PAR M. A. GUÉPIN , D.-M
La science, la morale , les arts, l'industrie , sont étroitement liés. L'bistoire de leurs progrès , c'est l'histoire des progrès du bien-être dans toutes les classes de la société.
L'âge d'or n'appartient pas au passé , mais à l'avenir.
Les premiers Celtes qui vinrent habiter nos contre'es , eurent d'abord pour soin d'assurer leur subsistance : les bords de la mer et des fleuves , la lisière des forêts 9 les lieux où ils pouvaient vivre de leur chasse et de leur pêche,
furent, sans doute, ceux où ils bâtirent leurs premiers hameaux. C'est donc aux circonstances favorables de sa position que Nantes doit son origine. Son nom qui , en celtique , exprime l'abondance d'eau, convenait parfaitement à des chaumières éparses entre la Chésine, PErdre, le Sail, et servit à les désigner. L'on a beaucoup discuté sur l'origine de nos aïeux; quelquesuns en ont fait une colonie des Troyens; d'autres, les pères de ces Samnites qui balancèrent si long-temps la fortune de Rome. Les documents nous manquent pour juger ces opinions, dont la première n'a d'autre appui que des fables de romanciers.
Avec César, l'invasion romaine importa dans nos contrées les arts perfectionnés de l'Italie. Nantes alors devint l'entrepôt de son commerce avec la Grande-Bretagne, dont elle tirait une grande quantité de métaux. L'histoire nous a conservé ie souvenir d'un édifice qui tomba en ruine par suite des travaux de la porte Saint- Pierre. C'était une salle voûtée, de cinquante pieds de long et de vingt-cinq de large, sur l'emplacement de laquelle on a trouvé des inscriptions, qui prouvent qu'il existait en ce lieu, avant l'occupation de l'Armorique par les Bretons insulaires, une bourse et un tribunal de commerce, consacrés au dieu Volianus. Nantes possédait / à la même époque, plusieurs temples; dont le catholicisme a frit des églises. Ces temples
»*QG*£S DE NANTES. 9
ont été démolis* doux cause de vétusté, au XIV» 6 siècle, et sur leur emplacement se sont élevés Saint - Nicolas, Sainte- Radegonde et Saint-Saturnin ; suivant quelques auteurs , la cathédrale elle-même n'aurait été, dans le principe, que l'ancien temple payen consacré au dieu Volianus. U y avait encore un édifice remarquable où se trouve aujourd'hui la rue du Port- Maillard, et tout semble prouver que notre ville, qui s'étendait alors depuis les cours jusque* sur la rive droite de l'Erdre, jouissait d'une grande prospérité.
L'on aurait tort de croire, avec Huet, que lors de l'invasion de César dans les Gaules, nos pères vivaient en paix, au sein d'une tranquillité profonde, et que les Romains ne parurent dans leurs contrées que pour corrompre leurs moeurs innocentes : il est plus probable, au contraire, que les divers clans qui composaient notre patrie (et les Commentaires du conquérant confirment cette assertion) entretenaient entre eux des hostilités que les Druides seuls avaient le pouvoir de calmer* Quoi qu'il en soit, les chefs furent vaincus, et les Romains prirent leur place. Une domination succéda à une autre domination; et, pour le peuple, il n'y eut sans doute, que peu de changements. Les indigènes devinrent les colons des terres au'ils cultivaient; c'est-àdire que la loi romaine les distingua des esclaves, en leur permettant de servir dans les armées,
en leur permettant encore d'avoir un pécule dont leurs enfants héritaient : du reste , elle les lia au sol , avec lequel seulement on . avait le droit de les vendre et de les acheter. Ils étaient tenus de payer à leurs propriétaires une rente fixe , et à l'état une rente variable suivant ses besoins. Une partie cependant des indigènes fut réduite à l'esclavage. César ayant éprouvé beaucoup d'obstacles dans la conquête du pays des Venètes , en tira vengeance , en faisant vendre à l'encan la peuplade vaincue.
Les Romains, comme on, le voit, n'apportèrent pas la liberté dans notre patrie, mais ils y organisèrent le despotisme de l'aristocratie? ce fut cette organisation établie uniquement au profit des vainqueurs et dans le but de leur permettre de mieux exploiter le pays , qui fit de Nantes une ville de commerce ; les transactions pour s'établir ne demandent que de l'ordre et de la stabilité , la liberté du peuple n'est aucunement pour elles une condition d'existence, aussi les institutions romaines eurent bientôt créé dans notre contrée un mouvement commercial inconnu jusques-là et des communications qui seront toujours citées comme un modèle en ce genre.
