Essais et études
Emile de Laveleye a été surpris par la mort le 2 janvier 1892, dans sa soixante-dixième année, encore dans toute la force du talent et de l'intelligence.
Il laisse des notes nombreuses et de volumineux matériaux ; il comptait les utiliser pour un grand ouvrage sur l'économie politique, qui fut le rêve de son âge mûr et de ses dernières années.
Il n'a pas laissé de manuscrit achevé, digue d'être livré à l'impression.
Le but de cette publication n'est donc pas d'offrir au public des œuvres nouvelles et encore inconnues, mais de réunir ses études éparses, rangées dans l'ordre chronologique.
Déjà Emile de Laveleye avait publié lui-même deux recueils de ses articles parus auparavant dans des revues belges et étrangères.
Dès 1863, il réunissait, sous le titre de Questions contemporaines (1), des essais parus dans différents recueils périodiques de 1856 à 1860. En voici les titres : La
(1) Bruxelles, Lacroix, Verboeckhoven et C'^, in-12, .3.53 p.
question religieuse dans les pays catholiques. — De l'avenir du catholicisme, essai sur la réforme catholique. — Le parti catholique en Belgique. — La justice dans la Révolution et dans VÉglise par M. P. J. Proudhon. — Le communisme. — Du progrès des peuples anglo-saxons. — Les coulisses d'un grand règne.
En 1869, il publia un volume analogue à' Études et essais (1), qui contenait : La crise religieuse au dixneuvième siècle. — Le parti libéral et le parti catholique en Belgique. — Le voyage de la Novara. — Un roi constitutionnel (Léopold I, roi des Belges). — Le mont Rose et les Alpes pennines. — Antoine Wiertz, un peintre belge contemporain. — Marina, souvenirs de la vie d'artiste à Rome.
Nous n'avons pas cru devoir réimprimer ces études, que le public retrouvera facilement dans les deux volumes publiés par l'auteur lui-même. Nous nous sommes borné à réunir celles qui sont d'un accès plus ditïicile, enfouies et oubliées en quelque sorte dans les périodiques où elles ont paru d'abord.
Le premier recueil de ces Essais et éludes comprend des articles écrits par l'auteur de 1861 à 1875, dans la période qui embrasse ses débuts et ses années de formation littéraire et scientifique, jusqu'au moment où il est arrivé, ce semble, à sa pleine maturité.
S'il avait pu diriger lui-même cette publication, il aurait probablement corrigé et remanié çà et là plus d'un détail. Nous avons cru devoir éviter scrupuleusement de nous substituer à l'auteur et nous avons imprimé ses écrits tels qu'il les a livrés au public.
(1) Paris, Hachette, in-12, 366 p.
A côté de ses grands ouvrages, dont quelques-uns sont célèbres, ces essais occupent une place importante dans la série de ses nombreux travaux. Ils permettent de suivre, jour par jour en quelque sorte, la marche de ses études si variées et si étendues, de ses idées si fermes et si larges, de ses aspirations toujours marquées au coin de la charité et de la justice chrétiennes.
Certains de ses articles ont eu du retentissement dans les deux mondes. Tous aideront à saisir mieux la physionomie intellectuelle, religieuse et littéraire de l'auteur.
Déjà dans ce premier volume, le lecteur sera frappé de la variété des sujets traités, de la nouveauté et de la profondeur des vues, de la fraîcheur et de la couleur d'un style toujours clair, simple, correct et souvent élégant, chose bien rare chez les écrivains belges.
■ Un ou deux volumes suivront, qui comprendront les principaux essais d'Emile de Laveleye, écrits depuis 1875 jusqu'au moment même où la mort est venue briser entre ses doigts cette plume si sympathique et d'une activité
dévorante.
Septembre 1893.
Principaux ouvrages d'Emile De Laveleye :
Études historiques et critiques sur le principe et les conséquences de la
liberté du commerce international. Brux., Muqiiardt, 1857. 1 fr. 50 Les Nibelungen. Traduction nouvelle, précédée d'une étude sur la
formation de l'épopée. Bruxelles!, Lacroix, IS'il 3 fr.
Essai sur l'économie rurale de Belgique. 2" édition. Paris, Librairie
internationale, 1875 3 fr. 50
Ire édition en 1862. — Traduit en néerlandais. Questions contemporaines. Bruxelles, Lacroix, 1863 ... 3 fr. 50 Etudes d'économie rurale. La Néerlande. Brux., Lacroix, 1864. 3 fr. 50
Traduit en néerlandais.
La Saga des Nibelungen dans les Eddas et dans le Nord Scandinave.
Bruxelles, Lacroix, 1866 3 fr.
La Lorabardie et la Suisse. Étude d'économie rurale. Paris, Librairie
internationale, 1869 , . 3 fr.
Études et essais. Paris, Hachette, 1869 3 fr. 50
La Prusse et l'Autriche depuis Sadowa. Paris, Hachette, 1870 2 vol. 7 fr. Essai sur les formes de gouvernement dans les sociétés modernes. Paris,
Germer- Bailiiére, 1872 2 fr, 50
L'instruction du peuple. Paris, Hachette, 1872 6 fr. 50
Traduit en néerlandais et en suédois.
Des causes actuelles de guerre en Europe et de l'arbitrage. Bruxelles, Muquardt, 1873 7 fr. 50
Traduit en anglais.
De la propriété etde ses firmes primitives. 4" éd. Paris, Alcan, 1 89 1 . 10 fr. Ife édition en 1874. — Traduit en anglais, en allemand, en danois et en russe. De l'avenir des peuples catholiques. (Réimpression populaire de la brochure : Le protestantisme et le catholicisme dans leurs rapports avec la liberté et la prospérité des peuples). 27® éd. Paris, Alcan. 0 fr. 25 Ire édition eu 1875. — Traduit en anglais (deux éditions : à Londres et à New York), en néerlandais, en allemand (deux éditions), en suédois (deux éditions), eu italien, en portugais (deux éditions : à Rio de Janeiro et à New York), en espagnol (trois éditions : une à Madrid, deux à Valparaiso, Chili), en hongrois, en tchèque, en grec, en polonais et en japonais. Lettres d'Italie, 1878-1879. Bruxelles, Muquardt, 1880 . , 3 fr. 50 Éléments d'économie politique. 2^ éd. Paris, Hachette, 1889 . . 3 fr. l»"» édition en 1882. — Traduit en néerlandais, en anglais, en italien, en tchèque, en polonais, en portugais et en bulgare.
Le socialisme contemporain. 6« édition. Paris, Alcan, 1891 . 3 fr. 50 l'c édition en 1881. — Traduit en auglais, en suédois, en russe et en allemand.
Nouvelles lettres d'Italie. Bruxelles, Muquardt, 1884 . . . . 3 fr. Traduit en anglais,
La péninsule des Balkans. 2 vol, Bruxelles, Muquardt, 1886. 10 fr. Traduit en anglais, en allemand et en bulgare.
La crise et ses remèdes. Verviers, Gilon, 1886 0 fr. 60
Le luxe. Verviers, Gilon, 1887 0 fr. 60
La question monétaire en Belgique en 1889. Bruxelles, Weissenbruch. 1»90 1 fr. 50
La monnaie et le bimétallisme. Paris, Alcan, 1891 . . . .3 fr. 50 Le gouvernement dans la démocratie. 2 vol. Paris, Alcan, 1891. 15 fr.
{Revue trimestrielle de Bruxelles, octobre 1861.)
Le nom de De Potter mérite d'être inscrit au tout premier rang parmi ceux dont s'enorgueillit la Belgique moderne. Il a pensé avec une grande force et une grande profondeur sur les principales questions qui occupent notre temps, et si ses livres n'ont pas obtenu tout le succès qu'ils méritaient, c'est que pour des vues souvent originales ou justes, il ne trouvait pas toujours une forme assez parfaite.
Jamais il ne s'est attaché à ces vaines poursuites qui absorbent complètement les âmes vulgaires; il n'a recherché ni le pouvoir ni la grandeur : son seul but était de connaître ce qui est et surtout ce qui doit être. Jamais la sainte ardeur de pénétrer plus avant, de voir plus clair dans le monde des idées, ne s'est refroidie dans son cœur, et jusque dans les dernières années de sa verte vieillesse, échappant à l'envahissement des préoccupations étroites de l'égoïsme qui se fortifie à mesure que l'esprit perd en vigueur et en étendue, il continuait à étudier les lois qui président à la marche des sociétés humaines, avec une persévérance et une activité admirables. Son désintéressement de tout ce qui est petit et bas, était si incontesté, son amour de la vérité si évident, que ses adversaires mêmes se sont vus forcés de lui rendre hommage. Chose rare à notre époque de convictions flottantes et de volontés faibles pour toute chose, sauf pour la conquête de la fortune, il a ordonné tous les actes de sa vie d'après les notions qu'il s'était faites du vrai, du juste et du bien, et ainsi l'homme privé n'a pas été inférieur à l'homme public et au penseur.
Je n'ai point l'intention de parler de la carrière de De Potter, — on l'a déjà fait ici même, — ni de discuter l'ensemble de ses doctrines, ce qui exigerait un long travail ; je voudrais seulement dire quelques mots du dernier ouvrage qu'il a publié peu de temps avant sa mort, le Dictionnaire rationnel.
Jusqu'à présent ce livre est peu connu, et le nombre de ceux qui l'ont lu, est, j'imagine, relativement restreint. La raison en est uniquement dans la forme peu attrayante que lui a donnée l'auteur. Voltaire, il est vrai, a composé de la môme façon son Dictionnaire -philosophique, mais il a racheté ce que cette méthode d'exposer ses idées offre d'aride et de fatigant, par des anecdotes, par des récits, par des jeux d'esprit que le ton grave et scientifique adopté par De Potter interdisait complètement Toutefois, lorsqu'on lit le Dictionnaire rationnel comme son auteur a voulu qu'il fût lu, c'est-àdire avec l'application qu'on met à étudier un ouvrage de science abstraite, un traité de physique ou de géométrie, on est frappé de la force de la pensée, de la profondeur des vues et parfois même de la netteté de leur exposition.
Dans les trois grandes questions qui dominent le mouvement contemporain et qu'a surtout étudiées De Potter, on peut dire, je crois, que les solutions auxquelles il est arrivé, seront ratifiées par les événements que nous réserve l'avenir.
S'étant occupé d'abord de la question religieuse, il s'est élevé nettement contre les tendances et même contre les dogmes du catholicisme. Ce qui se passe de nos jours et la marche générale des esprits ne semblent pas lui donner tort.
En politique, il s était prononcé énergiquement pour la séparation complète de l'Église et de l'État et pour le système de la liberté en tout et pour tous. L influence de ses idées n'a pas été étrangère à l'adoption de ce système par le Congrès qui a doté la Belgique des lois constitutionnelles les plus libérales de l'Europe en cette matière. Enfin, plus tard, il a abordé la question économique ou sociale, et c'est elle qui a été le sujet habituel des recherches de De Potter dans les dernières années de sa vie et qui occupe la place principale dans son Dictionnaire nitionnel. 11 n'est pas entré, il est vrai, dans les différents problèmes que soulève l'organisation économique des sociétés modernes. Il n'a pas cherché non plus à indiquer les réformes que réclament les iniquités qu'on y rencontre; mais nul peut-être n'a signalé d'une main plus ferme et en traits plus précis les dan-
gers de la distribution trop inégale des produits et l'imminence des crises qui doivent en résulter. Ce point demande quelques développements.
Le nombre est grand encore de ceux qui comparent les époques des temps modernes à celles de l'antiquité et qui croient, comme Vico, que les évolutions historiques recommencent sans cesse dans un cercle sans fin. Mais rien n'est moins fondé. L'antiquité n'a jamais eu l'idée des droits naturels; elle n'a jamais eu surtout l'idée de l'égalité des hommes que rejetaient même les philosophes les plus éminents Quoique les organes officiels du chistianisme et les partisans déclarés de la révolution l'aient nié avec une égale vivacité la notion de l'égalité et ce mouvement qui y mène à travers d'incessants bouleversements et qu'on a appelé la révolution, sortent tous deux du christianisme. C'est en vain que, pour le nier, on invoque quelques passages d'une épître de Saint Paul, peu favorables à l'émancipation immédiate des esclaves. Us prouvent seulement que Paul n'entendait point donner le signal d'une insurrection servile, et ils ne peuvent détruire rim|iression générale que laisse la lecture des Evangiles. Jésus-Christ ne vivait qu'avec les pauvres : c'est eux qu'il vient évangéliser, c'est-à-dire que c'est à eux qu'il vient annoncer la bonne nouvelle, euangelion, la nouvelle de la venue du Règne. Or, qu'est-ce que le Règne? C'est l'ordre de justice où les derniers seront les pi-emiers, et où se réalisera la parole du prophète: Deposuit poteiites de sede et exaltavit humiles. Bienheureux sont ceux qui aspirent vers cet ordre et qui ont soif de justice, car ils seront rassasiés. Et ainsi l'esprit de charité éclate en accents, tantôt d'une ineffable douceur, tantôt d'objurgation et de colère; car dans toutes les paroles du Christ, on trouve une protestation contre le monde et ses iniquités et une aspiration ardente vers un ordre meilleur, vers l'idéal. Sans doute cet idéal ne devait se réaliser sur la terre qu'après un bouleversement cosmique et quand un cataclysme aurait changé les conditions de l'univers. Mais ce cataclysme si impatiemment attendu par les premiers chrétiens, la fin du monde, comme on disait, n'arrivant pas, on abandonna la terre au mal, à la tyrannie, à l'iniquité sous toutes ses formes, et on n'espéra plus la réalisation de lidéal d'égalité et de justice que dans Vaiilre monde, dans le cifl. Cet abandon des intérêts terrestres et cette résignation pieuse durèrent tout le moyen âge L'inspiration de l'Évangile était oubliée alors. Les paroles brûlantes tombées jadis sur la foule du
haut de la montagne en Judée comme la prophétie d'un meilleur avenir, ne trouvaient plus d'écho dans cette lamentable époque, car nul pour ainsi dire ne les connaissait plus. Au fond de leur abaissement et de leur misère, les classes inférieures étaient en proie à l'ignorance et à la superstition. Sur les classes supérieures régnait la scolastique, Aristote et Saint Thomas. Mais à peine la Réforme a-t-elle mis l'Évangile aux mains du peuple que, comme un ferment, la vue de l'idéal soulève les nations. Les paysans, en Allemagne, s'insurgent contre la féodalité et réclament l'égalité naturelle. Les Provinces-Unies secouent le joug de l'Espagne et appliquent en fait le principe de la souveraineté des nations. Au delà de l'Atlantique, les quakers et les puritains, appuyés sur l'Évangile, inscrivent dans leurs constitutions tous les principes d'égalité et de liberté qui forment la charte des nations modernes. Puis vient la révolution de 1688 en Angleterre, qui assure d'une manière définitive le triomphe du gouvernement représentatif, et enfin la grande révolution française qui formule tous ces principes en articles de loi et qui, broyant les institutions du passé, grave ces idées nouvelles dans l'esprit des masses par la magie de la parole et l'autorité d'événements mémorables. Depuis lors le mouvement révolutionnaire, loin de s'arrêter, se précipite avec plus de force et s'étend sur de plus vastes espaces. Après avoir posé la question sociale en 1848, en ce moment môme, en Europe, il mine les trônes absolus et fait surgir le principe des nations unes et libres, tandis qu'en Amérique il bat en brèche l'esclavage des noirs. Les fauteurs de la servitude des peuples et de la domination cléricale disent donc vrai, quand ils font remonter à la Réforme l'origine de ces vastes mouvements qui ébranlent et modifient les sociétés modernes. La Réforme en doit porter la responsabilité, car c'est elle qui a répandu de nouveau dans le monde les principes d'affranchissement et de justice déposés dans l'Évangile.
