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AVANT-PROPOS

J'ai rappelé, dans la préface de ce livre, que j'ai publié en 1871 un volume où j'ai reproduit les plus importantes parmi mes dépêches expédiées de Berlin durant mon séjour en Prusse, en y comprenant intégralement la correspondance que j'ai échangée avec M. le duc de Gramont lors de ma mission à Ems. En 1872, M. de Gramont a fait paraître une publication — La France et la Prusse avant la guerre — dans laquelle il a jugé opportun de redresser ce qu'il a appelé l'inexactitude de mes appréciations et de relever particulièrement, en les contestant, les résultats qu'à mon sens j'avais obtenus dans le cours de cette dernière négociation. Ne pouvant rester sous le coup de ces rectifications, j'avais résolu de répliquer; dans ce but, j'avais préparé un rapide exposé de mes pourparlers avec le roi de Prusse et du compte que j'en avais rendu au gouvernement impérial. J'hésitais cependant à engager une polémique regrettable à certains égards, quand survint la mort de M. de Gramont. Cédant à un sentiment que chacun comprendra, je pris alors le parti de garder ce travail en portefeuille, me réservant de le livrer à la publicité si de nouvelles circonstances m'en imposaient le devoir.

Les versions contradictoires dont ti'ont cessé d'être l'objet ma conduite et mes actes, soit en France, soit à l'étranger, en une occasion d'un si haut intérêt pour l'histoire de notre temps, me déterminent à ne pas attendre de dis-

paraître à mon tour sans avoir rectifié les reproches, je pourrais dire les accusations articulées par le ministre des affaires étrangères qui fut mon dernier chef. Je me persuade que le sentiment public ratifiera ma résolution. Je donne donc ici ce travail tel que je l'ai rédigé à sa date, en y ajoutant quelques notes explicatives ou compIémeDitaires sur des incidents postérieurement mieux connus. Le lecteur, en les lisant, ne devra pas perdre de vue que ces pages ont été écrites en 1873, antérieurement à divers incidents qui ont contribué à faire la lumière sur les événements auxquels elles se réfèrent.

Les grandes catastrophes nationales, en exaspérant les esprits, égarent les consciences. Sous Tempire de ce trouble irritant, Topinion, affolée par un désastre, en cherche avidement les causes, et dans sa précipitation elle s'arrête aux premières impressions qui s'établissent bientôt, si erronées qu'elles puissent être, avec tous les caractères d'une croyance.

Ce phénomène psychologique se trouve souvent dans notre histoire; il s'est produit en 1870 dès nos premières défaites. Surpris par les revers de nos armes, le sentiment public a accusé le gouvernement de tout ignorer et ses agents de l'avoir mal renseigné. Ayant occupé l'ambassade de Berlin pendant plusieurs années, ces récriminations me touchaient directement. J'avais pourtant la conscience de n'avoir failli à aucun de mes devoirs. J'ai tenté de faire la lumière, et dans un livre inti-

tulé : Ma mission en Prusse^] ai placé sous les yeux du public ce que ma correspondauce coutenait de plus essentiel. J'ai donné intégralement celle que j'ai échangée avec M. le duc de Gramont durant la mission que j'ai remplie à Ems, me bornant à relier rapidement les faits entre eux, afin de bien établir, sans en tirer aucune autre déduction, que j'avais fidèlement , et non sans succès , accompli ma tâche, soit à Ems, soit à Berlin.

M. de Gramont a fait paraître, à son tour, un ouvrage : La France et la Prusse avant la guerre^ où il a cru devoir entrer dans de longs développements pour démontrer que, contrairement à mes assertions, je n'avais obtenu, en exécutant ses ordres, aucune concession suffisante et opportune.

Désavoué par mon chef de la dernière heure, je me trouve dans l'obligation d'apprécier, de mon côté, notre participation respective dans les incidents qui ont précédé la guerre.

Je n'ai pas à revenir sur le soin que j'ai mis à justifier la confiance que le gouvernement impérial m'avait témoignée en m'accréditant, en qualité d'ambassadeur, auprès du roi de Prusse, J'ai prouvé que je n'avais négligé aucune des informations qu'il était de mon devoir de lui transmettre ; j'ai notamment établi que j'avais signalé, dans un rapport développé du 5 janvier 1868, la ferme réso-

lution, prise à Berlin, de restaurer Tempire germanique, au besoin par Temploi de la force; j'ai prévu qu'en cette éventualité, T Allemagne entière, gouvernements et peuples, se {grouperait avec enthousiasme, autour de la Prusse; je n'ai omis ni les armements qui se faisaient sous mes yeux, ni les efforts de M. de Bismarck pour s'assurer la neutralité bienveillante de la Russie, en vue surtout de contenir l'Autriche; j'ai enfin dénoncé la candidature du prince de Hohenzollem à la couronne d'Espagne dix-huit mois avant qu'elle f&t avouée à Berlin et à Madrid, je l'ai signalée comme un stratagème imaginé par le cabinet prussien afin de créer au gouvernement impérial des difficultés d'ordre diplomatique pouvant affecter, avec notre sécurité, nos relations avec l'Allemagne.

Sur tous ces points, je n'ai pas rencontré decontradicteurs sérieux. Il ne me reste donc plus qu'à redresser les assertions de M. de Gramont en ce qui concerne la part que j'ai prise aux négociations qu'il m'a chargé d'ouvrir à Ems avec le roi Guillaume. C'est ma propre défense que j'entreprends, je le reconnais; je vais plaider prodomo med, sans me dissimuler que quiconque veut se défendre s'expose à éveiller plus de critiques que de sympathies ; mais j'y suis contraint, et on reconnaîtra que je ne pouvais m' abstenir quand j'aurai mis en

bonne lumière mes actes et ma conduite, ainsi que le jugement qu'en a porté M. de Gramont.

J'étais à Wildbad quand je reçus Tordre de me rendre à Ems, où je devais être rejoint par un courrier porteur des ordres du gouvernement impérial. Je partis sans retard et j'arrivai le 8 juillet dans la soirée. Que me prescrivaient les instructions du ministre ? Après avoir développé les motifs qui nous faisaient une obligation d'intervenir en cette affaire : « Inspirez- vous, me disait-il, de ces considérations, faites-les valoir auprès du Roi et efforcezvous d'obtenir qu'il conseille au prince de Hohenzollern de revenir sur son acceptation (1). » C'était le thème qui m'était indiqué par la dépêche officielle; mais à cette dépêche se trouvait jointe une lettre particulière qui précisait davantage, en la . modifiant, la résolution que j'étais chargé d'obte- . nir du Roi ; elle était formulée ainsi : « Le gouver-

(1) Ce docdment, comme tous ceux que je citerai plus loin , se trouve intégralement reproduit dans ma publication : Ma mission en Prusse,

nement du Roi n'approuve pas Tacceptation du prince de HohenzoUem et lui donne Yordre de revenir sur cette détermination prise sans sa permission. » Le ministre ajoutait : « Il restera ensuite à me faire savoir si le prince, obéissant à cette injonction, renonce officiellement et publiquement à sa candidature. »

Ce n'est pas ainsi que j'ai compris et exécuté les ordres de M . de Gramont : j'ai obéi à ses instructions officielles sans tenir compte des recommandations de sa lettre particulière. Je n'ai pas demandé au Roi de donner tordre au prince de HohenzoUem de revenir sur sa détermination; je lui ai demandé de conseiller au prince de renoncer à sa candidature.

Quiconque a touché à ces sortes d'affaires sait avec quelle mesure, avec quelle circonspection il importe d'ouvrir un débat irritant, surtout quand on l'aborde directement avec un souverain. Si j'avais tenu le langage que me recommandait la lettre particuUère du ministre, j'aurais certainement pris une attitude blessante pour le Roi ; il y aurait vu l'intention bien arrêtée de lui infliger une ' rétractation personnelle, et j'aurais provoqué une rupture immédiate. J'aurais, dès le début, interverti les rôles, mis à notre compte les torts que nous étions fondés à reprocher à la Prusse ; j'aurais

compromis tous nos avantages, celui surtout qui résultait de la loyauté de nos procédés et de la duplicité du cabinet de Berlin. Je me croyais d'autant plus obligé d'atténuer, dans la forme, le caractère de mes commimications, que je sentais vibrer en Allemagne Tirritation causée par le langage que M. de Gramont avait fait entendre au Corps législatif dans la séance du 6 juillet. Il était manifeste pour moi que l'orgueil germanique en avait été profondément blessé.

Voici, à ce suj et, ce que notre ministre à Stuttgard, un milieu pourtant où la Prusse inspirait plus de défiance que de sympathie, mandait le 10 juillet à M. de Gramont : « Je ne dois pas cacher à Votre Excellence le sentiment de stupeur et d'effroi qu'a provoqué dans l'opinion publique la déclaration du 6 juillet; on nous donne généralement raison sur le fond même de l'incident; mais on regrette que le sentiment de notre bon droit ne nous ait pas conseillé plus de modération dans la forme. » Si pour le midi de l'Allemagne nous avions manqué de mesure, pour l'Allemagne du Nord nous avions été impérieux et agressifs. Mon premier devoir me commandait de tenir compte de ces sentiments que les journaux de toutes les nuances avaient exprimés, de l'autre côté du Rhin, en un langage passionné.

Mais j^avais une raison autrement puissante pour m* avancer fort prudemment sur le terrain que je devais aborder; je le savais somé d'embûches. J'avais surpris au mois de mars de Tannée précé* dente la candidature du prince Léopold; j'en avais conféré avec M. de Bismarck, qui ne contesta pas l'exactitude de mes informations, mais s'était refusé à me donner l'assurance que le Roi s'abstiendrait, le cas échéant, d'autoriser son neveu à accepter la couronne d'Espagne. Je demeurai convaincu qu'il se réservait de recourir à cette combinaison le jour où il jugerait opportun de soulever un dissentiment aigu entre l'Allemagne et la France (l). Le piège qu'il nous a tendu en 1870 était préparé de longue main; à Ems, je me préoccupai surtout du soin de ne pas y précipiter avec moi le gouvernement de mon pays (2).

