne lui ont caché ni leur surprise, ni leurs regrets, ni leur mécontentement. La destitution de Kiamil-Pacha a été jugée indispensable et urgente. On s^estimerait heureux si je voulais m'en contenter. On m'a fait inter* roger; j'ai répondu que, n'ayant pu m'abstenir de saisir de cette affaire le gouvernement de l'Empereur, je devais attendre ses ordres. Bechid-Pacha est évidemment incorrigible à notre égard. Les bons procédés n'ont pas modi&é ses dispositions. J'ai été, pendant un an, modéré f conciliant, plein de déférence et de longanimité ; je l'ai attendu; il s'est livré; nous le tenons. Si on le veut à Paris, il sera obligé de donner sa démission... n Par le courrier suivant, je mandais encore : « Savfet-Effendi, chargé par intérim du ministère des affaires étrangères, sort de chez moi. Sa visite, qui s'est prolongée pendant deux heures, m'oblige de vous écrire à la course. Il m'a été évidemment envoyé par Rechid-Pacha. Sans rien formuler, il m'a longuement entretenu du désir de tout le monde de réparer ce qu'il a appelé un malentendu, des coïncidences fâcheuses que le grand vizir regrette, disait-il, plus que personne. Il m'a donné à entendre qu'il me serait donné toute satisfaction...

J'ai répondu que je n'avais rien à demander, rien à désirer, rien à faire. Je ne retire pas un mot de ce que je vous ai écrit dans ma dernière lettre. Avec Rechid-Pacha nous aurons éternellement ici la position qu^l a contribué à nous faire. Je le répète, tous les torts sont de son côté, et toutes les marques de bienveillance ou d'intérêt que nous lui avons données n'ont eu d'autre résultat que celui de nous diminuer dans son esprit. Puisqu'il le faut, frappons; l'occasion est excellente; personne ne peut le trouver mauvais, ni nous faire la moindre observation. »

Avant de recevoir les instructions que j'avais sollicitées, Rechid-Pacha avait cessé d'être grand vizir. Le sultan, de son propre mouvement^ l'avait révoqué, ainsi que Riamil- Pacha, et lui avait donné pour successeur Aali-Pacha, en ce moment aux conférences de Vienne. Les travaux du canal furent plus tard entrepris sans qu'on ait eu à s'enquérir davantage de la sanction de la Porte. On considéra que la chute des ministres disgraciés pouvait en tenir lieu.

Mais, se dcmandera-t-on, quelle fut, en cette occasion, l'attitude de l'ambassadeur d'Angleterre, et comment accueillit-il l'éloignement de Rechid-Pacha? J'ai toujours ignoré les avis qu'il a pu lui donner soit avant, soit après cette étrange aventure. Il a dii certainement lui reprocher d'avoir manqué d'habileté et de discrétion. Il était trop avisé pour aller plus loin et s'engager personnellement dans une affaire compromettante ou perdue. Dans tous les cas, je n'ai eu connaissance d'aucune

démarche faite au palais pour conjurer une disgrâce qu'il jugeait peut-être lui-même inévitable. Par une étrange coïncidence, la veille du jour où la décision du sultan fut notifiée à la Porte, lord Stratford était parti pour la Crimée, et à son retour il demeura convaincu qu'on avait abusé de son absence pour précipiter Rechid- Pacha du pouvoir. Cet événement le touchait dans son prestige et dans ses moyens d'action. Il perdait en effet le principal instrument de son influence, qu'il avait toujours défendu énergiquement contre toute agression. Mes relations avec lui, devenues très rares, se maintenaient cependant sur un pied convenable, quand, peu de semaines après, il trouva l'occasion de me faire sentir son irritation. Nous fûmes tous deux convoqués chez le nouveau grand vizir, qui était assisté du ministre des affaires étrangères, pour la signature d'un traité relatif à un emprunt que la Porte devait conclure et auquel la France et l'Angleterre accordaient leur garantie. Selon son habitude, il arriva tardivement. Il affecta d'échanger de chaleureuses poignées de main avec les ministres turcs, et, se tournant ensuite vers moi, il se borna à me dire : « Monsieur le chargé d'affaires, j'ai l'honneur de vous saluer. » Cette marque de froide politesse était significative. Je ne crus pas devoir la relever, bien qu'il la renouvelât à son départ. J'eus bientôt le moyen de lui faire comprendre que je n'y étais pas resté insensible. Nous dûmes nous réunir de nouveau pour échanger les ratifications du traité. Le grand vizir nous offrit, voulant faire acte de courtoisie,

de remplir cette formalité à Tune des deux ambassades. Dans je ne sais quelle intention, lord Stratford me proposa, par correspondance, de nous assembler au palais de France. Sur mon insistance, on décida de se rencontrer au palais d'Angleterre. Cette fois, je m'arrangeai de façon à arriver le dernier, à mon tour. Lui empruntant son expédient, je lui rendis son compliment sans rien y changer, et je tendis les deux mains aux ministres du sultan. J'avais ainsi rétabli l'équilibre dans les procédés en présence des mêmes témoins.

Je n'eus plus à me rencontrer avec le noble lord. A la suite d'un dissentiment avec M. Drouyn de Lhuys, M. Thouvenel avait donné sa démission de directeur des affaires politiques, et rien n'avait pu le faire revenir sur sa détermination. Ne voulant pas se priver de ses services, l'Empereur décida qu'il serait pourvu d'une ambassade. Celle de Constantinople, étant vacante, lui fut offerte, et il l'accepta. Il vint l'occuper au mois de juillet, et je pris congé de lord Stratford en déposant une carte à l'ambassade d'Angleterre avec le traditionnel P. P. C, pour aller à Paris recueillir la succession du nouvel ambassadeur.

En arrêtant ici ces récits qui n'ont désormais qu'un intérêt bien lointain et fort effacé, je voudrais en dégager la moralité au point de vue de notre représentation diplomatique. Quoi qu'on en ait dit, la diplomatie n'est pas une science, comme la politique; c'est un art. La politique a ses initiateurs ; elle a ses doctrines ; elle poursuit un but : le meilleur gouvernement des peuples. Elle s'avance dans une voie tracée par des esprits éminents; chacun de ses progrès marque une étape nouvelle. La dipIomatie,.au contraire, ne vise que des faits contemporains , les intérêts particuliers à chaque nation; ses succès dépendent de l'habileté de ses représentants. L'œuvre vaut ce que vaut l'ouvrier, et souvent elle n'est pas plus durable. Elle a des modèles, des exemples; elle n'a pas d'institutions propres. Dans les circonstances solennelles, elle est à la merci des faits de guerre; elle succombe ou triomphe avec les armées. Aussi exige-t-on, à juste titre, de ceux qu'elle emploie des aptitudes personnelles, une préparation qui les rende propres à acquérir solidement la connaissance des hommes et des choses. Il est des esprits privilégiés que la nature a doués de qualités spéciales, et qui laissent après eux la trace de leur passage ; la plu-

part les obtiennent par l'expérience, par Tobservation, par une longue résidence. Une erreur funeste de notre ministère des affaires étrangères , et qui remonte bien loin, c'est de penser que tous les agents conviennent à tous les postes, et de les déplacer constamment. Qui de nous n'a vu tel diplomate ou tel consul transféré, pour des raisons de simple convenance, souvent personnelles, du nord au sud, d'Europe en Amérique, pour recommencer, sur nouveaux frais, son travail d'observation et d'étude? C'est là une coutume qu'il est urgent d'abandonner. J'ai résidé quinze ans dans le Levant, et la première notion bien exacte que j'en ai conçue, c'est que je l'ignorais absolument. Ce ne fut qu'à la longue que j'appris à démêler les intérêts de race et de religion qui séparaient si profondément les populations au milieu desquelles je vivais. Il serait puéril de prétendre qu'un agent doit débuter et vieillir dans le même poste. Un pareil système serait incompatible avec le cours naturel des choses; les déplacements s'imposent, mais il convient de les limiter aux besoins réels et aux circonstances impérieuses.

Lord Stratford de Redcliffe devait, pour une bonne part, son immense influence au long séjour qu'il avait fait en Orient , qui lui permettait de maîtriser les hommes à Gonstantinople , au besoin de méconnaître les ordres qui lui venaient de Londres. Il avait acquis lentement une parfaite connaissance du théâtre où il évoluait. Il savait les bonnes avenues qui conduisaient au palais, celles qu'il fallait prendre pour triompher, à

la Porte, des résistances qu'il était exposé à y rencontrer. Il avait vu à Tœuvre tous les conseillers du sultan, les vieux et les jeunes ; il avait pu apprécier leur valeur respective, leur caractère, leurs faiblesses. L'expérience lui avait ainsi donné une notable supériorité sur ses propres collègues qui défilaient devant lui en se succédant, pendant qu'il était immuable, comme un roc, devant tous ces passants. Comment son gouvernement pouvait-il manquer d'être exactement renseigné par un représentant si bien informé lui-même? Comment les ministres et les minisirables à Constantinople n'auraientils pas compté avec un diplomate qu'ils retrouvaient toujours à son poste (1)? Comment lui-même aurait-il pu s'empêcher de concevoir une haute idée de sa position personnelle et de son autorité? J'insiste parce que l'exemple est précieux et qu'il convient de l'observer quand on envisage les conditions dans lesquelles il importe de conduire et de distribuer un personnel diplomatique.

Reste la question de recrutement, après celle de la résidence. Pas plus que dans aucun autre service, on ne saurait évidemment admettre tout venant dans la di-

(i) Pendant les quatre années que j'ai passées à Constantinople, j*ai servi sous trois chefs et j'ai géré moi-même l'ambassade durant quinze mois. Fendant presque toute la durée de l'empire, l'Angleterre a été représentée à Paris par lord Cowley, qui, ayant pris sa retraite peu avant 1870, fut remplacé par lord Lyons, lequel a occupé le poste de Paris pendant dix-huit ans. Combien de titulaires a vus défiler notre ambassade à Londres pendant cette période qui a été remplie par deux ambassadeurs anglais à Paris ? En ne consultant que ma mémoire, j'en compte quatorze.

plomatie sans en exiger certaines garanties. Mais, d*autre part, nul ne peut être désigné pour résider auprès d'un ambassadeur s'il n'est, matériellement, en situation d'y occuper un rang digne de ses fonctions. Or, le partage de la fortune familiale se renouvelant à chaque génération en France, les mieux munis ne sont pas tous en mesure de s'imposer les sacrifices que comportent le séjour dans une capitale et le milieu où se réunissent les diplomates. J'ai vécu dans un temps où l'on n'exigeait des jeunes candidats aucune preuve de capacité personnelle. C'était un grave inconvénient et même un danger; on voyait, en effet, affluer, aux affaires étrangères, les déshérités intellectuels qui n'avaient même pas osé frapper aux portes des écoles de l'État. On a voulu y remédier, et on a élaboré des programmes, institué des concours qui rendent l'accès du ministère d'une difficulté extrême. Qu'est-il arrivé? qu'une jeunesse laborieuse et instruite, le plus souvent sans fortune, a fatalement encombré les premieps rangs de la carrière; seulement, quand on a voulu employer cette jeunesse à l'étranger, on s'est heurté à l'insuffisance'de la rémunération qu'on pouvait lui attribuer. On a élevé le traitement des grades inférieurs ; mais cet expédient n'a pu être porté au niveau des nécessités auxquelles il fallait pourvoir. On est sorti d'un excès pour tomber dans l'excès contraire, de l'admission sans nulle entrave à l'admission accessible seulement à quelques rares esprits privilégiés par la nature.

En présence de ces mécomptes, les esprits compé-*

tents en sont venus à penser unanimement, je crois, qu'on ne saurait assurément se dispenser d'imposer aux candidats de sérieuses épreuves ou d'exiger qu'ils soient munis d'attestations universitaires comme le diplôme de licencié et même celui de docteur en droit, ou d'autres documents, comme le diplôme délivré, après examens, par l'école des sciences politiques, institution précieuse qui a comblé une lacune béante dans notre enseignement supérieur , devenue , à juste titre , la pépinière des candidats sérieux à toutes les carrières administratives. Ces garanties, avec la connaissance de langues étrangères, ont paru suffisantes, et, pour ma part, je me persuade qu'elles peuvent suppléer, dans une juste mesure, à la vaste érudition sur des matières très variées exigée par les programmes imposés, depuis quelques années, aux aspirants diplomatiques. Cette érudition n'est certes pas une superfétation ; mais estelle indispensable? et, en diplomatie, certaines qualités morales et intellectuelles, le tact, le jugement, la circonspection, le sens de la pénétration, celui de la pré*voyance, les résolutions fermes ou prudentes selon les circonstances, n'ont-elles pas leur prix, et ne rendentelles pas les agents aptes à s'acquitter de leurs devoirs aussi bien que des connaissances étendues en toute chose? Gomment concilier ces diverses nécessités? En laissant, croyons-nous, au ministre des affaires étrangères une plus large latitude que celle qui lui est réser- •vée chez nous, soit pour le recrutement de son personnel, soit pour l'emploi qu'il doit en faire. C'est ce qui

est pratiqué généralement à l'étranger. La solution est là; elle n'est pas dans les programmes surchargés, ni dans les concours. A mon humble avis, Texpérience est faite à cet égard.

Le vice de notre organisation diplomatique ne date ni de Tempire ni de la république; il remonte à une époque plus éloignée, et je suis loin de penser que nos représentants actuels, comme ceux qui les ont précédés, ne sont ou n'étaient pas à la hauteur de leur tâche ; le mal dont nous souffrons ne leur est nullement imputable; il tient à des causes générales qui ne peuvent être corrigées que par une direction intelligente, ferme et persévérante. Cette direction doit rester entre les mains du ministre; lui seul peut et doit conduire son personnel, le dresser, le rendre propre aux services qu*il en attend, soit en choisissant, dans les rangs de la jeunesse offrant des gages sérieux, de bonnes recrues, soit en éliminant les agents devenus des inutilités, en mettant en outre chacun à sa place selon ses aptitudes .et en l'y maintenant aussi longtemps que l'intérêt du service lui paraîtra l'exiger. Si ces saines traditions étaient bien établies, si elles étaient la règle de la maison, les fréquentes mutations de ministres n'auraient pas tous les inconvénients qu'on peut en redouter. Ce qui y met obstacle, depuis longues années, ce SQut des exigences qui s'imposent impérieusement. Ces exigences ne tiennent compte ni du bien de l'État, ni des droits acquis , ni de la responsabilité ministérielle. Comment réagir contre elles ? Je sortirais de mon cadre

en abordant cette question; je n'y suis d'ailleurs préparé ni par mes études, ni par la nature des fonctions quej*ai exercées, et j'en laisse le soin à de plus compétents que moi.

i*' mars 1895.

LE

Les hommes d'État appelés à laisser derrière eux une trace lumineuse surgissent-ils des événements, oUi bien les provoquent-ils par la puissance de leur génie? Ces deux conjectures sont, nous semble-t-il, également admissibles. Supprimez les égarements de la révolution française, supposez qu'elle se fût renfermée dans les limites de son premier programme, des cahiers remis aux députés envoyés aux États généraux, et Napoléon vraisemblablement ne se serait pas incarné dans Bona-' parte; iln'e&t pas été le grand empereur. Ses immenses et prodigieuses facultés se seraient déployées sur un autre terrain et l'auraient certainement porté au plus haut rang; mais il aurait servi le trône sans l'occuper. A la place du grand Frédéric mettez un prince de sa race moins doué, moins ambitieux, et la Prusse n'eût pas conquis le rang de grande puissance auquel elle s'est

élevée 80us son règne ; la Silésie ferait encore partie de l'empire des Habsbourg. A tout considérer, il est donc vrai de dire que les événements et les hommes qui en assument la direction se développent et grandissent simultanément. Si Thomme est à la hauteur de sa tâche, les événements sous sa main se dégagent et le poussent à des sommets exclusivement accessibles aux prédestinés, venus pour accomplir de grandes choses. Ces triomphateurs sont alors acclamés par leurs contemporains, troublés et éblouis par le succès. Mais le temps efface ou atténue le côté merveilleux des choses, et les générations suivantes, à la distance où elles sont placées, peuvent en porter un jugement plus indépendant, plus pondéré; c'est, dès lors, la postérité écrivant, sans passion, l'histoire des temps passés. Il est acquis en effet que tes témoins des perturbations politiques ou sociales en sont les appréciateurs les moins compétents, et que la vérité n'apparatt dans tout son éclat qu'à leurs descendants. Il n*est pas moins utile, au lendemain des grandes crises, de recueillir les impressions qui ont frappé les esprits et d'en déterminer le caractère dans.la mesure des informations que Ton possède. Une pareille étude offre un intérêt particulier si l'on peut procéder par voie de comparaison. Or, dans le cours de la seconde moitié de ce siècle, deux hommes, l'un au nord, l'autre au midi de l'Europe, ont entrepris, chacun de son côté, une œuvre immense qu'ils ont conduite à bonne fin, œuvre qui a fondé, sur de nouvelles bases, l'équilibre général et sensiblement modifié la situation respective

et les rapports des grandes puissances^ œuvre qui est loin d'offrir au monde les gages de sécurité et de paix qui lui étaient garantis par Tétat de choses qu'elle a renversé. A l'aide de quels moyens ces deux hommes y sont-ils parvenus ? Gomment ont-ils franchi des obstacles jugés insurmontables avant eux? C'est ce que les futurs historiens, mieux documentés, raconteront avec une impartialité qu'on ne saurait observer aujourd'hui. Il est cependant un point de vue que l'on peut envisager dès à présent et qui nous attire, c'est le rapprochement, le parallélisme, pour ainsi dire, des efforts et des expédients que M. de Bismarck et le comte de Cavour ont déployés pour atteindre le but que leur patriotisme et leur ambition s'étaient assigné. Ils ont eu, tous deux, la même pensée. L'ont-ils réalisée en prenant les mêmes voies, en usant des mêmes moyens? La question nous séduit, et nous voudrions en dire notre sentiment. Pour aborder ce travail, dont nous ne nous dissimulons pas cependant les difficultés, point n*est besoin d'être initié aux arcanes de leur politique secrète ; les notions acquises, les actes publics suffiront à nous guider dans cette recherche, nous aideront à contrôler l'un par l'autre, à mettre en présence ces deux génies d'ordre si différent, l'un foncièrement italien, l'autre exclusivement germanique.

Pour suivre ces deux élus de la fortune dans les sentiers qu^ls ont parcourus et s'initier à leurs pensées intimes, il ne saurait être superflu, il est même indispensable de les rapprocher Tun de Tautre, dès leur jeunesse, afin d'en bien connaître la véritable physionomie . Chez les plus humbles comme chez les plus favorisés^ nul ne se soustrait à l'influence de son tempérament soit , au préjudice, soit à l'avantage de ses idées et de son avenir, et le tempérament émerge et se dégage dès le premier âge. Il convient donc, si nous voulons étudier nos deux personnages l'un par l'autre, et simultanément, de rappeler dans quel milieu et dans quelles conditions se sont écoulées leurs premières années.

Tous deux sont issus de la classe nobiliaire, classe privilégiée à cette époque soit en Prusse, soit en Piémont. Ils sont nés et ils ont grandi sous un même régime, ce régime absolu que leurs ancêtres avaient servi et dont ils avaient été les bénéficiaires. L'un et l'autre se sont développés dans l'atmosphère politique qui les enveloppait. Mais si M. de Bismarck s'est nourri des doctrines qui avaient été celles de sa famille, Gavour s'y déroba avant d'atteindre sa majorité. C'est ainsi que le futur chancelier de l'empire germanique fit étalage,

avant même d'entrer dans la vie publique, des sentiments qui avaient bercé son enfance. Sur les bancs de rUniversité, dans les 'premiers salons qui lui furent ouverts, il se révéla le fidèle interprète des principes que ses aïeux avaient toujours professés. Ardent, vigoureux, énergique, il mit la puissance de ses muscles au service de ses opinions. II était, pour ses condisciples, un franc et loyal camarade, mais à la condition qu'on n'exigeât pas le sacrifice de ses croyances. Il eut plu« sieurs duels, et, s'il ne s'en est pas toujours tiré heureusement, il n'a jamais fait aucune concession que son intransigeance ne pût avouer.

Les premières impressions de Gavour, ses premières manifestations furent d'une tout autre nature. Il était encore enfant que déjà il se révoltait contre un état de choses qui blessait tous ses instincts. Entré fort jeune, et sans préparation littéraire, à l'école militaire de Turin, il y fit de brillantes études scientifiques. Il fut choisi, parmi les cadets, pour faire partie du corps des pages; cette faveur froissa son âme éprise déjà de liberté. Attaché en cette qualité à la maison du prince de Carignan, depuis le roi Charles-Albert, il se montra réfractaire aux devoirs de sa charge. Il déplut à ce prince et fut rayé du cadre des jeunes favorisés. Il a, depuis, révélé luimême les sentiments qu'il apportait à la cour. A quelqu'un qui lui demandait comment les pages étaient habillés: « Parbleu, répondait-il, comment voulez-vous que nous fussions habillés, si ce n'est comme des laquais que nous étions? J'en rougissais de honte. » Sorti de

3it LE COMTE DE CAVOVR

Técole dans les premiers rangs, il fat incorporé dans le génie ; il aTait seize ans. EnToyé en garnison à Gènes, il %\ montra actif, laborieux, faisant prenre d^aptitndes qui le signalèrent â Tattention de ses diefs. Il sS' tron- ▼ait encore quand éclata la réTolntîon de 1830; il y applaudit sans retenue, ne dissimulant pas des opinions libérales qui s'étaient affermies et développées dans un milieu que de irieilles traditions rendaient accessible aux mourements patriotiques. Dès ce moment, il eut de la liberté, ou plutôt des doctrines qui Font engendrée, une conception large et impérieuse. On envisageait à Turin autrement qu*à Gènes les événements dont Paris avait été le théâtre. Cbarles-Âlbert n'avait rien oublié, et après son avènement au trône, en 1831, Cavour fut envoyé au fort de Bard, qu'on jugeait opportun de mettre en bon état de défense. Cette disgrâce le blessa; six mois après, il donnait sa démission et il rentrait dans ses foyers.