Mais, si les événements qui remuent le monde sont chose nouvelle, la théorie par laquelle on les explique ne l'est pas moins. A l'aspect de ces mouvements inouïs est née une nouvelle conception de la marche de l'humanité, aussi différente de celle admise par toute l'antiquité que la base des sociétés antiques l'est de celle sur laquelle reposent les sociétés modernes. Les anciens croyaient que la destinée des peuples et môme du genre humain est semblable à celle de l'individu, et que la vieillesse doit nécessairement succéder à l'enfance et à l'âge mùr, l'épociue de la décadence à lâge de la puissance et de
la gloire. L'univers lui-même était, suivant eux, soumis à ces alternatives d'expansion et de décadence, de développement et de reploiement. Aujourd'hui nous croyons au contraire que l'humanité s'avance vers une perfection plus grande, à travers des crises terribles sans doute, mais par un mouvement dont il est impossible d'indiquer le terme ; et nous nous plaisons même à transporter cetle notion du progrès indéfini, de l'histoire du genre humain à celle de notre globe et jusqu'à celle de l'univers. Or cette conception nouvelle remplit le cœur des générations actuelles d'audacieuses espérances et d'impatients désirs d'amélioration. Non seulement elle fait paraître vaine et puérile toute tentative de restaurer le passé, mais elle tend à la faire considérer comme un attentat aux lois providentielles, et tout réactionnaire gavait dès lors un aveugle insurgé contre les décrets divins. Elle rend plus ardent le besoin de réformes, car elle fait voir dans celles-ci les moyens nécessaires et légitimes de l'accomplissement des destinées humaines. Elle sème le mécontentement de ce qui existe, et détache ainsi les peuples du présent pour les précipiter vers un avenir meilleur, auquel ils ont droit et qu'ils sont appelés à atteindre. L'idée qu'on s'est faite du pi'ogrès, est donc à la fois pour l'esprit de révolution un ferment nouveau et une sanction.
Ce qui précède démontre à l'évidence, me semble-t-il, que notre époque ne peut se comparer à aucune de celles qui l'on précédée, et qu'un mouvement irrésistible l'entraîne vers le règne de la justice et de l'égalité dont l'idéal mystique a été posé il y a dix-huit siècles.
Déjà chez les nations les plus avancées l'égalité politique est inscrite dans la loi. Elle est réalisée par des institutions qui tendent à devenir de plus en plus démocratiques. Cela même ne suffit plus et l'humanité aspire à faire un nouveau pas sur le terrain économique. Mais ici s'élève le plus formidable problème qui jamais peut-être ait fait hésiter l'homme d'État et pâlir le penseur.
Comment concilier l'égalité de droit inscrite dans les constitutions et dans les cœurs, et l'inégalité de fait qui souvent se révèle par des statistiques si affligeantes? Les économistes prétendent que toute richesse vient du travail : comment se fait-il alors qu'on voie se transmettre de génération en génération d'une part l'oisiveté avec l'opulence, d'autre part le travail avec la misère? Dans la ballade de Schiller, le plongeur sort du gouffre de Scylla épouvanté des choses effrayantes qu'il y a vues. Or, les économistes qui descendent dans les bas-fonds de la société, ressemblent à ce plongeur: ils sont
si attérés des faits qu'ils y onl aperçus, qu'ils osent à peine les répéter. Comment maintenir l'ordre dans une société dont les trois quarts des travailleurs, c'est-à-dire de ceux qui créent la richesse, sont plus mal nourris que les prisonniers enfermés pour les plus grands crimes *, surtout quand tous les citoyens jouiront à la fois du droit de voter et de la faculté de s'éclairer? Et d'autre part, comment réaliser la justice distributive, comment faire pour que chacun participe au bien être social en raison du travail accompli et des services rendus? Voilà les questions qui se posent et dont l'avenir devra amener la solution. Voilà le problème qu'avait entrevu Rousseau dès le milieu du xviii^ siècle et qui l'amenait à désespérer de l'ordre social ! Ne trouvant aucun remède aux iniquités dont la vue torturait son âme aimante, il se réfugiait dans le faux idéal de la barbarie primitive, où il retrouvait au moins l'égalité dans le dénûment et l'image de ces vertus héroïques et de cette fierté indépendante qui distinguent le sauvage du prolétaire. Voltaire se moquait du pauvre Jean-Jacques qui voulait marcher à quatre pattes ; aujourd'hui les économistes lui jettent la pierre, et M. Proudhon lui-même l'accable de ses plus amers sarcasmes. Et pourtant nul n'a éprouvé d'une manière plus poignante les angoisses que font naître l'aspect des difficultés qui s'opposeïit au progrès de l'humanité; nul n'a été dévoré plus que lui de cette soif ardente de la justice qui faisait maudire le monde aux premiers chrétiens et qui les poussait à fuir aux déserts un ordre social voué à des maux sans remède.
La question sociale, ainsi entrevue par Rousseau et ses disciples au xvni^ siècle, disparut ensuite au milieu des tempêtes qui agitèrent l'Europe et des bouleversements territoriaux et politiques amenés par l'empire. Mais vers la fin de la restauration, elle se réveilla à la fois en Angleterre et en France avec des caractères tout nouveaux résultant du développement de l'industrie. Des esprits hardis, frappés de ce que la distribution des produits offrait de peu conforme aux vœux de la justice absolue, s'occupèrent des moyens de changer la condition des classes laborieuses Robert Owen, Fourier, Saint-Simon et d'autres encore essayèrent môme de formuler les lois d'une organisation nouvelle de l'ordre social. Leurs écrits, où des vues justes se mêlent trop souvent à une singulière ignorance des ressorts du cœur humain et des nécessités économiques, atlirè-
' Voir pour la Belgique, par exemple, Ducpétiaux, Budget des classes laborieuses.
rent l'attention de quelques jeunes gens aventureux; mais les hommes sérieux ne s'en occupèrent que pour classer ces rêveries bizarres à la suite des utopies de 3Iorus. de Campanella et de Fénelon, convamcus que les unes ne devaient pas avoir plus d'influence que les autres sur la suite des événements contemporains. Les hommes sérieux s'étaient trompés. Chacun se souvient comment la question sociale, dont presque personne ne s'occupait avant 1848, prit tout à coup une formidable importance, et comment un point noir que quelques cconomisies prévoyants avaient seuls signalé à l'horizon, envahit subitement le ciel et déchaîna sur l'Europe de mémorables tempêtes. Ces idées de réforme, quelque peu mûres et mal formulées qu'elles fussent, se répandirent néanmoins avec la rapidité de la foudre. Alors la France prit peur et se jeta dans les bras de la dictature. Le mouvement de Février avorta, parce que la question sociale avait surgi sans qu'on fût préparé à la résoudre, et, pour employer une image familière à cette époque, le sphinx dévora la république, parce qu'elle n'avait pas trouvé le mot de l'énigme. La situation actuelle de l'Europe est la conséquence de ces événements, qui sont trop récents pour que nous ayons aies rappeler. Chacun sait que la question sociale est aujourd'hui rentrée dans l'ombre et qu'elle est primée par des questions de réorganisation territoriale et politique; mais les aveugles seuls s'imaginent qu'elle est rayée du nombre de celles qui occuperont l'avenir.
Nous venons d'esquisser en quelques traits le grand mouvement égalitaire qui domine les temps modernes et qui a été le constant objet des éludes de De Potter pendant la dernière époque de sa vie. Dans plusieurs passages du Diclionnaire ratioimel, il en a marqué la nécessité et les caractères avec cette précision froide et âpre qui distingue son style, et aussi avec ces couleurs trop assombries que lui inspirait sa thèse. C'est ainsi qu'il dit : « Ce qui détermine les conditions du travail, ce sont l'offre et la demande qui en sont faites. Comme le travail à notre époque est plus offert que demandé, le salaire est réduit au minimum. Ce qui en résulte est le prolétariat avec toutes ses conséquences. Ceux qui ont besoin de travailler pour vivre, font, par la concurrence qui s'établit entre eux, baisser le prix du travail jusqu'au point où il ne fait plus qu'alimenter les ouvriers qui sont utiles aux capitalistes. Tant que l'organisation actuelle persistera, aucune de ses conséquences logiques ne pourra changer, quoi que puissent dire et faire les économistes de toutes les écoles, les
conservateurs à tous les degrés, les réformateurs à tous les diapasons. Pour que le travail s'organise normalement, il faut donc que la société soit elle-même radicalement réformée, en d'autres termes que l'ignorance soit complètement dissipée, que la réalité déterminée du droit soit socialement reconnue et appliquée. Le travail, alors, l'intelligence, l'homme occupera dans la société la place qu'y obstruent maintenant le capital, la force, la matière. Les ouvriers ne mourront plus faute d'être nourris par les capitalistes, et les uns comme les autres jouiront du produit de leur travail. »
Et ailleurs : « Ce fanatisme expiré, c'est en vain qu'on lui a substitué un mannequin qu'on a appelé patriotisme, gloire, honneur ; les religions sont détruites et tout véritable principe moral a été détruit avec elles. Il n'y a plus dans le cœur de l'homme que le ressort purement mécanique de son intérêt matériel et actuel représenté par de l'or. Nos sociétés se dissolvent toutes, l'une avant, l'autre après, avec les croyances qui leur avaient donné l'être. Le monde appartient à la brutalité de la force et à la lâcheté de la bassesse, et il leur appartiendra jusqu'à ce que la vérité absolue s'en soit rendue maîtresse pour y régner par les hommes qu'elle éclairera le mieux. Redisons-le sans tergiverser: il est presque incontestable que le monde social, livré aux vents de toutes les passions, doit, avant d'entrer au port de la justice et de la raison, subir encore bien des bourrasques et des tempêtes et finalement échouer sur l'écueil de l'anarchie. 11 faut raisonner et ne pas se lasser de raisonner dans le but de faire comprendre tout le danger de cette terrible épreuve et surtout la longue suite de douleurs à laquelle elle condamnera l'humanité. »
De Potter voyait clairement les difficultés qui assiègent les sociétés actuelles, mais il les dépeignait généralement sous des couleurs trop sombres. Cela tenait à une vue spéciale que nous devons signaler. Au lieu d'admettre qu'actuellement nous marchons déjà par des améliorations insensibles vers le règne de la justice et de la raison qu'il espérait pour l'avenir, il croyait que les conditions sociales vont en s'empirant et qu'au lieu du progrès en avant dont nous nous targuons, il se produit plutôt un progrès dans le mal. « Ce progrès est réel, dit-il, cela ne saurait être mis en doute. Le paupérisme dans lequel se concentrent tous les maux, deviendra nécessairement de plus en plus intolérable, à mesure qu'il sera de plus en plus senti et que des hommes d'un sentiment généreux travailleront de plus en plus activement à l'extirper, sans attendre que la société ait acquis les
lumières indispensables pour fonder l'ordre réel devant lequel le mal disparaîtra sans retour. Les apôtres du progrès sont par cela même des partisans des réformes partielles et successives : or ces réformes sont toujours la conséquence d'un mal reconnu, qu'on a voulu sup primer. Mais le bien n'étant pas déterminé, tout progrès est un pas de plus dans le mal. Le malheur est donc essentiellement progressif. » En allant ainsi de mal en pis, la société arrivera donc, d'après l'auteur, à une situation si intolérable, à une anarchie si complète qu'elle n'aura plus que la ressource de se soumettre aux prescriptions du droit clairement démontré et reconnu par tous. Jusqu'à présent, l'ignorance de ce qui est juste est générale, et même de ce côté l'esprit humain n'a fait aucun progrès. De Potter l'affirme en propres termes. Il admet « la découverte incessante de vérités nouvelles, mais exclusivement dans le domaine physique, avant qu'il soit encore possible de soulever le plus petit coin du voile qui cache la vérité plus que physique, la vérité de raisonnement. Cette perfectibilité a. pour résultat nécessaire le progrès vers le mal-être, dont l'excès fera chercher, trouver et appliquer socialement le principe de certitude, seule source de vraie liberté, de justice et de bonheur. » Ainsi l'humanité tombant d'erreur en erreur, de chute en chute jusqu'au fond de l'abîme, doit arriver tout à coup à voir la vérité d'une manière claire et certaine, et de la vérité clairement démontrée et par conséquent acceptée par tous résultera nécessairement l'ordre et l'harmonie. Quoique l'auteur eût rejeté le mot et l'idée de révélation, c'en serait une véritable qui se produirait, suivie d'une révolution subite et vraiment extraordinaire. Cette conception de la marche des choses est familière à la plupart des inventeurs d'utopies, qui se figurent de bonne foi que, du jour où leur système serait généralement connu et partant appliqué, une félicité sans mélange succéderait soudainement à tous les maux qui affligent le genre humain et dont ils tracent le lugubre tableau. Fourier avait môme trouvé un mot pour désigner cette sorte de soubresaut que la société devait accomplir : il l'appelait un écart absolu. Mais nous sommes surpris de trouver cette opinion partagée par De Potter qui n'attendait plus guère de miracles et qui n'a point de sarcasmes assez durs, de traits assez perçants pour les utopies de tout genre.
Quant à nous, nous croyons cette manière de concevoir la marche des choses non seulement contredite par les faits, mais en outre opposée à la notion même de ce qui est possible. Sans doute l'inéga-
lité entre les classes supérieures et inférieures de la société va en augmentant, parce que la richesse générale qui s'accroît avec une rapidité inouïe, s'accumule surtout entre les mains des hautes classes. Sans doute, entre certains grands banquiers de nos jours et le manœuvre, la distance est plus grande qu'entre les souverains les plus puissants d'autrefois, Charles-Quint par exemple, et un ouvrier de cette époque, parce que ces banquiers peuvent disposer de forces, se procurer des jouissances, en un mot dominer la nature d'une façon dont, il y a deux siècles, on n'avait pas d'idée. Mais il n'en est pas moins vrai que les classes laborieuses en masse sont mieux nourries et surtout beaucoup mieux vêtues et logées que jadis.
11 est certain aussi qu'entre les hautes classes et le peuple il s'est formé une classe intermédiaire, la bourgeoisie, qui n'existait pour ainsi dire pas autrefois et qui a conquis sur le despotisme les libertés dont nous jouissons maintenant.
