‹ Essais dramatiquesChapitre 34 sur 74 · GASPARD, PANCRACE GASPARD · texte numérisé non relu

GASPARD, PANCRACE GASPARD

Ils en voulaient à la besace

Non de Gaspard, mais de Pancrace!

PANCRACE, à l'écart.

Ouais, que dit-il?

GASPARD

Je suis joyeux, D'avoir sauvé l'argent du vieux.

Pour qui connaît sa seule envie, Quand on dit l'argent, c'est la vie.

Il va donc passer par ici !

Il mériterait bien aussi Celui-là quelques tours de danse; Mais n'agissons qu'avec prudence.

Ils l'auraient tué tout de bon.

PA\XRACE Qu'entends-je?

GASPARD

Est-ce encore un fripon?

PANXRACE Gaspard !

GASPARD

C'est vous Seigneur Pancrace?

PANXRACE Oui, c'est moi.

GASPARD Mais...

PANXRACE

Dis-moi, de grâce...

72 ESSAIS DRAMATIQ.UES.

GASPARD

Est-ce bien vous? Oui, c'est bien lui.

(A part.) Le vieux ladre épargne aujourd'hui

Ses bons habits.

Dis-moi...

Si l'on vous connaît.

Je meure,

PANXRACE

Tout à l'heure (Peut-être ai-je mal entendu), Tu parlais ; de quoi parlais-tu ?

GASPARD De quoi je parlais?

PAN'CRACE

Car la chose.

Que j'entendis....

GASPARD

Sachez la cause Pour laquelle on me voit ici.

PANCRACE Et cette cause?

GASPARD La voici

PANCRACE Eh bien?

GASPARD

Eh bien, j'aime Bertille, Et de son côté, votre fille . . .

PAXCRACE Tu parlais de certains voleurs . . .

GASPARD C'est vrai. Votre nlle est en pleurs . . .

PANCRACE Postés ici pour me surprendre;

GASPARD

Enfin, Monsieur, il faut vous rendre ; Je vous ai sauvé ; votre cœur Me pourra-t-il garder rigueur?

PANCRACE

Qui diantre a donc pu leur apprendre Qu'ils auraient sur moi de quoi prendre? J'ai pourtant fait tout en secret.

Mais voilà ! quelqu'ami discret, Grosguillot, qui toujours jacasse.

Aura fait des siennes . . .

GASPARD

Je casse.

Si vous voulez, à ce pourceau Le nez qui lui sert de museau !

74 ESSAIS DRAM ATI Q.U ES.

PANCRACE

II le mériterait.

GASPARD

En somme Ils sont éloignés, voici comme. , . .

PANXRACE Eh bien?

GASPARD, montrant son violon.

Vous voyez bien ceci ?

PANCRACE Oui.

GASPARD

Bon ! Placez-vous donc ici.

PANCRACE Pourquoi ?

GASPARD

Vous verrez. Il commence à jouer.) PANCRACE fait deux ou trois tours sur lui-même.

Ah ! Que diable !

Es-tu fou ? Ce n'est pas croyable !

GASPARD Qja'en dites-vous ?

PANCRACE

Cet instrument D'où te vient-il ? Quand et comment?. . .

GASPARD

Ah, ah!...

PANXRACE, à part.

Peste ! j'ai lieu de craindre, Qja'il ne me veuille ici contraindre, Avec ce maudit instrument, A lui donner contentement.

Tâchons donc de quelque manière A nous sortir de cette ornière. Ah ! siècle de damnation, Chaque jour quelqu'invention Diabolique !

GASPARD

Enfin, je pense, Qu'avec ma magie et ma danse, Avant qu'il soit trop tard, je puis Etre aussi, moi, bien riche, puis...

PANCRACE Puis?...

GASPARD

Puis faire alors un échange Avec vous : mon or pour votre ange

PANXRACE

De bien grand cœur, mon cher Gaspard; Fais donc, avant qu'il soit trop tard.

GASPARD

Oui, mais il me faudrait un gage, Que par promesse l'on s'engage, A rompre aujourd'hui ce parti.

Seigneur Pancrace...

(Pancrace s'esquive.)

' Il est parti !

