‹ Essais et conférences [par] Henri d'Arles. Henri d'Arles [pseud.]Chapitre 21 sur 40 · EAU-DE-ROCHE · texte numérisé non relu

EAU-DE-ROCHE

— Près de mon gîte, au flanc d’un coteau, s’étale une source. — Comme elle est transparente ! Comme elle s’ouvre, toute grande, sur le ciel, pour en refléter les nuances les plus fugitives, en absorber l’azur pailleté d’or ! Quelle main a si joliment façonné la coupe de sable où son diamant s’enchâsse? Et les quelques roches brunes, négligemment posées, qui en garnissent le bord, se recouvrent d’une patine veloutée, si savoureuse !

L’onde, qui se renouvelle sans cesse, s’épanche, en trois ou quatre filets clairs, sur un tapis d’herbes mousseuses dont elle anime la verdeur. Cela est ravissant, cette chose fluide et diaphane, courant à travers ces émeraudes si fraîches, luisantes, polies, toutes constellées de gemmes.

Et quelle mélodie très fine s’envole du mobile cristal ! Que c’est simple et neuf !

Gouttelettes, qui venez de là-haut, très loin, et qui vous épurez le long d’un pèlerinage obscur, — en paraissant enfin au jour, et en vous laissant choir, une à une, dans la vasque lumineuse, vous murmurez un rythme virginal et berceur, si naïf, si doux, si pacifiant. L’oiseau qui passe l’écoute, charmé. Il le trouve si beau qu’il en est jaloux . . .

COINS DE NATURE

inquiétude

Il est délicieusement bien élevé.

Ses traits sont d’une extrême finesse, rappellent, plus en joliesse, en distinction plus haute, ceux de sa mère. Ses cheveux, châtains et bouclés, s’harmonisent si pleinement avec son visage, qui est comme transparent. Sa physionomie douce, souriante, se voile pourtant, non de tristesse, ni de mélancolie, mais d’une ombre légère. Les enfants ont d’extraordinaires intuitions, parfois. Et qui sait si celui-ci n’a pas déjà percé la vie, n’a pas commencé d’en goûter l’ennui, la fadeur ?

Car, je lui trouve une grande ouverture d’esprit. Certaines de ses réflexions m’étonnent par leur profondeur. Ses observations portent sur tout, elles sont sagaces, pénétrantes.

Comme il est affectueux, caressant ! Il y a tant de naïveté, de droiture, dans la tendresse qu’il me montre. Avec quel abandon se jette-t-il dans mes bras et m’offre-t-il ses lèvres !

O mon frêle enfant, penché sur ton front limpide, et déjà chargé de pensée, — je me demande ce que l’avenir fera de toi. Pourquoi faut-il que la réalité t’appelle, et que tu sois lancé aussi bientôt dans la lutte ? Quel miracle te préservera des influences déflorantes, te conservera la blancheur qui t’adorne ?

Sherman Park — New-York — 1908.

Edmond de Nevers

Conférence

donnée

Woonsocket (R. I.)

sous la haute présidence de

Son Excellence le Gouverneur Pothier le vingt-cinq octobre mil-neuf-cent-huit

A Son Excellence

Le Très Honorable Aram-J. Pothier

Gouverneur de l’Etat du Rhode Island

Excellence

Non, — je n’oublierai jamais ce soir de septembre, ou, sans vous connaître encore personnellement, sans vous avoir même jamais vu, je me présentais chez vous pour vous demander une faveur. Quelle audace de ma part, quelle témérité ! A la réflexion, je m’étonne d’avoir pu tant oser.

Il est vrai que ma démarche avait des excuses, — et de très bonnes. Je voulais donner, à Woonsocket, une conférence sur l’un de nos plus grands écrivains. Or, n’était-il pas tout naturel que je songeasse à mettre cette « lecture », à base de sentiment patriotique, sous votre haut patronage? Que votre humilité ne s’effraie pas de ce que je vais dire ! D’ailleurs, l’humilité n’a jamais consisté à ignorer ce dont on est capable, à méconnaître ce que l’on peut valoir. De tous nos compatriotes des Etats-Unis, vous etes certai-

nement celui qui nous a toujours fait le plus d’honneur. Votre distinction est telle, qu’elle vous a même fait paraître supérieur aux charges, pourtant si éminentes, que vous avez occupées. Les dignités, civiques et politiques, qui vous ont été conférées, empruntaient un lustre nouveau à votre prestige et à votre réputation si intacte. Et le suprême hommage que vous venez de recevoir, par votre élévation à la magistrature du Rhode Island, est simplement en harmonie avec vos mérites.