Sous le rapport du droit, le progrès n'est pas moins certain, et nous n'admettons pas du tout que sur ce point l'humanité soit encore plongée dans cette ignorance profonde que décrit De Potter. C'est en vain qu'il montre qu'un grand nombre d'auteurs ne sont point parvenus à donner une définition claire et simple du mot droit. Cela n'empêche pas que, quand quelqu'un dit : c'est mon droit, il n'entende par là désigner ce qui lui appartient légitimement. L'ancienne définition de la justice, cuique suum tribuere, est suffisamment intelligible et exacte. Si chacun en effet, individus et peuples, avait ce qui leur appartient, la justice régnerait. Sans doute cette définition abstraite ne diminue guère les difficultés, car l'embarras est de déterminer ce qui appartient à chacun. Mais n'avons-nous pas sur ce point des notions plus justes qu'autrefois ? N'est-ce donc rien que d'avoir proclamé qu'il n'appartient plus aux propriétaires de vendre les hommes avec la glèbe à laquelle ils étaient attachés, ni aux rois de disposer du sang et de la fortune de leurs sujets au gré de leurs caprices ? N'est-ce rien que ce principe reconnu dans la plupart des Eiats civilisés, qu'il appartient à l'homme de choisir librement son culte, d'exprimer librement sa pensée, de concourir par son vote à l'administration des affaires puliliques, et qu'il n'appartient plus à personne de le brûler vif ou de le torturer pour crime d'hérésie ou de libre pensée ? Certes toutes les applications du droit ne sont pas perçues, surtout dans le domaine économique, et sous ce rapport de grandes reformes sont nécessaires pour nous rapprocher de l'idéal de
justice que nous entrevoyons; mais, parce qu'il reste beaucoup à faire, est-ce un motif de nier ce qui est déjà fait, et parce que le xix'' siècle a sa tâche à remplir, faut-il contester l'œuvre accomplie par les trois siècles précédents ? De Potter dédaigne les réformes successives, il n'y voit qu'une aggravation des maux qui minent l'ordre social; et cependant c'est par des réformes successives que la condition générale du genre humain s'est améliorée. Si, comme le prétend l'auteur du Dictionnaire rationnel, nous n'avions encore aucune idée de ce qui est juste, il serait difficile de comprendre par quel miracle, par quelle révélation prodigieuse l'humanité parviendrait à posséder tout à coup cette vérité qui lui a échappé si complètement jusqu'à ce jour, et comment surtout les hommes qui semblent si peu faits pour la comprendre, arriveraient subitement à l'admettre généralement, socialement, comme dit De Potter.
Voici l'explication de cette apparente contradiction de l'auteur.
Lui qui n'avait nulle confiance ni dans le cœur humain ni dans la raison; en avait une inébranlable dans le raisonnement. Méconnaissant la différence profonde qui sépare les idées de grandeur et les idées de perfection \ il croyait qu'on peut prouver d'une manière également rigoureuse les vérités morales et les vérités mathématiques. Aussi longtemps, répétait-il souvent, qu'on n'aura pas démontré les principes qui doivent servir de base à l'ordre social, d'une manière aussi claire que deux et deux font quatre, on n'aura rien fait. C'est là, nous semble-t-il, une des erreurs fondamentales de De Potter. Les principes qui touchent à la morale, à la philosophie, à l'ordre social, ne sont pas susceptibles de ces démonstrations rigoureuses que présentent les déductions mathématiques; car, si elles l'étaient, il y a longtemps que ces démonstrations auraient été fournies et quelles ne rencontreraient pas plus de contradicteurs que n'en trouve la proposition que les trois angles dun triangle égalent deux angles droits. En mathématiques, on ne s'occupe que de données abstraites et par conséquent rigoureusement exactes, comme l'indique le nom môme qu'on donne souvent à cet ordre de sciences. En morale, en politique, en économie politique, on spécule sur le réel, sur le cœur humain essentiellement variable et mystérieux, sur une quantité d'éléments dont plusieurs se dérobent aux prises de l'esprit
' Voir le Cartésianisme de Bordas-Demouliu, où la différence entre les idées de perfection et de grandeur est tracée de main de maîti-e.
et qu'il est déjà très difficile d'énumérer. Par conséquent quiconque s'acharne à mettre les sciences morales et politiques en axiomes et en déductions géométriques, fait une œuvre vaine, s'il croit arriver par là à une certitude mathématique qu'il n'atteindra jamais. Quelques philosophes, Spinoza entre autre dans son Éthique, ont bien donné à leurs raisonnements une forme empruntée àla méthode des sciences exactes ; mais cette forme, plus rigoureuse en apparence, ne les a pas protégés contre l'erreur et n'a pas entraîné l'assentiment universel comme l'aurait fait la démonstration d'un théorème de géométrie. Ce n'est pas à dire que pour les vérités de l'ordre moral, l'homme soit réduit à un irrémédiable scepticisme et qu'il ne puisse atteindre la certitude; mais il est certain qu'il y arrive par une autre voie et plus détournée et plus longue.
C'est à ce goût de De Potter pour les déductions abstraites et poussées à outrance qu'il faut attribuer ce que beaucoup d'articles du Dictionnaire rationnel ont d'excessif et d'au delà du vrai. Toutefois, malgré les réserves qu'on est ainsi amené à faire sur plus d'un point, il n'en reste pas moins incontestable que ce livre va au fond de toutes les grandes questions qui préoccupent notre époque et que, s'il n'apporte point de solutions définitives, il force au moins le lecteur à y réfléchir fortement, ce qui était le but que De Potter avait principalement en vue. Dans son dernier ouvrage, qui est pour ainsi dire son testament spirituel, l'homme éminent qui l'a écrit, a sans cesse le regard tourné vers l'avenir, vers l'avenir d'outretorabe qui attend chaque homme en particulier, vers l'avenir terrestre qui est réservé à l'humanité sur cette terre. Or il est bon que des livres sérieux viennent ainsi fixer l'esprit, trop absorbé par le bruit des événements contemporains, sur les problèmes permanents des destinées humaines. Parmi les spectacles de la nature, De Potter aimait surtout à contempler cette espèce d'infini qu'offrent les perspectives sans fin de l'Océan, et chaque année il venait demander quelque repos aux plages de la mer du Nord. Ce goût des choses éternelles, immenses, absolues et des horizons sans bornes se reflète dans l'écrit dont j'ai essayé de dire quelques mots, et j'ose affirmer que quiconque l'aura lu avec attention, sera préparé à considérer de plus haut le mouvement qui entraîne les sociétés modernes, et à prendre plus au sérieux les devoirs que la réalisation de la justice impose à chacun de nous.
{Revue trimestrielle de Bi'uxelles, janvier 1862.)
Pour ceux qui aiment les IcUres, l'heuœ présente est triste. Parmi les auteurs français dont le public se plaisait ît répéter les noms, quelques-uns sont morts, plusieurs se taisent, d'autres font regretter qu'ils ne gardent pas le silence. De temps en temps des écrivains nouveaux se font connaître; mais quoiqu'on apprécie Ifur esprit, leur imagination ou leur talent d'écrire, on ne peut se persuader qu'ils remplacent leurs aînés. Nous sommes loin déjà du mouvement littéraire qui a marqué la restauration et les premières années du règne de Louis-Philippe. Une grande activité intellectuelle régnait alors: histoires, romans, drames, poésies se succédaient sans relâche. Des questions littéraires passionnaient les esprits et divisaient l'opinion. Chacun défendait son système avec autant d'ardeur qu'on en pourrait mettre aujourd'hui à discuter la valeur d'une concession de chemin de fer ou de l'eftét d'un règlement de la Bourse. Quoique trente ans nous en séparent, qui ne se souvient encore de ces luttes bruyantes et désintéressées entre classiques et romantiques? Tout le monde prenait parti dans ce débat dont pourtant la solution ne devait enrichir personne. C'était comme un temps de jeunesse et de renouveau.
De la jeunesse en effet on avait les illusions, les témérités et les vastes espérances. On croyait assister à l'aurore d'une nouvelle période de gloire pour les arts, période dont l'éclat devait égaler tout
au moins celui de la Renaissance du xvF siècle. L'Europe entière suivait d'un regard attentif ce mouvement des esprits, auquel Paris avait donné le branle. De la terre de France sortait un fleuve roulant tantôt des eaux limpides et saines, tantôt troublées et bourbeuses, et souvent très mêlées; mais les autres nations du continent s'y désaltéraient sans trop choisir. Aujourd'hui, il faut bien l'avouer, le fleuve est presque tari. L'activité intellectuelle de i83() a disparu. Cette ardeur qu'on portait dans les débals littéraires, s'est calmée et paraît même quelque peu surannée. L'évolution est à peu près arrivée à son terme. On peut dire qu'elle a été vite à bout et qu'elle n'a pas donné tout ce que l'on en pouvait attendre. Certes, dans ces dernières années et récenmient encore on a vu paraître des œuvres dignes de la faveur du public, m.ais elles appartenaient en trèsgrande partie aux hommes de la génération précédente. Les auteurs du temps actuel ont dans l'esprit une certaine tournure si positive, une pointe de sagesse si froide, leur cœur semble si bien en garde contre les duperies de l'illusion et contre les entraînements de l'enthousiasme, que leurs écrits, même les plus vifs et les plus allègres, font éprouver je ne sais quelle impression vague de caducité précoce et de sénilité anticipée. A vrai dire, ce sont les anciens qui sont jeunes et les jeunes qui sont vieux.
Un voyageur part joyeux pendant une nuit ardente et sereine: il admire en marchant les astres qui ornent la voûte des cieux; mais peu à peu de sombres nuages cachent les uns, voilent les autres, les ténèbres s'épaississent et une grande mélancolie s'empare de son âme. Le public littéraire de ces trente années ne ressemble-t-il point un peu à ce voyageur? Il s'est mis en route plein d'espoir et de confiance, mais peu à peu tout s'est assombri. Plus d'une fois déjà il a eu à pleurer, comme dit le poète, en son beau ciel une étoile de moins Pour ne citer que quelques-uns des plus connus, la mort a déjà enlevé Chateaubriand, Béranger, Lamennais, Tocqueville, Alfred de Musset, Gustave Planche, Bordas-Demoulin, Augustin Thierry; or, qui se lève pour prendre leur place?
Je n'insisterai pas davantage pour prouver un fait que personne, je pense, ne niera. La littéiature française, comme la littérature européenne, traverse une période de crise. Le mouvement intellectuel qui date de la restauration, a abouti a une sorte d'atfaissenient, passager, il faut l'espérer, mais néanmoins très réel. Ce que je voudrais essayer de faire, ce serait de démêler les causes de cette
défaillance inattendue. Maintenant que nous sommes déjà sur le second versant du siècle, et que le mouvement que, faute de pouvoir mieux désigner, j'appellerai romantique, semble arrivé à son terme, cet examen paraît possible.
L'étude de la question qu'il s'agit d'éclaircir, présente de grandes difficultés. Qui veut dire pourquoi une littérature s'affaisse, doit pouvoir expliquer pourquoi elle s'est développée, de même que pour déterminer les causes de la maladie et de la mort, il faut pouvoir discerner celles de la sanié et de la vie. Or, l'indication des causes qui amènent le progrès ou le déclin des lettres et des arts, est un problême qui n'a pas encore reçu de solution satisfaisante. On a voulu expliquer la marche de la littérature et de l'art par des influences politiques: on n'a pas réussi. Certes la poésie elle-même ne peut pas échapper entièrement à l'action que les différentes formes de gouvernement exercent sur les âmes; car le poète est homme et nul homme ne peut se soustraire au contre- coup des révolutions qui agitent les choses humaines. Mais cette action, quelle est-elle? Quelle est la forme de gouvernement la plus favorable au perfectionnement des arts et des lettres ?
Les uns ont dit que c'était la démocratie, les autres ont affirmé que c'était le pouvoir absolu. L'histoire ne donne tout à fait raison ni aux uns ni aux autres. Si Eschyle et Sophocle, Platon et Pindare brillent dans la Grèce libre, Horace et Virgile écrivent dans Rome asservie. Si Shakespeare illustre le règne de l'impératrice Elisabeth, Milton se forme pendant les orages de la guerre civile. Corneille, Racine et Molière s'élèvent à l'époque oii la monarchie française atteint son apogée de puissance illimitée et incontestée; mais Ryron et Gœthe font entendre leur voix puissante dans un temps de bouleversement et de révolutions démocratiques. Tel pays peuplé de citoyens fiers de se gouverner eux-mêmes ne produira pas un grand poète, tandis que tel autre pays soumis à un monarque despotique aura vu naître tout une pléiade d'écrivains et d'artistes immortels. On ne pourra donc conclui'e de ces faits, ni que l'absolutisme donne, ni que la liberté ôte l'art de bien écrire ou de bien peindre, et le problème des rapports qui existent entre les vicissitudes politi-
ques et les destinées des lettres, demeurera également obscur. Toutefois, il est certain qu'il est un degré de despotisme qui, écrasant les esprits et abaissant les caractères, rend impossible tout grand mouvement littéraire. Mais quand la compression exercée par le pouvoir arrive-t-elle à ce point qu'elle brise complètement l'essor des intelligences? C'est une question que je ne me charge pas de résoudre l'histoire à la main. Les faits connus ne sont pas concluants, et quand ils le seraient pour le passé, cela ne suffirait pas pour le présent; car un régime très compatible avec la culture des lettres à une certaine époque peut cesser de l'être dans un temps plus rapproché de nous, A mesure que les hommes s'éclairent, ils aspirent à se gouverner eux-mêmes. Plus ils se sentent capables de se diriger, moins ils souffrent qu'on les traite comme des enfants. Ce que nos ancêtres auraient appelé une douce liberté, nous paraîtrait à nous une très dure tyrannie, et sous des lois qui n'auraient pas gêné jadis les écrivains, on verra ceux de nos jours languir et se taire.
Renonçant à des recherches qui ne donnaient que des résultais incertains, d'autres ont dit que c'est l'industrie qui tue les aris et la poésie. L'explication est facile à trouver, commode à répéter ; il le serait moins d'en montrer le fondement. Qu'est-ce donc que l'industrie pour qu'elle produise cet effet mortel? L'industrie, c'est la science qui, mettant les forces de la nature au service de l'homme, l'affranchit peu à peu des travaux les plus rudes et lui donne ainsi plus de loisir pour cultiver son esprit et élever son àme. C'est elle qui transforme en maître des éléments l'être faible qui en était l'esclave et la victime. Il serait singulier qu'au moment ofi l'humanité a plus de temps pour écouter les écrivains, ceux-ci n'eussent plus rien à lui dire, et que cela même qui produit l'affranchissement de l'esprit, amenât la décadence de la littérature.
Voyez ensuite quels services l'industrie rend directement aux littérateurs. L'imprimerie multiplie les signes de la parole humaine avec une rapidité qui tient du prodige. Au moyen de la vapeur, les nations se visitent, se mêlent et se confondent au point de ne plus former bientôt qu'une seule famille qui, sans jalousie, accordera son admiration aux grands hommes de tous les pays. La pensée, traduite par l'éclair asservi, se communique en un instant aux extrémités de la terre. Que quelque part retentisse une voix qui parle de droit et de liberté, l'univers entier écoute et applaudit. Tel qui, il y
a un siècle, n'était entendu que dans sa province, peut se faire connaître aujourd'hui aux deux mondes, et 1 écrivain qui jadis comptait ses lecteurs par milliers, peut maintenant les compter par millions. L'écho d'un nom illustre dans un pays en franchit bientôt les frontières et va retentir aux antipodes, en moins de temps qu'autrefois de Paris à Marseille. Comment donc l'industrie, qui procure mille fois plus d'auditeurs à l'homme de lettres, étoufferait-elle son inspiration, et par quelle contradiction en même temps qu'elle lui donne plus de moyens d'atteindre à la gloire, lui ôlerait-elle le désir d'y arriver ?
