LOUVAIN
[Revue de Belgique de Bruxelles, 15 janvier 1874.)
M. Charles Périn est l'un des professeurs les plus distingués de l'université de Louvain et l'un des publicistes les plus érainents de notre pays. Il écrit bien, et il parle, assure-t-on, avec une véritable éloquence. Si son style est parfois un peu nuageux, à force de s'élever dans les hautes régions de la pensée, il est, du moins, toujours châtié, noble et élégant. Ses recherches ont porté tour à tour sur le droit naturel, sur le droit public et sur l'économie politique; et, dans aucun de ces sujets, il n'est resté à la surface. 11 a réfléchi et il fait réfléchir les autres. Il a publié un grand ouvrage : la Richesse dans les sociétés chrétiennes, dont M. Léonce de Lavergne a rendu compte avec grand éloge dans la Revue des deux Mondes, et qui a valu à son auteur le titre de correspondant de l'Institut de France. Ce livre a paru étrange, même à beaucoup de ceux qui appartiennent au parti de M. Périn.
En effet, il prétendait fonder l'économie politique sur le renoncement, et ainsi donner pour base, à la science qui s'occupe de la satisfaction des besoins de l'homme, la doctrine qui s'efforce de les supprimer, l'ascétisme. Au culte de la richesse, il aurait volontiers opposé l'imitation de Simon le Stylite et de saint Labre. Il voulait, comme M. Alban de Villeneuve, créer une économie politique chrétienne. Les disciples orthodoxes de Smith et de Say trouvaient la tentative ridicule. Il n'y a pas plus d'économie chrétienne, disaientils, qu'il n'y a d'algèbre boudhiste ou de géométrie raahométane.
J'estime pourtant que M. Périn avait raison. Les opinions morales et religieuses n'ont aucune influence sur les déductions mathématiques, mais elles en ont une très décisive sur les sciences sociales. L'épicurien, le stoïcien, le chrétien auront chacun une façon particulière de considérer les rapports des hommes entre eux et le but de la société. Ils se feront donc une idée très différente des besoins, des droits et des devoirs, et par suite du corps de doctrines qui s'occupe de ces sujets. M. Périn se séparait, il est vrai, en ce point, comme en beaucoup d'autres, de l'école de Manchester, trop étroitement enfermée dans des fornmles abstraites; mais, en cela, il ne faisait que prendre part au profond mouvement scientifique qui tend à modifier complètement les conclusions de l'économie politique. Dans son écrit sur Les libertés publiques, M. Périn, en cherchant l'organisation politique qui convient aux sociétés actuelles, émet aussi des vues originales et souvent très justes On peut donc dire qu'en fait de politique et d'économie politique, M. Périn est le représentant le plus distingué, le plus complet du parti catholique, the représentative nian de l'école théocratique. Il a déclaré, du haut de sa chaire, que son enseignement serait toujours conforme aux doctrines de Rome ; en effet, il invoque sans cesse les décisions du souverain pontife. Or, dans une leçon récente de son cours de droit public, l'éminent professeur a exposé comment il faut apprécier les libertés modernes, inscrites dans la Constitution belge, et il a prouvé, avec une entraînante éloquence et aux applaudissements enthousiastes de son auditoire, qu'une société vraiment catholique ne peut tolérer l'erreur.
Qu'une pareille doctrine s'enseigne ouvertement à l'université de Louvain, qu'elle devienne ainsi le programme des nombreux élèves qu elle forme et, par suite, du parti catholique de l'avenir, c'est lii un fait extrêmement grave, et qui sera une date dans l'histoire de nos partis. En essayant de peindre le parti clérical en Belgique, j'avais dit, dans une revue anglaise, qu'il professe la doctrine de l'intolérance, et que le jour où il n'aurait plus d'opposition sérieuse à craindre, il l'appliquerait avec toute la rigueur qu'inspire l'idée d'un devoir à accomplir. On m'a accusé d'avoir calomnié les catholiques. Aujourd'hui, habemus confitentcm: M. Périn professe exactement la doctrine que j'attribuais au parti dont il est certainement l'organe le plus accrédité. Comme il s'agit d'un fait dont l'importance, à mon avis, est considérable, je crois devoir reproduire ici en entier
l'analyse que donne, de la leçon de M. Périn, le journal V Étudiant catholique {ir du 8 novembre). Cette analyse n'ayant été rectifiée que pour marquer encore davantage la doctrine de l'intolérance, nous pouvons, j'imagine, la considérer comme exacte.
0 En principe absolu, nous disait-il, le pouvoir civil aie droit et le devoir, non seulement de réprimer le mal, mais aussi d'empêcher la diffusion de Terreur. Car l'erreur, qui est la négation de ce qui est, n'a aucun droit pour elle et fait le malheur des sociétés.
« Ce principe serait applicable dans une société unitaire, c'est à dire dans une société où régnerait l'unité de la foi, où tous professeraient la religion catholique. Mais notre société n'est pas dans de telles conditions; donc l'application rigoureuse du principe émis n'est pas possible dans les circonstances présentes. Il ne nous est pas libre de changer l'état de choses existant dans le monde: il était tel quand nous sonmies nés, nous n'avons donc aucune responsabilité à supporter de ce chef. D'autre part, nous formons une société temporelle avec ceux qui ne participent point à la vérité catholique, nous devons vivre avec eux dans une certaine paix. Il en résulte qu'une transaction est nécessaire: ils auront la liberté de l'erreur, mais nous aurons la liberté de nos croyances. Il leur sera permis de les discuter, de les nier; nous aurons le droit de les défendre par la persuasion. C'est un pacte que l'on doit de part et d'autre observer loyalement. Pour le dire en passant, les infractions à ce pacte ne viennent jamais du côté des catholiques.
« Mais il faudra bien se garder de voir en cela autre chose qu'un simple fait, et il sera absolument faux de dire que c'est là la position la plus avantageuse pour l'Église et pour les sociétés. Le système de la liberté complète, accordée aussi bien à l'erreur qu'à la vérité, érigé en principe, conduirait à affirmer qu'il n'y a pas de vérité absolue. On arriverait au scepticisme social, aux doctrines de Hegel, à savoir que chaque peuple, que chaque temps ont leurs vérités propres ; qu'il n'y a qu'une vérité relative, se développant par la fluctuation de l'affirmation et de la négation ; que la vérité se développe indéfiniment; que ce qui est vrai aujourd'hui, peut être faux demain et vice-versa.
« Le principe de la liberté de l'erreur forme la base du libéralisme et ceux qui veulent être logiques, en admettant cette doctrine, doivent accepter aussi le principe de la liberté du mal. Car, si l'homme est
souverain, s'il peut tirer de sa raison toutes les conséquences possibles, il peut aussi les traduire en faits. Aussi voyons-nous le libéralisme atténuer toutes les pénalités. Il fait tous ses efforts pour abolir la peine de mort. Il tend k affacer une à une les dispositions du Gode pénal.
« Cette théorie est monstrueuse; aussi les gens honnêtes reculentils devant ses conséquences ; on cherche à les voiler. Car les hommes valent mieux que leur doctrine, quand leur doctrine n'est pas le christianisme. Et c'est pourquoi il y a des nuances et des atténuations dans le libéralisme. On limite la doctrine quant aux faits, quant au mal effectif, et on ne l'applique qu'en matière de religion. Et l'on dit: L'homme qui en conscience professe une erreur et la propage, ne fait qu'user d'un droit; — et aussi : Cette situation est avantageuse pour la vérité, qui ne manquera pas de triompher.
« Voilà les deux erreurs fondamentales du catholicisme libéral, que renfermait la phrase suivante prononcée, dans un discours à un Congrès de Malines, par M. de Montalembert: « Comment réclamerez-vous la liberté, si vous ne la laissez aux autres? »
« Nous la réclamerons de par le droit imprescriptible qu'a la vérité de se produire.
« On nous objectera, continua M. Périn, que nous voulons donc imposer au pouvoir civil le devoir de réprimer Terreur, que nous sommes donc ennemis des libertés que consacre notre Constitution.
« A cela nous répondons, répétant ce qui a été dit précédemment, que les sociétés font leur législation en rapport avec leurs besoins ; et, qu'en conséquence, nous ne saurions vouloir qu'on applique dès aujourd'hui une législation parfaite. Ce à quoi nous travaillons, c'est à rendre la société de moins en moins incapable de cette législation. Mais nous n'y travaillons que par la persuasion. Nous demandons aux hommes de réfléchir. Qu'on n'aille donc point dire, comme on l'a fait tant de fois, qu'il y a là une tendance vers le despotisme et l'écrasement des consciences. Il n'y a pas de rupture avec les sociétés modernes. Nous ne sommes pas ennemis de l'ordre existant. Nous l'acceptons tel qu'il est, mais nous avons bien le droit de souhaiter qu'il devienne meilleur.
« Il y a un devoir impérieux à remplir pour tout catholique, c'est de préparer cet avenir meilleur, dans la mesure de ses forces. »
La relation de YEiudianl catholique atténuait encore, paraît-il,
les doctrines de M. Périn; ce journal accentue plus nettement, dans la note suivante, ce que le professeur de droit public de Louvain a dit:
« Quelques erreurs se sont glissées dans ma dernière correspondance, oîi je vous relatais l'ovation dont M. le professeur Périn a été l'objet à son cours. C'est à tort que j'ai prêté à l'éminent professeur la doctrine fausse, que parfois une liberté complète peut être accordée à l'erreur; ce qui n'est jamais permis, même comme simple fait. Quant au devoir de l'État de n'avoir qu'une simple conformité négative vis à vis des lois de l'Église catholique, il y a là une erreur que vos lecteurs auront facilement remarquée, puisque quelques lignes plus haut, il est question du devoir de l'Étal de réprimer l'erreur et le mal. Enfin, j'ai omis de dire que M. Périn nous a également donné lecture des brefs remarquables de Pie IX, l'un adressé au cercle Saint-Ambroise à Milan, et l'autre à la Fédération des cercles catholiques de Belgique. Ces documents sont trop remarquables et d'une importance trop haute dans la question du libéralisme catholique pour que notre éminent professeur pût ne pas en faire mention. »
Ainsi donc, les catholiques qui ont contribué, en 1830, à faire notre Constitution, et des hommes qui, comme MM. Thonissen et De Decker, tout en se déclarant fils soumis de l'Église, restent cependant attachés à la liberté, sont désormais condamnés. Il n'y a plus de place tenable pour eux au sein du parti de l'orthodoxie; car ils ne peuvent y rester qu'à l'abri du silence ou de l'équivoque.
En jetant l'anathème aux opinions de M. de Montalembert et au catholicisme libéral, M. Périn ne fait du reste que répéter les infaillibles décisions de Rome. M. Veuillot a pu dire avec raison que l'Encyclique de 1832 avait foudroyé la Constitution belge dans son berceau. Pie IX, dans une lettre récente (3 mai 1873), adressée à l'un de nos sénateurs, à propos de la Fédération des cercles catholiques, vient de condamner encore une fois le catholicisme libéral, en des termes qui méritent d'être médités : « Ce que nous louons le plus dans cette entreprise pleine de piété, c'est que vous êtes, dit-on, remplis d'aversion pour les principes catholiques libéraux, que vous tâchez d'eftacer des intelligences autant qu'il est en votre pouvoir.
« Ceux qui sont imbus de ces principes, font profession, il est vrai, d'amour et de respect pour l'Église, et semblent consacrer à sa
défense leurs talents et leurs travaux; mais ils s'ettbrcent néanmoins de pervertir sa doctrine et son esprit, et chacun d'eux, d'après la diversité de ses goûts et de son tempérament, incline à se mettre au service de César ou de ceux qui revendiquent des droits en faveur d'une fausse liberté.
« Ils pensent qu'il faut absolument suivre cette voie pour enlever la cause des dissensions, pour concilier avec l'Évangile le progrès de la société actuelle et pour rétablir l'ordre et la tranquillité; comme si la lumière pouvait coexister avec les ténèbres, et comme si la vérité ne cessait pas d'être la vérité, quand on la détourne violemment de sa véritable signification et qu'on la dépouille de la fixité inhérente à sa nature.
« Cette erreur pleine d'embûches est plus dangereuse qu'une inimitié ouverte, parce qu'elle se recouvre du voile spécieux du zèle et de la charité ; et c'est assurément en vous efforçant de la combattre et en mettant un soin assidu à en éloigner les simples, que vous extirperez la racine fatale des discordes, et que vous travaillerez efficacement à reproduire et à entretenir l'union étroite des âmes.
« Sans doute, ce n'est pas vous qui avez besoin de ces avertissements, vous qui adhérez avec un dévouement si absolu à tous les documents émanés de ce siège apostolique, que vous avez vu condamner à différentes reprises les principes libéraux ; mais le désir même de faciliter vos travaux et d'en rendre les fruits plus abondants, nous a poussé à vous rappeler le souvenir d'un point si important. «
11 ne faut pas s'étonner de l'enseignement qui se donne à Louvain. Quand M. Périn afhrme qu'une société vraiment catholique ne peut tolérer l'erreur, il est l'interprète de l'opinion constante de l'Église, qui, depuis saint Augustin, n'a plus varié sur ce point. 11 y a deux sortes d'intolérance : l'intolérance spirituelle, qui consiste à condamner l'erreur, et l'intolérance matérielle, qui consiste à exterminer ceux qui expriment l'erreur. La première est de droit commun ; et de cette façon toute doctrine est intolérante : on ne peut donc reprocher au pape de lancer ses foudres contre l'hérésie. Mais c'est la seconde que veut appliquer l'Église, en supprimant comme jadis les hérétiques et les incrédules.
M. Péiin lient le même langage que Bossuet, qui n'était cependant pas ultramontain et qui écrivait : a Je déclare que je suis et que j'ai toujours été du sentiment, premièrement, que les princes peu-
vent contraindre, par des lois pénales, tous les hérétiques à se conformer à la profession et aux pratiques de l'Église ; deuxièmement, que cette doctrine doit passer pour constante dans l'Église, qui non seulement a suivi, mais encore demandé de semblables ordonnances desprinces. » — « On ne voitpas, ajoute l'évêque de Montauban, que l'Église se soit jamais plainte de la sévérité de ces lois ; au contraire, nous avons prouvé qu'elles avaient été pour la plupart demandées et sollicitées par les conciles. »
Dans une discussion récente au sein dii Sénat, M.d'Anethan reprochait à M. Reyntjens de justifier les mesures prises en Suisse et en Allemagne pour contraindre le clergé à obéir aux lois, et il invoquait la liberté et le vrai libéralisme. Eh quoi ! vos papes, vos conciles, vos docteurs et vos professeurs actuels disent que les dissidents ne doivent pas être tolérés dans une société catholique; et vous, représentants catholiques, vous osez invoquer la liberté ! Votre doctrine est encore aujourd'hui celle qui a fait dresser les bûchers du duc d'Albe, qui a donné le signal de la Saint-Barthélémy et déchaîné les dragonnades ; et, quand l'Allemagne et la Suisse prennent des mesures de précaution contre le renouvellement de ces atrocités, vous criez à la persécution ! Nous, en Belgique, nous ignorons et le dogme et l'histoire catholiques. Le Bien public le reproche chaque jour au parti libéral, et ce journal a raison ; mais les Allemands et les Suisses connaissent le passé, on a osé le leur enseigner; et à sa lumière ils entrevoient le danger qui les menace.
Récemment, un prêtre de grande érudition, homme d'esprit et de goût, le père Onclair, a publié un ouvrage très important oîi il résume et expose systématiquement les idées de la Civilta catholica et de son directeur, ce jésuite éminent, le père Tarquini, récemment promu au cardinalat. Ces doctrines sont celles de la curie romaine, partant celles de nos évoques, c'est à dire de nos maîtres. Cet ouvrage est intitulé : de la Révolution et de la Restauration des vrais principes sociaux. C'est ce livre qu'il faut lire, si l'on veut savoir le sort qui sera fait aux libéraux et aux dissidents, le jour où « les vrais principes sociaux seront restaurés. ».
