LANCELOT
Va-t'en donc , et ne reviens jamais.
LUGE
Oui -, voilà mon chemin Allez àvotre festin joyeux...
Moi je vais pleurer... car j'ai le cœur plein de tristesse. »
Quand la pauvre Luce a été laissée là par toute sa famille , elle déploie une sensibilité qui forme un contraste admirable avec la dureté insouciante que garde son mari pendant toute la scène. Il y a vraiment , dans quelques parties de ce rôle de Luce , toute la beauté morale de l'épouse. Elle implore la compassion de Fonde, en faveur de son mari, a Ecoutez-moi seulement , lui ditelle ', si ce n'est pas pour lui , que ce soit pour moi. Mon bon monsieur, ne fermez pas vos oreilles à mes plaintes, quoique ma voix n'ait pas grande force *, car les paroles des femmes sont faibles.
Xlij DU THEATRE ANGLAIS
FLOWERDALE ( à SOU OUclc ).
Faites donc attention -, elle se met à vos genous.
l'oncle.
Aimable enfant, pour vous, je vous aime de tout mon cœur •, et je suis bien cbagrîn , ame excellente , qjie la fortune vous ait été assez contraire pour unir votre sort à celui dun jeune homme si dëpravë. Retournez vers votre père -, ne pensez plus à un misérable, que Feufer a marquti pour être le fils de l'infamie.
LUCE
N'imputez ses égarements qu à sa jeunesse , et songez
qu'il est encore temps pour lui de se repentir (*)....
Ayez pitië de lui ^ Dieu aura pitié
de vous.
l'oncle.
Madame, je connais trop bien ses sentiments , et rien au monde ne pourra le rendre bon que la misère même, en le garrottant de ses entraves. »
Luce ne se décourage pas encore *, elle oflTre de payer la dette de son mari •, elle ne demande que du temps ; elle ofire sa parole , sa caution.
FLOWERDALE (à SOU OUclc ).
« Oui , par Dieu 1 mon oncle , et ma caution aussi.
{*) Je dois aveKi]* (|ue, dans la plapart de mes citations , mon mé^tier est de chercher des perles dans da fumier. Je saute à pieds joints sur mille ordures ou sur des platitudes incroyables. Ainsi , par exemple , Luce dit ici dans l'original : c Que gagncrez-vous à le faire emprisonner ? Où il n'y a rien , le roi perd ses droits ».
AVANT 8HAKSPEARE. xliij
LUCE
Hëlasl Je n^ai jamais rien dû sans m'acquitter : moi , je sais traTaîller , et lui ne peut rien faire *, j^ai quelques amis qui auront peut-être pitië de moi : lui 9 ceux qui devraient étte ses meilleurs amis , veulent le rendre misérable. Tout ce que je recevrai, soit de mon gain , soit en mtindiant , tout sera pour vous. Oh ! Ne vous dcîtoume:^ pas de moi. Hëlas ! J'aurais cru que des traits si vëné^ râbles, annonçant tant d'expérience dans les vicissitudes de ce monde , me prOdaettaient plus de compassion pour la douleur d'une faible femme. Par égard pour moi y au nom de son père qui était votre frère , au nom du bonheur éternel que vous espérez pour votre ame, ayez pitié de ma situation : ne détruisez pas deux âmes à la fois. »
Il était, impossible de motiver par une éloquence plus naïve et plus pure rattendrissement de fonde , qui renvoie le sbérlf et laisse la liberté à son neveu. Prévoyant même le dénuement absolu où va se trouver la jeune femme , il lui donne une somme assez forte pour soutenir quelque temps son existence.
A peine est-il parti que Flowerdale se fait remettre l'argent pour aller jouer ^ il ordonne même à sa femme de retourner chez son père , et de ne revenir auprès de lui que si elle lui apporte sa dot. Il s'inquiète peu que le vieillard l'ait renoncée pour sa fille : « Â la potence ,
dit-il , toi , tes amis , et ton père
LUCE
Hélas ! Que voulez-vous que je devienne?
Xliv DU THEATRE ANGLAIS
FI^OWERDALE.