Nos deux premiers ministres s'engageaient ainsi dans des voies opposées. Ni l'un ni l'autre n'en a dévié, et pendant les années qui précédèrent leur entrée au pouvoir, chacun d'entre eux raffermissait, dans l'étude et la méditation, ses propres convictions. Désireux de donner un emploi â son activité, Cavour obtint de son père de prendre la direction d'un de ses domaines, celui de Leri, et d'en assumer personnellement l'exploitation. Il s'y dévoua tout entier, et jusqu'au moment où la politique le ressaisit de nouveau il employa ses puissantes facultés, et non sans succès, à faire fructifier les

ET LE PRINCE DE BISMARCK. 31i

terres dont Tadministration lui avait été confiée. Sa nature de novateur le servit aussi bien que son besoin d'utiliser ses forces et son temps.

Il se fixa à Leri, et sans difficulté , sans redouter aucune besogne, sans se laisser rebuter par les exigences de son nouveau labeur auquel rien ne Tavait préparé, il se constitua, de par sa propre volonté, un cultivateur obstiné et ingénieux. Ne se bornant pas à améliorer les cultures traditionnelles et nationales, il en introduisit de nouvelles, en employant tous les moyens de perfectionnement révélés par la science agricole, en faisant, le premier en Italie, usage de machines qui étaient une nouveauté pour les paysans piémontais, surpris et émerveillés par ces auxiliaires d'un nouveau genre. C'est pendant ces années d'un rude exercice que Gavour fut conquis par les études économiques. Dans son désir toujours impérieux de bien apprendre pour mieux faire, il se mit en rapport avec des savants et des agronomes, et, ne se contentant pas de tirer de la terre tous les fruits qu'elle pouvait donner, il s'enquit, par l'étude et par la discussion, des meilleurs moyens d'en trouver l'emploi le plus avantageux. Il les rechercha avec passion, et il fut ainsi conduit à méditer les lois de l'échange et des transactions entre pays divers. Parvenu au pouvoir, il put, grâce aux notions acquises, remanier tout le système économique de la Sardaigne, |et c'est en maître, aidé par l'observation et l'expérience, qu'il put, au grand profit du pays, s'acquitter de ses nouveaux devoirs.

Bien qu'il se fût dévoué tout entier à sa tache d'agriculteur, Gavour n'en restait pas moins fidèle aux opinions politiques qu'il avait embrassées. Réuni à un groupe d'amis qui les partageaient avec lui, il suivait de loin, dans une correspondance qu'il entretenait avec eux, le développement des idées auxquelles il avait donné son adhésion et sa foi. Dans une lettre du mois de mai 1838 il dresse, en quelque sorte, son programme politique, celui auquel il conforma, autant que les circonstances le lui permirent, sa conduite ultérieure ; il avait alors vingt-trois ans, et il n'est que d'autant plus intéressant de rappeler en quels termes il le résumait. Après avoir fait allusion aux troubles suscités en Europe par la révolution de Juillet : » J'ai été longtemps indécis, dit-il, au milieu de ces mouvements en sens contraire... Après de nombreuses et violentes agitations, j'ai fini par me fixer, comme le pendule, dans le juste milieu,., travaillant au progrès de toutes mes forces, mais décidé à ne pas l'acheter au prix d'un bouleversement général, politique et social. Mon état de juste milieu ne m'empêchera cependant pas de désirer le plus tôt possible l'émancipation de l'Italie des barbares qui l'oppriment, et par suite de prévoir qu'une crise tant soit peu violente est inévitable ; mais cette crise, je la veux avec tous les ménagements que comporte l'état des choses, et je suis en outre ultra-persuadé que les tentatives forcenées des hommes du mouvement ne font que la retarder et la rendre plus chanceuse. » Également éloigné des absolutistes et des révolutionnaires,

le jeune comte de Gavour n'entrevoit pour le bien de r Italie qu'un double but : le développement de toutes ses forces et son affranchissement de toute domination étrangère 9 et c'est ce qu'il a poursuivi avec passion jusqu'au terme de sa vie.

Durant les courtes apparitions qu'il faisait à Turin, il se montrait assidu à la légation de France, chez M. de Barante, notre représentant, aimant à respirer, dans ce milieu si suspect aux gouvernants du Piémont, tous hostiles à la monarchie de Juillet, une atmosphère où se dilataient pleinement tous ses instincts. Il y. rencontra le comte d'Hausson ville, secrétaire de la légation, dont il apprécia les qualités et avec lequel il noua des relations durables. Pour se réconforter plus complètement, il courait parfois à Genève, où résidait la famille de sa mère, heureux de donner un libre cours à ses aspirations dans des entretiens que M. de Rive a retenus et publiés, m C'est à Genève, a-t-il écrit, que Gavour a étancbé sa soif de discussion, de mouvement et d'idées qui tourmentait son esprit fatigué de solitude et de silence. » Aussi, répondant à un message du père de cet écrivain : « Depuis que je vous ai quitté, s'écriait Gavour, je vis dans une espèce d'enfer intellectuel, c'est-à-dire dans un pays où l'intelligence et la science sont réputées choses infernales par qui a la bonté de nous gouverner. Oui, voilà bientôt deux mois que je respire une atmosphère remplie d'ignorance et de préjugés, que j'habite une ville où il faut se cacher pour échanger quelques idées qui sortent de la sphère

politique et morale où le gonvemement voudrait tenir les esprits enfermés. «

Pendant la longue période de son abstention politique, le comte de Cavour fit plusieurs voyages en France et en Angleterre. A Paris, sa naissance, son origine, ses alliances, ses goûts et même ses opinions le mettaient de pair avec toutes les sommités de la société française de cette époque. Ses relations avec M. de Barante et M. d'Haussonville lui ouvrirent les salons politiques, notamment celui du duc de Broglie, pour lequel il con* eut une estime en quelque sorte professionnelle; sa correspondance en témoigne en plus d'un endroit. Chez Mme de Gircourt et chez Mme de Gastellane, il rencontra des hommes de toute nuance, et son amour de la liberté, des luttes politiques, s*y retrempa avec une ardeur nouvelle. Les débats parlementaires le passionnaient, aiguisant ses regrets que son pays fût sevré du spectacle attachant dont il était le témoin. Il était bien en ce moment yu5/e milieu. Son admiration allait plus particulièrement à M. Mole et à M. Guizot. Doté d'un caractère affable et jovial, d'un esprit ouvert à toutes les idées généreuses, à tous les perfectionnements, possédant une parole facile, s'exprimant avec aisance dans notre langue, qu'il possédait mieux que la langue italienne, semant sa conversation de vives saillies, d'observations profondes et sensées, il plut et fiit agréé partout, même dans les clubs, où il s'asseyait aux tables de jeu avec ceux de leurs membres qui en ont fait la célébrité*

En traversant la Manche, il parut oublier la politique pour s*adonner exclusivement à Tétude des questions sociales et économiques. Il avait pour T Angleterre un goùty une admiration qu'on lui a quelquefois reprochés; il y voyait la source et Tusage des libres institutions. Son engouement ne Ta cependant égaré en aucune occasion; il semble même qu'il s'en défiait. « Je suis grand admirateur des Anglais, a-t-il dit; j'éprouve pour ce. peuple une véritable sympathie, car je le considère comme l'avant-garde de la civilisation. Mais sa politique ne m'inspire pas la plus petite confiance. Quand je le vois tendre une main à Metternich et de l'autre exciter les ultra-radicaux en Portugal, en Espagne, en Grèce, j'avoue que je ne. me sens pas disposé à croire à son honnêteté politique. » Ce qu'il admirait en Angleterre, c'étaient les progrès de tout ordre et les hommes d'État qui en avaient assuré le bénéfice au pays. Il assista aux luttes de la ligue pour le libre-échange ; il vit sir Robert Peel imposant à son propre parti Tabolition des droits sur les céréales. Cette réforme répondait à ses opinions, et il y applaudit avec enthousiasme» Il ne pénétra guère dans la société de Londres; il l'aperçut à peine dans les salons de lord Lansdowe, foyer hospitalier où, comme tous les étrangers de marque, il rencontra un accueil cordial et bienveillant. Il avait été conduit en Angleterre par son vif désir d'étudier les perfectionnements introduits dans l'industrie agricole, et c'est à ce besoin qu'il consacra tous ses instants, parcourant les comtéa, visitant les fermes.

examinant attentivement les soins donnés à la terre, procédant ainsi à une enquête minutieuse pour s'éclai^ rer lui-même et trouver le moyen d'améliorer ses propres exploitations agronomiques et industrielles.

N'ayant reçu d'autre instruction que celle qui lui avait été donnée à l'école militaire de Turin, le comte de Gavour se défiait de sa culture littéraire. Il se croyait en outre dépourvu de toute imagination, a La folle du logis, disait-il, est chez moi une vieille paresseuse. » Il aborda néanmoins deux questions qu'il avait attentivement étudiées pendant son séjour en Angleterre : les revendications de l'Irlande et l'abolition des taxes pesant sur les céréales, l'une et l'autre fort agitées en ce moment de l'autre côté du détroit. Ces publications furent très remarquées à Londres et commentées élo* gieusement par la presse.

Encouragé par ce succès, il se livra à une étude sur les chemins de fer, dont l'Italie était encore dépourvue à cette époque. Nous rappelons ce travail parce qu'il osa y manifester ses aspirations patriotiques qu'il était téméraire de faire vibrer en ce moment. Il y soutenait en effet que la construction de ces voies rapides engendrerait « le rapprochement des populations jusque-là étrangères les unes aux autres, l'union qu'il était si nér cessaire de voir s'établir entre les différents membres de la famille italienne, afin de mettre le pays à même de profiter, pour l'affranchir de toute domination étrangère, des circonstances politiques favorables que l'avenir doit amener. . • la conquête enfin de l'indépen-

dance nationale^ bien suprême que l'Italie ne saurait atteindre que par la réunion de tous ses enfants . . . par Faction combinée de toutes les forces vives du pays, c'est-àdire par les princes nationaux francbement appuyés par tous les partis » . Pour la première fois, le comte de Gavour, n'ayant encore d'autre notoriété que celle de sa naissance, révélait, hautement et sans détours, l'objet de ses pensées intimes. Voilà comment il se préparait à ses futures destinées. Son instinct lui répétait, depuis son adolescence, qu'elles seraient hautes et qu'elles étaient prochaines. A Paris, à Londres, à Genève, dans des entretiens confidentiels, s'épanchant avec ses amis, il avait souvent soulevé un coin du voile couvrant l'avenir qu'il entrevoyait, dont il avait comme la prescience, et qui lui ouvrirait la scène où il comptait bien travailler à l'émancipation comme à la prospérité de son pays.

Quel emploi M. de Bismarck, de son côté, a-t-il fait de ce que nous appellerons sa seconde jeunesse? Plus heureux que Gavour, il avait reçu cette instruction solide et variée que les gymnases et les universités, en Allemagne, distribuent à leurs élèves. Une se soucia pas cependant de devenir un lettré. Gomme l'y conviait l'orgueil de la caste à laquelle il appartenait, il visa plus haut

et eut d'autres ambitions. En quittant le banc des écoles, il s'appliqua à se rendre compte des questions de tout ordre qui agitaient T Allemagne à cette époque. Laborieux et obstiné comme tout puissant esprit, il butinait partout et en toute chose, amassant une somme considérable de notions diverses. Il acquit la connaissance parfaite de notre langue et de la langue anglaise, couronnement nécessaire de l'éducation pour tout homme de sa race. Plus tard, pendant son séjour à Saint-Pétersbourg, il reprit ses bonnes habitudes d'écolier et il apprit le russe. Il est peut-être l'unique diplomate qui ait été tenté par un pareil effort, fait pour rebuter les plus énergiques volontés. Il voyagea, visita les grandes contrées de l'Europe, et le fit avec bénéfice. Possesseur d'une modeste fortune, il dut consacrer tous ses soins à son domaine. L'accomplissement de ce devoir familial l'initia à toutes les questions d'ordre administratif et même social, à la culture des terres, à la distribution des eaux, au sort du paysan, à celui du propriétaire surtout. Il lui fallait cependant chercher une autre voie plus lucrative; il se glissa un instant dans un service public. Mais ses notions, en matière de hiérarchie et de discipline, n'admettant, après celle du Roi, d'autre volonté que la sienne, il s'éloigna de ses chefs par un éclat, et il rentra dans son foyer. C'est ainsi que durant sa longue carrière, toujours fidèle à lui-même, il n'a reconnu à personne, dans la vie publique, le droit de se montrer son égal. A-t-il, de son côté, toujours respecté la distance qui, dans ses propres opinions, le séparait

de son souverain? Nous ne voudrions pas Taffirmer.

Quoi qu^il en soit, il vivait, résigné, dans ses terres quand survinrent les troubles de 1848. Berlin s'agita, comme Paris et Vienne; le roi Frédéric- Guillaume IV dut octroyer une constitution à son peuple révolté. Une assemblée se trouva ainsi instituée, et M. de Bismarck en fit partie. Il y arriva Tàme débordante de tout le fiel d'un junker de la Marche de Brandebourg, et il y fit ses premières armes. Il prit rang parmi les conservateurs les plus fougueux, et dès le début il s'affirma le plus résolu, le plus ferme défenseur de Tautel et du trône par Taudace de son langage et l'absolutisme de ses doctrines. A un député de la gauche qui lui offrait de se garantir mutuellement contre tout excès de parti : «Non, répondit-il; je ne prends aucun engagement; ma politique à votre égard ira jusqu'à la dernière marche de l'échafaud, et, si cela est nécessaire, je vous livrerai tous au bourreau. » Il prit une part active à toutes les discussions, il se révéla orateur passionné, intransigeant, d'une fermeté que toutes les violences de ses adversaires ne parvinrent jamais à ébranler. Tel il fut à ses débuts, tel il fut toujours, jusqu'au moment où il a dû rentrer dans la retraite qui avait abrité sa jeunesse.

Fidèle aux opinions qu'il professait ainsi, il conjura le Roi de décliner la couronne impériale qui lui était offerte par le parlement de Francfort, une assemblée de révoltés en démence, selon lui. En 1850, il prit la défense de M. de Manteuffel, conspué par la Chambre à

son retour d^Olmutz, où il avait humblement apposé la signature de la Prusse au pacte imposé par le prince de Schwarzenberg. Il se fit Tapologiste de l'Autrichey qu'il devait y seize ans plus tard, expulser violemment de TÂllemagne, soutenant que la Prusse devait tout sacrifier à rimpérieux devoir de mettre, de concert avec elle, les pays germaniques à Tabri d'une invasion de la démagogie. Il plut à la cour, et le Roi en fit, en juillet 1851, son représentant auprès de la Diète de Francfort 9 reconstituée après les perturbations des deux années précédentes. Les opinions dont M. de Bismarck s'était constitué Torgane passionné ne pouvaient, pensait le Roi, que raffermir, grâce à son concours, les bonnes relations qu'on venait de renouer avec la cour de Vienne.

On sait, et nous dirons plus loin, que M. de Bismarck fut conquis par d'autres vues en débarquant à Francfort. Mais déjà, à ce moment, le comte de Gavour était apparu sur la scène politique grâce aux mêmes événements qui avaient permis au représentant de la féodalité prussienne de prendre rang dans la diplomatie de son pays. Pour suivre parallèlement ces deux hommes, désormais maîtres de leur terrain, il nous faut donc

revenir à Turin avant de nous arrêter à la mission que M. de Bismarck a remplie à Francfort. Bien avant l'explosion des événements qui ont marqué, en France et en Allemagne, les premiers mois de Tannée 1848, Tesprit public avait vibré en Italie sous l'impulsion de publicistes célèbres. Gioberti avec le Primato d'Italia^ Balbo avec les Speranze d'ItaUa^ d'Azeglio avec / Casi di Romagna avaient remué Tàme de la Péninsule des Alpes à la mer Ionienne. Derrière eux avaient surgi des écrivains nombreux qui, faute d'une presse libre, propageaient dans des publications clandestines leurs vœux et leurs doctrines. Tous voulaient également, si on en excepte les organes du parti révolutionnaire, Taffranchissement de toute domination étrangère, une confédération de tous les Ëtats italiens sous le Primat du Saint-Père, des réformes administratives et politiques en harmonie avec Tétat moderne. Des sociétés s'étaient organisées avec des dénominations diverses sous prétexte d'études agricoles ou commerciales, lesquelles , en réalité) s'occupaient de politique soit dans leurs réunions, soit dans leurs publications périodiques; à Turin notamment, tous les hommes ayant acquis une certaine notoriété par leurs travaux littéraires ou économiques y participaient activement; le comte de Gavour était de ce nombre et se faisait remarquer par uue ac" tive et brillante collaboration.

L'influence de ces nobles efforts pénétrait sans bruit jusqu'aux cœurs les moins préparés à les agréer. Elle conquit un prélat destiné à occuper le Saint-Siège et à

SI

devenir Tinitiateur du mouvement italien. Déjà en 1831, Mgr Mastat avait fait acte de mansuétude libérale. Un groupe de révoltés s^était réfugié chez lui ; il le mit en lieu de sûreté. Le gouvernement pontifical désapprouva la généreuse indulgence de Tarchevéquede Spolète, qui fut transféré à Tévéché d'imola. C'est là qu'il noua des relations, devenues intimes, avec le comte Pasolini, homme de foi, quoique libéral. Rien n'est plus attachant que les mémoires de ce patriote publiés par son fils. Ou y peut suivre l'évolution de l'àme du futur pontife. On le voit, dans leurs entretiens, s'affliger des vices d'une administration incurable, puis se convaincre que le bien de l'Église comme celui des populations se conciliait avec les réformes de tout ordre désormais nécessaires. Il voulut connaître les publications de Gioberti et de Balbo, il les relut et il les médita; il en examina les doctrines avec son interlocuteur, et il en venait à s'exclamer : « Qui paye Timpôt a bien le droit de savoir comment on le dépense... Ah! qu'il serait facile au Saint-Père, ajoutait-il, de se faire aimer!... Non, la théologie ne s'oppose pas au progrès. » C'est ainsi qu'il fut séduit, dans sa retraite, par les aspirations nationales dont l'écho venait jusqu'à lui.

En 1846, le Saint-Siège devint vacant; le cardinal Mastaï y fut élevé après trois jours de conclave. Pie IX y montait sous l'influence des sentiments qui l'avaient pénétré. Il prit l'initiative d'importantes réformes. L'italie en tressaillit du nord au midi, et le nouveau pontife fut acclamé comme envoyé par le Seigneur pour

accomplir la délivrance nationale. Nous avons à noter ici cet événement parce que Tattitude et les résolutions de Pie IX imprimèrent une impulsion décisive au mouvement qui déjà agitait la Péninsule entière, a Une confédération italienne, avait écrit Gioberti, a ses racines à Rome et à Turin, car Rome et Turin représentent la sainteté etla force deTltalie.» Rome était acquise par ravènementducardinalMastaï; Turin, où se groupaient les esprits lesplus éminents, ne pouvaittarder à capituler. Charles-Albert avait, durant sa jeunesse, frayé avec le parti libéral ; il s'en était séparé par une compromission qui a empoisonné sa vie, donnant à T Autriche des gages qui Tout mis et tenu, en Italie, dans un état perpétuel de suspicion. Avec une foi ardente, un mysticisme étroit, ce prince avait pourtant un cœur italien, rempli de Tamour de son pays ; mais il était dépourvu de constance et de fermeté, qualités nécessaires pour accomplir de nobles actions. Tour à tour libéral ou absolutiste, avec cette pointe d'ambition particulière à sa race, il avait abandonné les amis de ses premières années pour se réfugier, en montant sur le trône, sous la domination des défenseurs du régime autoritaire et des corporations religieuses. Dans Thistoire de la vie de ce souverain, le marquis Costa de Beauregard a mis en lumière lés mouvements de son àme et les faiblesses de son caractère, son ardeur et ses défaillances. Bien avant Tavènement de Pie IX, dans ces moments où . déjà les esprits se retournaient du côté de Turin et de la maison de Savoie, pendant que la police avait ordre

de ne tolérer aucun écart, d'interdire la distribution des journaux étrangers, il eut occasion de recevoir d'Azeglio revenant d'un voyage dans les États de TÉglise et dans le royaume de Naples. Ce propagateur des idées nouvelles fit part au souverain du frémissement de Topinion publique dans ces contrées, des espérances qu'on fondait sur le concours du Piémont, a Faites savoir à vos amis, lui répondit Charles-Albert, que Theure n'est pas encore venue d'agir; mais lorsqu'elle sonnera, ma vie, la vie de mes enfants, mes trésors, mon armée, tout sera sacrifié à la cause de l'Italie, v On lui attribua la paternité d'un mot resté célèbre : L'Italiafara da sé^ qu'il opposa, disait-on, à l'un de ses conseillers, lequel s'obstinait à lui signaler les graves dangers auxquels on s'exposerait en provoquant, sans alliances, une rupture avec l'Autriche.