Dans l'audience que le Roi m'accorda, dès le lendemain de mon arrivée, je me suis donc bien gardé d'émettre la prétention qu'il devait donner l'ordre au prince de HohenzoUem de renoncer à sa can-

(i) De récentes révélations n'ont que trop démontré avec quelle anxiété, avec quel désir d'y trouver une cause de rupture, on guettait mon attitude et mes paroles. Il suffit, pour s*en convaincre, de se rappeler en quelles circonstances et avec quelle rapide résolution M. de Bismarck a saisi le joint dès que nous lui en avons fourni l'oc- Cdsion, et avec quelle désinvolture il a altéré la dépèche d'Ems.

(2) Voir Ma mission en Prusse^ p. 301 et suivantes.

didature. Je me suis borné à exprimer le vœu qu il le lui conseillât, m'appuyant sur les considérations qui nous faisaient un devoir d'intervenir en cette a£Faire. Procédant ainsi, je ne méconnaissais pas mes instructions officielles, je m'y conformais, sans m'exposer à manquer aux égards que je devais au souverain d'un grand pays, sans m' écarter des bonnes traditions de la diplomatie.

Avec sa courtoisie habituelle, le Boi me fit une réponse que Ton peut résumer ainsi : « Je ne suis pas intervenu dans les négociations qui ont été poursuivies exclusivement entre le gouvernement espagnol et les princes de Hohenzollern. Je me suis borné à déclarer au prince Léopold et au prince Antoine son père, quand ils ont sollicité mon agrément, que je ne croyais pas pouvoir le leur refuser. Je viens de les interpeller sur leurs intentions actuelles, et j'attendrai d'en être instruit pour vous faire connaître les résolutions qui pourront être adoptées. » Il me donnait en même temps l'assurance que si le prince Léopold se montrait disposé à retirer son acceptation, il s'empresserait d'approuver cette résolution. Je dirai tantôt dans quel esprit et pour quels motifs le Boi prenait ainsi une attitude d'irresponsabilité apparente; mais le lecteur retiendra que si le Boi s'est refusé à prendre une initiative quelconque, même celle d'un cou-

35t ESSAIS DIPLOMATIQUES.

seil — et on verra qu'à cet égard il s'est montré absolument inébranlable, — il aurait plus vivement encore repoussé la suggestion de donner mi ordre, si, d'aventure, je l'eusse formulée, comme M. de Gramont me l'ordonnait dans sa lettre particulière. Il est dair que j'aurais mis un obstacle insurmontable à toute entente. Le Roi, d'ailleurs, en m' annonçant qu'il s'était mis en rapport avec les princes, nous donnait un gage de sa participation à l'affaire, et c'était un point acquis d'une extrême importance pour l'issue des négociations.

En rendant compte à mon gouvernement de ce premier entretien, je mis tous mes soins à dégager la pensée du Roi et je conclus que, s'il n'avait pas de mauvais desseins, U se proposait de combiner les choses de façon à pouvoir prétendre que le prince Léopold était revenu spontanément sur sa candidature ; il éviterait ainsi de faire lui-même, personnellement, une concession propre à nuire à son prestige et à blesser le sentiment public en Allemagne. J'ajoutai que je ne pouvais, sans m'exposer à faire croire que j'étais venu uniquement à Ems pour provoquer une rupture, m' abstenir de déférer au désir du Roi, qui me demandait d'attendre les avis des princes de Hohenzollem « pour reprendre notre conférence » .

Quel accueil le gouvernement impérial fit-il à

ces premières informations ?» Le Roi, m'écrivit M. de Gramont (lettre du 10 juillet), est désormais en cause, après F aveu qu'il a fait d'avoir autorisé r acceptation ; il faut quil conseille et obtienne la renonciation. » Le même jour, il me télégraphiait : « Écrivez-moi une dépêche que je puisse lire aux Chambres et pubUer, dans laquelle vous démontrerez que le Roi a connu et autorisé l'acceptation du prince de HohenzoUern, et dites surtout qu'il vous a demandé de se concerter avec le prince avant de vous faire connaître ses réso«-

, lutions. »

Si le gouvernement impérial eût été d'avis qu'il n'y avait d'autre accommodement possible que Yordre donné par le Roi au prince de renoncer à sa candidature ou à la défense de la maintenir, M. de Gramont m'en eût averti; il m'eût recommandé de me borner à obtenir du Roi, sans retard,

I une déclaration formelle et exphcite nous garan-*

I* tissant, dès ce moment, le désistement du prince

Léopold. Ce n'est pas certainement en ce sens que je pouvais comprendre les recommandations que

I* M. de Gramont m'adressa, après avoir reçu le rap-* port de mon premier entretien avec le Roi ; je devais, au contraire, conclure que le gouvernement impérial n'entendait pas mettre obstacle à l'entente que le Roi proposait de combiner avec

ses parents, et qu'il pensait que nos démarches devaient tendre, avant tout, à obtenir la renonciation du prince Léopold avec le concours du Roi. J'avais donc toute raison de croire que j'étais sur le bon terrain et que je devais m'y maintenir.

Cependant, bien que je ne fusse à Ems que depuis deux jours, M. de Gramont s'impatientait^ il craignait assurément qu'on voulût nous tenir dans l'inaction pendant qu'on mobiliserait l'armée allemande. Il était pourtant trop familier avec les choses de la diplomatie pour se dissimuler qu'une négociation de cette importance ne pouvait se dénouer si vite. Néanmoins, sans rien changer à ses instructions de la veille, il me télégraphia le 11 dans la soirée : « Au point où nous en sommes, je ne dois pas vous laisser ignorer que votre langage ne répond plus à la position prise par le gouvernement de l'Empereur. Il faut aujourd'hui l'accentuer davantage. » Je pus lui répondre, dès le lendemain matin : « J'avais compris moi-même qu'au point où en sont les choses, je devais tenir un langage plus ferme et me montrer plus pressant. C'est ce que j'ai fait hier, dans un nouvel entretien avec le Roi et avant de recevoir vos derniers télégrammes, comme vous le verrez par le rapport qui vous parviendra aujourd'hui. Vous serez sans doute d'avis que je ne pouvais accentuer mes paroles

plus vivement sans nuire à Tobjet même de ma mission. »

Dans mon désir de hâter la solution si impatiemment attendue à Paris, j'avais en effet, le 11, demandé une seconde audience du Roi pour obtenir de lui Fautorisation d'annoncer à mon gouvernement son intention de conseiller au prince Léopold de renoncer à la couronne d'Espagne. Je fis pour cela d'énergiques efforts. Après cet entretien, j'écrivis à M. de Gramont :

M ... Le Roi a daigné me recevoir ce matin, et, me conformant à vos directions, je me suis appliqué à lui faire agréer une résolution qui fût de nature à nous satisfaire pleinement sans autre délai. Je lui ai donc demandé de me permettre de vous faire savoir qu'il inviterait le prince de HohenzoUern à renoncer à sa candidature. Le prince, ai-je dit, ne pouvant se dispenser de dé-^ férer à l'avis du Roi, nous serions, dès à présent, en mesure de calmer toutes les appréhensions. Pour déterminer Sa Majesté à accueillir favorablement le vœu que je lui exprimais, je ne lui ai caché ni les défiances, ni l'irritation du sentiment public en France ; je lui ai fait part de l'impatience du Sénat et du Corps législatif, et de l'obligation où se trouvait le gouvernement de l'Empereur d'y satisfaire, des périls de cet état de choses et des

dangers nouveaux que créait chaque jour de retard... Le Roi m'a souvent interrompu poui* m'opposer les objections qu'il avait déjà fait valoir dans une précédente audience. Sa Majesté a surtout insisté sur le titre auquel elle est intervenue, celui de clief de famille, titre qui ne saurait engager, à son avis , ni le souverain de la Prusse ni son gouvernement. Je ne me suis pas borné, cette fois, à. répliquer que cette dualité ne serait pas comprise, j'ai ajouté qu'elle était inadmissible à tous les points de vue; que le Roi était le chef de la famille, parce qu'il était le souverain et qu'il devenait, dès lors, impossible de séparer, dans le cas actuel, ces deux qualités, et que les princes de Hohen*zollern lui devaient une obéissance absolue uniquement parce qu'il réunissait l'une et l'autre en sa personne; qu'on ne pouvait pas considérer les choses autrement, et qu'il était par conséquent facile de comprendre pourquoi l'avènement du prince Léopold était envisagé en France comme la restauration de l'empire de Charles-Quint...

« — Est-il constant, ai-je continué, qu'en cas de dissentiment entre le gouvernement de Votre Majesté et celui de l'Empereur, nous devrions observer notre frontière des Pyrénées et par conséquent diviser nos forces? Personne ne le nierait. Notre conduite nous est donc tracée par les exigences

de notre propre sécurité, et nous ne saurions, en cette occasion , être exposés au reproche de soulever volontairement un conflit.

tt Selon le Roi, j'exagérais la portée d'une combinaison que, pour sa part, il n'avait jamais désirée. Il a maintenu qu'il lui était impossible, — et les termes dans lesquels il s'est exprimé me portent à croire qu'il considère cela comme incompatible avec sa dignité souveraine, — de modifier son attitude et d'exiger du prince Léopold qu'il renonce à la couronne d'Espagne après lui avoir déclaré quil ne lui interdisait pas de l'accepter. Si je ne m'abuse, ce que le Roi ne veut pas, c'est, comme je vous l'ai écrit, d'assumer la responsabilité d'une retraite ou d'une concession qui blessera le sentiment public en Allemagne, et son intention bien arrêtée est, s'il n'a pas d'autres desseins, de la rejeter tout entière et de la laisser peser exclusivement sur le prince Léopold et sur le prince Antoine, son père.