Fais-toi courtisane. C'est un bon métier, et peutêtre alors , je te verrai de temps en temps. »
Ce dernier trait est d'une horreur^égoûtante •, et, pour avoir été tol<5rë au thëâtre , il suppose , dans les spectateurs qui s'en amusaient , quelque chose d'ignoble et de barbare : pourtant c'est un trait de génie , comme peinture de caractère. Au reste, la situation dont nous avons donné une idée , et quelques autres de la même pièce , offrent une singulière conformité avec un mélodrame bien noir , que naguère , vieux enfants que nous sommes , nous avons cru destiné à faire révolution dans Tart des Corneille et des Molière. Flowerdale est un joueur-^ cette subsistance qu'il arrache à sa femme , il déclare ingénument qu'il va la risquer sur les dés. Quand il a tout perdu , il conclut par se faire mendiant et voleur. Ce qui le distingue, c'est une humeur d'une gaieté infernale ; jamais de ces maximes, de ces principes de nosmécbants, qui sont , comme dit Montaigne, tout d'une pièce. Il n'est ni calculateur ni esprit fort: son système est la jouissance. Il a toujours un bon mot et un jurement à la bouche *, il a des sarcasmes pour ceux qui lui donnent , des malédictions pour ceux qui lui refusent. Se voit-il en fonds? Au diable'^tout le monde, au diable tout le reste. Insolent et léger jusqu'au moment où sa bourse est vide , alors il devient bas et rampant , mais avec une sorte de brusque et grossière bonhomie , qui ne sent pas son hypocrite : c'est le Falstaff de la scélératesse (*). Tel est ce fils libertin d'un négociant laborieux et économe, ce Prodigue de Lon-
(*) Voir les deux parties du Roi Henri tr.
AVANT SHAKSPEARE. xlv
dres , qui , pour la morale , ou contre la morale; , se convertit tout à coup au dénouement , sans motif , sans préparation , uniquement parce que Tauteur a jugé qu^il était temps d'en finir.
Il ne faut pas croire qu au milieu de ces combinaisons d^effets exagérés la délicatesse ait été entièrement inconnue. Souvent, à travers un tissu d'atrocités repoussantes j on démêle quelques scènes d'amour empreintes d'un grand charme d'innocence, et filées avec beaucoup d'art et avec une grâce exquise. Ainsi , dans la Duchesse de Malfyy espèce de comédie héroïque d'un auteur obscur ^ nommé Webster , nous trouvons une scène de ce genre , dont la conduite ne serait peut-être pas désavouée par nos meilleurs écrivains.
La duchesse est amoureuse de son secrétaire don An-" tonio. Elle voit qu'il partage cet amour , mais que son humble condition le retient dans le silence. Elle est résolue à franchir les distances de rang et à Fé-pouser. Mais comment lui faire , de son propre mouvement , un aveu qui , même sollicité, coûte toujours à la pudeur d'une femme ? Ceux des lecteurs qui sont curieux de rapprochements, pourront comparer cette scène avec une situation à peu près semblable , traitée par Lope de Vega dans le Chien du Jardinier. LiSiàiSérence des deux manières montre à plein celle des deux nations. L'héroïne de l'auteur espagnol n'a pas pris son parti *, l'orgueil lutte contre l'amour-, elle ne se déclare qu'en phrases détournées et qu'elle peut reprendre , et encore n'est-ce qu'entraînée par de subits accès de passion et par la violence du moment ; c'est la coquetterie des sens. Il y a bien plus de chasteté dans la franchise calme de la femme que nous représente l'auteur anglais , quand elle laisse échapper tout d'abord
Xlvj DU THEATRE AiNGLAIS
un sentiment qu'elle veut légitimer par le sacrifice fle toute .ai^tre coasidtSratioli.
(*) (( Je vqus ai fait niauder , Antonio. Asseyez-yous , et écrivez, Êtes-vous prêt ?
ANTONIO
Oui, princesse.
LA DUCHBSSE.
Que vous disais-je ?
ANTONIO
De me tenir prêt à dcrîre.
LA DUCHESSE
Jq me le rappelle. Après toutes ces fêtes., tpute^ ces dépenses j il est juste de nous arrêter un instant , et de scHig^r à revenir.
ANTONIO
Oui , belle princesse.
LA DUCHESSE
Belle! C'est grâce à vous que je parais jeune et belle. Ce sontle^ inquiétudes qiii font vieillir , et je m'en suis débarrassée sur vous.
ANTONIO
Je m^en vais chercher tous les papiers qui concernent vos affaires d'état.
LA DUCHSSSE.
Quand je parlais d'affaires , d'avenir , je portais mes vues plus loin.'
(^) N4)U8 enirpruntons la traduction de ce passage à un excellent ^i/orçeau de critique de M. Buchon , auquiel nous devons encore la tradactio^ des citations tirées du Faiist de Msirjloe. Il ct^it bie|i naturel de préférer l'emprunt à la concurrence.
AVANT SltAKSPEAHE. xlvij
ANTONIO
OÙ donc ?
LA DUCHESSE
Vers le ciel. Je veux faire mon testament , quand il me reste encore Vusage de toute ma raison. Et , ditesmoi, ne vaut-il pas mieux le faire ainsi, en souriant , qu^au milieu des angoisses de la douleur et du désespoir, comme si nous souffrions de Tidée de nous voir arracher les dons que nous versons sur nos amis ?
ANTONIO
Sans doute.
LA DUCHESSE
Si j^avaîs un ëpoux , ce serait lui que ce soin regarderait. Mais je veux vous consulter. Par quelle bonne action commencerons-nous ?
