GASPARD, PANCRACE GASPARD
Ils en voulaient à la besace
Non de Gaspard, mais de Pancrace!
PANCRACE, à l'écart.
Ouais, que dit-il?
GASPARD
Je suis joyeux, D'avoir sauvé l'argent du vieux.
Pour qui connaît sa seule envie, Quand on dit l'argent, c'est la vie.
Il va donc passer par ici !
Il mériterait bien aussi Celui-là quelques tours de danse; Mais n'agissons qu'avec prudence.
Ils l'auraient tué tout de bon.
PA\XRACE Qu'entends-je?
GASPARD
Est-ce encore un fripon?
PANXRACE Gaspard !
GASPARD
C'est vous Seigneur Pancrace?
PANXRACE Oui, c'est moi.
GASPARD Mais...
PANXRACE
Dis-moi, de grâce...
72 ESSAIS DRAMATIQ.UES.
GASPARD
Est-ce bien vous? Oui, c'est bien lui.
(A part.) Le vieux ladre épargne aujourd'hui
Ses bons habits.
Dis-moi...
Si l'on vous connaît.
Je meure,
PANXRACE
Tout à l'heure (Peut-être ai-je mal entendu), Tu parlais ; de quoi parlais-tu ?
GASPARD De quoi je parlais?
PAN'CRACE
Car la chose.
Que j'entendis....
GASPARD
Sachez la cause Pour laquelle on me voit ici.
PANCRACE Et cette cause?
GASPARD La voici
PANCRACE Eh bien?
GASPARD
Eh bien, j'aime Bertille, Et de son côté, votre fille . . .
PAXCRACE Tu parlais de certains voleurs . . .
GASPARD C'est vrai. Votre nlle est en pleurs . . .
PANCRACE Postés ici pour me surprendre;
GASPARD
Enfin, Monsieur, il faut vous rendre ; Je vous ai sauvé ; votre cœur Me pourra-t-il garder rigueur?
PANCRACE
Qui diantre a donc pu leur apprendre Qu'ils auraient sur moi de quoi prendre? J'ai pourtant fait tout en secret.
Mais voilà ! quelqu'ami discret, Grosguillot, qui toujours jacasse.
Aura fait des siennes . . .
GASPARD
Je casse.
Si vous voulez, à ce pourceau Le nez qui lui sert de museau !
74 ESSAIS DRAM ATI Q.U ES.
PANCRACE
II le mériterait.
GASPARD
En somme Ils sont éloignés, voici comme. , . .
PANXRACE Eh bien?
GASPARD, montrant son violon.
Vous voyez bien ceci ?
PANCRACE Oui.
GASPARD
Bon ! Placez-vous donc ici.
PANCRACE Pourquoi ?
GASPARD
Vous verrez. Il commence à jouer.) PANCRACE fait deux ou trois tours sur lui-même.
Ah ! Que diable !
Es-tu fou ? Ce n'est pas croyable !
GASPARD Qja'en dites-vous ?
PANCRACE
Cet instrument D'où te vient-il ? Quand et comment?. . .
GASPARD
Ah, ah!...
PANXRACE, à part.
Peste ! j'ai lieu de craindre, Qja'il ne me veuille ici contraindre, Avec ce maudit instrument, A lui donner contentement.
Tâchons donc de quelque manière A nous sortir de cette ornière. Ah ! siècle de damnation, Chaque jour quelqu'invention Diabolique !
GASPARD
Enfin, je pense, Qu'avec ma magie et ma danse, Avant qu'il soit trop tard, je puis Etre aussi, moi, bien riche, puis...
PANCRACE Puis?...
GASPARD
Puis faire alors un échange Avec vous : mon or pour votre ange
PANXRACE
De bien grand cœur, mon cher Gaspard; Fais donc, avant qu'il soit trop tard.
GASPARD
Oui, mais il me faudrait un gage, Que par promesse l'on s'engage, A rompre aujourd'hui ce parti.
Seigneur Pancrace...
(Pancrace s'esquive.)
' Il est parti !
Ah ! tu t'en vas riant sous cape, Vieux méchant ! Si je te rattrape, Je te fais voir..., mais quel hasard ! Le revoici.
