‹ Essais et mélanges sociologiquesChapitre 1 sur 4 · AU POINT DE VUE CRIMINEL · texte numérisé non relu

AU POINT DE VUE CRIMINEL

Jusqu'à nos jours, pendant toute la durée de cette crise d'individualisme qui, depuis le dernier siècle, a sévi partout, en politique et en économie politique comme en morale et en droit, comme en religion même, le délit passait pour ce qu'il y avait de plus essentiellement individuel au monde ; et^ parmi les criminalistes, la notion du délit indivis, pour ainsi dire, s'était perdue, comme aussi bien, parmi les théologiens eux-mêmes, l'idée du péché collectif, sinon tout à fait celle du péché héréditaire. Quand les attentats de conspirateurs^ quand les exploits d'une bande de brigands forçaient à reconnaître l'existence de crimes commis collectivement, on se hâtait de résoudre cette nébuleuse criminelle en délits individuels distincts dont elle était réputée n'être que la somme. Mais à présent la réaction sociologique ou socialiste contre cette grande illusion égocentrique doit naturellement ramener l'attention sur le côté social des actes que l'individu s'attribue à tort. Aussi s'est-on occupé avec curiosité de la criminalité des sectes — au sujet de laquelle rien n'égale en profondeur les travaux de M. Tainc sur la psychologie

des jacobins — et, plus récemment de la criminalité des foules. Ce sont là deux espèces 1res différentes d'un même genre, le délit de groupe; et il ne sera pas inutile ni inopportun de les étudier ensemble.

La difficulté n'est pas de trouver des crimes collectifs, mais de découvrir des crimes qui ne le soient pas, qui n'impliquent à aucun degré la complicité du milieu. C'est au point qu'on pourrait se demander s'il y a des crimes vraiment individuels, de môme qu'on s'est demandé s'il y a des œuvres de génie qui ne soient pas une œuvre collective. Analysez l'état du malfaiteur le plus farouche et le plus solitaire, au moment de son action ; ou aussi bien l'état d'âme de l'inventeur le plus sauvage, à l'heure de sa découverte ; et retranchez-en tout ce qui, dans la formation de cet état fiévreux, revient à des influences d'éducation, de camaraderie, d'apprentissage, d'accidents biographiques ; qu'en restera-t-il? Bien peu de chose; quelque chose pourtant, et quelque chose d'essentiel, qui n'a nul besoin de s'isoler pour être soi. Au contraire, ce je ne sais quoi, qui est tout le je individuel, a besoin de se mêler au dehors pour prendre conscience de lui-n^ême et se fortifier ; il se nourrit de ce qui l'altère. C'est par de multiples actions de contact avec les personnes étrangères qu'il se déploie en se les appropriant, dans la mesure très variable où il lui est donné de se les approprier plutôt que de s'assimiler à quelqu'une d'entre elles. Du reste, même en s'asservissant, il demeure soi le plus souvent et sa servitude est sienne. Par où l'on voit que Rousseau tournait le dos à la réalité

quand, pour réaliser le plus haut point possible d'autonomie individuelle, il jugeait nécessaire un régime de solitude prolongée depuis la première enfance, — de solitude incomplète d'ailleurs, de solitude à deux, du Maître et du Disciple, tout à fait hynoptisante pour ce dernier. Son Emile est la personnification même et la réfutation par l'absurde de l'individualisme propre à son temps. Si la solitude est féconde, et môme seule vraiment féconde, c'est qu'elle alterne avec une vie intense de relations, d'expériences et de lectures, dont elle est la méditation.

Malgré tout, il est permis d'appeler individuels les crimes, comme en général les actes quelconques, exécutés par une seule personne en vertu d'influences vagues, lointaines et confuses d'autrui, d'un autrui indéfini et indéterminé ; et on peut réserver Tépithète de collectifs aux actes produits par la collaboration immédiate et directe d'un nombre limité et précis de co-exécutants.

Certainement, il y a, en ce sens, des œuvres de génie individuelles ; ou plutôt, en ce sens, il n'y a rien que d'individuel en fait de génie. Car, chose remarquable, tandis que, moralement, les collectivités sont susceptibles des deux excès contraires, de l'extrême criminalité ou même parfois de l'extrême héroïsme, il n'en est pas de même intellectuellement ; et, s'il leur appartient de descendre à des profondeurs de folie ou d'imbécillité inconnues à l'individu pris à part, il leur est interdit de s'élever au déploiement suprême de l'intelligence et de l'imagination créatrice. Elles peuvent, dans Tordre moral, choir très bas ou monter très haut ; dans Tordre intellectuel, elles ne peuvent que tomber très bas. S'il y a des forfaits collectifs, dont l'individu seul serait incapable, assassinats et pillages par bandes armées, incendies révolutionnaires, septembrisades, Saint-Barthélémy, épidémies de vénalités, etc., il y

u aussi des héroïsmes collectifs où l'individu s'élève audessus de lui-même, charges de cuirassiers légendaires^ révoltes patriotiques, épidémies de martyre^ nuit du 4 août, etc. Mais, aux démences et aux idioties collectives, dont nous citerons des exemples, y a-t-il des actes de génie collectifs qu'on puisse opposer ?

Non. On ne peut répondre oui qu'en adoptant sans preuves Thypothèse banale et gratuite suivant laquelle les langues et les religions, œuvres géniales à coup sûr, auraient été la création spontanée et inconsciente des masses, et, qui plus est^ non des masses organisées, mais des multitudes incohérentes. Ce n'est pas le lieu de discuter celte solution trop commode d'un problème capital. Laissons de côté ce qui s'est passé dans la pré-histoire. Depuis les temps historiques quelle est l'invention, la découverte, l'initiative vraie, qui soit due à cet être impersonnel, le public ? Dira-t-on : les révolutions ? Pas m^me. Ce que les révolutions ont eu de purement destructeur, le public peut le revendiquer, en parlie du moins, mais qu'est-ce qu'elles ont fondé et réellement trouvé qui n'ait été conçu et prémédité avant et après elles par des hommes supérieurs, tels que Luther, Rousseau, Voltaire, Napoléon? Qu'on me cite une armée, la mieux composée soit-elle, d'où ait jailli spontanément un plan de campagne admirable, voire passable ; qu'on me cite même un conseil de guerre, qui pour la conception, je ne dis pas pour la discussion, d'une manœuvre militaire, ait valu le cerveau du plus médiocre général en chef. A-t-on jamais vu un chefd'œuvre de l'art, en peinture, en sculpture, en architecture aussi et en épopée, imaginé et exécuté par Tinspiration collective de dix, de cent poètes ou artistes? On a rêvé cela de Vl/iade, à une certaine époque de mauvaise métaphysique : on en rit maintenant. Tout ce qui est génial

est individuel, même en fait de crime. Ce n'esl jamais une foule criminelle, ni une association de malfaiteurs, qui invente un nouveau procédé d'assassinat ou de vol ; c'est une suite d'assassins ou de voleurs de génie qui ont élevé l'art de tuer ou de piller le prochain à son point de perfectionnement actuel.

A quoi tient le contraste signalé ? Pourquoi le grand déploiement de l'intelligence est-il refusé aux groupes sociaux, tandis que le grand et puissant déploiement de la volonté, de la vertu même, leur est accessible? C'est que Tacte de vertu le plus héroïque est quelque chose de très simple en soi, et ne diffère de Tacte de moralité ordinaire que par le degré; or, précisément, la puissance d'unisson qui est dans les rassemblements humains, où les émotions et les opinions se renforcent rapidement par leur contact multipliant, est, par excellence, outrancière. Mais Tœuvre de génie ou de talent est toujours compliquée, et diffère en nature, non en degré seulement, d'un acte d'intelligence vulgaire. Il ne s'agit plus, comme ici, de percevoir et de se souvenir pêle-mêle, conformément à un type connu, mais de faire avec des perceptions et des images connues des combinaisons nouvelles. Or, à première vue, il semble bien que dix, cent, mille têtes réunies soient plus aptes qu'une seule à embrasser tous les côtés d'une question complexe ; et c'est là une illusion aussi persistante, aussi séduisante que profonde. De tout temps les peuples naïvement imbus de ce préjugé, ont, dans leurs jours troublés, attendu d'assemblées religieuses ou politiques le soulagement de leurs maux. Au moyen âge les conciles ; dans l'ère moderne, les états généraux, les parlements: voilà les panacées réclamées parles multitudes malades La superstition du jury est née d'une erreur pareille, toujours trompée et toujours renaissante. En réalité, ce ne sont jamais

de simples i^éimions de personnes, ce sont plutôt des corporations, telles que certains grands ordres religieux ou certaines enrégimentations civiles ou militaires, qui ont répondu, parfois^ aux besoins des peuples ; encore doit-on observer que, sous leur forme corporative même, les collectivités se montrent impuissantes à créer du nouveau. Il en est ainsi quelle que soit l'habileté du mécanisme social où les individus sont engrenés et enrégimentés.

Car est-il possible qu*il égg-le en complication à la fois et en élasticité de structure l'organisme cérébral, cette incomparable armée de cellules nerveuses que chacun de nous porte dans sa tête ?

Aussi longtemps, donc, qu'un cerveau bien fait l'emportera en fonctionnement rapide et sûr, en absorption et élaboration prompte d'éléments multiples, en solidarité intime d'innombrables agents, sur le Parlement le mieux constitué, il sera tout à fait puéril,' quoique vraisemblable a priori ci excusable, de compter sur des émeutes ou sur des corps délibérants, plutôt que sur un homme, pour tirer un pays d'un pas difficile. En fait, toutes les fois qu'une nation traverse une de ces périodes où ce ce n'est pas seulement de grands entraînements de cœur, mais de grandes capacités d'esprit qu'elle a un besoin impérieux, la nécessité d'un gouvernement personnel s'impose, sous forme républicaine ou monarchique ou sous couleur parlementaire. On a protesté souvent contre cette nécessité, qui a fait Teffet d'une sttrvivance, et dont on a vainement cherché la cause ; peut-être sa raison cachée est-elle implicitement donnée par les considérations précédentes.

Elles peuvent servir aussi à préciser en quoi consiste la responsabilité des meneurs relativement aux actes commis parles groupes qu'ils dirigent. Une assemblée ou une association, une foule ou une secte, n'a d'autre idée que

celle qu'on lui souffle, et celle idée, cette indication plus ou moins intelligente, d*un but à poursuivre, d'un moyen à employer, a beau se propager du cerveau d'un seul dans le cerveau de tous, elle reste la môme ; le souffleur est donc responsable de ses eff'ets directs. Mais l'émotion jointe à cette idée et qui se propage avec elle, ne reste pas la même en se propageant, elle s'inlensifie par une sorte de progression mathématique, et ce qui était désir modéré ou opinion hésitante chez l'auteur de cette propagation, chez le premier inspirateur d'un soupçon, par exemple, hasardé contre une catégorie de citoyens, devient promptement passion et conviction, haine et fanatisme, dans la masse fermentescible où ce germe est tombé. L'intensité de l'émotion qui meut celle-ci et la porte aux derniers excès en bien ou en mal, est donc en grande partie son œuvre propre, l'eff'et du mutuel échauff'ement de ces âmes en contact par leur mutuel reflet ; et il serait aussi injuste d'imputer à son directeur quelconque tous les crimes où cette surexcitation l'entraîne que de lui attribuer l'entier mérite des grandes œuvres de délivrance patriotique, des grands actes de dévouement suscités par la même fièvre. Aux chefs d'une bande ou d'une émeute, donc, on peut demander compte toujours de l'astuce et de l'habileté dont elle a fait preuve dans l'exécution de ses massacres, de ses pillages, de ses incendies, mais non toujours de la violence et de l'étendue des maux causés par ses contagions criminelles. Il faut faire honneur au général seul de ses plans de campagne, mais noix de la bravoure de ses soldats. Je ne dis pas que cette distinction suffise à simplifier tous les problèmes de responsabilité soulevés par notre sujet, mais je dis qu'il convient d'y avoir égard pour chercher à les résoudre.

Au point de vue intellectuel comme à d'autres points de vue, il y a des différences notables à établir entre les différentes formes de groupements sociaux. Ne comptons pas celles qui consistent en un simple rapprochement matériel. Des passants dans une rue populeuse, des voyageurs réunis, entassés même, sur un paquebot, dans un wagon, autour d'une table d'hôte, silencieux ou sans conversation générale entre eux, sont groupés physiquement, non socialement. J'en dirai autant des paysans agglomérés sur un champ de foire, aussi longtemps qu'ils se borneront à conclure des marchés entre eux, à poursuivre séparément leurs buts distincts quoique semblables, sans nulle coopération à une même action commune. Tout ce qu'on peut dire de ces gens-là, c'est qu'ils portent en eux la virtualité d'un groupement social, dans la mesure où des ressemblances de langue, de nationalité, de culte, de classe, d'éducation, toutes d'origine sociale, c'est-à-dire toutes causées par une diffusion imitative à partir d'un premier inventeur anonyme ou connu, les prédisposent à s'associer plus ou moins étroitement, si l'occasion l'exige. Qu'une explosion do dynamite ait lieu dans la rue, que le vaisseau menace de sombrer, le train de dérailler, qu'un incendie éclate dans l'hôtel, qu'une calomnie contre un prétendu accapareur se répande sur le champ de foire, aussitôt ces individus associables deviendront associés dans la poursuite d'une même fin, sous l'empire d'une même émotion.

Alors naîtra spontanément ce premier degré de l'association que nous appelons la foule. Par une série de degrés

intermédiait*es, on s'élève de cet agrégat rudimealaire, fugace et amorphe, à cette foule organisée, hiérarchisée, durable et régulière, qu'on peut appeler la corporation^ au sens le plus large du mot. L'expression la plus intense de la corporation religieuse, c'est le monastère; de la corporation laïque^ c'est le régiment ou l'atelier. L'expression la plus vaste des deux, c'est l'Eglise ou l'Etat. Ou plutôt faisons remarquer que les Eglises et les Etats, les religions et les nations, tendent toujours, dans leur période de croissance robuste, à réaliser le type corporatif, monastique ou régimentaire, sans jamais y parvenir tout à fait, fort heureusement ; leur vie historique se passe à osciller[d*un type à l'autre, à donner l'idée tour à tour d'une grande foule, comme les Etats Barbares, ou d'une grande corporation, comme la France de saint Louis. 11 en était de même de ce qu'on appelait les corporations sous l'ancien régime : elles étaient bien moins des corporations en temps ordinaire que des fédérations d'ateliers, petites corporations bien réelles celles-là, et, chacune à part, autoritairement régies par un patron. Mais, quand un danger commun faisait converger vers un même but, tel que le gain d'un procès, tous les ouvriers d'une même branche d'industrie, de même qu'en temps de guerre tous les citoyens d'une nation, le lien fédératif aussitôt se resserrait, et une personnalité gouvernante s'y faisait jour. Dans l'intervalle de ces collaborations unanimes, l'association se réduisait, entre les ateliers fédérés, à la poursuite d'un certain idéal esthétique ou économique, de même que, dans l'intervalle des guerres, la préoccupation d'un certain idéal patriotique est toute la vie nationale des citoyens. — Une nation moderne, sous l'action prolongée des idées égalitaires, tend à redevenir une grande foule complexe, plus ou moins dirigée par des meneurs nationaux ou locaux.

Mais le besoin d'ordre hiérarchique est tellement impérieux dans ces sociétés agrandies que, chose remarquable, à mesure qu'elles se démocratisent, elles sont forcées parfois de se militariser de plus en plus, de fortifier, de perfectionner, d'étendre cette corporation essentiellement hiérarchique et aristocratique, Tarmée, — sans parler de l'administration, cette autre armée toujours croissante. La nation devient ainsi peu à peu une armée immense, et, par là, peut-êlre, elle se prépare, quand la période belliqueuse sera close, à revêtir sous forme pacifique, industrielle, scientifique, artistique, la forme corporative, à devenir un atelier.

Entre les deux pôles extrêmes que je viens d'indiquer, peuvent se placer certains groupes temporaires, mais recrutés suivant une règle fixe ou soumis à un règlement sommaire, tels que le jury, ou même certaines réunions habituelles de plaisir, un salon littéraire du xvm* siècle, la cour de Versailles, un auditoire de théâtre, qui, malgré la légèreté de leur but ou de leur intérêt commun, acceptent une étiquette rigoureuse, une hiérarchie fixe de places différentes, ou enfin certaines réunions scientifiques ou littéraires, les académies, qui sont plutôt des collections de talents co-échangistes que des faisceaux de collaborateurs. Parmi les variétés de l'espèce-corporation, citons les conspirations et les sectes, si souvent criminelles. Les assemblées parlementaires méritent une place à part : ce sont bien plutôt des foules complexes et contradictoires, des foules doubles pour ainsi dire, — comme on dit des monstres doubles, — où une majorité tumultueuse est combattue par une ou plusieurs minorités coalisées et où, par suite et par bonheur, le mal de l'unanimité, ce grand danger des foules, est en partie neutralisé.

Mais^ foule ou corporation, toutes les espèces d'association véritable ont ce caractère identique et permanent d'élre produites, d'être conduites plus ou moins par un chef apparent ou caché ; caché assez souvent quand il s'agit des foules, toujours apparent et frappant les yeux dans le cas des corporations. Dès le moment où un amas d'hommes se met à vibrer d'un même frisson, s'anime et marche à son but, on peut affirmer qu'un inspirateur ou un meneur quelconque, ou un groupe de meneurs ou d'inspirateurs parmi lesquels un seul est le ferment actif, lui a insufflé son âme, soudainement grandissante, déformée, monstrueuse, et dont lui-même est parfois le premier surpris, le premier épouvanté. De même que tout atelier a son directeur, tout couvent son supérieur, tout régiment son général, toute assemblée son président ou plutôt toute fraction d'assemblée son leader, pareillement tout salon animé a son coryphée de conversation, toute émeute son chef, toute cour son roi ou son prince ou son principicule, toute claque son chef de claque. Si un auditoire de théâtre mérite jusqu'à un certain point d'ôtre regardé comme formant une sorte d'association, c'est quand il applaudit, parce qu'il suit, en le répercutant, Timpulsion d'un applaudissement initial, et, quand il écoule, parce qu'il subit la suggestion de l'auteur, exprimée par la bouche de l'acteur qui parle. Partout, donc, visible ou non, règne ici la distinction du meneur et des menés, si importante en matière de responsabilité. Ce n'est pas à dire que les volontés de tous se soient annihilées devant celle d'un seul : celle-ci, — suggérée d'ailleurs, elle aussi, écho de voix extérieures ou intérieures dont elle n'est que la condensation originale, — a dû, pour s'imposer aux autres, leur faire des concessions, et les flatter pour les conduire. C'est le cas de l'orateur qui n'a garde de négliger

les précauUons oratoires, de Fauteur dramatique qui doit toujours se plier aux préjugés et aux goûts changeants de ses auditeurs, du leader qui doit ménager son parti, d'un Louis XIV même qui a des égards forcés pour ses courtisans.

Seulement, cela doit être entendu diversement, suivant qu'il s'agit des réunions spontanées ou des réunions organisées. Dans celles-ci, une volonté, pour être dominante, doit naître conforme, dans une certaine mesure, aux tendances, aux traditions des volontés dominées ; mais une fois née, elle s'exécute avec une fidélité d'autant plus parfaite que l'organisation du corps est plus savante. Dans les foules, une volonté impérative n'a pas à se conformer à des traditions qui n'y existent pas, elle peut même être obéie malgré son faible accord avec les tendances de la majorité , mais, conforme ou non, elle est toujours mal exécutée et s'altère en s'imposant. On peut affirmer que toutes les formes de l'association humaines se distinguent : ['parla manière dont une pensée ou une volonté entre mille y devient dirigeante, par les conditions du concours de pensées et de volontés d'où elle sort victorieuse ; 2** par la plus ou moins grande facilité qui y est offerte à la propagation de la pensée, de la volonté dirigeante. Ce qu'on appelle Témancipation démocratique tend à rendre accessible à tous le concours dont il s'agit, limité d'abord à certaines catégorie de personnes, graduellement étendues ; mais tous les perfectionnements de l'organisation sociale, sous forme démocratique ou aristocratique, ont pour effet de permettre à un dessein réfléchi, cohérent, individuel, d'entrer plus pur, moins altéré et plus profondément, par des voies plus sûres et plus courtes, dans le cerveau de tous les associés. Un chef d'émeute ne dispose jamais complètement de ses hommes, un général presque tou-

jours ; la direction du premier, lente et tortueuse, se réfracte en mille déviations, celle du second va vite et tout droit.

On a cependant contesté et avec force (1), que pour les foules au moins, le rôle des meneurs eût l'universalité et l'importance que nous lui prêtons. Il y a en effet, des foules sans conducteur apparent, La famine sévit dans une région, de tous côtés des masses affamées s*y soulèvent^ demandant du pain ; point de chef ici, ce semble, l'unanimité spontanée en tient lieu. Reo;ardez-y de près pourtant. Tous ces soulèvements n*ont pas éclaté ensemble ; ils se sont suivis comme [une traînée de poudre, à partir d'une première étincelle. Une première émeute a eu lieu quelque part, dans une localité plus souffrante ou plus effervescente que les autres, plus travaillée par des agitateurs connus ou occultes, qui ont donné le signal de la révolte. Puis, dans des localités voisines, Télan a été imité, et les nouveaux agitateurs ont eu moins à faire, grâce à leurs prédécesseurs ; et ainsi, de proche en proche, s'est prolongée Taction de ceux-ci, par imitation de foule à foule, avec une force croissante qui affaiblit d'aulant Tutilité des directeurs locaux, jusqu'à ce qu'enfin, surtout

(1) Au Congrès d'AnUiropologie criminelle de Bruxelles, en août 1892, un savant russe nous a fait cette objection, en invoquant des révoltes agraires de son pays, causées par la famine ; plus tard, un savant italien, le D' Bianchi, que nous allons citer, nous a objecté des faits analogues. — En revanche, j'apprends que la thèse ici développée l'avait été bien antérieurement, en 1882 déjà, par un écrivain russe distingué, M. Mikhailowsky, dans le recueil intitulé Oetchestvrennia Zapiski,

quand le cyclone populaire s'est élargi bien au delà des limites où il a eu sa raison d'être, de la région où le pain a manqué, nulle direction ne s'aperçoive. Chose étrange, — élrange du moins pour qui méconnaît la puissance de Tenlraînement imitatif, — la spontanéité des soulèvements alors devient d'autant plus complète qu'elle est moins motivée. C'est ce qu'oublie d'observer un écrivain italien qui nous oppose à tort l'agitation du haut Milanais en 1889. Au cours de cette série de petites émeutes rurales, il a vu s'en produire plusieurs presque spontanément, ce qui l'étonné d'ailleurs, car il convient que la cause affichée de cette agitation ne suffisait point à la justifier : les griefs invoqués contre les propriétaires à propos des baux n'avaient rien de bien sérieux, et, si l'année avait été mauvaise, l'importation d'une nouvelle industrie avait compensé en partie le déficit des récoltes. Comment croire dans ces conditions, que ces paysans italiens se soient soulevés d'eux-mêmes, sans nulle excitation du dehors ou du dedans, ou plutôt du dehors et du dedans à la fois? C'est au premier de ces mouvements qu'il eût fallu remonter pour se convaincre que le mécontentement populaire, local et partiel avant de s'être répandu et généralisé, n'est pas né tout seul, qu'il y a eu là, comme partout en cas d'incendie, des incendiaires, colportant de ferme en ferme, d'auberge en auberge, la calomnie, la colère, la haine. Ce sont eux qui ont donné à l'irritation sourde fomentée par eux cette formule précise : « Les propriétaires refusent de diminuer leurs baux; pour les contraindre, il faut leur faire peur. » Le moyen est tout indiqué : s'attrouper, crier, chanter des refrains menaçants, casser des vitres, piller et incendier. Un agent de désordre n'a pas grand effort à faire, une fois la contagion en marche, pour décider deux ou trois cents paysans ou

FOULES lâT SECTES 15

paysannes, en sortant des vêpres ou de la messe, par exemple, à ce genre de manifestation. Il n'a qu'à lancer une pierre, jeter un cri, entonner le début d'un chant ; aussitôt tout le monde suivra, et on dira ensuite que ce désordre a été tout spontané. Mais il a fallu nécessairement l'initiative de cet homme.

Envisagés d'un même coup d'œil, tous les rassemblements tumultueux qui procèdent d'une émeute initiale, et s'enchaînent intimement les uns aux autres, phénomène habituel des crises révolutionnaires, peuvent être considérés comme une seule et môme foule. Il y a de la sorte des foules complexes, comme en physique des ondes complexes, enchaînement de groupes d'ondes. Si l'on se place à ce point de vue, on voit qu'il n'est point de foules sans meneurs, et l'on s'aperçoit, en outre, que si, de la première de ces foules composantes à la dernière, le rôle des meneurs secondaires va s'affaiblissant, celui des meneurs primaires va toujours croissant, agrandi à chaque nouveau tumulte né d'un tumulte précédent par contagion à distance. Les épidémies de grève en sont la preuve : la première qui éclate, celle pourtant où les griefs invoqués sont le plus sérieux et qui, par suite, devrait être la plus spontanée de toutes, laisse toujours voir se dessiner la personnalité des agitateurs ; les suivantes, quoique parfois sans rime ni raison — comme j'en ai vu s'ébaucher parmi des ouvriers meuliers du Périgord, qui voulaient simplement se mettre à la mode, — ont l'air d'explosions sans mèche ; on dirait qu'elles partent toutes seules comme les mauvais fusils. Je reconnais d'ailleurs qu'ici le nom de meneurs appliqué à de simples brouillons, qui ont, sans le vouloir expressément, avec une demi-inconscience, pressé la gàchetle du fusil, est assez impropre. J'emprunte un nouvel exemple

au D*^ Bianchi : dans un village, à la sortie du mois de Marie, la population — déjà surexcitée, nous le savons, — apecçoit des agents de police, venus pour la surveiller ; leur vue l'exaspère; des sifflements se font entendre, puis des cris, puis des chants séditieux, et voilà ces pauvres gens, enfants, vieillards, qui mutuellement s'exaltent. La foule est lancée, et se met, naturellement, à casset* des vitres, à détruire tout ce qu'elle peut. On remarque en passant ce singulier goût des foules pour les vitres cassées, pour le bruit, pour la destruction puérile : c'est une de leurs ressemblances nombreuses avec les ivrognes, dont le plus grand plaisir, après celui de vider les bouteilles, est de les briser. — Dans cet exemple, le premier qui a sifflé, qui a crié, ne s'est probablement pas rendu compte des excès qu'il allait provoquer. Mais n'oublions pas qu'il s'agit là d'une agitation précédée de beaucoup d'autres qui ont eu leurs agitateurs plus conscients et plus volontaires.

Il arrive aussi, souvent, qu'une foule mise en mouvement par un noyau d'exaltés, les dépasse et les résorbe, et, devenue acéphale, semble n'avoir pas de conducteur. La vérité est qu'elle n'en a plus, comme la pâte levée n'a plus de levain.

Enfin, — remarque essentielle, — le rôle de ces conducteurs est d'autant plus grand et distinct que la foule fonctionne avec plus d'ensemble, de suite et d'intelligence, qu'elle est plus près d'être une personne morale, une association organisée.

On voit donc que, dans tous les cas, malgré l'importance attachée à la nature de ses membres, l'association en définitive vaudra ce que vaudra son chef. Ce qui importe avant tout, c'est la nature de celui-ci; un peu moins peutêtre, il est vrai, pour les foules ; mais ici, en revanche, si

un mauvais choix du chef peut ne pas produire des conséquences aussi désastreuses que dans une association corporative, les chances d*un bon choix sont beaucoup moins grandes. Les multitudes, et aussi bien les assemblées, même parlementaires, sont promptes à s'engouer d'un beau parleur, du premier venu qui leur est inconnu ; mais les corps de marchands, les collegia de l'antique Rome, les églises des premiers chrétiens, toutes les corporations quelconques, quand elles élisent leur prieur, leur évêque^ leur syndic, ont depuis longtemps mis son caractère à l'épreuve ; ou, si elles le reçoivent tout fait, comme l'armée, c'est des mains d'une autorité intelligente et bien informée. Elles sont moins exposées aux <( emballements », car elles ne vivent pas toujours à Y état rassemblé^ mais le plus souvent à Vétat dispersé, qui laisse à leurs membres, délivrés de la contrainte des contacts, la disposition de leur raison propre. — En outre, quand le chef d'un corps a été reconnu excellent, il a beau mourir, son action lui survit (i); le fondateur d'un ordre religieux, canonisé après sa mort, vit et agit toujours dans le cœur de ses disciples, et à son impulsion s'ajoute celle de tous les abbés et réformateurs qui lui succèdent, et dont le prestige, comme le sien, grandit et s'épure par Téloignement dans le temps ; tandis que les bons meneurs de foules (2) — car il

(1) Malheureusement, cela arrive aussi, quelquefois, quand le chef mérite moins cette survivance ; les partis politiques le prouvent. En France, les boiilangistes ont survécu à Boulanger ; au Chili, les balmacédistes à Balmacéda.