Ah ! tu t'en vas riant sous cape, Vieux méchant ! Si je te rattrape, Je te fais voir..., mais quel hasard ! Le revoici.

PA\XRACE, accourant.

Pardieu, Gaspard, Je ne sais pas qui ce peut être, Mais j'ai là-bas cru voir paraître Des hommes.

GASPARD

Deux?

PANCRACE

Ils étaient trois.

GASPARD La peur fait voir dou'ole.

PAN'CRACE

Je crois Qu'ils étaient trois et même quatre.

LE VIOLON MAGIQjL'E. 77

GASPARD

Eh ! Ne nous laissons point abattre ; Le mieux, en pareil accident, Est de suivre un conseil prudent.

PANCRACE Parle. C'est une affreuse affaire!

GASPARD

Monsieur, voici ce qu'il faut faire Pour les braver, sans risquer rien.

Donnez-moi cet argent. Eh bien, Où donc allez-vous ?

PAX'CRACE

Bah ! ces hommes Etaient fort loin de moi. Nous sommes Trop prompts peut-être à soupçonner.

Mais, Monsieur, veuillez raisonner:

S'ils vous attaquent tous les quatre...

PANCRACE Ai-je dit quatre?

GASPARD

Pour vous battre, Il n'en faudrait pas tant!

PANCRACE

Pourquoi Ne me suis-je pas tenu coi, Dans ma maison?

GASPARD

Malgré leur nombre Vous irez chez vous, sans encombre.

Je veux vous prendre votre argent, Et c'est me montrer obligeant.

Donnez-moi votre argent, vous dis-je.

PANCRACE

« Donnez, donnez! » C'est un prodige

Que de Touir et de le voir !

Avec lui, l'on ne doit avoir

Que pour donner ! Une âme honnête

Dirait au moins qu'on le lui prête.

Mais non ! Donnez ! Puis, en effet,

L'on empoche, et le tour est fait !

Oh ! Monsieur...

PANCRACE

S'il faut que je donne Mon avoir, que je l'abandonne Ici, pour éviter qu'ailleurs, Il ne tombe aux mains des voleurs.

Je n'y vois pas grand avantage.

GASPARD

Mais ils vous prendront davantage, Car ils vous enverront là-bas, D'où l'on sait qu'on ne revient pas.

Donnez-le moi, que je le porte.

Jusque chez vous, à votre porte.

PANXRACE Donner n'est donc pas le vrai mot ?

GASPARD

Donner, non; confier, plutôt.

(A part.; Il a bien du mal à comprendre.

PANCRACE Pire sourd qui ne veut entendre !

GASPARD, à part.

O sac, si je puis te tenir!...

Mais comment l'y faire venir !

iHaut.) Permettez donc qu'on vous oblige ;

Donnez-moi...

Dans ce siècle, dis-je, Pour rien l'on n'est point obligeant.

GASPARD Si l'on me confie un argent...

80 ESSAIS DRAMATiaUES.

PANCRACE

C'est par tel motif ou tel autre, Pour son plaisir, non pour le vôtre.

Moi, mon esprit ne peut saisir, Qu'on trouve à cela nul plaisir.

GASPARD Il est encor des gens honnêtes.

PA\'CRACE Mais peu de mains qui soient bien nettes.

GASPARD Ainsi, vous soupçonnez chacun !

PA^XRACE Dupe ou confiant, c'est tout un.

GASPARD

Que dans le monde, on se méfie, Par crainte ou par philosophie, Cela se peut ; mais les amis...

Les soupçonner est-il permis?

PANXRACE

Les amis? Les meilleurs ressemblent Aux corbeaux, qui ne se rassemblent En un lieu que pour avaler.

Torcher leurs becs et s'en aller.

LE VIOLON MAGIQUE. 8l

GASPARD Somme confiée...

PANXRACE Est perdue!

GASPARD Mais celle qui par vous m'est due!

PANCRACE, à part.

Oh, diantre !

GASPARD

Car c'est, en effet, Comme un prêt que je vous ai fait.

PANXRACE, à part.

Il faut changer de batterie.

Haut. Que dis-tu? Sans plaisanterie, Tu m'aurais prêté?...

GASPARD

C'est un point Où l'honneur ne plaisante point.

PANXRACE Un prêt, à moi?