Le père Onclair établit d'abord que les peuples et leurs souverains doivent en tout obéissance aux prêtres, et il le prouve par l'autorlié des pères et des papes.
C'est cette vérité que Pie IX rappelait récemment à l'empereur Guillaume. La question est encore posée aujourd'hui dans les mêmes
termes qu'au moyen âge. — Rois de la terre, vous m'êtes soumis comme le corps l'est à l'âme, dit le souverain pontife. — Nous n'irons pas à Canossa, répond M. de Bismarck. — Je ne reconnais d'autre maître que Dieu, répond le vieil empereur, qui porte sur la tête la couronne de Henri IV et de Barberousse.
Le père Onclair cite d'abord le pape Jean VIII, qui écrit (Décret dist. 91, ch. II): Si les puissances de la terre sont fidèles, la volonté de Dieu est qu'elles soient subordonnées aux prêtres de son Eglise. Les empereurs chrétiens duluent soumettre leurs décrets à l'Église et non donner la préférence à leurs propres lois : Obsequi solere principes christianos decretis ecclesiœ, non suani prœponere potestatem. n II y a, dit Innocent III, la même différence entre le pontife et le roi qu'entre le soleil et la lune : « Ut quanta est inter solem et lunam, tanta inter ponlifices et reges differentia dignoscaiur. )) Rien n'est plus évident. En effet, si le pape est infaillible et s'il est le vicaire de Dieu sur la terre, comment les rois, très faillibles, ne seraient- il pas tenus de lui obéir? Maintenant, à quoi les rois doivent- ils surtout employer la puissance que Dieu leur a départie ? A réprimer tout ce qui peut porter atteinte à la religion catholique. « Le crime, en matière de religion, dit le père Onclair {De la RévoL, II, p. 97), est plus grave que le crime purement civil; ne serait-il donc pas ridicule de prétendre que la gravité plus grande du délit soit un motif d'assurer à ce dernier le bénéfice de l'impunité !» — « Que si le pouvoir civil est obligé, quand l'Église invoque son secours, de protéger les droits de celle-ci, comment douter dès lors du pouvoir de l'Église à réfréner l'erreur, puisqu'elle a à sa disposition et l'autorité spirituelle qui s'impose aux intelligences et la force matérielle? » (De lu RèvoL, II, p. 486.)
Le raisonnement des pères Onclair et ïarquini paraît irréfutable. L'Église est persécutée, quand on l'empùche de persécuter les autres. En quoi consiste, en effet, la liberté d'une Église ? Évidemment à pratiquer ses croyances, à agir conformément à ses dogmes. Or, le dogme de l'Église catholique ordonne de supprimer les hérétiques et les incrédules.
Quand donc on empêche les catholiques d'accomplir cette suppression par les moyens les plus convenables : le feu, l'eau ou le fer, on les opprime manifestement.
Dans un pays catholique, la profession de l'hérésie doit être interdite, car elle porte atteinte aux droits des catholiques et aux vœux
de la nation. « Tel est, dit le père Onclair, le fondement clair, solide, incontestable de ce droit de répression, exercé de tout temps par l'Église, au sein des pays catholiques, contre le prosélytisme de l'hérésie ; tel est celui du droit exercé par les gouvernements de punir l'hérétique déclaré tel par l'Église. » {De la Rév., t. I, p. 98.)
A l'appui de son opinion, le père Onclair cite l'allocution du 26 septembre 1791, où Pie VI condamne la tolérance religieuse et dit, en pariant du c;irdinal Loménie de Brienne : « A peine ce personnage eut-il été appelé par le Roi à remplir la charge de premier ministre, quoiqu'il eût été averti par nous de se mettre en garde contre les entreprises des hétérodoxes, il lui est cependant arrivé peu après de rétablir l'Édit de Nantes sur la tolérance des hérétiques, Édit ruineux et funeste qui a été la source principale des maux qui déchirent aujourd'hui et bouleversent le royaume et la religion, Édit qui dès son origine, a été, pour ce motif, réprouvé par le Siège apostolique et que Loménie lui-même, de son propre aveu, et tout le clergé de France avait trouvé détestable. » On le voit, quand M. Périn enseigne l'intolérance à ses élèves, il est le fidèle interprête des doctrines de l'Église.
Le père Onclair rappelle ensuite la fameuse encyclique de 1832, et il prouve qu'elle était dirigée contre les libertés de 1789 et contre la Constitution belge qui les consacre. Il s'élève contre la légèreté et la mauvaise foi de ceux qui ont recours à toutes les subtilités imaginables pour mettre d'accord les contraires, « Jésus-Christ et Déliai », c'est à dire Rome et la liberté. Pie IX a toujours tenu le même langage que Grégoire XVI. Comme le rappelle très bien le père Onclair, « quand le gouvernement inipie de Comonfort voulut infliger aux populations catholiques du Mexique l'indifférentisme, la liberté de conscience, celle de la presse et celle des cultes, l'encyclique du 15 décembre 1856 vint dénoncer hautement cet attentat exécrable destiné à corrompre les peuples et à déraciner notre sainte religion. » Ad populorum mores animosque corrumpendos ac detestabilem teterrimamque indifferenlismi peslem propagandam.... Admittitur liberum cujusque cullus exercitium et omnibus quaslibet opiniones cogitationesque palum publiceque manifestandi plena tribuitur potestas .
Ce qui rend ces doctrines si dangereuses, c'est le principe sans cesse invoqué par les partisans de Rome qu'il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes, c'est à dire au pape plutôt qu'aux lois de l'État.
Le père Onclair prouve {De le Rév., t. II, p. 331) que tout ce qui concerne le mariage ne peut être réglé que par l'Église seule.
La Constitution belge, en exigeant que le mariage civil précède la bénédiction religieuse, a donc manifestement violé les droits de l'Église, et ceux qui appliquent cette loi impie, commettent un acte monstrueux. Le doyen de Péruwelz a été récemment condamné à l'amende, parce qu'il a procédé au mariage religieux avant l'accomplissement du mariage civil Voici ce que dit, à ce sujet, le Bien public de Gand, ce journal honoré récemment des félicitations et des bénédictions du saint père :
« M. le doyen de Péruwelz devait procéder au mariage qui lui était demandé ; 11 le devait en conscience, il le devait pour obéir à V Église.
« Dans de telles conditions, reculer devant un texte de loi, fût-il même consigné dans la Constitution belge, c'eût été plus qu'une faiblesse, c'eut été une faute et une faute grave.
« Nous n'avons pas h examiner ici quelle est, au point de vue de la conscience, la responsabilité des juges catholiques qui auraient participé à la condamnation édictée contre le vénérable doyen de Péruv/elz. C'est affaire à eux de résoudre cette délicate question. Mais que penser d'une loi qui provoque des jugements comme ceux que vient de rendre le tribunal correctionnel de Tournai? Toute notre législation matrimoniale est déplorablement inspirée des traditions révolutionnaires en contradiction formelle avec le droit public chrétien. Dans le cas qui nous occupe, celte antinomie est flagrante, monstrueuse. »
Supposons que le pape ait intérêt à provoquer une agitation en Belgique et qu'il donne à tous les prêtres l'ordre de suivre l'exemple du doyen de Péruwelz : il en résulterait une situation semblable à celle de la Prusse, et nos ministres actuels, faisant respecter les lois, deviendraient aussi des Néron et des Antéchrist.
L'ultramontanisme, dans toute sa rigueur, prépare la guerre civile et la guerre extérieure. En effet, nous le voyons sous nos yeux pousser en Prusse à la guerre civile, en France à la guerre contre la Prusse et l'Italie. Mais, il faut l'avouer, c'est une tiôre doctrine qui transporte les âmes dans les hautes sphères de la foi et de la charité, et qui, par suite, engendre les dévouemenis, la persévérance et l'esprit de sacrifice. L'indifférence, au contraire, ne fait que des caractères faibles, des consciences molles, prèles à toutes les transactions et à toutes les platitudes.
La doctrine de MM. Périn et Onclair est, d'ailleurs, d'une logique absolument irréfutable, étant admis leur point de départ. Les catholiques libéraux et les libéraux catholiques qui veulent allier encore les libertés modernes à « la foi de leurs pères », sont écrasés sous l'irrésistible déduction du raisonnement. Tout ce qu'ils disent est, comme le prouve très bien le Père Onclair, confusion, contradictions et ténèbres — ténèbres volontaires, il est vrai, parce qu'ils en ont besoin pour y cacher la fausseté de leur situation.
Il ne peut pas y avoir de liberté pour le mal, dit M. Périn. Le mal doit toujours être réprimé et puni en proportion de sa gravité. L'erreur est un mal, un mal incalculable, surtjut en matière religieuse ; car la religion, source de la morale, lumière du droit, est la base de l'ordre social. Donc, l'hérésie, sous toutes ses formes, doit être réprimée et punie. Quant à savoir ce qui est erreur, et quel est le degré de perversité de chaque erreur, nous ne pouvons nous tromper, car Dieu môme nous le fait connaître par l'organe de son vicaire infaillible. Pour échapper à ce raisonnement, il faut dire, ou que le mal ne doit pas être réprimé, ou que l'erreur n'est pas un mal — deux absurdités évidentes — ou bien que le pape n'est pas infaillible, ce qu'un catholique ne peut plus soutenir. Donc, MM. Périn et Onclair peuvent dire que tout catholique doit admettre la nécessité pour l'État de supprimer l'erreur, s'il le peut *.
^ On connaît le mot de M. Veuillot : « Pour moi, ce que je regrette, je l'avoue franchement, c'est qu'on n'ait pas brûlé Jean Huss plus tôt, et qu'on n'ait pas également brûlé Luther ; c'est qu'il ne se soit pas trouvé quelque prince assez pieux et assez politique pour mouvoir une croisade contre les protestants. » On le voit, la croisade des Albigeois, les exterminations des dissidents en Bohême, en Hongrie, en Espagne, en Belgique, la Saint-Barthélémy, tout cela est compté pour rien, parce qu'en effet on n'a pas abouti. « Mais, ajoute M. Veuillot, après trois siècles, nous sommes à la veille d'un recommencement. » Les politiques du parti désavouent volontiers M. Veuillot. Ils n'en ont pas le droit ; son langage est celui de l'Eglise même, partout et en tout temps.
En Irlande, les évêques catholiques réclament le droit de diriger complètement l'instruction du peuple. Or, voici un extrait du livre d'histoire en usage dans les écoles catholiques. — On y parle de Philippe II comme « de l'un des meilleurs et des plus sages rois de son temps » ; puis on explique ainsi les persécutions de Marie la Sanguinaire, en Angleterre : « Le pays était déchiré par l'hérésie et il était impossible d'en venir à bout par les moyens de douceur (ôy gentle means). Or, quand les hommes veulent non seulement perdre leur âmes, mais compromettre le salut d'autrui, ils doivent être traités comme des malfaiteurs {malefactors) et livrés par l'Eglise aux hommes de la loi pour être punis. Il est triste
Pour défendre la liberté de conscience, la liberté de la presse et des cultes, il faut désormais prendre position en dehors du catholicisme et dire : sans doule, le mal doit être réprimé dans la mesure où il est nuisible, et l'erreur est un mal. Mais comme, en beaucoup de points, nous ne voyons pas clairement ce qui est erreur ou vérité, et comme l'histoire prouve qu'on a souvent brûlé, sacrifié ou décapité ceux qui apportaient des vérités nouvelles aux hommes, nous réclamons pour toutes les doctrines, non pas précisément la liberté qui semblerait impliquer un droit absolu, fondé sur la position du vrai, mais, comme le disait très justement le xviii<= siècle, la tolérance. Les journaux Y Univers et le Bien public, qui expriment les opinions du jésuite Tarquini et, par conséquent, celles de la curie romaine, disent avec raison : Vous, protestants et incrédules, vous nous devez la liberté, car vous avouez que vous n'êtes pas certains de posséder la vérité ; nous, catholiques, au contraire, nous avons le droit et le
qu'il faille brûler des hommes (thaû i^eople should be biirnt), mais il est encore plus regrettable que ces hommes puissent en mener d'autres dans les llarames éternelles de l'enfer. »
Ce qui suit est tiré du Petit cathéchisme populaire publié récemment en Suisse à propos de la révision du pacte fédéral :
B. Qu'est-ce que les catholiques doivent entendre par la liberté de conscience ?
R. Ces mots doivent signifier pour eux la faculté d'observer, sans être jamais entravés par une autorité civile quelconque, tous les commendements de Dieu et de l'Eglise et tous les devoirs religieux que dicte une conscience sincèrement catholique.
D. Ne faut-il pas reconnaître ce même droit aux membres des autres confessions ?
R. Quiconque admet que la religion catholique est la seule religion vraie, ne doit pas leur reconnaître, en principe, ce même droit, car il n'est pas permis d'accorder à l'erreur les mêmes égards (ju'à la vérité, et à la religion qui nous conduit au ciel, les mêmes privilèges qu'à celles qui, par elles-mêmes, ne sauraient que nous en éloigner.
D, Que dit le Syllabus sur cette grave question ?
R. Il condamne l'opinion de ceux qui disent que « chaque homme est libre d'embrasser et de professer la religion quHl aura réputée vraie, a l'aide des lumières de sa raison. » (Prop. 15.)
D. Que résulte-t-il de cette condamnation ?
R. De ce que l'homme n'est pas libre d'embrasser une autre religion que le catholicisme, il s'ensuit que les catholiques peuvent s^attriluer des droits qu'ils ne sont point obligés de reconnaître aux schismatiques, aux anglicans, aux protestants, etc.
((-'ité par V Émancipation, journal suisse, '..'S avril 1872).
devoir de vous supprimer, car, appuyés sur l'infaillibilité papale, nous sommes assurés que vous êtes dans l'erreur. — Logiquement, voire principe est donc la tolérance, et le nôtre l'intolérance.
MM. Périn et Onclair démontrent aussi sans réplique possible de la part d'un vrai catholique, que le pape est l'unique souverain légitime et que les rois et les parlements lui doivent en tout obéissance. Mirabeau l'a dit admirablement, et M. Guizot a développé depuis cette impoitante vérité: La raison est le souverain du monde. — Qui a le droit de commander aux hommes et de faire la loi? Évidemment, celui qui voit le mieux ce qui est favorable au bien général, celui, par conséquent, qui possède la vérité ou la plus grande somme possible de vérité. C'est pourquoi nous disons, nous, que la politique et le gouvernement sont matières de science, non d'arbitraire populaire ou princier.
Mais les catholiques qui croient que le pape est l'organe infaillible de la raison souveraine et la source pure de toute vérité, doivent en conclure nécessairement, comme ils le font, que le pape doit commander aux peuples et aux rois. La souveraineté du saint père, même dans les affaires temporelles, est donc une conséquence irrécusable de son infaillibilité.
Philippe le Bel, Henri IV, Barberousse ont pu résister aux papes en continuant à se prétendre catholiques, parce qu'on croyait alors que les papes pouvaient errer. Mais aujourd'hui, le pape étant infaillible, tout souverain qui n'applique pas les lois de l'Église, est hérétique.
C'est pourquoi l'on peut affirmer avec la Civilia, c'est à dire avec Rome, que le régime constitutionnel, invention protestante, ne convient pas à un peuple catholique. Henri V, en refusant de monter sur le trône de France, d'avance miné par les libertés modernes et par les prérogatives parlementaires, n'a fait qu'agir en roi vraiment catholique. Les catholiques libéraux, comme M. de Broghe, auraient compromis son titre et humilié sa couronne sans pouvoir la lui conserver longtemps. Son heure n'était pas venue ; mais qu'il attende, fidèle à son principe. Les hommes de notre temps sont si peu raisonnables qu'ils feront en sorte de rendre son retour inévitable.
Les idées de MM. Périn et Onclair, que nous avons essayé d'analyser, sont enseignées aux étudiants et aux séminaristes, c'est à dire aux jeunes gens qui rempliront un jour les fonctions civiles et aux jeunes lévites qui bientôt exerceront le ministère ecclésiastique.