« — Au surplus, a repris le Roi, il n'y a pas péril en la demeure, et un jour ou deux de retard ne sauraient rien aggraver. . .

u Ne dissimulant pas l'impression que mes paroles produisaient sur son esprit, le Roi (j'avais répliqué à ses observations et présenté de nouveaux arguments) m'a fait observer que notre insistance.

quand il ne demandait plus qu'un délai bien court, pour connaître les intentions des deux princes, pouvait lui faire penser que nous avions le dessein de provoquer un conflit. J'ai protesté contre cette supposition, et j'ai ajouté que j'offrais au Roi le moyen de s'assurer de nos véritables sentiments en sollicitant de Sa Majesté de nous garantir la renonciation du prince Léopold... »

En terminant ce rapport, je disais :

tt Le Roi m'a demandé de nouveau, en y mettant une véritable insistance, de vous télégraphier en son nom, sans perdre un instant, qu'il croyait recevoir ce soir ou demain une communication du prince Léopold, et qu'il s'empresserait de me donner une réponse définitive, » (Dépêche du 11 juillet.)

A cette dépêche j'avais joint une lettre particulière dans laquelle je disais à M. de Gramont : « Le Roi persiste, malgré tous mes efforts, à me déclarer qu'il ne peut ni ne veut prendre sur lui de donner au prince de Hohenzollem l'ordre de retirer la parole qu'il a envoyée au gouvernement espagnol. Sa Majesté me laisse deviner, et elle me fait donner à entendre par son entourage, ainsi que vous le répétera M. de Werther (1), que le prince

(i) M. de Werther, ambassadeur de Prusse à Paris, m'avait précédé à Ems. Il reçut, le 11, l'ordre de rejoindre son poste. Il partit

doit renoncer spon^an^men^ à la couronne qui lui a été offerte, et que le Roi n'hésitera pas à approuver sa résolution... »

Pourquoi donc avions-nous demandé au Roi de nous donner l'assurance qu'il conseillerait au prince Léopold de renoncer à la couronne d'Espagne? Ce n'était certes pas en vue de l'atteindre personnellement ; c'était uniquement dans la pensée de nous garantir le désistement du prince sans nous égarer dans de lentes et longues négociations. Quel aocueil le Roi avait-il fait à mes instances ? Les avait-il déclinées de façon à ne nous laisser aucun espoir d'une solution satisfaisante? Dans aucun de nos entretiens, le Roi n'avait émis la pensée que le prince Léopold avait engagé sa parole et qu'il devait la maintenir. Ce qu'il n'avait jamais voulu me concéder, c'était de s'obliger luimême envers moi à le contraindre, même par voie de conseil, à une renonciation; c'est ce mode de procéder qu'il a décliné ; ce n'était pas l'objet principal de notre réclamation , la renonciation du prince Léopold, qu'il avait repoussé. Je l'avais nettement pressenti dès l'ouverture des négociations, et je précisais nettement ce point dans mes communications du 11 juillet. Le Roi, disais-je, veut

dans l'aprèfl-midi de ce même jour, convaincu que la crise serait dénouée le lendemain par la déclaration du Roi.

que le désistement du prince semble résulter d*un acte spontané de sa volonté. Dès le 9, dès la première heure, j'avais signalé à M. de Gramont ce calcul du Roi, en indiquant les considérations dont il s'inspirait.

Mais si je n'avais pu déterminer le Roi à agréer le moyen le plus rapide pour mettre un terme à cette affaire, je l'avais amené à nous faire le sacrifice de la candidature de son neveu et des vues politiques de ses conseillers. Le Roi s'était montré inébranlable sur la question de forme ; mais, sur la question de fond, je l'avais conduite me déclarer qu'il ne mettrait aucun obstacle à la renonciation du prince Léopoid; il me laissait deviner et même me faisait savoir que le prince devait renoncer spontanément à la couronne qui lui avait été offerte, et que Sa Majesté n hésiterait pas à approuver sa résolution. J'avais en outre obtenu que le Roi me donnerait, après un délai très court, une réponse définitive, et on a vu avec quelle insistance il m'avait demandé de télégraphier, dans ce sens et en son nom, à M. de Gramont.

Ma seconde conférence avec le Roi avait donc eu lieu le 11 à midi ; j'en rendis compte en substance par le télégraphe, et le même jour dans une dé* pêche, avec toutes les explications qu'on vient de lire, et, de plus, y ajoutai, comme j'ai dit, une lettre particulière . Le courrier porteur de ma correspondance arriva à Paris le 12 dans la matinée.

Ainsi le 12 au matin, il importe de le noter, avant de connaître le télégramme adressé par le père du prince Léopold à l'ambassadeur d'Espagne à Paris, avant de recevoir M. de Werther, avant Tinterpellation de M. Clément Duvemois, — incidents sur lesquels je reviendrai plus loin, — M. de Gramont se trouvait exactement instruit des intentions du Roi. Il savait qu'il se refusait absolument à prendre l'engagement, avec nous, de donner un ordre ou un conseil au prince Léopold, qu'il voulait que le désistement de son neveu eût tous les caractères d'une résolution libre et personnelle, mais qu'il consentait à y acquiescer par une déclaration qu'il m'autorisait à transmettre au gouver-

sas ESSAIS DIPLOMATIQUES.

nement impérial. M. de Gramont savait enfin que cette déclaration nous serait faite dans un court délai.

Cette combinaison, satisfaisant le Roi dans la forme, et nous donnant raison sur le fond, répondait-elle à nos légitimes exigences? Devions-nous nous contenter de la renonciation réputée volontaire du prince de HohenzoUem avec simple acquiescement du Roi, ou bien des considérations impérieuses nous commandaient-elles dlnsister afin que le Roi prit Tinitiative avouée d'un ordre ou d'un conseil adressé au prince?

Ces questions ont dû être évidemment soumises à l'appréciation de l'Empereur et de ses ministres. Que fiit-il décidé ? Ce que je puis affirmer, c'est que les premières communications qui me furent adressées le 12, aussitôt après l'arrivée de mon courrier expédié la veille, m'autorisaient pleinement à croire que le gouvernement impérial jugeait suffisamment satisfaisante la solution que je faisais prévoir.

Voici, en effet, ce que M. de Gramont me télégraphiait à midi quarante-cinq minutes :

« Vous nous dites, dans votre dépêche, que le Roi réclame, avec une extrême vivacité, un délai bien court pour connaître les intentions des deux princes de HohenzoUem, et qu'il s'empresserait.

dès qu'il les connaîtrait, de nous donner une réponse définitive. Il a ajouté qu'il verrait dans notre refus le désir de provoquer un conflit.

« Notre dessein n'a jamais été de provoquer un conflit, mais de défendre Tintérét légitime de la France dans une question que nous n'avons pas soulevée. Aussi, tout en contestant la justesse des raisonnements du Roi, et en maintenant énergiquement nos prétentions, nous ne pouvons refuser au roi de Prusse le délai qu'il nous demande, mais nous espérons que ce délai ne s'étendra pas au delà d'un jour. Nous approuvons le langage que vous avez tenu en dernier lieu. »

Ce premier télégramme (ut suivi d'un autre daté de une heure quarante et ainsi conçu :

s Très confidentiel. Employez votre habileté, je dirai même votre adresse, à constater que la renonciation du prince de HohenzoUem vous est annoncée, communiquée ou transmisepar le roi de Prusse ou son gouvernement. C'est pour nous de la plus haute importance. La participation du Boi doit, à tout prix, être consentie par lui ou résulter des faits d'une manière saisissable(l). »

•Que ressort-il de ces deux télégrammes? Que

(1) La date précite, jour et heure, de cet deux dépèchet a été fixée par M. de Gramont lui-même. Voir La France et la Prusse auani la guerre^ pages 102 et 103.

dès le 12 à midi, il ne m'est plus recommandé d'exiger du Roi qu'il défende au prince de HohenzoUem de persister dans sa candidature, ni même qu'il lui conseille d'y renoncer. Ceci démontre, une fois de plus, que tel n'était pas, comme Ta prétendu M. de Gramont, l'unique objet de ma mission. Il en ressort, au contraire, que Ton avait résolu à Paris d'accepter le désistement dans les conditions où il nous était offert.

Le sens exact de ces télégrammes nous est d'ailleurs donné par M. de Gramont lui-même; voici comment il s'exprime à ce sujet : « Admettons que le prince de HohenzoUem, sans ordre du Roi, sans conseil du Roi, seul, de son propre mouvement, renonçât à sa candidature et en informât Sa Majesté ; le Roi pouvait, en se faisant l'interprète direct de la résolution spontanée de son cousin , annoncer lui* même le désistement en l'accompagnant de quelques bonnes paroles. Le désistement, transmis par le Roi, devenait ainsi un acte officiel, un acte prus* sien, et le gouvernement y aurait trouvé une ombre de garantie que, par amour pour lapaix, il eût élevée aux proportions d'une assurance satisfaisante

« C'est sous l'empire de ces impressions que furent adressés au comte Benedetti les deux télégrammes suivants (1)... » — ceux du 12, midi qua-

(i) La France et la Prusse avant la guerre, pa^es 101 et lOS.

raote-cinq et une heure quarante, que je viens de reproduire.