GASPARD

Cette ressource, En la laissant dans votre bourse.

Sans égard pour mon intérêt.

C'est bel et bien vous faire un prêt.

82 ESSAIS DRAMATIQ.UES.

Vraiment?...

GASPARD

Il me semble, à moi : prendre N'est pas tout

PANXRACE

C'est juste; il faut rendre Et tenir ce qu'on a promis ; Les bons comptes, les bons amis.

Et je te dois?...

GASPARD

Mon Dieu, j'ai honte D'avoir tant parlé de ce compte, Une misère : Trente écus !

PANCRACE

Trente! Tout juste? Rien de plus?

GASPARD Rien de plus, non ; pas une obole.

PANCRACE

Ce n'est point une faribole Cela. Trente écus ! Tu les veux Sur-le-champ ?

GASPARD

Oui!

LE VIOLON MAGiaUE.

Foin des honteux !

Voilà parler!

GASPARD C'est mon salaire.

PANCRACE

Et j'en aurais de la colère, Si lu te privais plus longtemps De trente beaux écus comptants.

Mais cts voleurs...

GASPARD

Sont près, sans doute.

PANXRACE

Va te camper là sur la route.

Tandis que je veux délier Ma bourse ici pour te payer.

GASPARD Monsieur...

PANCRACE

Avec ta manivelle, Tiens-toi là-bas en sentinelle.

L'on peut craindre, sur ce chemin, D'être pris la bourse à la main.

Vas un peu loin!., surtout, prudence!

GASPARD, s'éloignant.

Si j'en vois un, gare la danse.

84 ESSAIS DRAMAT1Q.UES.

SCEXE SIXIEME

PAN' CR ACE, seul.

Cachons ma bourse en quelque trou.

(Il se dirige vers les buissons à droite.)

Entrons là-dedans; mais par où?.,.

(11 va d'un autre côte. y

Ah! vraiment, je l'échappe belle!

J'en sue encor ! Cela s'appelle.

Ma foi, bien que j'eusse un peu chaud,

Etre un gars qui n'est pas manchot.

Comme un mot bien placé vous change

Un homme en bête, un diable en ange !

Il avait du sens, mais d'un mot

Dit à propos, j'en fis un sot.

Il me tient, dans un bois horrible.

Il porte un instrument terrible,

Dont il joue à tout renverser...

Et c'est moi qui le fais danser !

J'entends venir? Non. Vite, vite.

Quand l'homme est seul, qu'il en profite

Pour son repos. (Il se tourne vers b droite.)

Dieu ! Quel souci Le bien donne ! — C'est mieux ici.

Oh ! les magnifiques épines, Comme aiguilles, longues et fines !

Diantre, il ne fait pas bon ici ; Quels piquants! Non. — Le revoici? Songeons à forger quelque bourde.

Ferai-je encor l'oreille sourde?

Que dirai-je à récervelc?

Que notre argent s'est envolé?

Peuh ! que faut-il aux cœurs honnêtes?

Moins des raisons, que des sornettes ;

C'est fort heureux ! J'en trouverai,

Et, mon sac, je vous sauverai.

Ceux qui n'ont rien, loin de les plaindre,

Je les envie. Ils n'ont à craindre

Ni le jaloux, ni le voleur ;

Et ce bonheur fait leur malheur.

Les ingrats !

va à droite et à gauche pour cacher son argent, et ne peut se décider.)

Bah! je me hasarde.

Quoiqu'il arrive, et je le garde!

SCÈXE SEPTIÈME

GASPARD, PAN'CRACE

GASPARD Je n'ai rien vu.

PA^XRACE, à pArt.

Feignons des pleurs. Et disons-lui que les voleurs.

En son absence...

GASPARD

Allons, nul doute !

Les deux coquins sont en déroute, Et personne au loin ne paraît Sur la route ou dans la forêt.

PAN' GRACE

Ha!

GASPARD

Qu'avez-vous?

PANCRACE

Marauds! Canaille.!

GASPARD

Sont-ils venus?

PAX'CRACE Forbans !

GASPARD

Il braille

Contre quelqu'un.

PANXRACE

Brigands maudits ?

GASPARD Quoi donc !

Tu les disais partis !

GASPARD Eh bien ?