(2) Dans une conférence sur la Conciliation industrielle et le rôle des meneurs (Bruxelles, 1892), un ingénieur belge très compétent, M. Weiler, montre le rôle utile que les bons meneurs, à savoir, d'après lui, les « meneurs de la profession » et non les meneurs de profession, peuvent exercer dans les différends entre patrons et ouvriers. Il y fait voir aussi le faible désir qu'éprouvent les ouvriers, dans ces moments critiques, de voir survenir les « messieurs» politiciens. Pourquoi ? Parce qu'ils savent bien que, une fois arrivés, ceux-ci les subjugueront bon gré mal gré. C'est une fascination qu'ils redoutent, mais qu'ils ne subissent pas moins.

y en a de tels, — cessent d*agirdès qu'ils ont disparu, plus promptement oubliés que remplacés. Les foules n'obéissent qu'à des conducteurs vivants et présents, prestigieux corporellement, physiquement, jamais à des fantômes d'idéale perfection, h des mémoires immortalisées. — Comme je viens de l'indiquer en passant, les corporations, dans leur longue existence, souvent plusieurs fois séculaire, présentent une séi'ie de meneurs perpétuels, greffés en quelque sorte les uns sur les autres et se rectifiant les uns les autres ; encore une différence avec les foules, où il y a tout au plus un groupe de meneurs temporaires et simultanés, qui se reflètent en s'exagérant. Autant de différences, autant de causes d'infériorité pour les foules.

Il y en a d'autres. Ce ne sont pas seulement les pires meneurs qui risquent d'être choisis ou subis par les multitudes, ce sont encore les pires suggestions, parmi toutes celles qui émanent d'eux. Pourquoi? Parce que, d'une part, les émotions ou les idées les plus contagieuses, sont naturellement, les plus intenses, comme ce sont les plus grosses cloches, non les mieux timbrées ni les plus justes, dont le son va le plus loin ; et que, d'autre part, les idées les plus intenses sont les plus étroites ou les plus fausses, celles qui frappent les sens, non l'esprit, et les émotions les plus intenses sont les plus égoïstes. Voilà pourquoi, dans une foule, il est plus facile de propager une image puérile qu'une abstraction vraie, une comparaison qu'une raison, la foi en un homme que la renonciation à un préjugé; et pourquoi, le plaisir de dénigrer étant f>lus vif que le plaisir d'admirer, et le sentiment de la conservation plus fort que le sentiment du devoir, les huées s'y répandent plus facilement encore que les bravos, et les accès de panique y sont plus fréquents que les élans de bravoure.

Aussi a-t-on eu raison de remarquer, à propos des foules (1), qu'en général elles sont inférieures en intelligence et en moralité à la moyenne de leurs membres. Ici, non seulement le composé social, comme toujours, est dissemblable à ses éléments dont il est le produit ou la combinaison plus que la somme, mais encore, d'habitude, il vaut moins. Mais cela n'est vrai que des foules ou des rassemblements qui s'en rapprochent, Au contraire, là où règne Vesprit de corps plutôt que Vesprit de foule, il arrive souvent que le composé, où se perpétue le génie d'un grand organisateur, est supérieur à ses éléments actuels. Suivant qu'une troupe d'acteurs est une corporation ou une foule, c'est-à-dire qu'elle est plus ou moins exercée et organisée, ils jouent tous ensemble mieux oumoinsbien que séparément quand ils disent des monologues. -Dans un corps très discipliné, comme la gendarmerie, d'excellentes règles pour la recherche des malfaiteurs, pour l'audition des témoins, pour la rédaction des procès-verbaux, — toujours très bien faits, au style près, — se transmettent traditionnellement et soutiennent l'esprit de l'individu appuyé sur une raison supérieure. Si l'on a pu dire avec vérité, d'après un proverbe latin, que les sénateurs sont de bonnes gens y et le Sénat une mauvaise bête.]dÀ eu cent fois l'occasion de remarquer que les gendarmes, quoi qu'ils soient le plus souvent intelligents, le sont moins que la gendarmerie. Un général me dit avoir fait la même remarque en inspectant

(1) Voir notamment à ce sujet le très intéressant écrit de M. Sighele, sur a folla delinquente.

ses jeunes soldats. Questionnés séparément sur la manœuvre militaire, il les trouvait tous assez faibles ; mais, une fois rassemblés, il était surpris de les voir manœuvrer avec ensemble et entrain, avec un air d'intelligence collective très supérieure à celle dont ils avaient fait preuve individuellement. De môme, le régiment est souvent plus brave, plus généreux, plus moral que le soldat. Sans doute, les corporations, — régiments, ordres religieux, sectes, — vont plus loin que les foules, soit dans le mal, soit dans le bien ; des foules les plus bienfaisantes aux foules les plus criminelles il y a moins loin que des plus grands exploits de nos armées aux pires excès du jacobinisme, ou des sœurs de Saint-Vincent de Paul aux camorrisles et aux anarchistes; et M. Taine, qui nous a peint avec tant de vigueur à la fois les foules criminelles et les sectes criminelles, les jacqueries et les exactions jacobines pendant la Révolution, a montré combien celles-ci ont été plus funestes que celles-là. Mais, tandis que les foules font plus souvent du mal que du bien, les corporations font plus souvent du bien que du mal. Ce n'est pas que, parmi ces dernières aussi, la contagiosité des sensations et des sentiments ne tende à être en rapport avec leur intensité, et que les plus égoïstes ne tendent à y être les plus intenses ; mais cette tendance y est le plus souvent entravée par une sélection et une éducation spéciales, par un noviciat qui se prolonge pendant plusieurs années.

Quand, par hasard, une multitude en action paraît être meilleure, elle aussi, plus héroïque, plus magnanime, que la moyenne de ceux qui la composent, ou bien cela tient à des circonstances extraordinaires, — par exemple, Tenthousiasme généreux de TAîssemblée nationale pendant la nuit du 4 août, — ou bien (comme dans le môme exemple peut-être?) cette magnanimité n'est qu'apparente et

dissimule, aux yeux même des intéressés, l'empire profond d'une terreur cachée. Il y a souvent, chez les foules, Théroïsme de la peur. D'autres fois, Taclion bienfaisante d'une foule n'est que le dernier vestige d'une ancienne corporation. N'est-ce pas le cas des dévoûments spontanés qui se produisent parfois dans les foules urbaines accourue pour éteindre un grand incendie? Je dis parfois pour elles, non pour le corps des pompiers, où ces traits admirables sont habituels et journaliers. La multitude qui les entoure, à leur exemple peut-être, piquée d'émulation, se dévoue aussi, rarement, affronte un danger pour sauver une vie. Mais, si l'on observe que ces rassemblements sont chose traditionnelle, qu'ils ont leur règle et leur usage, qu'on s'y divise les tâches, qu'à droite on fait circuler les seaux pleins, à gauche les seaux vides, que les actions s'y combinent avec un art cotUumier bien plutôt que spontané, on sera porté à voir d'ans ces manifestations de pitié et d'assistance fraternelle un reste survivant de la vie corporative propre aux « communes » du moyen âge.

Est-il nécessaire maintenant d'insister pour démontrer que les hommes en gros, dans les foules, valent moins que les hommes en détail? Oui, puisqu'on l'a contesté. Nous serons bref d'ailleurs. A coup sûr, aucun des paysans d'Hautefaye qui ont tué à petit feu M. de Moneys, aucun des émeutiers parisiens qui ont fait noyer l'agent Vicenzini, n'eût été capable isolément, je ne dis pas d'accomplir, mais de vouloir cet abominable assassinat. La plupart des septembriseurs étaient loin d'être de malhonnêtes gens. Une multitude lancée, même composée en majorité de personnes intelligentes, a toujours quelque chose de puéril et de bestial à la fois : de puéril par sa mobilité d'humeur, par son brusque passage de la colère à l'éclat de rire, de bestial par sa brutalité. Elle est lâche aussi, même

composée d'individus de moyen courage. Si Tadversaire qui lui tient tôte, un ingénieur, par exemple, vient à être renversé par un croc-en-jambe, son affaire est faite. Piétiner son ennemi à lerre est un plaisir qu'elle ne se refuse jamais. — Un exemple de ses caprices. M. Taine nous a cité une bande révolutionnaire qui, prête à massacrer un prétendu accapareur, s'attendrit tout à coup, s'enthousiasme pour lui « et le force à boire et à danser avec elle autour de Tarbre de la Liberté où un moment auparavant, ils allaient le pendre ». Des traits pareils ont été observés à l'époque de la commune. Dans la dernière semaine, des prisonniers sont conduits à Versailles où la foule les entoure. Parmi eux se trouve, dit M. Ludovic Halévy, « une femme jeune, assez belle, les mains liées derrière le dos, enveloppée dans un caban d'officier doublé de drap rouge, les cheveux épars. La foule crie : La colonnelle! la cohmnelle ! Tôle haule, la femme répond à ces clameurs par un sourire de défi. Alors, de toutes paris, c'est un grand cri : A mort ! à mort !... Un vieux monsieur s'écrie : Pas de cruauté, c'est une femme après tout ! La colère de la foule, en une seconde, se retourne contre le vieux monsieur. On l'entoure : c'est un communard ! c'est un incendiaire ! Il est très menacé, -mais une voix perçante s'élève, une voix drôlette et gaie de gamin de Paris : Faut pas lui faire du mal, c'est sa demoiselle à ce monsieur ! Alors, brusquement, grand éclat de rire autour du vieux monsieur. Il est sauvé... La foule avait passé presque dans le même instant, de la plus sérieuse colère à la plus franche gaité. »

Tout est à noter dans cet observation, autant le début que la fin. On peut être certain, puisqu'il s'agit de Français, que, à la vue de celle jolie amazone bravant ses meurtriers, chacun d'eux, pris à part, n'eût exprime que

de Tadmiration pour elle. Rassemblés, ils n'ont éprouvé que de la fureur contre elle ; ils n'ont paru sensibles qu'au froissement de leur amour-propre collectif, exagération de leurs amours-propres particuliers élevés à une très haute puissance, parce défi courageux. « L'amour-propre irrité chez le peuple, dit M""' de Staël dans ses Considéralions sur la Révolution fraiiçaise, ne ressemble point à nos nuances fugitives : c'est le besoin de donner la mort. » Très juste ; mais en réalité, ce n'est pas chez les hommes du peuple isolés que les blessures de Tamour-propre ou ses égratignures s'élèvent à cette acuité d'exaspération homicide ; c'est dans les masses populaires. Et ce n'est pas seulement dans celles-ci, c'est dans tout rassemblement d*hommes instruits et bien élevés. Une assemblée, même la plus parlementaire du monde, insultée par un orateur, donne parfois ce spectacle d'une meurtrière fureur de susceptibilité.

A quel point les foules, et, en général, les collectivités non organisées, non disciplinées, sont plus mobiles, plus oublieuses, plus crédules, plus cruelles que la plupart de leurs éléments, on a toujours de la peine à se l'imaginer, mais les preuves pullulent. A-t-on seulement songé à remarquer celle-ci? En octobre 1892, les explosions de dynamite terrorisent Paris; il semblait qu'il n'y eut rien de plus urgent que de se défendre contre cette menace perpétuelle, et, en eiïet, quel danger! Mais, après qu'on a eu culbuté un ministère à cette occasion et voté une nouvelle loi sur la presse, spécifique dérisoire contre ce lléau, l'afTaire du Panama éclate. Dès lors, je veux dire dès le premier jour, quand nul ne pouvait prévoir encore la gravité des révélations prochaines, l'alarme de la veille est oubliée, quoique le péril reste le même, et la curiosité, la malignité publiques, surexcitées, bien avant l'indi-

gnation publique, ont complètement dissipé la terreur. Ainsi est fait V esprit collectif: les images s'y succèdent incohérentes, superposées ou juxtaposées sans lien, comme dans le cerveau de Thomme endormi ou hypnotisé, et chacune h son tour y envahit le champ total de l'attention. Cependant la plupart des esprits individuels qui le composent, qui concourent à former cette grande foule appelée TOpinion, sont capables de suite et d'ordre dans Tagencement de leurs idées.

Autre exemple : « En mai 1892 (i), dit M. Delbœuf. un malheureux Allemand, tout fraîchement débarqué à Li^ge, se laisse guider par la foule sur le théâtre d'une explosion de dynamite. A un certain moment, quelqu'un dans cette foule, en le voyant courir plus vite que les autres, le prend pour le coupable, le dit à ses voisins, et cette môme foule se met en devoir de Técharper. Cependant comment était-elle composée? En somme, de l'élite de la société réunie autour d'un concert. Et l'on a pu entendre des voix de messieurs réclamant un revolver pour tuer à tout hasard un malheureux dont ils ignoraient la nationalité, le nom et le crime ! Dans l'affaire de Courtray, où un futur député s'exerçait à jouer un. rôle analogue à celui de Basly et consorts dans les grèves, voyez la bôtise de la foule : elle cherche à écharper les experts. » — Dans un ordre d'idées moins tragique, voici un auditoire de café-concert ; des Parisiens et des Parisiennes de goût raffiné s'y rassemblent. Pris séparément, ils sont dégustateurs de fine musique, de littérature pimentée, mais savoureuse. Réunis, ils ne font leurs délices que de stupides chansons. M"® Yvette Guilbert a essayé de

{\) Journal de Lif'fjc, du 12 octobre 1892. Article de M. Delbœuf, sur noire rapport au Congrès d'anthropologie criuiincllc de Bruxelles relatif aux Crimes des foules.

leur faire accepter des compositions dignes de son talent spécial ; elle y a échoué. Puisqu'il vient d'être question du Panama, on a pu constater avec quelle lenteur et quelle faible habileté cette sorte de juge d'instruction collectif appelé la Commission d'enquête a accompli ses opérations, malgré la réelle capacité de ses membres ; il est vraisemblable que chacun d'eux, investi seul des mômes pouvoirs, et agissant isolément^ eût fait de meilleure besogne. En tout cas, il est manifeste que le jury est encore moins intelligent que les jurés (1).

Encore un exemple, que j'emprunte aux mémoires de Gisquet, préfet de police, sous Louis-Philippe. En avril 1892, à Paris, au paroxysme de Tépidémie cholérique, a des bruits répandus Qi propagés dans tout Paris avec la rapidité de Péclair, attribuèrent au poison les effets de l'épidémie, et firent croire aux masses, toujours impressionnables dans de pareils moments, que des hommes empoisonnaient les aliments, l'eau des fontaines, le vin et autres boissons... En peu d'instants, des rassemblements immenses ^se formèrent sur les quais, sur la place de Grève, etc., et jamais peut-ôtre on ne vit & Paris une si effroyable réunion d'individus, exaspérés par cette idée d* empoisonnement et recherchant les auteurs de ces crimes imayi/kiîre^.)) C'était tout simplement un délire collectif de la persécution. « Toute personne munie de bouteilles, de fioles, de paquets de petit volume, leur paraissait

(1) M. de Vogué, avec sa pénétration ordinaire, disait un jour, à propos de l'un de nos ministères : « Ces ministres, dont je me plaisais à constater plus haut la valeur individuelle, ces hommes qui, pour la plupart, montrent dans leurs départements respectifs d cminentes qualités d'administration, il semble (ju^une paralysie foudroyante les frappe quand ils se trouvent réunis autour de la table du Conseil ou au pied de la tribune, devant une résolution collective à prendre ». A combien de ministères, et de parlements, et de Congrès, cette remarque est applicable I

suspecte ; un simple flacon pouvait devenir une pièee de conviction aux yeux de cette multitude en délire. » Gisquet a parcouru lui-môme « ces masses profondes, couvertes de hailloiïs » et, dit-il, « rien ne peut rendre tout ce que leur aspect avait de hideux, l'impression de terreur que causaient les murmures sourds qui se faisaient entendre. » Ces affolés sont devenus facilement des massacreurs. « Un jeune homme, employé au ministère de Tintérieur, fut massacré, rue Saint-Denis, sur le seul soupçon d'avoir voulu jeter du poison dans les brocs d'un marchand de vin...» Quatre massacres eurent lieu dans ces conditions... Scènes analogues à Vaugirard et au faubourg Saint- Antoine. Ici (i deux imprudents fuyaient, poursuivis par des milliers de forcenés qui les accusaient d avoir donné à des enfants une tartine empoisonnée ». Les deux hommes se cachent à la hâte dans un corps de garde ; mais le poste est dans un instant cerné, menacé, et rien n'aurait pu empocher en ce moment le massacre de ces individus, si le commissaire de police et un ancien officier de paix n'avaient eu l'heureuse idée de se partager la tartine aux yeux de la foule. « Cette présence d esprit fit aussitôt succéder thilarité à la fureur. » Ces affolements sont de tous les temps : foules de toute race et de tout climat, foules romaines accusant les chrétiens de l'incendie de Rome ou d'une défaite de légion et les jetant aux bêtes, foules du moyen âge accueillant contre les albigeois, contre les juifs, contre un hérétique quelconque les soupçons les plus absurdes, auxquels leur propagation lient lieu de démonstration, foules allemandes de Munzer sous la Réforme, foules françaises de Jourdan sous la Terreur, c'est toujours le môme spectacle. Toutes, « terroristes par peur », comme M"' Roland disait de Robespierre.

Sur rinconséquence des foules, on me signale ce qui se passe en Orient, dans certains pays infectés par la lèpre. Là, dit le docleur Zambaco-Pacha, <( dans la plupart des villages, dès qu'on a soupçonné la lèpre, ou qu'on a accusé à tort quelqu'un de Tavoir, le peuple, sans s'adresser à l'autorité ou tout au moins à un médecin, se constitue i//îco en jury, et lynche celui qu'il déclare lépreux en le pendant à l'arbre le plus proche ou en le pourchassant à coups de pierres (1) ». Mais cette même populace fréquente les chapelles des léproseries, « baise les images aux endroits mêmes où les lépreux ont posé leurs lèvres et communie dans les mêmes calices ».

Si mobiles, si inconséquentes, si dépourvues de traditions proprement dites, que soient les foules, elles n'en n'en sont pas moins routinières, et en cela aussi elles s'opposent aux corporations qui, dans toute leur période ascendante, sont à la fois traditionnalistes et progressistes, progressistes parce que traditionnalistes. Il y a quelques années, j'ai eu un spécimen assez singulier de cette routine caractéristique des hommes rassemblés au hasard. C'était dans les salles d'inhalation du Mont-Dore, dans l'ancien établissement. Là, trois ou quatre cents hommes sont entassés dans un espace étroit, au milieu des 40<* qui s'échappent du centre de la pièce. On s'ennuie, et, pour se distraire, au lieu de causer comme dans la salle des dames, on cherche à s'agiter ; et l'on se met à tourner processionnellement, en gilet de flanelle, autour de la chaudière centrale. Mais, chose remarquable, tout le monde tourne toujours du même côté, — dans le sens des aiguilles d'une montre, si j'ai bonne mémoire, jamais en sens inverse. Du moins, cela s'est passé ainsi pendant tout le mois où

(1) Voyage chez les lépreux, par le D' Zambaco-Pacha (Paris, Masson, 1891).

28 G. TAKDE

j'ai subi celte insipide médication. Quelquefois j'ai essayé, au début de la séance, d'opérer un remous, un renversement de cette gîralion monotone; je n'ai pu y parvenir. Tous les tourneurs, ou la plupart d'entre eux, se souvenaient d'avoir tourné la veille d'une certaine manière, et, inconsciemment, en vertu de cet instinct d'imitation qui nous suit partout, qui est avec l'instinct de sympathie et de sociabilité en rapport réciproque de cause et d'effet, chacun tendait à suivre fidèlement l'impulsion reçue. Par ce trait, entre parenthèses, on peut mesurer la force sociale du besoin d'imiter. Car, si un acte aussi insignifiant, aussi peu propre à émouvoir l'esprit ou le cœur, que celui du premier baigneur qui a eu l'idée de tourner dans ce sens, a été suggestif à ce point et a développé une tendance collective aussi enracinée, quelle doit être la puissance contagieuse des passions soulevées dans les masses par un chef qui leur souffle des idées de meurtre, de pillage et d'incendie, on leur promet monts et merveilles ! Le docteur Aubry, qui, dans son intéressant ouvrage sur la Contagion du meurtre, a fort bien étudié les phénomènes de ce dernier ordre, me cite une petite observation faite par lui pendant ses études et qui vient à l'appui de la réflexion précédente. « Dans les amphithéâtres de dissection, m'écrilil, on travaille beaucoup, mais le travail est de telle nature qu'il n'empêche pas de causer ni de chanter. Un jour, mes camarades et moi, nous fûmes frappés d'un fait psychologique que nous baptisâmes le réflexe musical. Voici en quoi il consistait. Au moment où le silence était aussi complet que possible, si l'un de nous chantait quelques mesures d'un air connu, puis s'arrôtait brusquement, j)rosque aussitôt après, dans un autre coin quelconque de la salle, un étudiant continuait, en travaillant, l'air commencé. Nous avons fréquemment reproduit cette expérience

et toujours avec succès. Souvent nous avons questionné notre continuateur, qui était tantôt Tun, tantôt Tautre de nos camarades, et nous avons compris par ses réponses qu'il ne s'était pas aperçu d'avoir suivi une impulsion, continué une chose commencée. N'y .a-t-il pas dans cette suggestion, quelquefois inconsciente, quelque chose qui jette un peu de lumière sur ces idées apparues, on ne sait ni pourquoi ni comment, dans les foules, venues on ne sait d'où et répandues avec une rapidité vertigineuse (i) ? » Revenons. Le public de théâtre donne lieu à des remarques analogues. S'il est le plus capricieux des publics, il en est aussi le plus moutonnier, il est aussi difficile de prévoir ses caprices que de réformer ses habitudes. D'abord, ses manières d'exprimer l'approbation ou le blâme sont toujours les mêmes dans un même pays : applaudissements et sifflets, chez nous. Puis, ce qu'il est habitué à voir sur la scène, il faut qu'on le lui montre toujours, quelque artificiel que cela puisse être; et ce qu'il est habitué à n'y pas voir, il est dangereux de le lui montrer. Encore est-il à noter qu'un auditoire de théâtre est une foule assise, c'està-dire n'est foule qu'à demi. La vraie foule, celle où l'électrisation par le contact atteint son plus haut point de rapidité et d'énergie, est composée de gens debout el, ajoutons, en marche. Mais cette différence n'a pas toujours existé. En 1780 encore, — j'en trouve la preuve dans un article du Mercure de France du 10 juin 1780, — le parterre se

Le D' Bajenow, aliéniste russe, rapporte un trait qui confirme et amplifie singulièrement l'observation du D' Aubry. Il y a une dizaine d'années, sur une scène de Moscou, Sarah Bernhardt jouait la Dame aiur Camélias . Au 5* acte, au moment le plus dramatique, quand tout le public était suspendu à ses lèvres et qu'on eût entendu une mouche voler, Marguerite Gauthier, se mourant de phtisie, s'est mise à tousser. Aussitôt une épidémie de toux a gagné l'auditoire, et, pendant quelques minutes, on n'a pu entendre les paroles de la grande actrice.

tenait debout dans les principaux théâtres, et Ton commençait à peine à parler de le faire asseoir. Il y a lieu de penser que le parterre, en s'asseyant, s*est assagi ; et il en a élé de môme de l'auditoire politique et judiciaire chez les peuples qui, après avoir eu d'abord des parlements forains composés de guerriers ou de vieillards debout sous les armes, ont fini par avoir des assemblées closes dans des palais et assises sur des fauteuils ou des chaises curules. Il est probable aussi que ce changement d*attilude adonné à chaque auditeur un peu plus de force pour résister à Tentraînement de ses voisins, un peu plus d'indépendance individuelle. S'asseoir, c'est commencer à s'isolef en soi. Le parterre est devenu, ce semble, moins misonéiste depuis qu'il s'est assis; c'est seulement à partir de cette époque que la scène française a commencé à s'émanciper. Pourtant, même parmi des spectateurs assis, subsistent les agents de suggestion mutuelle les plus efficaces, surtout la vue. Si les spectateurs ne se voyaient pas entre eux, s'ils assistaient à une représentation, comme les détenus des prisons cellulaires entendent la messe, dans de petites boîtes grillées d'où il leur serait impossible de se voir les uns les autres, il n'est point douteux que chacun d'eux, subissant l'action de la pièce et des acteurs pure de tout mélange avec Taction du public, jouirait bien plus pleinement de la libre disposition de son goût propre, et que, dans ces salles étranges, on serait beaucoup moins unanime soit à applaudir, soit à siffler. Dans un théâtre, dans un banquet, dans une manifestation populaire quelconque, il est rare que, mème^ en désapprouvant mj9^//o les applaudissements, les toasts, les vivats, on ose ne pas applaudir aussi, ne pas lever son verre, garder un silence obstiné au milieu de cris enthousiastes. A Lourdes, dans la foule processionnelle et orante des croyants, il y a des sceptiques

qui, demain, au souvenir de tout ce quils voient faire aujourd'hui, de ces bras en croix, de ces cris de foi poussés par une voix quelconque et aussitôt répétés par toutes les bouches, de ces baisements de terre et de ces prosternations en masse sur Tordre d*un moine, feront des plaisanteries sur tout cela. Mais aujourd'hui ils ne rient point, ils ne protestent point, et, eux aussi, ils baisent la terre ou font semblant et, s'ils ne tiennent pas les bras en croix, en ébauchent le geste... Est-ce peur? Non; ces foules pieuses n'ont rien de féroce. Mais on ne veut pas scandaliser. Et celte crainte du scandale, qu'est-ce, au fond, si ce n'est l'importance extraordinaire attribuée par le plus dissident et le plus indépendant des hommes au blâme collectif d'un public composé d'individus dont chaque jugement particulier ne compte pour rien à ses yeux? D'ailleurs, cela ne suffit pas à expliquer toujoirrs la condescendance habituelle et remarquable de l'incrédule à l'égard des multitudes ferventes où il est noyé. Il faut, je crois, admettre aussi qu'au moment où un frisson d'enthousiasme mystique passe sur elles, il en prend sa petite part et se trouve avoir le cœur traversé d'une foi fugitive. El, cela admis et démontré pour les foules pieuses, nous devons faire usage de cette remarque pour expli(iuer ce qui se passe dans les foules criminelles, où souvent un courant de férocité momentanée traverse et dénature un cœur normal.

C'est une banalité, et aussi une exagération, de vanter le «courage civil » aux dépens du courage militaire, qui passe pour être moins rare. Mais ce qu'il y a de vrai dans cette idée banale s'explique par la considération qui précède. Car le courage civil consiste à lutter contre un entraînement populaire, à refouler un courant, à émettre devant une assemblée, devant un conseil, une opinion dissidente, isolée, en opposition avec celle de la majorité,

32 a. TARDE

tandis que le courage militaire consiste, en général, à se distinguer dans un combat en subissant au plus haut degré l'impulsion ambiante, en allant plus loin que les autres dans le sens même où l'on est poussé par eux. Quand, par exception, le courage militaire exige lui-même qu'on résiste à un entraînement, quand il s'agit, pour un colonel, de s'opposer à une panique, ou, à Tinverse, de retenir l'élan inconsidéré des troupes, une telle audace est chose plus rare encore, et, avouons-le, plus admirable qu'un discours d'opposition dans une Chambre de députés.