Le gouvernement de TEmpereur, au dire même de M. de Gramont, avait donc trouvé, dans les informations que je lui avais transmises le 11, les éléments d'un accommodement acceptable. N'y avait-il là que F ombre d'une garantie, et M. de Gramont est-il fondé à prétendre que tout ce que j'avais demandé m'avait été refusé, que le 12 je n'avais absolument rien obtenu (1)1 Je redresserai plus loin cette allégation. Pour le moment, je résume cette première partie de la négociation, et je constate que le Roi, pressé par mes instances, m'avait demandé un court répit pour me communiquer la solution à laquelle il se serait arrêté ; — qu'il me laissait pressentir que le prince Léopold se désisterait, et qu'à la renonciation de ce prince il ajouterait son approbation souveraine ; — que cette double déclaration m'était annoncée pour le lendemain ; — que le gouvernement impérial en fut informé dès le 12, dans la matinée; — que M. de Gramont me télégraphia aussitôt que le délai sollicité par le Roi lui était concédé; — qu'il m'invita instamment à établir que la renonciation m'avait été annoncée, communiquée ou simplement transmise par le Roi. — Je constate également que si

(i) La France et la Prusse avant la guerre^ page 160.

le 12 rien n'était encore conclu définitivement, la solution était un fait moralement certain, qu^elle avait à ce moment l'agrément des deux paities, et qu'il ne restait plus qu'à recevoir la déclaration du Roi. Quant à l'initiative du prince Léopold, quant à la spontanéité de sa détermination, nous savions tous, de part et d'autre, qu'elle était une fiction qui, en réalité, ne pouvait tromper personne : personne ne pouvait ignorer, en France et en Allemagne, ni nulle part ailleurs, que le candidat prus« sien conformerait sa conduite à l'avis de son souverain. Il deviendrait donc évident pour l'Europe que le Roi, sans consentir à en prendre l'engagement avec nous, s'était déterminé, comme nous le demandions, à conseiller au prince Léopold de renoncer à une couronne que, dans un autre ma* ment et à notre insu, il lui avait conseillé d'accepter.

La déclaration du Roi est-elle, au surplus, venue à son heure, dans les délais proposés d'une part, acceptés de l'autre, entre Ems et Paris ? Était-elle conforme à notre attente? Certainement et sur tous les points.

Le 13, en effet, j'ai pu télégraphier à M. de Gra« mont : « Le Roi a reçu la réponse du prince de Hohenzollem ; elle est du prince Antoine, et elle annonce à Sa Majesté que le prince Léopold, son

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fils, s'est désisté de sa candidature à la couronne d'Espagne. Le Roi m'autorise à faire savoir au gouvernement de l'Empereur qu'il approuve cette résolution. Le Roi a chargé un de ses aides de camp de me faire cette communication, et j'en reproduis exactement les termes. »

Je dirai plus loin pourquoi le Roi ne m'a pas fait lui-même cette déclaration; mais, telle que je Fai reçue, ne remplissait-elle pas le programme de la veille ? Quelles étaient en efiFet les conditions de ce programme? M. de Gramont les avait lui-même fixées dans les deux premiers télégrammes du 12. Le délai concédé au Roi ne devait pas s^étendre au delà d'un jour; — le prince de HohenzoUem devait se désister; — le Roi devait me faire part de cette renonciation ; — la participation du Roi devait, à tout prix, être consentie par lui ou résulter des faits d'une manière saisissable. Or c'est bien le lendemain du 12, et dans le délai stipulé, que j'ai recula déclaration du Roi; elle portait que le prince Léopold avait renoncé à la couronne d'Espagne ; elle me permettait d'annoncer à mon gouvernement que le Roi l'approuvait. Ainsi donc le désistement m'avait été à la fois annoncé, communiqué et transmis parle Roi, dont la participation était aussi manifeste, aussi saisissable que M. de Gramont pouvait le désirer.

Je voudrais arrêter ici ces observations; mais M. de Gramont a voulu, dit-il, faire une œuvre de redressement y ayant uniquement pour but de placer la vérité en face de Terreur involontaire ou volontaire (1), et il me met trop souvent en cause, mes assertions sont trop souvent Fobjet de ses rectifications pour que je puisse m'abstenir de le suivre. Ce n'est pas sans un douloureux sentiment, sans une vive répugnance que je m'y détermine; la réserve que j'avais observée, en publiant mon livre justificatif, suivant l'expression de M. de Gramont, prouvait surabondamment mon vif et sincère désir d'éviter une polémique regrettable, et si je sors aujourd'hui de cette réserve, c'est sous l'empire d'une contrainte impérieuse.

ni

J'ai démontré, si je ne m'abuse, que le 12, au moment où M. de Gramont m'adressait les dépêches télégraphiques de midi quarante- cinq et une heure quarante, le gouvernement impérial avait résolu d'agréer la renonciation du prince

(1) La France et la Prusse avant la guerre, page 6.

Léopold avec les tempéraments ou plutôt sous la forme où elle nous était concédée par le Roi. Il importe de retenir ce fait, parce que c'est à dater de ce jour que Ton voit surgir les complications nouvelles qui ont conduit à la guerre.

C'est en effet dans cet après-midi que l'ambassadeur d'Espagne à Paris reçut une dépêche télégraphique expédiée de Sigmaringen par le prince Antoine de Hohenzollern et annonçant que le prince Léopold, son fils, avait retiré sa candidature. Comment M. de Gramont a-t-il envisagé cette communication, et quelles déterminations lui a« t-elle suggérées? Le 12, à trois heures, il reçoit le représentant de la Prusse à Paris, le baron de Werther, arrivé d'Ems le matin même.

« Nous avions, dit-il, à peine échangé quelques paroles, quand je fus interrompu par un message que me faisait passer l'ambassadeur d'Espagne... Il m'apportait la nouvelle du désistement du prince de Hohenzollern et plaçait sous mes yeux le télégramme que venait de lui adresser le prince Antoine. M. Olozaga se félicitait de cette solution, car, au point de vue du cabinet de Madrid, elle était d'autant plus complète qu'en vérité eUe était son œuvre. Quant à moi, je ne pouvais me dissimuler que le désistement, se produisant sous cette forme, loin d'avancer nos affaires, les com-

pliquait, au contraire, de la façon la plus grave...

« Pas un mot de la France, continue M. de Gramont, pas un mot de la Prusse. Tout se passait entre le prince de Hohenzoilern et FEspagne.

Ainsi s'évanouissait Fespoir que nous avions fondé sur une participation, même indirecte, du Roi au désistement du prince. Nous avions pensé que si le Roi nous avait informés de la résolution de son cousin, il était possible de trouver dans cette communication royale une garantie, une satisfaction suffisante. Ici le roi de Prusse non seulement ne nous communiquait rien, mais nous apprenions le désistement par une dépêche publique de la compagnie Havas, expédiée en clair, et par conséquent connue, sur son passage, par bien d'autres avant de nous arriver

« Il était impossible de se méprendre sur Faccueil que les Chambres, que le pays tout entier allaient faire à ce document dont la publicité était

déjà un fait accompli Le gouvernement se

trouvait en présence d'une situation nouvelle. Il fallait évidemment aviser à des expédients nouveaux...

« Il serait superflu de peindre ici Fétat des esprits au moment où la dépêche du prince Antoine circula dans le public... Félan d'indignation qui enflammait, Fun après l'autre, tous les organes de

MA MISSION A EMS. 37i

la presse et qui se traduisait, dans la masse du peuple, par une agitation presque inquiétante... Il n*y avait que deux partis à prendre : ou s'associer, dans une certaine mesure, au sentiment national, en cherchant à le contenir, ou le hraver ouvertement en déclarant que, devant le refus du roi de Prusse, il fallait renoncer à toute satisfaction, à toute garantie contre le retour de pareils événements, et se contenter du simple désistement du prince de Hohenzollem(l). »

Ainsi parle M. de Gramont. Or il ne fallait s'arrêter ni à Tun ni à l'autre de ces deux partis. Il s'en trouvait un troisième, qui était tout indiqué par l'état de nos négociations avec le Roi à la date du 12, et auquel il importait de se tenir fermement. Je m'exphque.

Il convient d'ahord ici de rappeler des circonstances qu'il faut avoir à présent à l'esprit, si Ton veut se rendre un compte exact des choses dans cette fatale journée. L'amhassadeur d'Espagne, avant de se rendre auprès de M. de Gramont, avait-il donné connaissance de la dépêche du prince Antoine à d'autres membres du cabinet? Ce qu'on a affirmé, c'est qu'elle fiit divulguée peu avant l'ouverture de la séance du Corps législatif.

(1) La France et la Prusse avant la guerre, pB^es iOOetsuivantesJ

Le président du conseil, en arrivant à la Chambre, put en faire part à plusieurs députés. Il la com-* muniqua notamment à M. Thiers, qui jugea que le désistement garantissait la paix et nous suffît sait (1). Ce ne fut pas, il faut le reconnaître, le sentiment de la plupart des membres de l'Assemblée, ni celui surtout des journalistes qui avaient envahi les salles du palais Bourbon. Leur indi-

(1) « 11 (M. Emile OUivier) courut à M. Tbiert en arrivant à la Chambre : ■ Vous aviez raison ! Nous avons réussi ! C'est la paix ! « — Maintenant, lui dit M. Thiers, il faut vous tenir tranquilles. — t> Soyez rassuré, répondit-il, nous tenons la paix, nous ne la laisse- K rons pas échapper. « (Jules Simon, Souvenirs du 4 septembre^ page 161.) Tel était si bien le sentiment du président du Conseil, qu'un journal, le Constitutionnel, qui prenait notoirement ses inspirations à la chancellerie, envisagea comme un succès précieux le désistement du prince Léopold, bien qu'il ne fût encore annoncé que par son père et avant toute participation du roi de Prusse.

« Nous sommes satisfaits, disait-il dans son numéro paru lé 13 au matin. Le prince Léopold avait accepté la couronne d'Espagne. La France a déclaré qu'elle s'opposerait à une combinaison politique ou à un engagement de famille qu'elle jugeait menaçants pour ses Intérêts, et la candidature est retirée. Le prince de Hohenzollern ne régnera pas en Espagne. Nous n'en demandons pas davantage, et c'est avec orgueil que nous accueillons cette solution pacifique.