PA\XRACE, accourant.
Pardieu, Gaspard, Je ne sais pas qui ce peut être, Mais j'ai là-bas cru voir paraître Des hommes.
GASPARD
Deux?
PANCRACE
Ils étaient trois.
GASPARD La peur fait voir dou'ole.
PAN'CRACE
Je crois Qu'ils étaient trois et même quatre.
LE VIOLON MAGIQjL'E. 77
GASPARD
Eh ! Ne nous laissons point abattre ; Le mieux, en pareil accident, Est de suivre un conseil prudent.
PANCRACE Parle. C'est une affreuse affaire!
GASPARD
Monsieur, voici ce qu'il faut faire Pour les braver, sans risquer rien.
Donnez-moi cet argent. Eh bien, Où donc allez-vous ?
PAX'CRACE
Bah ! ces hommes Etaient fort loin de moi. Nous sommes Trop prompts peut-être à soupçonner.
Mais, Monsieur, veuillez raisonner:
S'ils vous attaquent tous les quatre...
PANCRACE Ai-je dit quatre?
GASPARD
Pour vous battre, Il n'en faudrait pas tant!
PANCRACE
Pourquoi Ne me suis-je pas tenu coi, Dans ma maison?
GASPARD
Malgré leur nombre Vous irez chez vous, sans encombre.
Je veux vous prendre votre argent, Et c'est me montrer obligeant.
Donnez-moi votre argent, vous dis-je.
PANCRACE
« Donnez, donnez! » C'est un prodige
Que de Touir et de le voir !
Avec lui, l'on ne doit avoir
Que pour donner ! Une âme honnête
Dirait au moins qu'on le lui prête.
Mais non ! Donnez ! Puis, en effet,
L'on empoche, et le tour est fait !
Oh ! Monsieur...
PANCRACE
S'il faut que je donne Mon avoir, que je l'abandonne Ici, pour éviter qu'ailleurs, Il ne tombe aux mains des voleurs.
Je n'y vois pas grand avantage.
GASPARD
Mais ils vous prendront davantage, Car ils vous enverront là-bas, D'où l'on sait qu'on ne revient pas.
Donnez-le moi, que je le porte.
Jusque chez vous, à votre porte.
PANXRACE Donner n'est donc pas le vrai mot ?
GASPARD
Donner, non; confier, plutôt.
(A part.; Il a bien du mal à comprendre.
PANCRACE Pire sourd qui ne veut entendre !
GASPARD, à part.
O sac, si je puis te tenir!...
Mais comment l'y faire venir !
iHaut.) Permettez donc qu'on vous oblige ;
Donnez-moi...
Dans ce siècle, dis-je, Pour rien l'on n'est point obligeant.
GASPARD Si l'on me confie un argent...
80 ESSAIS DRAMATiaUES.
PANCRACE
C'est par tel motif ou tel autre, Pour son plaisir, non pour le vôtre.
Moi, mon esprit ne peut saisir, Qu'on trouve à cela nul plaisir.
GASPARD Il est encor des gens honnêtes.
PA\'CRACE Mais peu de mains qui soient bien nettes.
GASPARD Ainsi, vous soupçonnez chacun !
PA^XRACE Dupe ou confiant, c'est tout un.
GASPARD
Que dans le monde, on se méfie, Par crainte ou par philosophie, Cela se peut ; mais les amis...
Les soupçonner est-il permis?
PANXRACE
Les amis? Les meilleurs ressemblent Aux corbeaux, qui ne se rassemblent En un lieu que pour avaler.
Torcher leurs becs et s'en aller.
LE VIOLON MAGIQUE. 8l
GASPARD Somme confiée...
PANXRACE Est perdue!
GASPARD Mais celle qui par vous m'est due!
PANCRACE, à part.
Oh, diantre !
GASPARD
Car c'est, en effet, Comme un prêt que je vous ai fait.
PANXRACE, à part.
Il faut changer de batterie.
Haut. Que dis-tu? Sans plaisanterie, Tu m'aurais prêté?...
GASPARD
C'est un point Où l'honneur ne plaisante point.
PANXRACE Un prêt, à moi?
GASPARD
Cette ressource, En la laissant dans votre bourse.
