En japonais : par M. Sakurada. (Tokio
En 1890, écrivant une préface pour le livre de M. Strauss, Les origines de la forme républicaine des États-Unis d^ Amérique (trad. de My^^ Aug. Couvreur), M, de Laveleye a repris, sans y rien changer, la plupart des arguments historiques contenus dans l'étude qui précède.
Voici les paragraphes nouveaux de cette préface, intitulée De Vinfluence de la religion sur lesforynes de gouvernement :
La plupart des écrivains qui se sont occupés de la science des institutions et du gouvernement, n'ont pas reconnu l'influence prépondérante que les idées religieuses des peuples exercent sur leur constitution politique et sur leur façon de les pratiquer. Récemment encore, dans un excellent livre sur le gouvernement de l'Angl eterre,
le comte de Franqueville soutient que le protestantisme n'a contribué en rien au développement de la liberté chez les Anglais.
Cependant, Montesquieu avait dit : « La religion catholique convient mieux à une monarchie, la protestante s'accommode mieux d'une république. »
En aucun ouvrage, cette vérité n'a été mieux démontrée, je crois, que dans la Révoluiion française d'Edgard Quinet, où l'auteur montre que ce prodigieux effort de la France, pour conquérir et organiser la liberté, est venu aboutir au césarisrae de Napoléon, parce que les réformes politiques n'avaient point pour fondement et principe une réforme religieuse.
Aujourd'hui, nous pouvons démontrer à l'évidence ce que les bons esprits commençaient seulement à entrevoir au xviii'' siècle. L'influence décisive que les formes du culte exercent sur la politique et sur l'économie politique, n'avait pas été mise en lumière ; maintenant, elle éclate au grand jour et se montre de plus en plus clairement dans les événements contemporains. L'action que la religion exerce sur les hommes est si profonde, qu'ils sont toujours amenés à donner à l'organisation de l'État des formes empruntées à l'organisation religieuse.
Dans le très intéressant écrit qu'on va lire, M. Oscar Strauss, ministre plénipotentiaire des États-Unis, prouve, textes en mains, la grande influence qu'ont exercée les souvenirs de l'Ancien Testament sur la revendication de la liberté par les colonies anglaises de l'Amérique du Nord et sur les formes de gouvernement qu'elles ont adoptées.
A l'époque de la révolution américaine, savoir lire était chose rare. Il ne paraissait que quelques journaux et encore à peine une fois par semaine ; le nombre de leurs abonnés était très restreint. La chaire des églises en tenait lieu. Les sermons des pasteurs s'occupaient de politique non moins que de religion, et ils étaient, pour le peuple, la principale source dïnstruction générale. Or, ces pasteurs, en fait d'histoire, connaissaient surtout celle du peuple juif. C'était dans la Bible qu'ils cherchaient sans cesse des inspirations et des exemples. Si les Étals-Unis se sont constitués en république, c'est, dit M. Strauss, principalement parce que la Communauté des Hébreux leur offrait l'image d'une fédération de petits États républicains. Ainsi que le remarque sir Henry Maine {Du gouvernement
■populaire, p. 1t)8), la forme nipnbliraino était sinsulièrementdéconsidéi'éc à la lin du xviii" sircle. La répul)li(iuo aiii-laiso, mali^rè le génie de Croniwell, avait abouti à la restauration des Sluai'ls. La piupart do^s petites républi(pi('s du continent n'étaient que des oligairhies comme celle de Venise. Les Provinces-Unies des l*ays-Bas déclinaient rapidement. Kcoutons iTanklin, à ce sujet : « Nous avons examiné, dit-il, les dilléi-cnles Ibi-mes de répubIi(juo (jui, après avoir soulïerl des semences de leur propre dissolniion, ont cessé d'exister ; nous avons passé en revue tous les Etals de l'Europe moderne; nous n'avons trouvé aucune constitution ap[)r()pi'iéc aux circonstances où nous nous trouvons \ »
Mais on avait devant les yeux la conslilulion primitive des Hébreux. Algernon Sydney, dont les discours sur le gouvernement étaient familiers à tous les fondateurs de la Fédération américaine, avait fait un grand éloge de cette constitution : « Ce gouvernement, dit-il, se composait de trois organismes, abstraction faite des magistratures des dillércntes cités. Ils avaient un magisti'at suprême appelé Juge, un conseil composé de soixante-dix lionunes choisis et l'assemblée générale du peujjle. » N'est-ce pas là le tableau des trois « oi'ganismes » de la Constitution américaine : le Président, le Sénat et la Chambre poi)ulairc?