• Une grande victoire qui ne coûte pas une larme, pas une goutte de sang. «

Je n'ai pas poursuivi, moi-même, un autre but pendant mon séjour à Bms , mais je l'ai toujours voulu avec la consécration de l'assentiment du Roi, qui donnait à ce résultat tous les caractères d'un arrangement solide et durable. Dans tous les cas, il convient de noter qu'à cette heure solennelle le président du Conseil était loin de partager le sentiment du ministre des affaires étrangères et d'en* visager comme lui la dépèche du prince Antoine et la publicité d.onnée à ce document.

gnation fut, au contraire, vive et bruyante. Au milieu de cette agitation, M. Clément Duveimois, montant à la tribune, demanda à intei^peller le gouvernement « sur les garanties qu'il comptait stipuler pour éviter un retour de complications successives avec la Prusse » . C'est ainsi qu'apparut pour la première fois la funeste pensée de se prémunir contre une éventualité, de tout point invraisemblable; jusque-là le gouvernement, du moins, n'en avait indiqué ni la nécessité, ni la convenance.

Voyons maintenant quel était le caractère, la valeur ou la portée du télégramme communiqué par M. Olozaga. Cette dépêche venait d'un prince que nous avions nous-mêmes tenu à l'écart de nos pourparlers; elle n'émanait ni du cabinet de Berlin, ni de celui de Madrid. M. Olozaga n'avait pas été invité à en donner connaissance au gouvernement français. Il l'a communiquée, mais à titre officieux et sous sa responsabilité. Il n'y était fait et il ne pouvait y être fait mention ni de la France ni de la Prusse. Elle était totalement étrangère aux négociations que nous avions ouvertes à Ems. En un mot, elle n'existait pas pour nous, et il aurait fallu l'ignorer ou la tenir comme non avenue. C'est le jugement qu'en a porté l'Empereur. « La dépêche du prince Antoine, écrivait-il à M. de Gramont dans la soirée

du 12, adressée à Prim (1), est un document non officiel pour nous que personne n'a été chargé, en droit, de nous communiquer.. Tant que nous n'avons pas une communication officielle d'Ems, nous ne sommes pas censés avoir reçu de réponse à nos justes demandes (2)^.. v

On conçoit que les députés et le public, ne connaissant rien de nos négociations, aient pu se persuader, à la nouvelle de la renonciation du prince Léopold, annoncée par l'ambassadeur d'Espagne, que la Prusse, que le Roi lui-même entendait se dérober et nous accorder pour toute satisfaction l'avis qui nous arrivait par voie indirecte et sous le couvert d'un agent diplomatique étranger. Les députés et le public étaient fondés à voir dans un

^i) Par l'intermédiaire de M. Oiozaga.

(2) Cette lettre se trouve à la page 136 de La France et la Prusse avant la guerre.

J'ai eu en outre entre les mains la minute d*une dépèche adressée au roi Victor-Emmanuel, dans l'après-midi du 18, expédiée par un de ses agents après un entretien avec l'Empereur et annonçant que Sa Majesté jugeait avec une vive satisfaction le désistement du prince Léopold, bien qu'il ne fût encore connu que par le message de son père, comme le dénouement pacifique de la crise. Le Roi, ajoutait-on, peut, de l'avis de l'i^mpereur, retourner dans les Alpes et se livrer paisiblement à la chasse du chamois. Le Roi, en effet, avait discontinué ce délassement et était rentré en toute hâte à Turin dès qu'il avait été informé des complications qui avaient surgi si soudainement. Je ne dois pas la connaissance de cet incident à M. Nigra, mais je puis invoquer son témoignage, puisqu'il assistait à l'entretien que je crois devoir rappeler ici.

pareil procédé une nouvelle offense venant s'ajouter à celle dont le cabinet de Berlin avait usé envers la France en nouant à Madrid les fils d'une intrigue conçue dans une pensée hostile et déloyale. Cette conviction devait irriter les esprits, et il est naturel qu'il se soit élevé une voix, au Corps législatif, pour interpeller le gouvernement.

Ce qu'on ne conçoit pas, c'est que M. de Gramont, exactement renseigné, ait partagé cet entraînement, et qu'il y ait adapté son langage et ses résolutions. Il savait ce que valait la dépêche du prince Antoine; il savait que nous touchions au moment où le Roi répondrait à nos réclamations ; il savait dans quels termes et sous quelle forme le souverain de la Prusse s'expliquerait avec nous, et il était d'autant plus tenu d'attendre cette déclara* tion, que nous lui avions accordé, au Roi, le délai qu'il nous avait demandé. Assurément, la transmission de la dépêche du prince Antoine avait été concertée entre Ems et Sigmaringen ; elle avait précédé la déclaration du Roi ; elle avait été, sans doute, imaginée pour bien établir l'entière spontanéité du prince Léopold. Seul il avait accepté, prétendaiton, les offipes de l'Espagne ; seul il les déclinait : on espérait ainsi dégager la responsabilité du souverain et celle de son gouvernement; mais personne ne s'y serait mépris, et d'ailleurs n'eût -il

pas été d'une sage politique de ne pas relever ces efforts faits surtout en vue d'amortir Fimpression irritante que cet incident produisait en Allemagne?

Si, comme FEmpereur, M. de Gramont avait pensé que la dépêche du prince Antoine n'avait pour nous aucune valeur, et que nous étions censés n'avoir reçu aucune réponse, que serait-il arrivé ? Le Roi nous notifiait le lendemain, dans la forme officielle, par l'intermédiaire de l'ambassadeur de France, non seulement que le prince Léopold s'était désisté, mais que lui, le Roi, donnait sans réserve son entière approbation à cette renonciation. Nous obtenions ainsi, avec toutes les garanties désirables, la satisfaction qui nous était due.

Quant à Yagitation presque inquiétante qui s'était emparée du sentiment public dès qu'on eut connaissance du message du prince Antoine, il eût été facile de l'apaiser. Cette agitation était née de la pensée que la communication faite à l'ambassadeur d'Espagne constituait l'unique réparation qui nous serait concédée; c'était une erreur; il fallait la redresser, il fallait monter à la tribune et faire part sommairement à la Chambre de l'état de nos négociations à ce moment. En s'expliquant, M. de Gramont aurait rassuré l'Assemblée et l'opinion publique, et le lendemain, en apprenant la

démarche du Roi, on aurait été d'autant plus satis-

fait qu'on avait pu croire, la veille, à un humiliant mécompte. — Il n'est donc pas vrai de dire que nous n'avions qu'à nous associer au sentiment national ou à le braver.

C'est cependant sous l'empire de cette conviction erronée que M. le duc de Gramont — il avait à ce moment-là connaissance de l'interpellation de M. Duvernois — reprit avec l'ambassadeur de Prusse l'entretien interrompu par M. Olozaga. Quel en fiit l'objet? M. de Gramont a pris soin de nous en instruire, et il importe de citer ce qu il en dit. En s'expliquant sur les véritables intentions de son souverain, M. de Werther avait soutenu avec insistance, écrit M. de Gramont, u que le Roi, en autorisant la candidature du prince de Hoben^ zollern, n'avait jamais eu l'intention de blesser l'Empereur et n'avait jamais supposé que cette combinaison pût porter ombrage à la France... » « Je fis donc observer au baron de Werther, continue M. de Gramont, que du moment où il m'affirmait que rien n'avait été plus éloigné de la pensée

de son souverain que de blesser TEmpereur ou d'inquiéter la France, une pareille assurance donnée serait certainement de nature à faciliter Taccord que nous recherchions... et cela étant, je m'en remettais à son appréciation sur la question de savoir si le véritable expédient n'était pas une

lettre du Roi à l'Empereur

« De son côté, M. le baron de Werther, sans se rallier formellement à cette manière de voir, n'en repoussait pas la discussion, ainsi que l'indique son rapport. J'ai retrouvé dans mes papiers la minute d'une note que j'écrivis séance tenante et dont je lui donnai copie. Elle avait pour but de résumer les assurances qui me paraissaient de nature à faciliter l'accord que nous recherchions tous deux. En voici le texte :

« En autorisant le prince Léopold de Hohen- ^ zoUem à accepter la couronne d'Espagne, le Roi a ne croyait pas porter atteinte aux intérêts ni à la tt digpiité de la nation française. Sa Majesté s'associe « à la renonciation du prince de HohenzoUern et ft exprime son désir que toute cause de mésinteUi- « gence disparaisse désormais entre son gouveme- « ment et celui de l'Empereur. »

« Tel était, continue plus loin M. de Gramont, le genre de démarche que nous avions suggéré à

Tambassadeur de Prusse, non pas avec Fidée d'en publier le texte, comme il Ta écrit par erreur, mais seulement avec la pensée d'en faire connaître la substance pour y trouver le point d'appui de nos efFoils conciliants et pacifiques (1). »

Quel accueil fit l'ambassadeur de Prusse à cette proposition ? Les deux interlocuteurs ne sont pas absolument d'accord à ce sujet, a J'ai fait observer au duc de Gramont, a dit M. de Werther dans son rapport, qu'une pareille démarche serait rendue extrêmement difficile par les explications données par lui le 6 de ce mois à la Chambre des députés ; elles contenaient des déclarations qui avaient dû froisser profondément Sa Majesté le Roi. »

Quoi qu'il en soit, l'ambassadeur de Prusse accepta de transmettre à son souverain la suggestion qui lui était faite, mais seulement quand il lui fut démontré que je serais chargé de ce soin s'il déclinait de s'en acquitter lui-même.