En somme, par son caprice routinier, sa docilité révoltée, sa crédulité, son nervosisme, ses brusques sautes de vent psychologiques de la fureur à la tendresse, de Texaspération à l'éclat de rire, la foule est femme, même quand elle est composée, comme il arrive presque toujours, d'éléments masculins. Fort heureusement pour les femmes, leur genre de vie, qui les renferme dans leur maison, les condamne à un isolement relatif. En tout pays, à toute époque, les réunions d'hommes sont plus fréquentes, plus habituelles, plus nombreuses que les réunions de femmes. A cela tient peut-ôtre en partie l'écart si grand entre la criminalité des deux sexes, au profit du plus faible. La moindre criminalité des campagnes comparées aux villes est un fait qui peut se rattacher à la môme cause. Le campagnard vit à Tétat de dispersion habituelle. Quand, par hasard, les femmes pratiquent la vie de rassemblement quotidien, — je ne dis pas la vie corporative, sous forme monastique ou autre, — leur dépravation atteint ou dépasse celle de rhomme. El, pareillement, quand le paysan, les années où la vie est à très bon marché, cultive l'auberge autant que l'ouvrier le café, il devient facilement plus immoral que l'ouvrier et plus redoutable. Karl Marx, dans le Capital (chap. xxv), fait un tableau pittoresque des bandes d'où-

vrîers agricoles qui, recrutées par un chef « vagabond, noceur, ivrogne, mais entreprenant et doué de savoirfaire », promènent leurs bras dans divers comtés d'Angleterre. « Les vices de ce système, dit-il, sont Texès de travail imposé aux enfants et aux jeunes gens... et la démoralisation de la troupe ambulante. La paye se fait à Tauberge au milieu de libations copieuses. Titubant, s'appuyant de droite et de gauche sur le bras robuste de quelque virago, le digne chef marche en tôle de la colonne, tandis qu'à la queue la jeune troupe folâtre et entonne des chansons moqueuses ou obscènes. Les villages ouverts, souche et réservoir de ces bandes, deviennent des Sodomes et des Gomorrhes... »

Jusqu'ici nous nous sommes plus spécialement occupés des foules; attachons-nous maintenant davantage aux corporations. Mais d'abord indiquons le rapport que celles-ci ont avec celles-là, et la raison que nous avons eue de les réunir en une même étude. Cette raison est bien simple: d'une part, une foule tend à se reproduire à la première occasion, à se reproduire à intervalles de moins en moins irréguliers, et, en s'épurant chaque fois, à s'organiser corporativement en une sorte de secte ou de parti ; un club commence par être ouvert et public, puis, peu à peu, il se clôt et se resserre ; d'autre part, les meneurs d'une foule sont le plus souvent non des individus isolés, mais des sectaires. Les sectes sont les ferments des foules. Tout ce qu'une foule accomplit de sérieux, de grave, en bien comme en mal, lui est inspiré par une cor-

poration. Quand une multitude accourue pour éteindre un incendie déploie une intelligente activité, c'est qu'elle est dirigée par un détachement de la corporation des pompiers. Quand un attroupement de grévistes frappe précisément où il faut frapper, détruit ce qu'il faut détruire, — par exemple les outils des ouvriers restés à l'usine, — pour atteindre son but, c'est qu'il y a derrière elle, sous elle, un syndicat, une union, une association quelconque (1). Les foules manifestantes, processions, enterrements à allure triomphale, sont soulevées par des confréries ou des cercles politiques. Les Croisades, ces immenses foules guerrières, ont jailli des ordres monastiques, à la voix d'un Pierre l'Ermite ou d'un saint Bernard. Les levées en masse de 1892 ont été suscitées par dos clubs, encadrées et disciplinées par les débris des anciens corps militaires. Les septembrisades, les jacqueries de la Révolution, ces bandes incendiaires ou féroces, sont des éruptions du jacobinisme ; partout, à leur tête, on voit un délégué de la section voisine. Là est le danger des sectes : réduites à leurs propres forces, elles ne seraient

(i) Parfois on le conteste, mais à tort, parce que le fait ne peut toujours être judiciairement démontré. Dans son ouvrage, très documenté d'ailleurs et très intéressant, sur les Associaiions professionnelles en Belgique (Bruxelles, 189i), M. Vanderwelde, l'un des chefs du socialisme belge, blàme un arrêt de la Cour d'assises du Hainaut de juillet 1886, qui a condamné plusieurs membres de l'Union verrière de Charleroi pour provocation aux troubles causés par la grève des ouvriers verriers, en mars do cette même année. 11 n'y avait contre eux, nous dit-il, que « d'insuffisantes présomptions ». Mais, quelques lignes plus haut, il vient de nous dire que, longtemps avant la grève, « l'Union verrière se préparait à la lutte : une lutte terrible, une lutte à mort, écrivait son président aux sociétés d'Angleterre et des Etats-Unis ». Or, sur ces entrefaites éclatent les émeutes de mars 1886 , le 25, des milliers de mineurs remontent leurs outils, le lendemain, cette masse énorme se répand sur le pays, arrête les machines, pille les verreries... anéantit l'établissement Baudoux », on un mot exécute tout le programme de l'Union. Ce sont là des présomptions graves, sinon suffisantes.

presque jamais très malfaisantes; mais il suffit d'un faible levain de méchanceté pour faire lever une pâte énorme de sottise. Il arrive fréquemment qu'une secte et une • foule, séparées l'une de l'autre, seraient incapables de tout crime, mais que leur combinaison devient facilement criminelle.

Les sectes, d'ailleurs, peuvent se passer des foules pour agir; c'est le cas de celles qui ont le crime pour but principal ou pour moyen habituel, telles que la maffia sicilienne, la camorra napolitaine, Tanarchisme européen. Comme il a été dit plus haut, les corporations vont plus loin que les foules dans le mal comme dans le bien. Les noms que je viens de citer confirment éloquemment cette vérité. Rien de plus bienfaisant que la Hanse au moyen âge ; rien de plus malfaisant, de nos jours, que la secte anarchique. Ici et là, même force d'expansion, salutaire ou terrible. Née en 1241, la Hanse était devenue, en peu d'années, avec une rapidité de propagation inouïe à cotte époque, « la suprême expression de la vie collective, la concentration de toutes les gildes marchandes de l'Europe » (1). Au XIV* siècle, elle forme une fédération qui comprend plus de quatre-vingts villes et étend ses factoreries de Londres àNovogorod. Elle n'est cependant « fondée que sur le libre consentement des gildes et des villes, elle ne connaît d'autre moyen de discipline que l'exclusion, et si grande est la force corporative que la Hanse exerce néanmoins un ascendant sur toute l'Europe », dans l'intérêt majeur du commerce européen. L'anarchisme s'est propagé aussi rapidement. Vers 1880, le prince Kropolkine,

(1) J'emprunte ces lignes à M. Prins, criminaliste belge très distingué' qui, dans son livre très instructif, sur la Démocratie et le Hégiine parlementaire (2« édition), s'étend longuement sur le régime corporatif, si florissant jadis et subsistant encore dans certaines provinces de son pays

son inventeur, fondait à Genève le Révolté, puis en 1881, à Lyon, le Ih^oit social, feuilles presque sans lecteurs. « En 1882, dit M. Tavocat général Bérard (1), quelques adeptes à Lausanne ou à Genève, deux ou trois individus isolés à Paris, un on deux groupes à Lyon avec ramification à Saint-Etienne, à Villefranche-sur-Saôneetà Vienne, en tout une soixantaine, une centaine, si vous voulez, de personnes ; c'était alors toute la légion anarchiste ». Dix ans plus tard, le 28 mars 1892, une réunion purement anarchiste a lieu à Paris, approuvant expressément Ravachol et ses complices. Il y avait 3.000 personnes, et de nombreux télégrammes avaient été envoyés de la France et de l'étranger pour s'unir de cœur à l'assemblée. « Les anarchistes sont nombreux, très nombreux, dans la classe ouvrière », dit le chimiste M. Girard, qui a souvent affaire à eux. D'après M. Jehan Pré val (2), l'anarchisme n'est pas un simple ramassis de brigands, mais « un parti en voie de s'organiser, avec un but bien défini et avec l'espoir, assurément fondé, d'entraîner, à sa suite, au fur et à mesure des succès obtenus, la plus grande masse du prolétariat urbain ». Les anarchistes sont appelés par le même écrivain « les chevau-légers du socialisme ». — La propagation du nihilisme en Russie n*a pas été moins rapide. Les grands procès qui l'ont fra[»pé en 1876 et 1877 en sont une preuve (3). » Du reste, le nihilisme et l'anarchisme n'ont de commun que l'emploi des explosifs. L'anarchisme, délire prolétaire, a rêvé de détruire toute une classe

(1) Les Hommes et les Théories de ^anarchie, par Bérard (Archives de Tanthropologic crimiuelle n'^iî).

(i) Anarchie et Nihilisme, par Jehan Préval (2« édition, 1892, Savine, éditeur).

(3) Le Socialisme allemand et le Nihilisme russe, par Bourdeau (1892).

sociale ; le nihilisme, conspiration des classes élevées de Russie, n*a jamais visé que quelques t^les. De là cette puissance extrêmement supérieure de lerrorisalion qui caractérise le premier ; menace constante et menace pour tous.

Entre les meilleures corporations et les plus criminelles, il y a une autre similitude; les unes comme les autres sont des formes de cette fameuse « lutte pour la vie » dont on a tant abusé ; formule commode qui doit les trois quarts de son succès, comme bien des gens, à sa souplesse seule. En effet» considérons les plus fécondes corporalions du moyen âge : « Que Ton prenne, dit M. Prins, les plus anciennes et les plus simples, les gildes d'Abbolsburg, d*Exter ou de Cambridge, fondées au xi* siècle en Angleterre : celles du Mans ou de Cambrai fondées en 1070 et 1076; celle d'Amicitia dans la ville d'Aire, en Flandre, dont le comte Philippe confirma les statuts, en 1188 ; ou que Ton étudie les plus puissantes corporations au temps de leur splendeur, les foulons de Gand, les épiciers de Londres, les pelletiers d'Augsbourg, au xiv* siècle ; c'est toujours l'application d'un même principe ; des hommes incertains de l'avenir et menacés dans leurs interdis cherchent le remède dans la solidarité. Leur histoire est d'ailleurs très simple, c'est la lutte des petits contre les grands. » On en dirait autant des Universités de jadis, grandes corporations intellectuelles, et même des corpotions artistiques de la même époque, par exemple de celle des peintres constituée à Gand en 1337 sous le patronage de saint Luc. Mais l'anarchisme, lui aussi, n'est que cela : une lutte contre la Société supérieure. Seulement, il faut convenir que sa manière de lutter est toule différente. Pourquoi l'est-elle? Pourquoi cette môme cause. Tardent désir d'un sort meilleur, a-t-elle poussé les uns à

se solidariser dans le travail, les autres à se concerter pour le meurtre?

Cette question, c'est le problème même des « facteurs du crime » si agité parmi lescriminalistes contemporains; mais c'est ce problème transporté des individus aux groupes, et posé pour les délits collectifs après ne l'avoir été que pour les délits individuels. En se déplaçant de la sorte, il s'éclaire et s'élargit, et offre un moyen de contrôler certaines solutions hâtives auxquelles ces derniers ont donné lieu. Ce n'est pas le moment de nous étendre sur ce contrôle. Par cette comparaison on s'apercevrait aisément que l'influence du climat, de la saison, de la race, des causes physiologiques, est ici certaine, mais qu'elle a été fort exagérée. On verrait que la part des causes physiques va décroissant dans les groupes à mesure qu'en s'organisant ils vont ressemblant davantage à un organisme individuel, que, par suite, elle est plus grande dans la formation, dans l'orientation honnôle ou délictueuse des foules que dans celle des associations disciplinées. L'été, dans le Midi, pendant le jour, quand il fait beau, il est infmiment plus facile de provoquer des désordres dans la rue que l'hiver, au Nord, la nuit, et sous une pluie battante ; tandis que, dans les périodes de crise politique, il est presque aussi facile d'ourdir une conspiration l'hiver que l'été, au Nord qu'au Midi, la nuit que le jour ou le jour que la nuit, par un temps pluvieux que par un soleil splendide. On verrait au contraire que le « facteur anthropologique » ou, pour parler plus simplement, la composition du groupe, a une importance plus grande dans les associations que dans les rassemblements formés sous l'empire d'un sentiment vif et passager. Une foule, même composée d'une majorité d'honnêtes gens, peut se laisser facilement entraîner à des sortes de crimes passionnels, à

(les accès d'aliénation homicide momentanée^ pendant qu une secle, animée d'un sentiment fort el tenace, ne commet que des crimes réfléchis et calculés, toujours conformes à son caraclëre collectif et fortement empreints du cachet de sa race.

Mais ce ne sont là que des conditions secondaires. La question est de savoir quelles sont les causes qui les mettent en œuvre et à profit. Non seulement il n'y a pas de climat ni de saison qui prédestinent au vice ou bien à la vertu, puisque, sous la même latitude et aux mômes mois, on voit éclore toutes sortes de forfaits à côté de toutes sortes de sublimités ou de délicatesses morales^ mais il n'y a pas même de race qui soit vicieuse ou vertueuse par nature. Chaque race produit à la fois des individus qui semblent voués par une espèce de prédestination organique, les uns aux divers genres de crimes, les autres aux divers genres de courage et de bonté. Seulement la proportion des uns et des autres, à un moment donné, diffère d'une race à une autre race, ou, bien plutôt, d*un peuple à un autre peuple. Mais cette différence n'est pas constante, elle varie jusqu'à se renverser quand les vicissitudes de l'histoire font changer la religion, les lois, les institutions nationales, et baisser ou monter le niveau de la richesse et de la civilisation. L'Ecosse, après avoir été pendant des siècles le pays de l'Europe le plus fertile en meurtres, d'après la statistique, est aujourd'hui le pays de l'Europe le moins meurtrier à population égale. Le nombre proportionnel des Ecossais qu'on aurait cru pouvoir qualifier d'homicides-nés a diminué des neuf dixièmes environ en moins d'un siècle. Et si telle est la variabilité numérique de la criminalité dite innée, combien plus variable encore doit être la criminalité acquise? Comment s'expliquent ces variations ? Pourquoi un plus ou moins

grand nombre de criminels naissenl-ih ou deviennent-ih tels, el dans tel ou tel genre ? C'est là le nœud du problème.

Parmi les associations criminelles, nous pouvons distinguer aussi, si bon nous semble, celles qui sont des criminelles nées, et même cette expression à ce sujet rencontrera sans nul doute bien moins de contradicteurs que dans son acception habituelle ; car assurément on voit des sectes naître tout exprès pour le brigandage, la rapine, l'assassinat, très différentes en cela de beaucoup d'autros qui, après avoir eu des fins plus nobles, se sont perverties; la maffia et la camorra, par exemple, ont commencé par être des conspirations patriotiques contre un gouvernement étranger. — Mais cette distinction, qui a paru si capitale et a suscité tant de polémiques à propos de la criminalité individuelle, n'a pas la moindre portée dans son application à la criminalité collective. Criminelle de naissance ou criminelle de croissance, une secte qui fait le mal est pareillement haïssable, et les plus dangereuses sont souvent celles qui en grandissant ont dévié de leur principe initial. Si nous cherchons à remonter aux causes qui ont fait naître pour le crime les unes ou qui ont fait tomber les autres, nous trouverons que ce sont les mômes, à savoir des causes d'ordre psychologique et social. Elles agissent dans les deux cas, de deux manières différentes et complémentaires : 1" en suggérant à quelqu'un l'idée du crime à commettre ; 2° en propageant cette idée, ainsi que le dessein et la force de l'exécuter. Quand il s'agit d'un

crime individuel, la conception et la résolulion, l'idée et Texéculion, sont toujours distinctes et successives, mais se produisent dans un seul et même individu; c'est la principale différence avec le crime collectif, où divers individus se partagent les tâches, où les meneurs et les inspirateurs vrais ne sont jamais les exécuteurs. Différence analogue à celle qui sépare la petite industrie de la grande ; dans la première, le même artisan est, en même temps, entrepreneur et ouvrier, il est son propre patron; dans le second, patrons et ouvriers font deux, comme on ne le sait que trop.

Or, qu'est-ce qui suggère l'idée du crime? et je pourrais aussi bien dire l'idée de génie ^ Les principes et les besoins, les maximes avouées ou inavouées et les passions cultivées plus ou moins ouvertement qui régnent dans la société ambiante, je ne dis pas toujours dans la grande société, mais dans la société étroite, et d'autant plus dense où Ton est jeté par le sort. Une idée de crime, pas plus qu'une invention géniale, ne jaillit du sol, par génération spontanée. Un crime, — et cela est surtout vrai des crimes collectifs, — se présente toujours comme une déduction hardie, mais guère moins conséquente que hardie, le plus souvent, de prémisses posées par les vices traditionnels ou l'immoralité nouvelle, par les préjugés ou le scepticisme d'alentour, comme une excroissance logique en quelque sorte, — et non pas seulement psychologique, — sortie de certains relâchements de conduite, de certains écarts habituels de parole ou de plume, de certaines lâches complaisances pourle succès, l'or, lepouvoir, de certaines négations sceptiques et inconsidérées, par système ou par genre, qui ont cours même parmi les plus honnêtes gens d'une époque et d'un pays. Dans un milieu féodal régi par le point d'honneur, l'assassinat par vengeance;

dans un milieu modernisé, envahi par la cupidité voluptueuse, le vol, Tescroquerie, l'homicide cupide, sont les délits dominants. Ajoutons que la forme et les caractères propres du délit sont spécifiés par Tétat des coi^naissances théoriques ou techniques répandues dans ce milieu. Tel qui eût conçu, avant les derniers progrès de la chimie, un empoisonnement par un poison minéral^ songera maintenant à empoisonner à Taide d'un toxique végétal; tel qui, hier, eût imaginé laborieusement une machine infernale dans le genre de Fiesclii, étudiera aujourd'hui une nouvelle cartouche de dynamite à fabriquer, plus maniable et plus pratique, une cartouche de poche. Et cette spécification de procédés est loin d'être indifférente ; car, en enrichissant l'outillage du crime comme celui de l'industrie, le développement des sciences prête au crime une puissance monstrueusement croissante de destruction et rend Tidée et le dessein du crime accessibles à des cœurs plus lâches, plus nombreux, à un cercle toujours agrandi de consciences molles que le maniement, très dangereux, de la machine infernale de Fieschi ou de Cadoudal ou du couteau de Ravaillac eût épouvantés et qui ne tremblent pas à la pensée de déposer dans un escalier une marmite à renversement.

Une invention, en général, — car Tidée première d'un crime n'est qu'une espèce relalivement très facile d'invention, — est une œuvre logique au premier chef; et voilà pourquoi on a souvent dit avec exagération, mais non sans une part de vérité, que le mérite de l'inventeur se bornait à cueillir un fruit prêt à tomber. La formule newtonienne est déduite logiquement des trois lois de Kepler, elles-mêmes implicitement contenues dans le résultat d'observations astronomiques accumulées depuis Tycho-Brahé et les astronomes chaldéens. La locomotive découlait de la machine à vapeur de Watt et du char

antique et de nos besoins accrus de locomotion ; le télégraphe électrique découlait d'une découverte d'Ampère et de nos besoins multipliés de communication. L'inventeur, scientifique, militaire, industriel, criminel, est un logicien à outrance. Ce n'est pas à dire qu'il soit donné à tout le monde de déduire ainsi et que les prémisses élaborées par tous se soient concentrées d'elles-mômes dans un cerveau sans nulle participation efficace de celui-ci ; il a été leur carrefour, à raison de sa passion caractéristique, cupidité ou curiosité, égoïsme ou dévouement à la vérité, qui a cherché et trouvé les moyens propres à atteindre ses fins. Et pour opérer cette convergence, pour formuler cette conséquence, audacieusement, en bondissant par-dessus les timidités d'esprit ou les répugnances morales qui retiennent dans un état habituel d'inconséquence inconsciente, soit fâcheuse, soit salutaire, les autres hommes, il a fallu une organisation exceptionnelle, un corps formé par une monade dirigeante des plus fortement trempées, des plus closes en soi et persévérantes en leur ^tre. N'importe, sans l'ensemencement social, il est certain que cette terre féconde du caractère individuel n'eût rien fait germer. Donc, les hommes de génie d'une société lui appartiennent, mais ses criminels aussi ; si elle s'honore à juste titre des uns, elle. doit rougir et se repentir des autres ; car elle doit s'imputer à elle-même ceux-ci, quoiqu'elle ait le droit de leur imputer à eux-m^mes leurs actes. Cet assassin tue pour voler parce qu'il entend célébrer partout et par-dessus tout les mérites de l'argent ; ce satyre a entendu dire que le plaisir est le but de la vie ; ce dynamiteur ne fait qu'accomplir ce que conseillent tous les jours des feuilles anarchistes, et celles-ci, qu'ont-elles fait, si ce n'est de tirer les corollaires rigoureux de ces axiomes : la propriété, c'est le vol ; le capital c'est l'en-

nemi? Tous entendent rire delà morale, ils sont immoraux pour n'être pas inconséquents. Les classes supérieures, que le crime atteint, ne s'aperçoivent pas que ce sont elles qui en ont émis le principe, quand elles n'en ont pas donné l'exemple.

Jusqu'à des dates assez récentes, on a pu à la rigueur soutenir ce paradoxe que, si la manie montante du délit attestée depuis trois quarts de siècle par nos statistiques était en elle-même un mal réel, elle n'avait nullement la valeur d'un symptôme ; que la perversité des coquins pouvait monter et même s'étendre constamment, sans qu'il fût le moins du monde prouvé par laque l'honnêteté des honnêtes gens allât s'abaissant. Loin de là, il se pouvait fort bien que la moralisation des masses cultivées ou incultes fît de réels progrès pendant que le crime en faisait de son côlé. Ces choses ont été dites, et imprimées, par des optimistes on ne peut plus sincères, particulièrement imprégnés de cette infatuation collective qui est propre à notre temps. Mais, depuis les explosions de dynamite et l'affaire du Panama, je ne pense pas que ce langage soit encore de mise. H y a quelque chose de trop significatif dans la coïncidence de cette épouvante et de ce scandale, Tune révélant les désespérances et les haines d'en bas, l'autre, la démoralisation et les égoïsmes d'en haut. Et le tout coïncide trop bien avec les courbes ascendantes de la statistique criminelle. Devant ce spectacle, on serait lente de comparer notre état social à un vaisseau de guerre avarié dont va sauter la poudrière si l'on ne songeait à cette portion restée forte et saine de nos nations européennes, leurs armées. Et Ton bénirait presque, alors, la nécessité de l'universel armement si elle n'avait malheureusement sa part dans les conditions sociales, d'où est née, ou plutôt ressuscitée sous son effroyable avatar

contemporain, « l'idée » anarchique. On ne tourne pas impunément l'esprit d'invention, comme nous l'avons fait depuis plus de vingt ans, vers la découverte de nouveaux explosifs militaires, d'engins formidables tels que les torpilles et les obus de mélinile. A force d'exalter comme de vrais bienfaiteurs de l'humanité les inventeurs de ces monstruosités, on a habitué l'imagination humaine aux horreurs de leurs effets ; et après avoir inventé ces choses contre l'ennemi du dehors, rien n'a paru plus naturel que de s'en servir contre l'ennemi ou le rival du dedans, contre l'étranger intérieur...

Passons à notre seconde question : l'idée criminelle une fois conçue, pourquoi et comment se répand-elle et s'exécute- t-elle? Pourquoi et comment trouve-t-elle à s'incarner aujourd'hui en une secte plus ou moins vaste, plus ou moins forte et redoutable, qui la réalise, tandis qu'hier elle n'aurait pas recruté dix adhérents, ou vice versa? Ici surtout les intluences toutes sociales remportent sur les prédispositions naturelles. Sans doute, celles-ci sont requises dans une certaine mesure vague, par exemple un penchant prononcé au délire haineux, à la crédulité soupçonneuse ; mais ces aptitudes avortent s'il ne s'y joint, ce qui est essentiel, une préparation des âmes par des conversations ou des lectures, par la fréquentation de clubs, de cafés, qui ont jeté sur elles, en une longue contagion d'imitation lente, la semence d'idées antérieures propres à faire bien accueillir la nouvelle venue. Une idée se choisit ainsi ses hommes parmi ceux que d'autres idées

lui ont faits. Car une idée ne se choisit pas seulement, mais se fail toujours ses hommes, comme une âme, — ou, si vous aimez mieux, comme un ovule fécondé, — se fait son corps. Et c'est ce que va faire aussi celle-ci : elle enfonce, elle étend peu à peu ses racines dans le terrain qui lui a été préparé. Du premier qui Ta conçue, elle passe, par impressionnabilité imitative encore, dans un seul catéchumène d'abord, puis dans deux, dans Irois, dans dix^ dans cent, dans mille.

La première phase de cette embryogénie est l'association à deux; c'est là le fait élémentaire qu'il convient de bien étudier, car toutes les phases suivantes n'en sont que la répétition. Un jeune savant italien d'avenir, M. Sighele, a consacré un volume à démontrer que, dans toute association à deux, conjugale; amoureuse, amicale, criminelle, il y a toujours un associé qui suggestionne l'autre et le frappe à son empreinte. Et il est bon que cette démonstration ait été faite, si superflue qu'elle puisse paraître. Cela est très certain ; gare au ménage où il n'y a ni meneur ni mené : le divorce n'y est pas loin. Dans tous les couples, quels qu'ils soient, se retrouve, plus ou moins apparente ou efl'acée, la distinction du suggeslionneiir et du suggestionné^ dont on a tant abusé du reste. Mais, à mesure que l'assosiation s'accroît par l'adjonction de néophytes successifs, celte distinction ne cesse pas de se produire: ce pluriel, au fond, n'est jamais qu'un grand duel, et, si nombreuse que soit une corporation ou une foule, elle est une sorte de couple aussi, où tantôt chacun est suggestionné par Tensemble de tous les autres, suggestionneur collectif, y compris le meneur dominant, tantôt le groupe entier par celui-ci. Dans ce dernier cas, la suggestion est restée unilatérale ; dans le premier, elle est devenue en grande partie réciproque; mais le fait en lui-m(}me n'a pas changé.

FOULKS ET SECTES 47

Il est remarquable que Tun des plus frappants exemples de cette vertu autoritaire inhérente à certains hommes qui s'imposent pour modèle, nous soit fourni par la secte anarchique, fondée cependant, en théorie, sur la suppression radicale du principe d'autorité. S'il y a une société qui dût se passer de chef et de meneur, c'est bien celle-là. Mais il se trouve que, nulle part, ce rôle n'a été joué d'une manière plus brillante ni plus inexplicable que par lo prince Kropotkine d'abord à Genève, puis par ses lieutenants ou sous-lieutenants Cyvoct à Lyon, Ravachol à Paris, Moineaux à Liège, et autres ailleurs. Et qu*est-ce, en somme, que la propagande par le fait, préconisée par elle avec trop de succès, si ce n'est la fascination par Texemple?

Il y a plusieurs manières d'être meneur, d'être suggestif, impressionnant. En premier lieu, on peut Têtre autour de soi ou à distance, distinction importante. Car tel modèle agit à distance qui, de près, serait sans nulle action ou agirait autrement, ce qui n'a jamais lieu en fait d'hypnotisation véritable... par où Ton voit, entre parenthèses, que l'assimilation du phénomène qui nous occupe aux phénomènes hypnotiques ne doit pas être exagérée. Rousseau, par exemple, lu et relu, a fasciné Robespierre. Rousseau, dirait volontiers M. Sighele, a été Yincube et Robespierre le succube. Mais il est infiniment probable que, s'ils s'étaient personnellement connus, le charme entre eux n'eût pas été long à se rompre. Il en est de même du rapport qui s'établit entre les journalistes et leurs lecteurs, entre un poète, un artiste, et ses admirateurs qui ne le connaissent pas, entre un Karl Marx sibyllin et des milliers de socialistes ou d'anarchistes qui l'ont épelé. L'œuvre est souvent bien plus fascinatrice que l'ouvrier. — En second lieu, de loin ou de près, c'est le degré exceptionnel tantôt

de la volonté, rintelligence restant médiocre, tantôt de rintelligence ou seulement et surtout de la conviction, malgré la faiblesse relative du caractère, tantôt d'un robuste orgueil ou d une vigoureuse foi en soi-même, dont on s'est fait Tapôtre, tantôt d'une imagination créatrice, qui donne à un homme de l'ascendant sur d'autres hommes. Il ne faut pas confondre ces diverses manières de mener; et, suivant celle d'entre elles qui prédomine, l'action exercée par le môme homme peut être excellente ou funeste. Ces quatre sortes principales d'influences, une volonté de fer, un coup d'œil d'aigle et une foi forte, une imagination puissante, un intraitable orgueil, sont souvent unies chez les primitifs; et de là sans doute la profondeur de leur idolâtrie pour certains chefs. Mais, au cours de la civilisation, elles se séparent et, sauf certaines exceptions remarquables, — par exemple Napoléon, — divergent de plus en plus, l'intelligence notamment s'affinant aux dépens du caractère qui fléchit ou de la force de croire qui s'émousse. L'avantage est de tendre à mutualiser l'action suggestive, primitivement unilatérale. — En outre, ce n'est pas aux mêmes supériorités que l'efficacité dominante appartient dans l'action de près et dans l'action à distance. Dans celle-ci, c'est la supériorité intellectuelle ou imaginative qui est surtout opérante; dans celle-là, c'est surtout la force de la décision, môme brutale, de la conviction, même fanatique, de l'orgueil, môme fou, qui est contagieuse. La civilisation a pour effet, heureusement, d'accroître sans cesse la proportion des actions à distance sur les autres, par l'extension incessante du champ territorial et du nombre des renommées, due à la diffusion du livre et du journal; et ce n'est pas le moindre service quelle nous rend, et qu'elle nous doit en compensation de tant de maux. Mais dans le cas des foules, c'est l'action de près

qui se déploie avec toute son intensité, trouble et impure; dans le cas des corporations, beaucoup moins et beaucoup mieux, si ce n'est quand il s*agit de ces associations criminelles sans passé et sans avenir que Tempire malfaisant d'un homme suscite et qui meurent après lui.

Pour revenir à la secte anarchique, si elle est toute récente et sans passé, ce n'est que sous sa forme actuelle, car, d'un simple coup d*œil jeté sur ses formes antérieures, on s'aperçoit qu'elle est très antique. Le rôve apocalyptique de l'universelle destruction pour le plus grand bien de l'univers n'est point nouveau sous le soleil. Tous les prophètes hébreux onl vécu de cette vision. Après la prise de Jérusalem et la démolition du temple, l'an 70 de notre ère, l'Empire romain vit éclore nombre d'apocalypses variées, juives ou chrétiennes, toutes semblables en ceci, qu'elles prédisaient la ruine complète et soudaine de l'ordre établi, dans le ciel et sur la terre, comme nécessaire prélude à une triomphante résurrection. Rien de plus ordinaire, aux époques de cataclysmes, — une éruption du Vésuve ou un grand tremblement de terre, — que cette conception de la fin du monde et du Jugement dernier, quelque démenti qu'elle oppose au prétendu misonéisine des peuples anciens. Ainsi, les anarchistes actuels ne font que reprendre à leur compte le cauchemar des millénaires. Seulement, c'est à raison des péchés du monde, de la nonobservation de la Loi, que les fanaliques de Jérusalem voulaient l'extermination générale, et ils élaient con-

vaincus, d'après les Livres infaillibles^ qu'elle serait suivie d'une ère de prospérité promise par Dieu même. Ils précisaient les détails de ce règne du Messie. Mais nos anarchistes, quand on leur demande ce qu'ils mettront à la place de la société démolie et rasée, ou ne répondent rien, ou, poussés à bout, parlent vaguement de la « bonne loi naturelle » à restaurer (1). Il ne nous montrent point les Livres saints où se lirait Tannonce certaine de leur Messie à eux et de son règne ineffable. Puis, ce n*est point à cause du mal moral, mais uniquement du mal économique et matériel dont souffre le monde, qu'ils ont résolu son épouvantable anéantissement.