M. Périn trouve des partisans non seulement parmi ses élèves, mais aussi parmi ceux des autres universités. Il s'est produit sous ce rapport un changement considérable et extrêmement grave. Je crois pouvoir affirmer que de mon temps il y avait moins d'étudiants ultramontains à Louvain qu'il n'y en a aujourd'hui à Gand ou à Liège. Toute la jeunesse universitaire de Louvain et une grande partie de celle de Liège, de Gand et même de Bruxelles, est acquise à l'ultramontanisme. Le jeune barreau se remplit d'ultramontains, et nous venons de voir ce que ce mot signifie maintenant. Fait d'une importance extrême, car la jeunesse universitaire, c'est l'avenir intellectuel du pays.
La jeunesse autrefois s'enthousiasmait pour les idées souvent extrêmes de réforme et de progrès.
Aujourd'hui elle s'embrigade sous la bannière du moyen âge. M. Transenster a parfaitement expliqué la cause de ce fait, dans le Journal de Liège. De ce que l'État est neutre et n'a pas de doctrine, on en conclut souvent que les professeurs de l'État doivent aussi être neutres et n'avoir point de doctrine.
Leur enseignement sera donc incolore dans les questions qui divisent les partis et ils éviteront même d'y toucher pour ne pas blesser l'une ou l'autre opinion. A Louvain, le profeseur parle au nom du Syllabus à des auditeurs tenus de se soumettre auSyllabus.
Il a une doctrine complète qu'il peut développer dans toute sa rigueur et au nom de laquelle il condamne toutes les autres.
Les fortes convictions, émises sans réserve, donnent de l'éloquence à celui qui parle et provoquent l'enthousiasme chez ceux qui écoutent. Elles font des prosélytes, des disciples dévoués. L'influence du professeur catholique sera donc bien plus grande que celle exercée par ses émules à qui tout commande la prudence et les ménagements '. Le caractère purement négatif du libéralisme est une autre cause de faiblesse. En politique, un homme qui croit et affirme, a plus d'action
* Il s'agit ici des sciences philosophiques, morales et politiques. Pour les sciences naturelles, au contraire, les croyances catholiques semblent créer un obstacle presqu'insurmontable. Le savant professeur de chimie de l'université de Bonn, M. Kékulé, m'affirmait naguère qu'en Allemagne on ne trouvait dans ces sciences aucun savant éminent parmi les catholiques, et j'ai lu récemment dans l'Irish Times un long rapport où l'université catholique de Dublin se i)laignait de ne point trouver d'honmies capables pour enseigner les sciences naturelles.
que cent individus qui doutent et hésitent. Montaigne, Érasme, Voltaire ont amusé leurs lecteurs ; Saint-Paul, Mahomet et Luther ont changé les destinées des peuples.
Je n'ai pas à énumérer ici les mille moyens d'influence que possède le parti ultramontain : la chaire, le confessionnal, les couvents, les sociétés électorales, les œuvres catholiques pour les buts les plus divers, enfin l'obéissance passive, l'organisation militaire de tous les adhérents. Ce que je tiens à montrer, parce que cela me paraît plus grave encore, c'est la suprématie qu'ils acquièrent peu à peu dans le domaine intellectuel. Ils ont plus dévie, plus d'action, plus d'esprit de propagande, et par suite, exercent plus d'attraction que leurs adversaires.
Les destinées mêmes de ce recueil en sont une preuve. Tandis que les catholiques font vivre deux ou trois Revues, le parti des lumières, le grand parti libéral peut à peine en soutenir une seule, et il a fallu qu'un petit groupe d'hommes isolés fît un dernier effort pour l'empêcher de disparaître, laissant désormais le terrain complètement libre au progrès des doctrines ultromontaines.
Quels sont les moyens de sauver la libéralisme des dangers qui menacent son avenir? Le premier, le plus simple et le plus indiqué me paraît être l'union cordiale et durable de toutes les nuances de celte opinion, jointe à un dévouement généreux, comme celui dont Anvers a donné l'exemple. La nuance avancée a fait une scission à Vervieis, parce que l'on ne marchait pas assez vile. La nuance modérée en a fait une autre à Bruxelles, parce qu'elle supposait que des idées dangereuses auraient peut-êlre pu se faire jour plus tard. Sans doute, il est regrettable que tous les libéraux n'emboîtent point le pas comme des soldats russes ou comme les paysans flamands marchant au scrutin, sous la conduile de leur vicaire. Il vaudrait mieux qu'il n'y en eût pas qui voulussent, les uns le maintien de la loi de 42 et du budget des cultes, d'autres l'emploi exclusif du flamand en Flandre, d'autres l'extension du suffrage à tous les citoyens sachant lire et écrire, d'autres l'instruction obligatoire et le service militaire personnel, d'autres enfin des économies sur le budget de la guerre. Si on pouvait supprimer ces dissidences, on obtiendrait un parti gouvernemental bien discipliné et la tâche des ministres libéraux revenant aux aff"aires serait très simplifiée. Mais nous ne pouvons pas nous permettre des épurations.
11 serait certainement très agréable de se débarrasser de tous les
hérétiques; malheureusement, nous ne sommes pas en fonds pour nous payer des fagots. Le parti libéral, fondé sur le respect de la liberté, comprendra toujours des nuances très diverses. Prétendre en exclure la gauche ou la droite extrêmes, c'est le réduire à l'impuissance. Ces divisions, à la veille peut-être d'une catastrophe, me font penser à des naufragés réfugiés sur un radeau, qui se disputent sur la couleur du drapeau qu'il y faut arborer, au moment où se lève à l'horizon la vague qui va les engloutir.
Mais en supposant même l'union permanente de tous les libéraux, union que le degré de sagesse dont le parti a fait preuve dans ces derniers temps ne permet guère d'espérer, les progrès sociaux de l'iiltramontanisme par l'enseignement des couvents et des femmes n'en continueraient pas moins, et, après un certain temps, la victoire définitive lui serait assurée. Il faut donc des moyens plus énergiques pour échapper à ce péril.
Pourquoi ne pas l'avouer, le nombre grandit de ceux qui pensent que la Constitution belge n'a pas touvé le meilleur système de régler les rapports de l'Église et de l'Éiat. Les orangistes ont toujours soutenu, qu'avec le régime adopté en 1830, le clergé finirait par l'emporter définitivement. Aujourd'hui, beaucoup de libéraux croient que l'Allemagne et la Suisse nous donnent un exemple bon à suivre. Ces tendances nouvelles, très répandues, mais encore vagues et peu déterminées, ont été exprimées avec une grande précision dans un article récent de la Discussion. Comme il s'agit de bien caractériser cette phase nouvelle de la lutte des partis, je crois utile de reproduire ici les conclusions de cet article.
« Combattre l'Église sans relever le peuple, c'est augmenter la puissance morale de celle-ci en permettant à des ambitieux de se poser en martyrs ; mais instruire le peuple sans refréner les aspirations de l'Église, c'est faire œuvre tout aussi vaine que la précédente, et laisser à l'Église toutes les armes nécessaires pour absorber peu à peu les forces vives du pays.
« Certes, l'Église catholique n'tst pas la première association venue; elle est une institution historique et s'appuie sur un passé de dix-neuf siècles; son existence, il est vrai, deviendra de plus en plus artificielle; elle se décomposera lentement d'elle-même, sous l'influence irrésistible de la raison et du progrès humain ; mais en attendant, il faut l'admettre; seulement, si l'État doit la reconnaître, il peut également la traiter en subordonnée ; il a le droit de la con-
trôler ; il a le droit de veiller à ce que la loi civile soit partout respectée,dans les cimetières comme dans les écoles; il a le droit de punir les faiseurs de miracles, comme il punit les escrocs; il a le droit d'interdire des pèlerinages qui compromettent la salubrité publique, ou des processions qui entravent la circulation; il a le droit de surveiller de près les ordres religieux, de leur interdire l'enseignement de la jeunesse, quand il est démontré qu'ils ne peuvent que la corrompre; il a le droit de dissoudre ceux de ces ordres qui ne reconnaissent point les lois du pays et dont la présence dans le pays est ainsi une menace directe contre son existence ; il a le droit d'empêcher les fabriques d'église de devenir des main-mortes légales et d'accaparer improductivement les richesses productives de la nation; il a le droit de ne pas payer avec les deniers des contribuables un culte qui doit vivre des subsides donnés par les fidèles; il a le droit de proclamer enfin bien hautement qu'il n'y a pas en Belgique d'Église établie, mais qu'il y a une Église catholique, soumise comme toutes les Églises et tous les groupes de citoyens aux lois générales. »
Le système, préconisé en ces termes, n*est autre que celui déjà tenté deux fois dans notre pays par Joseph H et par Guillaume P'. Sans doute, ces deux souverains ont manqué d'habileté. En même temps qu'ils attaquaient les catholiques, ils s'aliénaient du même coup les libéraux, le premier en portant atteinte aux privilèges nationaux, le second en prétendant maintenir un régime de gouvernement personnel. M. de Bismarck, aujourd'hui, est plus avisé. Depuis qu'il a commencé sa lutte avec l'Église, il fait ce qu'il peut pour s'assurer le concours des libéraux, dont il ne semblait guère se soucier auparavant. Mais en Belgique, sur quelles forces pourrait s'appuyer un ministère pour entamer la lutte avec une pareille énergie? Joseph II et Guillaume de Hollande ont échoué, et cependant ils disposaient à leur gré de toutes les forces de l'État. Aujourd'hui, avec le régime parlementaire, comment trouver une majorité prête à adopter une politique de combat à outrance contre l'ultramontanisme ? Les évêques sont nos maîtres, ils régnent dans les chambres et dans les conseils provinciaux, et l'on propose de restreindre leur pouvoir et de leur lier les mains ! N'est-ce pas toujours l'histoire du soldat avec ses deux prisonniers qui ne veulent point le lâcher ?
Si le parti libéral avait la force nécessaire pour prendre les mesures énergiques que l'on propose, il n'en aurait pas besoin. Ce systè-
me, me disait-on dernièrement, peut être une très bonne arme, mais à condition qu'on se trouve toujours du côté du manche. Or, ce ne sont pas les libéraux qui le tiennent, et c'est précisément eux qui se trouvent menacés de tomber sous le tranchant du fer.
En Allemagne et en Suisse, qu'on le remarque bien, le gouvernement ne peut prendre des mesures de défense contre les empiétements de l'ultramontanisme, que parce qu'il s'appuie sur une majorité protestante, et encore n'espère-t-il triompher qu'en encourageant et en provoquant un schisme au sein même du catholicisme. A Genève, l'État a tout fait pour favoriser l'établissement de la communauté des vieux catholiques, et en Allemagne, on suit exactement la même voie. Si l'évèque Reinkens finit par arracher à l'obéissance de Rome un groupe nombreux de catholiques, M. de Bismarck pourra compter sur le succès final de sa politique. Sinon l'État échouera peut-être devant l'indomptable résistance de l'Église, comme cela a eu lieu dans la fameuse lutte contre l'archevêque de Cologne, à propos des mariages mixtes. Ainsi donc, en Allemagne et en Suisse, où l'on profite des enseignements de l'histoire, on comprend que le seul moyen efficace de résister à Rome, c'est d'élever autel contre autel, et que ceux-là seuls sont définitivement affranchis qui ont adopté un autre culte.
L'expérience a démontré et démontrera chaque jour plus clairement, que sur le terrain de la liberté absolue, la libre-pensée ne peut pas lutter contre le catholicisme. Voyez, par exemple, en fait d'enseignement : les catholiques livrés à eux-mêmes, malgré l'hostilité et la concurrence du pouvoir civil, ont couvert le pays d'écoles de tous les degrés, jardins d'enfants, écoles gardiennes, écoles primaires, collèges pour les garçons, pensionnats pour les filles, université puissante et sans cesse grandissante. Le libéralisme, lui, parvient à créer quoi ? Une seule école, et encore grâce à la générosité inépuisable d'un bienfaiteur appartenant à un culte dissident. Tant que le libéralisme disposait de l'enseignement public, il a pu lutter à armes égales contre ses adversaires. Mais si ceux-ci restent au pouvoir et nomment des maîtres appartenant à leur opinion, l'instruction tout entière, publique et privée, sera aux mains de l'ultramontanisme. Or, qui tient l'instruction, tient l'avenir.
En Angleterre, en Amérique, les fruits de la liberté sont tout différents. A côté des écoles catholiques, les sectes protestantes, à qui la foi inspire l'esprit de sacrifice, créent proportionnellement autant et
plus d'écoles rivales. Mais en Belgique, supposez le libéralisme privé pendant dix ans de la disposition des ressources de l'État, quels moyens lui restera-t-il de reprendre l'ascendant ?
Il compte plus de la moitié des électeurs. Voyez qu'elle différence dans les œuvres 11 n'y a que les fortes croyances qui demandent des sacrifices. Pourquoi me priver d'un écu qui représente un plaisir, pour le triomphe d'idées qui me rapportent rien ?
Le dix-huitième siècle et le libéralisme qui a hérité de ses doctrines, se sont radicalement trompés dans la question religieuse. Ils se sont imaginé qu'avec la liberté complète, la raison anéantirait facilement ce qu'ils appelaient la superstition. "Voilà près d'un siècle que la raison a libre carrière, et souvent elle a disposé des forces de l'État, La superstition, loin d'être vaincue, est bien plus puissante qu'il y a cent ans et elle tient en échec les vainqueurs de la terre. Macaulay a parfaitement expliqué ce phénomène inattendu, dans le fameux article où il montre un Nouveau-Zélandais assis sur les ruiues de Londres et contemplant la papauté, plus puissante que jamais. Le sentiment religieux est naturel à l'homme comme le sentiment poétique et le besoin d'aimer. C'est un fait d'observation dont il faut tenir compte dans les spéculations politiques. Celui qui méconnaît les instincts du cœur humain, se trompe dans ses calculs et fait de mauvaise politique. Le libéralisme n'a point voulu s'occuper de religion, ou, dans ses nuances extrêmes, il s'est efforcé de supprimer toute croyance et toute pratique religieuses. Les catholiques, au contraire, plus forts en psychologie expérimentale, ont cultivé le sentiment religieux ; ils lui ont donné satisfaction ; ils l'ont fortifié et exalté et ils en ont tiré cette puissance prodigieuse que nous voyons se développer sous nos yeux. Les libéraux ont séparé l'Église de l'État. Les catholiques l'ont admis en ce sens que désormais l'État payerait le budget des cultes et renoncerait à tout droit de contrôle ; mais, en même temps, ils ont soutenu que tous ceux qui disposent du pouvoir de l'État, législateurs, souverain, magistrats, professeurs, militaires, obéiraient aux volontés du pape, et ils s'efforcent de mettre ce système en exécution. Les libéraux ont proclamé toutes les libertés; les catholiques les acceptent, mais en déclarant qu'elles ne doivent exister que pour eux, attendu qu'il n'y a de légitime que la liberté du bien, et que la liberté du mal est « une peste effroyable dont on ne saurait assez tôt arrêter les ravages ».
Le régime de liberté, emprunté aux Étals-Unis, ne profite donc au
progrès que chez les nations où l'ultramontanisme rencontre des sectes rivales pour le tenir en échec. Dans des pays comme la France, la Belgique, l'Italie, le libéralisme ne peut lutter qu'en disposant des forces de l'État.
M. Périn prouve que de l'infaillibilité du pape résulte nécessairement la soumission complète de l'État à l'Église. Pour échapper à ses irrésistibles dilemmes, il faut en nier la majeure. Mais qui nie l'infaillibilité, cesse d'être catholique. Ce n'est donc qu'en sortant du catholicisme qu'on peut échapper à la théocratie. Mais une abstention purement négative suffit-elle? L'Allemagne et la Suisse ne le croient pas: on y est convaincu qu'il faut l'adoption d'un autre culte, soit le protestantisme, soit le vieux catholicisme ^
Seulement, il est douteux que ce remède héroïque, apportant une cure radicale, soit encore à la portée de la Belgique. Pour ces grandes résolutions, il faut un amour de la vérité et un respect de la conscience qui fassent oublier les convenances du monde, les considérations de famille et les intérêts matériels. Or, de notre temps, de semblables sentiments sont rares et les hommes logiques le sont encore plus.