D'ailleurs, quoi de plus fait pour inspirer le génie que les prodiges de la civilisation moderne ? Les abîmes des cieux mesurés, les profondeurs des océans sondées, l'infini entrevu dans la poussière d'une pierre à polir aussi bien que dans l'innombrable multitude des astres, le sein de la terre entrouvert et laissant lire en ses empreintes, comme dans une suite de médailles naturelles, l'histoire merveilleuse des créations antérieures, le globe entier exploré et soumis peu à peu aux pacifiques conquêtes du commerce et de la colonisation, les origines des peuples, des langues, des poésies étudiées avec une persévérance admirable, en un mot, le temps et l'espace révélant tour à tour leurs mystères, tout cela ne donne-t-il pas à notre époque un caractère de grandeur et de poésie que n'eurent jamais les siècles passés? Faudrait-il donc admettre que les progrès de la science soient contraires à ceux des arts et que le nombre et l'élévation des sujets produise l'impuissance des auteurs?
En résumé, l'industrie moderne augmente le temps que l'humanité peut consacrer aux travaux de l'esprit et étend énormément le cercle de la publicité, tandis que la science ouvre un champ magnifique à l'activité spirituelle et consacre le triomphe de l'intelligence sur la résistance de la matière. Ce n'est donc point directement au moins que des influences de ce genre peuvent faire tort à la littérature, On ne peut, il est vrai, nier absolument que l'industrie, tout comme la politique, ne puissent agir sur le caractère et sur les idées des écrivains d'une manière indirecte; j'indiquerai même un de ces effets détournés; mais il n'est pas nécessaire de recourir à ces causes plus ou moins éloignées pour expliquer la marche des arts et des lettres.
En effet, quand on étudie leur histoire, on voit que la littérature
et l'art obéissent à une loi de développement qui leur est propre, loi qui subit l'action des circonstances politiques et sociales, mais qui n'est point déterminée par celles-ci. Prenons, par exemple, l'histoire de la peinture italienne. A. partir de Giolto et d'Orcagna, nous la voyons s'avancer de progrès en progrès vers un point de perfectionnement qui est marqué par l'union de l'inspiration moderne et de la forme grecque, atteindre ce point dans les œuvres de Léonard de Vinci, de Raphaël, de Michel-Ange, puis descendre de cet apogée par une chute lente, mais non interrompue. On reconnaît là une évolution propre qui se poursuit à travers toutes les vicissitudes politiques de l'Italie, et dont les événements extérieurs ne peuvent expliquer la marche. Les encouragements donnés aux arts par les papes et par les Médicls ont pu fournir à Raphaël et à Michel-Ange l'occasion de déployer leur génie, mais ce ne sont pas ces occasions qui ont produit ces grands artistes. Ils sont venus en leur temps, comme le naturel épanouissement d'un développement continu de l'art du dessin et de la couleur.
La peinture flamande nous offre un enseignement pareil : elle obéit aussi à un mouvement qui paraît indépendant des événements politiques, car elle se développe dans la Hollande aftVanchie comme dans la Belgique domptée, et si Rubens illustre son pays retombé sous le joug de l'Espagne, Rembrandt peint ses toiles merveilleuses, tandis que De Ruyter défend l'indépendance de sa patrie contre Louis XIV et Charles II.
Ne voyons-nous point une évolution semblable dans la littérature française au XVII* siècle? Depuis Malherbe, les lettres marchent à leur perfection, et quelle qu'eût été en ce temps la forme de gouvernement, il est probable qu'elles auraient atteint le degré où elles sont arrivées alors. Au lieu d'humilier le Parlement, Louis XIV lui eût permis de fonder le régime représentatif, que Molière eût également écrit le Misanthrope et Bossuet prononcé ses oraisons funèbres. D'autre pan, ce roi n'eût pas accordé aux grands écrivains des pensions et des places, que ceux-ci eussent tout autant honoré son règne. Corneille persécuté et La Fontaine dédaigné n'en ont pas moins composé leurs chefs-d'œuvre. Un souverain peut former une armée, mais non susciter le génie. Le plus grand service qu'il puisse lui rendre, c'est de le laisser libre. Il peut, s'il le veut, mettre en mouvement d'énormes masses de matière, mais pas une idée. Les bons écrivains s'inspirent aux travaux de leurs devan-
ciers et naissent des grandes pensées de leur temps. Les bienfaits leur nuisent parfois plus que les entraves ou les persécutions.
Ainsi donc, lorsqu'on étudie les faits de près, on voit que l'activité humaine, dans chaque cercle où elle s'exerce, obéit à des lois particulières qu'il faut saisir, si l'on ne veut se contenter de mots creux et d'explications qui n'expliquent rien. C'est ainsi que, pour citer un exemple pris dans un autre ordre de faits, la diffusion des lumières par l'instruction publique ou par la presse tend à transformer les rapports sociaux, à établir une égalité de plus en plus grande entre les hommes et à leur inspirer la passion de la liberté. En Angleterre aussi bien qu'en Russie, en Suisse tout comme en Autriche, sous les gouvernements absolus non moins que sous les républiques, ici plus vite, là plus lentement, mais partout ce mouvement se fait sentir indépendamment de la constitution des États. De même que cette révolution sociale ne s'arrête pas aux frontières des nations, ainsi la marche des lettres, soit qu'elles s'approchent de la perfection, soit qu'elles s'en éloignent, ne s'arrête ni aux limites d'un règne ni à la chute d'une dynastie. Dans chaque sphère, il y a, au progrès et à la décadence, des raisons qu'il est nécessaire de pénétrer.
Si cela est vrai, il s'ensuit que nous pourrons expliquer l'évolution de la littérature contemporaine sans sortir de ce qui touche aux lettres et aux écrivains. En bornant ainsi le champ de nos recherches, nous serons moins exposés à nous y égarer.
Si je devais résumer en un mot la cause du peu de durée et du peu de force de la rénovation littéraire à laquelle nous avons assisté, je dirais que ce qui a manqué aux auteurs de notre temps, ce n'est ni le talent ni les idées, ni l'imagination ni l'esprit, mais la foi. Par ce mot je n'entends pas, comme le fait la théologie, un don du ciel qui fait croire aux vérités révélées: j'entends une adhésion complète, vivante, à certains principes reUgieux ou philosophiques qu'on croit vrais et qui forment la base du raisonnement et la règle de la conduite, qui dirigent l'esprit et trempent le caractère Toute foi engendre de la force. Si l'on n'embrasse certaines idées avec énergie et si l'on n'y croit avec passion, jamais on ne sera un écrivain puissant,
et on ignorera toujours la véritable éloquence. La tiédeur en rien ne vaut, dans les lettres peut-être moins qu'ailleurs. Notre époque diffère en ce point de toutes celles qui l'ont précédée.
Il n'est pas nécessaire d'insister longuement pour montrer que les grands écrivains du XVIl^ siècle s'appuyaient sur des croyances très arrêtées, non seulement en religion, mais même en politique et en littérature. Ils acceptaient en fait de religion l'autorité de l'Église, en fait de politique l'autorité du roi, en fait de littérature l'autorité d'Aristote, en tout, l'autorité qu'ils reconnaissaient comme légitime : ils y croyaient, ils s'y soumettaient; la pensée de s'y soustraire ne leur venait pas : tout sentiment de révolte leur était inconnu. Ceux même qui au théâtre faisaient parler les passions humaines et les héros du paganisme, demeuraient chrétiens et catholiques. Tandis que Racine trouvait les accents les plus touchants pour les amours les plus coupables, Bossuet de sa tonnante voix condamne les spectacles en vain défendus par les jésuites : Racine va-t-il mettre en doute la juridiction spirituelle de l'Église? Lisez ses lettres, elles respirent la foi naïve d'un enfant et l'humilité d'un croyant qu'aucun orgueil n'anime. Le roi, son dieu terrestre, adresse-t-il quelques mots durs au poëte qui avait montré trop de pitié pour le peuple souff"rant? Blessé au cœur, il en meurt; il ne se révolte pas contre l'injustice. Le satirique, dont la verve caustique ne semble rien respecter, respecte toujours la royauté et reste fidèle aux maximes austères du jansénisme. Il est inutile de multqilier les exemples : la mémoire du lecteur lui fournira sans peine d'autres preuves à l'appui d'une proposition si bien établie qu'elle n'en a presque pas besoin.
Mais d'un siècle soumis à toutes les règles, passons maintenant à celui qui sembla les rejeter toutes, et d'une époque oîi règne l'autorité à celle où triomphe la révolution. Le XVIIl^ siècle fut, dit-on, un siècle d'incrédulité. J'ose affirmer que ce fut un temps de foi. Il ne s'incline, il est vrai, devant aucune des croyances qui avaient fait la force de la période précédente. Un scepticisme général paraît s'emparer des esprits. A la lueur du doute universel, tout est mis en question, tout est discuté: la morale et la religion, la propriété et la famille, l'intérêt et le devoir, l'individu et la société, la liberté et la sociabilité, les problèmes de cette vie et ceux de l'autre. Rien n'échappe au creuset du libre examen. Aucun scrupule n'arrête les investigations les plus audacieuses. On cherche le dernier mot de tout, sans relâche et sans crainte, sans hypocrisie comme sans pré-
jugé, sans respect et sans ménagement, avec persévérance, avec intrépidité, avec cynisme même. Les uns s'arrêtent au déisme, d'autres s'engloutissent dans un athéisme complet. Ceux-ci se contentent de proclamer la souveraineté du peuple, ceux-là prétendent établir la communauté des biens. 11 en est qui, invoquant la voix du sentiment, adorent la vertu et défendent l'immortalité de l'âme; il en est d'autres qui, ne croyant qu'au témoignage des sens, nient la pudeur et défient la nature. Tout est, semble-t-il, chaos d'opinions contradictoires, anarchie et révolte. Et pourtant, au fond de Tàme de tous les écrivains, il y a une foi commune, vivante, robusie, inébranlable : la foi en la raison humaine, dans l'ordre spirituel, et la foi en la vertu humaine, dans l'ordre pratique. Voilà le fonds d'où vient au XVIIP siècle sa force et sa grandeur. C'est à ce principe qu'il puisa cet élan qui étonna l'univers, c'est à ce foyer que s'alluma cette flamme qui mit le feu aux quatre coins de l'Europe. La raison est la divinité à laquelle les hommes de cette époque avaient voué leur culte, leur admiration et leur enthousiasme : elle seule ne trouvait point de sceptiques. Quand le matérialisme en délire proposa aux hommages de la foule la raison représentée par ce qui en est plutôt la contradiction et l'opprobre, il rendait ridicule la véritable croyance du siècle, mais il la proclamait. Ce temps fut tout ensemble incrédule et plein de foi. Incrédule, car il rejetait en religion tout ce qui vient de la révélation, en politique tout ce qui s'appuie sur la tradition, en morale tout ce qui tient à la coutume; plein de foi, car il avait une confiance entière dans les forces de l'esprit humain livré à lui-même, et il considérait comme irréfutables les conclusions d'un raisonnement bien fait. Si les écrivains étaient matérialistes par certaines de leurs maximes, ils étaient ultraspiritualistes par leur méthode de penser. Ils ont beau tenir pour certain que rien n'est dans l'intelligence qui ne vienne des sens, ils n'en récusent pas moins superbement tout ce que nous apprend l'expérience, pour n'admettre que les résultats de la spéculation abstraite. Ils condamnent sans appel tout ce qui n'est pas conforme aux principes de droit et de justice qu'ils ont conçus dans leur esprit, et ils sont prêts, avec une sublime présomption et une périlleuse audace, à entreprendre de réformer le monde d'après ce modèle idéal. Ouvrez les œuvres des écrivains du XVII P siècle : très différents sous beaucoup de rapports, ils ont en commun cette foi vive en la raison et la confiance juvénile qui en résulte. Leurs livres sont
écrits avec passion; ils s'y mettent tout entiers, tête et cœur; ce ne sont point des fantaisies de dilettanti ou des inventions froides de beaux esprits, ce sont des œuvres d'hommes, des hauts faits de guerriers, et s'il est permis de le dire, des actes d'apôtres. Leur vie n'est-elle pas une lutte opiniâtre contre ce qu'ils appellent la superstition et les abus? L'Encyclopédie n'est-elle pas une œuvre de foi? Prenons le moins passionné de tous ces philosophes, celui dont chaque parole semble un sarcasme et toute action un persifflage des autres et de lui-môme, l'homme dont on a fait la personnification de l'ironie et du scepticisme, Voltaire. Quelle ardeur pour le bien de l'humanité! Quelle haine de l'intolérance ! Quel amour des lumières! Quelle foi dans la raison ! Que sont tous ses ouvrages, sinon une constante prédication en faveur de ce qu'il croit être les droits de l'humanité? Qui d'entre nous verse encore au 24 août ces larmes indignées qu'arrachait au sec vieillard l'anniversaire de la Saint-Barthélémy? Qui fait entendre une voix infatigable chaque fois que quelque part une injustice se commet? Qui donc s'occupera pendant trois ans entiers du jugement d'un malheureux injustement condamné? Nous avons peut-être aujourd'hui des écrivains qui ont autant d'esprit que Voltaire, quoiqu'il soit d'un autre goût; mais ont-ils dans le cœur cette sainte commisération pour les victimes, qui faisait dire au sardonique rieur de Ferney, en parlant de l'affaire de Calas : « Durant tout ce temps, il ne m'est pas échappé un sourire que je ne me suis reproché comme un crime. » Quoi qu'on en puisse dire, Voltaire fut un homme de foi, foi toute terrestre, je le veux, mais féconde en œuvres humaines. Tant que ceux qui l'imitent, n'auront pas cet amour de la justice qui élevait son àme et son style, ils pourront être des conteurs spirituels et agréables ; ils ne seront pas de grands écrivains. Il n'est même pas jusqu'au style et à la méthode de composition qui ne montrent que la foi animait les auteurs du dernier siècle. Ils procèdent par affirmations tranchantes et par maximes dogmatiques, qui de nos jours éveilleraient la défiance et provoqueraient la critique. Ils formulent leur pensée en termes absolus dont aucun tempérament n'adoucit la rigueur. Pour comprendre ce que je veux dire, il suffit de se rappeler les phrases par lesquelles Rousseau commence ses deux plus beaux ouvrages : « L'homme est né libre, et partout il est dans les fers. » « Tout est bien sortant des mains de l'auteur des choses, tout dégénère entre les mains de l'homme. » Tel était le style de ce temps, qui n'est plus celui du nôtre. Voulait-on faire un livre,
on partait d'un principe nettement conçu, embrassé avec conviction, et on condamnait sans hésitation tout ce qui n'était pas conforme à ce principe. A l'opposé de la maxime adoptée par un judicieux écrivain de nos jours, on écrivait pour prouver, non pour raconter, et l'histoire même devenait une arme de guerre. On croyait avec fermeté à certaines vérités, et on les défendait avec passion, traitant en ennemis tous ceux qui mettaient obstacle à leur triomphe.
La foi en l'humanité n'abandonna pas les hommes de ce siècle, ni au milieu des désastres de la révolution, ni même sur l'échafaud ! Elle leur prêta quelque chose de cette force que la croyance religieuse donnait aux martyrs du XVI" siècle mourant sur les bûchers de l'inquisition. Au dernier moment, ils en appellent non à Dieu, mais aux hommes à venir, à la postérité. Les mémoires de M™° Roland nous montrent quelle fermeté stoïque cette jeune femme, en présence d'une mort affreuse et sur le point de quitter une fdle chérie, pouvait trouver dans cette foi humaine qui était celle de son temps. Mais où la force des convictions de cette époque se fait voir complètement, c'est dans le livre qui résume les espérances dont ce siècle était plein et qui est vraiment le testament qu'il a laissé au nôtre. Proscrit, déçu dans ses vues de rénovation sociale, victime de ses généreuses croyances, Condorcet,à la veille de mourir, y trace d'une main imperturbable le tableau du progrès de l'esprit humain et annonce ses nouvelles conquêtes. Les sanglants excès de la liberté n'ébranlèrent pas un moment la foi des hommes de ce temps : ils la conservèrent entière jusqu'à la fin.