Par une parenté plus directe, les anarchistes se rattachent aussi aux régicides de ce siècle et des siècles antérieurs, malgré la différence apparente des mobiles^ d'ordre politique ici, d'ordre social là. A coup sûr, si les auteurs des machines infernales dirigées contre le Premier Consul, Louis-Philippe, Napoléon III, avaient connu la dynamite, c'est cette substance qu'ils auraient choisie pour leurs attentats, comme l'ont fait les adversaires politiques du président de Venezuela, qui, le 2 avril 1872, pendant la guerre civile de cet Etat, ont dynamité son palais, et, par miracle, ne l'ont pas atteint. Du reste, grâce au suf-

(1) Voir dans ]e journal le Matin, des 11, 12 et 13 novembre 1892, divers articles, et notamment un article de M. Hugues Le Roux, intitulé : « Un déjeuner chez les dynamiteurs. » L'interlocuteur de M. Le Roux lui a exposé son programme : ils veulent forcer la bourgeoisie, par la dynamite, à « faire son examen de conscience » et terroriser pour régner. « Croyez-le, la crainte du jugement dernier a engendré plus de saints que le pur amour. » M. Le Roux lui ayant demandé ce qu'ils construiront après avoir fait table rase de tout, l'anarchiste a balbutié qu'ils obéiraient à la bonne loi nature fie. Tel est Vidéal pour lequel Emile Henry et Vaillant onl lancé leurs bombes et Gaserio Irappé son coup de couteau. Et l'origine première de ce délire sanguinaire, c'est l'idyllique chimère de Rousseau sur Vélat de nature : de Rousseau, l'inspirateur de Robespierre.

FOOLBS ET SBCTI£S 51

frage universel, le régicide n'est plus qu'une survivance. Depuis que la souveraineté, jadis concentrée sur une seule tête, s'est morcelée entre des millions de petits souverains, de grands ou petits « bourgeois », ce n'est plus un seul homme ou une seule famille, ce sont des millions d'hommes qu'il faut frapper ou épouvanter, pour supprimer l'obstacle majeur à la félicité future. Le régicide a dû, par suite, se transformer en plébicide (1), c'est-à-dire en anarchisme, et les Fieschi ou lesOrsini en Ravachol (2). Ce sont là des crimes de sectes. Il y a aussi des crimes de foules qui ont avec eux plus d'un trait commun. Tels sont les incendies épidémiques de monastères pendant la Réforme, de châteaux pendant la Révolution. Par ces bandes incendiaires déchaînées au grand jour, comme par nos dynamiteurs dispersés dans l'ombre, éclatait une haine féroce contre des classes encore régnantes, puis, l'habitude prise, une rage maniaque et vaniteuse de destruction. Ces bandes aussi avaient derrière elles des sophistes pour dogmatiser leurs forfaits, comme derrière tout despote, d'après Michelet, il y a un juriste pour justifier ses exactions. Et ces incendies, comme ces explosions étaient un crime propre, ne salissant point les doigts, épargnant à l'assassin la vue du sang de ses victimes, l'audition de leurs cris déchirants. Il n'y en a pas qui concilie mieux avec la cruauté la plus sauvage la sensibilité nerveuse la plus rafiinée.

(1) Ceci était écrit bien longtemps arant l'assassinat du Président Garnot, crime exceptionnel et en quelque sorte atavistique, par ses procédés autant que par sa nature.

(2) En 1831, le préfet de police Gisquet (voir ses Mémoires) est instruit « qu'une bande d'individus se proposait d'incendier les tours de Notre- Dame et de faire de cet événement le signal d'un soulèvement de Paris ». A coup sûr. c'étaient là des précurseurs directs de nos anarchistes. Le complot fut près de réussir ; on arrêta les conjurés au moment où déjà une tour commençait à brûler.

Cette comparaison montre à quel point une secte criminelle peut être même plus redoutable qu'une foule criminelle. En revanche, il est visible aussi que la répression a bien plus de prise sur la première que sur la seconde. — Ce qui fait le danger d'une secte, c'est ce qui fait sa force, c'est-à-dire la continuité du progrès dans sa voie. Et la preuve que Tanarchisme est bien une secte, c'est sa puissance effrayante à se perfectionner dans la préparation et le maniement de ses engins de meurtre. Ses systèmes de mèches et d'allumage ont commencé par ôtre défectueux, ils n'ont pas tardé à être remplacés par d'autres plus parfaits, par la bombe à renversement, qui a été un infernal trait de génie. « Ils étudient avec ardeur maintenant, dit M. Girard, la confection d'une petite boulette de la grosseur d'une noix, qui, jetée le soir à vingt-cinq pas sur un groupe d'individus, tuera certainement l'ennemi visé... et les cinq ou six innocents qui l'entourent. »•

Un autre danger des sectes, c'est qu'elles ne se recrutent pas seulement, comme font les foules, parmi des gens plus ou moins semblables entre eux par les instincts naturels ou Téducation, mais qu'elles appellent et emploient diverses catégories de personnes très différentes entre elles. Qui se ressemble s'assemble, mais qui se complète s'associe, et pour se compléter il faut différer. Qui se ressemble s'assemble est surtout vrai des sectes. Il y a non pas un seul type, mais plusieurs types jacobins, nihilistes, anarchistes. A propos des anarchistes lyonnais de 1882, M. Uérard a été frappé de leur composition des plus variées : « des mystiques rêveurs, des naïfs ignorants, des malfaiteurs de droit commun... sur le même banc, des ouvriers qui avaient lu beaucoup sans bien comprendre ce qu'ils lisaient, faisant le plus étrange amalgame de toutes les doctrines ; de véritables hôtes fauves, dont

Ravachol a été le plus bel échantillon ; enfin, les dominant tous, le fils de la plus autocratique des aristocraties, Kropolkine, lequel, de très bonne foi, croyait que la condition des paysans de France pouvait être assimilée à celle des serfs de Russie... » Sans parler de véritables fous qui se mêlaient au groupe. — Voilà pour les praticiens du crime sectaire; quant à ces théoriciens qui s'en distinguent très nettement et, parfois très sincèrement, les répudient, ils ne sont pas moins multiples et divers; il y a loin du génie hargneux et hautain qui forge contre le capital de spécieux théorèmes, au tribun, comme Lassalle, qui les lance en brûlots, au journaliste qui les vulgarise et les applique et les frappe en menue monnaie fausse. Pourtant le concours de tous ces talents dissemblables et leur rencontre avec les mystiques, les naïfs et les malfaiteurs, dont il vient d'être parlé, et qui ont eux-mêmes concouru ensemble, ce double concours et cette rencontre ont été nécessaires pour qu'une bombe de dynamite ait éclaté (1).

Physiquement, ils sont aussi hétérogènes que moralement. Quelques-uns sont des déclassés physiologiques et anatomiques, pour ainsi dire ; nombre d'anarchistes de Lyon paraissent avoir été dans ce cas. En cela ils ne ressemblaient guère à leurs confrères de Liège. Mais aussi faut-il observer que les nombreux attentats commis par ces derniers, dans cette ville, du mois de mars au 1" mai 1892, n'ont eu d'autres suites que des destructions matérielles (notamment dans l'église Saint-Martin, celle

(1) Lo rapport entre les inspirateurs de la presse et les exécuteurs s'est montré avec évidence à Lyon. En octobre 1882, deux attentats ont eu lieu à Lyon ; l'un, dans un café qui, quelques jours auparavant, avait été désigné dans un journal anarchique : il y a eu un mort et plusieurs blessés ; l'autre, près du bureau de recrutement, qui venait d'être pareillement désigné par cette même feuille.

de merveilleux vitraux) ; on a eu même des raisons de croire qu'ils n'avaient jamais cherché à tuer ou blesser personne. Quoi qu'il en soit, deux anarchistes distingués, qui ont vu et examiné longtemps en prison ces seize anarchistes liégeois, M. Thiry, professeur de droit pénal à Liège, et M. Prins, inspecteur général des prisons de Belgique, m'ont affirmé, avec un parfait accord, n'avoir point noté chez eux la moindre anomalie physique. L'un et l'autre ont été frappés par « leur air de grande honnêteté ». Tous ces hommes ont paru à M. Thiry irréprochables» au point de vue du travail, de la famille et des mœurs ». L'un d'eux est d'un mysticisme extraordinaire. Plusieurs, la plupart même, a sont fort intelligents ». Ce qui ne les empêche pas d'être d'une grande naïveté, d'après M. Prins. « Ils voulaient, lui ont-ils dit, attirer l'attention du public sur le sort malheureux du peuple en frappant un grand coup. La Commune de Paris avait attiré l'attention sur le sort des ouvriers ; il fallait continuer. » Tous, sauf leur chef. Moineaux, se sont, en captivité, repentis de leurs égarements : ce seul fait dénote l'empire que celui-ci avait sur eux. D'ailleurs, « il est évident, m'écrit encore M. Prins, qu'ils se sont exaltés mutuellement en causant ensemble », ce qui explique leur conversion après leur isolement cellulaire. v< J'ai été frappé, ajoute le même observateur, de la physionomie avenante, ouverte, intelligente et sympathique d'un jeune homme, ouvrier armurier. Il m'a raconté qu'il passait, en dehors des heures de travail, tout son temps à lire. Il avait lu, m'a-t-il dit, Montesquieu, Proudhon, Kropotkine, etc. Dans Montesquieu, il avait trouvé la justilication du droit à l'insurrection; dans Proudhon, il avait lu que la propriété c'est le vol. La Conquête de Paris^àu prince Kropotkine l'avait ému. Vous ne pouvez vous imaginer

Monsieur, m'a-t-il dit, comme c'est beau ! Combien des cerveaux pareils doivent ôlre suggestibles !

Le portrait que nous fait M. Hugues Le Roux, dans le Matin^ des anarchistes parisiens chez lesquels il a déjeuné s'accorde parfaitement avec les observations de MM. Prins et Thiry. a Je regardais, dit-il, mes hôtes avec curiosité. Ils n'avaient point sur la figure ces terribles asymétries, ces férocités d'alcoolisme qui font si attristantes les photographies de M. Bertillon. Celaient des gens du peuple d'une culture au-dessous de la moyenne, tous des travailleurs. » Ils exposent leurs théories très semblables à celles que deux autres « compagnons » qui se sont rendus aux bureaux du Matin (il novembre 1892) y ont développées. Ces derniers venaienl recueillir des souscriptions pour des soupes-conférences. Le pain du corps et le pain de l'esprit à la fois. Le panem et circenses était peut-être moins dangereux.

Toutes ces idées qu'il s'agit de répandre par ces « conférences », nous les connaissons, nous savons leur origine. C'est avec de fausses idées, des déclamations, des théories souvent abstruses, qu'on crée des sectes ; c'est avec des sensations, de fausses sensations parfois, des mensonges pour les yeux, et non pour l'espril, qu'on soulève les foules. Quand aux funérailles de César, Antoine veut soulever le peuple de Rome, que fait-il (1)? Après un pathétique discours, il fait tout à coup dresser et découvrir le cadavre qui jusque-là était resté étendu et voilé; le cadavre nu et couvert de vingt-trois blessures, a Le peuple croit que César lui-même se lève de sa couche funèbre pour lui demander vengeance. Ils courent à la curie où il a été frappé, ils l'incendient ; ils cherchent les meurtriers,

(1) V. Duruy, Histoire des Romains, t. III, p. 430 et siiiv.

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et trompés par le nom, ils mettent en pièce un tribun du nom de Cinna qu'ils prennent pour Cinna lepréteur (1)... » Au lieu de ces sensations hallucinatoires, mettez des sophismes théologiques, métaphysiques, économiques, suivant les temps et les lieux, une secte va naître, — hussites, anabaptistes, jacobins, nihilistes, anarchistes, — plus incendiaire, plus homicide, plus terrible, et beaucoup plus durable, que l'émeute romaine obéissant au cadavre de César.

De Karl Marx à Kropolkine, de Kropotkine à Ravachol, la distance est grande ; mais les trois s'enchaînent, — j'en ai regret pour le premier, qui est un économiste hors ligne. De l'indignation, trop souvent justifiée, contre un ordre social jugé injuste et mauvais, on passe fatalement à la colère qui maudit les bénéficiaires de cette injustice, et à la haine qui les tue ; n'y a-t-il pas des gens qui naissent avec le besoin irrésistible de haïr quelque chose ou quelqu'un? Leur haine un jour ou l'autre se fait son objet, qu'elle incarne vite en une tête à frapper par la plume ou par le fer, par la diffamation ou par l'assassinat. Les violents de la presse la désignent aux meurtriers de la rue. Ravachol est le type de l'anarchiste pratiquant, du sicaire désintéressé. Il appartient à la catégorie de ces récidivistes de droit commun que toute secte criminelle compte dans ses rangs. « Beaucoup d'anarchistes, dit Bérard, ont été condamnés pour vol : Bordât, Ravachol, François, l'auteur de l'explosion Véry. » Encore est-il juste d'observer que, môme dans les vols et les homicides ordinaires commis par eux, se révèle une trempe rare de volonté ou un mobile à part. Quelle lugubre énergie dans

(1) Au (li'but (lo la RiH'olution de 1848, le cadavre d'un insurgé, promené la nuit à travers les rues do Paris, a été l'un des principaux agents du soulèvement populaire.

la violation de sépulture avouée par Ravachol! Si, dans l'assassinat de TErmite, il a tué pour voler, peut-être est-il plus vrai de dire qu'il a volé pour tuer, pour fournir aux bons compagnons l'argent nécessaire à Tçxéculion de leurs sanglants desseins. Ravachol a été en ce sens un logicien sinistre : ce vieil ermite est un capitaliste, tout capitaliste est un voleur qui affame et tue Touvrier, tuonsle, reprenons notre bien (1) en prenant son or, employons cet or à exterminer les bourreaux du peuple et à détruire tout ce qu'ils ont construit, cathédrales, palais, musées, bibliothèques, mines, usines, chemins de fer, incarnations ou déguisements multiformes du hideux Capital.

Ce caractère de monstrueuse logique est bien plus marqué encore en Ravachol qu'en Fieschi, à qui il ressemble d'ailleurs par plus d'un trait : il y a eu progrès de l'un à l'autre à cet égard comme au point de vue des engins mis en œuvre. Môme orgueil théâtral, insensé chez les deux (2) ; même force d'âme. Fieschi, lui aussi, était récidiviste, jadis il avait volé des bestiaux en Corse, sa patrie, et contrefait le sceau de la mairie : peccadilles au demeurant, paraît-il, chez ces insulaires. Mais, dans ce tisserand corse, si la logique est moindre, si, dans cette nature abrupte, tout est moins terriblement cohérent et convergent au but, il y a, en revanche, plus de cette sombre et atroce beauté qui est le rayon à la Rembrandt de ces grands coupables. Il a tout avoué, « afin de ne pas passer pour un menteur » (3). Il rougirait de mentir, cet

(1) C'est le mot de ranarchislcZévaco, devant la Cour d'assises do Paris^ en octobre 1892 : « les bourgeois nous tuent par la faim ; volons, (uons, dynamitons; tous les moyens sont bons pour nous débarrasser de ceUc pourriture. »

(2) « Si je racontais ce que j'ai fait, disait Ravachol à Caumarlin, on verrait mon portrait dans tous les journaux. »

(3) Voir les Mémoires de Gisquet, t. IV.

ancien faussaire! Courage el cruauté sont la face et le revers habituels d'une même médaille antique; comme tant de vieux Romains, il était brave et cruel par bravoure. Ce mépris de la vie d'autrui, qui fait sacrifier sans sourciller une vingtaine d^indifférents pour atteindre un seul homme, se comprend un peu mieux, s'il ne s'excuse pas, quand il est lié au mépris de la mort. Cet assassin n'était point lâche.

Il nous a laissé de son état d'âme au moment de son attentat une peinture trop vivante pour n'être pas vraie; du reste, il avait, par orgueil, le culte de la véracité aussi bien que le culte de la gratitude. Il est là, dans une chambre, derrière ses vingt-quatre canons ajustés, à rinstant où le roi va passer. Il s'est juré d'accomplir sa fatale résolution, il Ta promis à Pépin et à Morey, il Taccomplira coûte que coûte... Cependant il aperçoit dans la foule M. Lad vocal a son bienfaiteur ». A cette vue il change l'ajustement de ses fusils, car il lui est impossible d'attenter à cette vie, sacrée pour lui. Mais, M. Ladvocat disparaît, le roi apparaît, escorté d'un régiment. Nouvelles hésitations : tuer tant de généraux, d'officiers « qui ont gagné leurs grades sur le champ de bataille, en combattant pour le pays, sous les ordres du grand Napoléon, le grand Corse »! Le cœur va lui manquer, quand il lui vient à l'esprit, dit-il, qu'il a donné sa parole à Pépin et à Morey, et il se dit : « Il vaut mieux mourir — et même tuer — que de survivre à la honto d'avoir promis, puis de passer pour lâche (1)... » Et il presse la détente. Peut-on dire que de tels hommes, Fieschi et Ravachol même.

(1) Il se préoccupait beaucoup de ce qu'on dirait de lui en Corse. Cette préoccupation dominante de la petite société et cet oubli de la grande sont caractéristiques. Ravachol, non plus, ne s'inquiétait que de l'impression produite par ses crimes dans le groupe de ses « compagnons ».

étaient inévitablement prédestinés au crime? L'attentat du premier n'a pas été, non plus, une chose simple. Il a fallu, pour le produire, que Tastuce froide et taciturne de Morey, les ressources financières et intellectuelles un peu supérieures de Pépin, se soient combinées avec Popiniâtro énergie de Fieschi; et il a fallu aussi que le fanatisme des trois fût excité, chauffé chaque jour par les violences de quelques journalistes, encouragés eux-même par la malignité ou la badauderîe de milliers de lecteurs. Supprimez l'un de ces cinq « facteurs » — le public, les journaux, la conception, l'argent, l'audace, — l'épouvantable explosion n'eût pas eu lieu. A chaque bombe qui éclate donc, — et à chaque scandale financier, parlementaire ou autre, qui émeut l'opinion, — nous pouvons tous faire, plus ou moins, notre meâ culpâ : nous avons tous notre petite part dans les causes mêmes de notre alarme. C'est un peu notre faute à tous si certaines organisations puissantes ont, comme ont dit, mal tourné. Sans doute, il ne s'ensuit pas qu'on doive acquitter ces malfaiteurs. Les contagions que nous subissons nous révèlent à autrui, et à nousmêmes parfois, encore plus qu'elle ne nous entraînent; elle ne nous absolvent pas. Quand la foule féroce s'acharne au martyr, quelques spectateurs sont fascinés et entraînés par elle, mais d'autres le sont par lui. Dirons-nous que ces derniers, héros par imitation, ne méritent, à raison de cet entraînement, aucune louange? Ce serait précisément aussi juste que d'épargner toute flétrissure aux premiers, parce qu'ils n'ont eu qu'une férocité de reflet. — Mais laissons^ pour le moment, ces délicats problèmes de responsabilité. Par les considérations et les documents qui précèdent, nous nous sommes seulement proposé d'étudier un peu la psychologie, la pathologie comparées des foules et des associations criminelles, mais non leur thérapeutique pénale.

Dans les nouvelles comme dans les anciennes écoles, les criminalistes se sont exclusivement occupés du crime individuel, pas assez du crime collectif; et ils se sont ainsi privés des lumières que Tétud^ de ce derpier pouvait projeter sur Texplication vraie de celui-là. Ce n'est pas qu'on n'ait étudié parfois ces petites bandes de malfaiteurs composées de trois membres le plus souvent, et, par suite, appelées tierces, dont M. Joly parle dans l'un de ses ouvrages, ni même des bandes plus nombreuses. Mais, ici ou là, on n'a presque jamais vu dans la criminalité dite collective qu'un simple total de criminalités individuelles. C'est un point de vue admissible jusqu'à un certain point, quand les individus n'ont agi qu'à l'état dispersé malgré le lien de l'association qui les unit ; c'est un point de vue manifestement faux quand ils ont agi en commun et en

(1) Celte étude peut être considérée en partie comme l'ébauche de l'étude précédente, qui a paru après; mais elle en est aussi, en partie, le complément. — Elle est la reproduction d'un rapport fait au Congrès d'anthropologie criminelle de Bruxelles, en août 1892. On peut voir, dans le Bulletin du Congrès^ la discussion àlaquelle il a donné lieu, et dont nous reproduirons des passages plus loin.

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masse, sous Timpulsion d'entraînements auxquels tous participent et où se dégagent des forces, des virtualités, qui, à l'état d'isolement, resteraient engourdies. Ce dernier cas est le seul qui doive nous intéresser ici. Nous n'aurons égard aux secles criminelles que pour faire mieux comprendre, par voie de comparaison, les foules ou les bandes criminelles, dont elles sont, si souvent, le ferment caché. A quel signe reconnaître qu'une agglomération de personnes, au lieu d'être un simple rassemblement, est ellemême une sorte de grande personne confuse aux milles visages? A ce signe, entre autres, qu'elle a son amourpropre collectif, distinct de l'amour-propre de ses membres. En Algérie, la tribu a son honneur à elle, sa « horma » bien différente de la « horma » des Arabes qui la composent; et rien ne prouve mieux sa réalité vivante. Si les foules, organismes spontanés, momentanés et inférieurs, ont rarement leur honneur propre, les sectes, même criminelles, ont le leur assurément ; et les unes comme les autres ont toujours, dans le feu de l'action commune, leur orgueil et leur vanité propres, très exaltés par le sentiment de leur toute- puissance, tant que la troupe armée n'apparaît pas. Le moindre geste irrespectueux, la moindre marque de contradiction les exaspère ; d'un bout à l'autre de l'histoire, leur insolence et leur intolérance n'ont d'égales que celles d'un despote africain. Ce caractère est surtout marqué cliez les foulas qui ont le meurtre, le pillage ou l'incendie pour âme, comme chez le malfaiteur ; elles se sont de tout temps signalées par l'exhibition de galons ou d'oripeaux ridicules, de môme que les compagnies commerciales organisées pour l'exploitation fraududuleuse du public se font remarquer par un luxe extraordinaire de réclames, où il ne faut pas voir seulement un appât trompeur, mais un étalage vaniteux.

Comment se forme une foule? Par la vertu de quel miracle tant de 'gens, dispersés naguère, indifférents les uns aux autres, se sont-ils solidarisés, agrégés en chaîne magnétique, poussent-ils les mêmes cris, courent-ils ensemble, agissent-ils de concert ? Par la vertu de la sympathie, source de l'imitation, et principe vital des corps sociaux. Une poignée de meneurs réveille cette puissance endormie, la dirige vers un point déterminé ; mais, pour que cette impulsion initiale soit suivie et que Tembryon de la foule aille vite grossissant, il faut qu'un travail antérieur, et tout semblable au fond, se soit opéré dans [les cerveaux. Une contagion lente d'esprit à esprit, une imitation tranquille et silencieuse^ a toujours précédé ces contagions rapides, ces imitations bruyantes etentraînantesqui caractérisent les mouvements populaires. C'est lapropagande des idées de Luther au commencement du xvi' siècle, des idées de Rousseau au xvui% qui seule a rendu possible le soulèvement des paysans de Thuringe parMunzer en 1525, les bandes de Tilly et de Wallenslein pendant la guerre de Cent Ans, les bandes de Jourdan à Avignon et dans le Comtat Venaissin pendant la Révolution française.

Une foi commune, une passion commune, un but commun : telle est, grâce à la double contagion dont il s'agit, Ténergie vitale de cet étrange être animé qu'on nomme une foule. C'est par la nature de ce but, de celte idée, de cette passion, encore plus que par les différences de race et de climat, que les foules se distinguent. Nous retrouvons ici la distinction du criminel de tempérament, ou plutôt de caractère, et du criminel d'occasion, que l'observation du crime individuel a dès longtemps suggérée. Mais, en même temps qu'elle se reproduit ici, elle s'éclaircit et s'explique. 11 y a, sans nul doute, des foules, des sectes mêmes, nées tout exprès pour le crime, comme on

dit qu'il y a des criminels-nés; et, par là, nous apprenons ce que signifie au juste cette dernière expression, à savoir une orientation habituelle, volontaire à l'origine, vers une fin mauvaise, de forces qui étaient en elles-mêmes susceptibles d'une autre direction*Du reste, s'il y a lieu d'établir une démarcation plus ou moins nette entre les foules ou les sectes qui commettent le crime accidentellement^ mais qui se sont formées sous l'empire de mobiles étrangers au crime, parfois même généreux, iet celles qui, comme les Chauffetirs vers 1800, ou la Mala Vita, sont organisées en vue du meurtre et du vol directement, il n'en est pas moins vrai que les foules et les sectes criminelles d'occasion sont les plus dangereuses et les plus désastreuses. C'est qu'elles sont les plus contagieuses et troublent profondément les consciences spectatrices par ce mélange intime de grandeur et d'horreur, de beauté et de cruauté qui les constitue. M.Sighcle, dans sdifolladelinquente, écrit neuf et fécond, a justement fait remarquer que, en dépit d'une idée incidente de Spencer, le composé social diffère bien souvent de ses élémenls individuels et n'en est pas seulement la somme (1). J'ajoute qu'il en est quelquefois \e produit, quand ses éléments sont homogènes, d'autres fois la combinaison, quand ils sont dissemblables. Dans le premier cas, les sentiments tout pareils dont il sont animés s'élèvent subitement en chacun d'eux à une intensité qui tient à leur mutuelle multiplication en quelque sorte. Par là, on comprend pourquoi, quand le hasard ou une mutuelle affinité fait que des malfaiteurs se trouvent rassemblés et engagés

(1) Dans ses très intéressants Souvenirs, Tocqueville écrit, avec sa pénétration ordinaire, à propos do son passageau Ministère : « Il faut avoir vécu longtemps au milieu des partis et dans le tourbillon ménjf» où ils se meuvent pour comprendre à quel point les hommes s'y poussent mutuellement hors (le leur propres desseins, et comme la destinée de ce monde marche par Veffet mais souvent au rebours des volontés qui la produisent. »

dans une action d'ensemble, leur criminalité collective est très supérieure à la moyenne de leurs criminalités particulières. Par la môme raison, Tégoïsme collectif est plus intense mille fois et plus impérieux que les égoïsmes privés synthétisés en lui. Dans le second cas, il se forme une résultante originale des tendances divergentes et même contradictoires que présentent les individus réunis, et qui se fusionnent au feu de leur fièvre. Mais, avant tout, une observation générale est à noter. Quel que soit le but, même noble et légitime, qui soulève une foule, sa formation est toujours, par un côté important, une véritable rétrogradation sur Téchelle de l'évolution sociale. Car, autant se resserre ainsi et s'intpnsifie le lien social, autant il se rétrécit. Tous ces hommes entre lesquelscircule,comme le sang à travers les cellules d*un môme corps, le sentiment exalté de leur solidarité, le courant de leur mutuelle surexcitation, deviennent aussitôt étrangers à toute l'humanité -qui ne fait point partie de leur groupe, inacessibles à la pitié pour les souffrances des autres hommes, naguère leurs frères et leurs concitoyens, maintenant des inconnus ou des ennemis, bons à massacrer, à brûler, à piller. C'est le retour à Tétat moral de l'individu engagé dans les liens de la famille primitive. Ce qui ne veut pas dire, d'ailleurs, qu^il s'agisse là d'atavisme le moins du monde, si ce n'est par métaphore.

Telle est la raison pour laquelle la générosité ou l'élévation du but religieux, politique, patriotique, poursuivi par les individus qui s'agrègent en foule ou s'organisent en secte, n'empêche pas le prompt abaissement de leur moralité et la basse atrocité de leur conduite dès qu'ils se mettent à agir collectivement. Les paysans allemands du xvi" siècle se soulèvent et s'arment au nom de la charité et de la fraternité évangélique, mais, à peine sont-ils entrés

en campagne, « je vois bien à présent, dit avec mélancolie un de leurs généraux, que la plupart d'entre eux ne songent qu'au vol et an pillage (1). » Ces « hordes fraternelles », après avoir incendié, pillé châteaux et abbayes, et assassiné leurs habitants, contraignent les bons bourgeois, leurs alliés de cœur, à les imiter, en les menaçant eux-m^mes de mort, de dévastation et d^incendie. Quand les ciompi, les citoyens non classés de la démocratie florentine, au xiv« siècle, s'insurgèrent pour obtenir, comme de juste, leur place au soleil, il se ruèrent d'abord sur les palais abandonnés des magnats, puis, ivros de destruction, mutuellement entraînés, ils finirent par tout brûler et ravager indistinctement, maisons d'amis ou maisons d'adversaires (2).

