‹ Essais et mélanges sociologiquesChapitre 11 sur 11 · G. TA R DIS · texte numérisé non relu

G. TA R DIS

compétents, une idée législative qui se tienne debout. De môme, quoique mille cœurs battent plus fort qu'un seul, il n'en est pas moins vrai que, pendant les moments ciitiques où le besoin d'une certaine réforme des cœurs se fait sentir, quand il s agit de susciter un sentiment sauveur, une émotion spéciale et régénératrice, c'est dans un cœur solitaire que ce battement caractéristique et salutaire se produit pour la première fois, répercuté ensuite par tous les autres. — Dirai-je avec vous qu'il y a ici une différence essentielle; qu'en effet « tandis que la suggestion des sentiments fait des égaux, la suggestion des idées fait des inférieurs, » c'est-à-dire des disciples ? Il y a pourtant imitation aussi bien dans le premier cas que dans le second. Malgré tout, la distinction établie par vous a sa vérité, et, du même coup, justifie celle que j'avais établie entre Viniellectuel et le moral des foules. Car, en fait de sentiments, le difficile et l'important, ce n'est pas habituellement de les découvrir, chose assez facile en somme, mais bien de les porter au degré d'énergie voulue pour les rendre efficaces, féconds en actions, tandis que, en fait d'idées, la difficulté est de les trouver, non de les affirmer avec une grande force; et les idées les plus crues, les plus dogmatisées par le fanatisme des masses, sont loin d'être les plus fécondes. Qu'un sentiment soit nouveau, en général peu importe; l'essentiel et le rare, c'est qu'il soit très fort; mais il ne suffit pas qu'une idée soit très vraie, il faut qu'elle soit neuve, et le plus souvent même sa nouveauté fait partie intégrante de sa vérité, presque toujours relative...

J'aurais bien d'autres choses à dire là-dessus, mais j'ai déjà à m'excuser d'avoir été si long. Le plaisir de causer avec vous m'a entraîné.. . Un mot encore, si vous le permettez. Je n'ai donné qu'à titre d'hypothèse, et j'ai rejeté comme telle au bas d'une page, en note, le passage

APPENDICK

sur le moi de l'aLome, que vous avez bien voulu citer. Quoi qu'on puisse penser à cet égard, côla ne touche en rien au corps de mes idées positives. Celles-ci doivent être distinguées avec grand soin des conjectures que j'y ai mêlées souvent, non sans avertir charitablement le lecteur que, dans ce cas, hypothèses fingo.

G. Tarde

Novembre 1894.

Page 1