A l'issue de son entretien avec l'ambassadeur de Prusse, M. de Gramont se rendit à Saint-Cloud, assurément pour conférer avec l'Empereur. Que se passa-t-il dans cette entrevue? M. de Gramont ne nous en fait pas la confidence, il ne nous apprend pas quel fut le sentiment du souverain sur

(1) Voir La France et la Prusse avant la guerre, pages 115 et 8ui- Tantet*

ce grave incident; mais ce sentiment ressort des faits, et il est aisé de le mettre en pleine lumière grâce à des documents qu'on retrouve dans la publication de M. de Gramont. Si l'Empereur avait donné son approbation à Touverture faite à M. de Werther, s'il l'avait jugée convenable et opportune, le premier soin de son ministre des afFaires étrangères, fort de son asquiescement, eût été d'en instruire sans retard son plénipotentiaire à Ems et de lui recommander de ne négliger aucun effoit pour déterminer le Roi à l'agréer. Or, que fait M. de Gramont? De retour au ministère, il me télégraphie : a 7 heures du soir. — Nous avons reçu, des mains de l'ambassadeur d'Espagne, la renonciation du prince Antoine, au nom de son fils Léopold, à sa candidature au trône d'Espagne; pour que cette renonciation produise tout son effet, il parait nécessaire que le roi de Prusse s'y associe et nous donne l'assurance qu'il n'autoriserait pas de nouveau cette candidature. Veuillez vous rendre auprès du Roi pour lui demander cette déclaration... »

Ce télégramme me laissait ignorer, et la proposition faite à M. de Werther, et l'engagement pris par cet ambassadeur de la transmettre à son souverain. M. de Gramont n'a pas pu se dissimuler cependant que le lendemain, à l'arrivée duraf^ort

du représentant de la Prusse à Paris, je me trouverais dans cette étrange situation d'avoir à présenter au Boi un accommodement bien différent de celui qui, à mon insu, lui serait transmis par M. de Werther. N'est-il pas permis de conclure déjà que l'Empereur avait repoussé l'expédient imaginé par M. de Gramont, estimant, lui souverain, que le roi de Prusse l'envisagerait comme une exigence incompatible avec sa dignité? C'est évidemment pour cette considération qu'on a substitué, dans l'entretien de Saint-Gloud, la combinaison que je fus chargé d'offrir à celle qui avait été recommandée à l'ambassadeur de Prusse. La différence était notable : je n'avais à demander au Roi ni une lettre, ni la justification de sa conduite antérieure; je devais me borner à solliciter une déclaration verbale nous garantissant contre le retour d'une candidature que nous ne pouvions subir (1). Mais ce qui démontre surabondamment que

(1) Il est un point qui, pour moi, reste absolument obscur et que je ne saurais tenter d'élucider. Il ne peut être douteux, ce me semble^ que les instructions qui m'ont été données dans la soirée du 12 impliquaient, dans la pensée de l'Empereur, l'abandon de la proposition ' laite dans la journée à l'ambassadeur de Prusse. Mais, dans ce cas, quel était le devoir du ministre des affaires étrangères? De m'instruire de son entretien avec M. de Werther et de m'autoriser à . déclarer qu'il devait être considéré comme non avenu. C'est ce que l'Empereur a certainement présumé. Est-ce simple omission, ou bien M. de Gramont s'est-il persuadé que mon silence suffirait pour dé- . montrer au roi de Prusse qu'on ne persistait pas, à Paris, dans le

TEmpereur n'a pas un instant agréé la suggestion de M. de Gramont, c'est que, peu après leur entrevue, dans la soirée, il jugea utile, pour bien affir* mer sa manière de voir, de lui adresser la lettre dont j'ai déjà cité un extrait, et que je crois bon de reproduire intégralement :

« En réfléchissant à nos conversations d'aujourd'hui et en relisant la dépêche du prince Antoine, je vois qu'il faut se borner à accentuer davantage la dépêche que vous avez dû envoyer à Benedetti, en faisant ressortir les points suivants :

« V Nous avons affaire à la Prusse, et non à l'Espagne.

« 2* La dépêche du prince Antoine, adressée à Prim, est un document non officiel pour nous que personne n'a été chargé, en droit, de nous communiquer.

« 3® Le prince liéopold a accepté la candidature au trône d'Espagne, et c'est le père qui renonce.

« 4* II faut donc que Benedetti insiste, comme il en a l'ordre, pour avoir une réponse par laquelle le Roi s'engagerait, pour l'avenir, à ne pas permettre au prince Léopold, qui n'est pas engagé, de

désir qu'on avait exprimé à son représentant? C'est ce que je ne saurais dire. Ce qui est certain, c'est que les deux propositions parvenant au Roi dans la même journée devaient se nuire mutuellement et compliquer gravement les choses, puisqu'en présentant Tune je n'étais pas expressément autorisé à retirer l'autre.

MA MISSION A BMS. 888

suivre Texemple de son frère, et de partir, un beau jour, pourTEspagne.

u 5® Tant que nous n'aurons pas une communication officielle d'Ems, nous ne sommes pas censés avoir de réponse à nos justes demandes.

« 6* Tant que nous n'aurons pas cette réponse, nous continuerons nos armements.

« 7* Il est donc impossible de faire une communication aux Chambres avant d'être mieux renseignés. »

Certainement, l'Empereur a pensé avec son ministre, et il faut le regretter, qu'il serait prématuré de s'expliquer immédiatement devant le Corps législatif. Il se persuadait sans doute que l'agitation provoquée par la dépêche du prince Antoine se dissiperait devant celle que j'avais annoncée pour le lendemain , apportant la déclaration du roi de Prusse. Ce qui est plus certain, c'est que l'Empereur n'a pas varié sur le compte qu'il fallait faire de la dépêche reçue par M. Olozaga, et qu'il n'y a jamais vu qu'un document non officiel que nous devions ignorer.

Se conformant aux intentions de l'Empereur, M. de Gramont m'adressa, à onze heures quarantecinq de nuit, une nouvelle dépêche ainsi conçue : « L'Empereur me charge de vous faire remarquer que nous ne saurions considérer la renonciation

Z9k ESSAIS DIPLOMATIQOES.

que nous a communiquée Tambassadeur d*Espagne et qui ne nous est pas adressée directement, comme une réponse suffisante aux justes demandes adressées par nous au roi de Prusse... » Il me recom* mandait de nouveau d'insister pour obtenir une déclaration de garantie pour Favenir. Il ratifiait ainsi, en ce qui concerne le caractère delà démar-che faite par M. Olozaga, sa dépêche de sept heures (I)*

Donc le lecteur retiendra que le 12, avant midi, nous considérions le désistement du prince de Hohenzollem comme une solution acceptable si le Roi nous le notifiait lui-même en y ajoutant son approbation. Dans Taprès-midi du même jour, après Tarrivée de la dépêche du prince Antoine, après

* (1) Le lendemain, 13, M. de Gramont faisait néanmoins au Corps législatif la déclaration suivante : • L'ambassadeur d'Espagne nous a annoncé officiellement hier la renonciation du prince Léopold de HohenzoUern à sa candidature au trône d'Kspagne. Les négociations que nous poursuivons avec la Prusse, et qui n ont jamais eu d* autre objet, ne sont pas encore terminées. Il nous est donc impossible d'en parler et de soumettre aujourd'hui à la Chambre et au pays un exposé général de l'affaire. » Ce n'était pas l'avis de l'Empereur, qui ne reconnaissait aucun caractère officiel au message du prince Antoine, et il l'avait explicitement manifesté à M.' de Gramont dans sa lettre.

Je pourrais arguer de cette déclaration que si nos négociations n ont jamais eu d*autre objet que la renonciation du prince Léopold, j^vais bien compris, de mon côté, le caractère et le but de ma mis* sion, et que la manière dont je m'en suis acquitté ne mérite aucun des reproches, aucune des rectifications articulées par M. de Gramont.

Finterpellation de M. Clément Duvernois, tout est changé. Devant l'état de Topinion publique, devant Tattitude de la majorité parlementaire, « on ne pouvait accepter, a écrit M. de Gramont, le désistement sans stipuler des garanties (1)... » Ces garanties étaient-elles indispensables, et quelles raisons avait^on de présumer que le roi de Prusse, sorti de ce conflit non sans dommage pour son prestige, aurait pu consentir à y rentrer? Tous les cabinets, la presse et Fopinion de tous les pays avaient blâmé la façon clandestine avec laquelle on avait introduit cette affaire. Comment donc admettre que le Roi, après avoir approuvé, dans une communication faiteàl'ambassadeur de France, la résolution de son neveu, aurait pu, aurait voulu Fautoriser à reprendre sa candidature? Il n'y avait pas lieu de prévoir cette éventualité : il n'y avait donc pas lieu, pour la conjurer, de stipuler des garanties.

J'ai fini avec la journée du 12 : j'arrive à la journée du 13; celle-ci acheva ce que celle-là avait commencé et ne laissa plus aux amis de la paix l'espoir de la conserver.

(i) Voir La France et la Prusse avant la guerre, page 130.

J'avais reçu dans la nuit les deux dépêches que M. de Gramont m'avait adressées dans la soirée de la veille ; obéissant à ses instructions, je sollicitai, dès la première heure, une nouvelle audience du Roi.

M' apercevant dans une allée, Sa Majesté vint au-devant de moi, et je pus, sans autre retard, lui apprendre qu'on connaissait à Paris la renonciation du prince Léopold. Il en témoigna une vive surprise. Assurément, le Roi n'a pas espéré me persuader qu'il ignorait encore, à ce moment, et la résolution du fils et la démarche du père, et qu'en télégraphiant à Paris le prince Antoine s'était abstenu de télégraphier à Ems (1), ce qui eût con-

(i) Le Roi m*avait appris lui-même la veille qu'il était en coireapondance télégraphique avec les princes de Hohenzollem. J'avais pu, en effet, télégraphier à M. de Gramont, le 12, à six heures du soir : « Le Roi vient de me dire qu'il a reçu une dépèche télégraphique lui annonçant que la réponse du prince Léopold lui parviendra indubitablement demain. Il a ajouté qu'il me fera demander dès qu'elle sera entre ses mains. • Cette dépèche, vraisemblablement, lui annonçait l'expédition de celle que le prince Antoine adressait le même jour à M. Olozaga; mais le Roi ne m'en fit pas la confidence, neveu-

stitué un manquement aux égards dus au chef de sa maison ; mais le Roi, qui avait distribué les rôles, restait fidèle à celui qu'il s'était tracé lui-même. Il voulait continuer jusqu'à la fin la fiction qu'il avait imaginée pour s'abriter personnellement contre tout reproche d'avoir fait à la France une concession compromettante. Il voulait surtout pouvoir affirmer qu'il s'était borné à respecter, comme il prétendait l'avoir fait au début, l'entière liberté de ses parents. Cependant je fis remarquer au Roi que, par suite de cet incident même, le désistement du prince Léopold ne saurait apaiser l'agitation qu'avait provoquée sa candidature. J'ajoutai que, pour calmer toutes les inquiétudes, pour raffermir les bonnes relations entre les deux pays, il semblait utile de garantir l'avenir aussi solidement que le passé, et qu'à cette fin je sollicitais l'autorisation de transmettre à mon gouvernement l'assurance que Sa Majesté userait, au besoin, de son autorité pour prévenir toute tentative de reprendre la candidature abandonnée.

lant intervenir lui-même, comme il se l'était toujours proposé, que le lendemain, quand la renonciation serait un fait connu et accompli en dehors de lui, adaptant ainsi chacun de ses actes à la mise en scène qu'il avait arrêtée dès le premier moment. Je ne m'étais donc pas abusé, et je n'avais pas trompé le gouvernement impérial en annonçant, au sortir de ma première audience, comment les choses ■e passeraient.

