‹ Essais et conférences [microforme]Chapitre 24 sur 34 · L'ARTISTE · texte numérisé non relu

L'ARTISTE

Mesdames et Messieurs

Penser est un don. Ecrire est un art. C'est même un art transcendant à tous les autres. Ecrire, c’est-à-dire refléter son être intérieur en des vocables,—faire ce que fait Dieu, — engendrer son verbe, donner l'âme, son âme à soi, à des mots, et, cette matière qui est à l'usa

ge de tous, la ciseler

IAE ne

pourtant en finesse et en beauté, quoi de plus grand, quoi de plus difficile aussi !

Qu'est-ce que l’art? La transposition, en splendeur, d'une idée. Le beau est la splendeur du vrai, c'est le vrai revêtu de ses harmonies, de ses rayonnements essentiels. Ecrire est un art, parce qu’il prend l’idée dans son abstraction immatérielle, et qu’il la dégage de sa subtile enveloppe, et la concrétise en une forme vivante et lustrée, souple et dia. phane, et la rend en quelque sorte tangible.

Ah! que Lamennais a eu raison, dans son merveilleux ouvrage sur L'Art et le Beau, de donner au style la préémi. nence sur tous les arts. On ne pourra jamais, non plus, trouver trop ridicule l’entreprise de ce monsieur qui prétendait « enseigner l’art d'écrire en vingt leçons ».

Un très haut penseur peut rester toujours médiocre écrivain, Et par contre, une forme de style, chatoyante et constellée, peut ne voiler que des pensées banales. Pourtant, il est assez rare de rencontrer un très bon écrivain, chez qui le don de penser ne soit à la hauteur des facultés artistes. On dirait que ce que l’on appelle la forme est inséparable du fond, qu’elle le présuppose, C'est bien, d’ailleurs, ce que semble affirmer Aristote, dans sa Rhétorique. L’inverse n’est pas nécessairement juste. Car, une pensée originale et forte ne s'exprime souvent, chez bien des personnes, qu’en vocables imparfaits

Ceci posé — comment de Nevers at-il entendu et pratiqué « l’art d'écrire »?

Il faut admirer d’abord la pureté bien française de sa langue. Et ce mérite, chez lui, est d'autant plus grand qu'il écrivait aux plus beaux jours de l’école décadente,

d, quoi

, d'une revêtu Ecrire on im- >, et la et dia-

illeux réémi-

plus, réten-

> écrite et Pourvain, ultés e est bien, hétoune bien

prae sa

and nte,

alors que bien des « jeunes» se faisaient gloire d'inventer des vocables, et, sous couleur d'élargir les vieux cadres, les brisaient absolument, sabraient toute syntaxe. Notre auteur, lui, s’est toujours gardé de ces excès, qui n’ont eu d’ailleurs, d'autre résultat que de faire éclore des œuvres inintelligibles, jurant par leur obscurité, avec la qualité maîtresse de notre langue, qui est d’être limpide. Cu encore, ces excès mé es, peut-être, par la lassitude qu'ils engendraient, ont amené un retour du goût public vers la simple et claire littérature.

Quand je loue de Nevers d’être resté dans la saine tradition française, je n’entends pas insinuer qu'il en soit resté an XVII siècle. Ah! Que non pas! S’il y a une idée fausse, dans l'instruction littéraire qui nous est donnée au Canada, c’est bien celle qui prétend que notre langue s’est cristal. lisée sous Louis XIV, avec tous nos grands génies, et que l'élaboration que son essence a subie, depuis, est à méconnaître, à rejeter. Mais quoi! La langue française n’estelle pas une langue de vie? Vivante, n’évolue-t-elle pas avec le peuple qui la parle? — Et, de même que nos façons de penser et de sentir ont revêtu des modalités nouvelles, ainsi a varié leur mode d'expression.

Or, de Nevers est bien moderne, très au courant des dernières acquisitions de la langue, des plus récentes inventions verbales.

Si c’est déjà beaucoup d'écrire une langue avec correction, avec pureté, cela ne suffit pourtant pas pour constituer, à proprement parler, l'écrivain.

Tout homme qui sait sa grammaire peut écrire avec: pureté, et pourtant les grammairiens ne furent jamais ce

qui s'appelle des écrivains. On peut connaître par cœur toutes les règles de la Rhétorique, sans être, pour cela, un orateur. Et de même, on Peut posséder sa grammaire sur le bout de ses doigts, et ne produire jamais que de pauvres essais décolorés. L'art d'écrire, comme l’art oratoire, suppose ce « je ne sais quoi» qui ne se définit pas, et qui est pourtant très réel.

« Barnave, tu n’a pas de divinité en toi », disait Mirabeau, à son collègue, qui était un merveilleux rhéteur, mais seulement cela.

Or, l'oratenr ou l'écrivain-né, est, au contraire, celui qui a une « divinité en lui », le mers divinior, puissance mystérieuse, dont les opérations sont tout à fait incompréhensibles.

Comment se fait.il qu'avec les mêmes mots précisément, l’un produise de la beauté, et l’autre rien ? — Et comment expliquer également qu'avec les mêmes pinceaux et les mêmes couleurs, l’un réalise des œuvres divines et l’autre des barbouillages ?