Quoi qu'il en soit, M. Périn aura du moins rendu ce service au pays, de dissiper les équivoques et de marquer clairement la contradiction qui existe entre Rome et l'esprit moderne. Il aura démontré, une fois de plus, cette vérité profonde dite par M. Veuillot: « Il n'y a pas, il ne peut pas y avoir de catholicisme libéral. Les catholiques libéraux qui sont vraiment catholiques ne sont pas libéraux, et ceux qui sont vraiment libéraux ne sont pas catholiques. »
* Pour connaître l'histoire du vieux catholicisme, il faut lire un volume publié par M. Cari Euler, intitulé : Le Concile du Vatican. J'y vois que dans la Prusse ancienne il y a eu, en 1872, 15,455 conversions au protestantisme, dont 5,370 dans la Silésie seule. Le nombre des vieux catholiques est estimé à 200,000.
(Revue des deux mondes^ 15 arril 1874.)
1. Plan général pow V organisation des études populaii'es, publié sur l'ordre de l'empereur, par M. P. de Taneef, 1862. — II. Polozenie o natschalnykh narodnych utschilischtcha'kh {Règlement général des écoles populaires, préparé par le ministre de l'instruction publique, prince Paul Gagarin). — III. Rapports du ministre de l'instruction publique comte Dmitri Tolstoï à l'empereur, 1872 et 1873.
La Russie montre depuis vingt ans comment un grand état peut se relever d'une défaite. Comme la Prusse après léna, elle a compris la dure leçon des champs de bataille. Elle se recueillait, disaiton ; — oui, mais ce temps de recueillement n'a pas été perdu dans l'inertie ou dans des tâtonnements stériles; c'a été au contraire une période de réformes radicales et de rénovation complète. En 1854, la Russie n'avait pas été réellement vaincue, puisqu'après deux années d'efforts gigantesques les alliés n'étaient parvenus à lui enlever qu'une seule ville, située à l'extrémité de son territoire. Ses frontières n'étaient pour ainsi dire pas entamées, car l'ennemi ne songeait même pas à conduire ses armées au cœur du pays. L'empire néanmoins était épuisé; il fit la paix, faute de ressources pour continuer la guerre. Le gouvernement russe se rendit parfaitement compte des causes principales de sa faiblesse. Ces causes étaient au nombre de trois : d'abord la manque de voies de communication rapides, — en second lieu, le développement insuffisant des forces productives du pays, — en troisième lieu, le défaut de lumières et d'initiative des populations. Si en 1853 la Russie avait eu des che-
mins de fer, jamais les alliés ne se seraient aventurés en Crimée, ou ils auraient été bientôt rejetés à la mer, et si d'autre part ses richesses naturelles avaient été exploitées par un peuple libre et éclairé comme ceux de l'Occident, elle aurait pu défier longtemps tous les assauts de la France et de l'Angleterre. C'est à faire disparaître ces différentes causes de faiblesse que la Russie travaille depuis vingt ans avec une persévérance infatigable et une méthode intelligente.
Elle a commencé par tracer le réseau de ses voies ferrées, qu'elle étend encore chaque année dans toutes les directions. Ensuite elle a émancipé ses serfs, réforme profonde qui transformera la situation économique de l'empire, quand elle aura éveillé au cœur des populations ce besoin de progrès qui acccompagne toujours le sentiment de l'indépendance. Récemment on vient d'introduire le service militaire personnel obligatoire pour tous, sans môme excepter les fils des familles nobles. Enfin depuis quelques années le gouvernement aborde sérieusement la tâche immense de répandre l'instruction dans toutes les classes de la société, même dans les campagnes. C'est là, à mon avis, la chose essentielle. Ce qui rend surtout le travail productif, c'est l'application des connaissances scientifiques à l'œuvre économique. Si pour une même somme d'efforts les hommes recueillent cinq fois, dix fois plus de produits aujourd'hui qu'autrefois, c'est parce que, grâce à la science, les forces naturelles domestiquées travaillent elles-mêmes à créer tout ce qui peut satisfaire nos besoins. Les États-Unis sont certainement le pays où se produit relativement le plus de richesses; c'est aussi le pays où, plus qu'ailleurs, les lumières, les découvertes sont appliquées à la direction du travail. Ouvrez en Russie autant d'écoles qu'en Amérique, et la puissance de cet immense empire dépassera celle de tout autre état du monde. Seulement, il faut le reconnaître, tout est à créer de ce côté, jusqu'aux éléments mômes qui peuvent permettre de faire quelques pas en avant. Pour le comprendre, il suffît de jeter un coup d'œil sur le passé.
Les premières tentatives du gouvernement pour répandre l'instruction datent du règne de Pierre le Grand. En Hollande, où déjà alors les bonnes écoles étaient nombreuses, le réformateur couronné en avait vu les merveilleux fruits. En 1714, il créa des a écoles d'arithmétique, » obligatoires pour les personnes des hautes classes. En 1715 et 1719, des règlements plus stricts furent édictés; la fréquentation de ces écoles était obligatoire pour tous, excepté pour la
noblesse. Ces excellentes mesures, loin d'être accueillies avec faveur, soulevèrent la plus vive opposition. Les conseils de plusieurs villes envoyèrent des pétitions pour demander la suppression de ces écoles comme dangereuses et funestes. En 1744, on constata que pas un élève de la classe bourgeoise ne les fréquentait, et elles furent môme complètement désertes, quand on eut fondé des établissements spéciaux d'instruction pour le clergé et la noblesse.
Sous l'empire des idées du xvui* siècle, Catherine II ordonna en 1775 de fonder des écoles dans les villes et dans les villages. Elle voulait que la rétribution scolaire fût minime, afin de ne pas éloigner les enfants des paysans ; malheureusement l'ukase resta lettre morte : tout manquait, maîtres, locaux, livres, argent. Depuis cette époque, les efforts se succédèrent, mais toujours avec aussi peu de résultats. Il aurait fallu des subsides considérables afin de tout reprendre par le commencement, et on se contentait de faire des lois. En 1782, une commission, présidée par M. Zavadovsky, proposa la création de deux espèces d'écoles, les unes avec un terme de quatre années pour la classe aisée, les autres de deux années pour le peuple. En 1786, on exige, au moins pour les villes, des preuves de capacité delà part de ceux qui veulent ouvrir une école. En 1830, les écoles supérieures sont transformées en gymnases organisés sur le modèle de ceux de l'Allemagne. Dans les écoles populaires de Catherine, on avait adopté comme base de l'instruction le Livre des dévoilas de l'homme et du citoyen ; on le remplaça par un livre de lecture contenant des notions d'agriculture, d'hygiène et de physique usuelle. L'époque utilitaire succédait à l'âge «philosophique.» En 1804, nouvel effort pour créer des écoles sur les terres de l'État et sur celles de la noblesse ; mais, faute d'argent, rien de sérieux ne se fait. Enfin le clergé à son tour se pique d'honneur : il veut montrer ce que peuvent le dévouement et le zèle des ministres de la religion. En 1806 en effet, on constate qu'il existe, rien que dans le gouvernement de Novgorod, 106 écoles tenues par des desservants ; malheureusement, ajoute le rapport du prince Gagarin, deux ans après toutes avaient disparu.
Enfin on comprit que dans un pays de servage, où l'initiative individuelle est nécessairement très faible et concentrée dans le cercle des intérêts privés, l'intervention directe et effective du gouvernement est indispensable. En 1828, quelques mesures furent prises dans ce sens, et en 1835 une loi soumit toutes les écoles
exislanles à la surveillance des curateurs des arrondissements scolaires, immenses circonscriptions embrassant plusieurs gouvernemeiils. riusiturs écoles de district furent fondées par l'État pour servir de modèle mais les écoles de paroisse se multiplièrent très ienlemt'nl.
Après l'abolition du servage l'empereur Alexandre II reconnut que le complément indispensable de cette grande réforme était une organisation sérieuse de l'instruction populaire. Une commission fut nommée en 1861 pour élaborer un projet de loi ; en 1862, M.Taneef adressait à l'empereur un Plan général pour l'organisation des écoles populaires Ce plan renfermait quelques dispositions bien conçues; il aboutit au Règlement général de 1864, qui est actuellement en vigueur. Ni en France ni en Angleterre, l'État n'a formulé aussi nettement le problème à résoudre. Les difficultés que rencontre une organisation complète de l'enseignement populaire, sont énormes en Russie ; elles proviennent principalement de l'extrême dissémination et de la pauvreté relative des habitants de la campagne. La dépense pour une école est estimée dans le Rapport de la façon suivante :
Villes. Campagnes.
Traitement du maître .... 250 roubles *. 150 roubles. Indemnité au maître de religion .80 — 50 —
Livres et objets de classe. . . 70 — 50 —
Total 400 roubles. 250 roubles.
Ainsi l'entretien d'une école à la campagne coûte tout d'abord environ 900 francs, et il faut ajouter à cette somme le prix du chauffage et une indemnité de logement, ce qui porte la dépense totale à plus de 1,000 francs. On estime que, pour couvrir cette dépense annuelle, il faudrait 800 personnes ou 200 familles contribuant chacune en moyenne pour 5 francs, ou 1 fr. 25 cent, par tête. Relativement à d'autres pays bien plus riches que la Russie, c'est déjà beaucoup. Aux État-Unis, dans les cantons protestants de la Suisse et en Danemark, la dépense scolaire monte, il est vrai, à plus de o francs par habitant; mais en F/ance elle n'est que de 1 fr. 56 cent., en Norvège de 1 fr. 50 cent., en Suède de 1 fr. 23 cent., en Espagne et en Grèce de 1 fr., en Italie de 55 centimes et en Portugal de 32 centimes.
* Le rouble argent vaut 4 francs; mais le rouble papier, généralement en usage, ne vaut ordinairement qu'environ 3 fr. 50 cent.
En Russie, en moyenne 800 personnes vivent dispersées dans huit petits hameaux, sur une étendue de 20 verstes carrés. La densité de la population est si faible que l'on ne compte que 13,6 habitants par kilomètre carré, au lieu de 69 comme en France. Dans ces conditions, il n'y aurait guère que le hameau central et les agglomérations les plus rapprochées dont les enfants pourraient fréquenter régulièrement l'école, surtout pendant l'hiver ou lors de la fonte des neiges Les autres paieraient sans un avantage proportionné à leurs sacrifices, ce qui provoquerait un légitime mécontentement. On n'a donc pu songer, conclut le prince Gagarin, à décréter en Russie ni l'enseignement obligatoire, comme en Allemagne, ni même l'école obligatoire pour chaque commune, comme en France.
Sans doute, il est impossible de songer à introduire immédiatement en Russie les institutions scolaires des pays occidentaux. Ce n'est pas de ce côté qu'il faut chercher des précédents à imiter. Les conditions géographiques et économiques sont trop différentes; mais il est un pays où se rencontrent les mêmes difficultés que dans l'empire russe, et mêmes plus grandes encore, et où cependant l'instruction est aussi généralement répandue qu'en Suisse, en Allemagne ou en Danemark : c'est la Norvège. En Norvège, la population est encore plus éparpillée qu'en Russie, car on ne compte que 4,7 habitants par kilomètre carré. Le territoire est partout entrecoupé de vallées profondes et de hauts plateaux inhabitables; le climat est aussi rude, les neiges et les boues aussi abondantes, et les hameaux aussi petits, car souvent ils ne se composent que de deux ou trois fermes perdues dans le désert. Néanmoins tous les Norvégiens et môme beaucoup de Lapons savent au moins lire et écrire, et les paysans possèdent généralement une instruction solide et assez développée. Comment a-t-on obtenu ces résultats extraordinaires? Au moyen de l'école ambulante, flijttante skola. Un maître d'école parcourt un district en s'aiTêtant successivement dans chaque hameau. Il est reçu dans l'une ou l'autre ferme, où il est entretenu, et il réunit autour de lui les enfants des habitations voisines. Comme ils sont peu nombreux, le maître peut s'occuper de chacun d'eux individuellement et longtemps, et ainsi ils font beaucoup de progrès en peu de temps; après son départ, la mère qui sait lire, fait répéter ce qui a été appris, et prépare ses enfants à recevoir une nouvelle dose d'instruction au retour de l'instituteur.
L'enseignement populaire a été d'abord répandu en Norvège et dans le nord de la Suède presque exclusivement par les maîtres ambulans. En 1840, il y avait en Norvège 7,433 écoles ambulantes et seulement 222 écoles fixes. Depuis que le pays s'est enrichi et que les paysans se sont imposés plus de sacrifices pour améliorer l'instruction, celle proportion s'est complètement modifiée. Le recensement scolaire de 1863 donnait 3,560 écoles ambulantes et 2,757 écoles fixes, — le recensement de 1866, 3,999 écoles fixes et seulement 2,345 écoles ambulantes.
La Russie devrait en tout suivre l'exemple de la Norvège et commencer par l'école ambulante. Le colporteur joue déjà un rôle considérable dans la vie rurale russe; il apporte les produits des industries lointaines et les nouvelles du dehors. Il représente ainsi à la fois le commerce et la presse. L'instituteur ambulant serait le colporteur de la civilisation. L'instruction serait ainsi portée à domicile, et l'influence exercée par le maître sur les parents et sur les hameaux où il séjournerait successivement serait heureuse et profonde. Il ne faudrait pas hésiter non plus à s'adresser au clergé, qui, étant national, ne serait pas ici, comme dans les pays catholiques, l'instrument de la politique ultramontaine. Il serait bon d'appliquer en Russie l'idée si ingénieuse récemment mise en pratique en Angleterre, et qui consiste à proportionner les subsides aux résultats acquis. C'est le principe de la responsabilité et du travail aux pièces, ce grand ressort de la production industrielle, introduit dans le domaine de l'école. D'après l'article 19 du, « nouveau code » de 1871, le directeur d'une école ouverte au moins quatre cents fois dans l'année, soit le matin, soit l'après-midi, peut réclamer 6 schillings par enfant fréquentant régulièrement les classes pendant toute l'année, et en outre pour tout enfant soumis à l'examen annuel devant les inspecteurs publics,
4 shillings, s'il satisfait pour la lecture, 4 shillings, s'il satisfait pour l'écriture, 4 shillings, s'il satisfait pour le calcul.
Total. . 12 shillings.