« — Vous me demandez, me répondit le Roi, ua engagement sans terme et pour tous les cas; je ne saurais le prendre. » Il ajouta qu'il ne pouvait aliéner de la sorte sa liberté de résolution, « qu'il n'avait aucun dessein caché, et que cette affaire lui avait donné de trop graves préoccupations pour ne pas désirer quelle fût irrévocablement écar^ tée » . Je lui fis remarquer qu'à cet égard nous pouvions nous rencontrer sur le terrain où le Roi s'était placé lui-même; que je m'adressais au chef de la famille, et qu'en cette qualité il pouvait assurément accueillir, sans préjudice d'aucune sorte, la demande que j'étais chargé de lui présenter. Vains efforts; le Roi refusa absolument d'y acquiescer, en m'exprimant ses regrets de ne pouvoir nous faire « une concession nouvelle et inattendue (1) » . Le Roi m'avait d'ailleurs renouvelé l'assurance qu'il recevrait dans la journée le courrier expédié de Sigmaringen, et qu'aussitôt il me manderait pour me faire la communication qu'il m'avait annoncée dans notre précédente entrevue. Je pouvais donc croire que j'aurais, avant la fin de la journée, l'occasion de faire une nouvelle tentative pour ébranler la résolution à laquelle je m'étais heurté dans la matinée.

(i) On trouvera tous lc8 dcveloppemcnts de cet entretien dans ma dépêche du 13 juillet.

L'occasion oe vint pas, et les choses se passèrent tout autrement. Au lieu de me convier, le Roi chargea le prince de Radziwill, son aide de camp, de m' apporter sa déclaration, confoi'me d'ailleurs aux assurances que j'avais reçues, et, à trois heures quarante-cinq, je pus adresser à M. de Gramont la dépêche télégraphique que j'ai reproduite plus haut.

A quelles circonstances faut-il attribuer cette nouvelle attitude du Roi ? Jusqu'à ce moment il avait montré des dispositions conciliantes et le désir de sortir de cette difficulté, pourvu qu'en donnant satisfaction à la France il fût lui-même indemne de toute responsabiUté vis-à-vis de l'Allemagne. 11 avait accepté la discussion, et ceci mérite d'autant plus d'être remarqué que, durant tout son règne, il a constamment évité d'entrer dans l'examen de toute question diplomatique avec les représentants étrangers accrédités auprès de lui, s'en référant toujours à son ministre. A dix heures du matin, il provoque lui-même, en m'abordaiit, notre dernier entretien ; à trois heures de l'après-midi, malgré l'assurance qu'il m'avait donnée de me recevoir, ii ne communique plus avec moi que par l'intermédiaire d'un de ses officiers. Evidemment l'ouverture que je lui avais faite l'avait mécontenté, ce qu'il m'a fait entendre en me disant que

nous exigions une concession nouvelle et inattendue qui, rendue publique, devait le découvrir et le compromettre. C'est dans cette disposition que, peu d'instants après notre rencontre matinale, il reçut le rapport de M. de Werther, arrivé par le courrier de Paris (1). 11 y dit que M. de Gramont lui demandait une concession plus nouvelle et plus inattendue encore que, pour ma part, j'ignorais totalement et que je ne pouvais retirer. Dès ce moment, sa décision fut évidemment prise; il ne revint pas sur rengagement qu'il avait contracté : il me fit déclarer que le prince Léopold s'était désisté et quil donnait son acquiescement à cette renonciation, mais sou parti était bien arrêté de ne plus continuer les négociations ; il les jugeait terminées par cette communication que j'étais autorisé à transmettre à mon gouvernement. Je dus télégraphier à Paris : • A ma demande d'une nouvelle audience, le Roi me fait répondre qu'il ne saurait consentir à reprendre avec moi la discussion i*elative aux assurances pour l'avenir. Sa Majesté me fait déclarer qu'elle s'en réfère aux considérations qu'elle m'a exposées ce matin... Le Roi a con-

(1^ M. de Werther avait décliné le désir qui lui avait été exprimé d'user du télé(;raphe pour transmettre an Roi la commanication qu*il avait consenti à lui soumettre. ^Voir son rapport.) Son message, expédié de Paris le 12, est arrivé à £ms le 13, à midi, par la voie et à l'heure ordinaires de la poste.

senti, m*a dit encore son envoyé, à donner son approbation entière et sans réserve au désistement du prince de HohenzoUern, et il ne peut faire davantage. »

On remarquera que le Roi ne m'a pas fermé Taccès de sa porte, qu il a uniquement décliné

L d'examiner à nouveau notre dernière proposition.

U m'a reçu, d'ailleurs, le lendemain avant son départ. Il n'y a donc eu à Ems ni insulteur ni insulté, je ne saurais trop le répéter, contrairement aux allégations que M. de Bismarck a introduites en

j travestissant les faits. — C'est en effet ce qu'il n'a

pas hésité à faire en intervenant, dès ce moment, dans un débat auquel il était resté étranger jusqu'ici. Gomment en a-t-il été saisi, et par quels expédients a-t-il provoqué les complications de la dernière heure? C'est ce qu'il me reste à exposer.

^9t ESSAIS DIPLOMATIQUES.

Dans l'après-midi du 13, le Roi Bt adresser à M. de Bismarck (1), pour Tiustruire des incidents de la journée, une dépêche, celle même que M. de Bismarck devait altérer. Muni de cette pièce et jugeant qu'elle l'autorisait à prendre l'affaire en main (2), et qu'il était désormais martre de son

(1) Voir le discours du général de Caprivî prononcé au Reichstag dans la 'séance du 24 novembre 1892, où Ton trouvera le texte du message du Roi. Dans ce même discours, le nouveau chancelier se charge lui-même de rectifier les assertions de son prédécesseur. En rappelant sommairement les incidents qui ont marqué la journée du 13 à Ems, il s'exprime ainsi : « Le comte Uenedetti Ht une nouvelle tentative de se rapprocher du Roi, qui lui Ht répondre que s'il demandait une audience pour revenir encore une fois sur la question des garanties, cette audience ne pourrait lui être accordée. » Ce que le Roi a décliné, c'est donc de reprendre l'entretien du matin. Ceci ressort ou plutôt est dit expressément dans le rapport de l'aide de camp de service qui a servi d'intermédiaire entre le Roi et l'ambassadeur, et ne diffère nullement avec les communications que j'ai adressées à M. de Gramont dans la journée du 13. C'est donc un point d'histoire clairement établi par l'accord de tous les intervenants. V. Ma mission en Prusse, pnjjes 378 et suivantes.

(2) Cette dépèche se terminait ainsi : « Sa Majesté s'en remet i Votre Excellence pour décider si la nouvelle réclamation de M. Be^ nedetti et le refus qui lui a été opposé doivent être communiqués à nos minisires à l'étranger et à la presse. » Jusqu'au 13 au soir M. de

action, M. de Bismarck entreprit, sans perdre un instant, de rendre toute conciliation impossible et la guerre inévitable. Après avoir renversé le sens de la dépêche du Roi et lui avoir donné une portée qu'elle n'avait pas, il l'envoya en communication à tous ses agents diplomatiques à l'étranger. Il annonçait, par ce détour insidieux, à l'Europe entière, que le Roi avait éconduit l'ambassadeur de France, infligeant ainsi au gouvernement impérial une humiliation qui devait, dans les prévisions du chancelier, le déterminer à prendre l'initiative d'une rupture. Après avoir parlé à l'Europe, il s'adressa au sentiment public en Allemagne. IjCS journaux qu'il inspirait, parus dans la soirée, poussèrent tous le même cri de guen'e en des articles enflammés et arrogants : ils disaient que le Roi et la nation avaient été outragés, et qu'ij était du devoir du pays de se lever tout entier pour tirer Tengeance d'une si mortelle offense. Au lieu d'user

Bismarck n'a pas été appelé à intervenir clans la négociation. Dans tous les cas, sa participation, quel qu'en ait été le mode, n'a exercé aucune influence saisissable sur l'attitude du Roi. Ce qui le démontre, c'est son entretien avec les généraux de Moltke et de Hoon durant lequel il a mutilé le message de son souverain. Les trois interlocuteurs se désolaient de voir V affaire se perdre dans le sable, au lieu d'aboutir à une rupture éclatante. Survient la dépêche du Roi à six heures, et d'un commun accord ils s'ingénient à en faire l'instrument destiné à provoquer la guerre. C'est donc de ce moment que date Tintervention de M. de Bismarck. On verra plus loin que j'en avais, en iS73, l'entière conviction.

de son autorité sur la presse pour apaiser cette irritation des esprits dont il faisait semblant de se préoccuper dans cette même soirée en causant avec Tambassadeur d'Angleterre (1), il s'employa à exaspéri^r les susceptibilités nationales.