Chaque jour cependant, à mesure qu'il s'étendait davantage, l'empire d'Italie diminuait en puissance ; les préfets des nations vaincues aspiraient tous à la pourpre des césars ou cherchaient à se rendre indépendants; ainsi Maxime,
dans la Grande-Bretagne , se servit du mécontentement des troupes qu'il avait fomente' luimême pour se révolter contre l'empereur Gra tien* 11 passa la mer , accompagné de Conan MériadeC il envahit les Gaules , fut vainqueur et parvint au pouvoir pour succomber bientôt à son tour. Conan Mériadec reçut en échange de ses services l'Armorique qu'il avait aidé à conquérir. Le jeune chef Breton , pour consolider sa puissance , en distribua les terres à ses lieutenants , et ceux-ci en agirent de même avec leurs subalternes. Les colons changèrent alors de propriétaires sans que leur sort s'en améliorât en aucune façon. Leur nouvelle situation fut d'avoir des maîtres qui parlaient leur langue au lieu de maîtres romains; quant aux esclaves dont le nombre était assez considérable , il n'y eut pas non plus pour eux d'avantages sensibles dans celle mutation qui les transforma 'en serfs de main-morte. Mériadec, en homme habile , n'expulsa point les anciens propriétaires originaires du pays ; il fit au contraire alliance avec eux en épousant la sœur de St.-Patrice ; il sut aussi ménager les prêtres dont la parole était d'autant plus puissante qu'eux seuls avaient l'affection des masses, auxquelles, en échange des peines de cette vie, ils promettaient dans l'autre le bonheur et l'égalité ; ses compagnons d'armes l'imitèrent, et ce fut ainsi que leur politique et la nécessité de prendre des femmes aux lieux qu'ils habitaient les rendirent tout à fait maîtres du pays.
L'organisation féodale dans notre province date de cette époque: Mériadec eut son domaine particulier comme les autres seigneurs. Il fut mis en possession du droit de déclarer la guerre et de faire la paix , de commander les années , de rendre la justice ; mais les évêques et les comtes se réservèrent de décider en assemblée générale les autres questions et le vote des impôts t une somme d'argent à titre de don fut tout ce qu'il reçut de leur libéralité.
Parmi les Celtes un grand nombre avait profité des défaites des Romains et de l'invasion, des étrangers pour prendre les armes, ils s'étaient affranchis de fait sans avoir eu peutêtre d'autre intention que celle d'échapper à la sanglante anarchie de cette époque , on les nommait bagaudes \ plusieurs fois ils combattirent dans les rangs des Bretons , et l'on peut les regarder avec raison , ainsi que les bourgeois des villes 9 comme le premier noyau de cette classe moyenne qui a fini par se racheter de toutes servitudes et prendre rang aux États; les autres, plus malheureux devinrent serfs , comme je l'ai indiqué déjà y et leur condition ne s'améliora pas x loin de la, colons, ils ne devaient au propriétaire qu'une rente fixe, et la loi les protégeait contre ses violences; serfs, ils trouvèrent dans leurs maîtres le pouvoir et le propriétaire foncier réunis , ce qui les rendit taillables et corvéables à merci*
On doit conclure de ce qui précèt Le que l'invasion des barbares ne changea que fort peu la situation des classes inférieures ; partout ils prirent la place et les droits des anciens maîtres, plus empressés de restreindre que d'augmenter les libertés de leurs sujets ; ils furent cependant très-utiles sous ce rapport qu'ils donnèrent une grande influence au clergé, dont la parole de charité' et de liberté spirituelle retentissait chaque jour plus forte et plus puissante. C'était Jésus dont la doctrine devait émanciper le monde :
l'invasion des barbares ne fut qu'un accident qui renouvela et remua le sol dans lequel elle devait fructifier.
Quelques souvenirs nous sont restés de la domination romaine : en 275 Saint-Clair vint à Nantes, jeune, instruit , d'une naissance distinguée; il se livra avec ardeur aux travaux apostoliques , et réussit à convertir à la foi les deux fils du gouverneur , Rogatien et Dioclétien dont le peuple demanda la tête? ces martyrs ont péri en 289 ; leur mort fut , et cela devait être , le signal de la décadence du polythéisme dans nos contrées. En 310, Ennius succéda comme évêque à Saint- Clair que la persécution avait forcé de chercher un refuge dans le diocèse de Vannes; ce fut lui qui, sous Constantin, consacra le premier temple au christianisme ; St.- Similien remplaça ce dernier: sa vie nous est inconnue*
Depuis l'expulsion des Romains par Mériadec, qui eut lieu vers 386 jusqu'en 860, il est peu question dans nos annales de la ville de Nantes. A cette dernière époque, St. Félix, qui cumulait les fonctions d'Evêque et de Gouverneur , y fit faire de grands travaux hydrauliques :
Fortunat évêque de Poitiers, son contemporain , les a chantés en vers latins , qui nous sont restés ; mais il ne suffisent pas pour faire connaître la grandeur et l'étendue de l'entreprise , car nous ignorons à quel endroit l'Erdre et le Saïl débouchaient dans la Loire , et nous ne savons pas davantage s'ils se réunissaient auparavant ; il parait cependant qu'on doit attribuer à St. Félix, le canal qui porte son nom , et l'élargissement de cette partie où se trouve maintenant l'embarcadère des bateaux à vapeur d'Angers, en tête de laquelle il avait établi un barrage avec moulins et pêcheries, qui ont subsisté jusqu'au XII. C siècle. On lui doit aussi , je le pense du moins , l'un des deux bras de l'ile Feydeau $ probablement celui de droite, sur lequel il[avait fait construire un second barrage avec un moulin , dont en 1500 la ville fit l'acquisition pour construire la porte et les tours de la Prévoté. C'est encore l'évêquc Félix qui a ouvert le port de la Fosse , en coupant la pointe du rocher de Miseri qui s'avançait dans la Loire.
