SCENE DEUXIEME
CARLE, LE SACRISTAIN, l'œIL d'aNGUILLE, LA HURE
et autres brigands.
LE SACRISTAIN, fredonnant.
Voyei la peine des chrétiens Tous égorgés sans résistance; Voye\ la rage des païens •
Et Unisse^ la Providence.
LK HURE
Hé ! Sacristain !
SCHINDERHANXES. I49
LE SACRISTAIN De quoi?
LA HURE
Sais-îu laquelle est née La première des deux, la mouche ou l'araignée?
l'œil d'anguille
C'est la mouche, pardi ! la belle question î
La toile d'araignée est une invention
Du diable, pour saisir au vol les pauvres mouches.
LE SACRISTAIN
C'est l'araignée. Un jour, sans longues escarmouches. Un homme en prend un autre ; est-ce celui qu'on prit, Voyons, ou le preneur qui fit preuve d'esprit?
l'œil d'anguille
C'est celui qui, pardieu, tient l'autre sous sa patte.
LE SACRISTAIN
Dans le monde, l'esprit fut le premier en date. Quand le chef-d'œuvre est fait, il faut le conserver. Après l'homme d'esprit, le sot dut arriver Comme un grossier bétail qui sert pour sa pâture. Dans ses prévisions, admirons la nature : C'est pour nous, gens d'esprit, qu'elle tient à nourrir, Que tant de sottes gens doivent naître et mourir ; Par la même raison, c'est pour les araignées. Animaux pleins d'esprit, que les mouches sont nées.
I50 ESSAIS DRAMATiaUES.
PLUSIEURS VOIX C'est vrai!
CARLE
Tais-toi plutôt, sacristain sacripant, Et retiens devant moi ta langue de serpent. Tu dis à ces garçons que les mouches sont nées Seulement pour servir de viande aux araignées. Une araignée est lâche et se cache. Veux-tu Que de la couardise ils fassent leur vertu?
LE SACRISTAIN Dans la vie...
CARLE
Eh bien quoi?
LE SACRISTAIN
Je dis que dans la vie C'est ainsi, lieutenant.
Si ton âme est ravie De cet arrangement, que viens-tu faire ici? Nous vivons au grand jour et sans peur, Dieu merci. Les mouches, vois-tu bien, c'est tout le pauvre monde Grugé par les seigneurs ; et l'araignée immonde C'est le noble qui tisse un piège dégoûtant. Ce travail te plaît-il ? va donc en faire autant. Pour happer, pour sucer, pour engloutir les mouches. Ne renferment-ils pas assez de larges bouches, Ces châteaux, ces couvents qui vivent des vassaux? Pourtant je t'avertis qu'après quelques assauts. Quand même elle serait plus grosse qu'une étoile, Nous vaincrons l'araignée et nous romprons sa toile !
PREMIER BRIGAND Bien parlé, lieutenant !
DEUXIÈME BRIGAND
A l'assaut! à l'assaut!
TROISIÈME BRIGAND Le sacristain du diable est à présent bien sot !
^Oii amène un homme de mauvaise mine.)
CARLE QjLie veut-il celui-là ?
SCÈXE TROISIEME
LES MÊMES, l'homme
PREMIER BRIGAND
Lieutenant, c'est un homme Qui veut être avec nous.
Es-tu fort ?
l'homme
Moi? J'assomme Un veau d'un coup de poing.
CARLE
Es-tu brave ?
Mais oui
52 ESSAIS DRAMATiaUES.
l'homme
CARLE Qu as-tu fait?
l'homme
J'ai vécu, je me suis réjoui ; J'ai mangé tout mon bien et puis celui des autres. Plus rien à fricasser.
CARLE
Tu veux être des nôtres, Pour qui donc nous prends-tu ?
l'homme
Pour la crème des gens !
Moi, si j'ai du mépris, c'est pour les indigents. Beaucoup d'or, du plaisir, pas grand travail à faire. Voilà le bon métier, celui que je préfère !
Que sais-tu?
l'ho.nlme
Moi? Hier soir je voulais en marchant Décrocher quelque chose aux portes d'un marchand ; Mais je n'ai pas encor la main assez savante. J'ai volé cependant une vieille servante. La vieille qui couchait au fond d'un corridor S'éveille; je l'empoigne et depuis elle dort.
CARLE Est-ce tout?
schinderhanxes. 153
l'homme
Ah bien oui ! ma vie est assez drôle. Tel que vous me voyez, j'ai joué plus d'un rôle, Et, s'il faut vous conter une aventure ou deux, Vous verrez que du moins je ne suis pas honteux. Vous rirez, car mon genre est comique : la preuve, La voici. Je rencontre une folle, une veuve, Pas mal, mais elle avait de l'argent, c'était mieux. J'en devins amoureux (de l'argent). Mes beaux ^-eux Firent beaucoup d'effet et de fil en aiguille, Je prends si bien mon temps que j'attrape l'anguille, J'épouse cette folle. Elle avait trois enfants. Pas gênants, car l'aîné n'avait rien que neuf ans. Avant moi, ces gens-là vivaient très à leur aise ; Il ne leur reste pas les bâtons d'une chaise. En deux ans, mes amis, j'ai fait ce que j'ai pu; Il ne leur reste rien. J'ai tout mangé, tout bu, Tout vendu, tout joué, tout perdu. Quels ravages ! La mère et les enfants feraient peur aux sauvages. Car je les ai réduits, mère et fils, à pourrir Tout nus, sur un fumier avant que d'y mourir. Ah ! ah 1 oh ! quel bon temps ! mais c'est fini de rire. Ça finit tristement, c'est vrai I plus rien à frire ! Tiens! %'ous ne riez pas de l'histoire?
Tu m'as l'air d'un vantard.
Est-ce vrai'