Si, comparée à une nation civilisée, la foule apparaît comme un organisme social rétrograde, son caractère de rétrogradation est bien plus manifeste encore quand on la compare à l'individu : cela est vrai à fortiori. En effet, les plus hautes formes d'association qui soient connues sont toujours très inférieures organiquement aux otres vivants dont elles se composent. Le polypier est une sorte de plante,

(1) Voir Jean Jannscn, V Allemagne, p. 538. Sur les atrocités commises par l'armée évangêlique à W'einsberg (1525) lire le même auteur, p. 530 et s.

(2) Au fond, une armée elle-même, aussi perfectionnée qu'on la suppose, a une tendance à traiter ainsi tout ce <|iii lui est extérieur, même le compatriote civil. Précisément parce qu'elle est animée d'nn profond esprit de solidarité que le perfectionnement de son organisation attise, elle se sent profondément séparée, du moins en campaj^ne, du reste de la nation ; et il faut l'énergie de la discipline, alors, pour retenir les soldats sur la pente du pillage ...

tandis que le polype est un animal ; si curieuse que soit Torganisation de l'essaim d'abeilles ou de la fourmilière, un essaim ou une fourmilière est quelque chose d'incomparablement moins compliqué, moins merveilleux, que Tabeille et la fourmi. lien est de même de Thumanilé. Nos constitutions politiques sont des mécanismes grossiers auprès de nos organismes; et jamais cet esprit collectif qu'on appelle un parlement ou un congrès n'égale en fonctionnement rapide et sûr, en profondeur el amplitude de délibération, en génialité d'intuition ou de décision, l'esprit du plus médiocre de ses membres. Solon disait des Athéniens : « Chacun, pris en particulier, est adroit comme un renard ; mais, réunis, ils ont Tesprit obtus. » (Droysen). De là le proverbe : senatores boni viri, senatus atitem rnala bestia.,. Un autre proverbe, il est vrai, — car cette prétendue sagesse des nations abonde en contraditions, bien plus que la sagesse de n'importe quel individu, et cela môme vient à l'appui de notre idée, — un autre proverbe dit que « personne n'a plus d'esprit que Voltaire, si ce n'est tout le monde ». Mais je tiens cet adage pour une contrevérité, accréditée par les courtisans du peuple souverain (1).

Ainsi, le composé social, même le plus parfait, présente un type d'organisation en général plus bas que celui de ses éléments. Mais combien cela est surtout vrai de la foule, cet agrégat social des plus infimes I La foule, parmi les populations les plus civilisées, est toujours une sauvagesse ou une faunesse, moins que cela, une bète impulsive et

(1) Dans le compte-rendu d'un ouvrage anglais sur la psychologie du prestidigitateur (Revue philos., décembre 1893) je lis qu'une des règles suggérées par l'expérience au prestidigitateur est celle-ci : « Chercher toujours un public aussi considérable que possible ; il est plus facile de tromper cent personnes qu'une seule, » Les politiciens le savent bien.

mafiiaque, jouet de ses instincts et de ses habitudes machinales, parfois un animal d'ordre inférieur, un invertébré, un ver monstrueux où la sensibilité est diffuse et qui s'agite encore en mouvements désordonnés après la section do sa tôte, confusément distincte du corps. Car la « bête humaine » varie d'après chaque espèce de multitude, et il y a là toute une faune humaine, pour ainsi dire^ à étudier. La foule n'est jamais un être « frontal », à peine est-elle « occipitale », elle est plutôt « spinale », comme le dit le docteur Fournial, d'après le D' Laccassagne. Cependant elle ce compose d'être en majorité « frontaux » ou « occipitaux ». Le D' Fournial observe aussi, avec beaucoup de justesse, qu'une foule, composée d'adultes, a ordinairement quelque chose d'enfantin, de puéril dans ses actes, dans ses colères, par exemple, et ses méchancetés gratuites. Elle détruit souvent pour le plaisir de détruire. Au xvi' siècle, comme sous la Révolution française, comme en tous temps et en lous lieux, on la voit fréquemment, môme formée de voleurs ou conduite par eux, préférer l'incendie au pillage el le meurtre inutile au vol (1).

(l) Qu'on se rappelle les commencements d'émeutes déjà sanglantes, qui ont effrayé Paris en juin 1893. L'origine en a été frivole : un monôme d'étudiants promenant une feuille de vigne et criant : « Conspuez....! » Ce qui n'empêche pas, soit dit en passant, que lorsque les troubles sont devenus graves, les esprits sérieux ont prétendu leur découvrir des causes profondes et ont traité de superficiels les gens sensés qui révoquaient en doute l'existence de ces profondeurs. — Quoi qu'il en soit, dans la première bagarre, un jeune homme est tué par une main inconnue, qui, disait-on, pouvait être celle d'un agent de polii-e. Alors, pour venger cette mort, quoi déplus absurde et do plus stupideque les moyens conçus et mis à exécution par des rasseinblements hétérogènes d*éh:rliants et de bandits quelconques? Quel rapport imaginable y avait-il entre ce tragique évenenjent et les incenditîs de kiosques et d'omnibus qui en ont été la suite ? Peut-être, pas un de ceux qui ont fait partie de ces foules incendiaires, pas un, même des meneurs surexcités par plies autant([u'elles par eux, n'eût été capable, pris à part, je ne dis pas d'exécuter, mais d'imagmer même cette absurdité. — On a pu voir.dans ces journf es, combien il est vrai que les hommes

En général, la criminalité collective est violente, jamais astucieuse; en quoi elle est aussi, parmi nos peuples contemporains, une régression. Une secte, il est vrai, est susceptible de criminalité perfide et froidement préméditée. Mais elle n'en est pas moins inférieure en moralité à la plupart de ses membres (quand elle ne leur est pas très supérieure) ; et Ton peut citer des sociétés, des nations

en gros valent moins qu'en détail, du moins lorsqu'ils ne sont pas serrés par les liens d'une discipline savante. C'est sans doute à cause de son organisation supérieure à celle du corps des sergents de ville, que l'armée en ces tristes occasions, a montré seule tant de modération et 'de sangfroid. Les rassemblements précipités de sergents de ville sont, eux aussi, et par force, des espèces de foules, des contre-foules, pour ainsi dire : voilà pourquoi ils sont quelquefois sujets à des emportements — trop sévèrement jugés du reste.

Les armées indisciplinées — qui peuvent être héroïques néanmoins — sont parfois de vraies foules aussi. Un bel exemple d'indiscipline d'armée révolutionnaire nous est conté par le général Thibault. Au milieu d'un combat < alors que le feu de nos tirailleurs et de ceux de l'ennemi était le plus vif, et que les deux lignes échangeaient le plus de boulets, un lièvre partit entre les jambes d'un soldat. (11 faut dire qu'ils mouraient de faim.) A l'instant l'ennemi est oublié, et plus de 200 hommes se précipitent sur le lièvre, le poursuivent, et, à coups de fusils, de baïonnettes et de crosses, au risque de s'entre-blesser ou de s'enlre-tuer, et malgré ce que les officiers purent faire ou dire, celle bizarre chasse continua, au milieu des cris, des éclats de rire et de la stupéfaction des Autrichiens, et cela jusqu'à ce que le lièvre fût dans le sac de l'un des poursuivants. » — L'extrême opposé, le miracle de la discipline consommée, nous est offert par un passage des mémoires du général Marbot. Une colonne russe avait à traverser une forèl, la nuit, sans être reconnue, en passant très près de nos éclaireurs, qui, vraisemblablement, au moindre bruit, feraient des décharges de mousqueterie. Il fut recommandé aux cosaques, s'ils étaient atteints par les balles, de tomber sans pousser un cri ni un soupir, chose essentielle au succès de Topération. Ainsi fut fait ; quelques cosaques, bh^ssés à mort, tombèrent, mais pas un d'eux ne poussa une plainte, et la colonne fut sauvée. Ici on voit l'intérêt le plus fort, celui de la conservation individuelle, absolument dompté par le vœu du salut collectif, tandis rjue plus haut on a vu le réveil du désir rural de la chasse l'eniporler — héroï({uement aussi, et, ajoutons-le, inoinontanémcnt — sur le souci delà victoin». — En somme, la discipline militaire, (ju'est-ce ? C'est, dans un régiment, l'é(iuivalent du développement des lobes antérieurs du cerveau, force d'inhibition essentiellement. Gela signifie a<*cord logitjue obtenu par la subordination des tendances inférieures à la tendance dominante.

m^me, réputées par leur perfidie, qui se recrutent parmi des individus francs et sincères. L'Anglais a plus de franchise, à coup sûr, de loyauté et de générosité que TAngleterrc.

Une secte composée de libéraux est portée à l'intolérance et au despotisme. Une foule encore plus. L'une et l'autre, en tous cas, sont beaucoup plus despotiques, plus intolérantes, que ne l'est la majorité de leurs membres. Pourquoi? Parce que les opinions, en se rapprochant et s'entre-fortifiant, se font conviction et foi, et les convictions fanatisme; ce qui était simple désir chez l'individu devient passion dans la masse. La foule, comme les primitifs, ne connaît pas le doute ni l'hésitation, ni les demivouloirs, ni les demi-croyances; elle est essentiellement dogmatique et passionnée. Mais, en revanche, elle est portée aussi à se contredire, comme les femmes et les enfants, avec le plus complet sans-gc^e et l'inconscience la plus absolue; et du Capitole à la roche tarpéienne, avec elle surtout, il n'y a qu'un pas. Philippe de Ségur (1) raconle le fait d'une bande d'enragés qui, sur la fin de 1792, poursuivaient un gros fermier des environs de Paris soupçonné dT^tre accapareur. Quelqu'un ayant pris sa défense avec quelque chaleur, « les massacreurs passèrent subitement d'une horrible rage à un enthousiasme d'humanité non moins exagéré. Ils forcèrent de boire et de danser avec eux, autour de l'arbre de la Liberté, le malheureux qu'un instant auparavant ils allaient pendre aux branches. »

Kn face de l'individu isolé qui s'oppose à elle, la multitude ne supporte ni résistance, ni contradiction ; il faut, sous peine de mort, qu'il crie avec elle vive ou dhaSy qu'il marche où elle marche, qu'il fasse ce qu'elle fait. Mais, en face de la force armée, elle prend peur, et, au premier coup

(1) Cité par Taine, Révolution, II, p. 145.

LES CRIMES DkS FOULES 71

de feu, se disperse, car chacun de ceux qui la composent perd aussitôt cet orgueilleux sentiment de toute-puissance momentanée, de couronne épiiémère, qui loul à l'heure Tenivrait. Par ces brusques alternatives de despotisme et de lâcheté, par ces explosions successives de sentiments contraires, la foule montre sa déséquilibration innée. Un rassemblement de gens assez sains d'esprit devient, en effet, un seul et unique fou. Et cette folie de la foule, délire des persécutions, mégalomanie, manie aiguë, a pour cause ordinaire, comme celle de Tindividu, la prodigieuse tuméfaction de Torgueil et de Tégoïsme. Autre cause encore : l'alcoolisme. 11 est à remarquer que, terribles ou gaies, féroces ou enthousisastes, les foules ont une tendance constante à Tivrognerie, même quand elles sont formées de gens relativement sobres. Leur soif est inextinguible. En pillant des maisons, leur première besogne est d'enfoncer les caves et les tonneaux.

Les foules ont cependant leurs admirateurs sincères et leurs apologistes passionnés. On admirera, par exemple, l'unanimité qui les caractérise et où Ton verra, sous leur désordre apparent, l'ordre supr/^me. Partout, on effet, où l'on aperçoit un grand mouvement d'ensemble, un puissant entraînement humain, on est porté à s'émerveiller, comme devant une tempête. L'erreur de cet émerveillement provient de ce qu'on oublie la cause toute simple de ces phénomènes majestueux, l'imitation, ce qui incline à leur prêter quelque source mystérieuse. Et le fait admiré, ici, est d'autant moins admirable qu'il se rattache à la forme la plus élémentaire et la moins élevée de l'iinilation. Pourquoi, en elîet.lafonle n'a-t-elle qu'une manière de [)raliquer l'accord interne,àsavoir l'unisson, l'unanimité '.^Pourquoi lui est-il impossible de connaître l'harmonie de convictions ou de tendances différentes en train de se satisfaire

par mutuelle assistance, de s'équilibrer par mutuelle tolérance ? Pourquoi n y a-t-il jamais pour elle de milieu entre Tunisson et la cacophonie, entre l'unanimité qui lui est habituelle et l'anarchie qui s y produit, exceptionnellement, quand des groupes dissidents y surgissent et s'y font une guerre civile ? Parce que l'unanimité est toujours le fruit de l'imitation unilatérale, de l'action exercée par quelques meneurs sans nulle réciprocité, tandis que l'harmonie plus complexe d'une nation civilisée est produite par un échange d'influences diverses entre inventeurs et imitateurs. Et c'est seulement quand l'unanimité s'est établie de la sorte dans une multitude, que, par leur mutuel reflet, les sentiments unanimes s'accroissent en intensité dans le cœur de chacun de ceux à qui ils ont été suggérés. Si l'on s'extasie devant l'unanimité des foules, autant vaut-il s'exiasier devant cette tendance qu'elles ont toutes, comme Ta fort bien remarqué le D' Fournial, à faire le môme geste, à pousser le même cri, à entonner le même refrain.

Autre considération. De tous nos mobiles d'action, celui qui s'élève au plus haut paroxysme d'excitation parmi les hommes entassés, c'est un mobile d'ordre inférieur, l'amour-propre. Et de toutes les formes d'amour propre, c'est la plus basse, le désir de briller dans notre entourage immédiat, la préoccupation exclusive des jugements portés sur nous par un petit groupe qui nous touche; autrement dit, le besoin d'ôtre payé de nos eff'orts au comptant; en menue monnaie sonnante de bravos, non à crédit et par l'éloge sans bruit d'une élite de lecteurs, de spectateurs éloignés de nous et disséminés sur la terre, parfois de la |)ostérit6. Même solitaires, il est vrai, nous nous ell'orçons toujours de complaire à l'opinion d'autrui, mais ïautrui qui nous préoccupe s'étend plus loin alors et se

fractionne en groupes contradictoires qui se font souvent échec dans nos délibérations. Pour résister aux suggestions du groupe le plus voisin, nous nous appuyons sur celles d'un groupe plus vaste ; au jugement défavorable que notre résistance nous vaudra de la part de nos amis dont nous refusons de suivre les exemples, nous opposons le jugement défavorable que porterait « tout* le monde » si nous les écoutions. Entre ces deux jugements contraires, qui Tunet Tautre sont simplement imaginés, non directement perçus, la lutte est à armes égales, et c'est fréquemment le meilleur qui remporte. Mais quand à des applaudissements ou à des injures recueillis de nos propres oreilles, que nous attirera, nous le savons, notre lâcheté ou notre courage devant les injonctions d'une foule, nous n'avons àopposer que ridée abstraite d'un blâme ou d'un éloge, destiné à être formulé loin de nous^ à ne jamais frapper notre ouïe ni notre vue, il arrive, presque fatalement, si l'on n'est très « philosophe », qu'on succombera à la tentation, qu'on préférera le jugement de cent grévistes ou de cent clubistes à celui d'un million, de dix millions d'honnêtes gens assis au coin de leur feu. C'est pourtant Tinverse qui serait raisonnable, car l'arrêt des gens qui, après réflexion, à tête reposée, nous jugeront favorablement ou sévèrement, devrait compter à nos yeux beaucoup plus que le verdict irréfléchi d'un trou peau d^hommes entraînés ils ne savent où ni pourquoi. Mais il est dans la nature de la sensibilité humaine, comme de toute sensibilité animale, d'être plus impressionnable aux excitations actuelles et proches qu'à la prévision des excitations lointaines et futures. Aussi les artistes, les spécialistes quelconques qui travaillent pour \eptiblic rassemblé, par exemple les auteurs dramatiques, les acteurs, les orateurs, les musiciens, sont-ils, ce me semble, bien plus préoccupés de Teffet,

plus serviles à l'égard de leur auditoire, plus portés à sacrifier leur goût propre au goût de celui-ci, que ne le sont en général les savants, les philosophes, les romanciers, les poètes, les peintres même, qui travaillent pour le public dispersé, L^écrivain contemporain a souvent bravé son public, le dramaturge presque jamais, et toujours timidement. Notre théâtre et notre musique, malgré Wagner, ne sont-ils pas beaucoup plus routiniers que notre littérature ?

Cette exaltation de Tamour-propre par la vertu des rassemblements leur est si essentielle qu'elle se manifeste même dans les sociétés animales. « La même fourmi, dit le D' Forel, qui se fera tuer dix fois quand elle est environnée par ses compagnes, se montrera extrêmement timide et évitera le moindre péril quand elle sera seule à vingt mètres de son nid. » Espinas dit aussi, à propos des combats entre fourmilières, que Tanimosité des combattants est proportionnelle à leur nombre ; et cette remarque est applicable aux armées humaines jusqu'à un certain point, c'est-à-dire jusqu'au point où, à force de grandir en nombre, elle cessent de former un agrégat senti comme tel par chacun des soldats. Ici la surexcilalion de l'amourpropre et du courage a du bon; mais c'est une exception, qui n'est pas unique du reste. Les oiseaux migrateurs qui ont de grandes mers à traverser voyagent en bandes. Peutêtre faut-il attribuer au mutuel encouragement, à l'émulation réciproque et à l'aiguillonnemenl qu'ils se procurent ainsi, par leur simple rapprochement, l'extraordinaire dépense de forces que suppose leur traversée aérienne. Isolés, ils ne pourraient certainement pas exécuter de tels trajets. Le plaisir que les animaux iulelligeuls trouvent à rester ensemble doit consister en grande partie à sentir l'accroissement de force, de hardiesse, de courage, que

leur donne le simple fait de leur réunion. Et il en est de m<^me des hommes. Beaucoup d'oiseaux, tels que les corneilles et les passereaux, beaucoup d'animaux en général, se réunissent sans but aucun, sans nulle utilité. C'est donc pour le plaisir de se réunir, comme nous. Kt quelle peut être la source de ce plaisir, si ce n'est le sentiment d'exubérance, de force, que je viens d'indiquer? — Tout cela est difficile à contester, mais il n'en est pas moins vrai que, dans le cas d'un rassemblement tumultueux, ce ne sont pas, les meilleures énergies du cœur et de Tesprit qui reçoivent la plus forte exaltation.

Ainsi, il est bien certain que, moralement et inlellectuellement, les hommes enyro^ valent moins qu'en détail (1). Quelle est la cause de ce phénomène remarquable? On peut se l'expliquer, indépendamment des explications partielles déjà fournies, en recherchant : 1* quels sont les faits psychologiques les plus contagieux par nature ; 2* quels sont les hommes les plus naturellement influents.

En premier lieu, demandons-nous quels sont le< sentiments que le fait de les éprouver en commun, de les voir éprouver par d'autres autour de soi, avive le plus en nous ? Ce ne sont ni les plaisirs, ni les douleurs en ce qu'ils ont de caractéristique, c'est-à-dire de sensationnel ; ce sont les désirs, amours ou haines. Ce sont aussi les convictions affirmatives ou négatives, lesjugements de confiance ou de méfiance, d'éloge ou de blâme. Par suite, rien de plus contagieux que Taudace, qui est un désir énergique uni à une conviction forte ; rien de plus contagieux non plus que l'orgueil, parce qu'il est à la fois un vif désir de domination et une foi profonde en notre propre supériorité. Quoi de

(1) Cela n'est vrai que sous la réserve des distinctions faites, entre les foules et les corporations, entre la moralité aussi et rintolligencc, dans rétude précédente.

plus épidémique aussi que Tespéranceetla crainte, comme l'attestent les paniques et les « emballements » de Bourse, la crédulité en masse des agioteurs les plus avisés individuellement ? Voilà pourquoi, aussi bien, lorsque, comme il arrive d'ordinaire dans les bandes d'insurgés, les malheureux se mêlent aux malfaiteurs, ceux-ci donnent le Ion et non ceux-là, la misère des premiers étant une souffrance, chose non communicable comme telle par le simple contacl, tandis que la perversité des seconds est un faisceau de tendances, chose éminemment susceptible de se propager en s'exprimant par la physionomie et la parole. D'autre part, l'observation des multitudes semble montrer que, après quelques oscillations, la haine chez elles finit, en somme, par l'emporter en contagiosité sur l'amour, la diffamation sur la louange, les huées sur les bravos ; ajoutons les négations sur les affirmations (1). Ce n'est pas qu'en général une insurrection ne débute par quelques beaux élans d'enthousiasme pour un homme ou une idée; mais la propagation de cette admiration et de cette foi s'était opérée antérieurement par cette contagion lente et tranquille dont il a été question ci-dessus et, qui, elle, ne favorise pas le mal aux dépens du bien. A peine, d'ailleurs, les premières manifestations enthousiastes d'admiration et de crédulité ont-elles eu lieu, que dos émeutes leur succèdent, où la propagande rapide des négations et des dénigrements, des incrédulités et des animosités, se fait jour. Par celte contagiosité supérieure des croyances négatives, notamment, on peut comprendre Tathéisme collectif dont faisaient preuve les grandes Compagnies du Moyen-Age,

(1) IViit-ôtre môme la pour est-cll<^ plus contagieuse que la bravoure. Le l'ait est que, dans toute bataille, il y a une panique irrésistible, la déroute finale de l'une dos deux armées, et qu'il n'y a pas toujours une furia frnncesa.

pendant la guerre de Cent ans (1). En masse, ces routiers sont impies, ils affectent de boire dans les calices volés et souillés. Individuellement, la plupart sont dévots et superstitieux.

Le malheur est que de tous les actes humains, Tun des plus fascinàteurs est le meurtre. Michelet^Taine, Maxime du Camp ont peint la force d'entraînement et de vertige exercée par le spectacle des massacres sur d*honnètes gens devenus bandits par épidémie homicide. La vue du meurtre est plus contagieuse assurément que la vue de l'accouplement sexuel. L*aventure du Théâtre-Réaliste^ qui a provoqué un si grand scandale devant un public des plus licencieux, en est la preuve évidente, si on la compare à Tengouement des spectateurs de tous les temps et de tous les pays pour les jeux meurtriers du Cirque et les combats de taureaux. — a Rien de contagieux comme le meurtre » dit M. Zeller à propos des Révolutions en Italie ; tout historien en a dit autant. — Et pourtant le rut est contagieux, comme le prouvent les scènes orgiaques des Mystères antiques, les nymphomanies épidémiques analogues à celles de Loudun, les orgies fréquentes des malfaiteurs et des pédérastes (voir Carlier à ce sujet), les viols publics commis successivement sur les mômes victimes par des bandes de brigands, notamment parles Grandes Compagnies du Moyen-Agt\ etc. Ces dernières avaient inauguré un genre nouveau ; le viol par représailles. Bien souvent aussi, la lubricité et le carnage s'exaltent de concert et mutuellement s'excitent. Mais en somme, le spectacle de l'homicide est plus fascinateurque celui de Tamour en acte. Et cela est d'autant plus remarquable que Tidée de celui-ci, au contraire, est bien plus attractif que l'idée de celui-là.

(1) Voir VHist, de du Guesclin, par Siniéon Luce, etc.

Cette remarque peut être généralisée ; entre deux choses inégalement contagieuses, celle dont la perception directe Tesl le plus, est souvent celle dont l'idée l'est le moins. Or, noire esprit est bien meilleur juge du mérite relatif des choses que ne le sont nos sens. Mais les foules jugent et sentent avec leurs sens plus qu'avec leur esprit. De là leurs actes fréquents de pitié ou d'admiration à faux, leurs engouements ou leurs animosités à contre-sens. Racontez à des hommes du peuple la mort lâche de M"* Dubarry, comparée à la stoïque attitude deM""* Roland ou de Marie- Antoinette devant la guillotine, ils admireront bien plus ces dernières qu'ils ne s'apitoieront sur la première. Mais mettez-leur les deux spectacles sous les yeux ; faites-leur entendre les cris déchirants de l'ancienne maîtresse de Louis XV suppliant le bourreau de lui faire grâce, s*agenouillant devant lui, tandis que la reine et la fière girondine marcheront tête haute, calmes et muettes ; vous pouvez être sûrs qu'ils seront moins accessibles à l'admiration de ce fier courage qu'à la pitié pour celte supplication défaillante. Et l'on sait, en effet, que la foule, après avoir assisté impassible aux plus héroïques exécutions, fut émue par la Dubarry au point de se soulever presque pour Tarracheraux mains du bourreau. La sensibilité des masses est ainsi faite , le pathétique grossier des mélodrames les émeut plus que la plus belle tragédie.

Ce n'est pas qu'il n'y ait beaucoup d'âmes assez fortement trempées pour résister à cette ivresse du sang dont je viens de parler, comme il y avait à Rome des personnes réfractaires à l'attrait fatal du Cirque. Mais, et c'est là la seconde cause de la dégradation morale ou intellectuelle des individus par leur agrégation en foule, la puissance contagieuse des hommes, dans une multitude, est loin de se proportionner à leur degré de supériorité morale ou

intellectuelle. Dans une assemblée, et à plus forte raison dans un rassemblement, ce n*est pas d'ordinaire Télite, c'est plutôt la lie, qui entraîne le vu/gum pectis. On ne sait pourquoi, au juste, un homme est influent et prestigieux, de môme qu'on ne sait pourquoi un homme a le don d'hypnotiser. De très merveilleux hypnotiseurs ne sont que des esprits médiocres, pendant que des médecins du plus haut mérite échouent dans toutes leurs tentatives d'hypnotisation. Combien de fois un homme supérieur, de talent et de cœur, s'est-il laisser dominer par des médiocrités autoritaires qui s'emparent indiscrètement de lui, et qu'il laisse faire, qui lui disent de marcher à leur suile et qu'il suit ! Elles l'intimident. Il tient extraordinairement à leur jugement, et, par conséquent, ne saurait rien faire contre leur gré. Et parfois, sous ces complaisances, il n'y a nulle sympathie. Dans les cours des collèges, ce sont rarement les meilleurs élèves, les flambeaux de leur classe, qui ont le plus d'influence et de popularité. Des cancres d'une paresse crasse, d'un robuste orgueil et d'un intraitable caractère, ont bien plus de succès. Il semble qu'ici l'énergie de la volonté joue un bien plus grand rôle que la capacité et la vigueur même de l'intelligence. Mais il s'y joint aussi, probablement, quelque action physique, inanalysable^ exercée par des particularités des traits, de la physionomie, de la constitution corporelle. Il se peut qu'elle se rattache, par un invisible lien, inexplicable, à la sexualité. Et, de fait, quand les femmes interviennent dans les foules, dans les sectes mômes, et qu'elles concourent à l'entraînement opéré par les meneurs, les eff'ets de cette alliance sont invincibles. On le voit bien par les grandes journées révolutionnaires. — Quoiqu'il en soit, c'est uniquement ou c'est principalement dans les foules, là où les hommes se coudoient au

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sens propre du mot, que cet élément physique du prestige individuel intervient avec une prépondérance néfaste pour détourner le cours de l'imitation de ses voies logiques et Torienter vers le pire exemple au détriment du meilleur ou du plus utile.

Ce fait général étant établi et expliqué, que le composé social, du moins quand il consiste en une foule, est moralement inférieur à son élément moyen (1), il s'agit d'expliquer aussi les diversités que présentent ces agrégats humains, et notamment les foules criminelles. Ces agrégats ne se ressemblent guère, en effet : que Ton compare une fêle de la fédération en 1790 à une jacquerie de la même époque, une réunion de quakers à un club de jacobins, une émeute américaine pour le massacre des prisonniers lynchés à une de ces nombreuses émeutes que

(1) Je signale, sans y insister, la portée inattendue dont cette loi est siiceptible si on Tétend au delà de l'humanité. On sait que les organismes ont été considérés avec raison comme des sociétés de cellules, et l'on a pu voir dans les cellules elles-mêmes des sociétés de molécules, etc.. Or, supposons que notre principe s'applique à ces sociétés biologiques ou chimiques, que, là aussi, le composé ne soit pas supérieur à ses éléments, qu'il leur soit inférieur ou tout au plus les égale, nous voyons l'Univers tout entier nous apparaître sous un nouvel aspect, et c'est aux perfectionnements du microscope, et non du lélcscope,que nous aurons à demander la révélation des plus admirables merveilles du monde. Peut-être, en effet, est-ce en vertu d'un pur préjugé, injustifiable, que le moi de Vatome a toujours été réputé plus simple, plus pauvre, plus bas que le moi animal ou humain. Teut-étre se dépense-t-il, invisiblemcnt, au fond caché des êtres vivants, dans leurs intimités élémentaires, beaucoup plus d'intelligence et d'art qu'il ne s'en exprime à leur surface... Mais arrêtons-nous sur la pente de ces conjectures ; si peu solides qu'elles soient, d'ailleurs, elles le sont toujours autant que les jugements tout faits,irraisonnés, auxquels je les oppose.