Qui nous dévoilera ces mystères, que l’on pressent et que l'on constate, mais qui nous confondent ? Qui nous dira ce qu'est, essentiellement, l’art d'écrire en particulier ?

Or, ce « je ne sais quoi » d’indéfinissable qui constitue l'écrivain, qui lui fait trouver des « mots d’éternité », comme dit si bien M. Emile Faguet à propos de Pascal, le rend apte à frapper des sentences en une forme personnelle et définitive, — ce quelque chose qui ne s'explique pas, que le ciel donne en naissant, — et qui n’est pas le même chez tous, de Nevers le possédait.

Et voici quelques-unes de ses caractéristiques : d’abord,

ir cœur ela, un ire sur pauvres re, supqui est

abeau,

, mais

ui qui mystéréhen-

ment, iment et les autre

tque ra ce

titue mme rend le et

l'abondance, — Cela coule de source. Joubert, analysant, par le menu, ses facultés intellectuelles, dit avec une certaine mélancolie, quelque chose comme ceci: « J'ai beaucoup d'idées, mais trop peu de formes de phrases, » Certes, de Nevers n'a sans doute jamais pensé à exhaler pareille plainte; chez lui, les phrases se succèdent nombreuses.

Dans ses premiers écrits, elles naissent même avec une facilité que l'on peut qualifier d'excessive, Et le ton général de <a première manière rappelle un peu l’emphase déclamatoire de Jean-Jacques Rousseau.

Le souffle en est Puissant, mais libre, désordonné, la couleur trop vive. Il y a là une force insuffisamment contenue, et qui perd de sa valeur en se dispersant et en se répandant trop volontiers. C’est la poussée violente en plein sol vierge.

Plus tard, cette générosité native se Soumettra à un frein qui en régularisera le Mouvement d'expansion et en centuplera aussi la portée. Le goût s’affinera dans l'étude et la fréquentation des modèles. Le mot serrera de plus près la pensée. De Nevers en arrivera à cette forme superbe, qui fait de la lecture de son Ame Américaine un délice.

Comme ce style a de fermeté nourrie et de belle sobriété! Ce n’est pas la sécheresse, mais la concision. On sent de la vraie richesse sous ces airs de simplicité, L'ardeur juvénile s'est concentrée et donne à la phrase une allure de vie intense et contenue,

De Nevers a été un grand musicien. — Et je rappelle que Jean-Jacques Rousseau, Lamennais, Sully-Prudhomme par exemple, furent aussi, à tout le moins, des passionnés de musique, Et qui sait si tout écrivain n’est Pas nécessaire.

DE

1} nu

RÉ ns

RE a

ment mélomane? N'y a-t.il pas d'intimes affinités entre 1: musique et le style? — De Nevers était donc musicien. 1 adorait Chopin, en particulier. Et c'était ravissant de l'en tendre exécuter l’un ou l’autre de ses préludes. 11 entrai: alors en une sorte d’extase. Or, son sens de l'harmonie s révèle dans le bel équilibre de sa phrase et le choix du vocable. Je cueille, au hasard, quelques-unes de ses expressions, Par exemple, il parle de « cet éternel rêve, fait de mélancolie et de regret, qui flotte au fond des âmes pour toutes les choses disparues!» Et encore: « Le Canadafrançais perd de cette attraction unique qu’exercent les patries bien définies et fermées. » Qu’admirer le plus dans cette sentence, de sa justesse ou du tour que l'écrivain lui a donné ?

Et encore : « Ce qui nous charme le plus dans les vers, ce ne sont pas toujours, ce ne sont pas seulement les pensées qu'ils nous communiquent ou les rêves qu’ils nous confient ; ce n’est pas tant le sens des paroles que le murmure qu’elles roulent: c’est ce chant obscur, cette incantation mystétérieuse qui semble venir de derrière les mots, qui évoque de vieux souvenirs, fait vibrer en nous des fibres secrètes, et nous berce/délicieusement, comme des accords mineurs d’une musique entendue dans le lointain. »

Douter du sens harmonique de celui qui a modelé une si musicale période, serait folie.

Entendez-le encore?nous dire: « Quand je songe au passé de notre peuple, il me semble que j'entends frémir, au fond de l’âme canadienne, toute une germination mystérieuse, et je me dis qu’un monde latent de poésie, d'art, de grandeur intellectuelle, de noblesse morale, est là qui demande à

entre la cien. Il t de l’en- | entrait nonie se hoix du expres- , fait de es pour Canadaent les us dans inluia

vers, ce Densées nfient ; u’elles mystésvoque crêtes, ineurs

KDMOND DE NEVERS [ 213

prendre un libre essor, qui aspire au soleil et à la vie, s — N'est-ce pas qu’on est comme emporté par le large souffle d'inspiration qui anime cette prose d’un lyrisme si intense ?

