‹ Essais et conférences [par] Henri d'Arles. Henri d'Arles [pseud.]Chapitre 16 sur 40 · IÔ2 ] ESSAIS ET CONFÉRENCES · texte numérisé non relu

IÔ2 ] ESSAIS ET CONFÉRENCES

à la prédication ! La langue française y a perdu de belles métaphores. »

Je ne sais si la langue, latine ou italienne, a perdu beaucoup, par le fait que saint Thomas n’a pas laissé libre cours à son merveilleux instinct poétique. Car, cette flamme divine de la poésie, il a plutôt cherché à l’éteindre.

Une seule fois, et par obéissance, l’a-t-il laissée briller. Et il en naquit un chef-d’œuvre.

Mais nous avons de quoi nous consoler, dans la contemplation du monument, grandiose et solide, que son génie a édifié.

D’ailleurs, si l’œuvre, théologique et philosophique, de saint Thomas n’eut existé, aurions-nous eu la Divina Commedia ?

Et, je n’oserais vraiment affirmer qu’il eût été plus honorable, pour notre illustre Docteur, d’être lui-même uniquement poète, que de fournir au sublime Florentin les moyens de l’être, tellement, et immortellement, en préparant les matériaux, et comme la structure, de son œuvre quasiment divine.

Saint Thomas est mort en poète. Son dernier « geste » fut d’un inspiré.

Il y a quelque chose d’éminemment poétique, dans le fait de ce Docteur, commentant, à ses derniers moments, pour les moines de Fossa-Nova , le Cantique des Cantiques.

Saint Jean l’Evangéliste, — l’aigle mystique, le profond penseur, — exhalait son dernier soupir dans un simple chant d’amour :

« Filioli , diligite alterutrum.

C’est aussi par un chant d’amour que saint Thomas a voulu clore sa trop brève existence.

Comme oublieux alors des spéculations abstraites, — il a laissé vibrer sa lyre, en des accords suprêmes, pour célébrer les délices que son âme virginale allait éternellement goûter. . .

Messieurs

J’ai fini cette «tête d’étude», — encore que le mot fini soit peut-être impropre, dit d’un travail dont le caractère essentiel est d’être et de paraître inachevé.

Toutefois, — et l’aveu en est absolument sincère, — son imperfection ne tient pas tant à sa nature même, qu’à l’humble talent et à l’inexpérience du peintre.

Le modèle nous dépassait trop, de toute façon, pour qu’il nous fut possible d’en évoquer, bien facilement, les'-lignes fières, les traits nobles et exquis. Et, nous n’avons jamais regretté davantage que notre habileté ne fut pas] à la hauteur de nos aspirations.

Au reste, je suis bien assuré que votre indulgence, — plus grande encore que notre faiblesse, — n’a voulu voir les lacunes de notre oeuvre, que pour les combler aussitôt.

Eut-elle été mieux faite, plus poussée, qu’elle n’eut, aussi bien, rien appris, à plusieurs d’entre vous, déjà familiers avec la pensée et le génie du Maître.

Je termine donc en demandant à ce frère auguste, pour

vous, Messieurs, et pour nous tous, qui sommes, selon l’expression de Dante

degli agni délia san/a greggia

Che Domenico mena per cammino . . .

la grâce de pénétrer, plus à fond, son incomparable doctrine, et d’imiter, de plus près, ses vertus.

Le Cimetière de mon Village

Page 1