Mais si l'ambition ouvrait à Charles-Albert des perspectives qui le séduisaient, sa conscience, dominée par le sentiment religieux, le cantonnait dans sa timidité. L'avènement de Pie IX, les mesures par lesquelles le nouveau pontife inaugura son intronisation mirent un terme à ses anxiétés, et il en manifesta la plus vive satis-* faction. « Nous y voilà, écrivait un ami fidèle du Roi, le comte de Sonnaz, l'arbre planté à Rome par Pie IX étend ses rameaux de Naples à Turin ; toute l'Italie peut en recueillir les fruits. « Peu de jours après, le 30 octobre 1847, le Roi opérait en effet son premier mouvement en modifiant, proprio tnoiu, la législation sur des points divers, en concédant notamment la liberté de la

presse, qu'on muselait toutefois à Taide de la censure préalable. Mais les digues étaient désormais rompues, Topinion était suffisamment armée pour exiger et obtenir rentier sacrifice de l'ancien régime; le 8 février suivant, des décrets nouveaux octroyaient une constitution modelée sur celle de la France. A des institutions nouvelles il fallait des hommes nouveaux; le Roi chargea le marquis Pareto, assisté du comte Balbo, de former le ministère, confiant ainsi a des libéraux d'une grande notoriété le soin de diriger son gouvernement.

Quel fut le rôle du comte de Gavour dans ces événements? Après avoir secondé les efforts de ses amis pour obtenir ces concessions, il se fit journaliste pour les défendre; il fonda le Risorgimento, qui acquit bientôt, sous sa direction, une influence considérable; il prit une part personnelle à toutes les manifestations qui marquèrent ces jours agités, prenant la tète des députations, frappant aux portes du palais et des ministères. L'économiste devint un homme politique se frayant, par la liberté, le chemin du pouvoir. Mais l'heure d'en franchir les degrés n'était pas encore venue pour lui ; il savait qu'elle ne sonnerait pas sous le règne de Charles- Albert; le Roi n'avait pas oublié l'hostilité du page et de l'officier du génie; il était bien résolu, et il le témoigna, à lui refuser l'entrée de ses conseils. Cependant l'attitude militante qu'il avait prise, son active participation au Risorgimento , les vœux, les doctrines dont il s'était constitué l'organe, autorisaient Cavour à revendiquer une place dans le Parlement. Il posa sa candida-

ture à Turin et dans un collège rural ; il échoua dans Tun et Tautre scrutin. Par ses opinions il s'était aliéné les sympathies des conservateurs de la ville; les électeurs de la campagne lui reprochaient sa naissance nobiliaire, a Bon nombre de nos paysans, écrivait-il à son ami Gastelli, sont animés de tels préjugés antiaristocratiques qu'ils m'ont exclu parce que j'appartiens à Tune des plus anciennes familles du patriciat. J'ai trop souffert des ridicules prétentions des gens titrés pour m'irriier contre les prétentions contraires des classes populaires ; mon échec ne troublera en aucune façon mon dévouement à la cause de la liberté; je ne combattrai pas pour elle à la tribune, mais je combattrai dans les journaux, où je trouve un champ dont la jalousie et les inimitiés particulières ne peuvent me fermer l'accès. » Nous avons rapporté cet incident parce qu'il nous montre Gavour trouvant, même dans sa défaite électorale, l'occasion d'affirmer sa foi dans ses principes politiques. L'homme qui avait si hautement revendiqué les nouvelles franchises ne pouvait être longtemps méconnu par le corps électoral. Battu dans deux collèges aux élections générales, il fut élu dans quatre aux élections supplémentaires ; il opta pour Turin, sa ville natale, dont il n'a plus cessé d'être l'un des représentants. En entrant au Parlement, il prit place dans les rangs de la droite, marquant ainsi sa ferme volonté de concilier ses opinions avec le principe monarchique, de répudier surtout toute compromission avec le parti révolutionnaire.

Nous avons vu M. de Bismarck apparaître, cette même année 1848, sur la scène parlementaire, y apporter ses opinions absolutistes et les défendre avecune véhémence que rien ne maîtrisait. Les deux hommes qui font Tob-p jet de cette étude débutaient ainsi simultanément, avec des sentiments contraires, l'un apologiste ardent, l'autre adversaire passionné du système libéral. A cette époque, ils différaient sur un autre point : Gavour considérait la présence de TAutriche en Italie comme le principal obstacle à son émancipation, et la combattait dans la presse et au Parlement. M. de Bismarck estimait, au contraire, que le premier besoin de la Prusse lui commandait de rester étroitement unie à TAutriche pour leur défense commune.

Ce dissentiment ne fut pas de longue durée. Le Roi^ avons-nous dit, « reconnaissant en M. de Bismarck un œuf d'où pouvait sortir un ministre » , lui avait confié le soin de le représenter auprès de l'assemblée fédérale* En arrivante Francfort, en entrant à la Diète, le nouveau délégué de la Prusse vit s'ouvrir devant lui d'autres horizons. Il avait à peine pris possession de son poste qu'il avait compris à quel degré d'abaissement, à quel servage l'union des deux grandes puissances germa-*

niques avait réduit la Prusse, sous Tempire d'une constitution qui conférait à rAutriche une prépondérance exclusive devant laquelle tous les États associés étaient contraints de s'incliner. Son àme de junker poméranien se révolta, et il brisa, d'une main brutale, les dieux qu'il avait adorés ; il répudia hautement la politique qu'il avait servie avec une si violente passion en prenant rang dans l'assemblée prussienne. Il n'abdiqua aucune de ses doctrines gouvernementales ; il resta, à cet égard, et il n'a jamais cessé d'être le Prussien de ses premiers combats; mais il se promit de détruire le pacte fédéral, de dissoudre la confédération telle que l'avaient organisée les actes de 1815, de la reconstituer sur de nouvelles bases, de façon à rendre à la Prusse la liberté de ses mouvements, l'entier exercice de son influence en Allemagne. u Combien mes jugements, écrit-il à sa sœur, ont subi de transformations! Combien de choses me paraissaient petites, qui me paraissent grandes, et combien quej'ho* nore aujourd'hui, que je méprisais naguère! » Sonirritation contre l'assemblée fédérale s'aiguisant chaque jour davantage, il écrit encore, cette fois à Mme de Bismarck : a Personne, pas même le plus malveillant démocrate, ne se fait une idée de ce qu'il y a de nullité et de charlatanisme dans cette diplomatie, n

Rien n'égalait son dédain pour la plupart de ses col-* lègues à la Diète : « Celui-ci, mande-t-il à son gouvernement dans un rapport confidentiel du 30 mai 1853, place ses intérêts personnels au-dessus des intérêts politiques ; celui-là montre contre nous une antipathie qui

dépasse la mesure des sentiments qu*il est permis de supposer à son gouvernement, n II en est d'autres qui, à son avis, sont les adversaires naturels de la politique de la Prusse partout où elle n'est pas d'accord avec TAutriche. Ces portraits variés sont semés de traits vigoureux, écrits d'une plume enfiellée.

Mais ces représentants des cours secondaires étaient pour lui des adversaires négligeables ; le véritable en«nemi, l'ennemi redoutable, celui qui, après l'avoir humilié à Olmutz, tenait la Prusse dans des liens étroitement noués, cet ennemi était à Vienne, et il en avait constamment le principal instrument devant les yeux, dans la personne du délégué de l'Autriche, lequel présidait la Diète à l'exclusion de tout autre membre, même de l'envoyé prussien; grâce à cette situation privilégiée, le représentant de l'empereur François-Joseph était en possession d'une autorité dont il abusait souvent, au dire de M. de Bismarck, sur les hommes aussi bien quesur les choses. Tous ces avantages acquis à l'Autriche, mettant la Prusse dans un état d'infériorité constante, démontrèrent à cet esprit ouvert et prévoyant que la maison de HohenzoUern ne retrouverait son indépendance, ne reprendrait son essor, interrompu depuis la mort du grand Frédéric, qu'en se libérant des engagements contractés avec ses confédérés. C'est à cette tâche qu'il dévoua toutes ses facultés durant la longue période de la mission qu'il remplissait à Francfort avec toute la fougue de son tempérament, contrôlant minutieusement les actes de son collègue autrichien, le harcelant sans cesse.

souvent impérieusement, combattant en vigoureux lutteur pour la cause dont il était, en ce moment, Tunique défenseur. Telle fut la genèse de la politique et de la fortune du futur prince de Bismarck.

Il ne dissimulait à son gouvernement aucune de ses intempérances de langage ou de conduite, aucun de ses efforts, s'employant, avec une habileté insinuante, à en justifier Tobjet; sa correspondance officielle en fait foi et nous le montre constamment désireux de rallier à ses vues son ministre et son souverain. Il ne se laissait pas totalement absorber par la lutte personnelle qu'il avait engagée au sein de la Diète; il signalait à son gouvernement les avantages qu'on pouvait tirer et les périls qu'on devait redouter de Tétat de TEurope à cette époque, des relations existantes ou pouvant se nouer entre les grandes puissances; il ne recula pas devant la témérité de recommander une alliance avec la France impériale, suggestion qui risquait, il le savait bien, d'être envisagée comme une effroyable hérésie politique à la cour dePotsdam. Dans deux rapports longuement motivés, il examina cette éventualité avec une entière franchise, avec une abondance d'arguments témoignant du prix qu'il attachait à cette combinaison diplomatique. Nous n'en dirons qu'un mot. Allant au-devant d'une objection qu'il était aisé de prévoir : « On ne saurait voir, dit-il, une cause d'éloignement dans l'origine de Napoléon III. L'origine de la maison de Suède est de date plus récente, et elle n'a pas empêché des cours allemandes de nouer des alliances avec celle de Stockholm. Faut-il

s'arrêter, ajoute-t-il, au souvenir des guerres du premier Empire? Non assurément. Les descendants légitimes des trônes de leurs aYeux en ont fait d'aussi iniques. »

Il n'ignorait pas qu'il s'adressait à un prince réfractaire, par son éducation et par son caractère, aux entreprises audacieuses ; mais la santé du Roi était fort ébranlée; il pressentait l'avènement prochain de son successeur, et il se persuadait que Guillaume I" serait plus accessible aux résolutions énergiques. Nous n'avons pas à dire qu'il ne s'est nullement abusé. Pour lui prouver qu'il était loin de lui déplaire par la nouveauté de ses conceptions, le futur successeur de Frédéric- Guillaume ly, n'étant encore que régent du royaume, lui confia le soin de le représenter en Russie, où ils espéraient tous deux trouver un terrain plus propice à leurs vues communes que celui de Francfort.

Accrédité en 1858 à Saint-Pétersbourg, M. de Bismarck y fit étalage de ses opinions, sachant bien qu'elles ne pouvaient offenser ses interlocuteurs. Par sa conduite pendant la guerre d'Orient etaucongrès de Paris en 1856, le cabinet de Vienne avait profondément blessé la Russie, dont le ressentiment était encore très vivace au moment où M. de Bismarck fit son apparition sur les bords de la

Néva. Il 86 garda bien d'en atténuer Tacuité ; il prit soin, au contraire, d'entretenir un désaccord qui répondait à tous ses désirs, et il puisa ainsi dans ses entretiens avec les conseillers de Tempereur Alexandre un nouvel et puissant encouragement de persévérer dans la voie qu'il s'était tracée, sans craindre désormais d'être désavoué. Il ne négligeait aucun soin toutefois pour défendre sans relâche les opinions qu'il savait plus ou moins partagées par son nouveau maître, et pour les faire appuyer par son nouveau ministre des affaires étrangères, le baron de Schleinitz, s'appliquant à lui démontrer que la politique de la Prusse ne pouvait avoir qu'un objet : le remaniement de l'Allemagne à son profit. Le 12 mai 1859, à la veille de la guerre d'Italie, redoutant un rapprochementavec l'Autriche ardemment désiré par les cours secondaires, il le conjure de profiter du conflit imminent pour rompre le lien qui étreint la Prusse et peut devenir un danger de vie, u Si nous laissons passer l'occasion actuelle, lui écrit-il, elle ne se reproduira peut-être pas de sitôt pour nous... Je vois dans notre situation fédérale, ajoute-t-il, un vice dont souffre la Prusse, et qu'il faudra, tôt ou tard, extirper ferro et igné. » Regrettant les bons combats qu'il livrait si vaillamment à ses collègues de la Diète, il lui écrit encore le 3 février 1860 : a J'apprends toujours avec plaisir, et avec une pointe de nostalgie, toutes les nouvelles concernant les choses et les personnes de Francfort, et lorsque je lis les journaux, j'éprouve souvent l'envie de courir aux séances de la Diète pour prendre part à la lutte... La confédération a

été jusqu'à ce jour, pour la Prusse, un poids et une corde autour de notre cou, dont le bout est entre les mains ennemies, qui n'attendent qu'une occasion pour serrer.» Ces vives incitations, qui s'adressaient plus encore au nouveau souverain qu'au ministre, n'eurent pas en ce moment la vertu de toucher le roi Guillaume ; ce prince en était encore à la période de recueillement et de pré'^ paration. M. de Bismarck cependant s'impatientait : « Tout n'est en résumé, disait ce diplomate doublé parfois d'un poète, tout n'est qu'une question de temps; les peuples et les individus, la folie et la sagesse, la guerre et la paix, tout vient et s'en va comme la vague, et la mer reste. »

Ces épanchements de M. de Bismarck, — et nous les avons cités dans ce dessein, — aident à se former une idée exacte de l'homme, de son caractère, de ses opi-> nions, et montrent clairement que, comme le comte de Gavour, il a poursuivi, dès l'origine, l'agrandissement de son pays par l'abaissement de l'Autriche* L'un voulait l'expulser de l'Italie; l'autre, de l'Allemagne; leur politique avait un objet analogue. Il n'existait cependant aucune entente, à ce moment, entre Turin et Berlin ; les dépêches que les deux cabinets ont échangées avant et après la guerre d'Italie, pendant que M. de Bismarck résidait encore à Saint-Pétersbourg, montrent qu'ils étaient séparés par de profonds dissentiments. — L'explication en est facile. Pendant que le roi Victor -Emmanuel ou plutôt ses conseillers affirmaient leurs reven* dications, le roi Guillaume entendait rester ou paraître

solidaire de toutes les couronnes. Avant et après la g[uerre de 1859, la Prusse, dans ce dessein, a invariablement blâmé les entreprises du Piémont. Pour ne pas anticiper sur les événements que nous évoquerons plus loin, nous nous bornerons à rappeler ici que, d'ordre de son mattre, le baron de Schleinitz prenait, dans des communications hautaines et blessantes pour la dignité du roi Victor-Emmanuel, la défense des princes dont les populations se donnaient au Piémont, et que la Prusse a été, de toutes les puissances, la dernière à reconnaître le royaume d'Italie. Ce sont là des souvenirs qu'il ne saurait être superflu de rappeler en passant.

• Revenons à nos deux contempteurs d'un ordre politique qu'ils étaient appelés à remuer si profondément, et constatons que si M. de Bismarck a rempli de hautes fonctions diplomatiques, pendant que Gavour en était encore réduit à gémir sur le sort de son pays, le patriote italien a exercé le pouvoir longtemps avant lui. Nous l'avons laissé journaliste et membre du Parlement, à la veille du premier conflit qui éclata en 1848, entre le Piémont et l'Autriche ; il ne prit aucune part directe aux résolutions qui le provoquèrent, se contentant de soutenir, par sa plume et par ses discours, l'élan qui avait

entraîné princes et peuples italiens dans cette lutte; il applaudit aux premiers actes de Pie IX, à son concours, à celui du roi de Naples, tous disposés, au début, à seconder le Piémont; mais il nejoua aucun rôle personnel dans ce premier effort qui devait aboutir au désastre de Custozza. Il vit périr dans cette campagne un rejeton de sa race, le fils de son frère, tué à Goïto. Institué son légataire universel, il ne voulut garder de sa succession que Tuniforme troué par les balles ennemies; il le fit placer sous verre dans son cabinet, pour en avoir le spectacle constamment sous les yeux.

La défaite des armes piémontaises lui avait démontré combien il avait toujours eu raison de penser que les Italiens tenteraient vainement de s'affranchir du joug germanique sans l'assistance d'une puissance étrangère. Sur ce point encore il différait avec le roi Charles- Albert; il ne pensait pas, comme ce prince le prétendait, que ritalie pouvait fare da se. Aussi combattit-il énergiquement la politique du nouveau cabinet qui renouvela, en 1849, la malheureuse aventure entreprise Tannée précédente. L'événement justifia ses prévisions ; l'armée fut de nouveau vaincue, et cette fois à Novare dans une première rencontre. Le Roi abdiqua ; il se retira en Portugal, où il mourut en martyr. En succédant à son père, Victor-Emmanuel confia le pouvoir à des hommes d'un libéralisme notoire. Il appela dans ses conseils Gioberti, auquel se réunit bientôt d'Azeglio, qui prit la présidence du cabinet; l'année suivante, le 11 octobre 1850, le nouveau ministères'adjoignitCamilledeCavour,

qui, intervenant dans tout débat important de la Chambre, y avait conquis le rang du àson talentetàTétendue de ses connaissances variées. Quand la proposition en fut faite au souverain par tous les ministres réunis : a Pour moi, répondit Victor-Emmanuel, qui déjà appréciait ses rares qualités, je veux bien, mais soyez certain qu'il vous prendra tous vos portefeuilles. » Cette prédiction s'est réalisée, en ce sens que nous verrons Gavour diriger, au moment suprême, tous les départe* ments ministériels à la fois. En entrant au conseil, il eut en partage le ministère du commerce et de l'agriculture, auquel était joint celui de la marine. La spécialité de ses attributions se trouva en parfaite concordance avec ses études et ses travaux antérieurs; ses fonctions le plaçaient sur son véritable terrain ; pour les remplir, il ne fut pas tenu de se livrer à une préparation, bien nécessaire la plupart du temps en pareil cas et en tout pays. Nous avons dit quelles étaient ses doctrines en matière économique; il en fit la règle de sa conduite et de ses résolutions. On le savait d'humeur à décliner toute transaction, et ses collègues, quelle que fût leur opinion personnelle, s'abstinrent de toute tentative pour le faire dévier de sa manière de servir et de défendre les intérêts qui lui*étaient confiés. Dans sa pensée, Gavour avait toujours tout rapporté à un principe unique, la liberté, et il était fermement résolu à en faire la plus large application au commerce et à l'agriculture, comme à la politique. Selon lui, comme il l'a souvent affirmé dans ses discours, la liberté devait être le puissant levier

de la régénération et de raffranchissement de l'Italie; cette conviction ne s'est jamais démentie; ni les mécomptes, ni les résistances ne Tont ébranlée dans soii esprit. Il a invariablement soutenu d'une part que Tabolition de toutes les entraves donnerait un vigoureux essor à la production nationale, de l'autre que la libre discussion, par la presse et à la tribune, ferait vibrer le sentiment national dans toutes les contrées de l'Italie et les unirait dans les mêmes vues patriotiques.

Si déjà, au moment où il est monté au pouvoir, le statut piémontais laissait entrevoir, à l'Italie entière, les avantages des institutions nouvelles, rien, avant lui, n'avait été tenté pour tirer le pays du régime des privilèges et de la protection dans lequel il s'était endormi, vivant de vieilles pratiques et d'un outillage suranné. Nourri des doctrines modernes dont il avait mûrement étudié tous les ressorts' dans ses voyoges en "France et plutôt encore en Angleterre, aidé par l'expérience qu'il avait acquise en se faisant lui-même agriculteur et industriel, Cavour ne perdit pas un jour, et dès le lendemain de son arrivée au pouvoir il employa ses forces et son temps à préparer la réforme radicale du système économique dans lequel le Piémont s'était attardé. Cette étude terminée, et après avoir arraché à ses collègues du cabinet leur entier assentiment, il noua des négociations qui aboutirent à la conclusion de nouveaux traités de commerce et de navigation avec la France, l'Angleterre et la Belgique, avant la fin de 1850 et au commencement de l'année suivante, c'est-a-diré quelques mois

seulement après son élévation au ministère. Quelques intérêts s'alarmèrent à l'instigation des bénéficiaires du vieuxsystème, et le comte de Gavour dut soutenir, devant les Chambres, une lutte acerbe qui se termina à son avantage, grâce à la puissance de son argumentation. On lui reprochait notamment de n'avoir obtenu de la France que des concessions illusoires ou insuffisantes; voici comment il répondit à ce reproche, et nous citons ce court passage de ses nombreux discours parce qu'il résume ses opinions personnelles et révèle la source à laquelle il puisait ses enseignements : « Je crois fermement, dit-il, que le moyen d'amener la France à des tendances plus libérales est plutôt de lui prêcher la liberté par l'exemple que de chercher à la lui imposer par des procédés coercitifs. Les hommes d'État anglais ne font pas autrement. » Les hommes d'État italiens, de notre temps, font le contraire.

Ces réformes eurent un résultat immédiat; elles imprimèrent un élan nouveau au commerce, àl'agriculture, même à la spéculation qui ne s'était jamais montrée fort ardente dans le royaume de Sardaigne, si on en excepte la place de Gênes, et le Trésor en recueillit des bénéfices qui furent appréciés par tous les partis. Dès ce moment la réforme, inaugurée par le comte de Gavour, ne rencontra plus de contradicteurs. Il en a surgi plus tard, longtemps après la mort de son initiateur. Les tarifs prohibitifs, différentiels et autres, ont retrouvé leurs défenseurs parmi les héritiers de la génération qui a constitué l'Italie. Ont-ils mieux servi leur pays, compris

ses véritables intérêts, aidé à la prospérité nationale? Il suffit, pour en douter, de considérer en quelle situation ils ont misTËtat et les populations. Faute de numéraire, TËtat a dû rétablir le cours forcé ; les populations, écrasées par les impôts, émigrent dans les deux Amériques, et même en pays noir.