Tancien régime a vu éclore pour la délivrance de certains prisonniers, et dont la prise de la Bastille n'est que la suite éclatante. A quoi tiennent ces différences ? Est-ce principalement à l'action du climat ou de la race, des facteurs physiques ou biologiques, ou n'est-ce pas plutôt au moment historique, à un confluent d'influences sociales? Il est plus facile de répondre clairement à cette importante question qu'à un problème analogue qui se pose à propos des actes et surtout des crimes individuels. Plus l'organisation d'un être, en effet, est élevée, et plus il s'assimile les influences de tous genres qui agissent sur lui et qui se présentent combinées, confondues, aux yeux de l'observateur ; plus, au contraire, son organisation est abaissée, et plus il est aisé de démêler leur part d'action distincte. Le rôle de la lumière, de la chaleur, de l'électricité, de l'altitude, de la latitude, de l'humidité, se laisse bien plus aisément étudier, détailler, mesurer, chez les plantes et les animaux inférieurs, immédiatement influencés, sans résistance ni emmagasinement interne, par chacun de ces agents, que chez les mammifères. Or, une foule, une secte aussi, sont toujours beaucoup moins centralisées qu'une personne humaine, et, comme les êtres vivants inférieurs, dépensent leurs forces à mesure qu'elles leur arrivent du dehors, ce qui permet de voir à l'œuvre et à part chacune de cellesci. Il est donc particulièrement instructif de considérer la criminalité collective à ce point de vue.

Que nous apprend-elle? Elle nous apprend d'abord à ne pas douter de l'efficacité des causes physiques et physiologiques. Les émeutes, dans nos climats, n'ont presque jamais lieu la nuit; rarement l'hiver: le temps qu'il fait, pluie ou soleil, chaleur ou froid, importe toujours à leur succès ou à leur direction; il suffit parfois d'une averse pour les disperser. Doit-on accorder à M. Gouzer que les

lunaisons ont une influence appréciable sur elles, que la pleine lune les favorise? C'est possible; cela ne me parait pas démontré. Mais chaque race nationale leur imprime sa couleur propre, qui distingue si nettement une grève anglaise d une grève française, une élection agitée à New- York, d'un scrutin sanglant dans une capitale de l'Amérique espagnole. C'est que Imfluence de la race dans Tacte de l'individu peut être neutralisée, et Test le plus habituellement, par celle de la variation individuelle qui recouvre de sa broderie passagère ce canevas perpétuel ; dans une réunion d'hommes du même pays, ces variations se compensent. — Mais, en second lieu, ce que nous enseigne non moins clairement l'exemple des actions collectives, c'est la maîtrise des causes sociales, c'est leur autorité décisive qui se subordonne les causes précédentes, les utilise et les asservit à ses fins. Comme nous l'avons dit plus haut, l'dme d'une foule, c'est le but particulier qui la soulève. Sans ce but, la saison, la pluie ou le soleil, le climat, la race, auraient eu beau concourir, la foule ne se serait point formée ; c'est ce biit qui est sa force déterminante et carctérislique ; et c'est seulement après lui que les modificateurs physiques peuvent agir. Il n'est rien de plus entraînant à coup sûr, parmi ces derniers, si tant est qu'on doive l'y comprendre, que l'action de la musique fortement cadencée. Si anlique est son efHcacilé, et si pareille toujours, que, d'après nos érudits (1), l'un des fragments conservés des airs de Tyrtée présente les plus frappantes analogies de rythme avec la Marseillaise, La Marseillaise pourtant n'a jamais pu élocîriser que des réunions d'hommes déjà remuées par une même passion. Mais cette passion, ce but, c'est à un enchaînement séculaire d'évé-

(1) Voir Dictionnaire des antiquités de Daremberg et Saglio, Verbo Embatérion.

nements historiques,c'està|une filiation et à une propagande prolongée d'idées, c'est aune vulgarisation de besoins plus ou moins factices, qu'est due sa présence dans tant de cœurs à la fois, ce qui a rendu possible son renforcement brusque en chacun d'eux par leur rapprochement et leur contagion réciproque. Ajoutez, plus spécialement, le souvenir, présent à toutes les mémoires, d'insurrections précédentes, récentes, sur lesquellesles émeutiers semodolent inconsciemment. Voilà ce qui donne aux émeutes successives d'une même époque, de la guerre de Cent ans, du xvi' siècle, de la Fronde, de la Révolution française, quelle que soit la saison ou la province, une même allure, une môme nature, en tous lieux reconnaissable. Ce sont là les boutons, tout pareils au fond, d'une même fièvre éruplive, d'une épidémie morale, tantôt salutaire, tantôt désastreuse, qui consiste dans la conversion de tout un peuple, de tout un continent, à une nouvelle religion, à un nouveau dogme politique, et qui imprime à toutes les chapelles d'un mr^me culte, à tous les clubs d'un même parti, sur l'étendue dun vaste territoire, au nord, au sud, en pays celtique, slave ou germain d'origine, un caractère d'identité fondamentale, malgré leur diversité superficielle (i).

Sans nul doute, la conduite de la foule se meut entre des limites que lui assigne sa composition anthropologique ; et il est certain que jamais une multitude composée de très honnêtes gens, môme en proie aux suggestions momentanées de quelques entraîneurs féroces, ne consentira à commettre un assassinat cupide, je ne dis pas vindicatif (2). Mais est-ce à dire que, si une foule tue, pille, brûle,

(1) J'ai déjà traité ce point dans mes Etudes pénales et sociales, (Storck, édit.), p. 302et suiv. à propos de la folla délinquente de M. Sigliele.

(2) Au XIV* siècle, les Ribauds d'Angleterre « détruisent bien palais et prisons, tuent bien évoques et seigneurs, portent bien leurs tètes au bout de leurs piques » tout comme les Jacques de France; mais, dit Perrens, i\ la différence de ces derniers, « quoique ne possédant rien, ils s'abstiennent de tout pillage. » Ce sont d'honnêtes assassins.

c'est parce que ses membres portent en eux la virtualité physiologique du meurtre, du vol et de l'incendie? Cela rappelle un peu trop la virtus dormitiva de Topium. La cause d'un fait^ ce ne peut être la possibilité de ce fait, mais bien la circonstance qui transforme cette possibilité en réalité, et cela est surtout vrai quand il s'agit de virtualités criminelles qui ne se révèlent qu'en se réalisant. Or, appelons, si l'on veut, très honnêtes les personnes organisées de telle façon que l'éventualité de circonstances propres à les faire défaillir dans le crime est inimaginable, pratiquement impossible. Entre cette quasiimpossibilité du crime pour ces privilégiés, et sa quasinécessité pour les déshérités moraux que nous appellerons criminels par nature, il y a mille degrés de transition incarnés dans l'immense majorité des hommes, qui tomberont ou se retiendront sur la pente du délit, suivant le hasard des circonstances. Et, parmi ces circonstances, Tune des plus capitales est précisément leur englobement dans une foule ou dans une secte qui les suggestionne. On voit alors des gens, réputés honnêtes la veille, commettre de vraies atrocités dont le lendemain ils rougiront ou demanderont la justification à des sophismes où sombrera leur esprit faussé. On voit aussi tels coquins, isolément portés au vol, mais non à l'homicide, commettre ensemble des meurtres atroces. S'ils sont devenus assassins, c'est la formation d'un rassemblement insurectionnel qui en est cause ; or, nous savons qu'il s'est formé en vertu d'influences d'ordre social. C'est donc à celles-ci qu'il faut attribuer la réalisation de leur virtualité criminelle, ce qui, du reste, au point de vue de nos idées sur la responsabilité, ne suffit pas à les innocenter tout à fait, puisque, après tout, l'acte nécessité par eux était conforme, sinon à leur manière d'être habituelle, du moins au fond de leur nature, ou ne

lui était pas contraire. Car ce n'est jamais un homme vraiment moral qui se laissera subjuguer par Tattrait du « divin massacre » comme disait Munzer. A la vue d'une de ces odieuses scènes qui ont tant de fois ensanglanté nos rues, il n'éprouvera qu'une répugnance et une horreur insurmontables, il se refusera même absolument à admirer la beauté artistique de leur pittoresque. Si, en sa qualité d'historien, d'arliste ou de poète, il se comptait à les peindre, ce sera à la condition de ne jamais les avoir vues de ses propres yeux. Entre la soumission servile à l'entraînement du crime collectif et la répulsion indignée devant ce spectacle, il n'y a pas de milieu.

La conduite d'une foule dépend en grande partie de l'origine sociale de ses membres, de leur profession, de leur classe ou de leur caste, de leurs habitudes de vivre à la ville et à la campagne, dans un milieu condensé ou disséminé. Les foules urbaines sont celles où la contagiosité s'élève au plus haut degré de rapidité, d'intensité, de puissance. M. Taine nous explique à merveille Texcitabililé extrême des attroupements qui spontanément se formaient au Palais-Royal un peu avant la prise de la Bastille, Ce public, tel qu'il nous le peint, est composé en somme de gens habitués à vivre en public, piliers de cafés, abonnés de théâtres, étudiants, tous passant leur vie à subir ou à transmettre des influences, des suggestions vives, et par suite devenus extraordinairement suggestibles, en même temps que leur détachement de la famille et de la tradition, de la suggestion atavistique, leur donne l'illusion de l'indépendance la plus complète. Ils ont l'air libre, à raison même de leur impressionnallité prodigieuse qui les rend capricieux et instables. Ce sont des multitudes ainsi constituées, nerveuses et féminines de tempérament, et oîi les femmes, en réalité, figurent

avec éclat, qui font les révolutions en tout pays civilisé. Elles sont sujettes à de brusques revirements, qui sont beaucoup plus rares chez les foules rurales. Un mot spirituel et gouailleur de marquis qu'on va hisser à la lanterne, une attitude crâne, je ne dis pas stoïque, peuvent changer en applaudissements et en rire ad mira tif les clameurs féroces d'une populace de grande ville, non d une émeute de paysans. Les foules rurales sont beaucoup plus malaisées à susciter, mais, une fois en mouvement, elles ne s'arrêtent plus, foncent sur leur but avec l'intrépidité du taureau lancé. Leur composition est bien plus homogène et bien plus simple : tout le monde s'y connaît, on y est parents et voisins les uns des autres, et le faisceau humain, fait en partie de liens antérieurs d'homme à homme, y est beaucoup moins factice et plus fort. Aussi leur effet est-il écrasant. Les femmes s'y rencontrent rarement ; elles ont pourtant joué un certain rôle dans la guerre hussite du xv* siècle et dans la révolution allemande du XVI*; mais ce ne sont jamais des femmes de mauvaise vie, ce sont plutôt des viragos, telle que la Hoffmann, mégère héroïque et féroce à côté de laquelle nos tricoteuses de guillotines sont des poupées. Derrière elle, en ir)29, marchait une troupe d'insurgés en jupons portant armes et cuirasses et suivant l'armée « évangélique ». Elle « ne respirait qu*incendie, pillage et meurtre », dit Jannsen. Elle était sorcière et prononçait sur ces fanatiques des sortilèges qui devaient les rendre invulnérables. Rurales ou urbaines, du reste, les foules sont également sujettes îi la folie des grandeurs ou des persécutions, et à des hallucinations mentales qui transforment à leurs yeux, par exemple, un dessinateur inoffensif en un espion occupé à tracer des plans pour l'ennemi (1). Mais chez les

(1) Elles sont sujettes aussi à de véritables hallucinations des sens. En voici un exemple tiré du Journal des Concourt, Au commoDcement de la

foules urbaines, la prétendue « folie morale » est plus fréquente et plus profonde. C'est là, autrement dit, qu'il faut chercher les spécimens les plus parfaits de criminalité collective.

Une variété importante de la foule criminelle c*est la horde, qui se divise en deux sous-variétés bien Iranchées : la horde terrestre, par exemple les grandes compagnies du XIV* siècle, et la horde maritime, par exemple les pirates mauresques de la Méditerrannée jusqu*au dernier siècle. Les grandes compagnies sont Téchantillon historique le plus net de la horde criminelle par tempérament et par profession. Ce caractère professionnel, et en même temps international, de leur criminalité est tellement marqué, que, comme on Ta dit (1), le traité de Brétigny a été pour elles ce que la grève ou le chômage forcé est pour les ouvriers de nos grandes industries modernes. Elles se recrutaient dans toutes les classes et dans toutes les nations. Par leur atrocité, leur vanité, leur cupidité, elles ressemblent trails pour traits à nos malfaiteurs (2). Un de leurs divertissements est do briser les dents des paysans à coups de cailloux et de leur couper les poings. Ils rançonnent impitoyablement, pour assouvir leur soif de luxe, imitée de la noblesse efféminée de cette époque. Mais c'est surtout le luxe de la toilette qui est poussé chez eux à un degré extravagant, comme chez nos

guerre de 1870, E. de Concourt entend dire qu'une dépèche, affichée à la Bourse, annonce la défaite des armées prussiennes et la prise do i.'iOOO prisonniers. II va à la Bourse où une foule énorme est entassée, il demande où est cette dépêche ; on la lui désigne du doigt, et elle lui est désignée ainsi par des personnes qui disent l'avoir lue. Il cherche à la lire à son tour, et, bien entendu, nulle part il ne la trouve.

(1) Voir Du Guesclin par Siméon Luce.

(2) Vers le milieu du xiv« siècle, pendant les horreurs de la guerre de Cent ans. le brigandage et le militarisme, deux fléaux (]ui nVn faisaient qu'un, ravageaient la France. « Les Navarrais de Philippe de Longueville,

voleurs, a Ils affectent ceintures d'argent, chapeaux de bièvres, atours de damoiselles. » On échappe de leurs mains en leur offrant « quatre plumes d'autruches » dont les brigands se font des panaches (1).

Il serait curieux de rechercher pourquoi, longtemps après que le brigandage continental a été refoulé, ou a suscite partout une indignation véhémente, le brigandage maritime a bénéficié d'une faveur si singulière, qui lui a permis longtemps de survivre à son frère terrestre, auquel il semblerait presque inconvenant de l'assimiler. Quelles sont les causes de cette indulgence pour des faits qui, s'ils s'accomplissaient sur terre et sur mer, paraîtraient odieux à tous? Qu'une bande armée en temps de guerre s'empare d'une maison, la pille et emporte tous ses meubles, tout le monde crie à la sauvagerie. Mais que, lorsque deux vaisseaux marchands appartenant à deux nations belligérantes viennent à se rencontrer, l'un capture l'autre et se Tad-

dit Perrens {La démocratie au moyen âge, t. I), les brigands James Pipes et autres chefs dévastaient ce que les Anglais avaient épargné... Navarrais, Anglais et brigands inspiraient de telles craintes que les malheureux vilains abandonnaient leurs maisons et leurs champs, passaient la nuit dans des lies ou dans des bateaux amarrés au milieu des fleuves, plaçaient un des leurs au sommet du clocher de l'église afin qu'il sonn&t le tocsin et qu'on pût s'enfouir dans les entrailles de la terre, dans ces souterrains qu'on voyait encore, au siècle dernier, le long de la Somme, de Péronne à l'embouchure. » — A l'époque de la lutte entre Armagnacs et Bourguignons, on avait, dit le même auteur, « le permanent spectacle des Annagnacs violant les femmes, égorgeant les hommes, enfumant les paysans dans des souterrains, mutilant les bourgeois et les marchands de Paris sur les routes et les renvoyant les yeux crevés, le nez ou les oreilles coupés. »

(1) En fait de bandes criminelles, mais voleuses et non homicides, on peut citer les grandes Compagnies commerciales du xvi* siècle, qui s'organisaient pour monopoliser le commerce des denrées coloniales et les vendre à des prix exorbitants. Si l'on n'y prend garde, c'est sous cette forme que tend à se reproduire sur une grande échelle la criminalité colieclive. Méfions-nous des syndicats. Entre les chevaliers brigands et les marchands fripons, Luther disait ne pas savoir quels étaient les plus criminels.

juge comme une proie, cela est si peu réputé vol et pillage que les Etats-Unis ont refusé, en 1854, de s*associer à la Déclaration de Paris, sur l'abolition des droits de course. Entre un corsaire, il est vrai, et un pirate, il y a une différence, mais combien de degrés intermédiaires ! Et comme de la course à la piraterie et de la piraterie à la course on passe facilement! Encore une fois, comment expliquer que ce qui est crime sur terre soit licite sur mer? Je crois qu'au fond la raison de cette contradiction apparente doit être cherchée dans Tétroite solidarité qui unit les. membres d'un même équipage et les sépare si radicalement de tout le reste du monde. Un vaisseau est un monde à part, clos et muré comme la famille ou la cité antique, exposé comme elles à des périls incessants, resserré comme elles et hostile aussi à l'étranger, qui prend aisément la couleur d'un ennemi. De là cette admirable unanimité qui, sur les navires disciplinés, brille à l'heure du combat et éclate en traits d'héroïsme. Mais de là aussi, dans les équipages librement formés, mal recrutés, une barbarie d'égoïsme collectif, de férocité et de fureur destructives, qui dépasse tout ce qu'on peut concevoir. On acquiert là le sentiment d'une fraternité intense dans les limites de la coque qui vous porte, on y perd le sentiment de toute parenté avec l'humanité étrangère. A la même cause se rattachent les atrocités commises par les civilisés eux-mômes dans leur colonies. Sur ce brigandage collectif, je renvoie le lecteur à la Politica coloniale de Colajanni.

Nous avons tâché d'analyser la criminalité collective ; mais que dirons-nous de la responsabilité collective ? C'est

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le plus ardu des problèmes, et il n'en est pas dont la solution soit plus urgente. Une théorie pénale ne peut se flatter d'avoir répondu aux besoins de notre temps, et de tous les temps, si elle ne s'applique à la fois à Timputabilité indivise et à Timputabilité individuelle et si elle ne permet d'envisager les deux sous un même point de vue. On n'a paru se préoccuper jusqu'ici que du côté politique de ce problème général, et, sous cet aspect parliculier même, on ne Ta point résolu. On a cherché en vain à établir une distinction nette entre les insurrections légitimes qui ont droit aux applaudissements de l'histoire et les simples révoltes qui méritent une répression plus ou moins sévère; et, quand on s'est accordé par hasard à reconnaître dans certains soulèvements le caractère d'une révolte injustifiable, on n'a su dire quel châtiment.leur convenait. Aussi les at-on traités tour à tour par le massacre en bloc ou l'amnistie sans distinction. Il en était de même dans le passé. Les grandes compagnies du xiv' siècle étaient amnistiées de temps en temps jusqu'à du Guesclin qui les extermina; et elles escomptaient d'avance cette faveur prévue. L'assurance ou la presque assurance de l'impunité a toujours caractérisé le crime collectif et contribué grandement à ses progrès; car, plus il est collectif, plus il est sûr d'être impuni. Ces doutes, ces hésitations séculaires de la conscience morale et juridique, au sujet de l'impulabilité des actes commis indivisément par des masses d'hommes, n'étonneront pas ceux qui savent la part énorme de la suggestion imitative du milieu social dans la formation des idées et des habitudes morales. La seule définition nette et claire, — je ne dis pas la seule définition possible ni la meilleure, — de l'honnêteté ou de la malhonnêteté, c'est que l'honnête homme est un conformiste et le malhonnête homme un dissident à l'égard de la coutume et de

Topinion dans un temps et un pays donnés. Tel, que sa dissidence aujourd'hui fait qualifier scélérat, pourra passer pour un apôtre et un héros demain ou après-demain ; mais c'est là le secret de l'avenir. En attendant, il suffit qu'il blesse la conscience ambiante pour qu'il soit frappé par son verdict. Mais, s'il en est ainsi, et si, dans le passage d'un milieu à un aulre, d'un groupe à un groupe social, un même acte cesse d'^lre crime et devient exploit, ou vice versa, comment juger un pillage, un incendie, un meurtre même, exécuté torrentiellement pour ainsi dire par une multitude où chacun est poussé par l'exemple de tous, persuadé et dominé par l'opinion de tous, et, dans cette immersion tourbillonnante au sein d'une petite société tyrannique, est soustrait momentanément à l'action de la grande société, devenue étrangère? Ne peuton pas dire que le fait de chacun est justifié par la participation de tous, que toute collectivité tend à se faire sa loi propre, sa morale à elle, et que, par suite, l'idée d'une culpabilité collective implique contradiction? Que pourrait bien être un crime national, un crime commis par toute une nation à la fois ? Cela ne signifie rien ou cela .signifie seulement qu'une nation, cédant à un entraînement nouveau, a transgressé la coutume anceslrale, qu'elle est criminelle aux yeux des ancêtres mais digne d'éloges aux yeux des contemporains. Or, pourquoi ce qui est vrai d'une grande nation ne le serait-il pas d'une tribu, d'un clan ; et aussi bien d'un secte ou d'une foule ? Le crime follesqtie ou sectaire est problématique, ce semble, au même titre, que le crime national. — Cette considération n'est pas sans gravité ; on en sentira mieux toute la force si l'on songe au lien imilatif qui unit entre eux non seulement les membres d'une même secte ou d'une même foule, mais les foules et les sectes successives

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nées à Texemple des unes les [autres. On verra alors s'amoindrir considérablement l'écart entre la grande et la petite société, contraires Tune à Tautre. La petite, rattachée à ses sœurs, apparaîtra agrandie et moins méprisable, d'autant plus redoutable. Au xiv* siècle on imite en France les insurrections anglaises, et, des. deux deux côtés du détroit, on s'insurge parce qu'on s*est déjà insurgé : l'exemple est parti des rangs de la bourgeoisie parisienne, il se répand peu à peu dans les villes de province et gagne les couches rurales. Même loi pendant les troubles duxvi' siècle, pendant la Fronde, pendant la Révolution française. Un mois après le 14 juillet 1790, époque où le jacobinisme a réellement pris de l'importance à Paris, il y avait 60 sociétés analogues, ayant même but, même plan, mêmes procédés ; « trois mois plus tard, dit M. Taine, 122 ; en mars 1791, 229 ; en août 1791 près de 400 » ; en fin septembre 1791, 1000 ; en juin 1792, 1200 ; et, quelques mois après, 26000, d'après Rœderer. Il en résulte que chaque membre du plus infime de ces clubs comme du plus mince des attroupements révolutonnaires, se sentait porté par un courant humain numériquement très supérieur à sa faible importance.

Mais au fond qu'est-ce que cela prouve? Cela montre à nos yeux l'insuffisance de toute notion du bien et du mal fondée sur l'opinion ou la volonté d un groupe limité de la société humaine, sur l'intérêt d'un parti, d'une classe, d'une cité, d'une nation même. Il faut s'élever plus haut, il faut, poussant à bout la tendance naturelle qui nous porte à l'élargissement incessant de notre horizon social et de notre prévoyance, l'étendre jusqu'aux dernières limites de rimmanité dans le temps, surtout dans l'avenir, et dans l'espace. Pénétrés du sentiment intense de notre solidarité fraternelle avec les vivants, surtout avec les vivants futurs.

et aussi avec les morts, avec le plus abaissé des sauvages et avec le plus reculé de nos descendants sinon de nos aïeux, nous repousserons comme immorale toute règle de conduite qui^ ne tenant nul compte des idées morales du passé ni surtout des conséquences éloignées de nos actes, tend à nous affranchir de tout devoir envers des groupes d'hommes diflférents du nôtre, ou envers les générations à naître: nous réprimerons comme criminelle toute action qui, au profit d'un programme étroit, incarné dans quelques conspirateurs, fût-ce même dans des milliers et des millions de sectaires, jette Talarme et la terreur dans la grande communauté humaine ou européenne, et n'en a nul souci. N'en doutons pas, il y a eu, il y a encore, en Afrique, en Polynésie, des tribus criminelles; l'antiquité classique a connu des nations criminelles, des nations de proie; et nous avons aussi nos sectes et nos foules criminelles, dont la criminalité dépasse en profondeur tout ce que les plus beaux échantillons du crime individuel nous font concevoir.

M. Ferri fait remarquer dans son dernier ouvrage que le propre^ des criminels les moins dangereux, c'est-à-dire par passion ou par occasion, est d'agir isolément, tandis que les criminels les plus redoutables, les criminels d'habitude ou de tempérament, ont d'ordinaire des complices. Donc, ajoute-t-il, la complicité doit être réputée, à elle seule, une circonstance aggravante. C'est très juste ; malheureusement, cette considération est inapplicable en majeure partie au cas des foules où, au contraire, c'est la passion qui suscite les crimes, et où l'occasion qui rend criminels la plupart des co-auteurs est précisément le fait de leur rassemblement. Mais elle s'applique fort bien au noyau central des foules, à cette poignée de malfaiteurs qui le plus souvent les conduisent au délit et qui se sont rassemblés parce qu'ils se ressemblaient.

Aussi l'essentiel ici est-il de distinguer nettement les meneurs et les menés. La distinction en théorie paraît difficile à tracer ; en pratique, elle est aisée. C'est sur les premiers que doit naturellement s'appesantir la peine. Mais est-ce à dire que les seconds doivent être déclarés irresponsables? Non. A coup sûr, il se peut qu'ils n'aient pas librement agi^ qu'une force irrésistible les ait subjugués ; mais elle n'a été irrésistible que parce que leur nature les portait à suivre sans résistance. La cause de leur action est en eux pour une certaine part, aussi bien que, pour une part égale ou supérieure, en autrui. Sans doute si Ton s'obstinait à vouloir fonder la responsabilité sur le libre arbitre, l'insuffisance de cette théorie scolastique éclaterait ici. Car qui a jamais osé parler du libre arbitre d'une foule, voire même d'une secte ? L'autonomie de ces êtres moraux n'est qu'une fatalité interne. Les chefs eux-mêmes n'y font preuve d'aucune liberté, et leur commandement n'est souvent qu'une obéissance dissimulée à des nécessités de situation, qu'ils ont, il est vrai, créées eux-mêmes. La responsabilité collective ne saurait donc se proportionner à une» liberté collective qui n'existe pas. Mais en revanche, elle peut, elle doit se mesurer au degré de cohésion, de finalité, d'unanimité, ou, en d'autres termes, de conscience et d'identité collectives, dont une secte ou une foule a fait preuve dans ses opérations. Ce n'est point, du reste, par la logique, nous le savons , que brillent les foules délinquantes, folles si souvent.

Je rencontre ici une formule qui, par son élégance d'apparence mathématique, a paru sourire à plusieurs auteurs (i). Elle a une demi-vérité et mérite discussion. On a dit que la responsabilité collective était en raison

(1) M. Sighele, dans sa foUa délinquente, l'énonce incidenimenl; M. Paulhan, dans un autre sens, bien plus profond à notre avis, la développe en deux articles de la lievue philosophique de 1892.

inverse de la responsabilité individuelle (i). Mais^ d*abord, on a entendu parlàque^ plus la foule ou la secte, le groupe social quelconque, devient responsable, plus l'individu devient irresponsable. M. Sighele le dit en propres termes. Qu'est-ce pourtant que cette entité, la foule, la secle, la société, sinon un agrégat d'individus ? Et que peut signifier, au fond, la responsabilité du groupe, sinon celle de totis ses éléments indifféremment, par le seul fait qu'ils en ont fait partie? En somme, la distinction des deux responsabilités qui, nous dit-on, se font bascule l'une à l'autre, ou ne veut rien dire, ou veut dire simplement que chaque individu est responsable à la fois de deux manières différentes, responsable des actions d'autrui comme des siennes en vertu des liens de solidarité qui l'ont uni à tous ses consorts, et responsable de ses actions propres (2). Rien ne s'oppose, en principe, à ce que Tindividu soit frappé pour l'acte de ceux dont il est solidaire. Le ciment social, c'est le sentiment énergique de la solidarité, qui repose sur une fiction aussi nécessaire que hardie : celle d'affirmer qu'un

(1) On pourrait dire aussi bien, on un certain sens, que la criminalité individuelle est en raison inverse de la criminalité collective. Celle-ci sert quelquefois d'exutoire à celle-là; et ainsi peut s'expliquer en partie, — et pour une faible part, je crois, — la baisse remarquable des délits et des crimes (individuels), à toutes les années marquées par des révolutions ou des guerres.

(2) La formule est susceptible, il est vrai, d'un autre sens. On peut dire que le groupe social est responsable de ces mêmes actes. Mais alors c'est un truisme. Il est bien clair que la société a sa part de collaboration dans tous nos actes, et qu'ils nous appartiennent d'autant moins qu'ils lui appartiennent davantage. Si évident que soit ce fait, d'ailleurs, il vaut la peine d'être énoncé. Le phénomène si remarquable de radoucissement des peines avec la civilisation ne s'explique-t-il pas, en grande partie, par le sentiment croissant de la responsabilité du milieu social, et d'un milieu social toujours plus vaste, dans le crime exécuté par un seul? A force de grandir, le groupe complice est devenu toute la société, et dés lors, impunissablc. Par suite, l'impunité assurée et constante de cet instigateur souverain a interdit de frapper sévèrement son instrument individuel, qui a sa part de souveraineté toutefois, mais sa bien minime part.

tort fait à Fun de nous^ vol, incendie, blessure, est fait à tous les autres, et, par suite, qu'une faute commise par les autres est faite par nous-mêmes. Cette fiction, qui fait toute la force d'une armée disciplinée, d'une société civilisée, est d'autant plus près d'être une vérité que l'intensité de la vie collective est plus haute. Parlant, plus la foule ou la secte criminelle a révélé d'esprit de corps, de logique et d'harmonie, plus elle a été une, originale, identique à elle-même, et plus il est permis de repousser la prétention de ses membres, qui, après avoir été solidaires dans le crime, voudraient ne pas Tétre dans la peine. Ils doivent être réputés avoir tous participé plus ou moins au crime que quelques-uns ont exécuté.