Il termina ces travaux importants, par l'établissement de chaussées et de moulins sur la
rivière d'Erdre à Barbin , au Port-Communeau , aux Halles, dans le lieu où se trouve aujourd'hui l'écluse. On peut le regarder avec raison comme le fondateur de notre ville , qui se serait probablement établie plus tard sur l'autre rive, dans le canton de Rezé 9 si la rive droite n'avait offert au commerce , une position plus favorable, par suite des améliorations dont nous lui sommes redevables.
De quelle manière faut-il juger l'évêque Félix ? Sera-t-il pour nous l'un de ces génies qui apparaissent de loin en loin , comme des jalons placés à distance sur la route de l'humanité? faisait-il anomalie avec son siècle, par des pensées de paix et de civilisation ? ou bien n'y avait-il dans la tête de ce prêtre , que les idées de son époque 9 que de l'habilité mise en jeu par l'espoir du produit abondant de ses moulins ? N'était-ce enfin qu'un spéculateur de talent sachant faire suer les serfs pour la plus grande prospérité des castes privilégiées? Je ne saurais trancher la question \ mais Tes éloges que lui accorde Fortunat , et la manière dont il le loue , sembleraient indiquer que la seconde opinion est la plus vraisemblable.
Sous les Romains , la Bretagne , ai-je dit , était constituée aristocratiquement, et dans un but de conquêtes commerciales. L'industrie, plus avancée, de l'Italie, venait s'implanter dans l'Armorique pour y faire fortune , comme au-
lourd'hui notre industrie, plus puissante , nous porte dans les républiques du Nouveau-Monde, a cette différence près que les Romains avaient l'avantage de traiter de vainqueurs à vaincus. Depuis l'invasion de Mériadec , chaque jour nous montre les progrès de' la féodalité, organisation toute guerrière* C'est en vain que pendant plnsieurs siècles , Ton cherche à s'éclairer sur la situation des bourgeois de Nantes* L'histoire qui nous a donné jusqu'aux détails des contestations entre les évêques et les seigneurs, n'oublie les noms d'aucun grand personnage; quant au peuple , il était trop peu de chose pour qu'on lui accordât quelques lignes. Cependant plusieurs passages épars çà et là, prouvent que les classes suivantes existaient dans notre province.
1. ° Le duc de Bretagne*, Dans le principe, il possédait en propre certains fiefs et n'avait pas le droit d'en acquérir d'autres; sa succession se divisait également entre ses enfants; ce ne fut que par usurpation que l'aîné devint l'héritier présomptif par droit de naissance.
2. ° Les comtes* Us prêtaient hommage au duc, et par conséquent relevaient de lui. Leurs petites souverainetés n'étaient pas primitivement héréditaires; ce fut aussi une usurpation qui consacra l'abus de laisser à la lignée ce qui d'abord était la récompense des services rendus à l'état.
