‹ Essais dramatiquesChapitre 72 sur 74 · SCARRON, FRANÇOISE FRANÇOISE · texte numérisé non relu

SCARRON, FRANÇOISE FRANÇOISE

Madame de Neuillant est vraiment fâchée; accomplirat-elle ses menaces? N'importe, je me sens tout heureuse de l'incident qui me débarrasse de Fimportun personnage. — Je vous dois beaucoup de reconnaissance, Monsieur Scarron.

SCARRON Le hasard seul a tout fait. Mademoiselle.

Je ne crois pas au hasard. Mais l'avenir... Q.u'ai-je à faire, maintenant? Sans famille et sans amis, si ma marraine me retire sa protection

SCARRON

Etes- vous bien sûre de n'avoir point d'amis? Je vous en connais un pourtant qui vous sera fidèle, quoi qu'il arrive. A la vérité, c'est un pauvre sire, contrefait et malade, et qui ne peut être d'aucune utilité ni à lui-même, ni aux autres. Que n'est-il en ce moment jeune et vigoureux, beau et riche, avec quelle joie et quel empressement il vous dirait

248 ESSAIS DRAMATIdUES,

que les biens de ce monde ne lui semblent précieux que pour les partager avec vous.

FRANÇOISE

Cet ami inconnu ignore-t-il donc que l'on partage autre chose encore que les prospérités ? — Vous ne répondez pas à ma question?

SCARRON

Vous m'avez compris. Mais l'aspect de ma personne suffit à vous répondre. Ne faudrait-il pas tous les trésors de l'Inde pour racheter tant de laideurs et d'infirmités?

FRANÇOISE

Non, non, cher protecteur; tel que vous êtes, vous me paraissez plus favorisé du sort que tant d'opulents personnages. Votre esprit, votre cœur valent cent fois à mes yeux des trésors que je n'ai jamais désirés. Ce que j'ai envié quelquefois, c'est le privilège d'être sans cesse auprès de vous. II me semblait (c'était de l'orgueil peut-être) que nul ne vous comprendrait comme moi, que je saurais mieux que personne prévenir vos désirs, vous soigner, calmer vos souffrances, apporter enfin dans votre existence assez de douceur pour que vous puissiez quelquefois, aussi bien que les autres hommes, remercier Dieu du bonheur de vivre.

SCARRON

Ce serait une œuvre d'ange! Et vous pourriez consentir à vivre à mes côtés, vous qui mériteriez un trône?

FRANÇOISE, lui tendant la main

Vivre pour vous seul, je n'ambitionne point d'autre gloire.

SCARRON. 249

SCARROX, l'attirant à lui

Est-ce que vous m'aimez un peu? Il ne faudrait pas m'épouser tout à fait par pitié. Moi, je vous aime depuis le jour oîi je vous ai vue.

O Belle, ravissante au milieu des plus belles. Captivant du regard les cœurs les plus rebelles ! Vous souvenez-vous de la première fois que je vous vis?

FRANÇOISE, souriant à demi-voix

A la suite, à la suite!

SCARRON La suite? oh, je la sais :

Un sentiment nouveau s'éveilla dans mon âme Et je crus n'avoir point vécu jusqu'à ce jour. Vous fîtes ce couplet! c'est donc là votre réponse. O, Pragoise, tu es admirable ! Mais tant de bonheur n'est-il pas un songe? Ne vas-tu pas ouvrir tes ailes et t'envoler?

FRANÇOISE, gaiement

Oh, ne parlez pas de mes ailes, ou le vicomte va revenir! SCÈXE NEUVIÈME

LES MÊMES, LA BAROXXE DE NEUILLAXT

Le Vicomte renonce décidément. Voilà une belle alliance xnanquée. (A Françoise.) Cela vous regarde; je ne me mettrai plus en quête d'un mari pour une fille si difficile....

2)0 ESSAIS DRAMATiaUES.

SCARRON En madrigaux.

LA BARONNE C'est vous, Monsieur Scarron, qui avez fait tout le mal.

SCAI^ON

Aussi, me voyez-vous prêt à le réparer.

LA BARONNE Par quel moyen ?

SCARRON Par un mariage.

LA BARONNE

Puisqu'on vous dit que le Vicomte regarde l'affaire comme rompue.

SCARRON

Ce n'est pas lui non plus qui épouse Mademoiselle d'Aubigné.

LA BARONNE Et qui donc?

SCARRON, s'inclinant

Moi-même, votre repentant serviteur.

LA BARONNE

Voilà une bonne plaisanterie !

Madame la baronne, je n'ai de ma vie été plus sérieux.

SCARRON. 2)1

LA BARONNE

Vraiment? Ah, ah, ah! (A Françoise.) Vous ne riez pas, vous ?

FRANÇOISE

Je m'en garderais bien. Monsieur Scarron a ma parole.

SCARRON Je vous avais prévenue, Madame.

LA BARONNE

Allons, trêve de folies ! — Ne voyez-vous pas, Françoise, que Monsieur Scarron se moque de vous? Et d'ailleurs, il est abbé.

SCARRON

Comme le roi est chanoine. Mon abbaye me rapporte quelques rentes jamais payées, voilà tout. Mais, la couronne de France fût-elle attachée à ce bénéfice, j'y renor^cerais de grand cœur pour la main d'une si adorable personne.

LA BARONNE

Oui, voilà le langage qu'il faut pour tourner les jeunes têtes ; mais je ne veux pas, ma pauvre petite, que vous ayez à vous repentir toute votre vie d'un instant d'illusion. Quel mariage! à votre place j'entrerais plus vite au couvent.

SCARRON

Au couvent, elle ne serait qu'une simple nonne; ici, elle sera une divinité bienfaisante.

252 ESSAIS DRAMATiaUES.

LA BARONNE

Après vos sottes façons d'aujourd'hui, j'ai presque envie de vous abandonner à cette ridicule destinée.

SCARRON Bien obligé, Madame.

FRANÇOISE

Faites, ma chère marraine, je vous en prie. Soyez certaine que je n'oublie aucun de vos bienfaits ; veuillez y

mettre le comble aujourd'hui par votre consentement.

LA BARONNE

Voilà une belle passion, en vérité ! Bah ! cela vous regarde. A'^ous préférez Monsieur Scarron au mari que l'on vous proposait, soit, Mademoiselle. Après tout, c'est un choix où je ne suis point obligée d'être plus difficile que vous.

SCARRON Ah ! Madame, que ne puis-je me jeter à vos pieds !

LA BARONNE, sans l'écouter

Un mot pourtant. Avant de passer outre, je trouve sage d'attendre que votre prétendu ait au moins de quoi vous faire vivre. — Venez, ma chère. — Monsieur Scarron, je ne m'oppose plus au bonheur de ma filleule, puisque bonheur il y a, mais vous m'avez entendue : Quand vous aurez de quoi vivre. A part. Et d'ici là

SCARRON. ^ 255

SCEXE DIXIEME

Page 1