£n avril 1851, Cavour réunissait à ses attributions ministérielles déjà si variées celles de ministre des fi* nances. Il ne s'était pas écoulé six mois que déjà il justifiait les prévisions du Roi, en se préparant à son rôle de ministre universel. Il faut lire sa double correspon* dance officielle et particulière, Tune et Tautre également volumineuses^ pour se rendre compte des efforts incessants qu'il dut faire pour introduire dans cette administration les saines règles de la comptabilité. Réfractaire aux sollicitations, il fit de nombreux mécontents, mais il parvint à rétablir les bonnes traditions dans ce service où les habitudes paternelles de la maison de Savoie avaient fait prévaloir la faveur au préjudice de la règle.

Nous sortirions de notre sujet en insistant davantage sur les actes d'ordre administratif qui ont illustré la vie du comte de Cavour. Il en est un cependant d'une portée internationale qui ne saurait être passé sous silence. La marine, avons-nous dit, était jointe au ministère du commerce. En poursuivant sa tâche économique, cet homme universel ne perdait pas de vue son but capital et les luttes prochaines qu'il faudrait engager pour l'atteindre; il entendait mettre son pays en état de les soutenir. Il jugea, dans cette pensée, qu'il était

ZkO LE COMTE DE CAVOUR

indispensable d'imprimer un rapide développement à ses forces maritimes et de leur donner, avec une assiette nouvelle, un port de premier ordre pour les abriter. Il décida de transférer de Gènes à la Spezzia le principal établissement maritime du pays, en le créant de toutes pièces. Ce projet souleva l'opposition des Génois. Loin de Tabandonner, Gavour en fitétablir les études, etquand elles furent achevées, en 1857, il Fimposaau Parlement, si considérables que fussent les dépenses prévues, mal{jré les plus vives résistances coalisées de la gauche et des intérêts particuliers qui y faisaient obstacle. C'est à lui, à sa prévision éclairée et patriotique, que l'Italie doit de posséder, dans la Méditerranée, un port de guerre qui flatte son orgueil à juste titre.

II avait des pensées aussi fécondes en matière de chemins de fer. Il fit appel aux capitaux étrangers en leur offrant des conditions rémunératrices ; il stimula, dans son pays, l'esprit d'entreprise et d'association, et le Piémont se couvrit de voies ferrées. Il osa enfin, — et à cette époque pareille hardiesse pouvait être taxée de témérité, — entreprendre le percement du mont Genis, œuvre gigantesque qui rencontrait d'incrédules contradicteurs. Mais à une légitime prévision il joignait une confiance extrême ; l'inconnu ne le troublait pas, et Touvrage qui devait mettre les communications de ritalie avec la France à l'abri des obstacles créés par la nature le séduisait d'autant plus vivement qu'il y voyait un moyen nouveau d'associer les intérêts des deux pays et de les solidariser; peut-être y voyait-il un pas*

sage, constamment accessible, ouvert aux troupes françaises franchissant les Alpes et accourant au secours du Piémont.

L'excursion que nous venons de faire dans le domaine administratif nous permettra de mieux apprécier la politique générale du comte de Gavour. Nous n'avons plus à dire la pensée qui la dominait. L'Italie aux Italiens : tel a toujours été son point de départ comme son point d'arrivée, sa première conception et son but final. Mais comment contraindre rAutriche à renoncer à ses possessions italiennes? Elle les détenait en vertu des traités de 1815, elle y était solidement établie grâce à un puissant système de places fortes, — le fameux quadrilatère ; — elle avait subordonné à son influence la plupart des princes italiens, et elle avait ainsi étendu son occupation dans les Romagnes et dans les Duchés.

Vainementles forces réunies de tous les États italiens auraient tenté de l'expulser d'une situation aussi formi-^ dable. Gavour en avait toujours eu la conviction; sa correspondance l'atteste maintes fois; l'expérience d'ailleurs avait été faite à deux reprises, en 1848 et en 1849. Il n'avait aucune foi dans les efforts du parti révolutionnaire; il considérait les fauteurs de toute révolte comme les pires ennemis de son pays; il ne l'a

jamais caché; les troubles qu'ils fomentaient, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, ne pouvaient avoir, à ses yeux, d'autres résultats que d'aggraver l'oppression étrangère*

 quel expédient fallait-il donc recourir pour libérer ritalie? Il n'en existait qu'un seul, celui qui a réussi : Fassistance d'une puissance étrangère, et cet expédient, le comte de Cavour Fa préparé de longue main, à travers les difficultés les plus diverses et en dépit des résistances qui ont longtemps entravé ses efforts. En attendant que les circonstances se prêtassent à ce dessein, le comte de Gavour mit tous ses soins à seconder le développement de la richesse publique, dont le trésor devait bénéficier ; il engagea, d'autre part, le gouvernement piémontais dans des voies qui devaient le conduire à nouer d'étroites relations avec les puissances dont il espérait conquérir les sympathies pour en obtenir plus tard un concours armé. C'est afin de mettre ainsi le pays en bonne posture qu'il se constitua l'ardent initiateur de toutes les combinaisons économiques que nous avons déjà rappelées, et qui, dans ses prévisions, étaient destinées à devenir les instruments d'une politique rémunératrice.

Avec une audace qui lui a été longtemps reprochée, il saisit la première occasion qui lui fut offerte pour mettre son programme en pleine exécution. Elle lui fut fournie par la guerre d'Orient. Sans aucune nécessité appréciable, il conclut un traité d'alliance avec la France et l'Angleterre, et l'Europe étonnée vit appa-

rattre en Grimée un corps de troupes piémontaises. Il faut lire les débats auxquels cette résolution donna lieu dans les Chambres sardes pour se rendre compte de la témérité du comte de Gavour en cette circonstance. On soutint que le Piémont déclarant la guerre à la Russie sans cause impérieuse, sans avantages éventuellement probables, se rendait coupable d'un acte inconsidéré imposant au pays des sacrifices de toute nature, et que nulle raison ne semblait autoriser. Ge fut le thème de l'opposition, qui recruta de nombreux adhérents, en cette circonstance, même sur les bancs de la majorité. Dans aucun autre moment, Gavour ne dut employer davantage toutes les ressources de son esprit, toutes ses habiletés parlementaires pour triompher des défiances et des inquiétudes que sa brusque détermination avait soulevées.

Dans quelle pensée le comte de Gavour a-t-il engagé le Piémont dans une guerre où aucun intérêt ne semblait rappeler? 11 voulut associer les armes de son pays à celles des deux puissances occidentales, dans la persuasion qu'au moment de la conclusion de la paix, le gouvernement du roi Victor-Emmanuel serait admis, en sa qualité de belligérant, à participer aux négocia* tions , et qu'il y trouverait l'occasion , en dépit de l'Autriche, de provoquer, devant l'Europe assemblée, un débat international sur la situation de l'Italie.

Ge débat surgit en effet, dans la séance du 8 avril du congi'ès de Paris ; Gavour y prit part, et, secondé par les pléniplotentiaires de la France et de l'Angleterre, il

put dénoncer, avec Tétai troublé de la Péninsule, les usurpations successives de l'Autriche, impliquant une violation permanente des traités de 1815. Cette discussion, n'étant pas prévue au prog^ramme du congrès, se borna à un échange d'observations contradictoires ; mais elle eut un grand retentissement, à raison du milieu où elle s'était produite et des éventualités qu'elle faisait pressentir. Pour les esprits avisés, elle fut la préface ou le prologue d'événements prochains. Le comte de Cavour se proposait uniquement en ce moment de saisir l'opinion publique, d'agiter devant elle la question d'Italie, et il y réussit pleinement.

On attendait davantage à Turin, et on y fut en quelque sorte déçu. Ce sentiment se fit jour dans les Chambres piémontaises, où les opposants de gauche et de droite accusèrent le gouvernement du Roi d'avoir, en pure perte, imposé au pays des sacrifices considérables. Cavour sut redresser le sentiment du Parlement, et il termina son discours aux applaudissements de l'Assemblée, en résumant la discussion en ces termes : a Les vues, dit-il, qui nous ont guidés dans ces dernières années nous ont fait faire un grand pas; pour la première fois dans le cours de notre histoire, la question italienne a été portée et discutée devant un congrès européen, non pas, comme à Laybach ou à Vérone, afin d'aggraver les maux de l'Italie et de lui river de nouvelles chaînes, mais dans l'intention, hautement proclamée, de chercher un remède à ses maux et de faire connaître les sympathies des grandes puissances envers

elle. » Les ëvénements ultérieurs ont démontré que ce puissant esprit avait mis en bonne voie les [intérêts de son pays, en leur donnant un point de départ solide et judicieux.

Mais quelles étaient réellement, à cette époque, les vues d'avenir, les espérances du comte de Gavour? Son ambition entrevoyait-elle déjà la constitution de l'Italie en un royaume unique au profit de la maison de Savoie? Aux hommes dont le génie a dompté les caprices de la fortune, on prête aisément des calculs et une prescience qui ne sont guère l'attribut de la nature humaine. L'étude réfléchie des actes et des Sentiments de Gavour, au moment de sa vie où nous sommes arrivé, porte à croire que son unique objectif était alors l'affranchissement du nord de l'Italie; l'état de l'Europe et même l'état de l'Italie n'en comportaient pas un autre. Il espérait bien que le Piémont sortirait du conflit agrandi du royaume lombardo-vénitien ; ce résulat flattait à la fois son cœur de Piémontais et d'Italien; il n'avait jamais formé aucun autre vœu depuis son entrée dans la vie publique.

Il pressentait si peu une fusion de toutes les contrées italiennes qu'il n'avait jusque-là conçu et exposé que des combinaisons exclusives de toute unité. Durant son séjour à Paris, lors de la réunion du congrès, il en suggéra plusieurs, notamment dans une note remise aux plénipotentiaires de la France et de l'Angleterre, et toutes se conciliaient avec l'état territorial de la Péninsule, tel qu'il existait à cette époque ; elles en garantis-

faieat même le maintien. Les mes dont il slnspinut avaient été professées par Gioberti, rolgarisées par Balboy ses collègues dans son premier ministère, et elles avaient passionné les meilleurs esprits. Au dire de son plus intime confident^ il n^en aurait agréé aucune autre (1).

A chaque étape de sa vie politique, Cavour, avec son esprit lucide et positif, n'a jamais visé que le but qu'il croyait pouvoir atteindre, et avant comme après 1856, lors de la guerre d'Orient comme après le congrès, il employa toutes ses facultés à hâter le moment où il pourrait ravir à rAutriche ses possessions italiennes pour les réunir au Piémont. Sous l'empire de cette constante préoccupation, il seconda les efforts du Roi pour réorganiser l'armée ; pour mettre sur un bon pied de défense les places fortes, il dut successivement contracter plusieurs emprunts; il hâta la construction des chemins de fer. Il ne perdait pas de vue toutefois que le Piémont , si préparé qu'il y fût, ne pouvait courir les chances d'une guerre avec l'Autriche sans s'exposer à une défaite certaine s'il n'obtenait l'assistance armée d'une grande puissance. Si grande que fût son admiration pour l'Angleterre, ou plutôt pour ses institutions, il dut bien vite se convaincre qu'il n'en obtiendrait aucun appui sérieux, malgré les sympathies que ses plénipotentiaires avaient témoignées à l'Italie au congrès de Paris, et que le cabinet de

(1) OEuvtt parlementaire du comte de Cauour, par Autox et Blasc. Préface par Autom, p. 7.

Londres se montrerait au contraire hostile à toute tentative devant porter atteinte au prestige ou à la puissance de Tempire autrichien. La situation générale, d'ailleurs, s'était depuis lors sensiblement modifiée. La France, après le rétablissement d^ la paix, s'était rapprochée de la Russie, et le cabinet de Londres tendait visiblement, de son côté, à resserrer ses relations traditionnelles avec la cour de Vienne.

Contraint de renoncer à Fappui collectif des deux alliés auxquels le Piémont s'était uni en Crimée, Cavour ne désespéra pas d'obtenir l'assistance séparée de la France. Il en entrevit le moyen dans ses entretiens avec l'Empereur pendant qu'il siégeait au congrès de Paris, entretiens qui lui révélèrent l'ardent désir de son interlocuteur de mettre à néant tout ou partie des traités de Vienne. — En restituant la Savoie au Piémont et en livrant l'Italie et ses princes à l'influence exclusive de l'Autriche, les coalisés de 1815 avaient entendu conserver à leurs armées un accès rapide et facile au cœur même de la France. Il suffit de jeter un regard sur la carte pour s'en convaincre. Le Rhône, en effet, par cette double combinaison diplomatique, délimitant notre frontière sur ce point, il leur eût suffi de le franchir pour arriver en deux étapes à Lyon. Cet état de choses n'était pas Tune des moindres préoccupations de l'Empereur; Cavour s'en était assuré, et il se persuada qu'en concédant la Savoie il obtiendrait la participation de la France à la guerre qu'il appelait de tous ses vœux. Quand il eut mis le Piémont en état de combattre, il

négocia sur cette base, et l'accord s'ëtablit à Plombières. On en trouve tous les détails dans une lettre datée de Baden le 24 juillet 1858, que le ministre italien a adressée à son souverain en revenant de son entrevue avec TEmpereur.

Cette entente ne resta pas longtemps secrète. A la réception diplomatique du 1*^ janvier 1859, TEmpereur tint à l'ambassadeur d'Autriche un langage qui en fut en quelque sorte la révélation, bientôt confirmée par le discours de la couronne a l'ouverture de la session législative à Turin, u Nous ne sommes pas insensible, disait le roi Victor-Emmanuel, aux cris de douleur qui, de toutes les parties de l'Italie, s'élèvent jusqu'à nous. » L'Angleterre s'en émut plus encore que l'Autriche. Le principal secrétaire d'État pour les Affaires étrangères, lord Malmesbury, entreprit, à Turin comme à Vienne et même à Paris, une vigoureuse campagne diplomatique pour conjurer le danger qui menaçait la paix. Le représentant du cabinet de Londres en Piémont fut chargé de faire les plus vives remontrances au gouvernement sarde, lui reprochant son ambition, le rendant responsable de toutes les éventualités ultérieures, a Si la guerre éclate, disait lord Malmesbury dans une de ses dépêches, il est impossible d'en calculer les conséquences. Nous savons seulement, dès à présent, qu'elle sera longue, et que ses maux s'étendront sur une période de temps indéfinie. Dans une guerre engagée sous de tels auspices, les républicains de tous degrés, les songeurs de tout genre, les prétendants aux trônes, enfin

les chercheurs de vengeance, de puissance ou de richesse, voudront trouver leur compte. » Et après avoir longuement développé ces prémisses, il ajoutait en terminant : a Le gouvernement de Sa Majesté a cru de son devoir d'exprimer sans réserve les sentiments de regret et d'inquiétude éveillés par un discours (celui du Roi) dont la Sardaigne doit répondre non seulement devant ses alliés, mais aussi devant ce même Dieu qu'elle invoque (1). » Nous verrons bientôt l'Angleterre, — quand l'événement aura démenti ses sinistres prévisions, — tenir un langage bien différent, et encourager sans nulle hésitation ces mêmes aspirations qu'elle avait d'abord combattues sans nulle mesure.

En dépit des objurgations du cabinet de Londres, la guerre: éclata à l'heure prévue à Paris et à Turin. Nous n'avons pas à en raconter ici les péripéties diverses; mais nous devons noter les incidents nés de la conclusion de la paix et personnels au ministre dont nous avons entrepris de définir le caractère. Il avait été entendu à Plombières que la guerre aurait pour objet d'affranchir l'Italie a des Alpes à l'Adriatique » . L'état de possession, dans les autres contrées de la Péninsule, ne devait pas être remanié ; dans la pensée des deux négociateurs, elles seraient unies par un lien fédéral sous la présidence du Pape. Tel était le plan général des combinaisons débattues et élaborées entre l'Empereur et le comte de Cavour. On avait compté sans l'Allemagne.

(1) Voyez le Livre bleu de cette époque.

Si au début de cette guerre l'Angleterre s'était montrée hostile et la Russie sympathique aux deux alliés, TÂllemagne s'était réservée, ou pour mieux dire, la Prusse avait paru prendre et vouloir observer une attitude de stricte neutralité. C'est qu'en effet, avant même l'ouverture des hostilités et pendant que l'Autriche mettait tous ses soins à s'y préparer, rAllemagne était en quelque sorte tombée aux mains de la Prusse, et cette puissance attendait, pour prendre un parti, que les événements lui eussent indiqué celui qui était plus conforme à ses vues ambitieuses. Nous avons dit comment M. de Bismarck, avant son départ de Francfort et après son arrivée à Saint-Pétersbourg, envisageait le rôle du gouvernement du Roi dans la conjoncture qui devenait chaque jour plus imminente. Il avait écrit, en mars 1859 : u Un grand État, qui peut et veut asseoir sa politique sur les bases de ses propres forces, ne doit prêter la main à une concentration plus grande des éléments fédéraux que s'il est capable de s'en assurer la direction v , et il estimait, nous le répétons, que la guerre d'Italie offrait à la Prusse « une occasion, qui ne se présenterait pas de sitôt » , de ressaisir sa liberté d'action et de conquérir, sur tous les États de la confédération, une situation prépondérante. On s'inspira de ses vues autour du roi Guillaume, et on laissa la guerre s'engager en observant une entière réserve. Les premières défaites de l'armée autrichienne soulevèrent cependant le sentiment public dans tous les États germaniques, et le cabinet de Berlin jugea le moment venu de se concerter

avec ses confédérés. On décida de mobiliser les contingents. La Prusse, n'ayant plus à compter avec TAutriche au sein de la Diète, prit la direction de ce mouvement; mais au lieu de conduire les forces fédérales au secours des vaincus de Magenta, elle les concentra sur le Rhin, menaçant nos frontières. Aucun des deux empereurs qui combattaient en Italie ne s'abusa sur les véritables intentions du cabinet de Berlin, et ils se hâtèrent de conclure la paix à Villafranca pour faire face, pourrions-nous dire, à Tennemi commun et déjouer ses projets. Le roi Victor-Emmanuel accéda à cette paix, reconnaissant qu'elle s'imposait impérieusement à son allié devant l'attitude prise par la Prusse.

Tel ne fut pas le sentiment de Gavour. La Lombardie était délivrée, mais la Vénétie, avec le quadrilatère, restait aux mains de l'Autriche; le programme de Plombières n'était pas rempli. Il se révolta, et de Turin où il dirigeait tous les services il envoya sa démission au Roi dans des termes qui ne permettaient pas de la décliner.

Cet homme d'État, d'une si haute intelligence, eut, en ce moment solennel de sa vie, une défaillance qui est restée inexplicable. Avec ses facultés merveilleuses, comment n'a-t-il pas compris que l'intervention de l'Allemagne entière mettait en un grave péril, avec la sécurité de la France, la conquête même de la Lombardie? Si bien doué que l'on soit, nul n'est à l'abri d'un égarement inconscient quand la passion se substitue au patriotisme; Gavour paya son tribut, en cette circon-

35t LE COMTE DE CAVOUR

stance, à la faiblesse humaÎDe, en méconnaissant les services rendus et le devoir qui lui commandait impérieusement de rester au poste d^honneur où il se trouvait placé. Peu de mois après, il confessa hautement son erreur : « Les conséquences de la paix de Yillafranea, écrivit-il le 25 janvier suivant au prince Napoléon, se sont admirablement développées. La campagne politique et militaire qui a suivi ce traité a été plus avantageuse pour ritalie que la campagne militaire qui Ta précédée. Elle a créé, pour l'empereur Napoléon, des titres à la reconnaissance des Italiens plus grands que ceux des batailles de Magenta et de Solférino. Combien de fois, dans la solitude de Neri, mesuis-je écrié : Bénie soit la paix de Villafranca ! »

Les conseillers du roi Humbert et ce prince lui-même, qui règne et gouverne, se raviseront-ils à leur tour? Reviendront-ils de Terreur qui les a conduits à s'allier aux vainqueurs de la France ? La lamentable situation qu'ils ont créée à leur pays n'éclairera-t-elle pas leur patriotisme? Qu'ils méditent la vie de Cavour; eUe leur apprendra de quels sentiments ils doivent s'inspirer, en leur démontrant que si l'Empereur n'avait pas signé la paix à Villafranca, si les Prussiens avaient, en 1859, réussi à convertir en défaites, comme ils en avaient le désir et la prétention, les victoires remportées en Lombardie par les armées alliées si étroitement unies à cette époque, l'Italie vraisemblablement subirait encore, à l'heure présente, l'injure de la domination étrangère. L'histoire, ce miroir où se réfléchissent les temps passés

et qui permet de pressentir les temps futurs, ne leur enseignera donc rien?