Qu'on introduise ce principe en Russie, qu'on accorde 1 ou 2 roubles au maître ou au pope par enfant sachant bien lire et écrire,
. ' Voyez, pour les détails, mon livre sur l'Instruction du peuple.
et on obtiendra des résultais qui surprendront ; mais, si l'on veut arriver à des progrès sérieux, il faut avant tout une intervention pécunière de l'État plus généreuse. L'empereur Alexandre paraît assez convaincu de la nécessité d'une action énergique, mais pour cela il faut beaucoup d'argent. Dans un rescrit récent du 24 décembre 1873, adressé au ministre de l'instruction publique le comte Dmitri Tolstoï, l'empereur, après une rapide esquisse des développements qu'a pris l'enseignement depuis quelques années, insiste en termes profondément sentis sur l'urgence de garantir par un contrôle vigilant les principes de la foi, de la morale et des devoirs civiques dans les nombreuses écoles organisées en vue de répondre aux exigences de l'époque. « Il ne faut pas, dit l'empereur, que ce qui selon mes vues doit servir à la saine éducation des jeunes générations, puisse devenir l'instrument d'une démoralisation du peuple dont quelques symptômes se sont déjà produits. Maintenir l'éducation populaire dans l'esprit de la religion et de la morale est une tâche qui incombe non seulement au clergé, mais encore à tous les hommes éclairés, et particulièrement à la noblesse russe, qui est appelée à se constituer la gardienne des écoles publiques en les préservant d'influences dangeureuses et corruptrices. A cet effet, des droits spéciaux seront conférés aux maréchaux de la noblesse en leur qualité de curateurs des écoles primaires de leur gouvernemement, et le ministre de l'instruction publique, de concert avec le ministre de l'intérieur, est invité à s'entendre avec eux afin de profiter de la part active qu'ils sont destinés à prendre dans cette œuvre aussi grande que sainte. »
Qu'on se le persuade bien, la noblesse et le clergé n'arriveront à rien sans de larges susides. En 1870, le comte Tolstoï demande une augmentation de 200,000 roubles sur le crédit affecté aux écoles primaires, et il n'en obtient que 100,000. Cependant il faut ajouter que tout récemment les subsides ont été notablement augmentés. Les sommes dépensées pour les écoles primaires se sont élevées en 1871 à 2,742,008 roubles, dont 1,271,825 provenaient des communes urbaines et rurales, 766,642 des états provinciaux, et 703, 5il de l'État. Le subside de l'État, qui était d'abord de 100,000 roubles, a donc été plus que sextuplé en peu d'années. En outre, pour les écoles normales qui ont coûté en tout 334,351 roubles, l'État en a donné 216,329, ou environ 64 pour 100 de la dépense totale; le reste a été fourni par les états provinciaux, par les intérêts des
fonds légués et par les rétributions des élèves; mais il faut bien l'avouer, ces sommes paraissent insignifiantes, quand on songe à ce qui se fait ailleurs, aux États Unis par exemple ou en Allemagne. Récemment la ville de Berlin a décidé que, pendant les cinq années qui vont suivre, 250,000 thalers ou 937,000 francs seraient affectés annuellement à la construction d'écoles supérieures. Les besoins de l'instruction populaire en Russie sont véritablement énormes. Presque partout les locaux convenables font défaut. Tandis que les rapports officiels s'efforcent généralement d'embellir la situation, ceux du prince Gagarin et du comte Tolstoï ont ce grand mérite de ne rien cacher de la vérité, quelque fâcheuse qu'elle puisse être.
Le rapport en russe publié en 1871 par le ministre de l'instruction publique constate que le règlement de 1864 n'est pour ainsi dire pas mis à exécution. Sur les 34 provinces où les zemstvos (conseils provinciaux) ont été constitués, 14 seulement ont envoyé des rapports très incomplets. Dans ces 14 provinces, les plus peuplées et les plus civilisées de la Russie slave, Saint-Pétersbourg, Moscou, Poltava, Tver, Kostroma, Kherson, laroslaf, Ekaterinoslaf, Charkof, Tambof, Orel, Kasan, Symbirsk, Penza, avec 20,425,294 habitants, il existait approximativement, en janvier 1870, 4,247 écoles avec 4,982 instituteurs, dont 3,516 prêtres, et 143,485 élèves, soit 1 élève par 12 habitants. En Danemark, en Suède, en Norvège, en Saxe, dans les cantons protestants de la Suisse, on trouve 1 élève par 6 habitants. Dans les campagnes, dit le rapport officiel, les maîtres sont rares et très mal payés. Les écoles qui existent en foi t petit nombre, se tiennent dans les locaux les moins bien appropriés, dans les vestibules ou même à côté des prisons communales {arestantskaïa konmnata). Dans le gouvernement de Toula, dit le rapport en français de 1872, sur 599 écoles qui s'y trouvent, 12 seulement ont un bâtiment spécial, 70 sont installées dans les locaux des administrations de bailliage, 59 dans les maisons de garde des églises et les autres dans des emplacements pires encore. « L'installation défectueuse de la plupart des écoles, dit le rapport, en explique l'état si peu satisfaisant, en même temps qu'elle nuit au développement ultérieur de l'inslruction populaire. Des écoles mal installées, privées de bons maîtres et du matériel de classe le plus indispensable, engendrent la défiance à l'égard de l'enseignement, et il n'est pas rare que cette défiance entraîne la fermeture des écoles. Ainsi en 1861 il n'y avait pas une seule école dans le district
de Tsaritsine, gouvernement de Saratof, parce que les anciennes écoles qui s'y trouvaient avaient toutes été fermées par les autorités communales, et les bâtiments vendus pour être démolis. » Il faut avouer que ce sont là des faits déplorables; mais ils s'expliquent comme le dit le ministre de l'instruction publique, par l'exiguïlé des ressources dont disposent les écoles. D'après les renseignements fournis par les curateurs des arrondissements scolaires, chaque école ne disposerait en moyenne que de 142 roubles, somme complètement insuffisante, puisque le minimum de ce qui est nécessaire pour l'entretien d'une école de campagne est 250 roubles. Eu outre la répartition des subsides est extrêmement inégale. Les écoles modèles à deux classes du ministère de l'instruction publique reçoivent chacune de 88o à 1, 226 roubles, et parmi les écoles des étals provinciaux il y en a qui jouissent d'allocations variant de 600 à 1,020 roubles; en revanche, il y en a aussi comme celles du district de Gdovsk, dans le gouvernement de Saint-Pétersbourg, qui ne reçoivent que 50, 25 et même 10 roubles par an. Pour mettre un terme à une situation aussi fâcheuse, il faudrait imposer aux communes et aux provinces une dépense proportionnée à leurs ressources et à leurs besoins et surtout accorder de larges subsides sur le budget de l'État.
Il est assez difficile de dire exactement quel est le nombre des écoles primaires; il ne semble pas qu'il y ait de statistique officielle complète, car le rapport russe du prince Gagarin pour 1863 relevait dans 36 provinces, — la Russie d'Européen compte 49, — 30,179 écoles avec 632, 471 élèves, tandis que le rapport français de 1872 du comte Tolstoï n'en porte en chiffres ronds que 24,000 avec 875,000 élèves pour toute la partie européenne de l'empire. Comme l'avoue le ministre, ces nombres, assez considérables en apparence, sont insignifiants relativement à la population, qui doit atteindre environ 65 millions d'âmes en Europe seulement. On ne trouverait ainsi que 1 élève par 75 habitants, tandis qu'on en compte 1 par 4 habitants dans les états de la Nouvelle-Angleterre et dans le Haut- Canada et 1 par 6 habitants en Danemark et en Saxe. Les états les plus mal notés sous ce rapport présentent encore une proportion bien plus favorable que la Russie: ainsi f Italie 1 sur 19, la Grèce 1 sur 20, le Portugal 1 sur 40 et la Serbie 1 sur 48.
Le gouvernement a compris que, pour développer l'instruction primaire, le point capital est d'avoir de bons instituteurs en nombre
suffisant, et il s'efforce en conséquence du multiplier les écoles normales ou « séminaires. » Au commencement de l'année 1871, il n'y avait en tout que 15 écoles normales. Pendant l'année 1871, on en a créé 10 nouvelles et décidé l'établissement de 8 autres; de sorte qu'en un an le nombre à été plus que doublé. En janvier 1873, il y avoit 41 établissements destinés à former des instituteurs. En outre les élals provinciaux ont organisé à leurs frais des cours pédagogiques, annexés aux écoles de district, dans dix-huit localités différentes Tout cela est sans doute encore très insuffisant ; néanmoins ont est heureux de voir que les administrations provinciales et l'État rivalisent de zèle pour cet objet si asseniiel. Ainsi par exemple l'État accorde 14,810 roubles par an à l'école normale de Kief, et il consacre 63,000 roubles ou environ 25*0,000 francs h la construction du local. Celle de Kazan a déjà coûté en 1871 64, U3 roubles, et on lui en affecte encore 25,000 en 1872. A ce prix, on peut avoir des bâtiments convenables, et nulle libéralité n'est mieux entendue ni plus féconde. Dans la seule année 1872, l'allocation accordée par l'État pour les écoles normales a été augmentée de 229,000 roubles. Une donnée essentielle que le rapport néglige d'indiquer, c'est le nombre des maîtres que forment annuellement ces diverses institutions pédagogiques et le nombre de jeunes instituteurs qui est indispensable pour recruter le personnel enseignant. Il faut connaître l'étendue des besoins, si l'on veut déterminer ce qui est nécessaire pour y pourvoir.
On a introduit en Russie les conférences d'instituteurs, qui rendent de si grands services aux États-Unis. Ces réunions ont lieu sous la direction de « pédagogues » expérimentés nommés par les autorités scolaires et sous la surveillance des inspecteurs de l'enseignement primaire. Les frais sont payés par les états provinciaux. Ces conférences, qui ont eu lieu en 1872 dans quarante-sept localités différentes, exercent la plus salutaire influence, dit le ministre de l'instruction publique. Elles font connaître les meilleurs manuels, les meilleurs procédés d'enseignement cl les moyens d'application de ces procédés. Elles créent des centres d'informations pédagogiques et complètent ainsi la préparation reçue k l'école normale. Il conviendrait d'introduire ces conférences dans toutes les provinces en obligeant les maîtres à y prendre part, en leur accordant, bien entendu, une indemnité de déplacement et de séjour. En Amérique, cette institution est si populaire que les familles se font une fêle
d'offrir l'hospitalité aux maîtres d'école qui se rendent à la réunion.
L'ignorance est grande dans les campagnes russes. D'après le consul d'Angleterre à Saint-Pétersbourg, M. Michell ', qui a étudié à fond la situation des classes rurales en Russie, le nombre de ceux qui savent lire et écrire n'est que de 8 ou 9 pour 100, et cependant le paysan russe a l'esprit très ouvert, il apprend extrêmement vite tout ce qu'on lui enseigne. C'est peut-être une aptitude de la race, car, on le sait, nul ne parle plus purement et plus facilement que les Russes les langues étrangères; mais cela peut provenir aussi de ce que le paysan, exerçant tous les métiers, aiguise ainsi ses facultés de compréhension. Non seulement il cultive les différents produits nécessaires à sa consommation, mais en outre il construit sa maison, ses granges, confectionne son ameublement, son habillement, ses outils, son chariot, les harnais de ses chevaux, enfin tout ce qu'il peut faire avec les matériaux qu'il a sous la main. La nécessité et l'habitude de penser à tout, de suffu'e à tout contribue à développer en lui le goût du travail, le sentiment de l'imitation et en fait un travailleur étonnant de sagacité et d'intelligence. Il profiterait donc admirablement de l'instruction qui serait mise à sa portée. Instruit, dégourdi, mieux nourri, le Russe deviendrait un des meilleurs ouvriers de l'Europe. On n'ignore pas que son principal défaut est l'ivrognerie ; il abuse de l'eau-de-vie, du vodka, surtout depuis qu'elle a baissé de prix et qu'elle est devenue la deshofka, c'est à dire la boisson à bon marché. Pour combattre ce vice, qui est un véritable fléau pour les campagnes, le meilleur moyen, semble-t-il, est d'élever le niveau intellectuel des classes rurales, ce qui leur inspirerait des goûts plus relevés et leur ferait rechercher des amusements moins grossiers.
Les lois d'émancipation de 1861 ont accordé à la commune une autonomie presque aussi complète que celle dont jouit le township américain. Les habitants nomment librement leur conseil communal et le staroste, le maire ; ces autorité non seulement administrent les intérêts locaux, mais exercent même le pouvoir judiciaire en première instance. On prétend parfois que les paysans russes ne sont pas en étal de tirer bon parti d'institutions aussi décentra-
1 Voyez son excellent rapport dans le Blue-Book de 1870, intitulé Eeports Jrom her Majesty's représentatives respecting the tenure o/landinthe several countries of Europe.
lisées et aussi radicalement démocratiques, et on elle une foule d'abus qui en sont la conséquence K Ce régime pourtant n'est autre que celui qui est en vigueur en Suisse, et pratiqué même par les cultivateurs et les pasteurs très agrestes des cantons forestiers, où il produit les meilleurs résultats. 11 assure une liberté complète et cependant ordonnée; il habitue le peuple au self-govermnent et lui inspire l'amour ardent de la patrie et le respect des coutumes traditionnelles. Pour que le régime communal introduit en Russie en 1861 fonctionnât aussi bien, il suffirait de donner aux paysans lusses le degré d'instruction très élémentaire que possèdent les montagnards d'Uri et d"Unterwalden. Ceux-ci, il est vrai, jouissent de ces libres institutions depuis un temps immémorial ; mais, avant que Boris Godunof eût introduit le servage en Russie, la commune y était organisée comme celle des cantons suisses. Le même régime est en vigueur chez les Slaves méridionaux, en Serbie. Ce ne serait donc qu'un retour aux traditions nationales; seulement, comme l'existence moderne est plus compliquée, il faudrait nécessairement plus de lumières, même pour bien administrer une simple communauté rurale
La Russie fait de grands efforts pour répandre l'instruction parmi les populations de race étrangère qui habitent les grandes steppes à l'est du Don. Des écoles ont été fondées pour les Tartares, les Bachkirs et les Kirghiz; les écoles normales de Kazan et d'Irkoutsk ont pour mission de préparer des instituteurs pour ces tribus touraniennes. Ceci est d'une politique prévoyante. C'est non seulement un service rendu à la civilisation tout entière, mais en répandant ainsi la connaissance de la langue russe, on amènera peu à peu l'assimilation de ces races étrangères avec le reste de la population d'origine slave. On peut attendre le même résultat des écoles tartares d'Oufa et de Simphéropol, dont le but essentiel est de préparer des instituteurs connaissant parfaitement la langue russe. Le gouvernement attache avec raison tant de prix au succès de ces
* Voici un exemple de ces abus rappoi-té par M. Michell. Il y a quelque temps, un habitant d'Elisavetgrad accuse Euphrosine M. d'avoir manqué à ses devoirs. Le mari croit le fait certain, quoique aucune preuve n'ait été fournie. Il provoque la réunion des habitants sous la présidence du staroste, et obtient un jugement qui condamne sa femme, sans qu'on lui permît de se défendre, à être promenée nue par tout le village et à recevoir en cet état quinze coups de bâton. La sentence fut exécutée à la lettre par un jour de forte gelée au mois d'octobre. C'est certainement de la justice primitive et expéditive.
écoles tartares et kirghises qu'il a nommé un inspecteur spécial, M. Radlof, qui agit sur ces tribus par la persuasion et des encouragements, qui établit des écoles là où il les croit possibles et qui leur imprime une direction convenable. M. Radlof a entrepris la publication des livres d'école les plus nécessaires : un manuel pour l'étude du russe et de l'arithmétique à l'usage des Tartares et une chrestomathie pour la lecture en tartare. Une autre publication très intéressante a éié faite par ordre du ministre de l'instruction publique : c'est celle de cartes indiquant exactement toutes les populations de race étrangère qui habitent les gouvernements de Kazan, d'Astrakhan et de Samara, ainsi que toutes les colonies étrangères établies dans ces régions.
La Russie ne néglige rien de ce qui peut servir à rendre plus intimes ses relations avec les populations de l'Asie et accroître son influence de ce côté. On a réorganisé récemment l'institut des langues orientales, qui a pris le nom de son défunt curateur, le conseiller privé Lazaref. En 1871, 20,000 roubles y ont été consacrés. Il y existe neuf chaires, celles de litérature arménienne, des langues arabe, persane, géorgienne, turque et turco-tartare, d'histoire de l'Orient et de calligraphie orientale. Les professeurs et les étudiants jouissent des mêmes droits que les professeurs et les élèves des universités. La récente expédition de Khiva a montré une fois de plus combien il est utile de connaître la langue de l'ennemi que l'on va combattre. Deux officiers russes possédant parfaitement l'idiome usité dans le khanat ont renouvelé l'audacieuse entreprise du Hongrois Vambéry : ils ont pénétré à Khiva et ils ont rapporté à l'étatmajor russe des plans exacts des canaux et des fortifications.