Notre siècle n'a plus ni la foi soumise du XVIP ni la foi audacieuse du XVIII^ siècle. Nos écrivains ne sont plus ni d'humbles chrétiens soumis aux volontés de Dieu et aux puissances du monde, ni de fiers Titans prêts à escalader le ciel et à émanciper la terre. Ils ne tiennent pour absolument vrais ni les dogmes révélés ni les conclusions de l'esprit humain. On a assisté à la chute de tant de choses qu'on pensait devoir durer ; on a vu démenties tant de vérités qu'on croyait certaines ; on a entendu mettre en doute, preuves en main, tant de faits qu'on tenait pour authentiques, que beaucoup se sont mis à penser que la vérité est un peu partout, mais qu'elle n'est tout entière nulle part. La fière doctrine des droits de l'homme paraissant avoir échoué, on l'a tenue pour suspecte. La même forme de gouvernement ayant donné aux uns l'ordre et la prospérité, et aux autres l'anarchie et la misère, on est devenu presque indifférent aux insti-
tutioiis politiques. Les mômes actions étant tantôt glorifiées comme des preuves d'héroïsme, et tantôt flétries comme les plus grands des crimes, on en est arrivé à considérer la morale comme un recueil d'opinions relatives.
L'expérience nous a rendus impartiaux, ce qui est excellent, mais elle nous a faits indifférents, ce qui l'est beaucoup moins. Jadis, dans les livres même frivoles, on voyait éclater ou l'on sentait bouillonner les convictions de l'auteur ; aujourd'hui dans un ouvrage sérieux on évite les questions qui passionnent les esprits. Le Candide de Voltaire ou la Nouvelle Héloïse de Rousseau ont plus de portée que maints traités contemporains cités comme des chefs-d'œuvre. Nous avons les bénéfices, mais aussi les désavantages d'une critique d'ordinaire trop froide et d'une sagesse souvent trop timide.
11 en est résulté qu'on évite de traiter à fond les problèmes qui touchent à la religion, à la philosophie, même à la politique. Quand la suite d'un raisonnement y conduit, on se garde de dire nettement ce qu'on en pense ; on rapporte consciencieusement l'opinion des autres, on s'empresse peu de dire la sienne. Jadis aux premières lignes d'un auteur vous compreniez qu'il était croyant ou incrédule, catholique ou athée, partisan de Locke ou de Descartes, Aujourd'hui vous lisez des volumes, sans que vous puissiez décider de quel côté incline l'écrivain.
Chose remarquable ! ceux qui savent le plus et écrivent le mieux, sont les plus circonspects. Il y a à cela une raison. Notre siècle en sait trop et n'en sait pas assez. Il en sait trop pour croire aux demivérités dont on se contentait autrefois ; il n'en sait pas encore assez pour les remplacer par des principes nouveaux plus solidement établis et aussi généralement, aussi fermement crus. Ceux qui restent froids et qui doutent, semblent donc en savoir autant que le comporte notre époque. Ceux au contraire qui ;iftîrment beaucoup et s'enthousiasment vite, semblent ne pas être à la môme hauteur. On met donc autant d'habileté à voiler sa pensée qu'autrefois on se donnait de peine pour la faire saillir au jour.
Il y a une sorte de bon goût et je ne sais quelle apparence de sagesse à ne rien trancher et à ne hasarder que les aftîrmations les plus discrètes. Encore les entoure-t-on de toutes sortes de réserves. On les adoucit par les formes du doute: il semble, peut-être, on -pourrait admettre, il serait possible ; on les prépare par de petites
préfaces, on les entoure de ménagements, et où un mot décisif aurait suffi, on délaye souvent une page qui ne conclut point. On évite comme un péril le ton dogmatique, familier au XVIII* siècle. On n'avance aucune opinion, qu'on ne l'atténue avec une attentive précaution et qu'on n'en enlève toute aspérité qui pourrait blesser ceux d'un sentiment contraire. On procède par allusions et insinuations, par demi-mots et demi-teintes. Au lieu d'exprimer ouvertement ce qu'on croit, on le laisse à deviner, et la finesse prend ainsi la place de la force. Ceux qui ont un génie vigoureux, pénèirent au fond des choses; mais, comme ils n'en disent mot, ceux qui ont l'esprit plus faible, s'habituent à tout effleurer et à n'entrer au fond de rien. Nécessairement il s'ensuit que beaucoup d'ouvrages prennent un caractère superficiel ou incolore. Il faut d'ailleurs l'avouer, presque toujours les écrivains qui aiment les affirmations tranchantes,ne font point ce qu'il faut pour en ramener le goût. Écrivant souvent sans réfléchir, ils prodiguent les amplifications vagues et les grands mots qui étourdissent, de façon qu'on préfère encore ceux qui, quoique trop réservés, se donnent au moins la peine de savoir ce qu'ils disent. De cette façon, à un excès de présomption a succédé un excès de timidité, et à une confiance immodérée de la raison, une défiance exagérée de ses forces.
Sous l'empire de ces influences fittéraires, le public s'est accoutumé à s'occuper des choses qui l'intéressent, sans les rattacher, comme il convient, aux grands principes d'oii dépendent, en fin de compte, les actions des hommes et par suite la marche des événements. A force d'entendre parler de ces principes comme de vérités théoriques n'ayant aucune application pratique, les hommes s'en sont détournés ou y sont devenus indifférents.
Cette indifférence pour les intérêts purement spirituels est, il est vrai, le propre de notre époque dans plus d'un pays. Mais elle s'est rencontrée en France avec un caractère particulier et plus grave, dont je crois voir le motif. La France a maintenu ofliciellement le culte catholique, et pourtant nulle pari ce culte n'a été d'abord plus attaqué, ensuite plus délaissé. Les autres peuples ont ou conservé le respect des antiques croyances ou adopté la Réforme. Là, comme en Espagne, l'intolérance et l'inertie spirituelle ont conservé la foi ; ici, comme en Angleterre, les anciens dogmes ont été interprétés par les sectes diverses, ou, comme en Allemagne, discutés par la science de la même façon que les questions historiques : de part et
d'autre, les sentiments religieux ont survécu. En France, on les a livrés à la risée de la foule et on les a presque déracinés du cœur du peuple. Mais ceux même qui s'en moquaient, se gardaient de les rejeter définitivement ; et ainsi il s'est fait que, tandis qu'ailleurs on repoussait tel ou tel dogme, la France en les conservant tous, perdait le sentiment religieux.
Quelques écrivains en renom, Frayssenous, de I\Iaistre,de Bonald, de Lamennais ont, il est vrai, essayé de restaurer dans leur pairie la foi antique ; mais ils lui ont donné pour base le sensualisme, pour caractère la haine du libre examen, pour but le renversement des principes modernes. Là où Bossuet invoquait l'évidence rationnelle et provoquait la discussion, ils en ont appelé au consentement universel, à la tradition, au témoignage des sens, à ce qui se voit et s'entend, et ils comprenaient si peu ce qu'exige l'esprit de notre temps, que comme dernier argument ils invoquaient l'autorité des pontifes romains. Quoi d'étonnant qu'ils n'aient pas réussi ? Obéissant au même ordre d'idées, un prosateur épique pour rétablir le règne du christianisme dans les âmes, crut devoir décrire ses fêtes, ses pompes, ses institutions, sa liturgie, tout ce qui frappe l'imagination et parle au sens, et son entreprise eut tant d'éclat qu'on crut et qu'il put se figurer lui-même, qu'il avait atteint son but. Pour rétabhr la puissance de ce qui était, selon lui, la doctrine de l'Évangile, il avait pensé ne pouvoir mieux faire que démontrer qu'elle peut non moins que le polythéisme servir de ressort au théâtre et de sujet aux compositions littéraires. Alors, parce que Chateaubriand avait fait aux traditions chrétiennes celte injure de les mettre de niveau avec les mythes de Jupiter et d'Apollon, et parce que Napoléon avait enchaîné l'Église par le concordat, on pensa que le catholicisme avait reconquis son ancienne autorité.
L'esprit de religion reprit, il est vrai, quelque empire, mais c'était un empire contesté et souvent plus extérieur qu'intérieur. On s'éloigna de plus en plus des principes de l'Église française qui admettait une certaine indépendance, pour se soumettre aux influences de Rome qui n'en admet aucune. Comme, d'autre part, l'esprit de liberté se développa et aspira à de nouvelles conquêtes, une opposition violente éclata entre ces deux tendances opposées.
La France de notre temps porte en elle, tout à la fois, les souvenirs du XVII^ et ceux du XVIII^ siècle, et ces deux doctrines étanl hostiles, il n'y a point pour les hommes actuels d'assiette
solide ni de convictions entières. Les grands écrivains, c'est à dire ceux dont la pensée devrait être le mieux affermie, sont ballottés d'un ordre d'idées à l'autre. Lamennais, Lamartine, Victor Hugo, Chateaubriand lui-même, le restaurateur du christianisme poétique, abandonnent peu k peu les croyances qui ont inspiré leurs premières œuvres. Or, si les plus en lenom vacillent ainsi, quelles incertitudes n'ébranlent point les autres ! Ce divorce de la religion et de la liberté produit une faiblesse que rien ne peut guérir, car notre époque ne peut s'habituer à vivre sans croyances religieuses, pas plus qu'à renoncer à ses espérances de liberté et de progrès.
Partagés entre ces deux grands courants de doctrines qui s'entrechoquent et se partagent le monde, les écrivains nianquent souvent de cette force soutenue, nécessaire pour mener à bout les grands travaux de l'esprit. Affaiblis par leurs propres variations, ils tombent dans l'indifférence qui est la mort de tout talent élevé. Au sein des États libres ou qui aspirent à le devenir, les convictions fermes sont plus nécessaires que dans les États despotiques. Dans ceux-ci, tout repose sur un ordre immobile et sur la volonté d'un souverain ; dans ceux-là, au contraire, les institutions, n'ayant d'autre support que l'opinion, ont besoin d'y trouver un roc solide et non un sable mouvant. A défaut de ce fondement, tout devient incertain, mobile et croulant. Le sentiment de l'instabilité universelle brise le ressort des âmes. Le découragement gagne, la passion de la vérité s'éteint pour faire place à la soif de jouir, et les lettres, après avoir été l'écho de plaintes parfois éloquentes et tragiques d'écrivains en proie au doute et à la mélancolie, tombent dans un déplorable affaissement et se traînent gâtées par la recherche, l'enflure, l'afféterie ou la grossièreté.
L'histoire littéraire de ces dernières années prouve donc que l'on peut admettre, avec toutes les réserves qu'exigent de semblables affirmations, que c'est, comme nous le disions, le manque de foi qui a empêché le mouvement littéraire contemporain en France de produire tout ce qu'il promettait et ce qu'il aurait pu donner. La cause première mise en relief, les applications qu'on en peut faire sont nombreuses. J'essayerai d'en indiquer quelques-unes.
La perfection de l'art exige du travail. Improviser un bon ouvrage peut être l'effet d'une faculté sublime, mais toujours rare, et qui le
devient chaque jour davantage. Il était peut-être donné jadis au génie de créer pour ainsi dire spontanément une œuvre durable. A l'époque de la jeunesse des races, où l'imagination domine chez le poète et chez les auditeurs, une heureuse inspiration suffit; mais quand l'humanité est arrivée à l'âge de raison où la prose règne^ l'auteur est soumis à des conditions plus difïïciles. Il faut qu'en un beau langage il exprime des idées justes et des sentiments vrais, sinon il ne mérite guère d'être écouté, et il ne le sera pas longtemps. D'ordinaire les œuvres qui passent à la postérité, sont le fruit d'efforts persévérants appliqués à féconder les dons de la nature. C'est une ancienne maxime, en fait d'art, que le temps ne respecte que ce qu'on a mis du temps à produire. Pour la poésie, il faut, outre l'inspiration, chercher la meilleure expression de la pensée, le meilleur tour de phrase, le mot propre, l'harmonie des cadences, satisfaire enfin à toutes ces prescriptions formulées par Horace et par Boileau, lesquelles, quoiqu'elles puissent paraître quelque peu surannées, n'en forment pas moins les règles immuables du goût. Pour la prose, il faut, de plus, afin de penser et de parler juste, une certaine force d'esprit que l'improvisation ne donne guère. En peinture même, où les facultés naturelles semblent suffire seules à faire les grands artistes, à quel long travail préparatoire ne se sont pas soumis les mieux doués, ceux dont le talent était le plus précoce et l'habileté la plus instinctive, un Rubens et un Raphaël par exemple? Ce qui naît du caprice d'un jour et de la fantaisie d'un moment, passe vite ; ce qui est appelé à durer, surtout à mesure qu'on s'éloigne des époques primitives, est d'ordinaire préparé avec réflexion, composé avec recueillement et achevé avec un soin persévérant. Il est donc nécessaire de travailler pour faire une belle œuvre. Mais tout travail exige des efforts et coûte de la peine. Pour prendre sur soi cette peine et pour faire ces efforts, il faut un mobile. Le mobile des actions de l'homme, quand il agit en tant qu'être raisonnable, se trouve dans l'idée qu'il a de sa destinée ici-bas et ailleurs. Ce sont les convictions arrêtées sur ce point qui font les résolutions fortes et les grands desseins menés à terme.
Dans les temps de foi, les écrivains agissent sous l'empire de la notion du devoir. Ils pensent à Dieu et cherchent une immortalité céleste. Au XVlIi^siècle, ils avaient pour but, comme le dit Voltaire dans sa première lettre à Frédéric, l'affranchissement du genre humain, et ils aspiraient à une immorlalilé terrestre. Peu préoccupés de
partager la béatitude des élus, ils désiraient au moins que leur nom leur survécût dans la mémoire des générations à venir, et ils voulaient remporter l'applaudissement des siècles.
De notre temps, ces mobiles ont perdu de leur puissance. Beaucoup d'écrivains en sont venus à considérer d'un œil philosophique la gloire posthume, cette vaine rumeur sur la langue des hommes. Ils parleraient volontiers de cet objet des vœux des auteurs d'autrefois, comme en parlait Saint Augustin : Perceperunt mercedem suam vani vanani. Et néanmoins, en jetant ce regard de dédain sur la vanité littéraire, ils ne s'élèvent point avec ce grand esprit dans la région des idées éternelles et de l'intérêt permanent. Le bonheur du genre humain et la gloire humaine n'occupent plus leurs âmes ; la notion du bien absolu et du devoir à remplir dans l'ordre universel ne les possède pas encore. Ils bornent leur intérêt dans le cercle de leur existence. En est-il beaucoup parmi eux qui épuiseraient leurs forces à écrire, comme Kepler, un livre avec l'idée qu'il devra peutêtre attendre deux cents ans son premier lecteur? Indifférents à la gloire céleste et à la gloire terrestre, il ne leur reste pour mobile que la poursuite d'un bonheur passager. Or, les vues limitées à cette vie et au seul intérêt individuel, sont des vues courtes: ce sont de faibles ressorts qui ne peuvent produire que des effets en proportion de leur force, c'est à dire de petits effets. Il s'ensuit que le manque de foi ôte le grand motif qui poussait les hommes d'autrefois à se dévouer à une œuvre de longue durée et d'un succès lent.