Mais, bien entendu, le caractère en partie fictif d'une telle participation aux forfaits d'autrui ne doit jamais être oublié; et la responsabilité collective dont il s'agit doit^ en outre, être conçue comme un tout dont une fraction seulement pèse sur la tête de chacun des participants. Sous Tancien régime il semblait au contraire, — et souvent aussi notre temps a paru croire — qu'il en était de cette criminalité indivise comme de l'hypothèque qui, d'après les juristes, grève toute entière la moindre parcelle du bien hypothéqué : est tota in toto et tola in qualité t parle. C'est apparemment en vertu de cette manière de voir que lorsque, sur mille insurgés, on en arrêtait trois ou quatre, on leur faisait porter tout le faix de Tindignation publique. Evidemment, cette conception barbare doit être écartée. Sans cela la formule relative au rapport inverse des deux responsabilités collectives et individuelles perdrait toute portée. Qu'importerait, en eflfet, à l'individu d'être jugé moins responsable de ses propres actes si, en même temps, il était jugé plus responsable, puisqu'il le serait à lui tout seul, des actes du groupe. Cela reviendrait au même pour lui.

n faut entendre la formule ainsi: plus le groupe dont il fait partie est coupable dans son ensemble, culpabilité dont il a seulement sa petite part, et moins il est coupable en particulier.

Mais, même rectifiée de la sorte, la formule est-elle juste? Elle ne Test, dans une certaine mesure vague, qu'à Tégurd des menés ; elle ne Test pas à Tégard des meneurs, à qui s*appliquerait plutôt une formule précisément inverse. Je disqu^elle s'applique aux menés; car Tindividualité de ceuxci s'affaiblit, s'anéantit d*autant plus que l'organisation de la foule ou de la secte, du torrent ou du tourbillon humain, qui les emporte, se fortifie^ se centralise, s*individualise davantage. Cette force entraînante des groupes organisés peut aller dans certains cas, rares toutefois, jusqu'à dénaturer Tindividu radicalement. Elle est supérieure, en effet, au pouvoir de la suggestion hypnotique, à laquelle on l'a comparée. Je ne puis adopter le raisonnement de M. Sighele : si, dit-il, la suggestion hypnotique elle-même n'arrive pas à transformer un honnt'^te homme en assassin, à plus forte raison la suggestion à l'état de veille, telle qu'elle s'exerce dans les multitudes en mouvement, ne saurait-elle avoir celte puissance. Les fait prouvent cependant que l'action démoralisante d'une émeute, et même d'une conspiration, excède incomparablement celle d'un Donato. Il y a ici une minime part de suggestion^ m^is une très grande part de contrainte, pur peur, par lâcheté. C'est le cas ou jamais défaire bénélicier des circonstances atténuantes les malheureux entraînés.

Quant aux meneurs, c'est eux qui ont déchaîné cette force malfaisante, ce terrible boa populaire qui a pour anneaux des hommes asservis et subjugués. C'est de leur âme qu'ils Tout animé, c*est à leur image et à leur ressemblance qu'ils l'ont fait naître. Leur culpabilité parti-

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culière sera donc en raison directe plutôt qu'en raison inverse de la culpabilité totale. Il devra leur être demandé un compte d'autant plus sévère de leurs actes directs que les actes inspirés par eux ont été plus graves.

On voit que, malgré tout, cette distinction des deux responsabilités n'est pas sans intérêt pratique^ si subtile et si factice qu'elle puisse paraître. De tout temps elle a été faite instinctivement à divers points de vue. Si, dans ce rassemblement fortuit de passions, de volontés différenteF, souvent incohérentes, qui consituent la personne individuelle, on pouvait, aussi facilement que dans cet autre rassemblement accidentel, appelé foule, distinguer ses éléments consécutifs et les séparer, il conviendrait comme dans ce dernier cas, de considérer à part la responsabilité du cerveau pris dans son ensemble et celles de ses diverses fonctions, de ses divers centres nerveux. C'est ce qu'a indiqué M. Paulhan. Mais est-il exact de dire avec lui que, dans ce cas aussi, il y a rapport inverse entre deux responsabilités comparées ? Cela serait s'il était vrai que l'harmonie totale s'achète au prix des harmonies partielles, et le gouvernement central au prix des autonomies municipales, pour ainsi parler. Mais n'est-pas le contraire qui est la vérité ?

Longtemps, l'importance de la responsabilité collective a paru aller en décroissant, et le progrès des idées pénales a semblé consister essentiellement dans Tindividualisation de la faute et de la peine. Mais, en réalité, ce n'était là qu'une apparence produite parla substitution d'une forme nouvelle à la forme ancienne de la responsabilité collective. A sa forme héréditaire et familiale se substitue sa forme volontaire et vraiment sociale. Il fut un temps où les parents formaient un club de conspirateurs-nés, hostiles et suspects aux autres clubs. On pouvait sans trop d'erreur

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imputer à tous les crimes d'un seul. Tous y avaient concouru plus ou moins. Maintenant, ce faisceau s'étant brisé, il s'en forme d'autres avec ses débris ; et, de plus en plus, par l'extension de L'association libre on en viendra à légiférer la solidarité des associés de tout ordre dans le délit et la répression.

La difficulté sera de trouver l'espèce de répression, et encore mieux de prévention, qui convient ici. En fait de moyens préventifs, la meilleure police sera insuffisante si on ne se résout à poursuivre les plus criants abus de la presse, les excitations imprimées au crime et audélit(l].En fait de moyens répressifs, tout sera inutile tant que le Jury existera. Sa faiblesse est telle en ces matières, sa pusillanimité à absoudre tout ce qui se présente sous la couleur politique la plus empruntée, sont si déplorables qu'on est souvent obligé de soustraire ces crimes collectifs à sa compétence et de recourir à des cours martiales. On tombe ainsi d'un excès dans l'autre; et rien ne montre mieux la nécessité d'une magistrature exclusivement criminelle, spécialement exercée et recrutée parmi des hommes qui joignent à la compétence voulue les qualités de caractère non moins exigées. — Quant à savoir s'il faut une peine, la question ne se pose même pas. La prétendue impuissance de la peine serait une singulière thèse à soutenir quand des bandes anarchiques ont commencé la série de leurs exploits. Nul ne s'avise alors de contester l'utilité d'une bonne police et d*une ferme justice. Mais quels sont les principes qui devront diriger les juges? Ne confondons pas ici deux choses bien distinctes : les mesures à prendre pour arrêter le cours des forfaits collectifs en voie d'exé-

(1) Ne pas oublier que ceci a été écrit en 189i, sous l'empire de la loi de 18S1 sur la Presse.

cution, et celles qui doivent suivre leur consommation pour en empêcher le retour. Dans le premier cas^ la société qui fait sabrer un attroupement par des gendarmes ou des soldats est comme un homme qui ramasse ses forces contre un assassin, le terrasse et le tue. Cet homme n'est pas un justicier. Elle, pareillement, se défend comme elle peut et n'a pas à mesurer ses coups, qu'elle rend avec usure. Les balles atteignent au hasard le meneur ou le mené, le plus coupable ou le moins coupable, même le simple curieux égaré dans une manifestation. A ce cas on peut jusqu'à un certain point assimiler celui où des attentats distincts les uns des autres, et séparés par un certain intervalle de temps, mais enchaînés ensemble par leur commune émanation d'une même pensée infernale, forment une série terrifiante en train de se dérouler et qu'il s'agit d'endiguer énergiquement, devant les progrès de la terreur publique. — Il n'en est plus de môme quand tout le monde sent que la série est épuisée, et qu'on voit comparaître en cour d'assises les auteurs de ces monstruosités, ou quelqu'un d'entre eux détaché de ses frères. Il n'est plus nécessaire à présent de rendre coup pour coup, de se venger pour se défendre, de frapper à tort et à travers; et, si le public crie vengeance, il faut le laisser crier. Seulement la peine doit Hve exemplaire encore et avant tout ; ne dites pas que cet homme est punissable dans la mesure où il est redoutable, car il peut n'être plus personnellement à redouter, mais dans la mesure où son impunité serait périlleuse. Toutefois, pour que le châtiment de cet homme soit propre à servir d'exemple aux autres et à lui-môme, il faut que les actes qui lui sont personnellemenl imputés ou sa participation solidaire aux actes de ses complices aient eu lieu dans les conditions voulues pour la responsabilité morale lelle qu'on doit la concevoir en un sens tout posi-

LES CRIMES DBS FOULES iOi

tif. Je les ai indiquées ailleurs et je n'ai pas y revenir. Il faut, autrement dit, que cet homme ait été coupable; car, je Tesp^re, on ne prétendra pas, devant certains forfaits, que ridée de culpabilité n'a plus de sens. Si, par exemple, c'est quelque accès de folie, un délire de persécution caractérisé ou même une idée fixe, un système absurde, expression parfois d*un héroïsme déraillé, qui Ta jeté dans les rangs d'une secte meurtrière, il mérite pitié, et son impunité ou sa demi-impunité ne sera point un encouragement à l'imiter. Mais que son avocat ne vienne pas assimiler à cette action entraînante de la folie Tentraînement, non moins invincible parfois, exercé sur lui par la bande où il s'est lancé. Il s'y est lancé volontairement, comme volontairement on s'alcoolise. Sa responsabilité reste donc engagée, sinon entière; et dès lors, précisément parce que sa punition sera réputée juste, elle sera utile.

Il y a quelques années, le remplacement graduel du crime violent par le crime astucieux, et, en fait de crimes violents, de l'homicide vindicatif par Thomicide cupide, paraissait une des lois les mieux établies de l'évolution sociale au cours de la civilisation. Mais voici que, renversant ces incomplètes quoique utiles formules, une criminalité nouvelle se fait jour, qui, sans nul atavisme à coup sûr, semble nous ramener aux plus beaux jours des vendettas primitives. Ce n'est pas assez dire . la vendetta se bornait à rendre responsables de la faute d'un homme tous ses parents ou ses descendants ; Tanarchisme étend à une classe tout entière, à une immense fraction non délimitée delà nation, sous le nom exécré de bourgeoisie, cette antique solidarité pénale. C'est de la vendetta élevée à la plus haute puissance qui se soit encore vue sous le soleil ; car les représailles militaires elles-mêmes, qui consistent à se venger sur n'importe quel prisonnier appartenant à un corps d'armée ennemi, à raison d'une violation des lois de la guerre par un soldat quelconque de ce corps d'armée, sont une extension moins démesurée, et assurément plus explicable, de ce très vieux dogme du

péché collectif, transmissible solidairement d'homme à homme. II est curieux de voir eh cela Tanarchisme, ce grand insulteur du militarisme, et qui doit peut-être à sa lutte contre ce fléau la plus grande part de son succès parmi d'honnêtes gens abusés, imiter le militarisme et le dépasser de cent coudées, pousser à outrance ce que celuici a de plus odieux.

Si monstrueuse que soit cette explosion de sauvagerie savante au milieu de nos plus belles cités, il ne faut ni s'en étonner ni s*en effrayer ; il faut la combattre et d'abord la comprendre. L'anarchisme est né de notre anarchie morale. Dès 1839, dans sa Philosophie positive^ Auguste Comte semble l'avoir vu ou prévu. Il y montre, en divers endroits, les liens étroits de l'esprit révolutionnaire, d'où procède notre société bâtarde, en voie d'interminable et impuissante gestation, et de l'esprit ultra-individualiste qui, fils de Rousseau, préconise Tétat de nature. « Faut-il s'étonner, dit-il, que, partant de ce principe, l'école révolutionaire ait été conduite à concevoir toute réformation politique comme essentiellement destinée à rétablir le plus complètement possible cet inqualifiable état primitif? Or, n'est-ce point là, en réalité, organiser sylématiquementla rétrogradation universelle? » Et ailleurs : « La doctrine révolutionnaire, plus qu'une autre, en tant que déterminant d'activés convictions, profondes quoique partielles, peut développer dans les âmes élevées des sentiments généreux » mais « il n'est pas, malheureusement, moins certain que, chez le vulgaire, elle tend à exercer, de diverses manières, une influence antisociale très prononcée. Ainsi, la politique révolutionnaire tire, sans doute, sa principale force morale de l'essor très légitime, quoique souvent exagéré, quelle a la propriété d'imprimer à l'activité individuelle ; néan-

moins, même indépendamment d'un indisciplinabie orgueil ainsi soulevé , on ne peut se dissimuler que sa redoutable énergie ne repose aussi, en partie, sur sa tendance spéciale au développement spontané et continu de ces sentiments de haine et même d'envie contre toute supériorité sociale, dont l'irruption, libre ou contenue, constitue une sorte cCétat de rage chronique^ très commun de nos jours^ même en d'excellents naturels (1). »

Dansées passages, comme dans tant d'autres, Téminent penseur s*est montré observateur sagace. Le temps s'est chargé, hélas ! de lui donner raison.

On savait bien que le progrès de notre civilisation industrielle et matérielle faisait grandir partout, sans cesse, sous le nom adouci d'individualisme, l'égoïsme. Mais on ne voyait pas, on fermait les yeux pour ne pas voir une autre progression, plus profonde et plus dangereuse encore que la première, celle de la haine et de l'envie furieuse dans certains milieux. Que l'égoïsme ait grandi, dans les classes supérieures ou autres, cela n'est pas douteux, et l'effet produit par les attentats des dynamiteurs en est une nouvelle preuve. L'égoïsme individuel d'abord : on se désintéresse de plus en plus du sort de son voisin. C'est le résultat sentimental, entre autres causes, de la vie urbaine substituée de plus en plus à la vie rurale. Un tel a été tué ou blessé par une bombe : tant pis pour lui. On se

(1) Comte accuse aussi l'opposition des diverses écoles politiques, conservatrices ou novatrices. « Si, intellectuellement envisagées, elles concourent ensemble à l'anarchie, il n'en est pas moins incontestable que, considérées moralement, elles poussent ensemble à la discorde. Les uns, dans l'intérêt exclusif de leur propre conservation politique, au lieu de comprimer, chez les classes dirigeantes, une tendance à l'égoïsme et à la séparation, s'efforcent de lui donner un essor monstrueux ; en même temps, les autres entreprennent de précipiter aveuglément les masses contre leurs chefs naturels, sans l'indispensable coopération desquels elles ne sauraient nullement accomplir les améliorations fondamentales. »

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rassure soi-même inpetto d'après le calcul des probabilités. Ce n'est après tout qu'une chance de mort ajoutée à tant d'autres, accidents de chemin de fer ou de voiture, incendies, microbes. L'égoïsme collectif aussi ; à cet égard celui des Anglais est admirable. Un journal britannique, racontant l'explosion du café Terminus, écrivait ce mot typique : « Dieu merci ! aucune personne de nationalité anglaise n'a été atteinte !» Ces protecteurs et fauteurs de Tanarchisme chez eux ne le supportent que comme article d'exportation. Jusqu'à l'accident du parc de Greenwich,les bons compagnons ont pu paisiblemment, dans Tile hospitalière, glorifier en public l'héroïsme de Vaillant, exhorter ses imitateurs à l'assassinat et préparer des bombes ou des marmites à destination étrangère. La police anglaise ne voyait, n'entendait rien. Mais un jour, sur le sol sacré de la Grande-Bretagne, un engin maladroit, qui d'ailleurs ne lui était pas destiné, éclata dans le ventre de son auteur — comme, plus tard, celui de la Madeleine. Aussitôt l'Angleterre tout entière de s'épouvanter, de tonner contre Tanarchie, de réclamer l'extermination générale de la secte. Ce beau feu a duré le temps de se convaincre qu'il y avait eu maladresse et nullement violation intentionnelle de l'hospitalité britannique. Les Siciliens appellent « manutengolisyno » la demi-complicité de ces honnêtes gens qui, comme prime d'assurance contre les spoliations des brigands de leurs montagnes, leur prêtent asile à l'occasion. L'Angleterre pratique trop souvent à son profit, et au détriment des autres peuples, un véritable manutengolismo national.

S'il est prouvé que, individuel ou collectif, l'égoïsme progresse dans toutes les classes en dépit de leur sociabilité croissante mais toute superficielle , il ne Test pas moins que, individuelle ou collective, la haine monte.

monte très vite, déborde déjà dans la horde grandissante des déclassés de toute origine. Pendant que les crimes d^amour continuent à se multiplier pour le plus grand attendrissement des jurés et des lecteurs de petits journaux, les crimes de haine se mettent à pulluler aussi, et, chose étrange, bénéficient souventde la même indulgence, ou peu s'en faut, auprès du jury. Ce sont toujours des crimes passionnels après tout... Quiconque, ayant un grief contre quelqu'un, — jalousie, offense, diffamation, etc., — décharge son revolver sur lui pour assouvir sa vengeance, est à peu près sûr d'un acquittement. Autant, pour les crimes les plus monstrueux, les jurés se font scrupule de condamnera mort, autant ils trouvent naturel que, pour une piqûre d'amour-propre, le premier venu condamne à mort son voisin et l'exécute lui-môme. Voilà pour la haine individuelle, qui, naturellement, dans ces conditions, ne se gène pas pour éclater, et, moins comprimée, se développe. Mais c'est la haine collective surtout, la haine de masse, anonyme et impersonnelle, la haine d'inconnus innombrables, d'autant plus exécrés que plus inconnus, qui donne à présent le spectacle d'une formidable éruption. Les manifestations en sont nombreuses, sinon variées. Le mal secondaire de ces abominables forfaits, c'est qu'au bruit qu'ils font toutes les têtes se retournent et que tous les cerveaux faibles en sont dangereusement secoués. Cette secousse pousse les uns à en faire autant; les autres, et non les moins faibles,'non les moins aveugles, et de beaucoup les plus nombreux, à admirer ce qui leur fait peur, à subir le prestige contagieux de leur propre épouvante, à se dire : « C'est beau, tout de même, cette horreur ! Et puis, il n'y a pas à dire, quels griefs énormes suppose une haine si atroce ! »

Eh bien, rien de plus faux que ce raisonnement de

pleutres. Parler ainsi ou penser ainsi, c'est méconnattre la puissance des contagions populaires^ produites souvent parties causes les plus disproportionnées et les plus dissemblables à leurs effets. La vraie cause, au fond, la cause commune du progrès des haines et du progrès des égoïsmes, il faut la chercher dans la croissance des besoins combinée avec le déclin des aspirations, dans la diffusion imitative des appédts artificiels et compliqués qui se font concurrence, parallèlement à la disparition imitative d'une même foi, d'un même idéal, nœud de toute association. Il n'est pas absolument nécessaire que cette foi et cet idéal aient un objet posthume et céleste ; et c'est une banalité de dire que l'ouvrier veut sa part des biens terrestres parce qu'il ne croit plus aux joies célestes ou ne s'en soucie plus. Les Romains et les Grecs de l'antiquité se souciaient peu de leurs Champs-Elysées et n'y croyaient guère ; ils n'en ont pas moins fait de grandes choses, à grands frais de dévouement, d'abnégation, de sacrifice, de discipline, parce que le fantôme hallucinateur de la cité, de la gloire, de la liberté les obsédait. Mais à l'âme moderne, que Timmense espérance chrétienne a traversée, que le prosélytisme chrétien a faite comospolite et humanitaire, le patriotisme ne saurait suffire. De là l'insuffisance de l'idéal actuel ; car, le patriotisme excepté, il ne s'offre aucun point de ralliement supérieur aux cœurs et aux volontés. Vienne une bouffée d'internationalisme qui, réaction forcée, ébranle l'idée de patrie, et il ne reste plus que l'émiettement des individus ennemis les uns des autres. Aussi n'y a-t-il pas à s'étonner si, à défaut de toute aspiration haute et collective, la complication des besoins produit : 1° chez les satisfaits ou ceux qui espèrent l'être bientôt, ^l'égoïsme ; 2* chez les mécontents ou les désespérés, la haine.

Veut-on la preuve manifeste que Texplication vraie des fureurs anarchistes grandissantes n'est point la. prétendue oppression croissante de l'ouvrier par la tyrannie bourgeoise ou capitaliste? Les événements d'Aigues-Mortes nous la fournissent, ainsi que tous les faits de grèves plus ou moins récents, [ci et là, on voit des ouvriers se haïr entre eux autant et plus qu'ils ne haïssent leurs patrons. Qu'on se rappelle la force armée si souvent obligée d'intervenir entre ouvriers syndiqués et ouvriers non syndiqués, entre grévistes et non-grévistes, ou bien entre ouvriers de nationalités différentes qui stimulent et dissimulent leur concurrence économique sous Tapparénce d'une rivalité patriotique.

Cette affaire d'Aigues-Mortes, maintenant oubliée quoiqu'elle ait failli occasionner un conflit sérieux, grâce au jury, entre Tltalie et la France, mérite d'arrêter notre attention. La vertu propre des groupements humains, différant essentiellement suivant leur nature, s'y révèle à nous sous trois formes différentes : la foule, assemblage incohérent de passions qui s'entre-surexcitent, se servant de justification les unes aux autres , et aboutissant ensemble au carnage lâche et féroce dont la plupart des individus qui composaient cette tourbe eussent été incapables séparément ; la gendarmerie, corps solide et discipliné, lié par des principes fixes, par des règlements précis, par te sentiment du devoir professionnel, et faisant preuve d'un héroïsme collectif supérieur certainement à celui de ses membres isolés ; enfin, le jury, rassemblement accidentel de médiocrités d'esprit qui se fusionnent coUecvement en une inintelligence profonde. Les faits sont connus ; je les résume sommairement. Le 16 août dernier, une petite altercation s'engagea entre des ouvriers italiens et français qui travaillaient aux salines d'Aigues-Mortes.

C'est un travail bien rémunéré : il peut rapporter 12 francs par jour à un ouvrier laborieux. Depuis longtemps, au moment du lavage du sel, on y accueille des escouades d'Italiens, que nos compatriotes voient de mauvais œil, mais qu*ils tolèrent, en somme, malgré de fréquentes discussions. Cette fois la discussion avait laissé une rancune sourde au cœur des transalpins. Ils se forment en bande, et, armés de couteaux, de pelles^ de bâtons, se jettent sur les Français, dont huit sont blessés. Les Français fuient à Aigues-Mortes, soulèvent la ville. Une nouvelle y parvient qui achève d'exaspérer les esprits : trois Italiens ont été arrêtés par la gendarmerie, notamment Giordano, le meneur principal, mais le juge de paix les a fait relâcher. La population dWigues-Morte.s se promet de faire une belle réception le soir aux ouvriers italiens quand ils viendront, comme d*habitude. pour y coucher. Ceux-ci, prévoyant quelque peu cet accueil, rentrent subrepticement, par petits groupes, à la nuit close. On leur fait la chasse. La gendarmerie, qui naguère les combattait, les défend maintenant avec courage, de concert avec les douaniers. Ces malheureux se réfugient dans une boulangerie, où, toute la nuit, traqués comme le lièvre entre deux sillons, ils courent le risque d'être écharpés par la populace. Ils ne sont plus menaçants, certes, à présent, il n'y a rien à craindre d'eux. N'importe, la fureur contre eux va croissant, elle s'alimente d'elle-même à défaut des motifs disparus. Le matin du 17, manifestation dans les rues, tambour, drapeau noir, tout le cérémonial révolutionnaire, en apparence spontané, en réalité conventionnel et traditonnel.On réclame à cris sauvages les Italiens réfugiés dans la boulangerie. Mais, avant Taube, ils avaient été prudemment conduits à la gare. Cependant on apprend en ville qu'une bande de trois cents Français s'est organisée au

dehors et marche vers les salines où des Italiens travaillent encore. Aussitôt vingt-cinq gendarmes, avec leur capitaine, partent pour'empôcher la boucherie redoutée ; ils arrivent peu avant la bande, encadrent les Italiens, veulent les ramener à Aigues-Mortes, où quelque apaisement semble s'être produit. La bande assaillante survient alors, elle enfonce plusieurs fois les rangs de la gendarmerie ; des Italiens blessés tombent, et cette foule se jette sur eux pour les achever. Il y a huit morts et cinquante blessés. Aux portes d' Aigues-Mortes, nouvelle agression par une nouvelle bande. On sauve les Italiens fugitifs dans la tour de Constance ; quelques-uns sont assommés dans les rues. Enfin la troupe arrive et rétablit Tordre.

La mauvaise foi des nations égale celle des partis. Quand ces événements déplorables ont été connus au delà des Alpes, toute la presse de la péninsule a affecté de n'y voir qu'une preuve éclatante de Texécration de la France contre l'Italie. Elle n'avait pourtant qu'à regarder chez elle pour s'apercevoir facilement que ces scènes de violence rentraient dans la grande catégorie des conÛits entre ouvriers pour la dispute du travail et du gain ; luttes souvent très vives et quelquefois sanglantes, même quand la rivalité patriotique n'y met pas le comble à la jalousie de métier. M. Colajanni, ,1e célèbre député sicilien, qui n'a jamais partagé la gallophobie de ses compatriotes, leur rappelle, dans une brochure intéressante (1), les innombrables rixes meurtrières qui, entre ouvriers de la même nationalité, voire même de la nationalité italienne, se sont élevées dans ces dernières années.

« Il y a quelques années, à Gatane, les moissonneurs du

(1) Una questione ardente (Rome 1893)

112 6. TARDS

pays reçurent à coup de faux les moissonneurs de la pro vince de Messine, qui offraient leurs bras à plus bas prix ; les moissonneurs de Vérone traitèrent de la même manière fraternelle ceux de Mantoue... »

Dix-sept accusés, au résultat de rinstruction,ont été traduits en cour d'assises. Les débats se sont déroulés devant le jury d'Angoulême, assez éloigné, pensait-on, du théâtre des faits incriminés pour les apprécier avec impartialité. Parmi les accusés se trouvait Giodarno : c'était le seul Italien ; Giodarno, récidiviste, déjà condamné à un an de prison pour vol par les assises du Rhône ; Giordano, Tinstigateur primitif, qui a été vu par un gendarme lançant un coup de fourche contre un Français. Et on Ta acquitté ! Et on a acquitté pareillement les seize autres, y compris Constant, de qui un brigadier de gendarmerie a dit : « Je l'ai vu marchant en tète, armé d*un fusil . Plus tard, je Tai revu, tirant deux coups de fusil, à 3 ou 4 mètres de distance, dans un fossé où se trouvaient plusieurs Italiens blessés. Quand nous avons retiré les blessés, nous avons trouvé deux morts parmi eux... » Plusieurs autres accusés avaient été vus frappant, et frappant lâchement. N'importe, tous acquittés ! — Quoique avec le jury il faille s'attendre à tout, ce verdict assurément était inattendu. Il a failli mettre le feu aux poudres au delà des monts. Supposez qu*il eût été rendu à un moment moins fâcheux pour les finances italiennes, à une de ces heures de prospérité relative où le nerf de la guerre abonde et invite à guerroyer, il est vraisemblable que les fusils seraient partis tout seuls. Cela, par la faute de douze jurés. Puissance et ténacité incroyable des préjugés ! Celui-ci a beau se survivre, vidé de tout le contenu d'illusion qui l'a suscité il y a un siècle; il a beau accumuler les preuves journalières du danger qu'il recèle, personne ne parle de lui donner le

coup de grâce. Que dirait-on, ou que ne dirait-on pas de la magistrature, si jamais il lui arrivait de provoquer par une aussi criante ineptie un conflit international ?

Plus incohérente encore s'est montrée Tattitude du jury dans les affaires d'anarchistes. Un de ses verdicts, celui qu'il a rendu contre Vaillant, l'auteur de l'attentat du Palais-Bourbon^ a pourtant répondu à l'attente publique. Mais, ici même, ce qu'il y a de radicalement vicieux dans cette institution n'a pas manqué d'apparaître. Quand Vaillant a eu fait son recours en grâce, quel est l'argument que la presse a émis et répété avec le plus d'insistance en faveur du rejet? Un argument scandaleux à mon avis, et qui, quoique personne n'ait paru prendre garde à l'énormité de la chose, est la critique la plus sanglante de cette « garde nationale judiciaire ». On a dit que le président de la République ne pouvait gracier le condamné, parce que c'eût élé décourager le jury pour une autre fois ! Qu'est-ce qu'un tribunal, je vous prie, qui a besoin d'encouragement, et d'encouragements de celte sorte, et dont on ne peut pas répondre qu'il fera son devoir à l'avenir si le Président de la République use comme il l'entend d'un droit qui lui appartient? Inutile d'ajouter qu'il y avait sans doute d'autres motifs, et de meilleurs, de rejeter le recours en grâce.