Sans égard pour mon intérêt.
C'est bel et bien vous faire un prêt.
82 ESSAIS DRAMATIQ.UES.
Vraiment?...
GASPARD
Il me semble, à moi : prendre N'est pas tout
PANXRACE
C'est juste; il faut rendre Et tenir ce qu'on a promis ; Les bons comptes, les bons amis.
Et je te dois?...
GASPARD
Mon Dieu, j'ai honte D'avoir tant parlé de ce compte, Une misère : Trente écus !
PANCRACE
Trente! Tout juste? Rien de plus?
GASPARD Rien de plus, non ; pas une obole.
PANCRACE
Ce n'est point une faribole Cela. Trente écus ! Tu les veux Sur-le-champ ?
GASPARD
Oui!
LE VIOLON MAGiaUE.
Foin des honteux !
Voilà parler!
GASPARD C'est mon salaire.
PANCRACE
Et j'en aurais de la colère, Si lu te privais plus longtemps De trente beaux écus comptants.
Mais cts voleurs...
GASPARD
Sont près, sans doute.
PANXRACE
Va te camper là sur la route.
Tandis que je veux délier Ma bourse ici pour te payer.
GASPARD Monsieur...
PANCRACE
Avec ta manivelle, Tiens-toi là-bas en sentinelle.
L'on peut craindre, sur ce chemin, D'être pris la bourse à la main.
Vas un peu loin!., surtout, prudence!
GASPARD, s'éloignant.
Si j'en vois un, gare la danse.
84 ESSAIS DRAMAT1Q.UES.
SCEXE SIXIEME
PAN' CR ACE, seul.
Cachons ma bourse en quelque trou.
(Il se dirige vers les buissons à droite.)
Entrons là-dedans; mais par où?.,.
(11 va d'un autre côte. y
Ah! vraiment, je l'échappe belle!
J'en sue encor ! Cela s'appelle.
Ma foi, bien que j'eusse un peu chaud,
Etre un gars qui n'est pas manchot.
Comme un mot bien placé vous change
Un homme en bête, un diable en ange !
Il avait du sens, mais d'un mot
Dit à propos, j'en fis un sot.
Il me tient, dans un bois horrible.
Il porte un instrument terrible,
Dont il joue à tout renverser...
Et c'est moi qui le fais danser !
J'entends venir? Non. Vite, vite.
Quand l'homme est seul, qu'il en profite
Pour son repos. (Il se tourne vers b droite.)
Dieu ! Quel souci Le bien donne ! — C'est mieux ici.
Oh ! les magnifiques épines, Comme aiguilles, longues et fines !
Diantre, il ne fait pas bon ici ; Quels piquants! Non. — Le revoici? Songeons à forger quelque bourde.
Ferai-je encor l'oreille sourde?
Que dirai-je à récervelc?
Que notre argent s'est envolé?
Peuh ! que faut-il aux cœurs honnêtes?
Moins des raisons, que des sornettes ;
C'est fort heureux ! J'en trouverai,
Et, mon sac, je vous sauverai.
Ceux qui n'ont rien, loin de les plaindre,
Je les envie. Ils n'ont à craindre
Ni le jaloux, ni le voleur ;
Et ce bonheur fait leur malheur.
Les ingrats !
va à droite et à gauche pour cacher son argent, et ne peut se décider.)
Bah! je me hasarde.
Quoiqu'il arrive, et je le garde!
SCÈXE SEPTIÈME
GASPARD, PAN'CRACE
GASPARD Je n'ai rien vu.
PA^XRACE, à pArt.
Feignons des pleurs. Et disons-lui que les voleurs.
En son absence...
GASPARD
Allons, nul doute !
Les deux coquins sont en déroute, Et personne au loin ne paraît Sur la route ou dans la forêt.
PAN' GRACE
Ha!
GASPARD
Qu'avez-vous?
PANCRACE
Marauds! Canaille.!
GASPARD
Sont-ils venus?
PAX'CRACE Forbans !
GASPARD
Il braille
Contre quelqu'un.
PANXRACE
Brigands maudits ?
GASPARD Quoi donc !
Tu les disais partis !
GASPARD Eh bien ?