Pour ceux à qui ce motif d'agir fait défaut, il en reste deux autres : le bruit à faire de son vivant et le profit qu'on en peut recueillir. Or tous deux sont également dangereux, surtout pour les jeunes écrivains. Et d'abord, il est à craindre que dans le désir d'arriver vite à la réputation, ceux-ci ne cherchent plutôt à captiver la faveur du public, qu'à se conformer aux règles de leur art et qu'ils ne se soucient moins du bon goût que du goût d'un jour. La mode agit sur eux, et eux à leur tour exagèrent la mode. Il s'ensuit que pour jouir de la vogue du moment, ils s'enrôlent sous la bannière d'écoles exclusives, qui sous des noms divers préconisent tantôt la fantaisie, tantôt l'imitation de la réalité et qui, n'ayant d'admiration que pour leurs spectateurs, s'inquiètent très peu de ce que réclament le bon sens et la morale. Comme il faut se hâter d'attirer les regards, on sera poussé à grossir la voix, on forcera les tons et on portera tout à l'extrême. Garder une juste mesure deviendra de la timidité, et
ne dire que ce qu'on croit vrai, un scrupule inutile. Frapper fort importera grandement, frapper juste, très peu ; et les coups de grosse caisse tiendront lieu de mots bien choisis. On voudra étonner le lecteur plus que l'éclairer, et comme on n'étonne qu'une fois par le même moyen, il faudra sans cesse en chercher de nouveaux au risque d'en prendre en dehors de la nature et de la raison.
Le second danger que j'ai noté, est la recherche d'un profit à faire et que l'écrivain peut tirer de ses écrits. Certes, nul ne lui en contestera le droit. Le pain qu'il gagne avec la plume, est aussi légitimement gagné que celui que le laboureur récolte sur son champ. Mais je ne puis m'empêcher de croire que le grand prix que certains auteurs ont reçu de leurs ouvrages en ces derniers temps, a fait aux lettres plus de mal que de bien. Quand Bossuet et Pascal écrivaient, ils s'occupaient peu des bornes de la propriété littéraire et beaucoup de rendre meilleurs ceux qui les écoutaient. Les écrivains du XVIIP siècle ne s'efforçaient point de faire de l'argent, mais des prosélytes. Voltaire avait une grande fortune gagnée en d'heureuses spéculations, et Rousseau, n'ayant rien, copiait de la musique; mais ni l'un ni l'autre ne cherchaient à vivre de leurs droits d'auteur. L'opulent châtelain de Ferney et le pauvre misanthrope de Montmorency avaient le même but, répandre leurs idées, et ils étaient plus satisfaits d'avoir mille lecteurs que mille écus de plus. P. L. Courrier,qui criait fort pour avoir le dernier sol, quand il vendait son bois, écrivait à sa femme que c'était avec une extrême répugnance qu'il touchait le prix bien minime de ses écrits. Il est certainement fâcheux qu'autrefois les grands écrivains fussent réduits à vivre des pensions que leur donnaient les souverains, car ils étaient enchaînés à leur bienfaiteur dont ils payaient les dons d'une partie de leur franc parler. Mais le désir de gagner de l'argent au moyen des droits d'auteur n'est peut-être pas moins funeste. Dans le premier cas, c'est la liberté des opinioias, mais dans le second, ce sont les intérêts de l'art qui sont en danger. Dans son discours de réception à l'Acadômie française, Thomas fait le portrait de l'homme de lettres citoyen. Si chacun ne se rappelait le nom de plusieurs de nos contemporains, qui, aussi bons écrivains que bons citoyens, eussent été dignes de servir de modèles à l'auteur des Éloges, je craindrais que le tableau qu'il trace, ne parût aujourd'hui une satire aux uns, et aux autres une amplification ridicule. Néanmoins, j'en citerai un trait. Dans un de ces mouvements oratoires
familiers à son époque, il s'écrie: « Homme de lettres, si tu cherches la richesse, ta pensée devient esclave, et ton âme n'est plus à toi. » La forme pourrait être plus simple, mais non l'idée plus juste. Combien de fois n'en a-t-on pas constaté la vérité !
Que de jeunes écrivains d'un véritable talent se sont laissés aller à tirer trop tôt profit de leurs précoces inspirations ! Ils gagnaient à la fois de l'or et de la réputation. La faveur du public leur valait un nom et le bien-être ; comment se vouer à un travail austère, quand leur plume facile leur procurait, sans effort, tout ce que la jeunesse désire ? Afin de se soustraire à cet entraînement, ils auraient dû avoir pour point d'appui de fortes convictions dont ils voulussent se faire les défenseurs, ou au moins le désir d'une gloire durable qui les eût récompensés de leurs efforts persévérants et de leurs sacrifices momentanés ; mais, nous l'avons dit, ces ressorts ont perdu une grande partie de leur action. Ces jeunes écrivains ont donc été entraînés par la soif du succès immédiat. Ils ont mis à produire des œuvres éphémères, un temps qu'ils auraient mieux fait de consacrer à préparer des œuvres durables, et ils ont épuisé, par une exploitation anticipée, une veine qu'ils auraient dû féconder par une longue préparation. Plus grand était le succès, plus dangereux l'écueil; car quand, au lieu de vivre pour écrire, on écrit pour vivre, il est à craindre qu'on cherchera moins à bien écrire qu'à écrire beaucoup, et qu'on aimera mieux faire vite des ouvrages médiocres que composer lentement des livres excellents. On consentira à mal écrire pour bien vivre, au lieu de viser à bien écrire, dût-on se résigner à vivre un peu plus mal. C'est ainsi qu'est née et que s'est propagée cette peste des lettres, qu'on a appelée V industrialisme littéraire. Elle a été décrite trop souvent pour que j'insiste ici sur ce point. Association pour produire en commun, division du travail, exploitation d'un nom connu, de jeunes littérateurs travaillant à l'ombre d'une firme aimée du public, production à la tâche, vente sur mesure et sur commande, livraison k date fixe, en un mot emploi de tous les procédés qui permettent à l'industrie moderne d'offrir à des consommateurs, peu exigeants sur la qualité, des quantités énormes de marchandises communes : tels ont été les caractères du mal qui a eu pour effet de transformer l'écrivain en manœuvre luttant de vitesse avec la machine.
Que le prêtre vive de l'autel, on ne peut l'en blâmer, quoiqu'on puisse rappeler que Saint Paul gagnait son pain en faisant des
tentes. Toute peine vaut son salaire, et si un auteur, après avoir fait une œuvre consciencieuse, en retire quelque profit, qu'il en jouisse en paix : il ne fait tort à personne. Mais ce qui est regrettable et même condamnable, c'est de sacrifier un véritable talent au désir de s'en faire un gros revenu et d'anéantir ainsi les facultés dont Dieu et les hommes peuvent demander compte. Les facultés de l'esprit sont d'un ordre, les besoins du corps d'un autre ordre : qui met les premiers au service des seconds, les avilit. En vue d'intérêts matériels, cesser de respecter son génie, faculté divine, n'est-ce pas trafiquer des choses saintes et se rendre coupable de simonie ? Avec des convictions plus fortes, l'idée du devoir ou celle de la postérité eût arrêté ce regrettable commerce. S'il n'avait perdu que des esprits de seconde volée, nous insisterions moins pour en signaler les tristes conséquences. Mais il est certain qu'il a poussé des hommes d'un véritable talent et d'une imagination puissante à exploiter les dons les plus rares pour improviser à la hâte des centaines de volumes qui ont amusé un instant les oisifs, mais qui sont déjà justement oubliés par le public aussi bien que par leurs auteurs, et qui ont fait beaucoup de mal et très peu de bien. Le fléau a même gagné de plus hautes régions: il a atteint des écrivains déjà illustres et dont l'admiration de la France et de l'Europe avait consacré le nom. Quelque motif qu'on invoque, l'excuse n'est pas valable. Avec l'argent gagné en monnayant son génie, on peut satisfaire aux vœux d'un bon cœur. Mais le mal que produit un pareil exemple, l'emporte incomparablement. Le plus grand intérêt humain pour un écrivain connu est de respecter son propre génie et de ne point trahir l'intégrité de sa pensée. Agir ainsi est pour lui une stricte obligation envers ses contemporains à qui il doit cette leçon et envers le ciel dont il lient ses talents : cette obligation, rien ne peut le dispenser de la remplir.
Après avoir indiqué en traits rapides comment s'est répandue ce que j'oserai nommer la simonie littéraire, produite par le manque de convictions fortes, je montrerai maintenant un de ses funestes effets. Gagner de l'argent en vendant sa prose au mètre était pernicieux, mais souvent il ne l'était pas moins d'avoir à le dépenser. Sans croyances fortement enracinées, il y a grand risque que la vie
ne s'évapore en dissipations incessantes. A défaut de principes fermes, il arrive souvent que l'homme est emporté non par des passions profondes qui exaltent les facultés de l'âme, mais par des caprices bruyants et passagers qui dessèchent les sources de l'inspiration. Après le travail hàtifdu matin pour vivre, viendront les jouissances hâtives du soir, qui seront toute la vie. Petits, légers et secs comme des grains de sable que le moindre vent soulève et emporte où il souffle, les sentiments se succéderont rapides et stériles dans une impuissance complète de s'attacher à ce qui est vrai et beau. Quand des cœurs bien trempés sont frappés dans l'objet de leur attachement, leurs chants sont sublimes: que la liberté s'écroule, que leur amour soit trahi, que leurs croyances défaillent, ils font entendre ces cris d'angoisse et ces éloquents sanglots qui retentissent à travers les siècles. Les esprits sans principes et les cœurs amollis se consoleront de tout par un bon mot, par un bon souper ou par une bonne aventure.
Il n'est pas nécessaire que l'écrivain vive comme un Spartiate ou comme un cénobite ; mais il est difficile que son génie ne s'abaisse pas, quand il attache trop de prix aux douleurs et aux vanités de l'existence. N'avons-nous pas vu les recherches d'un luxe futile et le goût des beaux mobiliers occuper autant certains littérateurs de notre époque que le perfectionnement de leurs ouvrages et le culte de leur art ? Ils perdaient leur temps à des occupations qu'ils auraient dû laisser à leur tapissier, et s'ils parvenaient à assortir des étoffes, ils étaient plus satisfaits que s'ils avaient achevé un chef-d'œuvre. D'autres se livraient à des soins plus vulgaires encore : ils prétendaient posséder, outre le talent de déguster les mets, celui de les préparer, et en fait d'art culinaire ils se vantaient autant de l'habileté de leurs mains que de la délicatesse de leur palais. Je ne noterais pas ces misères, si la biographie contemporaine elle-même ne s'était complu dans ces détails de mœurs littéraires et si, en parlant des auteurs en vogue, elle ne s'occupait plus volontiers de leurs ameublements que de leurs principes, plus empressée souvent à faire l'office de commissaire priseur que l'œuvre d'un vrai critique. Il serait certainement puéril de juger un homme sur ces petites faiblesses. Chez les écrivains occupés de quelques grandes vues, ce sont de légers travers qui n'auraient point de conséquences. Mais, chez les littérateurs sans convictions arrêtées et sans but élevé, ces préoccupations ont une autre importance : elles pèsent sur leur inspi -
ration et donnent à leurs œuvres une teinte matérielle et grossière. Plus l'homme multiplie ses besoins de mollesse et de vanité, plus il s'asservit au sensible ; peu à peu il s'y plonge, il s'en repaît, il y attache son cœur par mille liens, enfin il perd le goût et rintelligence de ce monde invisible où les grands hommes contemplent le modèle de la vertu et les grands artistes le type de la perfection. Que d'écrivains, entraînés dans cette vie d'intérêts bas et dépassions frivoles, ont tué de précieuses facultés, faute d'un principe supérieur qui eût réglé leur vie et soutenu leur talent ! Que d'œuvres d'un mérite supérieur aurait vu naître notre temps si fécond en hommes d'un véritable talent, si ceux-ci avaient tous eu le culte sérieux de leur art comme les grands artistes de la renaissance, ou du dévouement pour un noble dessein comme les écrivains du XVIII' siècle.
Si beaucoup d'auteurs contemporains, par manque d'idées claires et de principes fermes, ont été engloutis dans les sens, il faut dire que le mouvement général de notre temps, mal interprêté, contribuait à les y pousser. Le dernier siècle avait surtout en vue l'organisation de l'État ; le nôtre s'occupe principalement de la production de la richesse. Nos pères considéraient plutôt le droit, et nous l'intérêt. Leur science de prédilection était la politique, la nôtre est l'économie politique. Progrès de l'industrie, chemins de fer, télégraphes électriques, mines d'or, colonisations, réformes douanières, réformes des impôts, enfin, suivant une formule célèbre, amélioration matérielle, morale et intellectuelle du sort du plus grand nombre, voilà l'objet principal de l'activité des citoyens et de la pensée des hommes d'État.
Qu'on ne s'en plaigne pas : ces questions ne sont point venues trop tôt et elles sont dignes des généreux efforts de notre époque, car elles mènent à de nouvelles applications de la justice et à de nouveaux triomphes de l'esprit. Mais, comme toute bonne chose, elles ont leurs revers. Je ne songe pas à médire de l'économie politique, cette science toute moderne qui glorifie le travail et fait entrevoir un meilleur avenir ; mais, de notre temps, ne s'est-elle pas trop éloignée des traditions de Quesnay et de Turgot, pour suivre celles de l'école anglaise, et au lieu de dire aux hommes : « Soyez vertueux, justes, instruits, et vous serez riches, » n'a-t-elle pas trop répété : « Produisez de la richesse, et le reste viendra par surcroît » ? En d'autres termes, au lieu d'attirer principalement l'attention sur les forces vives et vraiment productives qui résident dans l'homme : moralité, sobriété, instruction, charité, équité, n'a-t-elle pas conseillé surtout l'accumulation du
capital ? Quoi qu'il en soit, telle a été la conclusion pratique que la foule a tirée de ses enseignements. Les États ont visé à favoriser l'accroissement de la production et les particuliers ont pris pour objet l'augmentation de leur fortune. Cette tendance, bonne lorsqu'elle est modérée et qu'elle s'exerce dans sa sphère propre, qui est celle du travail et des intérêts matériels, devient très pernicieuse, lorsqu'elle pénètre dans la sphère de l'àme et des intérêts moraux, et elle est mortelle pour les lettres, quand celles-ci tombent sous son empire. Or, en quelque mesure, c'est ce qui est arrivé de nos jours. L'état d'une société qui s'enrichit, c'est à dire qui est composée d'hommes travaillant beaucoup et bien, n'est pas incompatible avec le développement de la littérature, nous l'avons dit déjà ; mais, lorsque les littérateurs transforment leur mission en métier et ne songent qu'à s'enrichir, c'en est fait des lettres. L'homme a des fins diverses, excellentes dans leur ordre, détestables quand cet ordre est troublé. Dans le travail des mains, il est bon qu'il poursuive le bien-être ; dans les travaux de l'esprit, il ne doit viser qu'à atteindre le vrai et le beau. Entraînés à la poursuite de l'utile qui domine noire époque, certains écrivains n'ont pas respecté cette distinction, et l'art d'écrire est devenu pour eux une des branches de la production industrielle. C'est là, comme nous l'avons vu, une des causes principales de l'affaissement de la littérature contemporaine.