La première question à résoudre était de savoir si le peuple avait le droit de s'insurger contre le pouvoir du roi d'Angleterre. La doctrine du droit divin et de la soumission absolue était défendue par rEgii.sc ollicielle qui invo(piait certains passages de saint Paul et de l'Evangile reconiniandant l'obéissance aux |)ouvoirs établis. Mais les Puritains combattirent cet enseignement de servitude, en invo(pianl les paroles d'inspiration toute démocrati(pie des prophètes et de Samuel, «jja rébellion contre les tyrans est l'obéissance envers Dieu », disaient-ils.
Voici un extrait d'un sermon d'un pnidicateur, célèbre alors, Jonathan Mayhew, parlant à JJoslon, en mai 17()G ; il doinie lidée du langage (jui, du haut de la chaire, allait enllammer l'esprit de résistance à l'oppression chez le peu|ile tout entier :
(i Dieu, dans sa colère, donna à Israël un roi, j)arce ([ue ses enfants n'avaient pas assez de i)on sens ni de vertu pour |)référer une conmiunaulé libre et runi(|ue volonté de Dieu. Là où règne res|)ril de Dieu, règne la liberté. »
* BiciKLOw, Frajikliii, vol. lit, p. ."WS.
LE PROTESTANTISME KT M-; CATllDlJCISMK. 107
Un tlic()lo}j;ion jouissant alors d'nno autoriui ooiisid('ral)l(î, Samiiol Laiigdon, |)i'dsi(lonl du Harvavd'.s CoUcgc, dans un sermon célrbro prononrô ddvanl « lo Couffi-rs d(^ la Ikiio de ftlassachuselts », lo ;!! mai 1775, s'cxprimail ainsi : « L(> ji;ouvoi'nom(int, des Isi-adilcs, d'a|)rès leur Conslilution d'orij^ino divine, élait une ré|)ubli(iu(^ |)arlaile. Que eoux-lfi qui acclament le droit divin des rois, n'oublient pas que la forme de ce gouverncmoni, (pii avait un véritable litre à se dire d'essence divine, excluait si bien l'idée de l'existence d'un roi, qu'une demande tendant à imiter, dans cet ordre, les autres nations était considérée comme un crime chez lo peuple d'Israël et que, lorsipie leur v(ini à cet égard fut exaucé, il le fut comme un juste difitimeut de leur foli(>. La Constitution d'Israël est un exccilleul luodèle à suivre, »
Dans un autre sermon, aussi prononcé devant lo Congrès de M.'issachusetts, le pasteur Simon Howard, prenant jioui- texte ces paroles de l'Exode XVIII. '"1 : « Tu choisiras parmi le peuple des honuues capables et craignant Dieu, » montre que les Israélites exercèi'ent toujours le droit d'élire les cliefs de la nation.
Le fameux Paine, si c.oniui piu* son enthousiasme pour la Révolulion française, cpi'il exprimait avec tant d'ékxpience à Paris, dit dans un livre On common Sensé, (pi'admirait Washington : « Ou bien le Tout-Puissant a protesté contre le gouvernement luonarclii(pie, ou bien les Écritures sont fausses. »
Détail curieux qui montre à quel point les hommes de la révolution amc-ricaino s'in.spiraient des souvenirs de l'Ancien Testament : le comité nommé le jour mémo de la déclaration de l'indt^pendance, jiour choisir la devise cpie les Ktats-Unis mettraient à leur sceau, lit la |)roiK)sition suivante : ce sceau devait représenl(T les Egyptiens engloutis par les eaux de la mer Rouge et Moïse guidant les Hébreux et ordonnant aux Ilots de se refermer sur Pharaon, avec cette devise : « Se. soulever contre les tyrans, c'est obéir à Dieu. » Le coniitc était composé de Franklin, Adams et .letVerson !
Telles sont les preuves très instructives (pie M. Strauss apporte à l'appui d(! sa thèse, et je pense (pi'on peut considérer celle-ci coinnu; dénonlrre.
