‹ Essais dramatiquesChapitre 67 sur 74 · SCÈNE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

SCÈNE SEPTIÈME

JONAS, LE CAPUCIN, LE PAYSAX LE CAPUCIN àjonas

Sois meilleur désormais! Tous les deux, sauvez-vous. Partez vite, on se bat. — Les hommes sont des fous ; •S'entretuer, bon Dieu, pour les biens de la terre!

(Il s'éloigne.)

86 ESSAIS DRAMATiaUES.

LE PAYSAN

Moi j'ai défait ta corde, et lui m'a laissé faire Et même il m'approuvait, le bon prêtre!

JONAS

Oui l'on sent, A l'entendre parler, qu'il est bien innocent ; Vous n'êtes pas méchant non plus, vous, mon brave homme.

LE PAYSAN

Je devrais l'être ; on m'a fait souffrir. Dieu sait comme ! Qui m'a jamais rien mis dans le creux de la main. Excepté tes pareils, voleurs de grand chemin? Le Jean Butler surtout, c'est la crème des hommes î Un pareil cœur devrait avoir d'énormes sommes, Des trésors, pour en faire un usage si beau. Quand on parle de lui, moi. j'ôte mon chapeau Comme devant un prince.

JONAS

Il t'aura fait l'aumône ?

LE PAYSAN

L'aumône? dix ducats! Oui, oui! qu'on s'époumonne

A l'appeler brigand, scélérat ; moi, je dis:

Donner ne fut jamais l'affaire des bandits.

Les bandits, vrais bandits, sont ceux-là qui houspillent

Le pauvre paysan, le tourmentent, le pillent,

Sous prétexte qu'il vit sur leurs biens. Tous ces grands

Disent toujours : Prenons ! Mais lui, Butler, dit : Prends î

Il m'a mis dans la main près de cents francs encore.

JONAS

Outre les ducats?

LE PAYSAN

Oui.

JONAS

C'est un trait qui l'honore.

LE PAYSAN

Qui vous honore tous ! C'est rare, les louis, Les ducats. Eh bien, tous, vous étiez réjouis De me voir attraper une si bonne aubaine.

JONAS Sois sûr que ton bonheur ne me fait pas de peine.

LE PAYSAN

Je le sais, je le sais. On n'est pas envieux

Chez vous; vous disiez tous : Bonne chance, mon vieux?

JONAS Pauvre homme, où loges-tu?

LE PAYSAN

Comment, pauvre? On est riche f Viens chez nous ; tu verras que je ne suis pas chiche.

JONAS Garde bien ton argent. Tu l'as dans ta maison?

LE PAYSAN Sur moi, sur moi; c'est mieux.

ESSAIS DRAMATiaUES.

JONAS, à part

C'est mieux, il a raison.

LE PAYSAN

Je ne suis pas ingrat. Nous ferons connaissance.

JOXAS Toi, l'ami, compte aussi sur ma reconnaissance.

(Ils s'éloignent.)

SCÈXE HUITIÈME

PERCE-OREILLE (dcguisè en mendiant), puis JONAS

Asseyons-nous un peu. Je me suis trop hâté. A quoi sert de courir autant qu'un dératé Pour ne trouver personne au logis? Mes nouvelles Ne viendront que trop tôt; elles ne sont pas belles. L'état ne vaut plus rien; moi, j'en suis dégoûté. Les gens sont si méchants qu'ils nous l'ont tout gâté. Oui pour mon compte, enfin, c'est dit : je me repose Sitôt que j'aurai mis la main sur quelque chose. Que c'est rare à présent un homme voyageant Dans les forêts, tout seul, et le sac plein d'argent ! Je ne demande au ciel que d'avoir l'obligeance De vouloir une fois m'accorder de la chance. Je ne suis pas de ceux qui demandent beaucoup ; Qui veulent être heureux et riches d'un seul coup. Un voyageur n'eût-il dans son sac que du cuivre Je prends modestement le tout, car il faut vivre.

(Il entend des pas et regarde.)

Que veut ce paysan? — j'ai besoin d'un chapeau, D'une blouse, ma foi, tant pis, gare à sa peau ! Pourquoi vient-il aussi se mettre sur ma voie? — Il compte de l'argent : C'est Dieu qui me l'envoie !

(11 tire son couteau et se cache dans le fourré.)

JONAS, couvert des habits du pa3'san, cherche quelque chose à terre. Alî, bon ! voici ma corde ! 'Il la ramasse et la met dans sa poche.>

Environ deux cents francs En or ; ça fait du bien ! J'aime ces hommes francs Qui disent tout, qui n'ont nulle arrière-pensée. Tôt ou tard leur belle âme en est récompensée. Il ne me manquait rien qu'un peu d'argent comptant; En voilà ! C'est le tien, cher Butler. Sois content, Car si je l'ai repris, c'est pour un bon usage. Ceci va me servir à vivre comme un sage. Méditons. — Le Jbnas est bien mort cette fois. Je vais changer de nom, de visage et de voix. Il faut aimer le bien, il faut haïr le crime; Il faut livrer Butler, il faut gagner la prime!

(Il s'éloigne; Perce-Oreille sort du fourré et le suit à pas de loup.)

SCEXE XEUVIEME

JEAN, CARLE, JULIA CARLEj d'une voix affaiblie

Par ici, capitaine, et donnez-vous de l'air!

JEAN Mais, toi-même?

190 ESSAIS DRAMATIdUES.

Pour moi, capitaine, je reste.

(Il semble défaillir, Jean le soutient dans ses bras.)

JEAN

Qu'as-tu donc?

CARLE

Ce que j'ai?... Je crois que j'ai mon reste. Celui qui m"a frappé, c'est ce gredin fini, Qui tantôt voulait être avec nous. Mais nenni! C'est moi qui lui dis : Va te mettre avec le comte; Il suivit mon conseil, et m*a donné mon compte.

JEAN

Ah î je te vengerai !

CARLE

Me venger? Pas besoin!

Son plaisir, le gredin ne l'a pas porté loin. Si son coup était bon, le mien en récompense Ne l'atteignit pas mal au travers^ de la panse. Nous sommes quittes Pars; ta main... Adieu!

(Il lui tend la main dont il se couvrait la poitrine.)

JULLA

Du sang '

Elle s'agenouille près de Carie et ètanche sa blessure.) JEAN

Ne parle pas.

SCHIXDERHANXES. I9:

CARLE

Butler... un conseil, en passant :

Loin d'ici va chercher de plus nobles batailles, De plus dignes soldats. Quand on meurt, les écailles Vous tombent des yeux. Moi, puisque j'ai le bonheur De mourir pour mon chef, je meurs avec honneur!

(Il s'affaisse.)

SCEXE DIXIEME

Page 1