SCÈNE SECONDE
La province de Galles.
Le roi y de retour d'Irlande , aborde au rivage de Galles. Il vient, avec la certitude de punir promptement les i*ebelles. Il croit qu'il n*a qu'à se montrer pour mettre Henri en fuite , et il ne voit pas même la possibilité d'être vaincu : né pour régner , être roi lui paraît aussi inséparable de sa vie que respirer et se mouvoir. Quelque attitude qu'il prenne, il se pe^ suade qu'il n'est pas dans sa nature de toxnber, et il a foi en lui-même.
« (5) Non , toutes les eaux de la mer orageuse n'enlèveraient pas du front d'un roi le baume dont il a reçu
(5) Net ail the water in the rough rude sea Can wash the balm from an anointed king :
The breath of wordly men cannot dépose The deputy elected by the lord :
For every man that Bolingbroke hath press'd, To lift shrewd steel against our golden crown, God for his Richard hath in heavenly pay A glorious angel : then, if angels fight, Weak men niust fall ; for heaveu still guards the right.
SUR SHÀK.SP£Aa£« 2^11
'onction. Le souffle d'une voix mortelle ne saurait déposer le députe élu par le Seigneur. Autant d'hommes a assemblés Bolingbroke pour lever un fer menaçant ontre notre couronne d'or . autant le Dieu des armées oudoie au ciel d'anges resplendissants pour défendre son llu Richard. Et si les anges combattent, il faut que les aibles mortels succombent : car le ciel maintient Xonours les droits légitimes» »
Le malheur de s'être cru inébranlable , c'est qu'on le s'est jamais exercé à résister aux secousses; et si [*on vient à être menacé d'une chute , la lête tourne , >ii est saisi d'un vertige ; on ne sait plus comment se soutenir. Richard apprend coup sur coup la défection des troupes galloises, le soulèvement du peuple, Bt la mort de ses plusfidelles partisans. La révolution jui s'opère soudainement en lui est une idée théâtrale et philosophique. Il tombe dans un abject abattement , dans une stupeur délirante.
« (6) Au nom du ciel , asseyons-nous sur la terre , et racontons de tristes hiistoires de la mort des rois -, comment quelques-uns ont été déposés, quelques-uns tués à la guerre , d'autves poursuivis des fantômes de ceux. qu'ils
(6) For heavens sake, let us sit upon the ground. And tell sad stories of the death of kings : — How some, hâve been depos'd, some slaîn in war; Some haunted by the ghosts they hâve depos'd; Some poison d by their wives , some sleeping kill'd; Ail mnrder d : For within the hoUow crown, That rounds the mortal temples of a king , Keeps death his court : and there the antic sits,
21 a ESSAIS LITTER AIRES
ayaient dépossèdes y d'autres empoisonnés par leurs fen* mes , d^autres égorgés en dormant *, tous assassinés ! b mort tient sa cour dans le creux de la couronne qui ceiot le front mortel d'un roi ; c'est là qu'elle siège avec une ironie amère, se riant de la grandeur du souverain, insultant à sa pompe. Elle lui accorde an souffle de vie , me courte scène, pour jouer le monarque , être craint, et tuer de ses regards •, l'enivrant d'une vaine opinion de Idméine , comme si cette chair qui sert de rempart à notre vie était d'un bronze impénétrable* P^is , après s'être divertie ainsi, elle en vient au dernier acte \ et, avec une petite épingle , elle traverse ce rempart si bien défenda,
et adieu le roi! Couvrez vos têtes, et n^'insultez pas
par ces hommages solennels une masse de chair et de sang *, jetez bas le respect , l'étiquette , les formalités, les devoirs cérémonieux. Vous m'avez pris pour on antn jusqu'à présent : je vis de pain, comme vous;conime vous,
Scoâing his state, and grinning at hîs pomp ;
Allowing him a brcath, a little scène
To monarchise , be fear'd, and kill with looks;
Infusîng him. with self and vain conceit , —
As if this flesh , which walls about our life ,
Were brass impregnable ; and, humour'd thus.
Cornes at the last, and with a little pin
Bores through hîs castle wall » and — farewell king 1
Gover your heads ^ and mock not flesh and blood
With solemn révérence; throw away respect.
Tradition, form, and ceremonious duty.
For you hâve but mistook me ail this while :
I live with bread like you, feeJ want, taste grief,
Need friends : — Subjected thus,
How can you say to me — I am a king ?
SUR SHAKSPEÀRE. âl3
je sens les privations , je'savoure la douleur , j'ai besoin d'^amis. — Assujetti de la sorte , comment pouvez- vous me dire que je sois un roi (b) ? »
L*évêque de Carlisie et Aumerle , les deux plus fidelles partisans de Richard , essaient en vain de ranimer son courage. Ce roi , déjà détrôné dans sa pensée, rejette tous les conseils.
ce (7) Par le ciel ,
dit-il ,
]e haïrai d^une haine éternelle quiconcjue m'exhortera davantage à me consoler. Allons au château de Flint. J'y veux mourir de ma douleur. Un roi vaincu par l'infortune doit se soumettre à l'infortune en roi. Congédiez les troupes qui me restent , et qu^elles aillent labourer la terre , qui leur offre encore quelques espérances -, pour moi , je n'en ai point. Que personne ne me parle de chanr
ger de résolution -, tout conseil serait vain
Il me fait un double mal celui dont la
langue me blesse par ses flatteries. »
(j) 6y heaven , Vil hâte him everlastingly.
That bîds me be of comfort any more.
Go to Flint-castle ; there Fil pine away ; A king, woe's slave, shall kinglj woe obey.
That power I bave, discbarge; and let diem go To ear the land that hatb some bope to grow > For I bave none : — Let no man speak agaia To aller tbis, for counsel is but vain.
He does nie double wrong ,
That wounds me vrith the flatteries of bis longue.