Que faut-il inférer de ces faits que je viens de rappeler sommairement? Ou je m'abuse fort, ou il est permis d'en conclure que dans les quelques jours durant lesquels j'ai poursuivi mes négociations avec le Roi, en me conformant à mes instructions officielles, il n'a surgi aucun incident de nature à en compromettre le succès. J'ai gradué la fermeté de mon langage, comme on l'a vu, dans mes audiences du 9 et du 11, de façon à amener le Roi à s'expliquer plus clairement sur ses véritables intentions, à me donner des assurances plus satisfaisantes sur la résolution finale que prendrait le prince Léopold et sur l'assentiment qu'il y donnerait lui-même ; mais je me suis maintenu, l'une

(1) Voir la dépèche de lord Loftu8, au Lirre bleu, du 13 juil let 1S70.

et l'autre fois, dans les limites d'une circonspecte modération. Personne ne me blâmera d'avoir observé cette attitude dans un débat d'une telle délicatesse : une parole téméraire ou même inconsidérée pouvait le faire dévier et provoquer un conflit sanglant.

J'ai osé dire dans une lettre écrite au mois de novembre 1870 : « Ai-je réussi dans mes démarches à Ems? Oui, assurément ; j'avais, en effet, en quatre jours de négociations, et en ménageant toutes les susceptibilités, rempli le mandat dont j'avais été chargé. » M. de Gramont m'a vivement reproché cette déclaration. « Le 12, dit-il, l'ambassadeur n'avait rien obtenu, rien. Ses instructions, ne lui ordonnaient pas seulement de provoquer le désistement du prince, mais d'obtenir du Roi l'assurance qu'il le lui conseillerait, ce qui est bien différent. Or cette assurance, le Roi s'est invariablement refusé à la donner. » Cette déclaration nous était-elle indispensable, et était-il sage, avantageux, à un degré quelconque, d'y subordonner la satisfaction que nous réclamions et qui était imminente ? Je ne l'ai jamais pensé.

« ... Le 13, au matin, écrit M. de Gramont (1), lorsque M. Benedetti, muni des instructions qu'il

(i) La France et la Prusse avant la guerre, p. 159.

avait reçues dans la nuit, s'adressa au Roi et lui demanda de refuser son autorisation à un retour de la candidature Hohenzollern , à ce moment, aucune concession n avait été accordée par le Roi à la France.

« Tout ce que notre ambassadeur avait demandé, tout avait été refusé. Il n'avait absolument rien obtenu. »

Les faits répondent pour moi.

Le prince Léopold s'est-il désisté ? Oui. Le Roi nous a-t-il notifié lui-même cette renonciation et Ta-t-il approuvée? Oui. Cette déclaration nous a-t-elle été faite en temps opportun, à l'heure voulue î Oui, encore. J'ai donc obtenu les concessions qui faisaient le véritable objet de ma mission.

Mais comment, et par suite de quelles circonstances, nouvelles et imprévues, cette satisfaction entière, si laborieusement conquise, a-t-elle été le prélude de la guerre? On l'a vu, et je n'ai pas à y revenir; mais il est un point où je veux insister encore. Qu'on le remarque, c'est le 13, à 3 heures 45, que j'ai expédié télégraphiquement la déclaration du Roi. Or, à ce moment, M. de Bismarck était encore étranger à nos négociations; il n'y était pas intervenu ; il n'avait pu les entraver, ni susciter des difficultés d'aucune sorte. Il était à Ber-

lia, blâmant son maître, mais réduit à Tinaction et à l'impuissance; il voyait avec une violente amertume l'affaire se résoudre à notre avantage. Pour comprendre comment il a été appelé à intervenir, il faut bien préciser l'impression produite par les deux demandes qui ont été, le 13, soumises au Roi, Tune par moi, l'autre par M. de Werther. Celle que j'ai été chargé de lui présenter, — l'assurance nous garantissant contre le retour de la candidature d'un prince prussien, — Fa certainement indisposé ; elle n'était pas, toutefois, de nature à soulever de redoutables complications. Nous nous bornions, en effet, à solliciter une déclaration verbale sans 6n faire la condition de l'entente que nous poursuivions. Je m'étais même employé soigneusement à ne pas lui donner une autre portée, en m'en expliquant avec le Roi. Aussi, en mettant fin à notre entretien, m'assura-t-il qu'il me ferait demander dans la journée, dès qu'il recevrait les communications des princes de HohenzoUern (1). Mais survint le rapport du baron de Werther, apportant la demande ou la suggestioriy si l'on veut, faite à cet ambassadeur à Paris; alors, les dispositions du Roi changent totalement. Il ne communique plus avec moi que par Tintermé-

(1) V. Ma mission en Prusse, page 374.

diaire de l'un de ses aides de camp, et il autorise M. de Bismarck à prendre en main la suite de la négociation. C'est à 3 heures 45 que se termine ]a visite que je reçois de l'envoyé du Roi, et à cette heure même il fait adresser au chanceher la dépêche qui Fautorise à intervenir dans le débat (1).

Aussitôt, tout se précipite. Dès le 13 au soir, l'ambassadeur de Prusse à Paris était rappelé; le 14, il se faisait annoncer chez M. de Gramont : tf Notre entretien fut bref, raconte ce dernier ; il m'informa, sans commentaires, que son gouvernement Tavait blâmé de Taccueil fait à nos suggestions, lors de notre dernière entrevue du 12, et qu'il avait Tordre de prendre un congé (2). »

Dans la séance du Reichstag du 20 juillet, M. de

(i) Noat taTont aujourd'hui que cette dépèche a été remise au télégraphe, à Emt, à trois heures quarante, et qu'elle est parvenue ^ Berlin à six heures huit. (Discours du général de CapriW, séance du Reichstag, 24 novembre iS9S.} — C*eit donc à la même heure et simultanément que le Roi a pris la double résolution de ne plus continuer ses entretiens avec moi et saisir le chancelier. Ce n'est donc pas après avoir conféré avec moi dans la matinée, puisqu'il s'était réservé de me recevoir dans l'après-midi, à l'arrivée du courrier qu'il attendait de Sigmaringen; c'est après avoir eu entre les mains le rapport de M. de 'Werther. Ne faut-il pas conclure de \k que ce n'est pas ma communication qui l'a déterminé à recourir ^ un aide de camp pour m'instruire du désistement du prince Léopold, et à expédier la dépêche adressée à M. de Bismarck? Il parait bien évident que ces résolutions lui ont été uniquement dictées par la proposition venue directement de Paris et transmise par son ambassadeur.

(2) La France et la Prusse avant la guerre, page 20S.

Bismarck déposa sur le bureau plusieurs documents, notamment le rapport de M. de Werther : « L'ambassadeur fédéral, dit-il, y rend compte d'un entretien qu'il avait eu à Paris. Il nous fait connaître la demande inacceptable que vous connaissez. Le Roi devait écrire une lettre d'excuses, dont le contenu était indiqué. Je n'ai répondu officiellement à ce sujet, à l'ambassadeur, qu'en lui exprimant ma conviction qu'il avait mal compris les communications verbales dont il rendait compte; qu'il me paraissait absolument impossible que des ouvertures de ce genre eussent été faites, et que, en tout cas, je me refusais à soumettre son rapport à l'examen de Sa Majesté (1). >»

Ce sont donc nos propositions de la dernière heure qui ont permis à M. de Bismarck de mettre le gouvernement français dans l'alternative de souffrir la plus cruelle injure ou de tirerl'épée. Le chancelier croyait la guerre avec la France inévitable, il voulait cette guerre; il tenait en réserve depuis plus d'un an, comme je l'ai dit, cette affaire de la candidature d'un prince de HohenzoUern à la cou-

(i) Le Roi ne ressentit pas moins vivement cet incident. Dans le discoars du général de Gaprivi, que j'ai déjà cité, on remarque le passage suivant : «J'ai là un billet authentique du roi Guillaume. Il y est dit, à la date du 13 juillet : « Il est nécessaire de déclarer que

« je suis indigné de la demande des ministres français, et que je me

« réserve d*y donner suite comme je l'entends. «

ronne d'Espagne, avec l'intention d'en tirer parti contre nous. A cause de cela, il est et demeure l'auteur principal et responsable de la guerre. Mais il n'aurait pu se procurer la guerre sans les propo< sitions malheureuses du 13 juillet.

Supposons un moment qu'à Paris, le 12 juillet, on se soit maintenu étroitement sur le terrain des instructions qui m'avaient été adressées à midi 45 ; que, comme l'avait voulu l'Empereur, on n'ait tenu aucun compte de la dépêche du prince Antoine ; qu'on n'ait pris l'initiative d'aucune proposition nouvelle; qu'on ait, au contraire, comme on s'y était engagé, attendu patiemment l'expiration du délai sollicité par le Roi et accordé par nous ; — dans cette hypothèse, je le demande, que serait-il arrivé? Le lendemain 13, au jour convenu, le Roi me faisait sa déclaration, et je la transmettais à Paris. Quel en eût été l'efiFet et sur la Chambre et sur l'opinion pubhque? C'était bien à la France, cette fois, que le désistement était notifié, et par qui? Par le roi de Prusse que nous avions interpellé directement, et qui, en y ajoutant son approbation, reconnaissait la légitimité de nos réclamations, par conséquent celle de notre intervention. Le prince Antoine, l'ambassadeur d'Espagne, la communication qu'ils avaient échangée, tout disparaissait de vaut la démarche du souverain

que nous avions mis en cause. Quelle plus complète satisfaction pouvions-nous exiger, et c^^mment n'aurait-elle pas rencontré Tassentiment général du pays et de ses représentants?

Supprimez donc, hypothétiquement, les incidents du dernier jour, et que reste-t-il? Ce que M. de Gramont a dénié sous toutes les formes, à savoir que j'avais avec un plein succès rempli la mission qui m'avait été confiée. Le lecteur appréciera ; je n'invoque pas son indulgence, j'en appelle à son impartialité.

C*' Benedetti.

Paria, janvier 1873.

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