L'enseignement moyen est organisé à peu près comme en Allemagne, surtout depuis le statut de 1871, qui a réglé les études dans les gymnases, et le statut de 1872 concernant les écoles professionnelles [Realschulen). Les gymnases doivent enseigner maintenant les deux langues anciennes, le grec et le latin, outre les langues modernes, allemand et français, et les branches scientifiques. Les écoles professionnelles ou réaies, comme les appelle le Rapport, sont des institutions excellentes et tout à fait appropriées aux besoins actuels de la Russie ; sans négliger les objets d'instruction générale, comme l'histoire, elles concentrent les études, selon les différentes sections dont elles se composent, soit sur les mathématiques pures et appliquées, soit sur le dessin d'imitation ou linéaire, soit sur la chimie
théorique et pratique, soit enfin sur les langues modernes ou sur les autres branches propres à seconder l'activité industrielle. Elles permettent aux jeunes gens d'acquérir une instruction complète et d'un niveau très élevé, sans faire des études humanitaires qui les lancent dans une carrière souvent sans issue. Elles diminuent ainsi le nombre de ces vocations manquées ou, pour employer l'expression triviale, mais juste, de ces « fruiis secs » qui sont la plaie des familles et de la société. En Hollande, on a aussi organisé récemment dans toutes les villes importantes, sous le nom de Hoogere burgerscholen, des écoles professionnelles qui peuvent servir de modèle.
La preuve que ce genre d'établissements répondait en Russie à un véritable besoin, c'est qu'aussitôt les statuts et la circulaire ministérielle publiés, plus de quarante états provinciaux et municipalités s'adressèrent au ministère de l'instruction publique pour obtenir l'installation d'écoles réaies. Vingt-quatre d'entre eux fournissaient les biïtiments, un capital de fondation ou des subsides annuels. Rien que le chiffre des capitaux de fondation offerts s'élève pour la seule année 1872 à 280,000 roubles ou environ 1,100,000 francs, sans compter douze locaux dont plusieurs ont une valeur considérable. Ainsi Borissoglebsk, dans le gouvernement de Tambof, offre un bâtiment estimé 400,000 francs, Kief un autre d'une valeur de 240,000 francs. Rostof sur le Don donne annuellement plus de 100,000 francs, somme suffisante pour couvrir tous les frais d'une école professionnelle à six classes. Sarapoul présente un subside annuel de 50,000 fr., Kremetchoug 60,000 fr., Rossieni 40,000 fr.; enfin Krasnooufimsk, dans le gouvernement de Perm, offre une maison de 60,000 francs pour créer une école réalek quatre classes dont le plan d'études réponde spécialement aux exigences de la métallurgie et de la fonderie, avec une section d'économie rurale dans la cinquième et la sixième classe, et une section de mécanique appliquée dans le cours supérieur. Ces nombreuses demandes, accompagnées d'offres si généreuses, partant môme des provinces les plus écartées de l'empire, sont une admirable manifestation de l'esprit de progrès qui pénètre partout ; elles prouvent que les administrations locales comprennent que c'est par la diffusion des connaissances scientifiques que doivent se développer les ressources économiques du pays. Malheureusement les fonds mis à la disposition du ministère sont déplorablement insufiîsants; par suite, la plupart de ces demandes, si dignes d'un bienveillant accueil et d'un large encoura-
gement, ont dû être ajournées. A la fin de 1872, il n'y avait encore que 27 écoles réaies, non compris, il est vrai, celles des arrondissements scolaires de Oorpat et du Caucase.
Au 1^'' janvier 1872, on comptait 126 gymnases et 32 progymnases, fréquentés par 42,751 élèves, soit 3,720 de plus qu'en 1871. Le nombre de ceux qui se sont présentés aux examens d'entrée du mois d'août, s'élevait à 11,068; — 2,239, c'est-à-dire 20 sur 100, n'ont pas satisfait aux épreuves des examens d'admission, qui sont très sévères, et malgré celte réduction 44 gymnases sur 127 ont dû refuser, faute de place, 1,048 élèves admissibles. C'est une preuve nouvelle de l'empressement des populations à profiter de tous les moyens d'instruction rais à leur disposition. Remarquez ce contraste : ailleurs c'est l'État qui fait des efforts pour engager les administrations locales et les citoyens à s'occuper de l'enseignement ; ici au contraire ce sont les particuliers, les villes et les provinces qui précèdent l'État. Le devoir le plus impérieux, le plus pressant du gouvernement, n'est-il pas de seconder ce mouvement de régénération ? L'entretien des gymnases et progymnases pendant Tannée 1871 a coûté 4,467,644 roubles, dont 3,21o,889, ou environ 72 pour 100, ont été fournis par l'État; le reste provient des municipalités, des étals provinciaux, des particuliers et de l'intérêt des fonds scolaires. Un fait très curieux à noter, c'est que la Russie place chaque année comme professeurs dans ses établissements d'enseignement moyen un grand nombre de Slaves autrichiens, 60 en 1870 et 00 en 1871. Si ce recrutement continue, il peut n'être pas sans conséquence pour l'avenir.
Le rapport officiel nous fait connaître aussi les efforts persévérants qui se font pour russifier la Pologne et les provinces baltiques. En 1871, il n'existait plus en Pologne qu'un seul gymnase où l'instruction ne se donnait pas en russe, et encore était-ce une ancienne école allemande transformée. « A partir de la seconde moitié de 1871, dit le Rapport, ce gymnase a été rangé à cet égard sous la loi commune. » Il s'ensuit que le polonais est désormais complètement banni de l'instruction moyenne. On se montre aussi très exigeant dans les examens d'admission aux gymnases pour la connaissance de la langue russe. « A la suite de cette mesure, ajoute le Rapport, les parents ont tâché de mieux préparer leurs enfants dans le russe, et ceci a eu pour résultat de rendre plus fructueuse pour les élèves la fréquentation des cours. » Dans les provinces balti-
ques, c'est à dire dans l'arrondissement scolaire de Dorpat, on procède avec plus de ménagements. Sur onze gymnases, il y en avait dix où non seulement le russe n'était pas la langue de l'enseignement en général, mais où l'enseignement particulier de cette langue laissait beaucoup à désirer. Les familles préfèrent l'allemand, qui est leur langue maternelle et qui les met en rapport avec l'Occident. D'ailleurs les maîtres de russe sont ou des Allemands qui savent mal l'idiome qu'ils ont à enseigner, ou des Russes qui n'ont pas fait d'études philologiques. Pour remédier à cette situation qu'il déplore, le gouvernement a créé six bourses dans l'institut historico-philologique afin de préparer des maîtres de langue russe pour les gymnases de l'arrondissement de Dorpat. En second lieu, il a ouvert à Riga le gymnase Alexandre, où toutes les branches sont enseignées en russe, et il établira prochainement à Réval un second gymnase russe qui, comme celui de Riga, portera le nom d'Alexandre, et qui sera aussi convenablement doté. Il est naturel que le gouvernement s'efforce de répandre la langue nationnale dans les provinces d'origine étrangère. La France a fait ainsi en Alsace et dans la Flandre française, et la Prusse dans le duché de Posen; mais il faudrait éviter tout ce qui semble une persécution ou une atteinte à l'attachement très naturel des populations pour leur langue maternelle. Les mesures de compression provoquent l'esjjrit de résistance et rendent bien plus difficile l'assimilation que l'on poursuit. Il est un point où la Russie l'emporte sur plus d'un pays de l'Occident, c'est l'instruction des filles de la classe aisée. Chez nous, on ouvre des lycées et des collèges pour les jeunes gens, mais les jeunes filles reçoivent leur instruction dans les couvents II en résulte trop souvent une opposition complète entre les idées du mari et celles de la femme, l'un tout dévoué aux idées modernes, l'autre aveuglément soumise aux inthiences ultramontaines. En Russie, l'État, les provinces et les municipalités ont créé des gymnases et des progymnases de filles dont l'enseignement atteint un niveau élevé, à en juger par les connaissances et la supériorité des femmes russes qui ont suivi les cours de ces établissements; il existe môme à Moscou une école, l'institut Fischer, où l'on a complètement adopté le programme des gymnases de garçons, lin professeur de l'université de Moscou a fondé des cours supérieurs pour les femmes, qui peuvent ainsi acquérir une instruction universitaire ; c'est la réalisation de l'idée si féconde que M. Duruy aurait mise à exécution en France
sans l'opposition acharnée des évêques. En Russie comme aux États- Unis, les femmes peuvent s'initier aux hautes sciences historiques, naturelles ou philologiques sans encourir l'excommunication. De 50,000 roubles, l'État a porté ses subsides par les gymnases de filles à 100,000 roubles d'abord en 1873, puis à 150,000 roubles eu 1874. A la fin de 1871, il existait 186 établissements d'enseignement moyen et supérieur pour les filles, coûtant environ 2 millions 1/2 de francs et comptant 23,404 élèves. Le nombre total des établissements scolaires de tous les degrés s'élevait en janvier 1872 à 1,081, comprenant 38,430 élèves, dont 16,641 garçons et 21,789 filles; donc, chose remarquable, plus de filles que de garçons. Presque toutes les écoles privées se trouvent à Saint-Pétersbourg et à Moscou ; 83o correspondaient à des écoles primaires.
La Russie a 8 universités organisées sur le modèle de celles de l'Allemagne; elle sont situées à Saint-Pétersbourg, Moscou, Kharkof, Kazan, Kief, Odessa, Dorpat et Varsovie. Elles comptaient 512 professeurs et 6,779 étudiants dont presque la moitié, 3,247 ou 47 pour 100, étudiaient le droit; les facultés de médecine avaient 1,922 élèves ou 27 pour 100. Le nombre des étudiants qui reçoivent des secours pour faire leurs études, est très considérable : 1,430 jouissent d'une bourse, 2,208 d'une demi-bourse et 1,732 de secours temporaires, c'est à dire que 80 pour 100 d'entre eux ne peuvent suffire à leurs besoins par les ressources de leurs familles. C'est une curieuse indication de l'état social de la Russie. Cela prouve que les classes élevées n'envoient guère leurs enfants à l'université et que la classe bourgeoise est encore peu nombreuse. Quel contraste avec les universités anglaises, peuplées uniquement de fils de lords et de millionnaires ! La puissance de l'aristocratie anglaise provient de ce que les rejetons des grandes familles font en général de fortes études et s'initient de bonne heure aux travaux et aux traditions de la politique. La Russie manquait de bons professeurs pour l'enseignement supérieur, et souvent un grand nombre de chaires restaient vacantes. Pour obvier à ce grave inconvénient, l'État s'est décidé à former pour ainsi dire sous ses auspices une pépinière déjeunes professeurs. Il a donné pour 230,000 francs de bourses à des jeunes gens qui se préparent à la carrière du haut enseignement, tant dans le pays môme qu'à l'étranger. Autre mesure excellente pour laquelle la Russie précède les nations occidentales : à l'instar de l'Allemagne, elle organise dans ses universités
des instituts scientifiques spéciaux pourvus de locaux, d'instruments et d'appareils. C'est ainsi que des observatoires astronomiques ont été organisés à Odessa et à Kief. En 1871, on a terminé le bâtiment spécial affecté à la chimie, où les étudiants pourront se livrer aux manipulations, aux expériences et aux études pratiques, dont la nécessité est mieux comprisedejour en jour. Dans la seule année 1871, l'État a augmenté ses subsides aux universités de 525,000 francs.
Les gouvernements russe et américain se sont donné en toute occasion des preuves d'entente et d'amitié. Les particuliers en Russie paraissent aussi vouloir rivaliser avec les citoyens américains en fait de munificence pour les écoles. C'est bien comprendre les conditions du progrès et la véritable source de la prospérité du pays. Voici quelques exemples de celte intelligente bienfaissance. M. Narychkine fonde à Tambof l'école normale Catherine et la dote d'un grand local et d'un fonds de 1,600,000 francs. La donation du marchand Matveïef permet d'agrandir le cabinet histologique de l'université de Moscou. Grâce aux libéralités de la comtesse Moussine-Pouchkine, on améliore l'enseignement dans le lycée de Negine du prince Bezborodko. Un legs de M. Botkin, bourgeois de Moscou, a permis à l'université de cette ville d'acquérir des œuvres d'art et de fonder un prix d'histoire nationale. A Holdingen, la noblesse du pays prend l'initiative pour la fondation d'un gymnase. L'école normale de Tver a été fondée et est entretenue aux frais de M. Maximof, propriétaire dans cette localité. Ces quelques exemples de libéralité en faveur de l'enseignement sont empruntés aux rapports de deux années seulement, 1871 et 1872, et il n'est guère de pays qui pourraient en citer de semblables. Partout on rencontre des gens aimant leur patrie, mais il en est bien peu dont le patriotisme soit éclairé et qui comprennent comment ils peuvent le mieux lui être utiles.
Le gouvernement russe vient d'adopter le service militaire personnel en général. S'il n'était pas arrêté par le manque d'écoles, il décréterait également l'instruction obligatoire, qui est le complément indispensable de l'enrôlement obligatoire. Si vous imposez la caserne, il faut aussi imposer l'école. On doit sans doute regretter de voir l'Europe, par suite de l'armement universel, se transformer en un camp, et peut-être un jour en un immense champ de bataille; mais il est des nécessités auxquelles une nation qui veut conserver son indépendance, doit savoir se soumettre. Seulement, si l'État de-
mande à chacun de porter les armes pour la défense de la pairie, son premier devoir est d'assurer à chacun en échange le bienfait de l'instruction. Le comte Tolstoï exprime son opinion à ce sujet en des termes qui méritent d'être reproduits ici : « Il faut absolument tendre à ce qu'il y ait partout des écoles primaires avec un matériel complet d'enseignement et des maîtres capables. L'un des moyens les plus propres d'atteindre ce but si élevé serait l'introduction graduelle du système de l'instruction obligatoire. Ainsi que l'a démontré l'exemple de la Prusse et en général de toute l'Allemagne, il n'y a nul doute que ce système ne soit l'instrument le plus puissant de la propagation de l'instruction dans toutes les classes de la société. Divers étals provinciaux soulèvent chez nous la question de son application. » Le comte Tolstoï constate ensuite que dans la plupart des villages et même des villes il n'existe pas un nombre suffisant d'écoles. Il faut donc commencer par les établir ; mais dans les deux capitales, Moscou et Saint-Pétersbourg, rien ne s'oppose à l'introduction de l'enseignement obligatoire. « Aussi me semble-t-il, ajoute le ministre, qu'il serait temps d'appliquer ce système à la jeunesse de ces deux villes, placées, sous le rapport de l'instruction, dans des conditions essentiellement favorables. Celte mesure habituerait au travail et à l'étude une foule de jeunes gens que perd maintenant l'oisiveté, et qui deviennent ainsi pour la société des membres nuisibles ou dangereux. » Déjà l'on fait le relevé des enfants en âge d'école à qui l'obligation devrait être imposée, de sorte qu'en ce point encore la Russie aura précédé l'Angleterre et la France.
En résumé, malgré les progrès relativement extraordinaires accomplis dans ces dernières années et constatés dans les rapports du ministre de l'instruction publique pour 1871 et 1872, la Russie a encore des sacrifices énormes à faire pour mettre l'enseignement au niveau atteint dans les pays les plus avancés sous ce rapport. Comme le montrait récemment ici même M. Anatole Leroy-Beaulieu (1), la Russie s'est trouvée retardée de plusieurs siècles par suite de l'occupation tartare, qui s'est prolongée jusque vers la fin du moyen âge ; mais aujourd'hui, on vient de le voir, tous les pouvoirs constitués et toutes les classes influentes semblent décidés à regagner le temps perdu. Il faut s'en applaudir. Le développement
(1) Voyez la Bévue des deux mondes du 15 janvier 1874.
complet de l'instruction publique dans l'immense empire de l'Est est d'un grand intérêt pour l'humanité tout entière. Ce n'est que par la Russie que la civilisation peut pénétrer dans les vastes régions de l'Asie centrale. Nous avons vu avec quel succès des fonctionnaires dévoués organisent des écoles jusque parmi les hordes tartares et kirghises à l'orient du Volga. C'est de la môme façon que les khanats pacifiés seront peu à peu amenés dans le cercle de la culture occidentale, et un jour, rien ne défend de l'espérer, les déserts de la Sibérie et de la Tartarie Indépendante seront également peuplés et soumis aux influences civilisatrices de l'Occident. Enfin la race slave n'a jamais pu donner la mesure de son génie, parce que toujours elle a été morcelée en groupes séparés et asservis Elle n'a pas encore apporté à la civilisation un contingent comparable à celui que nous devons aux branches latine et germanique. Toutefois elle possède des instincts et des institutions qui lui sont propres, et qu'on ne doit pas étouffer ou fausser par une imitation servile de l'Occident. Il faut au contraire respecter avec soin l'élément original russe, mais en lui assurant son plein épanouissement par la diffusion générale des lumières dans toutes les classes de la population.