Les accords de Yillafranca ne contenaient que des préliminaires, destinés à être fixés et développés dans un traité définitif. Cette tâche fut dévolue à des plénipotentiaires qui se réunirent à Zurich. Mais pendant que les négociateurs délibéraient, les populations des Duchés, de la Toscane et des Romagnes, conduites par les promoteurs du mouvement italien dans ces contrées, précipitaient, avec le concours déguisé du roi Victor- Emmanuel et de ses conseillers, leur réunion au Piémont. Dès le début de la guerre, les troupes autrichiennes s'étant concentrées en Lombardie, les ducs de Parme et de Modène, le grand-duc de Toscane luimême avaient abandonné leurs duchés pour se réfugier à Milan. Des comités s'étaient constitués dans chacune de leurs capitales comme dans les Romagnes évacuées par les contingents de FAutriche. Ces comités sollicitèrent et obtinrent sans peine la désignation de commissaires piémontais. Il s'était ainsi formé, sur tous. les points, des gouvernements provisoires, voulant tous la fusion d'un royaume unique avec le Piémont. Survint la rencontre de Yillafranca, stipulant la rentrée des

princes dans leurs États; le roi Victor-Emmanuel y ayant adhéré, son gouvernement dut rappeler ses délégués. Ceux-ci désobéirent et conservèrent les pouvoirs qui leur avaient été confiés. Avons-nous besoin de dire qn^ils y furent encouragés clandestinement? La correspondance de Cavour ne laisse subsister aucun doute à cet égard. « Allez de Favant, écrivit-il a d'Azeglio à Bologne, car tout espoir n'est pas perdu. » A Farini, autre commissaire royal qui avait pris à Modène le titre de dictateur : « Le ministre est mort, mandait-il de sa retraite, mais Tami applaudit à la résolution que vous avez prise ( 1 ) . »

Est-ce à dire que le Roi et Cavour lui-même hissent bien résolus à prendre les armes, à engager une nouvelle lutte avec T Autriche? Rien n'autorise à le penser. L'un et l'autre étaient trop convaincus, pour courir pareille aventure, que le Piémont ne pouvait s'y exposer sans l'assistance d'un allié. Mais l'armée française n'avait pas encore évacué la Lombardie ; elle y attendait, l'arme au pied, la conclusion définitive de la paix, et sa présence suffisait, on le savait à Turin, à retenir les Autrichiens en Vénétie, à les empêcher d'intervenir dans les Romognes ou dans les Duchés. Autour du roi Victor-Emmanuel, on se reposait sur une autre garantie non moins favorable aux projets qu'on y formait. A Villafranca on avait stipulé la rentrée des princes dans leurs États, et on négociait à Zurich sur cette base, avec

(1) Voyez la Question italienne, par Guco&ik'JTI; Pion, 1893.

cette restriction toutefois qu*on n'aurait, en aucun cas, recours à Temploi de la force, et on s'était réciproquement interdit tout acte d'intervention armée. Il ne restait, dès lors, aux ducs comme au Pape, dans les Romagnes, d'autre moyen, pour reprendre possession de leur souveraineté, que d'y être conviés par les populations, et les populations ou plutôt les hommes influents qui s'étaient révolutionnairement constitués leurs organes ne pouvaient avoir et n'eurent qu'une pensée, celle de faire prévaloir l'union avec le Piémont à l'aide d'assemblées élues et réunies à cet effet.

Le comte de Cavour ne fut pas longtemps à se persuader que cette situation nouvelle, créée par les préliminaires de Yillafranca, offrait des avantages précieux à son point de vue, et qu'elle ouvrait la porte à des éventualités qu'il n'avait lui-même ni prévues ni espérées à Plombières. Sa lettre, dont nous avons cité un extrait, nous a montré comment il l'a envisagée dès qu'elle s'est révélée. Nul motif dès lors ne l'éloignait plus du pouvoir, et le 16 janvier 1860 il reprit la présidence du cabinet piémontais. Sa rentrée dans les conseils du Roi fut un encouragement offert à tous les promoteurs d'un royaume de l'Italie du Nord, et leurs efforts en reçurent une impulsion nouvelle.

Ce mouvement eut la bonne fortune de rencontrer à Londres une bienveillance inattendue. Nous avons dit avec quelle passion le cabinet anglais avait entrepris, avant la guerre, d'entraver l'entente de la France et du Piémont, et prêté son appui à l'Autriche. La paix con-

due, il s'employa à reconquérir les sympathies perdues en Italie. A dire vrai, le pouvoir avait passé des torys aux whigs ; lord John Russel avait succédé à lord Malmesbury. Le nouveau chef du Foreign Office mit à seconder les VŒUX des Italiens la même ardeur que son prédécesseur avait déployée pour conjurer le conflit. Encouragé par ces démonstrations précieuses bien que tardives, et certain de ne pas soulever à Paris une opposition irréductible, Gavour n'hésita plus devant les difficultés de sa tâche et prit ouvertement en main la direction du mouvement annexionniste. Pendant qu'il s'y appliquait, les grandes puissances négociaient; il avait été proposé un congrès qu'aucune d'entre elles ne voulait sincèrement. Appuyé par la Prusse et par la Russie, le cabinet de Vienne se montrait intransigeant pendant que la France et l'Angleterre proposaient des transactions qui, dans une certaine mesure, répondaient aux vœux des Italiens. C'est à travers les mailles de ce tissu diplomatique fort enchevêtré que le comte de Cavour se glissa, et son œuvre touchait à sa fin pendant que les cabinets s'égaraient encore dans de stériles pourparlers. Les assemblées convoquées dans les États de l'Italie centrale votaient en effet, avec un entraînement enthousiaste, la réunion au Piémont, et chargeaient des députations de porter leurs résolutions à Turin.

Ici se place l'évolution qui se fit dans l'esprit de Cavour et le conduisit à substituer, à la constitution d'un royaume séparé daus le nord de la Péninsule, la Vénétie exceptée, l'union de l'Italie entière. A-t-il été

séduit par la rapidité avec laquelle la première de ces deux solutions s'est en quelque sorte imposée grâce aux dissentiments des puissances, grâce surtout aux encouragements venus de Paris et de Londres, ou bien a-t-il été entraîné par les exigences du parti d'action, par Tappréhension de voir les hommes qui le dirigeaient, devenus de plus en plus impérieux , provoquer une agitation redoutable d*où pouvait naître la guerre civile qui eût fourni à l'Autriche un légitime prétexte d'intervention? Ces deux conjectures semblent également vraisemblables, et il faut croire que ces deux ordres de considérations l'ont simultanément déterminé à adopter le parti qu'il a pris.

Mais pour compléter l'union , il fallait ravir au Pape rOmbrie et les Marches, et conquérir le royaume des Deux-Siciles. On sait à quel expédient on eut recours. En pleine paix, sans nulle provocation, des volontaires, réunis et armés à Gènes sous les yeux de l'administration piémontaise, entreprirent, sous le commandement de Garibaldi, une conquête invraisemblable qu'ils conduisirent cependant à bonne fin. Les événements dont

avait été le théâtre le nord de l'Italie y avaient préparé les esprits en Sicile et à Naples , et Garibaldi n'eut guère qu'à paraître pour remporter des victoires faciles. Qui l'a assisté, qui l'a muni des moyens nécessaires ? Le roi Victor-Emmanuel et le comte de Gavour. On sait aujourd'hui que l'argent, pour une bonne part, l'ut avancé par la liste civile, et que l'arsenal de Gènes pourvut à l'armement. Gomment le souverain et son

premier ministre concilièrent-ils leur ambition et leurs devoirs internationaux ? Il est vraisemblable qu'ils n'en prirent aucun souci. Ils le montrèrent bien quand vint le moment d'aviser aux conséquences de l'entreprise qu'ils avaient encouragée.

Entré en triomphateur à Naples, Garibaldi était le maître absolu du royaume des Deux-Siciles; il était mal entouré. Pour la plupart, ses lieutenants appartenaient au parti avancé, — M. Grispi en était, — et oublieux du concours reçu, peut-être aussi des engagements pris, ils suggéraient à leur chef de s'illustrer en inaugurant, dans le midi de l'Italie, le régime républicain. Ils le conjuraient d'en faire l'essai, nul obstacle ne semblant devoir l'entraver; les populations, intimidées et éblouies, acclameraient, pensaient-ils, les résolutions les moins prévues. Le comte de Gavour eut la claire vision des dangers qui menaçaient ses secrètes combinaisons; il les avait prévus, et il s'était mis en mesure de les conjurer et de pourvoir à toutes les nécessités, dût-il faire emploi de la force. L'ordre fut donné aux troupes piémontaises d'aller occuper Naples en s'avançant par l'Ombrie et les Marches. Il entrait dans les calculs de Gavour de prendre, en passant, possession de ces provinces avant de mettre la main sur le royaume des Deux-Siciles, voulant de la sorte réunir en un seul tout les diverses parties de l'Italie, à l'exception de celles qui étaient occupées par des forces étrangères : Rome, qui était gardée par des troupes françaises, et la Vénétie, qu'il ne pouvait reprendre aux Autrichiens. En

franchissant la frontière pontificale, les Piémontais, commandés par le général Gialdini, se heurtèrent au général Lamoricière, et l'Europe assista à la journée de Castelfidardo, où le nombre eut raison de la vaillance. A remploi des armes succéda aussitôt l'emploi des plébiscites, et, comme celles du centre, les populations des nouveaux territoires dont on dépouillait le Saint- Siège votèrent la réunion au Piémont. Ce premier succès, prévu et désiré à Turin, fut donc rapidement obtenu, et le corps du général Cialdini pénétra dans le royaume de Naples. Pour détourner les redoutables complications qui pouvaient surgir d'une situation à la fois compliquée et alarmante, on jugea à Turin que le Roi devait, en cette occasion, donner de sa personne; il vint se mettre à la tète de ses troupes; la résolution était habile, digne du ministre qui Tavait suggérée, digne du prince qui Tavait agréée. L'effet en fut immédiat; mis en présence du souverain, Garibaldi abdiqua entre ses mains; il se retira à Gaprera. L'unité était consommée, et bientôt un parlement, nouvellement élu et comprenant les représentants de toutes les provinces réunies, devait proclamer Victor-Emmanuel roi d'Italie.

Le comte de Cavour n'était pas encore sorti de ces graves difficultés, et déjà il en surgissait une nouvelle qu'il avait toujours redouté d'aborder. L'esprit provincial n'avait pas abdiqué devant l'élan patriotique qui avait envahi l'Italie entière. A Milan^ à Florence, à Naples, on ne s'inclinait pas aisément devant la prépondérance de Turin. En cessant d'être Lombards, Toscans, Napolitains, les hommes du parti national ne se souciaient pas de devenir des Piémontais, et ils se demandaient quelle serait désormais la capitale du royaume. Une seule ville pouvait faire taire ou concilier toutes ces rivalités. La question de Rome naquit ainsi de la constitution même de toutes les contrées en un État unique. Les groupes révolutionnaires l'avaient posée et résolue de tout temps : le siège du gouvernement italien, selon eux, devait être établi au Quirinal. Les esprits plus sensés, les véritables initiateurs de l'émancipation de l'Italie, le comte de Cavour et tous ses collaborateurs, n'envisageaient les choses ni de si haut, ni de si loin. Ne se payant pas de chimères, ils s'étaient tracé un programme d'une réalisation possible, l'élargissant selon les circonstances. En gens pratiques, ils n'eurent d'autres visées d'abord que l'expulsion de

r Autriche, et plus tard, dès que les circonstances s*y prêtèrent, une agglomération nationale ou TÉtat unique. Ces opinions contradictoires se heurtèrent plus violemment à Tapproche de la proclamation du royaume, et la question fut posée devant les Chambres par Tinitiative parlementaire.

Ne pouvant se dérober, Cavour Fenvisagea avec plus de témérité que de prudence. Il affirma les vœux qui, prétendait-il, étaient ceux de Tltalie entière, et il en accepta la solidarité, oublieux des doctrines qu'il avait partagées avec d'illustres publicistes et qu'il avait énergiquement défendues; il n'hésita pas à déclarer toutefois que lu solution intéressait d'autres nations, et qu'il fallait laisser à l'avenir le soin de la préparer. Si peu disposé qu'il fût à se nourrir d'illusions, il s'était persuadé, il le disait du moins, qu'il ne serait pas impossible de déterminer le Saint-Siège à déposer son pouvoir temporel pour participer à l'érection d'un seul État en Italie, ayant son siège à Rome. Pour prix de ce sacrifice, il lui offrirait la liberté, l'usage entier et indépendant de son autorité religieuse dans le domaine des consciences sans limitation d'aucune sorte, sans aucune des entraves que stipulent les concordats, système qu'il a résumé dans une formule restée célèbre : «L'Église libre dansl'État libre.» tt Je garde l'espoir, a-t-il dit a l'un de ses confidents, d'amener peu à peu les prêtres les plus éclairés, les catholiques de bonne foi à accepter ma manière de voir. Peut-être pourrai-je signer, du haut du Capitole, une autre paix de religion, un traité qui aura pour l'avenir

36t LE COMTE DE CAVOUU

des sociétés humaines des conséquences bien autrement grandes que la paix de Westphalie. n Jamais un grand esprit n*est tombé dans une plus grande erreur et ne s*est plus complètement abusé. Mais il était de ces hommes qui, ayant foi dans leurs entreprises, ne doutent jamais du succès. Il faisait au surplus ses réserves. « Il faut, a-t-il dit dans le principal discours qu'il a prononcé à ce sujet, le 25 mars 1861, que nous allions à Rome, mais à deux conditions : que ce soit de concert avec la France, et que la grande masse des catholiques ne voie pas dans la réunion de Uome au reste de Tltalie le signal de l'asservissement de TÉglise. » — Et pour justifier la première de ces conditions, il rappelait les services que la France avait rendus à Tltalie, et les engagements qui liaient TEmpereur au Saint-Père, engagements dont le gouvernement du Roi avait reçu la confidence en sollicitant le concours de la France, et qu'il était tenu, dès lors, de respecter. Cavour faisait allusion à ses entretiens de Plombières,où l'Empereur avait subordonné tout accord au maintien du Pape à Rome (voyez sa lettre). On nous permettra de le dire : Cavour n'a pas abordé, dans cette discussion, le côté délicat et vulnérable de sa thèse. Il s'est abstenu de prévoir le cas d'un conflit entre le Saint-Siège et le gouvernement du Roi réunis à Rome. Il aurait dû reconnaître, s'il avait envisagé pareille éventualité, que celui qui disposerait de la force serait en mesure de faire prévaloir sa volonté, et cet aveu eût renversé toute son argumentation, démontré le néant de son système de m l'Église libre dans l'État libre » . Plu-

sieurs incidents survenus durant ces dernières années, notamment sous le ministère présidé par M. Crispi, l'ont surabondamment démontré. Il faut donc croire qu'en cette année 1861 Cavour, en donnant, par son langage, satisfaction à un sentiment qu'il redoutait de combattre, a eu surtout pour objet d'écarter ce calice de ses lèvres, et de laisser à ses successeurs le soin de résoudre ce grave problème, à la fois politique et religieux.

Si tel a été réellement son désir, il n'a été que trop tôt satisfait. Cette discussion, plusieurs fois reprise dans l'une et l'autre Chambre, s'était terminée par le vote d'un ordre du jour agréé par le ministère au commencement d'avril, et le mois de mai n'était pas achevé quand Camille de Cavour fut atteint d'un mal qui devait le terrasser en quelques jours. Il ne fut pas longtemps à reconnaître la gravité de son état, et il annonça luimême à son entourage qu'il touchait au terme de sa vie. Il tint conseil cependant dans sa chambre avec ses collègues; il travailla avec ses secrétaires; il reçut ses amis des temps orageux, Farini etCastelli; il les entretint des éventualités qui surgiraient après lui s'il succombait. Il essaya vainement de leur faire ses dernières confidences; la fièvre et le délire le rejetaient dans un

trouble profond dans lequel, d*une voix oppressée, en termes hachés, il évoquait le passé et sondait l'avenir de ritalie. Dans une heure d'entière lucidité, il envisagea avec sérénité et en chrétien le trépas prochain. S'adressant à son domestique : « Martin, lui dit-il, il faut nous quitter; quand il sera temps, tu enverras appeler le Père Jacques, curé de la Madone des Anges, qui m*a promis de m'assister à mes derniers moments. » Cet instant suprême ne tarda pas avenir; les médecins en avertirent la famille, et la marquise Alfieri introduisit elle-même le Père Jacques auprès de son oncle. L'entretien entre l'homme de Dieu et le grand pécheur se prolongea pendant une demi-heure. Immédiatement après, le comte de Gavour demanda Farini : « Ma nièce, lui dit-il, m'a amené le Père Jacques ; je dois me préparer au grand pas de l'éternité. Je me suis confessé et j'ai reçu l'absolution; plus tard je communierai. Je veux que l'on sache, que le bon peuple de Turin sache que je meurs en chrétien. »

Exactement renseigné, heure par heure, le Roi s'acquitta du devoir que tout souverain remplit envers un premier ministre mourant à son service, quand la science a dit le dernier mot. Il arriva au palais Gavour sans se faire annoncer; il s'approcha du malade et lui fit entendre quelques paroles affectueuses. Le comte le reconnut : «Ah! Sire, lui répondit-il d'une voix éteinte, j'ai bien des choses à vous dire, mais je suis trop souffrant. » Fort émus l'un et l'autre, les deux interlocuteurs, qui avaient si longtemps et si activement con-

Spire ensemble, ne purent plus échanger, à cette heure dernière, qu'une longue pression de main et des regards attendris.

Les symptômes d'une fin imminente se multipliant, on avertit le Père Jacques ; en le revoyant, Cavour lui prit la main et lui dit : a Mon Père, mon Père, TÉglise libre dans l'État libre. » Ce furent ses dernières paroles, assure-t-on. S'il les a réellement articulées, il faut penser que la haute conception qu'il s'était faite de la liberté le dominait encore pendant qu'il agonisait ; son esprit se serait éteint sans s'en détourner même au moment de paraître devant l'Éternel. Gomme il l'avait annoncé à son ami Farini, il communia en présence de sa famille et de toute sa maison.

tt Quelques minutes après, a écrit la marquise Alfieri, deux faibles mouvements de hoquet aussitôt réprimés nous apprirent que sans souffrance, sans agonie, il venait de rendre son àme à Dieu. » C'était le 6 mai ; une semaine avait suffi pour briser ce robuste lutteur, pour éteindre ce génie lumineux qui avait si puissamment brillé sur la scène du monde ; sans porter sur cette vie un jugement qui reste réservé aux futurs historiens de notre temps, nous nous permettrons de l'apprécier sommairement dans les conclusions que comporte cette étude.

Nous avons évoqué rapidement les évolutions diverses de la politique du comte de Cavour; il nous reste à rappeler les actes similaires de M. de Bismarck avant de mettre ces deux athlètes en présence Tun de Tautre et de relever les similitudes et les différences qui ont pu se produire entre leurs entreprises et leurs procédés respectifs. Nous avons signalé les premières manifestations du futur chancelier allemand, son attitude absolutiste en 1848, sa conversion à Francfort, où il conçut la pensée capitale de son programme. Nous Favons laissé à Saint-Pétersbourg, préparant son terrain en entretenant soigneusement Tirritation que l'attitude de TAutriche, pendant la guerre de Crimée et au congrès de Paris, avait semée dans Tàme des conseillers de Tempereur Alexandre; nous Tavons vu nouant avec le prince Gortchakoff des relations d'une intimité cordiale, faisant pressentir à son propre souverain tous les avantages qu il serait permis de tirer d'une étroite liai«> son avec la Russie. Le roi Guillaume, nourrissant les mêmes desseins, jugea en 1862 que le moment était venu de confier à ce diplomate, dont il avait pu apprécier les aptitudes, la direction de la politique 'de la Prusse. Après Tavoir accrédité à Paris pendant quel-

ques mois pour lui permettre d'étudier un centre qui lui était inconnu, il le rappela à Berlin pour lui remettre, avec le ministère des Affaires étrangères, la présidence du Conseil. C'était en septembre 1862, un an après la mort de Gavour, et l'Europe vit ainsi se lever, dans le Nord, un astre d'une lumière plus vive, autrement plus troublante que celle dont avait brillé l'astre qui s'était couché dans le Midi.

Personne, parmi les hommes d'État, n'ignorait M. de Bismarck au moment où il prit le pouvoir. Le bruit qu'il avait fait à Francfort, le trouble qu'il avait jeté dans les rangs de la Diète, les opinions qu'il avait exprimées si véhémentement n'étaient plus un mystère, et dès ses premiers actes il devint évident qu'on avait affaire à un diplomate ambitieux et entreprenant, que sous sa main la Prusse tenterait de se dégager des entraves fédérales pour inaugurer une politique active et indépendante. Les circonstances s'y prêtaient; il se hâta de les mettre à profit. La Pologne s'était insurgée , et la Diète avait repris la nébuleuse et éternelle question des duchés du Holstein et du Schleswig.

On considéra à Berlin que ces duchés revendiqués par des prétendants et par la Diète, disputés au roi de Danemark, étant à tout le monde, n'étaient réellement à personne, et que la Prusse pouvait légitimement en convoiter la possession. Pour atteindre ce but, M. de Bismarck, faisant un détour, prit le chemin de Saint- Pétersbourg. Il proposa au cabinet russe de conclure une convention par laquelle le gouvernement du Roi

s^engagerait à concourir à la répression de la révolte polonaise qni, de YarsoTie, s^était étendne à tout le royaume. L'offre fut agréée, etTaccord fut stipulé dans un acte que Ton qualifia de cartel pour en déguiser la véritable portée. Ce (ut le premier succès diplomatique de M. de Bismarck. II y avait en effet, dès ce moment, partie liée entre les deux gouvernements, et nous ver« rons* le précieux parti qu'on a su tirer à Berlin, dans toutes les complications ultérieures, de ces liens nouveaux, de ce concours qui paraissait avoir été offert et accepté bénévolement. Pour consolider cette situation, le gouvernement prussien prit soin de fermer étroitement ses frontières, s'empressant de livrer aux Russes les insurgés contraints d'y chercher un refuge.