PANCRACE

Eh bien? Vois mon visage 1

GASPARD

Il est fort laid 1

LE VIOLON' MAGiaUE. 87

PANCRACE

C'est leur ouvrage, Et je crois, mon pauvre Gaspard, due je suis blessé quelque part.

GASPARD Voyons un peu...

PA\XRACE

Non, laisse. Ahie '

GASPARD Mais vous deviez crier.

PANCRACE

Oui, crie, Lorsque des êtres inhumains Te ferment la bouche à deux mains ; Ah!...

GASPARD Est-ce bien vrai? — Je m'amuse A vous ouïr ; c'est quelque ruse ; Vous me voulez encor railler...

PANXRACE

Veux-tu pas aussi me fouiller,

Me battre, comme ont fait les autres?

Tes voleurs?...

GASPARD

Ou plutôt les vôtres.

Ils vous ont tout pris, ces bandits? (Il rit.;

ESSAIS DRAMATIQ.UES.

PANCRACE Tout !.. Et tu ris?

GASPARD

Je vous le dis, Je veux, je veux de cette engeance...

PAXCRACE Où vas-tu donc?

GASPARD

Tirer vengeance !

Si je les trouve...

PAXCRACE

Ah, bon Gaspard, Quel coup î

^Gaspard s'éloigne.' PAXCRACE, seul.

Il va de cette part ; Moi, de cette autre, avec ma bourse, Sans l'attendre, je prends ma course.

(Gaspard revenant, se rencontre avec Pancrace qui s'éloignait.)

Tu reviens?

GASPARD

Je reviens, songeant Qu'après vous avoir pris l'argent, Ces deux pourraient avoir l'envie De vous prendre encor...

PANCRACE

Quoi ? La vie ?

Va, pour eux, un pauvre vieillard N'est plus rien, n'ayant plus un liard.

GASPARD Qu'aurai-je, si je vous rapporte ?

PANCRACE Mon argent ?

GASPARD Oui.

PANCRACE

La somme est forte.

GASPARD Qjj'aurai-]e?

PANCRACE

Eh bien, Tami Gaspard... Parlez. Qu'aurai-je pour ma part?

(A part. Ah, si je tiens jamais la somme, C'est par le cœur tenir mon homme.

Et je suis en trop beau chemin, Pour rien remettre au lendemain.

(Haut.) Qu'aurai-je? Allons, soyez bonhomme.

PANCRACE Si tu me rapportes la somme, La somme du moins que je dis

90 ESSAIS DRAMATiaLES.

Que m'ont prise les deux bandits,..

Hé bien, Gaspard, je te la donne!

GASPARD

Ho, ho!

PANCRACE Oui, je te l'abandonne.

GASPARD

Tout de bon?

PANXRACE Oui, va la chercher!

GASPARD J'y cours?

PANCRACE

Xe va pas la lâcher, Surtout.

GASPARD

Ah, bon Seigneur Pancrace,.

Je vous aime et je vous embrasse, Pour ce mot-là.

PANCRACE, le repoussant.

Va t'en ; c'est bon !

Va. Mais surtout ton violon...

As-tu ton violon?..

GASPARD

Sans doute.

PANCRACE

Ne va pas oublier en route,

Si tu les vois. ^Il fait le geste de jouer du violon. GASPARD

Ne craignez rien.

PANCRACE Je crois qu'il te servira bien.

(Gaspard s'éloigr.e.)

SCÈXE HUITIÈME

PANCRACE, seul.

Voilà ce que chez nous l'on nomme Un maître sot... un honnête homme !

Or, pendant qu'il chasse au voleur Et me protège avec valeur, Moi, vers la ville, je chemine, Bénissant la bonté divine, Qui, pour bon exemple aux méchants, Met ici-bas d'honnêtes gens.

J'espère aussi que rien d'étrange Ne m'arrivera. Hé ? Qu'entends-je ?

Les deux archers reviennent en se querellant ; ils se sont noirci le visage pour être méconnaissables.;

Qui vient là ? — Ces gens ? Ils sont deux ! Quels visages ! Oui ! — Ce sont eux ! Où fuir? Où fuir? — Ah ! la broussaille! Cachons-nous là.

Il se cache dans les buissons.)

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