3. ° Les autres possesseurs de fiefs nobles qui relevaient des comtes ou des ducs*
i.° Les bourgeois des villes» Soumis, quoique libres, à certaines charges féodales, telles que droits d'aunes , de crocs etc. dont ils se rachetèrent à l'époque où ils acquirent , en la payant , l'organisasion municipale»
5.0 Les Coliberis. Us représentaient ce que nous appelons aujourd'hui domaniers , afféagistes ou colons. Leur condition variait en Bretagne; les uns ne devaient qu'une rente fixe , la aime et les corvées; le fond leur appartenait sans qu'il fût possible au seigneur de les expulser autrement que pour défaut de paiement. Les autres étaient tenanciers à domaine congéable. Possesseurs des édifices et superfices des terres qu'ils cultivaient , ils ne devaient non plus au seigneur , outre la dîme et les corvées, qu'une rente fixe ; mais , faute de la payer , leur propriété lui retournait; mais le seigneur pouvait encore les expulser, ai leur remboursant leur partie de la ferme; mais eux-mêmes avaient le droit de demander le congéinent et, par conséquent , de se faire restituer en argent leurs améliorations. Chez ces derniers, c'était le plus jeune des enfants qui héritait, et s'il venait à mourir sans enfants, sa tenue retournait au seigneur : de là ce dicton du Morbihan : C'est une Minouresse, pour indiquer une fille riche*
6.° Les Serfs. Il y en avait de deux sortes : les serfs proprement dits et les serfs de mainmorte. Les premiers pouvaient posséder, hériter,
se racheter de la servitude et devenir domaniers. Ce sont eux qui se sont transforme's les premiers en métayers. Les seconds étaient dans une situation bien inférieure ; il n'y avait chez eux d'autre héritier que le seigneur; ils ne pouvaient ni se marier ni changer de demeure sans autorisation ; on les vendait comme le bétail ; ils faisaient partie du cheptel. Les premiers remplacèrent les colons romains; ils eurent quelques franchises de moins et l'arbitraire des maîtres de plus. Les seconds succédèrent aux esclaves; leur affranchissement presque total eut lieu dans le moyen-âge, malgré l'opposition successive de quelques seigneurs, parmi lesquels je citerai Bertrand Duguesclin. En 89, il n'en existait plus qu'un très-petit nombre, les autres étant devenus successivement serfs et métayers, par suite de l'abolition des usages de* main-morte.
Je n'ai pas dû faire figurer dans ce tableau la propriété allodiale que l'on retrouve en France aux premiers siècles de la féodalité. Les alleus étaient des terres libres de toute redevance. L'impossibilité de les conserver telles , au milieu d'une société barbare dans laquelle le plus fort faisait trop souvent la loi , les fit transformer en fiefs vers le X. mo siècle. Chacun alors se trouvait dans la nécessité de se faire assurer par de plus puissants que lui contre les risques de brigandage, et nul ne pouvait vivre isolé. 11 n'y a jamais eu en Bretagne qu'un petit
PROGRÈS DE NJLNTES
nombre <f alleus , dont quelques-uns dans le comté nantais. Après la conquête, la province fut partagée par Mériadec entre ses lieutenants, ce qui nous explique ce fait historique et nous apprend encore jusqu'à un certain point comment des hommes libres tels que les Bretons qui émigrèrent dans l'Armorique après la conquête furent réduits à se faire domaniers , faute de terres qu'ils pussent cultiver en franchise (1).
Le clergé forma peu à peu une hiérarchie parallèle à celle des laïcs. Les évêques , aussi anciens dans la province que les comtes , marchaient leurs égaux. Ils étaient à la fois seigneurs spirituels et temporels ; leurs places furent longtemps électives ; le peuple et les prêtres concouraient à ces élections dont la forme ne nous est pas bien connue , mais dont l'effet était quelque fois de mettre la puissance aux mains d'hommes sortis des derniers rangs de la société et de créer ainsi l'aristocratie de la capacité à côté de l'aristocratie de la naissance. Les couvents avaient, comme les nobles, leurs tenanciers> leurs vassaux, et leur seigneur, auquel ils devaient hommage. C'étaient de petites républiques , des lieux d'asile pour les penseurs , les seules aSSO-
CP Les Bagaudes, qui avaient fait alliance avec les Bretons , furent les premiers propriétaires des allons; n'ayant point subi la conquête, ils se trouvaient libres ainsi que leurs terres, et places en-dehors de toute hiérarchie.
dations possibles aux premiers temps de la féodalité. Loin donc de les décrier comme on le fait trop souvent , nous devons dire que c'est à eux surtout , par suite du riche héritage de science qu'ils nous ont transmis, que nous sommes redevables de notre civilisation actuelle. Les curés venaient ensuite : hommes du peuple pour la plupart , ils furent assez long-temps élus par leurs paroissiens. Liens de la société, moyen d'union des différentes classes > protecteurs du pauvre , par la puissance de la doctrine chétienne , ils étaient prêtres dans toute l'acception de ce mot avec toute la puissance morale attachée à un ministère aussi sublime.
J'ai balancé quelque temps , incertain de savoir si 9 pour exposer les faits qui vont suivre^ je prendrais pour points de ralliement les ducs de Bretagne et les rois de France. Après y avoir réfléchi , je me suis décidé à enrégistrer les faits principaux dans l'ordre chronologique. L'on attache , ce me semble, trop d'importance aux hommes: ce n'est point d'ailleurs Anne de Bretagne ou Montfort dont je voulais consacrer le souvenir t c'est Nantes dont il me semblait intéressant de tracer la marche et la civilisation progressive. Aiusi passons outre.