J'ai dit, tantôt, que de Nevers se serait gardé de renier l'apport des tout derniers siècles au renouvellement continu de la langue, Trop intelligent Pouz voir dans la langue française un fossile, et trop de son temps pour n'en pas adopter les plus récents vocables, pourvu que l'autorité académique les eût sanctionnés, il s’est encore montré moderne en ceci, même, que son style, très Personnel, porte le cachet de notre Époque, ne retarde aucunement.

Il me serait facile d'extraire de son œuvre des citations assez longues, lesquelles, mieux sans doute que tous mes dévelropements, vous Prouveraient son mérite comme écrivain. Mais je vous ai retenus longtemps déjà, et je craindrais, en insistant davantage, d’abuser de votre attention. Toutefois, qu’il me soit Permis, avant de clore notre étude, de vous mettre sous les yeux un ou deux exemplaires de la maîtrise de de Nevers en fait de style.

Il annonça d’abord une prédilection très marquée pour la couleur, Et son Avenir du Peuple Canadien-français est même en teintes un peu chargées.

La culture qu’il se donna eut le bon effet d’atténuer sa

palette, et de renforcer une qualité essentielle chez tout artiste, — le dessin.

Comme dans Z'A4me Américaine le contour est plus net, la ligne mieux arrêtée ! Et tout s’enlève en demi-tons discrets, qui séduisent le regard, sans le fatiguer ni léblouir. Le plus souvent même, ici, dans la première partie surtout,

Fe 1e

l’auteur échange volontiers le pinceau pour le burin. Il ne peint plus, i! cisèle le bronze, il l'assouplit et le fouille. Il ya là, en effet, toute une galerie de bas-reliefs dans lesquels ressortent, en vigueur, toutes les portions d'humanité qui travaillèrent plus ou moins consciemment à la genèse de ce monde nouveau.

Entre ces petites merveilles d'art, j'en veux choisir une, où la physionomie si particulière du puritain est comme médaillée :

« On peut, en quelques traits, résumer le caractère puritain, car chez eux ni les élans de l'esprit, ni les impulsions du cœur n’avaient libre jeu ; tout, dans leur vie, était soumis à une discipline inexorable ; chacune de leurs paroles, chacun de leurs actes, chacun de leur geste était réglé et réglementé; ils étaient ce que les avaient faits la dcctrine de Calvin et leur hérédité anglo-saxonne : sobres, austères, pieux, énergiques, patients, intéressés, âpres au gain, fanatiques. Les quelques rares penchants, auxquels ils livraient leurs âmes, étaient violents en raison de leur concentration même. Ils possédaient surtout cette force, qui, plus que toute autre, assure aux peuples la prééminence, et aux individus le succès, la force de la volonté. Ils avaient apporté d'Angleterre les institutions du gouvernement local, et emprunté à la bible des formes théocratiques de vie en commun; des traditions anglaises et des préceptes israélites, ils tenaient l'amour et le respect de la fortune. Ils ne demandaient à la vie ni ses jouissances ni ses sourires, car ils étaient convaincus que cette terre est une vallée de larmes ; aussi leut histoire est-elle généralement sombre et

n'offre-t-elle rien de ce caractère idyllique, qu’on aurait pu s'attendre à trouver dans des établissements agricoles, où règnait une grande pureté de mœurs. »

Mesdames et Messieurs, — cette chose, qui a le charme et la beauté d’une médaille antique, je voudrais la voir inscrire, en lettres d’airain, sur le socle du monument fameux où Saint-Gaudens a synthétisé le puritain. Elle complèterait, il me semble, l'œuvre du sculpteur, ou plutôt en dégagerait la profondeur psychologique.

Et ce profil de Washington, que je désire du moins vous laisser entrevoir: « On a dit du fondateur de la République américaine qu’il n'avait pas montré de qualités extraordinaires comme général, qu'il n'avait remporté aucune de ces victoires qui font époque dans la vie d’un peupie. Mais l’armée qu'il commandait n’était ni aguerrie, ni dévouée, ni soumise; il en a tiré tout le parti qu’il était humainement possible d’en tirer. 11 a su temporiser, lasser l'ennemi et attendre son heure. C'est vis-à-vis de ses compatriotes surtout que sa stratégie s’est exercée. C'est contre l’égoisme, l’apathie, l'esprit d’indiscipline et l'instinct particulariste des Ainéricains qu’il a eu principalement à lutter. Une grande part des succès obtenus par Washington a été due sans doute à ce qu’il n’a pas cru au désintéressement des masses. J’ajouterai, bien qu’il m'en coûte, que Washington a r tut-être également assuré la durée de son œuvre et les destinées de sa patrie en ne croyant pas à l’abnégation des peuples ou des gouvernements... Cette santé morale parfaite, cet équilibre mental supérieur, que rien ne pouvait ébranler, dont Washington donna des preuves toute sa vie. »

Quelle finesse et quelle fermeté de touche! Le héros gagne à être débarrassé de la légende qui le magnifie, le situe presque hors nature, et ramené aux proportions de la vie réelle et de la vérité historique. Combien d'autres Preuves pourrais-je vous apporter de la virtuosité d'Edmond de Nevers, de la belle facture dont il sait revêtir sa pensée |

Page 1