Une autre cause de cette chute et qui vient de la môme source, l'absence d'une foi vivante en matière de philosophie ou de religion, est l'importance énorme qu'avait prise le roman. Dans les deux derniers siècles, les œuvres de style, qui faisaient la gloire des lettres françaises, étaient des ouvrages de religion, de philosophie, d'histoire, de politique, de morale ou des compositions poétiques d'un genre élevé: poèmes, tragédies, etc. C'étaient les Serinons et les Traités de Bossuet, de Massillon ou de Fénélon, les Pensées de Pascal, le Contrat social de Rousseau, \ Esprit des lois de Montesquieu, \ Essai sur les mœurs de Voltaire, l'Histoire natuirlle de Buffon, les Caractères de la Bruyère, etc. La profondeur de la pensée s'unissait à la perfection du langage, et on recueillait d'utiles enseignements tout en jouissant du plaisir que donne un livre bien écrit. Les grands écrivains n'étaient pas des hommes qui cherchaient des
épithètes colorées, des antithèses à effet, des périodes sonores ou de brillantes amplifications ; c'étaient de vigoureux esprits qui, voulant exposer leur système, rencontraient des expressions justes pour des idées profondes. On ne connaissait pas encore la théorie de l'art pour l'art, et l'on eût été très étonné d'apprendre qu'il fallait admirer des lieux communs, pourvu qu'ils fussent exprimés en des termes bizarres et extraordinaires. Le roman était en général abandonné au talent souple et aux ingénieux loisirs des femmes. Les grands écrivains n'y avaient recours que pour faire arriver plus sûrement à la foule quelques hautes vérités, comme des projets de réforme ou des pensées philosophiques. Tel est, par exemple, le but du Télémaque, des Letires persanes, àe Candide et de la. Nouvelle Héloïse. La fiction n'était pas pour eux fin, mais moyen ; car ils voulaient instruire, non amuser. Dans ces derniers temps, au contraire, le roman était devenu le genre de composition littéraire le plus en honneur et en faveur. Les noms des romanciers célèbres étaient ceux qui, tant en France qu'à l'étranger, représentaient principalement les lettres françaises. C'étaient, du moins, à coup sûr les plus connus et les plus applaudis. Un romancier médiocre rencontrait à la fois plus de notoriété et de lecteurs qu'un philosophe éminent ou qu'un historien distingué. Peu à peu le gros du public s'était habitué à chercher dans les livres une distraction plus qu'un enseignement, et le moyen de tuer le temps plutôt que celui de former l'esprit. Toute lecture sérieuse semblait pour lui une fatigue insupportable, et l'attention un effort impossible. Les lettres de M"'® de Sévigné nous montrent que, de son temps, les femmes mêmes s'occupaient peu de romans et beaucoup d'ouvrages de philosophie, de religion, de morale et de controverse, que la plupart des hommes rejetteraient maintenant à la vue seule du titre. Au contraire, de nos jours, le goût des œuvres de pure imagination s'était répandu au point qu'elles étaient considérées comme constituant seules la littérature, les ouvrages plus sérieux paraissant destinés, non à être lus par le public, mais à être étudiés par ceux qui s'occupent de matières spéciales. Certes, le roman, celte épopée de la vie bourgeoise, a son mérite comme genre secondaire, et depuis trente ans il s'en est publié plus d'un qui avait une valeur réelle par la finesse de l'analyse, par l'intérêt de la composition ou par la peinture exacte des mœurs. Mais, môme quand, renfermé dans les bornes de la morale, il ne fomente point les passions et ne pousse point à l'oisiveté, à la mollesse, aux chimères et aux rêveries malsaines, le
roman n'en est pas moins pernicieux, dès qu'il devient l'objet principal de l'attention des lecteurs et des auteurs. Chez les premiers, il développera trop souvent le goût de la fiction, le besoin d'être amusé à tout prix, l'impatience des devoirs sérieux et l'incapacité de s'attacher à ce qui intéresse véritablement l'homme et le citoyen. Quant aux seconds, s'ils n'y prennent garde, il les mènera à l'abaissement de leur art ; car, forcés d'éveiller sans cesse une attention de plus en plus paresseuse, ils devront recourir à tous les artifices: intrigues longuement nouées, événements extraordinaires, coups de théâtre, dénouements impossibles, caractères en dehors de la nature, crimes épouvantables. Ils essayeront de tout, du réel et du fantastique, de la vertu et de l'immoralité, de l'histoire et des voyages, de la fantaisie et de la simplicité même, jusqu'à ce qu'enfin, rien ne pouvant plus vaincre la satiété du public, ils seront réduits à se taire sans avoir produit une œuvre que la postérité puisse relire, trop heureux s'ils n'ont point contribué à pervertir le goût, à dépraver les mœurs et à étouffer les vertus civiques. Quand le roman prend dans les lettres une place qui ne lui appartient pas, il est à craindre que celles-ci ne déclinent bientôt ; car, dès que l'imagination l'emporte sur la raison et la fiction sur la vérité, on va aux extrêmes et on tombe dans le faux.
D'ailleurs les fictions de l'école romantique, il ne faut point l'oublier, portaient trop la trace de la réaction matérialiste dont elle était sortie. Cette influence est surtout marquée dans la façon dont la plupart des auteurs représentent l'amour. L'amour est le sujet habituel des romans: s'il n'en est le thème unique, il en est au moins le plus piquant assaisonnement. Or, ce sentiment ne se prête pas aussi facilement qu'on le croit à inspirer une œuvre durable. Quand les sens dominent l'âme et que la fougue du corps communique seule son énergie à l'amour, on en fera une peinture ardente, mais grossière. Il aura des transports, des larmes, des désespoirs; il offrira les éléments du drame; mais l'homme qui éprouve des sensations violentes, est rarement capable de les faire servir à composer un bon ouvrage. Dans les âmes d'un ordre supérieur, l'amour ennobli par le sentiment du devoir et par l'habitude des hautes pensées, est certainement mieux fait pour inspirer le vrai talent ; mais, étant plus contenu et mieux réglé, il offre rarement, surtout aux époques de civilisation, les situations déchirantes, les intrigues, les catastrophes que réclament les liseurs de romans. Il est alors un attachement
solide plus qu'une passion orageuse, et il servirait de thème à une méditation plutôt qu'à un drame. Les belles peintures de ce sentiment nous ont été laissées par des hommes de génie qui ont fortement aimé pendant leur jeunesse, quand ils étaient dans toute la fougue de la passion, et qui, plus tard, ayant grandi dans l'épreuve, mais pleins encore de leurs souvenirs purifiés, leur ont donné ces nuances délicates, ce ton sublime que nous admirons dans les œuvres immortelles.
Mais ce n'est pas sous cette forme que l'amour apparaît dans le roman contemporain. Ce n'est pas la passion exaltée et platonique comme chez Pétrarque ou chez Dante, ni la flamme plus charnelle, mais combattue par l'idée de la vertu, comme chez Rousseau, ce n'est pas non plus le caprice sec et silencieux de l'auteur du Sopha; c'est trop souvent un mélange confus de toutes ces nuances, un composé de mysticité sensuelle, de sentimentalité assujettie au physique et de platonisme déclamatoire. Le frein du devoir religieux ou bien celui de la vertu, comme l'entendait le XVIIl® siècle, n'y interviennent guère : car le devoir religieux est à peine compris, et le mot de vertu est mis au rebut avec d'autres vieilleries pour lesquelles s'enthousiasmaient nos pères, et il ne se peut plus prononcer, qu'on ne sourie.
Obligés d'improviser au jour le jour, les écrivains n'attendaient pas que les sentiments qu'ils éprouvaient, modifiés par le temps, eussent pris ce caractère élevé que réclame une œuvre destinée à survivre à l'engouement d'une heure. Ils les transcrivaient à l'instant, ils photographiaient, pour ainsi dire, leur cœur et offraient du moins ainsi à l'avenir, faute d'une lecture utile ou même amusante, la peinture fidèle des maladies morales de notre époque.
Le mal profond et qui devait amener la chute du roman, était une sorte d'hypocrisie dont les auteurs n'avaient pas conscience euxmêmes. Le matérialisme, l'amour sensuel peuvent inspirer des œuvres belles dans leur genre, quand l'auteur avoue franchement sa doctrine et s'en explique nettement. Il suffît pour le prouver de citer Catulle et Anacréon. Mais, de nos jours, certaines idées morales ont pris un tel empire qu'elles s'imposent même à ceux qui s'en soucient le moins. On ne pensait donc pas à les contester ouvertement, on les respectait en apparence; au fond, l'œuvre était sensuelle ou sceptique. Une sorte de décorum voilait l'immoralité : celle-ci, pour être déguisée, n'en était pas moins réelle. Parfois même l'auteur exaltait,
et de bonne foi, comme Balzac, par exemple, les sentiments religieux et l'orthodoxie dans des livres faits pour enflammer la soif du luxe, de l'argent et de la volupté.
Il parlait de raffermir le trône et 1 autel, et il faisait perdre le respect du mariage et de la famille. 11 prétendait exalter la femme, et il étouffait dans son àme l'idée du devoir et du sacrifice. Il la proposait à l'adoration des hommes, et il la peignait comme irrésistiblement soumise aux attraits de la passion. Il ne vantait pas le plaisir en termes crus mais naturels, comme le faisait la muse erotique de la Grèce et de Rome. Au contraire, il parlait beaucoup de l'âme, quoiqu'il ne fût occupé que de ce qui est matériel. De cette discordance résultait quelque chose de louche dans l'expression et de faux dans la pensée, qui répugnait aux gens de goût. Il semblait qu'on entendît une harmonie d'instruments discords, ou qu'on vît une tète d'ange sur le corps d'un satyre.
L'inspiration matérialiste était à sa place dans le paganisme. Alors elle ne rougissait pas d'elle-même, elle était sincère. Mais depuis le christianisme elle se cache; elle devient obscène ou prend les dehors de la morale, et dès lors elle est hypocrite. Or l'hypocrisie gâte tout dans les lettres comme ailleurs. Quand les anciens, ignorant nos scrupules et connaissant à peine la pudeur, entonnent librement l'hymne des voluptés païennes, on n'en est point choqué ; mais quand nos modernes mêlent à de grands sentiments éthérés un fond d'inspiration toute sensuelle, ils arrivent à des créations qui étonnent d'abord, mais qui bientôt rebutent. Ajoutez que ces écrits, généralement improvisés, n'ont jamais paru valoir, même aux yeux de leurs auteurs, la peine d'une composition étudiée et d'un style soigné. Ils n'arrivaient pas, et ne visaient pas même à atteindre ce mérite suprême qui sauve les œuvres antiques de l'oubli, la beauté de la forme, et ils ignoraient la laborieuse recherche de la perfection habituelle aux anciens. On aurait de la peine à trouver de nos jours quelqu'un qui portât assez loin le culte de son art et le respect de son génie, pour vouloir y sacrifier, comme Virgile, un poème déjà parfait, mais trop peu pourtant à son estime, pour satisfaire son goût et l'idée qu'il avait du beau.
De l'importance exagérée usurpée par le roman est résultée une conséquence non moins fâcheuse : c'est que les littérateurs, s'attachant
plus à l'effet à produire qu'au fond des choses, se sont mis à employer les moyens de succès familiers aux peintres et aux musiciens exécutants. Ils empruntaient aux premiers leurs vives couleurs, aux seconds l'habitude de faire entendre des morceaux destinés à enlever les applaudissements du public. C'a été de nos jours un signe fâcheux et presqu'un scandale de voir quel enthousiasme on prodiguait à des acteurs et à des musiciens exécutants. On donnait aux premiers des fortunes princières et aux seconds le nom de génies, tandis que souvent le véritable génie vivait dans la misère et s'éteignait ignoré. Qu'un ténor ou une danseuse vienne à quitter la scène, et l'Europe entière est affligée ; qu'un grand poète, comme Alfred de Musset, descende dans la tombe, et combien s'en attristent ? Des hommes, dont le mérite consistait non dans la puissance de l'invention ou dans la vigueur de l'intelligence, mais dans l'agilité des doigts, étaient salués comme des demi-dieux dans toutes les villes de l'ancien et du nouveau-monde. Des peintres à qui manquait l'élévation des idées, la science du dessein, l'art de la composition, et dont tout le talent consistait dans une certaine habileté de la brosse, étaient exaltés jusqu'aux nues. Dans un autre ordre, des littérateurs, entraînés par l'exemple, cherchaient les mêmes succès par des moyens à peu près pareils. Ils choisissaient un thème fait pour plaire au public, et ils s'efforçaient de le développer d'une manière brillante sans trop se soucier du fond des idées. Ils visaient à captiver les sens par l'éclat des mots, plus qu'à satisfaire la raison par la justesse de la pensée. Ils composaient leurs livres non comme un homme publie des doctrines qu'il croit utiles, mais comme un musicien exécute un morceau à effet, n'aimant la vérité que faiblement, mais poursuivant le succès avec fureur.
Cette recherche indiscrète de ce que, faute d'un meilleur terme, j'appellerai effet artistique, a perdu tout à fait les uns et a grandement nui à beaucoup d'autres. Même des hommes de génie n'ont point su se défendre de ce travers ; ils sont alors tombés dans le faux et dans la déclamation chaque fois que, manquant de passion pour leurs propres conceptions et ne visant qu'au succès, ils ont parlé avec une énergie factice de principes en lesquels ils n'avaient qu'une foi très médiocre.
Afin de mieux faire comprendre tout ce qu'un auteur perd de force, quand il ne porte pas dans ses écrits des convictions sincères et arrêtées, prenons un exemple auquel ne peut s'apphquer le sens
défavorable qu'on pourrait tirer des remarques précédentes. Considérons un instant cet écrivain d'un vrai génie et du plus noble caractère, qui a su vivre sans trahir son drapeau, et, qui plus est, partisan en tout de l'autorité, a vaillamment résisté au despotisme, et qui les yeux longtemps tournés vers le passé, a été à la fin un des prophètes de l'avenir: Chateaubriand, le père illustre du romantisme.
Chateaubriand chante le catholicisme et prétend môme le restaurer ; mais pratique-til le culte dont il se fait le champion? Il célèbre les dogmes catholiques ; mais les accepte-t-il d'une foi simple, inébranlable, vivante? Il veut relever les auiels, il consacre à les décrire toute la pompe de son style ; mais va-t-il y porter un cœur humilié et repentant? Dans la Cité de Dieu, Saint-Augustin avait aussi montré le génie du christianisme ; mais il avait des principes arrêtés et la foi, ce qui manquait au grand prosateur de notre époque. Aussi quelle distance entre l'œuvre de ces deux hommes ! Le premier à fixé les dogmes de l'Eglise, et pendant quatorze siècles chacune de ses maximes a été respectée comme la formule de la vérité suprême. Le second s'est contenté d'orner de quelques fleurs les voûtes ébranlées du temple que l'autre avait fondé. Chateaubriand, plein de doutes, n'a fait que le roman du culte dont Augustin a tracé la philosophie.