Mais, si le verdict contre Vaillant a été sévère, pourquoi Léauthier a-t-il bénéFicié des circonstances atténuantes ? Il me semble, au contraire^ que des deux crimes, le plus grave moralement est le dernier. Vaillant peut prétendre à être de la ligne politique des Orsini et des Fieschi ; avec cette différence seulement, à son avantage en un sens, qu'il a visé non un homme mais un corps, une personne morale, une abstraction — faite de réalités en chair et en os, il est vrai — la Chambre des députés. Son crime était donc, je

raccorde, d'une nature plus dangereuse en soi^ puisqu'il pouvait atteindre tous les individus d'un groupe nombreux, mais en même temps il supposait moins de criminalité subjective pour ainsi dire, moins de méchanceté naturelle, qu un homicide de droit commun, dont le coupable a su, a vu, a dévisagé qui il frappait et n'a pas reculé devant Thorreur physique de ce spectacle.Peut-ôlre Vaillant, capable de lancer sa bombe dans Thémicyle de la Chambre, ne Teûtil pas été de percer d'un coup de poignard Tabbé Lemire ou tout autre député blessé par son engin. Léauthier, lui, par le mode d'exécution de son forfait, se rapproche bien plus de Tassassin ordinaire. Pour donner froidement, sans colère, un coup de couteau à quelqu'un, il faut bien plus de cruauté native^ d'insociabilité essentielle, que pour déposer une marmite au bas d'un escalier. Sur vingt déposants de marmites ou lanceurs de bombes, pervertis par des sophismes sanguinaires, il y en a un tout au plus qui aurait la férocité de poignarder par principe le premier bourgeois venu. La criminalité subjective, je le répète, la culpabilité à proprement parler, de Léauthier, était donc beaucoup plus grave que celle de Vaillant, si la criminalité objective de celui-ci était supérieure, ou plutôt l'eût été sans Theureux hasard qui a rendu non mortelles les blessures de nos représentants. C'est ainsi, soit dit en passant, qu'un journaliste qui, dans un article, donne à tout le monde indistinctement le conseil de tuer et de voler le bourgeois est à la fois plus dangereux et moins coupable que celui qui donne le môme conseil verbalement à un seul individu endoctriné en lui désignant sa victime. Et tel, qui a écrit l'article le plus violent, eût été incapable de prendre à part un sicaire quelconque pour lui conseiller de frapper quelqu'un. La suggestion du crime par la presse est à la suggestion ancienne par la parole, précisément ce que la

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dynamite est au poignard. Ici et là il fy a pour ainsi dire rapport inverse entre les deux éléments du problème de la responsabilité pénale, entre le degré de gravité de Tacte et le degré de perversité de son auteur. De là surtout la difficulté ardue de ce problème, tel qu'il se pose actuellement .

Pour revenir à Léauthier, voilà un homme qui entre dans un restaurant avec l'intention d'y tuer un bourgeois quelconque ; il se fait servir un déjeuner exquis, mais le bourgeois qu'il vise ce jour-là est de forte stature, il sort sans avoir frappé. Le lendemain, avec la môme idée fixe, il entre dans un bouillon Duval ; il déjeune bien, longtemps, — toujours sans payer, — et, avant de sortir, ayant avisé un monsieur décoré, il se précipite sur lui, lui plonge son tranchet dans la poitrine, et s'enfuit... Où trouver des circonstances atténuantes là-dedans ? A-t-il eu tant à se plaindre de la société qe cordonnier marseillais de 20 ans, qui se dit sans travail, mais qui, en fait^ refuse de travailler? Y a-t-il eu du courage au moins dans son action ? Pas le moindre (1). — Il faut dire que, nonobstant le respect dû à la justice, ce singulier verdict a été hué par le public.

Ce n'est point par une répression pareille qu'on viendra à bout de l'anarchie, qu'on arrêtera la série funèbre de ces contagieuses explosions, devenues si fréquentes qu'on s*y accoutume "; et c'est là peut-être le plus grand danger de l'heure présente. Sans une vigoureuse et durable colère de l'opinion, la police est impuissante. Mais qui s'inquiète aujourd'hui de l'attentat du café Terminus, — où il y a eu une personne morte depuis à la suite de ses blessures, —

(i) Il y a eu bien plus de courage, sans nulle comparaison possible, dans l'attentat de Gaserio, qui, lui, était certain, en poignardant le président Camot au milieu d'une foule immense, de ne pouvoir échapper au châtiment de son crime.

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de la bombe de la rue Saint-Jacques et du faubourg Saint- Marlin, de celle de la Madeleine? Qui s'occupe de Texplosion (lu restaurant Foyot, si ce n'est pour la tourner en drôlerie, à cause de Taventure de la principale victime, ce jeune poète qui sacrifiait si cavalièrement de « vagues humanités »au beau geste de Vaillant? Et qui s'avise de remarquer que le public, en trouvant cela drôle, et ce versificateur en admirant ce beau geste, ont fait preuve précisément de la même insanité? — Or, pendant que la société, si violemment attaquée par cette secte, oublie si vite les coups qu'elle reçoit, les anarchistes, eux, quand par hasard elle les châtie, montrent une extraordinaire ténacité de ressentiment féroce contre les magistrats, les agents de police, les témoins quelconques qui ont concouru à l'œuvre de la justice. On se rappelle la tragique histoire du restaurant Véry et de la rue des Bons-Enfants. La bombe de la rue Saint-Jacques et celle du faubourg Saint-Martin, le même jour, visaient deux commissaires de police principalement, MM. Drestch et Bélonino, et ce double guet-apens avait été savamment préparé. Pourquoi contre eux? Parce que l'un d'eux avait arrêté Ravachol, et que l'autre avait sur la conscience quelques arrestations de compagnons à Saint- Denis.

Quand une société a la mémoire si courte et que ses ennemis l'ont si tenace, quand elle est si peu rancunière et qu'ils sont si vindicatifs, comment voulez-vous que l'action de la défense sociale, paralysée par tant d'inertie, lutte vicloricusemenl contre une agression anti-sociale, alimentée partant de passions? Evidemment la lutte n'est pas égale ; car ce ne sont pas les nouveaux explosifs seuls qui ont mis l'avantage du côté de ratla(jue, de la minorité criminelle, c'est l'énergie de la haine comparée à la mollesse et à l'impuissance de régoïsnio, on nïieux encore aux attendrisse-

LES CRIMEâ DE HÂlNE 117

ments ridicules d'un senlimentalisme théâtral qui verse des pleurs sur la fille, la mère ou la maîtresse d'un malfaileur, sans songer le moins du monde aux filles^ aux mères, aux maîtresses et aux femmes des victimes. Les anarchistes nous haïssent et nous les plaignons ; ils nous jugent en bloc sans nous détailler, dédaigneusement ; nous les étudions curieusement à grands frais de psychologie oiseuse. Pour un autre motif encore — nous Tavons indiqué déjà — entre les anarchistes et nous le combat est inégal. En même temps qu'elle est plussolide etplus forteque la nôtre, leur vengeance est tout autrement ample et compréhensive. Nous avons dépassé, nous, depuis des siècles, le stade historique de la vendetta, des représailles exercées sur les parents des coupables, et, certes, nous n'y voulons pas revenir; eux, ils ressuscitent en Tamplifiant ce préjugé sanglant du passé. En vertu de ce principe préhistorique exhumé de Tàge des cavernes, ils condamnent à mort des milliers de « bourgeois », c'est-à-dire, en majorité d'ouvriers et de paysans parvenus, pour expier les péchés de quelques patrons d'usine ou de quelques banquiers israélites ou autres. Voyez Léauthier par exemple, comme il professe et pratique cette théorie de la solidarité pénale. Il ne connaît pas du tout M. Gregorewitch, il ne sait rien (le lui. Mais « la société, dit-il, est coupable envers moi. J'ai donc prémédité de m\\ venger en frappant le premier bourgeois venu que je rencontrerais. » (î) Et nous, qu'oppo-

(1) Tel était aussi le soni mobile de l'anarchiste Nal, qui, en aoiit 1894, a été condamné à 20 ans de travaux forcés par la Cour d'assises des Bouches-du-Khùne. Le crime de Nat semble calqué sur celui de Léauthier, mais il en est la <'0|)ie assez pAle et l'auteur a montré un certain repentir à l'audience. Le iî) mai 1894, Nat, furieux de ce qu'on lui avait refusé à la mairie des secours demandés par lui, jura de se venger sur le premier bourgeois venu. D'un coup de fiers-point, il frapi)e à l'oreille gauche un fabricant d'huiles de Marseille, qu'il ne connaissait nullement, contre qui il n'avait pas le moindre grief personnel. Bien (jue l'arme eût été enfoncée

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sons-nous à cet(e résurrection démesurément agrandie de la vendetta atavistique? Nous persistons à appliquer notre dogme clément, chrétien, moderne de la personnalité des fautes ; nous punissons les anarchistes en détail, individuellement, relâchant ceux qui, tout en adhérant à la secte, n'ont encore commis ni attentat ni apologie publique des attentats. L'idée d'incriminer et d'envoyer à Téchafaud les anarchistes encore non pratiquants, mais inspirateurs des assassins, au lendemain d'une explosion dont l'auteur n'est pas découvert, ne vient par bonheur à personne. Personne ne remarque ce que cette conduite a d'inconsciemment généreux et aussi, au point de vue anarchiste^ d'anormal, puisqu'elle est ce qu'il y a de plus contraire à ces « bonnes lois naturelles » que les bons compagnons nous vantent. Rien de plus naturel au monde que de rendre coup pour coup, de se venger. Et rien de plus nécessaire non plus partout où la société existe à Y état de nature. Si, dans une région océanienne, parmi des tribus où règne la vendelta, il s'en trouvait une qui fît exception, qui appliquât l'idée de la responsabilité individuelle des forfaits^ elle ne tarderait pas à être écrasée dans le combat de la vie.

Est-ce à dire qu'il faille rétrograder aux âges de barbarie? Non, assurément. Mais il est bon, d'abord, de tirer des faits actuels la leçon de criminologie qu'ils recèlent. Il faut que le danger social des progrès de l'anarchisme serve à nous éclairer sur l'insuffisance manifeste des théories classiques du crime et du châtiment et sur la nécessité de les élargir. N'est-il pas clair, en effet, que, par nos insti-

jusqu'au manche, la blessure a été promptement guérie. — Dans une lettre écrite au maire la veille, il s'exprimait ainsi : « Il faut que la bourgeoisie se mette à genoux devant les meurl-de-faim. Je veux la peau d'un bourgcoii»... » etc.

tu lions pénales^ — en tant qu*elles se conforment à ces théories, car elles ne s'y conforment pas toujours, et de temps en temps on se voit forcé de les suspendre ou de les violer, — noire société contemporaine est, dans certains cas, plus mal défendue que ne le sont les tribus barbares et sauvages même? Le devoir sacré et héréditaire de venger le sang était une terrible épée de Damoclès suspendue sur les têtes criminelles, un puissant épouvantai! propre à retenir sur la pente du crime. Supposez pour un moment qu'il n'existe en France ni magistrature, ni police, ni gendarmerie, mais que, dans les cœurs contemporains, par miracle, vienne à revivre Tantique loi de la vengeance corse, éternelle et collective. Supposez que, nul policier n'intervenant après l'explosion d'une bombe, la famille tout entière des victimes se ligue, pour les. venger soit sur l'auteur du meurtre ou de la blessure, soit sur son fils ou sa fille, son père ou sa mère, ou ses amis^ou ses compagnons. Croyez-vous que Vaillant, dans ce cas, ayant dû s'attendre à voir tous les fils, cousins et arrière-cousins de députés aiguiser leur stylet ou armer leur revolver contre lui, ou contre sa fille Sidonie, ou contre ses camarades de l'anarchie, aurait lancé son engin au Palais-Bourbon ? On peut répondre hardiment : non.

Evidemment, cet état de choses ne peut durer. Il accuse gravement notre organisation sociale au point de vue de la répression et de la prévention des crimes. On va toujours adoucissant les peines ; ce serait très bien, si, en même temps qu'elles deviennent plus douces, elles devenaient plus sûres, s'il y avait compensation entre la crainte amoindrie qu'elles inspirent et la certitude plus grande qu*on aurait d'en être frappé en cas de faute. Mais ce résultat ne saurait être atteint que par le renforcement de la police et par la substitution d'une magistrature ferme et intelligente

— j'entends absolument indépendante du pouvoir et présentant toutes les garanties possibles d^impartialité courageuse — à la capricieuse justice du jury. Or, la police, loin de se fortifier, s'est affaiblie, et, pour ne parler que du nombre de ses agents, il est clair que leur faible augmentation numérique depuis le commencement du siècle n'est pas en rapport avec celle de la population des grandes villes, surtout des très grandes villes. S'il suffit, par hypothèse, de 30 agents pour maintenir dans l'ordre une ville de 100.000 âmes, n'allez pas croire que, pour une ville d'un million d'âmes, il suffise de 300 agents. Non ; pour que la sécurité reste égale, il en faudra bien davantage. Pourquoi? Parce que les éléments mauvais, précédemment dispersés, qui se rassemblent dans un grand centre, ne s'y additionnent pas seulement, ils s'y multiplient les uns par les autres, pour ainsi dire.

Ce n'est pas le lieu de développer ces considérations. Je tiens à constater simplement que, loin de devenir de plus en plus sûres à mesure qir'elles deviennent de plus en plus douces, les peines, durant notre siècle, se présentent aux malfaiteurs comme une menace à laquelle il est de plus en plus aisé d'échapper. La preuve en est dans la progression rapide des crimes et des délits impoursuivis, comme nous le verrons bientôt. Après le mal du crime grandissant, il n*en est pas de plus grave que celui de son impunité croissante. Dans les sociétés anciennes, il semblait même que le second fût jugé plus redoutable encore et plus lamentable que le premier. Crime et châtiment formaient une association d'idées nécessaire, et dont la dissociation était réputée une anomalie sacrilège, un scandale affreux. Pour éviter cette abomination, on ne reculait devant rien, pas m(*'me devant l'atrocité de la torture, qui apparaît comme un peu moins absurde, si on l'explique de cette façon. La

même explication s'applique à cette étrangetéqiii a déconcerté tant d'historiens du droit criminel : les poursuites criminelles du moyen âge contre les animaux coupables de meurtre. La liaison d*idées entre le délit et la peine était si forte, le sentiment qui la cimentait était si impérieux, qu'à l'apparence même d'un crime on croyait devoir répondre par l'appareil des formes judiciaires. — Aussi Horace pouvait-il écrire : « Rard antecedentem scolestum Deseruit Pœna. » Rard : on pourrait dire maintenant : Sœpissimè. (combien nous sommes loin de ce sentiment énergique et excessif^ mais au fond salutaire, qui animait nos aïeux !

Le degré, le taux de l'impunité est d'ailleurs très variable d'après la nature des divers crimes. Il y a des crimes, tels que l'incendie volontaire, qu'il est presque toujours impossible de punir. A la campagne, incendier la grange de son ennemi, quand on sait qu'elle n'est pas assurée, est le moyen de vengeance le plus souvent et le plus impunément employé. Tout le monde dans le voisinage soupçonne et se dit tout bas le nom de l'incendiaire; mais la preuve? On la cherche en vain. Aussi ce crime se multiplierail-il encore plus rapidement si, par bonheur, la généralisation des assurances contre l'incendie ne travaillait avec efficacilé à le prévenir. — Eh bien, comme les incendies volontaires, les crimes anarchistes se signalent, entre autres caractères distinctifs, par la difficulté exceptionnelle de découvrir les coupables et d'élever à la hauteur d'une preuve complète le faisceau des présomptions laborieusement relevées contre eux. Je laisse de crtté l'attentat de Caserio, qui, par son procédé, le poignard , el par la qualité de la personne uniquement visée, n'a rien de proprement anarchiste — quoique, chose à noter comme échantillon de l'inconséquence du public, il ait eu seul le don

d'émouvoir les masses ausujeldudangerde Tanarchisme. Caserio, au fond, est un régicide de la vieille école, il ne déparerait pas la curieuse et remarquable collection du D' Régis : même fanatisme, même obsession de Tidée fixe, même immolation de soi-même à un désastreux et homicide idéal. S'il n y avait que des anarchistes de celte espèce, le péril de Tanarchisme serait singulièrement circonscrit. Tout autrement dangereuse est — ou plutôt serait — la bombe habituelle, si, progressant encore dans la voie des perfectionnements qu'elle a déjà reçus, redoublant ses coups, précipitant ses explosions les unes sur les autres, elle en arrivait à répandre sur tous, comme elle y prétend, la terreur d'une invisible main, foudroyante et insaisissable. Je m'empresse d'ajouter que, jusqu'ici, cet effet de terrorisation générale est très loin d'avoir été atteint ; mais cela tient à une série d'insuccès de la dynamite. Qu'après cette série il s'en déroule une autre, extraordinairement destructive et meurtrière, la panique se produira, aussi aveugle et exagérée que Ta été la sécurité antérieure, — la panique d'une nation, phénomène plus irrésistible encore et plus rare, par bonheur, que la panique d'une armée. Or, la peur, non moins que la faim, non moins que la haine, est mauvaise conseillère.

Je ne crois pas, à vrai dire, que les choses en viennent là. Mais il faut tout prévoir. Et je me demande alors, dans cette perplexité, ce qu'on ferait, à quelles mesures de salut public on aurait recours. Je me demande si c'est dans les traités de Faustin Hélieou d'Ortolan que Topinion publique, exaspérée par l'énormité des forfaits jointe à leur impunité, irait chercher des conseils sur la légitimité des moyens de répression à mettre en œuvre. On verrait, je pense, ce qu'on devrait voir déjà, qu'on se trouve en présence de crimes tout à fait à part, caractérisés par les traits

LES CRIMB8 DR HAITfl 123

suivants. Le criminel ordinaire peut nier avoir commis le fait dont on l'accuse, mais il reconnaît que, s'il Tavait commis, il aurait eu tort. Ici^ Taecusé avoue le plus sonvent et se vante de son action. Le criminel ordinaire ou tue pour voler ou, s'il tue par vengeance, vise une personne particu lierre. Ici, l'homicide n'est jamais cupide, pas même le vol : ils sont l'un et l'autre vindicatifs, mais la vengeance qu'ils poursuivent est collective et impersonnelle. C'est le meurtre et le vol par principe. A mesure que l'anarchisme avance et que la bande grossie s'organise en secte, ses exploits, sans cesser d'être des crimes, prennent une couleur, chaque jour plus accentuée, de véritables faits de guerre. Car il y a des guerres criminelles, et à combien de crimes les guerres, soit civiles, soit extérieures, servent de prétexte ou d'exutoire! Une poignée de sectaires, en possession des terribles explosifs découverts par la grande société ambiante, ont déclaré la guerre à celle-ci, leur mère haïe, leur bienfaitrice outragée et méconnue. Elle a commencé par ne pas comprendre, elle s'est défendue mollement, elle a en pitié du petit nombre de ses agresseurs, on de leur jeune âge, ou de leur folie et de cet « alcoolisme mental (1) » que leur vaut le poison des théories haineuses. Mais miséricorde se perd à la fin ; le travail producteur ne saurait ^tre indéfiniment troublé ou arrêté par cette orgie de destruction. Est-ce que 38 millions d*hommes, bonnement, attendront la suite des assassinats et, résignés, se laisseront terroriser aujourd'hui, maîtriser demain, mener à la boucherie par quelques hallucinés sanguinaires? Non, fatalement — et je le déplore, mais la nature humaine le veut, la loi de réaction égale à l'action le commande — fatalement, inévitablement, la société serait conduite, dans l'hypothèse où je me place, à des moyens de répression

(1) L'exprossion est do l'un de nos inspecteurs de police les plus éclairés, qui connatt à fond ce personnel.

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dont la loi nouvelle, toute alarmante qu'elle a paru l'être, n'est elle-même qu'un prélude ; elle riposterait à des forfaits exceptionnels par des mesures d'exception, à des faits de guerre antisociale par des représailles quasi-militaires, à une vendetta généralisée, universalisée, par une explosion de vindicte publique dans le sens antique du mot, qui frapperait presque indistinctement les fauteurs, les inspirateurs, les complices moraux des assassins, comme les assassins eux-mêmes. On oublie trop, parce temps de civilisation émolliente, tout ce qu'a laissé de racines encore vivantes, et prêtes à repousser, dans le cœur humain^ Textirpation du vieux sentiment, si éminemment répressif, d'où est née la vendetta. Nous avons, lentemept, à grand effort religieux, arraché des consciences cette vigoureuse énergie défensive ; mais sommes-nous sûrs de l'avoir remplacée en entier et à jamais?

Fort heureusement, il est bien probable que, avant d avoir eu le temps d'entrainer la société honnête dans la voie de sa rétrogradation morale et juridique, Tanarchisme pratiquant aura vécu. Et ce n'est pas l'attentat de Caserio qui est de nature à modifier mes idées sur ce point. Loin de là, j'y verrais plutôt — malgré l'horreur de cette émouvante et retentissante tragédie au cours d'une fête, en ce magnifique décor, si bien fait pour décupler Teffet, dans le monde entier, de ce théâtral assassinat — j'y verrais plutôt le symptôme d'une transformation qui est en train de faire perdre à l'anarchisme prati({uant les traits les plus saillants de son originalité distinclive, par laquelle il a épouvanté les uns et subjugué les autres. Son virus dilué s'ntlénuera. Kn s'étendani, en s'élargissant, en recrutant des adhérents ou dos demi-fauteurs, parmi toutes les variétés du détraquement ou du déclassement contemporain, parmi les névropathes de toutes les professions,

depuis le journaliste maniaque de haine jusqu'à Vesthèle impuissant, l'anarchisme est destiné à prendre chaque jour une acception plus vague et plus lâche, à revêtir une couleur de moins en moins apocalyptique, de plus en plus ulopique, à ^tre le symptôme sérieux d'un mal chronique et profond, d'un trouble social qui l'a précédé et qui lui survivra, plutôt qu'un mal très aigu et très redoutable par lui-même. Il est vraiment trop incohérent pour durer toujours. Entre autres contradictions manifestes, et bien peu remarquées pourtant, où se complaisent ses adeptes, n'estil pas singulier que, prétendant pousser à outrance la doctrine de l'individualisme absolu, ils admettent, comme nous venons de le voir, ce qui en est la négation mf^me, la solidarité d^toute une classe d'individus dans les prétendus crimes de quelques-uns? Kt n'est-il pas curieux de voir, sous des dehors élégants parfois, souvent beaux parleurs et raffinés dans leurs goûts ultra-civilisés, ces panégyristes de l'état de nature ?

Il ne faut donc pas s'elTrayer outre mesure de ce choléra d'insanités. Il faut tout prendre au sérieux, disait un homme d'Etat, mais rien au tragique. On est trop porté maintenant à croire éternel tout succès qui devient universel. La rapidité avec laquelle, grâce à la densité nerveuse de nos populations, si suggestibles, et à la multiplicité de nos communications, une mode quelconque arrive bientôt à s'universaliser, fait illusion sur la profondeur, souvent très faible, du flot qui la porte. Il n'est pas de nouveauté, qui, se signalant quelque part à l'attention dans une des deux ou trois grandes capitales de l'Europe, ne parvienne plus ou moins vite à se répandre jusqu'au bout du monde. Et à mesure qu'elle s'avance, les spectateurs s'émerveillent, les ambitieux cherchent à l'utiliser, les gobeurs s'agenouillent ; tout le monde croit, tout le monde dit qu'une grande

révolution morale et sociale s'accomplit... Attendez donc ; rappelez-vous le déluge boulangiste en politique, le débordement naturaliste en littérature, l'expansion du lombrosianisme en crimonologie. . . Lisez, dans un article de M. de Yogiié, le flux et le reflux si instructif du nihilisme russe, hier formidable, aujourd'hui anéanti, après une répression terrible, il est vrai, mais surtout persévérante et non capricieuse.Derrière toutes ces vagues qui déferlent, regardez : une autre petite vague se dresse là-bas, une autre nouveauté, je ne sais laquelle, qui sera bientôt l'objet d^un nouvel engouement. 11 n'y a qu'une chose qui ne change pas, c'est le besoin de changer.

Ce qui ne passera pas non plus de silôt^ c'est ce mal constitutionnel qui nous travaille, par notre faute à tous, et que l'anarchie révèle aux plus aveugles. En rechercher les causes, cela nous entraînerait trop loin. Quant aux remèdes, qui les dira?

Ce qu'on peut dire, c'est qu'une société où, sous prétexte de liberté de penser ou d'écrire, il est permis, il n'est pas déshonorant du moins, de professer l'assassinat et le vol, et où il se trouve de très honnêtes gens qui, de très bonne foi, se refusent à incriminer ces prédications, une société où se propage une horde qui, recrutée aux dépens des familles apparemment^ mais consacrée à la destruction de la famille, trouve des approbateurs et des panégyristes éloquents, est vouée inévitablement, si elle ne se « ressaisit », à une dissolution prochaine. Pour se reposer le cœur, il est bon, après avoir lu dans les journaux les exploits des dynamiteurs et les haineuses plaidoiries de leurs défenseurs de la presse, de lire ou de relire les tableaux délicieux, tracés par le doux Le Play, des familles de toutes races où, parmi les « peuples prospères », règne à demeure la « paix sociale ». Ces familles, ces tribus, où

il découvre ce bien si rare, elles sont presque toutes barbares ou à peine demi-civilisées, elles jouissent des « productions spontanées du sol », poissons de TOcéan, gibier des forets, pâturages des steppes. C'est chez les pasteurs nomades de TAsie, chez les Arabes des déserts, chez les pêcheurs des côtes septentrionales, qu'il a vu fleurir le bonheur humain. Les pays qui Tout le plus frappé dans ses voyages et qui lui ont inspiré ses théories sont précisément, ce me semble, ceux qui ont suggéré à Elisée Reclus des idées si opposées aux siennes.

Et, certes, ils sont excusables ceux qui, comme lui, comme les théoriciens de Tanarchie pareillement, par dégoût de notre corruption, s'en détournent et se remettent à rêver d'un paradis terrestre et sauvage, sans culture et sans clôture, d'une belle friche indivise et immense. Lui aussi, il tourne le dos à cette civilisation intense et compliquée qui semble nous perdre. Il observe amoureusement les derniers vestiges de l'âge d*or, il les oppose aux mœurs de son temps comme Tacite mettait sous les yeux des Romains dégénérés le tableau embelli des Germains. Mais, s'il a voilé bien des côtés sombres de son id vile, s'il a laissé dans l'ombre la haine entre tribus voisines, la guerre souvent, résultat inévitable de ce morcellement, de cette absence d'autorité centrale, de cette véritable anarchie, il a bien vu, lui, à quelles conditions s'établit et se maintient, dans l'intérieur de chacune d'elles, l'union fraternelle. Il n'a pas cru qu'il pût suffire d'émanciper le moi sans nul lien réciproque de commandement et d'obéissance, sans nulle relation domestique stable et respectée, pour faire épanouir la paix et terrasser l'hydre du militarisme.

On peut lui contester que le « décalogue éternel » soit pratiqué universellement par les peuples « heureux et prospères », et surtout que la félicité des populations parve-

nues à un certain degré de densité et de lumière n'exige rien de plus. Evidemment, ses vues manquent de largeur. Mais ce qu'on doit lui accorder, et cequau fond il entend par son décalogue, c'est qu'il y a, sous la variabilité des règles de droit, des coutumes et des mœurs, un fonds de maximes nécessaires et permanentes, — ce qu'Auguste Comte invoque à chaque pas sous le nom de morale universelle. Je pourrais me méfier ici de Tesprit ullra-conservaleur de Le Play, si je ne voyais qu'il se rencontre en ceci avec le grand fondateur du positivisme et avec Buckle lui-même, aussi peu misonéiste pourtant que possible. Ce dernier ne consacre-t-il pas une partie de son ouvrage sur la civilisation à accentuer le contraste entre le caractère de perfectibilité indéfinie propre aux sciences naturelles et la quasi-immutabilité de la morale? Ne dil-il pas aussi qu'en morale — du moins quand il s'agit de ce fonds profond dont je viens de parler — les innovations ne peuvent être que des erreurs, et les erreurs que des catastrophes ? — C'est pourquoi, loin de revendiquer à cet égard la liberté pleine et entière de penser, les penseurs vraiment grands et vraiment libres se sont spontanément tracé à eux-mêmes des bornes qu'ils se sont interdit de franchir. Comme Descartes, ils se sont imposé, en attendant l'entière édification et le couronnement suprême de la science, une morale provisoire, c'est-à-dire coutumière et traditionnelle. C'est dire rimportance morale de la tradition à leurà yeux et la stabilité de ce provisoire, car cette vérité définitive, qui donnerait seule le droit peut-êlre de sacrifier à un plan de reconstruction absolument assurée et merveilleuse des droits acquis et des vies humaines, luira-t-elle jamais?

Si elle luit jamais, ce ne sera pas à des esprits faussés par la haine satanique et l'orgueil fou; ce sera à des âmes clémentes et douces, qui feront revivre en ce monde trou-

blé l'antique parole de salut : Aimez-vous les uns les autres. On dit à tort: J'ai foi à des témoins qui se font tuer. Ce serait justifier tous les fanatismes. Mais on aurait raison de dire : Je n'ai pas foi à des sauveurs qui tuent, à des apôtres qui haïssent, qui ont toujours la menace à la bouche et la mort à la main. De ce déchaînement de haine et d'envie, et de cette éruption d'orgueil, que peut-on attendre, en vérité, si ce n'est la guerre civile, c'est-à-dire un enfer de calamités auprès desquelles toutes les iniquités et toutes les misères de notre état social, si réelles qu'elles soient, feront l'effet de l'Eden perdu ?

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