Toutefois, il ne faut pas oublier ipie, pour se constituer en sociétés libres et se go\ivernaut elles-mêmes, les Américains n'avaient (pi'à développer les formes du gouvernement |)opuIaire ((u'ils devaient à leurs ancêtres anglo-saxons et (pi'ils avaient fait revivre, avec
leurs caractères essentiellement démocratiques, dans la nouvelle patrie. L'assemblée générale du township n'est pas autre chose que l'ancien tun.scip des Saxons, où tous les hommes libres réunis administraient eux-mêmes les intérêts généraux, suivant la formule rapportée par Tacite dans sa Ger mania: De minoribus principes consultant, de majoribus omnes. C'est là un point que, récemment encore, le professeur Edward Freeman mettait en pleine lumière dans son écrit : A» introduction to the American Constitutional History. Les sources du gouvernement républicain aux Etats-Unis sont donc celles-ci : La Bible et les institutions politiques des Germains.
En terminant ces brèves remarques, je ne crois pouvoir mieux faire que de reproduire quelques paroles que M. Anatole Leroy- Beaulieu met dans la bouche d'un Israélite assistant à un banquet où on célèbre le centenaire de 1789. Dans l'article de l'éminent écrivain français, ce n'est qu'une boutade ; mais elle met admirablement en relief une grande vérité :
« Tout 1789 était en germe dans l'hébraïsme. L'idée du droit et de la justice sociale est une idée Israélite. L'avènement de la justice sur la terre a été le rêve de notre peuple. Pour retrouver la source première des droits de l'homme, il faut remonter par-delà la Réforme et la Renaissance, par-delà l'antiquité et l'Évangile, jusqu'à la Bible, à la Thora et aux prophètes. Nos nabis, les Isaïe et les Jérémie, ont été les premiers révolutionnaires. Ils ont annoncé que les collines seraient nivelées et les vallées comblées. Toutes les révolutions modernes ont été un écho des voix qui retentissaient en Ephraïm. Nous étions encore confinés au ghetto, on voyait encore sur nos épaules la place de la rouelle jaune, que la chrétienté puisait dans nos Écritures les principes vivifiants de ses révolutions. De notre Bible a procédé la Réforme ; d'elle se sont inspirés les gueux des Pays-Bas, les puritains d'Angleterre et d'Amérique, s'appropriant jusqu'à la langue de nos juges et de nos prophètes. A la Bible revient le succès des révolutions de ces Anglo-Saxons qui se vantent d'avoir été vos maîtres. Leur supériorité, ils la doivent à un commerce plus intime avec Israël, Les huguenots eussent triomphé en France, et la Bible avec eux, que la révolution française eût pu éclater un siècle plus tôt et avoir une issue tout autre.
(( Liberté, égalité, fraternité des hommes et des peuples, la Thora leur a donné la seule base solide : l'unité de l'espèce humaine. En enseignant que tous les hommes descendent du même Adam, de la
même Eve, la Bible les proclamait tous libres, égaux, frères. Et, comme les principes de la Révolution, ses espérances sont à nous : cette unité, cette fraternité humaine, nos prophètes l'ont montrée dans l'avenir non moins que dans le passé. Ils en ont fait l'idéal d'Israël. La Révolution, ses espérances, n'a été, à son insu, que l'exécuteur testamentaire d'Isa'ie. Rénovation sociale, égalité des droits, relèvement des humbles, suppression des privilèges et des barrières de classes, fraternité des races, tout ce qu'a tenté ou rêvé la Révolution, a été annoncé, il y a quelque vingt siècles, par nos voyants. Ils ont prédit une humanité nouvelle, une Sion agrandie où toutes les nations trouveraient place et se reposeraient à l'ombre de la justice. La reconstruction de Jérusalem, le règne du fils de David déciit en leurs radieuses paraboles, c'est ce qu'a prétendu effectuer la Révolution : c'est, sous une forme mystique, la régénération et la pacification des sociétés humaines, le règne de la raison, le développement de la richesse et du bien-être, les miracles de l'industrie et de la science qui doivent renouveler la face de la planète. »
Je suis convaincu, pour ma part, que les événements futurs montreront de plus en plus tout ce que l'humanité doit et devra à ce peuple d'Israël, que quelques égarés — les ingrats ! — veulent ramener au ghetto.