Avait-il du moins en politique des convictions plus profondes qu'en religion ? Il a défendu la légitimité, de ses armes, de sa plume, de sa parole; il l'a défendue avec constance, avec ardeur, avec abnégation et jusqu'au bout, avec mauvaise humeur parfois, avec fidélité toujours, surtout dans l'adversité ; mais l'illustre écrivain avait-il foi dans la légitimité ? Moins encore que dans le catholicisme. Quand on voit Chateaubriand soutenir avec une vaillance opiniâtre des principes auxquels il ne croit plus, et se dévouer pour des institutions dont il prévoit l'infaillible écroulement, on admire d'autant plus sa force d'âme, mais on le regrette pour son talent. Le caractère de l'homme n'en est pas terni, car, s'il ne vit pas en croyant, il combat et se dévoue en chevalier; mais le génie de l'écrivain en est diminué et son éloquence refroidie. A défaut de croyances, il n'eut pas même la passion sincère des lettres, et en se sacrifiant pour son drapeau, il ne se dévoua pas complètement à son art. « Il ne remonta point vers son art, remarque M. Villemain, comme vers un asile inaccessible et sacré ; il s'y résigna par nécessité ; il le reprit en patience et non plus en amour, comme le demande la devise immortelle du grand consul romain. » Il y avait dans son âme un scepticisme
général et un découragement qui lui ont donné une grande force de pathétique et des accents pénétrants, mais qui ont eu une influence fâcheuse sur le mérite de ses compositions littéraires. Quand un auteur écrit un livre sans s'y mettre tout entier, il est à craindre qu'il tombe dans la recherche et dans le boursoufflé. Or, tout en admirant les fortes qualités des ouvrages de Chateaubriand, ses ravissantes peintures, ses touchants épisodes, ses expressions originales, on doit avouer qu'il n'est pas toujours à l'abri de ces défauts, sauf dans les pages où il laisse éclater ses déceptions, sa douleur, son incurable tristesse, ou bien dans celles où il peint le despotisme avec la plume de Tacite. Alors une passion vraie l'anime et les qualités de son style brillent de tout leur éclat, car elles se rencontrent avec le naturel.
Sans doute, la recherche de l'effet artistique n'a pu anéantir chez lui un talent hors ligne, mais elle a nui davantage à ceux qui sont venus à sa suite. Ses œuvres, qui ont plus d'un rapport avec les créations de Michel-Ange, dont elles ont la grandeur parfois recherchée et l'effort puissant, mais tourmenté, ont été, tout comme celles du peintre de la Chapelle Sixtine, d'un mauvais exemple pour ceux qui ont voulu les imiter. D'une part, ils se sont mis à préférer le gigantesque à l'exacte proportion, les mots éclatants aux mots justes, et l'effet à produire à l'intégrité de la pensée. D'autre part, le scepticisme et la mélancolie, devenus affaire de mode et tradition, ont répandu partout un ton de langueur affectée et d'impuissance dédaigneuse, arrêté les fortes pensées, les études sérieuses, et étouffé toutes les qualités viriles nécessaires à la perfection des lettres.
Je crois qu'on peut aussi attribuer à Chateaubriand ou plutôt au mouvement dont lui-même est sorti, quelques-uns des défauts qui déparent le style de beaucoup de livres publiés en France depuis la restauration. En fait de style, les Grecs seuls ont eu l'art de combiner en une juste mesure ce qui tient au dehors et ce qui tient au dedans des choses, d'unir l'idée pure à la forme dont il faut la revêtir pour la rendre intelligible, et de rencontrer cette qualité unique, la proportion, qui fait l'inimitable beauté de leurs écrits, de leurs temples, de leurs statues.
Le senlinient de l'exacte proportion est un sens qui manque aux
modernes. Tantôt, négligeant l'idée, ils donnent trop aux sens et tombent dans le matériel; tantôt, ne s'occiipant que de la pensée, ils négligent les sens et tombent dans l'abstrait. Des deux façons ils manquent le point oîi réside la perfection. En moins de cent ans, on a pu observer les deux excès contraires. La langue française, qui avait acquis au XVII'' siècle quelque chose de la perfection antique, a décliné depuis en donnant d'abord trop peu, puis trop aux sens. Comme on l'a déjà remarqué, les auteurs du XVIII^ siècle en appelaient presque toujours aux lumières naturelles de la raison contre ce qui vient du dehors, opposant à la révélation la religion naturelle, à la coutume la morale naturelle, aux lois le droit naturel. Leur style portait la marque de cette tendance : il empruntait peu au monde sensible et il ne visait guère à agir sur l'esprit par des images ou par des mots figurés ; il était rapide et sec, parfois môme trop sec et pour ainsi dire décharné, n'ayant ni l'ampleur ni la plénitude du style de l'époque précédente. Il était plutôt limpide et clair comme l'air du midi qui rend le contour des objets dur, mais parfaitement distinct. Chez Voltaire, par exemple, il est tout esprit et tout raison, nullement charnel, naturel et simple, donnant pour tout ornementa la pensée son évidence mise en plein relief.
Le XIX* siècle débute par un retour vers le passé. On revient aux cultes positifs, on s'enfonce dans l'étude de l'histoire, on s'éprend des vieilles chroniques ; on s'efforce de resaisir le dehors des hommes, on attache une grande importance à décrire exactement leurs traits, leurs habitudes, leurs coslumes, leurs armes ; sous le nom de couleur locale, on tente de peindre tous les détails, même les plus minutieux qui marquent où et quand un évènemnet s'est passé ; on glorifie le moyen âge, et en faveur de ses bahuts et de ses souliers à la poulaine, on lui pardonnerait volontiers ses ténèbres, son intolérance et sa barbarie. Ceux mêmes qui aspirent avec le plus d'audace à un avenir nouveau, vont emprunter à cette époque son principe d'autorité, et les plus hardis novateurs prétendent restaurer, sous les auspices de Saint-Simon, le système de l'omnipotence papale. On s'extasie devant les cathédrales et devant les donjons ; la pauvre raison et ses froides lumières sont sacrifiées aux splendeurs de l'art. Quant à Voltaire, on déclare qu'il a vieilli. On reproche à Boileau de n'avoir point su décrire un paysage, et à Racine, d'avoir fait parler les héros grecs comme des marquis de son temps. On oublie que ces auteurs, négligeant ce qui tient à la nature visible et au relatif,
s'étaient surtout allachés à ce qu'il y a d'éternel dans les lois du goût et de la raison, et d'universel dans les passions du cœur. Le dernier siècle, ne considérant que le général, parlait constamment de l'homme. De Maistre, ne voyant que le particulier, répond qu'il connaît des Français, des Italiens, des Anglais, m;iis qu'il ne connaît pas l'homme. Quoique animés d'autres idées, les romantiques agissent d'après cette maxime. Ils peignent très exactement les hommes des différents temps et des différents pays, ils négligent l'homme. Le philosophe catliolique et les littérateurs qui ne l'étaient guère, arrivaient aux mômes conclusions, parce qu'ils partaient du môme principe : le témoignage des sens. Ils s'abîmaient également dans le matérialisme, le premier par la voie de la théocratie, les autres par la glorification des passions.
Néanmoins, ce goût de représenter exactement le côté extérieur des choses a eu ses avantages sérieux. Il a donné une vie nouvelle à l'histoire et a fait naître la vraie biographie; il a conduit les peuples, et notammant la France, à étudier les littératures étrangères et a ouvert ainsi des champs nouveaux k l'inspiration ; il a débarrassé le théâtre des entraves de convention qui n'étouffaient point le génie, mais qui le gênaient inutilement. Il a rendu d'autres services encore ; seulement, comme toute réaction, il a dépassé la mesure, surtout en fait de style. Les écrivains du dernier siècle évitaient trop les expressions imagées ; ceux du nôtre en ont abusé. Les premiers ne visaient qu'à convaincre l'esprit ; les seconds voulaient captiver l'imagination, comme le font la musique et la peinture. Arriver au pittoresque, tel était leur but. Tous les mots, il est vrai, sont des images : les savants qui étudient les racines des dialectes, y retrouvent l'empreinte des idées des races antiques, et les termes les plus vulgaires sont pour ainsi dire les restes fossiles de la poésie primitive. Mais, comme nous ne comprenons plus l'ancienne image, chaque mot est devenu l'expression propre d'une notion nettement déterminée, et on peut l'employer sans risque de troubler l'entendement de l'auditeur par le souvenir de la signification matérielle. Quand au contraire on crée sans cesse des images nouvelles et qu'on se sert constamment d'expressions figurées, on fausse la pensée, on ôte toute rigueur au raisonnement et l'on finit ainsi par matérialiser l'entendement qu'on remplit du reflet des sensations.
L'image brille de tout son éclat à l'aube poétique de l'histoire,
OÙ, unie à la métaphore et aux mythes, elle suffit pour représenter les notions assez grossières que l'homme empruntait au monde matériel, au sein duquel il vivait encore plongé. A l'humanité mûrie par tant de siècles il faut un langage plus précis. Dans un état social primitif et flottant, une parole vague et sonore suffit; mais elle ne convient pas à un état social plus compliqué où les hommes ont surtout besoin de bien s'entendre et de raisonner juste. Un style trop imagé présente alors deux grands inconvénients : d'une part, il assujettit l'esprit aux sens et la raison à l'imagination, et, d'autre part, il fait que l'auteur n'est pas bien entendu et souvent ne s'entend pas bien lui-même. « Dieu, s'écrie Courier, délivrez-nous du malin et du langage figuré ! Jésus, mon sauveur, sauvez-nous de la métaphore ! n et ce vœu mérite d'être écouté. L'abus des métaphores sème l'équivoque, empêche les discussions d'aboutir et les hommes de se comprendre, fait que toutes les notions deviennent vagues et que chaque proposition est un piège, même pour celui qui la formule.
Le caractère distinctif de la langue française était la précision, la clarté, l'exactitude des termes: l'abus du style lui a trop fréquemment fait perdre ces qualités essentielles. Bossuet et Pascal emploient souvent des termes figurés et des comparaisons, mais ils visent avant tout à exprimer clairement leur pensée ; ces ornements du discours, naturellement amenés, la mettent en relief sans jamais l'obscurcir ou l'altérer. Avec des termes propres et un langage simple, les écrivains ne sont pas à l'abri de dire des sottises ; mais au moins le lecteur peut s'en apercevoir. Grâce au style figuré, aux comparaisons et aux amplifications, les auteurs peuvent déraisonner à leur gré, sans que ni eux ni les autres le soupçonnent. Quelle importance capitale on attachait autrefois au mot juste ! Comme on louait les écrivains de ce rare mérite dont aujourd'hui on tient si peu compte ! « Entre toutes les différentes expressions, dit La Bruyère, qui peuvent rendre une seule de nos pensées, il n'y en a qu'une qui soit bonne. On ne la rencontre pas toujours en parlant ou en écrivant ; il est vrai néanmoins qu'elle existe, que tout ce qui ne Test point, est faible et ne satisfait pas un homme d'esprit qui veut se faire entendre. » Aujourd'hui on ne se mettait pas en peine pour si peu : on prenait ou le mot le plus brillant ou un terme approximatif. Plus souvent encore on employait deux ou trois mots de nuances différentes pour exprimer la même idée, tant celle-ci était
peu nettement conçue, et si peu on avait souci de la rendre telle qu'on la concevait. « Malherbe, dit Boileau, d'un mot mis à sa place enseigna le pouvoir. » Le goût de la métaphore ne nous a-t-il pas fait oublier cette précieuse leçon ?
L'emploi d'un mot juste a peut-être plus d'importance qu'on ne le pense. Les mots justes font les idées claires, les idées claires font les esprits sensés et les caractères fermes ; les esprits sensés et les caractères fermes sont les bases sur lesquelles s'appuient la liberté et le droit. Que de crimes commis au nom d'une métaphore ! Que de désastres causés par une équivoque, que d'erreurs sorties d'une expression inexacte ! Plus d'un problème qui tourmente le monde, serait bien près d'èire résolu, s"il était exposé simplement et étudié sans autre souci que celui de trouver et de dire le plus clairement possible ce qui est raisonnable et utile.
En fait de style, le grand écrivain dont nous parlions tantôt, Chateaubriand, a été malheureusement d'un mauvais exemple. C'est lui qui, avec l'autorité de son remarquable talent, a contribué à répandre le goût de ces tons éclatants empruntés au monde sensible, de ces antithèses à effet qui éblouissent plus qu'elles n'éclairent, de ces adjectifs qui marquent le relief et la forme des objets plutôt que les qualités morales des hommes Ce qu'il a cherché dans ses voyages, ce ne sont point les enseignements qu'auraient pu offrir à l'observateur réfléchi les ruines des empires écroulés de l'Orient ou les mâles efforts du puissant peuple qui grandissait en Amérique, mais des formes nouvelles et des couleurs brillantes pour peindre ses séduisants tableaux. Il regardait et faisait voir les choses plus avec les yeux du corps qu'avec, la vue de l'esprit, et il voulait lutter en écrivant avec l'art de Ruysdael et de Claude Lorrain. Les auteurs qui l'ont imité, ont encore exagéré cette façon d'écrire, et il en est résulté que, ce goût se répandant, la langue française est devenue moins propre aux déductions claires et aux raisonnements serrés. Comme on se fatigue vite de ce qui n'est pas simple, la nouveauté passée, écrivains et public se sont dégoûtés du style enflé, de la couleur locale, du pitloresque, du genre moyen âge et sentimental, et du romantisme. Il s'en est suivi une lassitude qui dure encore et je ne sais quelle recherche inquiète de la simplicité, qui est trop loin encore du naturel.
Je n'ai pas l'espoir d'avoir indiqué dans cette étude toutes les causes du déclin de la littérature romantique et de l'espèce d'atonie
qui en a été la suite. J'ai seulement voulu mettre en lumière ce qui m'a paru être la cause principale de ce fait et quelques-unes des circonstances qui l'ont caractérisé. Le défaut d'une foi vive en philosophie comme en religion, le manque de conviclions arrêtées et de passion vigoureuse pour la vérité, d'où est résulté chez les sages une trop grande circonspection et chez les ardents un grand assujettissement à l'imagination et aux sens, puis, comme conséquences secondes, l'industrialisme littéraire, une importance exagérée accordée au roman, un style surchargé d'images, d epilhctes et de termes impropres, au grand détriment de la clarté des idées et de la force de l'entendement : tels sont, je crois, quelques-unes des causes qui ont empêché le mouvement romantique de produire tout ce qu'il promettait. Aujourd'hui les derniers excès de ce romantisme grossier que l'on a appelé réalisme, paraissent marquer la fin d'une évolution qui, après un brillant début, a bien rapidement déchu, mais qui, par ses meilleurs côtés, a néanmoins produit plus d'un résultat utile et définitivement acquis. Un nouveau mouvement intellectuel semble s'annoncer. A en croire certains signes, on dirait que les esprits se réveillent. Fatigué des œuvres de pure fiction, on revient à celles qui touchent aux intérêts sérieux de l'humanité. Déjà en religion, en philosophie, en politique, en économie politique, les questions les plus graves provoquent l'étude des esprits fermes et des caractères généreux.
Il faut désormais que l'homme de lettres remonte aux sources les plus hautes de la vérité et qu'il prenne des sujets dignes de la gravité des circonstances que le monde traverse. La littérature a exercé sur le dernier siècle un empire souverain, et les rois se faisaient les disciples des écrivains, parce que ceux-ci traitaient de ce qui intéresse vraiment l'avenir du genre humain. Il faut que de nos jours ils remplissent la même mission, qu'ils éclairent les peuples, qu'ils inspirent la tribune et la chaire, et les remplacent au besoin. Le siècle avance; déjà il se précipite vers son terme. Si l'imagination et la fantaisie, fées charmantes mais trompeuses, ont exercé trop d'empire sur ses premières années, c'est à la raison, conseillère plus austère mais plus sûre, à guider ses dernières.