Garanti du côté de la Russie, M. de Bismarck se retourna du côté de la Diète ainsi que du côté des puis* sances occidentales. Il prit Tattitude d'un modérateur désintéressé, exprimant ou faisant parvenir aux cabinets son désir de contribuer à résoudre pacifiquement la querelle que les Allemands faisaient au Danemark. A Francfort, il s'abstint d'encourager ouvertement toute résolution compromettante; il ne s'opposa pas longtemps cependant à l'exécution, c'est-à-dire à Toccupation des Duchés par un contingent fédéral. Aux puissances qui jugeaient cette mesure périlleuse pour l'indépendance du royaume danois, il prodigua des assurances réitérées. La question des Duchés avait donné lieu, en 1862, à la réunion à Londres d'une conférence, et on y avait signé une convention stipulant l'intégrité

du Danemark. L'ambassadeur d'Angleterre à Berlin, sir A. Buchanan, en rappelait souvent les termes à M. de Bismarck, qui lui répondait : « Mais vous prêchez un converti » , prétendant que le gouvernement prussien entendait faire respecter et respecter lui-même l'accord établi entre toutes les grandes puissances. Rien n'est plus curieux, plus navrant, devrions-nous dire, que la lecture de la correspondance du représentant de l'Angleterre à Berlin à cette époque ; il recueille soigneusement les déclarations rassurantes de son interlocuteur, et il les transmet à son gouvernement, ne sachant pas toujours quel degré de confiance il est permis de leur accorder. Il arrive même un moment où M. de Bismarck se montre disposé à accepter la médiation de la Grande- Bretagne. Il tient le même langage à l'envoyé danois, M. de Quaade : « Je puis déclarer en conscience, écrit ce diplomate à sa cour, que le gouvernement prussien désire que l'exécution n'ait pas lieu« M. de Bismarck m'a assuré que lui, personnellement, et le gouverne-* ment dont il fait partie sont en faveur d'un arrangement. » ce Ce qui est important pour moi, mande-tnl plus tard, c'est d'éviter soigneusement tout ce qui pour* rait manifester, de ma part, un manque de confiance dans les paroles ou dans le pouvoir de M. de Bismarck. Il in'a donné itérativement l'assurance que l'affaire était dans la meilleure situation possible ; il est sincère dans ses efforts pour trouver une issue pacifique. » Pendant plusieurs mois, il a leurré ainsi la diplomatie sur ses véritables intentions.

Une autre question, celle de Pologne, faisait Tobjet, en ce moment même, d'un échange de vues fort actif entre les grandes puissances, et le cabinet anglais avait pris, par Torgane de lord John Russel, l'initiative d'une proposition tendant à reconnaître aux insurgés polonais la qualité de belligérants. Ce principal secrétaire d'État pour les Affaires étrangères voulait même aller plus loin, et déclarer la Russie déchue de ses droits, solidaires, prétendait-il, des conditions auxquelles les traités de Vienne les avaient surbordonnés et qu'elle avait cessé de respecter. Cherchant avant tout, et atout prix, à resserrer les relations qu'il avait nouées à Saint- Pétersbourg, M. de Bismarck s'éleva contre une pareille prétention, attentatoire, soutint-il, aux droits de la Prusse comme à ceux de la Russie. Pendant qu'il faisait entendre ses remontrances sur ce point, d'un ton ferme et résolu, il se montrait de plus en plus conciliant sur la question des Duchés. Séduit ou trompé, le cabinet de Londres renonça à ses velléités belliqueuses, et le courrier porteur de la déclaration de déchéance, qui était en route pour Saint-Pétersbourg, fut rappelé à Londres. L'insurrection était loin, en ce moment, d'être totalement réprimée, et sur les bords de la Neva on sut gré à M. de Bismarck de l'attitude qu'il avait prise en cette circonstance.

Le principal ministre du roi Guillaume crut que l'occasion était propice pour se livrer, dans l'affaire des Duchés, à une première évolution. Changeant d'avis, et paraissant le regretter, il insinua que l'exécution

devenait une mesure utile à toutes les parties intéressées, même au Danemark, dont la souveraineté était menacée, affirmait-il, par ses adversaires, résolus à lever Tétendard de la révolte. L'exécution, ajoutait-il, implique la reconnaissance des droits de la couronne danoise sur ces contrées, puisqu'elle ne peut être ordonnée que contre un confédéré dont on ne conteste pas les titres à une légitime possession ; si la confédération voulait les méconnaître, ce ne serait pas une simple mesure fédérale qu'elle aurait à ordonner, elle devrait prendre l'initiative d'une agression, d'un acte de guerre. Le prince Gortchakoff partageait cet avis, et il en convenait avec l'ambassadeur d'Angleterre à Saint- Pétersbourg. Fort de l'appui du chancelier russe, M. de Bismarck accentue avec plus de précision sa nouvelle manière d'envisager les choses. Quant à sir A. Buchanan, il ne parvenait pas à comprendre les subtiles distinctions à l'aide desquelles son interlocuteur entendait justifier sa conduite. Il donna l'alarme, et on fut consterné à Londres. Les conseillers de la reine Victoria n'en étaient qu'à leur premier déboire, et bien que lord Palmerston eut déclaré, à la Chambre des communes, qu' u au jour du danger le Danemark ne combattrait pas seul », M. de Bismarck se proposait de leur en menager bien d'autres qu'il serait fastidieux de raconter ici. Nous nous sommes attardé sur ces incidents diplomatiques, — et on nous le pardonnera, — » parce qu'il nous fallait bien établir la préméditation qui a présidé aux premiers actes du nouveau ministre prussien, si

irt LB COMTE DB CAVOUR

nous voulions, plus loin, en apprécier la moralité (1). Disons néanmoins que M. de Bismarck déboisa, jusqu'à la dernière heure, à Londres comme à Paris, ses Yues ambitieuses. Il suggéra successivement des concessions politiques ou administratives qui, accordées aux Duchés par le roi de Danemark, mettraient fin à tout débat, à tout danger d'intervention ou de guerre. L'Angleterre s'employa activement à les arracher au gouver* nement danois, même par la menace; elle délégua à Copenhague un envoyé extraordinaire, lord Woodhouse; mais dès qu'une exigence était satisfaite, M. de Bismarck en avançait une nouvelle, toujours avec l'approbation du prince GortchakofF, qui en arriva, dans ses entretiens avec le représentant du cabinet de Londres, à considérer l'apparition des troupes allemandes même dans le Jutland « comme une opération sans conséquence (2) » . Cette stratégie fut poussée si loin que

(1) Voye^, pour de plus amples détails et pour la référence aux doco» ments : Études de diplomatie contemporaine^ par Julien KxàCZKO; Furne, éditeur, 1866.

(2) Sous le règne de l'empereur Nicolas, et avec le comte Nesselrode, ta Russie avait d'autres vues. Nous lisons dans une circulaire du chanbélier de l'empire, en date du 6/18 septembre 1848 : a Nous pensons que le territoire de la Confédération germanique ayant été délimité d'un commun accord entre elle et les puissances de l'Europe dans des traités signés solennellement, l'Allemagne n'a pas le droit de s'incorporer de nouveaux territoires sans leur assentiment préalable... Telle est, dans la question du Schlesvvig, réclamé par la Confédération sous prétexte de nationalité, l'opinion de notre cabinet. »

A une insinuation du général Leflô, notre ambassadeur en 1848, sur un rapprochement intime entre la République française et l'empire du Tsar, l'empereur Nicolas répondait : « La France et la Russie sont en effet dans des conditions excellentes ; elles ont des intérêts communs, et leur alliance serait la meilleure garantie de l'ordre et de la paix en Eu-

lord John Russel confessa devant le Parlement que dans sa conviction on ne pouvait plus désormais se fier aux déclarations de la Prusse et de l'Autriche.

M. de Bismarck avait pris, dans l'affaire de Pologne, la mesure de la résistance que lui opposerait le cabinet de Londres, et il s'était persuadé qu'il pouvait impunément pousser ses prétentions aussi loin que Texigeaient les intérêts de la Prusse. Il en trouvait la garantie dans le dissentiment qui n'avait cessé d'exister entre l'Angleterre et la France depuis l'origine de ce débat. Son génie, lisant clairement dans le jeu des deux puissances occidentales, lui avait démontré qu'elles n'en viendraient, dans aucune hypothèse, à une entente redou« table ; qu'il lui était donc permis d'user d'audace plus encore que de circonspection, et il ne cessa de conformer sa conduite à cette conviction.

rope, car perionne ne bougera et ne pourra rien en Europe tant qu*elle8 se donneront la main. » (Dépèche du général Leflô, 26 leptenibre 1849.) Au général Lamoricière, succeiseur du général Leflô, le comte Nésselrode déclarait que c pour réaliser ses projets (établir sa prépondérance en Allemagne), il faudrait à la Prusse l'appui de la Russie, qui ne lui sera pas donné » . Cette même assurance fut renouvelée à notre ambassadeur par l'empereur Nicolas quand il fui admis à lui présenter ses lettres de créance. « Tant que nous marcherons d'accord, lui a-t-il dit encore dans une autre entrevue, la paix et la tranquillité de l'Europe sont assurées. » (^Correspondance de fiussie, 1848 et 1849; Archives des affaires étrangères.) II ne pouvait être superflu aujourd'hui d évoquer ces souvenirs.

Cependant le gouvernement anglais, atteint dans sa dignité et désabusé, comprit enfin qu'il fallait recourir à d'autres arguments si on voulait sauver le Danemark d'un démembrement. Le langage qu'il avait tenu à Copenhague, la pression qu'il avait si rudement exercée sur la liberté d'action du cabinet danois, lui en faisaient un devoir impérieux. On résolut donc à Londres de procéder à une démonstration armée, en envoyant dans la Baltique une force suffisante pour couvrir les côtes du Danemark et menacer au besoin celles de l'Allemagne. On s'en ouvrit à Paris en proposant au gouvernement français de s'y associer. Le cabinet impérial accueillit favorablement cette communication, en faisant remarquer toutefois que la résolution des deux puissances pourrait engendrer une guerre continentale; il fit donc demander aux ministres de la Reine s'ils avaient tenu compte de cette éventualité dans leurs calculs, et quelle conduite ils entendaient tenir au cas où elle se réaliserait. Les pourparlers se poursuivirent; la France ne dissimula point qu'en un pareil conflit elle aurait à supporter l'effort de l'Allemagne entière, à employer, dans ce choc formidable, toutes ses forces, toutes ses ressources, et à courir des risques inévitables;

qu'on ne pouvait exiger du pays de si grands sacrifices et Texposer à de si graves périls sans lui laisser entrevoir des avantages qui en seraient la légitime compensation, sans lui garantir en outre le concours absolu de son allié, jusqu'à la conclusion de la paix. Rien, on en conviendra, n* était plus légitime; mais les Anglais, que les agrandissements des autres puissances continentales n'ont jamais émus, n'ont jamais su non plus se résigner à une extension quelconque du territoire de la France; on en avait eu récemment une nouvelle preuve lors de la cession de la Savoie et de Nice que le Piémont nous avait faite. Placée sur ce terrain, la question des Duchés cessait d'avoir, aux yeux du cabinet de Londres, l'intérêt qu'il avait semblé y attacher; il voulait bien envoyer ses flottes au secours des Danois, mais il entendait ne prendre aucun autre engagement.

M. de Bismarck avait bien jugé les choses; sa sagacité, toujours éveillée, l'avait bien conseillé, et quand il fut bien certain que l'événement justifierait ses prévisions, qu'il n'aurait pas à compter avec l'accord de la France et de l'Angleterre, il ne garda plus aucune mesure ni avec l'Assemblée de Francfort, ni avec le Danemark. Invoquant des prétextes qui n'avaient rien de sérieux, et entraînant avec lui l'Autriche, qui s'imaginait le contenir en le suivant, il méconnut outrageusement le traité signé à Londres en 1852 et les pouvoirs comme la compétence de l'Assemblée fédérale; il contraignit le corps d'occupation que, de son consentement et de celui du cabinet de Vienne,

la Diète avait envoyé dans le Holstein, à se retirer devant une véritable armée austro -prussienne qui pénétra jusque dans le Schlesveig et menaçait le Jutland, après avoir brisé la résistance que les Danois avaient vaillamment tenté de lui opposer. Délaissé par la puissance qui avait pris autoritairement sa défense en main, ne pouvant espérer aucun secours, le Danemark, menacé de perdre la totalité de ses possessions continentales, se résigpia à subir le sort du vaincu ; il fit à la Prusse et à l'Autriche, par un traité conclu le 30 octobre 1864, abandon des deux duchés. Par une dérision du sort, cet acte de spoliation fut signé dans la capitale de Tempereur François-Joseph, auquel son allié réservait, dans un avenir prochain, le traitement qu'ils avaient ensemble infligé au roi de Danemark.

La paix, en effet, était à peine rétablie que déjà M. de Bismarck songeait à ravir à son copartageant la part qui lui était dévolue dans les dépouilles de TÉtat danois. La communauté de possession, avons-nous dit ailleurs, source féconde de conflits faciles à susciter, convenait au ministre du roi Guillaume, qui en avait fait la proposition. Portant ses vues plus haut et plus loin, il en fit la base d'une entreprise plus vaste qu'il avait conçue en se heurtant, à Francfort, à la prépondérance de r Au triche en Allemagne. D'accord avec son souverain, il n'eut plus qu'un objet bien défini, celui de combattre et de vaincre son allié de la veille et de l'expulser de la confédération germanique. L'àme remplie d'une confiance absolue, il l'aurait, assure-t-on, mani-

festée en présence du représentant de rAutriche, acéré* dite à la cour de son maître : « Il n'y a pas place, lui aurait-il dit, pour nous deux en Allemagne ; il faut que Tun ou l'autre en sorte » ; euphémisme qui ne laissait subsister aucun doute dans Fesprit de ce diplomate. M. de Bismarck n'était pas encore parvenu à ce degré de puissance qui a commandé, depuis, de compter avec chacune de ses paroles ; on attribuait de pareils écarts, très fréquents dans sa bouche, à son intempérance de langage habituelle; on se reposait sur la droiture des sentiments prêtés au souverain que Ton croyait fort éloigné de partager de pareilles visées. Vaines illusions; ce jeu du Roi et de son ministre a égaré les plus puissants gouvernements, qui en ont été tour à tour les dupes.

Nous excéderions les limites de cette étude si nous entreprenions d'exposer tous les stratagèmes imaginés, par M. de Bismarck pour en venir aux mains avec TAu* triche; nous l'avons fait d'ailleurs dans d'autres études; il nous suffit ici de l'avoir montré à l'œuvre dans l'affaire des Duchés. Nous nous bornerons donc à rappeler sommairement les habiletés diplomatiques d'une stratégie personnelle, que son esprit, toujours fécond en surprises, lui a suggérées quand il a jugé opportun de précipiter la crise. Certain de la bienveillance de la Russie conquise par sa participation en Pologne, non moins assuré de la neutralité de la France obtenue en lui offrant des garanties qu'il devait plus tard lui refuser obstinément, il prit hardiment son parti de brusquer les événements. Dès la fin de l'année 1865, on ne gar-«

dait plus à Vienne qu'un vague espoir de conserver la paix. Les dissentiments que M. de Bismarck ne cessait de susciter dans les Duchés en accusant les fonctionnaires autrichiens de méconnaître ou d'entraver la légitime action des agents prussiens, ses menées à Paris, à Florence, celles qu'il pratiquait à Francfort pour semer l'inquiétude et la mésintelligence au sein de la Diète ne permettaient guère plus à la cour de Vienne de douter de sa ferme intention de provoquer un conflit prochain. Bientôt le traité d'alliance offensive conclu avec l'Italie, anxieuse d'être mise en possession de la Vénétie, démontra aux conseillers de l'empereur François-Joseph que le péril était imminent, et dans cette conviction ils ordonnèrent quelques mesures préparatoires pour ne pas être pris au dépourvu. Quelques régiments furent concentrés en Bohême. Et M. de Bismarck de s'écrier aussitôt : » L'Autriche arme, elle a des intentions agressives ; la Prusse est tenue de pourvoir à sa défense. » Secondé parle général de Moltke, exagérant avec lui les dangers de cette situation, il détermina le Roi, qui y inclinait personnellement, à prendre, de son côté, les dispositions préventives qui étaient déjà fort avancées dans l'armée prussienne. Rien ne saurait être comparé à ce prologue de la guerre pendant lequel le véritable agresseur invoque les exigences de sa propre sûreté pour se mettre rapidement en état de se mesurer avec son adversaire. Le roi Guillaume lui-même jouait son rôle avec sa bonne grâce habituelle dans cette comédie qui devait bientôt dégénérer en un drame sanglant.

Interpellé par la Reine douairière, veuve de Frédéric- Guillaume et sœur de la mère de Tempereur François* Joseph, sur Tobjet delà convention signée avec Tltalie, il prétendit que cet accord ne contenait aucune disposition agressive, et il autorisa sa belle-sœur à en transmettre l'assurance à Vienne.

Au même moment, M. de Bismarck engageait avec le cabinet de Vienne une polémique officielle qui est un monument de duplicité et donne la mesure de son inépuisable dextérité à décliner les reproches qu'on lui adresse pour en rejeter la responsabilité sur son compétiteur. La lecture en est instructive, mais peu édifiante; elle constitue, pour les futurs historiens comme pour les futurs diplomates, un ensemble de documents qu'ils feront bien de méditer mûrement. Il accusait TAutriche de déguiser ses armements, comme ses mauvais desseins, et de les pousser activement dans une pensée, disait-il, qui n'abusait plus personne ; il renvoyait ainsi au cabinet de Vienne les reproches que celui-ci ne cessait de lui adresser à plus juste titre. Mis en demeure de procéder à un désarmement simultané et réciproque, il subordonna l'assentiment de la Prusse à la condition que l'Autriche réduirait ses effectifs aussi bien en Italie qu'en Bohème.

Les choses traînaient ainsi sans aboutir pendant que des deux côtés on se hâtait de se mettre en mesure de combattre. Convaincu, parles représentations du général de Moltke dont la prévoyance avait pourvu d'avance à toutes les nécessités, que le temps courait désormais au

préjudice de la Prusse, qui n'avait plus un homme à appeler sous les armes, M. de Bismarck eut recours à Tex* pédient qu'il tenait en réserve pour le moment suprême; il somma la Diète de Francfort de réformer les institutions fédérales et lui soumit un projet de constitution nouvelle instituant une assemblée élue par le suffrage universel dans tous les États confédérés. Si féodal qu'il fût par naissance et par principe, il avait compris qu'il devait s'appuyer, dans la lutte qu'il était à la veille d'engager, sur le sentiment national en Allemagne; cet homme, si peu disposé à flatter la démocratie, n'hésita pas à rendre un hommage rétrospectif au Parlement que la révolution, en 1848, avait convoqué à Francfort; il mettait ainsi sa main de fer sur un levier tout-puissant qui lui garantirait les sympathies et le concours de l'opinion libérale, fort nombreuse et fort active dans tous les pays ger* maniques. Audacieuse et inattendue, sa démarche eut un retentissement considérable des Alpes à la Baltique et lui valut, pour entrée en campagne, les applaudissements enthousiastes de tous les adversaires qu'il avait, jusquelà, si violemment combattus dans les Chambres et dans la presse.

Il lança sa proposition au sein de la Diète comme un projectile destiné, en éclatant, à y jeter le plus complet désarroi et à y susciter des propositions provocantes qui autoriseraient la prise d'armes en Prusse. L'Assemblée fédérale, justifiant ses prévisions, seconda ses espérances, et il réussit, ence moment difficile, comme dans bien d'autres circonstances, à attirer ses adversaires dans le piège

qu'il leur tendait, en se dérobant lui-même à toute faute, même vénielle. La Diète, en effet, ne fit pas aux ouvertures du cabinet de Berlin l'honneur d'un examen contradictoire ; elle décida de prendre des mesures de rigueur que la constitution autorisait contre un confédéré qui se mettait lui-même en pleine révolte contre elle. Dès ce moment la guerre était inévitable ; elle éclata sans déclaration préalable, M. de Bismarck jugeant superflu de s'arrêter, en pareille occurrence, aux traditionnelles formalités de la diplomatie. Le Roi, au surplus, tenait à décliner la qualité d'agresseur. Ses armées, mieux concentrées et plus nombreuses, n'envahissaient pas moins, sans autre avis, la Bohême et la Saxe d'un côté, le Hanovre de l'autre, et elles marchèrent de succès en succès jusqu'à Sadov^a, où elles écrasèrent les forces réunies tardivement sous le commandement du maréchal Benedek.

Les défaites des Autrichiens déterminèrent le gouvernement français à intervenir comme médiateur, et il offrit aux belligérants des préliminaires de paix. Ils furent agréés, de part et d'autre, et consignés dans une première convention signée à Nicolsbourg après avoir été amendés sur quelques points. Le traité définitif fut

élaboré entre les pléDipoteatiaires réunis à Prague et conclu le 23 août. Les éclatantes victoires des armes prussiennes avaient, d'autre part, ému le cabinet de Saint-Pétersbourg, qui crut devoir suggérer la réunion d'un congrès. Voulant garderies mains libres et se soustraire au contrôle des puissances, M. de Bismarck déclina cette ouverture, et la Russie n'insista point. Nous notons cet incident, parce que nous aurons lieu d'y revenir plus tard.

Dans les préliminaires qu'elle avait soumis à l'acceptation des deux puissances ennemies, la France avait pris soin d'insérer deux clauses, qui furent acceptées par le cabinet prussien après une certaine résistance : l'une stipulait que les habitants du Schleswig du Nord, en grande majorité de nationalité danoise, seraient consultés par voie plébiscitaire avant d'être réunis à la Prusse; l'autre portait que les États de l'Allemagne méridionale conserveraient leur situation autonome et indépendante, laissant aux États du Nord, appelés à former avec la Prusse une confédération nouvelle, une entière liberté de se concerter avec elle. L'Angleterre s'abstint de toute démarche, jugeant que l'équilibre continental n'était pas troublé du moment où la France n'obtenait aucun avantage nouveau.