Votre mentalité, tout en s’adaptant, le plus heureusement du monde, aux formes complexes de vie que présente le milieu américain, est toujours restée essentiellement canadienne-française. Et c’est à bon droit que nous vous regardons comme l’exemplaire le plus « représentatif » de notre race, dans cette Nouvelle- Angleterre, où des destinées, très grandes pour elle, s’élaborent mystérieusement. R’on peut donc s’expliquer que, me proposant d’aller faire une conférence, sur un sujet nous touchant tous de très près, dans la charmante ville dont vous êtes l’âme, j’aie eu immédiatement l’idée de vous la voir présider. Votre distinction, vos états de service, étaient ma première excuse.

J’en avais une autre, non moins valable, quoique d’ordre plus intime. Vous aviez personnellement connu cet Edmond de Nevers, — qui allait faire l’objet de mon étude, — vous aviez toujours compris et apprécié son talent, resté si romantique, même dans un genre de travaux, apparemment incompatibles avec les dons d’imagination et le sens littéraire. Quand d’autres affectaient de l’ignorer, le crititiquaient de haut, vous lui restiez fidèle, vous deviniez la portée lointaine de son œuvre, vous aviez l’intuition de son

EDMOND DE NEVERS

mérite, de tout ce qu’elle contenait de vues suggestives, d’aperçus féconds, d’échappées sur notre avenir. Eh ! bien, tout cela, Excellence, — votre amitié pour de Nevers, votre compréhension de son talent, — ne vous désignait-il pas pour patronner la « première lecture » à laquelle ses ouvrages eussent encore donné lieu ?

On le voit, j’étais suffisamment autorisé, par toutes ces raisons, à aller vous y inviter. Et ma témérité reposait sur des motifs assez sérieux pour qu’elle me fut pardonnée.

Comment dirais-je la bonté avec laquelle vous m’avez accueilli ? l’empressement que vous avez mis à accepter ma requête? Ce sont là de ces souvenirs que l’on garde en son cœur, jalousement, et dont on ose à peine parler, tant l’on craint d’en profaner la fraîcheur. Je voulais rester chez vous un quart d’heure seulement, pour ne pas trop prendre de vos heures précieuses, et vous m’avez gardé tout un soir, — à me charmer par votre conversation élevée, la délicatesse de vos procédés. Comme j’ai trouvé infiniment hospitalière votre demeure, dont je franchissais le seuil pour la première fois, et dont l’atmosphère a quelque chose qui vous retient et vous captive !

— Au jour et à l’heure fixés pour la conférence, vous étiez là, comme vous aviez promis. Et pourtant, la campagne politique, qui devait se terminer par un triomphe si éclatant pour vous, et pour nous aussi, battait son plein. Vous étiez en pleine ferveur d’élection. Votre candidature, — candidature vraiment «historique», — au poste de Gouverneur de l’Etat du Rhode Island, vous donnait mille soucis, vous appelait partout. Vous ne vous apparteniez plus, pour ainsi dire. La veille même, Monseigneur l’Evêque

de Providence vous avait envoyé l’invitation de présider une assemblée importante, précisément le vingt-cinq octobre au soir.

Mais votre parole était donnée. Combien j’ai admiré votre exactitude au rendez-vous, eu dépit de tous les motifs que vous auriez pu avoir d’y manquer! Combien je vous en remercie !

Ah ! votre présence m’a été d’un secours extrême. Votre discours de bienvenue — si fin, si exquis, — m’a facilité la voie auprès de mon auditoire. Je sentais mon cœur se fondre et mon esprit se dilater dans le rayonnement de votre personnalité, si éminemment sympathique, d’une distinction si souveraine. Si ma voix a trouvé quelques accents émus, si ma conférence a eu quelque succès, je les dois, pour une grande part, à l’influence heureuse, inspiratrice, qui me semblait venir, émaner de vous.

Je vous en saurai toujours, Excellence, un gré infini. Et c’est avec la gratitude la plus profonde que je vous dédie, maintenant, ce travail, auquel votre souvenir restera toujours, pour moi, si intimement lié.

Henri d’ARRES

« An cloître » — quatre novembre mil-neuf -cent-huit

Page 1