PANCRACE
Eh bien? Vois mon visage 1
GASPARD
Il est fort laid 1
LE VIOLON' MAGiaUE. 87
PANCRACE
C'est leur ouvrage, Et je crois, mon pauvre Gaspard, due je suis blessé quelque part.
GASPARD Voyons un peu...
PA\XRACE
Non, laisse. Ahie '
GASPARD Mais vous deviez crier.
PANCRACE
Oui, crie, Lorsque des êtres inhumains Te ferment la bouche à deux mains ; Ah!...
GASPARD Est-ce bien vrai? — Je m'amuse A vous ouïr ; c'est quelque ruse ; Vous me voulez encor railler...
PANXRACE
Veux-tu pas aussi me fouiller,
Me battre, comme ont fait les autres?
Tes voleurs?...
GASPARD
Ou plutôt les vôtres.
Ils vous ont tout pris, ces bandits? (Il rit.;
ESSAIS DRAMATIQ.UES.
PANCRACE Tout !.. Et tu ris?
GASPARD
Je vous le dis, Je veux, je veux de cette engeance...
PAXCRACE Où vas-tu donc?
GASPARD
Tirer vengeance !
Si je les trouve...
PAXCRACE
Ah, bon Gaspard, Quel coup î
^Gaspard s'éloigne.' PAXCRACE, seul.
Il va de cette part ; Moi, de cette autre, avec ma bourse, Sans l'attendre, je prends ma course.
(Gaspard revenant, se rencontre avec Pancrace qui s'éloignait.)
Tu reviens?
GASPARD
Je reviens, songeant Qu'après vous avoir pris l'argent, Ces deux pourraient avoir l'envie De vous prendre encor...
PANCRACE
Quoi ? La vie ?
Va, pour eux, un pauvre vieillard N'est plus rien, n'ayant plus un liard.
GASPARD Qu'aurai-je, si je vous rapporte ?
PANCRACE Mon argent ?
GASPARD Oui.
PANCRACE
La somme est forte.
GASPARD Qjj'aurai-]e?
PANCRACE
Eh bien, Tami Gaspard... Parlez. Qu'aurai-je pour ma part?
(A part. Ah, si je tiens jamais la somme, C'est par le cœur tenir mon homme.
Et je suis en trop beau chemin, Pour rien remettre au lendemain.
(Haut.) Qu'aurai-je? Allons, soyez bonhomme.
PANCRACE Si tu me rapportes la somme, La somme du moins que je dis
90 ESSAIS DRAMATiaLES.
Que m'ont prise les deux bandits,..
Hé bien, Gaspard, je te la donne!
GASPARD
Ho, ho!
PANCRACE Oui, je te l'abandonne.
GASPARD
Tout de bon?
PANXRACE Oui, va la chercher!
GASPARD J'y cours?
PANCRACE
Xe va pas la lâcher, Surtout.
GASPARD
Ah, bon Seigneur Pancrace,.
Je vous aime et je vous embrasse, Pour ce mot-là.
PANCRACE, le repoussant.
Va t'en ; c'est bon !
Va. Mais surtout ton violon...
As-tu ton violon?..
GASPARD
Sans doute.
PANCRACE
Ne va pas oublier en route,
Si tu les vois. ^Il fait le geste de jouer du violon. GASPARD
Ne craignez rien.
PANCRACE Je crois qu'il te servira bien.
(Gaspard s'éloigr.e.)
SCÈXE HUITIÈME
PANCRACE, seul.
Voilà ce que chez nous l'on nomme Un maître sot... un honnête homme !
Or, pendant qu'il chasse au voleur Et me protège avec valeur, Moi, vers la ville, je chemine, Bénissant la bonté divine, Qui, pour bon exemple aux méchants, Met ici-bas d'honnêtes gens.
J'espère aussi que rien d'étrange Ne m'arrivera. Hé ? Qu'entends-je ?
Les deux archers reviennent en se querellant ; ils se sont noirci le visage pour être méconnaissables.;
Qui vient là ? — Ces gens ? Ils sont deux ! Quels visages ! Oui ! — Ce sont eux ! Où fuir? Où fuir? — Ah ! la broussaille! Cachons-nous là.
Il se cache dans les buissons.)