Cependant le traité de paix n'avait pas encore été ratifié que déjà M. de Bismarck en méconnaissait les dispositions. Il s'était montré accommodante Nicoisbourg, pendant qu'on était encore en état de guerre et qu'un retour de fortune pouvait permettre aux Autrichiens de

réparer leurs désastres ; cette éventualité n'était pas impossible, grâce à Tarrivëe de Tarchiduc Albert ramenant, à ce moment même, devant Vienne, Tarmée qui avait vaincu à Gustozza. Mais rentré à Berlin et la paix conclue avec rAutricbe, le ministre du roi Guillaume se ravisa, voulant rester le maître et dominer dans TAIlemagne entière; il contraignit la Bavière et le Wurtemberg, ainsi que le grand-duché de Bade, à subir des traités d'alliance ofFensive et défensive qui, sous prétexte de garantir aux parties contractantes l'intégrité de leurs possessions, plaçaient les forces armées de ces États dans la main et sous la direction de la Prusse. Leur autonomie et leur indépendance, réservées et stipulées à Nicolsbourg, n'étaient plus désormais que de vains mots. M. de Bismarck ne tint pas plus compte de la clause relative au Schleswig; il annexa le duché tout entier au royaume de Prusse sans en consulter les populations, et plus tard, quand un de leurs représentants au nouveau parlement releva [cette omission injustifiable, il se borna à faire remarquer que les puissances signataires de la paix avaient seules qualité pour s'enquérir de l'exécution des engagements qui y étaient consignés.

Déjà , sans nulautre accord avec les grandes puissances, il avait, épuisant tous les avantages de la victoire, réuni le Hanovre, la Hesse électorale, le duché de Nassau et la ville libre de Francfort àla Prusse, jusque-là composée de fractions, séparées par ces mêmes États qui, pour la plupart, en étaient les enclaves, et acquérant de la sorte, avec des agrandissements considérables, une continuité

non interrompue de frontière et une configuration plus uniforme et plus solide. Dédaigneux des arrangements qui avaient fondé, en 1815, la confédération germanique, auxquels l'Europe entière avait été partie contractante, qualité qui lui donnait le droit formel d'exprimer son avis sur les combinaisons nouvelles qu'on y substituait, il constitua, de la seule autorité du gouvernement dont il était l'organe, la Confédération du Nord, comprenant tous les États situés entre le Mein et la Baltique^ et il en élabora le pacte fédéral sans aucun concert préalable avec les signataires des traités de Vienne. Il mit enfin la main sur les États du midi de l'Allemagne en leur imposant, comme nous venons de le dire, des conventions qui les laissaient àl'entière disposition de la couronne de Prusse. Il put achever cette œuvre immense, qui troublait profondément l'équilibre européen, sans contrôle, sans participation des grands cabinets, dictant ses lois et façonnant l'Allemagne à son gré.

Gomme si la destinée l'avait voué à un labeur inces* sant et toujours plus vaste, M. de Bismarck n'a jamais rempli un programme sans en concevoir un nouveau , plus étendu et plus audacieux. II avait à peine élevé le nouvel établissement fédéral et occupé la place immense qu'il s'y était faite en sa qualité de chancelier de la Confédération du Nord, que déjà il jugeait son œuvre inachevée. II se persuada que son patriotisme lui commandait de la couronner en supprimant la barrière du Mein, en réunissant dans un ensemble bien ordonné tous les États allemands, sans en excepter aucun, en relevant, en

un mot, Tempire germanique au profit de la maison des HohenzoIIern. Il estjuste de dire qu'il s'y sentait encouragé par l'attitude prise etgardée par les puissances devant son immuable volonté de tout régler autour de lui sans s'en entendre avec elles. L'indifférence de l'Angleterre, la crédulité de la Russie l'imprévoyance de la France lui avaient en quelque sorte tracé, avant l'ouverture des hostilités en 1866, le chemin qu'il lui était permis de parcourir. Après la conclusion de la paix avec l'Autriche, leur commune et muette résignation lui démontra qu'il pouvait encore s'imposer à l'Europe sans provoquer un mécontentement redoutable. Esprit entreprenant et téméraire, maissagace et prévoyant, il ne' se paya pas cependant de vaines apparences ; il comprit qu'on ne pouvait franchir le Mein sans rencontrer la France, sans la contraindre à subir l'unité de l'Allemagne, également funeste à son prestige et à sa sécurité. Ce résultat ne pouvait être obtenu que par une guerre nouvelle. On s'y prépara pendant quatre ans, le chancelier en s'ingéiiiant à trouver les moyens diplomatiques propres à la rendre inévitable au moment opportun, tandis que le général de Moltke forgeait l'arme qui devait assurer la victoire. Le souverain, de son côté, ne resta pas inactif; secondé par son premier ministre, qui faisait luire, aux yeux du prince Gortchakoff, des éventualités prochaines, propices à ses désirs, propres surtout à faire rapporter les clauses du traité qui, en 1856, avait limité les forces de la Russie dans la mer Noire, le roi Guillaume usait auprès de l'empereur Alexandre de cette

douce et ifisinuante affabilité dont il a toujours su faire un merveilleux emploi, pour en obtenir sa bienveillante neutralité, sinon son concours, au cas où il serait obligé, pour sa défense, de tirer de nouveau Tépée. On sait que Tun et l'autre n'y ont que trop bien réussi, et nous aurons bientôt à rappeler de quelle ingratitude ils ont payé l'assistance gracieuse et efficace qu'ils en ont obtenue.

Nous n'avons pas à raconter ici dans quelles circonstances naquit la guerre de 1870. Des publications récentes et M. de Bismarck lui-même ont pleinement édifié l'opinion publique à cet égard. Une candidature préparée de longue main et mise en avant d'une façon perfide et subreptice, suivie bientôt de la falsification d'un document d'État, stérilisa tous les efforts tentés pour conjurer une si effroyable calamité. Dans ce duel, pour lequel la Prusse s'était formidablement armée, la France fut vaincue après une longue et glorieuse défense. Le vainqueur usa sans mesure de son triomphe; il nous infligea, outre les milliards, une mutilation qui saignera toujours. La Franceanéanmoins reconquis, grâce à son patriotisme, son rang et son influence dans le monde. Par un caprice du sort qui se joue souvent des vains calculs des hommes, M. de Bismarck n'est pas resté étranger à cette heureuse évolution; tous ses efforts pour l'entraver en ont au contraire accéléré l'entier épanouissement. Nous devons en effet à son incurable hostilité l'état actuel de nos relations internationales, et l'incident qui en a mar-

que l'origine est d'une trop haute importance pour qu'il nous soit permis de le passer sous silence.

En 1875, la France avait, depuis déjà un certain temps, acquitté, en anticipant les échéances, la formidable contribution de guerre qu'il lui avait imposée, et elle avait arrêté les bases de sa réorganisation militaire. Elle avait donné ainsi une preuve éclatante de sa puissante vitalité et de l'élasticité de ses ressources. M. de Bismarck en fut surpris et irrité; il pensait avoir mis notre pays dans l'incapacité de se relever de la profonde détresse dans laquelle il croyait avoir scellé, pour longtemps, ses forces de toute nature. En quittant Versailles pour retourner à Berlin et passant à Francfort : « Je vous apporte, avait-il dit à un groupe de notables, une paix de cinquante ans. » Il était convaincu, à ce moment, qu'il avait pour un demi-siècle rayé la France du nombre des grandes puissances.

En la voyant renaître si rapidement à la vie, et en présence des sacrifices que nous étions encore en état de nous imposer après ceux dont il nous avait accablés, il éprouva un mécompte qu'il ne dissimula point. De concert avec le général de Moltke, il jeta l'alarme, et ces deux hommes, qu'on trouve toujours réunis quand

il faut combiner un noir dessein, résolurent de porter à la France de nouveaux coups et de plus irréparables. Tout a été dit à cet égard, et il n*est plus douteux aujourd'hui qu'ils n'aient eu, à cette époque, Tintention de reprendre les hostilités. Mais il leur fallait, cette fois encore, s'assurer la bienveillante neutralité de la Russie, Un envoyé confidentiel fut expédié à Saint-Pétersbourg; il se heurta à des dispositions nouvelles. Déçus dans leurs espérances que M. de Bismarck avait éveillées quand il sollicitait leur concours, et qu'il ne s'empressait guère de seconder depuis que leur appui ne lui était plus nécessaire , l'empereur Alexandre et le prince GortchakofFse montrèrent surpris des confidences qui leur furent faites et en témoignèrent un certain mécontentement; ils firent plus, ils avertirent notre ambassadeur, le général Leflô, et ils s'interposèrent à Berlin pour détourner l'orage qui nous menaçait. Chose étrange, l'empereur Guillaume n'avait pas été complètement instruit des ténébreux projets ourdis autour de lui. Courbé sous le poids d'un grand âge, il ne prétait plus aux actes de son gouvernement qu'une attention ou des soins intermittents, et M. de Bismarck comme le général de Moltke prenaient sur eux de préparer des résolutions pour lesquelles ils se réservaient de solliciter, en temps opportun, l'assentiment du souverain. Le comte Schouvaloff, ambassadeur de Russie près la cour de Saint-James, quittant Saint-Pétersbourg pour retourner à son poste, fut chargé de notifier, en passant à Berlin, la désapprobation de son gouvernement. Arrivé à

Londres, après s'être acquitte de ce soin, il fit part de ses démarches à notre chargé d'affaires; il Tentretint des différentes phases de cette complication ; il lui dit notamment : « J'ai tu le vieil empereur, qui a paru d'abord fort étonné de nos inquiétudes. Il ne pensait vraiment pas que la guerre fût imminente, mais il était le seul aussi mal informé A Berlin. Il n'a donc pas été difficile de l'amener où nous voulions, après qu'il a été averti. »

Nous nous sommes appesanti sur ce grave incident parce qu'il créa une situation inattendue, dans laquelle M. de Bismarck nous apparaît sous un jour nouveau, évoluant vers des conceptions imprévues, orientant sa politique dans d'autres directions. Le prince Gortchakoff avait-il mis quelque vanité, comme Fa prétendu le chancelier allemand, à montrer à l'Europe qu'il avait bridé, en 1875, le perturbateur perpétuel de la paix générale? Ce qui est certain, c'est que M. de Bismarck se montra offensé de l'attitude prise et du langage tenu à Saint-Pétersbourg, de l'avertissement surtout qu'on avait fait parvenir a Paris par l'organe du général Leflô. u Je ne me suis jamais, a-t-il dit lui-même dans une séance mémorable du Reichstag, détourné de la Russie; c'est elle qui me repoussait et me plaçait parfois dans une position telle que j'étais forcé de modifier mon attitude pour sauvegarder ma dignité personnelle et celle de l'Allemagne. Gela commença en 1875, quand le prince Gortchakoff me fit comprendre combien son amour-propre était froissé par la situation que j'avais

conquise dans le monde politique, n On est donc autorisé, sur le témoignage de M. de Bismarck lui-même, à faire remonter à cette date le dissentiment qui s'est, depuis, de plus en plus aggravé entre la Russie etTÂlIemagne, et à en attribuer la responsabilité à la susceptibilité de rhomme qui, plus circonspect jusque-là, avait su, en toute occasion, triompher de son orgueil comme, de rhostilité de ses adversaires. Ce fut la grande faute de sa vie d'homme d'État, d'autant plus grave qu'elle devait en engendrer d'autres, une surtout qui lui est exclusivement imputable, et qu'à ce titre nous ne pouvons nous empêcher de rappeler.

Après une laborieuse et sanglante campagne, les armées russes, dans la guerre qu'elles ont soutenue contre la Turquie en 1877, arrivèrent aux. portes de Gonstantinople ; le Sultan dut se résigner à accepter la paix qui fut conclue à San Stefano. Le traité stipulait des avantages' pour le vainqueur et des arrangements profitables aux populations chrétiennes de l'empire ottoman. Oubliant qu'il avait obstinément décliné une semblable ouverture faite par la Russie après la campagne de Bohême, le prince de Bismarck, de concert avec l'Angleterre, exigea que cet acte, avant de prendre rang dan&le droit public européen, fût soumis au contrôle d'un congrès. Le cabinet de Saint-Pétersbourg s'y résigna. Des plénipotentiaires furent convoqués à Berlin, et dans cette assemblée qu'il présida le chancelier allemand, prêtant son appui aux négociateurs du cabinet anglais, fit prévaloir des résolutions qui mettaient

en lambeaux le traité de San Stefano; il fit plus : il imagina une combinaison en vertu de laquelle rAutriche était mise en possession de la Bosnie et de THerzégovine, deux provinces de Tempire ottoman, qui était ainsi mutilé par ceux-là mêmes qui avaient pris sa défense. L'objet de cette clause était évident ; elle tendait à mettre TAutriche en situation d'exercer, dans le bassin du Danube, une influence prépondérante au préjudice, sinon à l'exclusion de la Russie. Cette politique était assurément conforme aux vues traditionnelles de l'Angleterre en Orient; l'était-elle également aux intérêts bien entendus des États germaniques? Tel n'eût pas été le sentiment de M. de Bismarck dans d'autres temps, alors que son génie, dégagé de toute préoccupation présomptueuse et personnelle, jugeait les choses avec une entière liberté d'esprit. Égaré dans celte voie nouvelle, il ne s'abusa pas toutefois sur les conséquences inévitables d'une si périlleuse déviation. Obligé de pourvoir à des dangers nouveaux, il imposa à l'Autriche le traité d'assurance mutuelle qu' a fondé la triple alliance par l'accession de l'Italie, sor œuvre dernière, si fatale à l'Europe entière.

L'esquisse qu'on vient de lire de la vie politique du comte de Gavour et du prince de Bismarck, si rapide et si incomplète qu'elle soit, montre, ce nous semble, qu'ils réunissaient, tous les deux, à un ardent patriotisme des aptitudes rares dans tous les temps : un dessein bien arrêté, une confiance absolue, une fermeté inébranlable, une prévoyance lumineuse, une promptitude éclairée dans les résolutions, un courage indomptable dans l'exécution : qualités précieuses et surtout nécessaires au succès des grandes entreprises. Rien ne les a émus ni détournés de la voie qu'ils ont, dès Forigine, tracée devant eux avec des visions qui sont la marque du génie. Se sont-ils servis des mêmes moyens pour réaliser leurs vues respectives, et que doit penser la conscience publique des procédés qu'ils ont employés pour atteindre la haute fortune à laquelle ils se sont élevés? C'est ce qui nous reste à examiner, pour déduire de ce travail les conclusions qu'il comporte. Nous ne nous dissimulons pas combien la tâche est délicate; nous sommes soutenu, en Tabordant, par notre désir bien sincère de nous en acquitter avec une entière bonne foi.

Quand on suit attentivement ces deux puissants ma-

nieurs d'hommes et de choses le long de la carrière qu'ils ont fournie, on incline bien vite à penser qu'ils ont été conçus, — si cette expression était ici bien à sa place, — pour la mission qu'ils ont respectivement remplie. Leurs premières aspirations furent un acte de dévotion à la patrie ; sous l'influence de ce sentiment, Gavour voua un culte à la liberté, M. de Bismarck voua un culte à l'autorité ou plutôt à la force. Le premier n'a cessé de considérer la liberté comme l'unique moyen de gouvernement propre à régénérer l'Italie, soumise depuis longtemps à un régime de violente compression, et à l'élever, par une culture nouvelle, à la hauteur de ses destinées. Il en fit l'application la plus large dans tous les compartiments de l'organisme gouvernemental, au commerce, à l'industrie, aux services administratifs comme à la politique. Il avait une conviction plus élevée encore, il pensait que la liberté ne s'épanouit, qu'elle n'acquiert toute sa floraison que quand les institutions qui l'ont octioyée sont confiées à des hommes bien résolus à donner eux-mêmes l'exemple du respect qu'on lui doit. Gavour a été l'un de ces hommes; il a dédaigné les outrages d'une presse passionnée l'accusant des plus vils méfaits; se bornant à défendre ses actes devant le Parlement, il en a toujours accepté l'examen et la discussion ; il n'a pas plus entravé l'usage de la plume que celui de la parole.

M. de Bismarck ne s'est jamais dérobé aux débats que sa politique soulevait à la Chambre de Berlin, mais il a longtemps méconnu les résolutions de cette assem-

blée. Pendant les quatre premières années de son ministère, il a administré la fortune de FÉtat sans y être autorisé par une loi de finances; il ne parvint à faire voter aucun de ses budgets, et il ne pourvut pas moins à sa guise aux recettes et aux dépenses du Trésor. a Vous violez la constitution, lui criait la majorité de la Chambre. ^~ Nullement, répliquâit-il ; il faut bien que les affaires du pays se fassent, et quand vous repoussez le budget d'un exercice prochain, je suis bien contraint de faire application de celui de Texercice précédent. « II crovait d'ailleurs rentrer dans la constitution en faisant rendre au Roi un décret de dissolution. Le pacte constitutionnel est ainsi resté en souffrance jusqu'à la bataille de Sadowa; M. de Bismarck y a vaincu à la fois les Autrichiens et le Parlement prussien, qui, désarmé par la victoire, lui accorda à son retour un bill d'indemnité.

Bien que pris personnellement à partie et violemment attaqué, M. de Bismarck s'est abstenu, même durant cette première période de son administration, si laborieuse qu'elle fût pour lui, de porter la main sur la liberté de la presse. Mais devenu tout-puissant, il a trouvé des juges qui, à côté du crime de lèse-majesté, ont admis le délit de lèse-dignité ministérielle, et bien des écrivains ont connu, à sa demande, la prison ou la détention dans une forteresse. Pour ne pas nous exposer au reproche d'une omission volontaire, nous rappellerons que si le comte de Gavour s'est toujours incliné devant la majesté de la puissance législative, il a

ET LE l'RlNCE DE RISMAKCK. 395

également respecté les immunités de la presse, bien qu'elles fussent en quelque sorte illimitées ; qu'il a pourtant pris l'initiative d'une disposition nouvelle, destinée à prévoir et à réprimer tout encouragement aux attentats dirigés contre la vie des souverains ou chefs d'Ëtat étrangers. La législation était muette à ce sujet, et les organes du parti d'action abusaient de son silence pour glorifier les plus criminelles tentatives. Un groupe de conspirateurs italiens, conduit par Orsini, ayant mis en grave péril les jours de l'empereur Napoléon, il jugea opportun de combler cette lacune ; ce fut un acte de probité internationale et de prévoyance politique.

Le statut octroyé par le roi Charles-Albert, calqué sur les institutions françaises de 1830, subordonnait à un cens déterminé le droit électoral. Le comte de Gavour, qui était un juste milieu, n'a pas plus songé à élargir cette disposition qu'à remanier les autres clauses du pacte constitutionnel pour leur donner un caractère ou une portée plus démocratique. M. de Bismarck s'est montré plus libéral ; il a introduit dans la constitution fédérale de l'Allemagne du Nord le suffrage universel, il Ta maintenu dans celle de l'empire germanique. Nous avons dit dans quelles circonstances et sous l'empire de quelles considérations il s'est arrêté à ce parti si nouveau pour un Germain ; ajoutons qu'il a pris soin d'entourer cette innovation de garanties qui la rendaient sans péril. A côté du Parlement élu par ce mode emprunté à la démocratie, il a institué une seconde ou plutôt une première Chambre, le Bundesrath, qui est

uniquement composée de représentants des princes confédérés, qui les choisissent parmi leurs fonctionnaires. Cette assemblée est investie des mêmes attributions législatives que la représentation issue du suffrage universel. Aucune loi ne peut être soumise à la sanction de FEmpereur si elle n'est également votée par Tune et Tautre Chambre, de façon que les décisions du Parlement demeurent subordonnées à l'assentiment des délégués des souverains, c'est-à-dire à celui des souverains confédérés eux-mêmes. M. de Bismarck a fait mieux : il a attribué la présidence du Bundesrath au chancelier, à Tunique détenteur du pouvoir exécutif, et en prenant luimême possession de ce poste mis au sommet de la confédération, il a réuni entre ses mains, à ses attributions ministérielles, celle que confère le pouvoir législatif. Il fallait son esprit' inventif pour imaginer une combinaison aussi ingénieuse, aussi propre à rendre vaine toute tentative du Parlement de balancer la puissance souveraine; mais c'était aussi introduire la confusion des pouvoirs dans un organisme où déjà les ministres relèvent uniquement du chef de la confédération, et réduire quant à l'essence, au principe même de la doctrine parlementaire, la représentation nationale à une sorte de fiction, et la dépouiller de toute initiative effective. Tel était d'ailleurs l'objet qu'il avait en vue, et il faut convenir qu'il l'a complètement atteint ; le Parlement délibère, l'Empereur seul gouverne. Ce n'est pas ainsi que fonctionnait le régime représentatif à Turin; les Chambres y étaient pourvues de tous les droits que

comporte le système constitutionnel, et le comte de Gavour n'a jamais eu la pensée d'y porter atteinte. Nous n'oserions pas affirmer que tous ses successeurs ont imité son exemple, et que la Chambre des députés qui siège actuellement à Rome est la sincère émanation du corps électoral au même titre que celle qui délibérait autrefois en Piémont.

Voilà comment, de part et d'autre, nos deux ministres ont compris les institutions politiques dont la garde leur était confiée, et rien ne saurait montrer plus clairement qu'ils ont également conformé leur conduite à leurs sentiments personnels dans la gestion des intérêts publics. L'un est resté féodal et autoritaire, l'autre libéral et constitutionnel.

Gomment ont-ils envisagé les questions d'un caractère international? Gomment les ont-ils conduites et résolues? Jusqu'à la guerre de 1859, le comte de Gavour n'a fait aucun mystère de ses intentions. Sa pensée s'était révélée au congrès de Paris, et elle avait acquis, dès ce moment, la notoriété publique; dans sa correspondance officielle, et plus nettement dans sa correspondance particulière, il l'affirmait avec plus ou moins de mesure ou d'abandon selon les circonstances. Tous ses efforts tendaient donc à amener une rupture dans les conditions voulues par la prudence que l'ardeur de son ambition n'a pas mise en défaut à cette époque. Il s'en est expliqué avec l'empereur Napoléon, et il ne lui a rien caché de ses prétentions. La guerre a donc éclaté sans surprendre ni l'opinion publique en Europe, ni aucun

des gouvernements intéressés; rÂutriche elle-même était si bien édifiée qu'elle crut devoir prendre l'initiative des hostilités et envahir le Piémont.