Si nous n'avons pas hésité à donner ici des chiffres précis et des détails en apparence minutieux, c'est que les progrès de l'instruction dans l'immense empire de l'Est intéressent autant l'avenir de notre Occident que celui de la Russie elle-même. On pourrait répéter à ce propos le mot inscrit sur une colonne plantée dans la lave, au pied du Vésuve : Res nostra agitur. Les destinées de la civilisation européenne dépendent en grande partie du degré d'instruction qu'auront atteint les Russes dans cent ans d'ici. Avant un ou deux siècles au plus, l'empire russe sera l'état prépondérant en Europe, parce qu'il possède d'immenses espaces où 300 millions d'habitants pourront vivre à l'aise, tandis que la croissance des autres pays sera nécessairement limitée par l'étendue restreinte de leur territoire. Si la masse de la population russe demeure ignorante, la forme du gouvernement restera inévitablement une autocratie militaire et en ce cas cette colossale puissance, aux mains d'un souverain absolu, sera une menace permanente pour la liberté de l'Europe, car on ne peut compter sur une succession de souverains sages et amis de la paix comme l'empereur actuel. Le sort de l'Occident sera à la merci des caprices d'un monarque commandant des armées de 3 ou 4 mil-
lions d'hommes. Si, au contraire, les lumières se répandent assez vite pour que la Russie se transforme en un étal libre et constitutionnel au moment où elle sera assez forte pour dominer l'Europe, le danger pour la civilisation aura disparu ; car un peuple n'a jamais intérêt à faire des conquêtes ou à imposer ses volontés à des populations asservies. C'est là une vérité si évidente qu'elle finira par être comprise. Supposez la Russie arrivée au niveau de l'Angleterre ou des États-Unis ; il n'y aurait même plus lieu de craindre de lui voir étendre ses frontières sur des pays moins civilisés qu'elle. Les défenseurs de l'ancien système de l'équilibre européen y trouveraient sans doute à redire; mais au point de vue général de l'humanité il n'y aurait pas à le regretter. Faisons donc des vœux pour que le gouvernement russe ne recule plus devant les sacrifices nécessaires pour répandre largement l'instruction. C'est l'avenir de la liberté, de la civilisation européenne qui le réclame, autant que le véritable intérêt du grand empire slave.
{L'Indépendance belge de Bruxelles, 30 mai 1874.)
Le ministère de l'intérieur vient de publier un document extrêmement important sur la réorganisation de l'enseignement des arts du dessin. Ce document renferme deux rapports : l'un de M. Canneel, directeur de l'académie de Gand, l'autre de M. De Taye, directeur de l'académie de Louvain. Ces deux artistes se sont occupés depuis bien des années de toutes les questions qui se rattachent à l'enseignement artistique. Us les ont étudiées à fond en Belgique et à l'étranger, dans le passé et dans le présent, et nul n'est mieux préparé qu'eux à émettre un avis réfléchi et utile. Les deux rapporteurs, après avoir inspecté avec le plus grand soin toutes nos écoles, arrivent à peu près aux mômes conclusions. Nous suivrons principalement le travail de M. De Taye, parce qu'il est plus complet et plus approfondi.
Donner à un pays aussi bien doué pour les arts que l'est le nôtre, une bonne éducation artistique est d'un intérêt capital, dont on ne soupçonne pas l'importance ; c'est en même temps un intérêt moral et intellectuel et un intérêt matériel et pécunier.
Il s'agit à la fois d'ennoblir la vie et d'accroître nos bénéfices. Rien n'élève plus le niveau de la civilisation véritable que d'étendre la capacité d'éprouver des jouissances esthétiques. Plus l'homme est civilisé, plus le beau réel exerce d'empire sur lui. Le sentiment de la beauté est en même temps un résultat et un agent de la civilisation. Aujourd'hui, aveuglés par le matérialisme économique, nous considérons comme civilisé le peuple qui sait le mieux rafllner ses
besoins, se donner du confort, multiplier les objets de luxe. Au fond tout cela ce n'est que la satisfaction des besoins grossiers du corps, de quelque élégance qu'on les entoure d'ailleurs.
L'homme vraiment civilisé, c'est celui dont le goût est fin, les sentiments nobles et délicats, l'esprit attiré vers les hauteurs, actif, avide de connaissances et de vérité. Le type que nous devons chercher à réaliser, ce n'est pas le clollar-hunter américain, le wealthmaker anglais, l'individu acharné à la poursuite de l'argent, ne s'occupant que « d'affaires » ; ne vivant que pour vendre, acheter et capitaliser ; être vulgaire et grossier, inférieur peut-être au sauvage des prairies que la poésie des légendes et les sentiments désintéressés ennoblissent au sein d'une existence misérable et barbare. L'homme idéal, à mon sens, c'est le Grec des temps de Périclès. Il vit sobrement : pour vêtements une tunique et un manteau de laine comme nos moines ; peu de meubles ; les chambres de sa demeure sont si petites qu'elles n'en peuvent presque pas contenir. Il ne cherche pas à accroître le modique revenu dont il vit et qui lui suffit. Son âme n'est donc en rien rabaissée par les préoccupations de ces intérêts matériels, qui font toute la vie du sauvage et de l'homme d'affaires, de celui qui ne songe qu'au gibier qu'il doit abattre pour vivre comme de celui qui ne rêve qu'aux millions, qu'il accumule pour satisfaire sa vanité.
Une partie de son temps est consacrée à des exercices de gymnastique qui développent les forces et la beauté du corps et entretiennent la santé. Puis il suit les discussions des philosophes; la politique, les devoirs de la vie civique lui prennent le reste de la journée, qu'il achève au théâtre et dans les fêtes religieuses, où il entend d'admirables poésies. Il vit constamment plongé dans un milieu esthétique. C'est par le sentiment du beau que se fait son éducation; tous les arts, la musique, la sculpture, l'architecture, la peinture, la danse, la poésie, les rites religieux contribuent à la culture de ses sens et de son esprit. Pour emprunter une image à cette mythologie gracieuse qui peuplait le ciel et la terre d'êtres divins et charmants, les Muses le conduisaient par la main jusque dans le temple de la Vérité et de la Sagesse. La beauté était son véritable culte. Tout ce qui l'entourait, ses dieux, ses monuments publics, ses maisons, ses meubles, ses jeux, ses rites, était revêtu déformes parfaites, idéales. Son esprit était tempéré, juste et tin, son langage d'une délicatesse exquise : un mot résume cette suprême et universelle distinction
de l'Athénien, l'atticisme. A côté de ce Grec, nous sommes des barbares et nous le resterons tant que nous ne parviendrons pas à rendre, dans l'éducation, aux arts et aux influences esthétiques la place que leur donnait la Grèce.
La culture des arts, quand elle est générale, établit entre les hommes un lien et une harmonie d'une nature particulière. Les jouissances matérielles divisent, parce qu'elles sont égoïstes. Deux personnes ne peuvent i^ la fois manger le môme fruit ni posséder la même femme. Toute possession est de soi exclusive, personnelle. Au contraire, les jouissances esthétiques peuvent être communes, collectives, et elles sont souvent d'autant plus vives et plus intenses qu'elles sont partagées par un plus grand nombre d'individus. Plusieurs peuvent éprouver en môme temps le plaisir de contempler un beau tableau, une belle statue, d'écouler une symphonie, un discours ou une tragédie. L'émotion se communique; l'admiration est contagieuse. L'impression partagée par un nombreux auditoire devient de l'enthousiasme et grandit à proportion du nombre de ceux qui l'éprouvent en commun. Dans l'ordre des sens règne l'âpre individualisme, dans celui des arts se réalise un communisme fraternel et une harmonie idéale.
Si donc vous voulez unir les hommes, rendez-les indifférents aux plaisirs matériels et sensibles aux plaisirs de l'esprit et des arts.
Chaque fois que la musique, la peinture, la poésie, l'éloquence feront éprouver à un groupe d'hommes la même impression esthétique, un lien nouveau s'établira entre eux.
La chanson populaire généralement répandue dans toute une population est un des éléments les plus puissants de l'unité nationale. Le chant enseigné dans toutes les écoles de l'Allemagne a contribué plus qu'on ne peut le dire à la culture du peuple et à l'intensité du patriotisme.
Le sentiment de la beauté sous toutes ses formes est une des distinctions du peuple italien. Les arts sont non seulement, comme on l'a dit, l'épanouissement de la fleur suprême" de la civilisation; répandus dans toutes les classes, ils en sont aussi la racine et la cause. Il n'est donc point d'œuvre plus utile que d'y initier le peuple.
L'art appliqué à l'industrie crée aussi pour le peuple qui réussit en ce genre, une source d'énormes bénéfices. Les sacrifices que fait une nation pour former le goût de ses fabricants et de ses ouvriers,
lui sont payés au centuple. Quelques millions bien employés accroissent les exportations annuelles de centaines de millions. M. DeTaye cite à ce sujet des faits vraiment probants.
L'Angleterre s'étant convaincue, à l'exposition de 1851, qu'elle était arriérée sous le rapport artistique, fit un effort puissant pour faire disparaître cette infériorité. La grande institution du Ken&ington muséum prit naissance. L'enseignement du dessin fut organisé dans tout le Royaume-Uni, de telle façon que 187,516 individus des deux sexes y prirent part en 1870. Les résultats favorables ne se firent pas attendre. M. Mérimée le constata dans un rapport qui fit sensation en France, parce qu'il montrait que la prééminence de l'industrie française était sérieusement menacée. « L'industrie anglaise, disait-il, très arriérée au point de vue de l'art en 1851, a fait depuis lors des progrès prodigieux, et si elle continuait à marcher du même pas, la France pourrait être bientôt dépassée. »
Les relevés de la statistique commerciale prouvent que les appréhensions exprimées par Mérimée étaient fondées. De 1847 h 1856, l'accroissement des exportations annuelles françaises atteignait le chiffre de 1 milliard 174 millions de francs, et les produits dans lesquels l'art intervient, entraient dans cette somme pour 418 millions, soit 35 p. c. En considérant maintenant la période de 1856 à 1868, on trouve un accroissement d'exportation annuelle de 2 milliards 70 millions; mais les produits français dans lesquels l'art intervient, n'entrent plus dans ce chiffre que pour 350 millions, soit à peine 16 pour cent. En douze ans, la proportion a baissé de plus d'un tiers. En Angleterre, de 1856 à 1868, sur un accroissement d'exportation annuelle de 3 milliards, les produits dans lesquels l'art intervient, entrent pour 855 millions, soit 28 p. c, soit encore 505 millions ou 12 p. c. de plus qu'en France. Ainsi, après les efforts faits en Angleterre pour développer l'enseignement artistique, l'exportation des produits où l'art intervient, s'y élève de 473 à 855 millions et en France elle tombe de 418 à 350 millions. Elle double en Angleterre, elle diminue de plus d'un tiers en France \ Moyennant des sacrifices relativement insignifiants, mais appliqués avec intelligence à cultiver le goût des producteurs, les Anglais exportent chaque année pour un demi- milliard de plus. Voilà de prodigieux résultats. Ils feront peut-être réfléchir les hommes
» Voyez Chroniqtie politique des arts (1870, n«s 10 et 16) et le Statistical abstract pour l'Angleterre. Faits cités par M. De Taye.
positifs qui ne voient que les chiffres et qui mesurent tout à la balance du doit et de Vavoir.
C'est en Belgique qu'il y a le plus à faire dans la voie suivie par l'Angleterre, et, certainement, c'est ici que ce qui se ferait, donnerait les résultats les plus féconds. Sauf pour quelques produits spéciaux, comme les dentelles, nous sommes inférieurs, en fait d'industries artistiques, à la plupart de nos concurrents : k la France, à l'Angleterre, à l'Allemagne, à la Suisse. Comparez, par exemple, nos faïences et nos porcelaines à celles de l'Angleterre, nos cotons imprimés à ceux de l'Alsace et de la Suisse, nos meubles, nos étoffes, nos bijouteries à ceux de la France. Quelle différence !
Et pourtant, nul ne le conteste, et l'histoire des arts le prouve, aucun peuple n'a plus d'aptitudes artistiques que le nôtre. Dans les arts proprement dits, nous nous maintenons au premier rang, tandis que dans l'art appliqué à l'industrie, nous sommes au dernier. Nos exportations sont considérables, parce que, grâce au bon marché relatif de la main d'œuvre et à l'énergie au travail de nos ouvriers et de nos industriels, nous fabriquons des produits ordinaires à très bas prix, de la fonte, du fer, des machines, de la toile, du calicot, des verres à vitre ; mais, pour les produits où le goût intervient, nous sommes en général devancés, et de loin, par nos concurrents. On ne s'imagine pas les énormes profits que la moindre supériorité en ce genre assure. Ainsi la Suisse, malgré sa situation si défavorable, garde une large place dans les marchés d'Orient pour ses cotons imprimés ; elle n'y craint pas la concurrence anglaise, parce que ses fabricants envoient en Orient des dessinateurs qui reproduisent les dessins et les couleurs que les consommateurs préfèrent. L'Autriche, et maintenant l'Allemagne, se sont créé un marché important dans cette même région, pour certains produits spéciaux où se retrouvent les caractères de l'art oriental. Certaines marchandises anglaises sont préférées aux nôtres qui sont de qualité semblable, uniquement parce que l'apprêt, le « dressage », l'emballage ont un cachet plus élégant, plus artistique.
Que l'enseignement pourrait former le goût de nos fabricants et de nos ouvriers, môme en très peu de temps, c'est ce que prouve jusqu'à l'évidence le progrès accompli en Angleterre dans l'espace de douze années, de 1856 à 1868. Nulle terre n'est mieux préparée que la nôtre à recevoir la bonne semence. Comme le rappelle M. De Taye, jadis la Flandre ne connaissait de rivale que l'Italie dans l'applica-
tion de l'art à l'industrie. Voyez nos meubles en bois sculpté, nos grès de Flandre, nos tapisseries d'Audenarde, nos cuirs de tenture, nos vitraux peints, nos dinanderies en cuivre, nos ouvrages en fer forgé, tous ces produits merveilleux que l'Angleterre nous enlève depuis un demi-siècle, d'abord achetés à vil prix, et aujourd'hui payés à prix d'or.
Notre supériorité était due à la culture artistique que recevaient les aptitudes naturelles de nos artisans au sein des métiers. Les événements contemporains me portent à croire que la destruction radicale des corporations industrielles a été une grande faute, comme l'a été celle des autonomies provinciales et communales. En supprimant sommairement toutes les institutions anciennes que la nécessité et l'utilité avaient fait naître, la Révolution a commis une erreur politique, économique, sociale et artistique. Les économistes et les logiciens à outrance en sont responsables. Aujourd'hui nous avons devant nous une démocratie confuse sans organisation rationnelle, une masse profonde d'ouvriers que rien ne rattache entre eux que la haine du capitaliste. Les corps de métier semblent si nécessaires qu'aujourd'hui les Traders Unions les remplacent. Le métier conservait les traditions de l'art, il en donnait l'enseignement, il en imposait la pratique. L'obligation de faire « un chef-d'œuvre » entretenait l'émulation bien mieux que nos concours actuels. En abolissant les corporations on a détruit ces milliers de foyers de culture artistique, où se formait le goût et où se perpétuaient les bons procédés. Jusqu'à maintenant rien n'a été fait pour tenir lieu de ce qui a été aveuglément anéanti. C'est donc à l'État d'intervenir, puisqu'il est le seul organe actif et puissant de l'intérêt général qui soit resté debout. On finira par rétablir les grandes corporations industrielles ; les nécessités économiques y conduiront forcément, et alors, ce seront elles, qui, comme au moyen âge, donneront un enseignement artistique approprié aux besoins du métier. Mais en attendant, comme il n'y a pas de temps à perdre, qu'il s'agit de conquérir les marchés étrangers et d'accroître nos exportations par centaines de millions, l'État doit agir sans tarder.