Gomment M. de Bismarck a-t-il engagé sa première guerre, qui devait être bientôt suivie de deux autres plus sanglantes encore? Après avoir séduit la Russie, il a abusé l'Angleterre, il a tantôt défendu, tantôt méconnu, selon l'intérêt du moment, les droits de la Confédération germanique ; nous avons dit en quelles circonstances et à l'aide de quelles assurances; nous n'avons pas à y revenir. Â quel titre et pour quelles nécessités a-t-il envahi et mutilé le Danemark? Y a-t-il été contraint par le devoir de mettre la Prusse à l'abri de toute offense ? En possession des Duchés, le Danemark pouvait-il être un danger pour l'Allemagne ? Assurément non. En cette occasion, le gouvernement prussien a fait acte de conquérant sans plus de motif que n'en avait le grand Frédéric quand il s'est emparé de la Silésie ; l'exemple a paru à M. de Bismarck bon à suivre, et il s'y est employé sans plus de scrupule. On peut différer sur le mouvement italien et l'apprécier diversement; on ne peut se refusera reconnaître que les lois de l'histoire n'y ont pas été étrangères, que ridée de l'affranchissement est, de beaucoup, antérieure aux publicistes comme aux hommes d'État qui l'ont reprise de notre temps ; que les plus illustres penseurs d'autrefois l'avaient conçue, discutée avant eux et, en quelque sorte, infusée dans le sentiment public : elle avait fait explosion à des époques diverses et avait toujours été comprimée. On ne saurait donc

être surpris, si on Teut surtout se souvenir qu'elle a été réveillée par un pontife, qu'elle ait germé de nouveau et qu'elle ait mûri sous la main d'un puissant esprit. Aucun précédent, aucune considération de même nature n'appelait les Allemands en Danemark. D'une part, c'est la délivrance d'une domination étrangère que l'on poursuivait; de l'autre, la conquête pure et simple, un agrandissement réalisé sans titres au préjudice du voisin.

Le programme de Plombières impliquait l'Italie libre des Alpes à l'Adriatique, à l'entière exclusion par conséquent de l'Autriche. Devant le réveil de l'Allemagne, devant la concentration des contingents fédéraux sur le Rhin, conduits par la Prusse, ce programme ne put être rempli. Déçu dans ses espérances, convaincu que la confédération italienne, du moment où l'Autriche en ferait partie pour la Yénétie, serait une conception livrée à l'influence de cette puissance, Cavour renonça à y prêter la main. Il déserta son poste, avons-nous dit, en renonçant au pouvoir. Mais bientôt, avons-nous ajouté, il se ravisa et il le reprit avec de nouveaux desseins. De ce jour, nous ne retrouvons plus le Cavour que nous avons connu, l'homme d'État qui ne déguisait aucun mystère. Il conspire avec les administrations provisoires établies dans les Duchés et dans les Romagnes, non plus pour réunir les différentes contrées de la

Péninsule en une association fédérale, comme son sou-

verain s'y était engagé à Yillafranca, mais uniquement pour réaliser l'union de ces territoires au Piémont.

Bientôt il encourage Texpédition de Garibaldi en Sicile, et il prend prétexte de ses succès pour prétendre que ce chef de volontaires se montrait résolu à marcher sur Rome a])rès être entré à Naples, et que pour prévenir une si troublante éventualité, le gouvernement du Roi se trouvait obligé d'envahir les provinces pontificales de l'Adriatique, afin d'arriver en temps opportun à Napies et dessaisir les révolutionnaires de leur conquête.

Lancé dans cette voie nouvelle, le comte de Cavour la parcourut jusqu'au bout. Il réunit au Piémont, après ritalie centrale, Tltalie méridionale, dans des circonstances bien différentes dont il ne tint aucun compte. La marque des annexions, dans la première de ces deux contrées, fut la spontanéité du pays lui-même; les populations s'offrirent et se donnèrent; dans le royaume des Deux-Siciles, la marque fiitla violence; les populations furent conquises et prises de force. À l'heure des plébiscites et des élections des assemblées locales, les Duchés, la Toscane et les Romagnes n'étaient occupés par aucune force piémontaise; d^ns le Midi, au contraire, les volontaires de Garibaldi et l'armée sarde dominaient en maîtres, et c'est en leur présence, sous le coup de l'invasion, que l'on procéda au choix des dé-

ET LE PRINCE DE BISMARCK. 40i

pûtes qui Tolèrent la réunion au Piémont. Le comte de GaTour en était venu, en somme, à employer des procédés de gouvernement que M. de Bismarck devait illustrer de son côté.

Le futur chancelier en a largement usé et abusé durant la préparation de la guerre qu'on était à Berlin bien résolu à déclarera rÂutriche. Les Duchés conquis, il ne cache guère ses intentions, il devient plus explicite en restant insidieux. Dans cette nouvelle campagne diplomatique, on procéda aune nouvelle distribution des rôles; la duplicité échut au roi Guillaume. Pendant que le ministre, par des indiscrétions calculées, s'employait à disposer favorablemeni Topinion publique, le souve<rain ne perdait aucune occasion de rassurer les esprits alarmés par son principal conseiller. Il se montrait rigide observateur du respect des couronnes ; on Teût offensé en lui supposant la pensée d'agrandir ses États au détriment des princes ses confédérés.

C'est en continuant ce jeu que le souverain et M. de Bismarck conduisirent les choses jusqu'à la veille du conflit. Quand elles en furent à ce point, le dissentiment apparent qui semblait les diviser disparut soudain, et ils tinrent le même langage, accusant l'Autriche d'avoir armé dans les plus noirs desseins, d'avoir mis la Prusse dans la nécessité de pourvoir à sa défense, et le Roi, rentrant victorieux à Berlin, se crut autorisé, dans son discours du trône, à remercier « la Providence de la grâce qui avait aidé la Prusse à détourner de sa frontière une invasion ennemie » .

La fortune avait couronné Tentreprise sans que FEurope s'en fût suffisamment émue pour en limiter le succès. On en conclut à Berlin qu'on était assez puissant pour satisfaire d'autres convoitises et substituer Tempire germanique à la confédération de TÂllemagne du Nord, et on s'y prépara activement. Quelle fut durant cette période la conduite de M. de Bismarck? Ayant un dessein bien arrêté, celui de contraindre la France à subir l'unité de l'Allemagne, obligé, d'autre part, de laisser au général de Moltke le temps nécessaire à l'organisation de la nouvelle armée, il prit une attitude qui ne futcom plètement ni celle qu'il avait observée dans l'affaire des Duchés, ni celle qu'il avait eue avant la guerre de 1866, mais qui tenait à la fois de l'une et de l'autre; il adopta une politique dilatoire, lui permettant de laisser courir le temps jusqu'au moment opportun. Il se montra, parfois, conciliant dans ses rapports avec la France, mais il déclina courtoisement toutes les ouvertures qui lui vinrent de Paris ayant pour objet d'amener, avec un rapprochement entre les deux gouvernements, une entente commune soit en Italie, soit en Orient. En Italie, il prenait soin, au contraire, sans l'avouer, d'entretenir l'irritation causée par notre occupation de Rome, source pour nous de difficultés qu'il avait intérêt à aggraver en vue des éventualités qui étaient au fond de sa pensée ; en Orient, il tenait exclusivement à satisfaire la Russie, dont il voulait se ménager la cordiale bienveillance. En janvier 1870, il déclina, sans même consentir à l'examiner, une proposition de désarmement simultané pré-

sentée par le cabinet anglais à Tinstigation du cabinet français. L^heure approchait, d^ailleurs, où il faudrait jeter le masque et hâter l'explosion de la lutte. Au printemps de cette même année, M. de Moltke estimait qu'on était en mesure de l'engager. M. de Bismarck mit aussitôt en avant la candidature du prince de Hohenzollern à la couronne d'Espagne qu'il avait préparée de longue main, et nous avons démontré dans une autre étude qu'il la fit prévaloir, dans les conseils du Roi, comme le meilleur moyen de provoquer la guerre qui a été ainsi son œuvre personnelle.

Le comte de Cavour a méconnu, lorsqu'il s'est associé à Garibaldi pour déposséder le roi de Naples, les engagements contractés à Plombières, stipulant le maintien du Pape et des autres princes italiens dans leurs droits respectifs, quand il a substitué violemment l'unité à la confédération; mais il en est un qu'il a tenu, malgré une opposition formidable, en cédant à la France la Savoie et Nice.

M. de Bismarck a-t-il satisfait à ce même devoir envers les puissances qui, par leur abstention ou leur neutralité bienveillante, lui ont facilité les succès qu'il a remportés? S'est-il souvenu des paroles qu'il a portées lui-même à Biarritz et de celles qu'il a fait entendre à Saint-Pétersbourg à maintes reprises? Il a tout oublié* On conçoit qu'après la guerre faite àl'Âutriche en 1866, ayant la ferme intention delà reprendre avec la France, il n'ait tenu aucun compte des compensations promises ; mais on ne comprend pas qu'il ait été, après le traité de

Francfort, aussi dépourvu de mémoire avec la Russie. En quittant Versailles pour rentrer dans ses États agrandis, le nouvel empereur avait pourtant télégraphié à l'empereur Alexandre : a La Prusse n'oubliera jamais qu'elle vous doit d'avoir empêché la guerre de prendre, des proportions plus grandes. » Et il avait signé : « Pour toujours votre reconnaissant, Guillaume. » N'avait-il pas raison, cet heureux souverain, de remercier le Tsar d'avoir contenu l'Autriche et permis ainsi à la Prusse de pousser ses succès jusqu'à l'abus? Faut-il croire que l'empereur Guillaume, revenu couvert de lauriers à Berlin, a lui-même perdu le souvenir des services reçus, ou bien que son principal ministre, désormais le prince de Bismarck, parvenu au sommet culminant rêvé par son ambition, a été pris de vertige, etque se considérant dès lors comme l'arbitre unique des destinées de l'Europe, il a jugé superflu de compter avec ses amis de la veille? Ce qui est certain, c'est qu'en cette occasion il a manqué de noblesse et de grandeur, et que son ingratitude, si elle ne fut un crime, fut certainement une faute, si on nous permet d'évoquer, à son sujet, une expression ou plutôt un jugement resté célèbre dans les fastes de la diplomatie. Le châtiment, d'ailleurs, ne s'est pas fait attendre, et son incurable orgueil en a été le principal instrument.

En effet, durant les trois guerres qu'il a provoquées, s'il a eu un allié qui lui est resté invariablement fidèle, c'est assurément la Russie. Elle possédait sur les Duchés de TElbe des droits souverains; elle a négligé de les faire

valoir pour lui complaire ; elle était la puissance dominante dans la Baltique, et sa fidélité Ta dépossédée de cette situation au profit de la Prusse, maîtresse aujourd'huiydans la Baltique, d'un établissement maritime de premier ordre. Il lui aurait suffi, pour conjurer les défaites infligées aux armées autrichiennes, d'opposer son veto à la guerre de 1866; ellen'en fit rien. Elle aurait pu tout aussiaisémentcontenirrAllemagne en 1870, comme elle Ta fait plus tard en 1875 ; elle s'en est abstenue, et elle a pris, au contraire, une attitude qui a immobilisé r Autriche. Jamais aucun gouvernement n'avait reçu d'un allié, n'ayant contracté aucun engagement conventionnel, de plus précieux services que la Prusse de la Russie. S'il est donc une vérité, c'est que la première de ces deux puissances doit à la seconde d'avoir pu tout entreprendre, qu'elle lui doit ses agrandissements etla situation prépondérante qu'elle a conquise au centre du continent européen.

Gomment le prince de Bismarck a-t-il pu négliger et rompre des relations qui lui ont été si profitables pendant la guerre et qu'il avait tout intérêt à conserver dans la paix? Unie à la Russie, l'Allemagne n'avait aucune complication ultérieure à redouter. Sa vanité offensée a égaré son jugement. La roche Tarpéienne est toujours plus proche du Capitole qu'on ne pense. Ne se contentant pas de refuser son concours amical à la Russie durant la guerre qu'elle a soutenue contre la Turquie, le , prince de Bismarck a tenu à la vaincre et à l'humilier au congrès de Berlin, en s'unissant à l'Angleterre; il y

est certes parvenu en la dépouillant de la plupart des avantages stipulés par le traité de San Stéfano* Mais à quel prix? L'Allemagne le sait aujourd'hui. Si grandes que soient son admiration et sa gratitude pour Thomme qui lui a fait goûter des joies ineffables, elle sent le poids des charges qu'elle supporte, et le soin que met le gouvernement impérial à multiplier ses armements lui démontre que le présent est inquiétant, l'avenir fort incertain. Des écrivains, d'ailleurs, ne le lui ont pas dissimulé; ils ont hautement reproché au prince de Bismarck d'avoir brisé la fructueuse et salutaire alliance de la Russie, pour y substituer une combinaison pleine de périls; d'avoir volontairement créé cette situation, non dans une sage et saine pensée politique, mais dans un senti* ment personnel, pour venger son orgueil outragé. Tout cela, on ne peut le méconnaître, il l'a accompli froidement, pendant qu'il était tout-puissant, pendant que l'empereur Guillaume n'était plus en état de contrôler ses actes comme au début de leur association. En succédante son père, Frédéric III, s'il avait vécu, aurait-il consenti à partager de si lourdes responsabilités? Il est au moins permis d'en douter; ce qui est certain, c'est que sa mort prématurée mit son successeur en présence du présomptueux chancelier, puisant dans son glorieux passé, dans les services rendus, dans les immenses succès obtenus, le prestige d'un conseiller nécessaire. Guillaume II parut d'abord se résigner à jouer un second rôle; il mit même une certaine affectation à dire le haut prix qu'il attachait aux conseils de l'homme

auquel sa maison, comme T Allemagne, devait la grandeur acquise. Mais le joug se fit trop pesant, et il le secoua. Le prince de Bismarck dut descendre involontairement du pouvoir au moment où il avait pu se convaincre qu^il y était solidement assis et qu'il lui était loisible de Texercer en toute liberté. Par une disgrâce éclatante, dont la pensée n'avait certainement jamais effleuré son esprit, il est entré dans une retraite qui Ta vivement surpris et blessé. Son ressentiment a longtemps éveillé les échos de Frederiksruhe répétant ses paroles acerbes. Le temps et la bonne grâce de son souverain ont fait leur office et rendu à son âme irritée le calme et Tapaisement. Il vit, dans ses domaines, de cette existence adulée et triomphale qui est le privilège des grands hommes disparus. La vie future a commencé pour lui de son vivant; il a connu la postérité, entendu sa voix, vu s'élever les statues qu'elle lui devait.

La fortune n'a pas comblé le comte de Cavour des mêmes faveurs; elle l'a ravi à l'Italie pendant qu'il lui était encore nécessaire, au moment où il croyait toucher au terme de son labeur, sans lui permettre d'en goûter la jouissance. Faut-il le regretter? Pour l'Italie, assurément; pour lui, il convient de retenir qu'à la veille de sa mort il était aux prises avec l'organisation du nouveau royaume qui rencontrait les plus graves difficultés; il se trouvait en outre face à face avec la question romaine qu'il avait abordée pour l'ajourner, n'entrevoyant sans doute, pour la résoudre, aucun autre moyen qu'un expédient sur la valeur duquel, quoi qu'il en ait dit, il

ne devait pas conserver de sérieuses illusions. S'il avait vécu, le temps et Tévénement lui auraient démontré, au besoin, que ce moyen était absolument inefficace; il a laissé le soin de dénouer ce problème social à ses successeurs, qui, moins clairvoyants que lui, Font tranché par un coup de force.

Que pensera la postérité de ces deux 'génies qui ont si profondément troublé la paix de l'Europe? Pour les contemporains, le prestige du succès a plus d'attraits que Tempire de la morale ; leurs applaudissements vont aux triomphateurs. L'histoire se montre plus exigeante, moins accessible à l'enthousiasme. Elle leur demandera compte de l'usage qu'ils ont fait des facultés dont la nature les avait dotés et de la puissance qui leur a été confiée. Assurément, les , premières conceptions du comte de Cavour, celles qui l'ont guidé durant la première période de son ministère, n'étaient pas en parfaite harmonie avec le droit public, mais elles se recommandaient du droit naturel. L'occupation de la haute Italie par l'Autriche était née d'un abus de la force, et les Italiens pouvaient se croire fondés à y recourir de leur côté pour réaliser leur délivrance.. Qui oserait blâmer Cavour d'y avoir employé toutes ses ressources? En honorant sa mémoire, l'Italie s'honore elle-même. Mais les futures générations ne seront pas moins fondées à lui reprocher de leur avoir légué, par une concentration hâtive, sinon prématurée, et qui excluait le maintien du pouvoir temporel du Saint-Siège à Rome, une situation faite pour inquiéter les esprits et pour

troubler les consciences. Les désordres qui ont éclaté sur plusieurs points, le réveil de Tesprit provincial, le déclin de la richesse publique, Témigration toujours croissante démontrent que l'Italie souffre déjà d'un mal qui procède aussi bien de son état politique que de son état social. Cn lien puissant unit encore les Italiens : la monarchie; mais ce lien est-il aujourd'hui aussi solide qu'à l'époque où l'on a fondé l'unité italienne en repoussant l'union des États? Nous n'oserions répondre à une aussi grave question, mais il nous sera permis de penser que Gavour a escompté prématurément l'avenir en réunissant, à l'aide de procédés révolutionnaires, ritalie entière sous la couronne de la maison de Savoie, et que ses continuateurs ont aggravé cette erreur en entrant à Rome avant d'avoir négocié le modus vivendi qui, de l'avis de leur maître, pouvait seul garantir la paix du royaume par Raccord du pouvoir politique avec le pouvoir religieux.

M. de Bismarck a-t-il été plus heureux et plus habile? Heureux, il l'a été jusqu'à la paix; en domptant toutes les oppositions parlementaires et fédérales, il a fait trois fois la guerre, et trois fois il en est sorti victorieux. Habile, il l'a été également, mais à l'aide de moyens que la morale réprouve. La diplomatie, cette sage et féconde institution, fondée pour prévenir ou fermer les conflits, qui comporte et exige une certaine somme de loyauté, permet de taire ce que l'on pense, mais n'autorise nullement d'affirmer le contraire. On sait comment il l'a pratiquée, méconnaissant les devoirs qu'elle

impose et qui en sont la garantie, pour mieux asservir des peuples ou les démembrer, selon les caprices de son ambition personnelle. Après le rétablissement de la paix, à dater de 1871, il n*a été ni heureux ni habile; il a provoqué au sein même de TÂllemag^ne une persécution religieuse qui a tourné à sa confusion ; il a répudié toutes ses doctrines économiques; de libre-échangiste, il s'est fait passionnément protectionniste; au Reichstag, il a marchandé avec tous les partis, sollicitant leur concours ou les combattant, selon les circonstances, exerçant tour à tour contre tous , et même contre ses propres collaborateurs, une intraitable domination. A Textérieur, il a organisé la paix armée, ce fléau de notre temps, c'est-à-dire Tobligation pour toutes les puissances, grandes ou petites, de créer chaque année de nouveaux impôts pour entretenir sous les armes plusieurs millions d'hommes toujours prêts à s'entr'égorger, état de paix lamentable qui conduira l'Europe à une guerre exterminatrice ou bien à la ruine, àj'anarchie, si ce n'est au socialisme, cet autre fléau qui a pris, grâce à lui, une extension chaque jour plus redoutable, surtout en Allemagne.

A-t-il du moins assis la prospérité de l'Allemagne sur des bases solides, fondé un état de choses durable, garantissant la paix et le bien-être? Nous ne tiendrons aucun compte de l'esprit particulariste qui n'est certes pas éteint et s'est manifesté dans une occasion récente avec une éclatante décision. Mais comment ne pas reconnaître que, comme l'œuvre du comte de Gavour,

celle du prince de Bismarck souffre des moyens dont il s'est servi pour l'imposer autour de lui? Par une aveugle politique, le fondateur de Tunion germanique Ta mise lui-même aux prises avec des difficultés qu'il serait puéril de méconnaître. Comme les autres puissances, TÂllemagne, par sa faute, n'est-elle pas tenue de vivre sous les armes? L'Empereur parle-t-il jamais à ses peuples sans leur recommander de se tenir prêts à défendre le pays, comme s'il était à la veille d'être attaqué? Ses ministres laissent-ils jamais s'épuiser une session du Beichstag sans lui demander de plus larges crédits pour de nouveaux armements, nécessaires, disent-ils, à la sécurité nationale? Et d'année en année n'en vient-on pas ainsi à courber les populations sous des charges écrasantes? Â qui donc l'Allemagne doit-elle imputer cet état de choses, les périls qu'il engendre, si ce n'est au prince de Bismarck, qui, par le plus étrange des égarements, a inconsidérément rompu l'entente des cours de Berlin et de Saint-Pétersbourg, et contraint la Bussie à s'unir à la France, accord providentiel qui est, à l'heure présente, le seul gage de paix et de sécurité pour l'Europe?

Nous avons suivi de notre mieux le comte de Cavour et le prince de Bismarck le long des grandes et petites voies qu'ils ont parcourues. Avons-nous réussi à éclairer d'une franche lumière les élans de Feur patriotisme et les écarts de leur ambition, leursgestes et leurs erreurs? Ne nous sommes-nous pas mépris nous-même sur le véritable caractère des grandes choses qu'ils ontaccom-

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