Le rapport de M. De Taye fait clairement ressortir les vices et les lacunes de l'enseignement du dessin en Belgique. D'abord entre les divers établissements — académies et écoles de dessin — le niveau des études présente des différences excessives Dans quelques villes d'utiles réformes ont été accomplies ; dans d'autres tout est à modi-
fier, à réorganiser. Presque partout l'enseignement élémentaire repose sur la méthode de la copie des estampes, qui est condamnée par tous les hommes compétents. Dans les écoles normales de l'État, le dessin figure aux programmes ; mais cet enseignement se donne d'une telle façon que son utiliié est presque nulle ; dans les établissementsd'instruction moyenne le dessin n'est pasmieuxenseigné. Aussi, quoique la connaissance du dessin soit obligatoire pour l'admission aux écoles spéciales, l'examen sur celte branche est forcément illusoire. Comme le dit très justement M. De Taye, « on trouve beaucoup d'ingénieurs qui sont incapables de faire le moindre croquis à vue, de dessiner une œuvre quelconque d'après nature, ou même de rendre leurs propres conceptions, et qui, lorsqu'ils veulent fixer convenablement leur pensée sur le papier, sont forcés de recourir à un dessinateur spécial ». Non seulement nos ouvriers, mais aussi nos classes moyennes ne reçoivent aucune instruction propre à leur former le goût. Même la plupart de nos peintres, si merveilleux coloristes, ne savent pas dessiner, et cependant le dessin, la forme est, quoi qu'en dise le matérialisme actuel, la qualité essentielle, permanente, supérieure de l'art, Ingres disait admirablement : « Le dessin est la probité de l'art ». Faute d'une bonne direction, qu'un inspecteur compétent pourrait seul imprimer, beaucoup d'écoles dans les localités secondaires ne rendent aucun service réel. En résumé, l'art du dessin n'est pas suffisamment enseigné, et en outre, il est généralement mal enseigné. Il y a donc nécessité urgente de réformes profondes. Cette nécessité est si évidente qu'elle a été reconnue successivement par les différents ministres qui se sont succédés au ministère de l'intérieur, MM. Rogier, Vandenpeereboom, Pirmez et Kervyn de Lettenhove. M. Rogier, un vrai artiste d'instinct et de goût, a le premier tracé le programme de la réforme dans un rapport au Roi qui date de 1851 : « Les écoles de dessin, y disait-il, attendent encore une organisation en harmonie avec le progrès des arts et les besoins de l'époque. Elles se trouvent dans une situation transitoire, sans direction uniforme, sans impulsion suffisante. Il y a donc beaucoup k faire pour régulariser, développer et perfectionner l'enseignement général et populaire des arts graphiques et plastiques. Ces établissements n'ont pas seulement pour but de former des artistes ; ils doivent répandre dans la classe des artisans qui composent la grande majorité des élèves, les notions nécessaires pour qu'ils apportent dans la pratique des industries qu'ils exerceront un
jour, le goût et la dislinclion sans lesquels ces industries ne pourraient lutter avec celles des autres pays. »
En 1869, M. Pirmez organisait l'inspection des écoles de dessin et imposait aux communes certaines conditions très utiles, auxquelles elles devaient se soumettre pour obtenir des subsides. Enfin, M. Kervyn deLetlenhove, dans une circulaire en date du 31 octobre 1871, proposait d'introduire l'enseignement sérieux du dessin dans toutes les écoles primaires, comme on l'a fait en Angleterre et à Paris, et de fortifier cet enseignement dans les écoles moyennes de l'État érigées en vue des carrières professionnelles. Pour atteindre ce but, une excellente mesure était indiquée. Comme l'instituteur seul peut être chargé d'enseigner le dessin, il faudrait l'y préparer dans les écoles normales. Il devrait y obtenir un diplôme spécial qui lui donnerait droit à une augmentation de traitement et de plus à une rétribution par élève. J'ajouterai encore que, comme en Angleterre, cette rétribution devrait être calculée en raison des résultats obtenus. Introduire dans l'enseignement le principe si fécond du travail à la tâche, c'est à dire de la rémunération proportionnée à l'œuvre effectuée, voilà un point capital sur lequel je ne puis assez appeler l'attention de qui de droit.
Les efforts persistants du département de l'intérieur n'ont pas été stériles. Les bureaux ont apporté dans cette affaire un zèle à la hauteur de l'importance du but à atteindre, et ils ont jusqu'à un certain point entraîné les administrations locales, grâce à l'intervention active et éclairée des inspecteurs. Quelques chiffres suffiront pour le démontrer.
En 1870 on comptait 64 écoles de dessin avec 243 professeurs et 10,065 élèves et une dépense totale de 483,694 francs. En 1872, on trouvait 78 écoles avec 315 professeurs, 11,158 élèves et un budget de 519,835 francs. Ce nombre d'élèves ne fait que 0.20 p. c. de notre population, tandis que l'Angleterre, par suite de l'enseignement dans les écoles primaires, en compte 180,000, soit 0.56 p. c. de la population, proportion double de la nôtre.
S'appuyant sur les vœux émis par le congrès de 1868 et sur les conclusions du jury des écoles de dessin, M. De Taye trace avec une grande élévation de vues, le programme de ce que devrait être, en Belgique, l'enseignement du dessin. Il prouve d'abord que le dessin basé sur la connaissance élémentaire de la géométrie est indispensable à tous. « On peut dire que, pour l'ouvrier, le dessin est aussi
nécessaire que de savoir lire et écrire. On peut connaître son métier et même être habile ouvrier sans savoir lire et écrire, tandis qu'on ne le sera jamais sans comprendre le dessin. Il s'en fallait de beaucoup que l'instruction au moyen âge fût aussi répandue qu'aujourd'hui; cependant toutes les productions des métiers qui touchent à l'art, prouvent que la supériorité des ouvriers de ce temps était telle qu'il n'y a pas de comparaison à établir entre leurs travaux et ceux de nos jours. Le dessin est pour certaines démonstrations le langage d'une lucidité et d'une précision sans pareille. » Les ouvriers du moyen âge s'initiaient tous aux premiers éléments de leur art dans le sein du métier qui leur communiquait les traditions et le secret des procédés techniques. De là leur supériorité. Ce qui rendait extraordinairement attrayantes et instructives les leçons du grand naturaliste Agassiz, c'est qu'il avait constamment la craie à la main, et qu'il dessinait sur le tableau noir tout ce qu'il expliquait à ses élèves.
Le jury des écoles des beaux arts de 1869 s'exprime dans le même sens : « Quelle que doive être la profession future de l'élève, fût-elle entièrement étrangère à tout art, il est utile de savoir dessiner, le dessin étant, ainsi qu'on l'a dit, un langage comme l'écriture; un second point a été démontré, c'est qu'on ne sait pas dessiner aussi longtemps qu'on est incapable de dessiner d'après le relief. »
M. De Taye montre qu'il faut cultiver en même temps la science du dessin et l'art du dessin. — « L'art du dessin, dit-il, est une habileté innée qui permet de coiumuniquer nos impressions sous une forme caractéristique; il résulte du sentiment, de l'observation, de l'imagination, du goût; il procède de l'inspiration et du génie. C'est une aptitude que l'on peut développer, non se donner à volonté. La science du dessin est un ensemble de principes qui peuvent être analysés et démontrés. Elle a pour but de perfectionner le talent, en facilitant à l'intelligence la compréhension de la forme extérieure des choses. Elle renferme : 1° l'analyse des objets, au moyen des règles de la géométrie et de l'optique ; 2° la connaissance des belles proportions constituant la beauté ; 3° l'harmonie générale comprenant le rapport de forme et de couleur des détails avec l'ensemble. De ceci résulte qu'il faut enseigner à la fois le dessin géométral et le dessin artistique. Ces deux dessins doivent être enseignés simultanément, l'un basé sur la géométrie descriptive, l'autre sur la reproduction à vue de l'apparence des objets. De là on passera à l'application des figures géométriques, à l'ornement et aux entrelacs
et à l'élude de la valeur relative des tons et des couleurs. Ensuite, les élèves aborderont les principes généraux du relief, les effets de l'ombre et des lumières sur les solides, pour arriver à la représenlatation complète des corps vus dans l'espace. On peut se faire une idée de cette méthode en examinant l'ouvrage et l'atlas publiés par M. Ouin chez Hachette, en 1808. »
Dans le beau programme élaboré par les inspecteurs et reproduit dans le rapport que nous analysons, l'enseignement scientifique et l'enseignement artistique sont parfaitement combinés, ils se soutiennent et s'éclairent mutuellement. La géométrie et l'arithmétique, c'est à dire la connaissance des formes, des nombres et des proportions, marchent de pair avec le dessin d'après les lignes et les solides. Puis viennent l'étude du corps humain, des règles de l'esthétique, des principes, de la composition et de l'histoire de l'art, en même temps que l'enseignement pratique de l'architecture, de la peinture et de la sculpture. Suppression de l'exercice machinal de la copie du modèle graphique, enseignement simultané du dessin géométrique et du dessin de mémoire, étude des éléments des sciences dans leur rapport avec le dessin, voilà les principes qui caractérisent la méthode nouvelle.
Dans un chapitre très curieux, M. De Taye prouve que cette méthode était celle suivie par les Grecs, par les Arabes et préconisée par les esprits les plus éclairés en cette matière parmi les modernes. « QUE NUL n'entre ICI s'iL n'est GÉOMÈTRE ». Cette senleuce célèbre que Platon avait fait inscrire à l'entrée du Lycée, résume parfaitement la pensée de son temps et devint, comme Pline nous l'apprend, le mot d'ordre de toutes les écoles d'art de la Grèce. Au temps de la Renaissance, les plus grands maîtres des diverses écoles, tels que Léonard de Vinci, Albert Durer, Serlio, Jean Cousin, affirment, dans des traités théoriques, les avantages de la science géométrique pour la pratique des arts. Desargues et Abraham Bosse exposèrent dans de remarquables écrits la supériorité de la méthode géométrique. En la mettant en vigueur, on n'innove donc pas ; on revient aux traditions des meilleures époques, l'antiquité et la renaissance.
La chose essentielle est de rétablir un lien intime entre l'art et l'industrie. Jadis les hommes de métier étaient tous plus ou moins artistes, et les artistes, même les plus grands, ne se considéraient que comme des ouvriers d'élite : maîtres peintres, maîtres architectes. C'étaient des artisans de génie qui créaient des chefs-d'œuvre immor-
tels. « On ne pouvait dire où finissait le métier et oij commençait l'art dans les travaux d'hommes tels que Toi fèvre Benvenuto Cellini, les bronziers Ghiberti et Peter Vischer, le serrurier Metzys, le sculpteur ornemaniste Lancelot Blondeel, l'auteur de l'admirable cheminée du Franc de Bruges, Paul Vanderschelden, qui a fait le portail de fhôtel de ville d'Audenarde, le potier Bernard Palissy, les ébénistes Boule et Gouttière, et tant d'autres noms que l'on pourrait citer. )) Dans nos académies et même dans nos écoles de dessin, on ne se préoccupe que des .études du grand art, comme si tous les élèves étaient destinés à devenir des artistes. L'élude des applications de l'art à l'industrie fait généralement défaut. C'est le contraire qu'il faudrait faire. Ce qu'il importe, c'est de donner un enseignement artistique élémentaire et scientifique très sérieux,, très fort, mais dirigé principalement vers l'application à l'exercice des différents métiers.
La préparation à la peinture et k la sculpture doit être réservée à l'élite seulement. Notre système actuel ne produit que trop de « fruits secs » et de déclassés impuissants et irrités, dans les arts comme dans les lettres et le droit. Ne cherchons pas à faire sortir les jeunes gens du métier exercé par leurs parents pour les faire entrer dans les carrières libérales et puis dans les classes oisives. C'est un genre d'émancipation imaginé par la bourgeoisie et favorisé par la trop grande multiplication des bourses. La réforme démocratique consiste à honorer le travail manuel, à le faciliter, à l'abréger par l'emploi des machines, à l'ennoblir par l'intervention des arts. Mais il ne faut pas que l'ouvrier devienne un bourgeois ; le bourgeois, au contraire, doit devenir ouvrier et une certaine quantité de travail même manuel devrait être la tâche quotidienne de chacun. Laissez le travailleur à son établi, mais donnez-lui plus d'instruction sérieuse et un goût plus pur que n'en a le maître actuel.
Arrivons à des conclusions pratiques. Voici, d'après M. De Taye, ce qui reste à faire dans notre pays pour mettre l'enseignement des arts et de ses applications à l'industrie au niveau des besoins actuels.
i° Faire de l'enseignement du dessin un élément essentiel de l'éducation nationale, assurer sa vulgarisation en rendant cet enseignement obligatoire dans les écoles primaires et moyennes, les collèges et les athénées oîi il prendra la même place que l'élude des langues, des sciences naturelles et des mathématiques.
2" Réorganiser l'enseignement élémentaire du dessin, en le faisant reposer sur la science géométrique, ainsi que cela se fait déjà en Allemagne.
3° Encourager la publication d'un traité didactique pour l'enseignement du dessin linéaire, basé sur la géométrie élémentaire, et d'un cours de projection basé sur la géométrie descriptive. M. De Taye apprécie à ce sujet le mérite des divers ouvrages déjà publiés et il montre en quoi ils sont insuffisants.
4" Compléter et transformer l'enseignement dans les académies des beaux arts et dans les écoles de dessin, d'après les principes indiqués et y introduire un système complet d'applications des arts aux métiers et à l'industrie.
5° Joindre aux écoles d'adultes des cours spéciaux d'art appliqué aux métiers, comme cela se fait en Allemagne et à Paris dans certaines écoles,
6° Établir une institution spéciale pour l'enseignement de l'art et des arts appliqués à l'industrie, à la fois école normale et école modèle ; annexer à cette école : A. Un musée des arts appliqués dans le genre du Kensington muséum. B. Une bibliothèque artistique. C. Un musée des écoles. D. Un atelier de reproduction des modèles.
7" Établir des examens et des diplômes en rapport avec l'enseignement donné dans cette école normale ;
8° Encourager la création d'écoles nouvelles dans les localités importantes qui n'en ont pas, en y créant un enseignement en rapport avec l'industrie dominante ;
9° Encourager la création de petits musées locaux de reproductions d'œuvres d'art et d'art appliqué ;
10° Organiser des concours annuels entre les diverses écoles. Intéresser les professeurs au succès de leurs élèves par des rémunérations spéciales comme en Angleterre.
M. De Taye montre avec une conviction profonde et une lucidité parfaite les avantages qui résulteraient de ces réformes et il prouve aussi, chose importante, combien il serait facile de les réaliser.
Le département de l'intérieur a bien mérité du pays en prenant résolument l'initiative de cette réorganisation de l'enseignement du dessin, dont il s'occupe avec tant de suite et de dévouement éclairé depuis plus de quinze ans. Mais pour arriver à des résultats sérieux, il faut que l'opinion publique soutienne le gouvernement et impose,
pour ainsi dire, les solutions suffisamment discutées et mûries aux Chambres et aux administrations communales. Nous faisons donc appel ici aux hommes compétents et aux journaux, pour qu'ils veuillent bien examiner, avec toute l'attention qu'ils méritent, les projets de réforme proposés dans le remarquable rapport que nous avons essayé d'analyser. Qu'on en soit persuadé, l'objet en vaut la peine. Il s'agit non seulement de rendre à la Belgique, dans le domaine de l'art appliqué à l'industrie, la prééminence qu'elle y possédait autrefois, mais d'accroître le chiffre de ses exportations dans des proportions incalculables.
Ce qui est enjeu, c'est un grand intérêt artistique, en même temps qu'un immense intérêt économique.
dans leurs rapports avec la liberté et la prospérité des peuples.