ANTOKIO.
Commencez par choisir cet époux. Vos sujets vous en pressent.
LA DUCHESSE
Choisir un époux! Qaen pensez -vous? Pourquoi changer de couleur? ,
ANTONIO
C'est un dblouissement passager.
LA DUCHESSE
Tenez , prenez cette bague ^ on dît que l'anneau du mariage est un cercle magique qui endort et calme bien des douleurs. Pavais promis de ne m'en dessaisir qu'en faveur de mon second ^ppiïx.
ANTONIO
Et vous vous en dessaisissez !
xlviij DU TIîÉATllE ANGLAIS
LA DUCHESSE
Pour calmer vos douleurs.
ANTONIO
Pour les augmenter.
LA DUCHESSE
Expliquez-vous.
ANTONIO
Au milieu de ce cercle magique , j^aperçoîs le démon de Fambition , qui me provoque.
LA DUCHESSE
Conjurez-le.
ANTONIO
Comment ?
LA DUCHESSE
La conjuration est aisée. Placez l'anneau à votre doigt.... là : vous trouvez-vous mieux?
ANTONIO
Je tombe à vos pieds.
LA DUCHESSE
Vous êtes trop humble , Antonio. Relevez-vous : prenez ma main , elle vous soutiendra.
ANTONIO
L'ambition , madame , est une e'trange et inexplicable folie. Je tremble de m'abuser, je tremble également de croire : suis-je , en effet , digne d'une telle faveur ?
LA DUCHESSE
Je me suis donc fait comprendre 9 enfin ! Dans quelle gêne nous jette ce fardeau de la grandeur ! 11 nous faut
AVANT SHAKSPEARE. xlix
fléclarer nous-mêmes une flamme qu^oa nVse nous dëclarer; et, comme les tyrans qui usent de subterfuges pour enlacer leurs victimes et masquer leurs projets , nous sommes forcées d'*exprimer nos passions les plus violentes par des énigmes souvent intelligibles pour tous j excepte pour le seul bomme Dàodeste à qui elles s'adressent. C'est ainsi qu'en se déguisant on renonce à la plus noble prérogative de la vertu. Hélas ! Pauvre vertu , tu ne cherches jamais à te parer d^autres charmes que des tiens ! Tes simples attraits te suffisent ! »
A ce tablçau , d'un intérêt si doux, succèdent , (lans la même pièce , le croirait-on , les conceptions les plas hideuses, et des raffinements de cruauté qui soulèvent le cœur. Tout se niélait alors*, la comédie se précipitait vers les émotions tragiques*, et, parune réaction naturelle, dans le spectacle Jes événements les plus graves, la bouffonnerie usurpait une place. A quoi attribuer ces alliances monstrueuses, qui ne forment point un des caractères essentiels des littératures naissantes , puisqu'on peut dire qu en général la Grèce ne les a pas connues ?
Plusieurs causes d'une telle anomalie se disputeraient ici notre attention. La première de toutes serait peut-être la situation précaire de cette nuée d'auteurs du temps: Si Von peut juger les hommes pat leurs ouvrages, c'est quelquefois un moyen d'expliquer le caractère des ouvrages que d'examiner la position des hommes. La plupart des fournisseurs de ce,s pièces informes étaient de pauvres comédiens aux abois, de jeunes mauvais sujets à qui toute carrière avait manqué. Au lieu de consulter leur vocation avec recueillement, ils écrivaient sous la dictée delà faim , incapables de donner suite à de longues méditations , poussés par les besoins les plus ur-
1 DU THÉATKE ANGLAIS
gents , ils confondaient tous les genres, pour fttire plus facilement, plus vite , et pour renchérir les uns sur les autres dans les moyens d'attirer le peuple.
L'indigence de ces malheureux était effrayante. D«ns les comptes d'un théâtre du temps , on trouve inscrites les avances faites à la plupart des auteurs sur les ouvrages qu'ils s'engageaient à composer •, et , quand un écrivain en est réduit à emprunter sur Tesprît qu'il aura , il est bien rare qu'il ne fasse pas banqueroute. On louait des poètes pour un salaire modique -, et , avec U naïveté de cet âge , on les désignait par un nom qui répond à celui d'ouvrier mercenaire (*). Dans une circonstance, ce Thomas Heywood dont nous avons déjà parlé s'était mis pour deux ans aux gages d'un directeur, sur le pied d un valet (**) : ce sont , à peu près, les termes de l'acte qui subsiste encore. Un autre , pour obtenir un prêt de quarante schellings , avait promis à l'avance toutes les pièces qu'il composerait seul ou avec n'importe quel collaborateur.
Cet excès de dégradation ne mettait pas encore ces écrivains faméliques à l'abri de la misère *, quand la ressource d'un faible paiement était épuisée, ils retombaient bientôt dans leur première détresse (***) , avec leur liberté de moins. En veut-on des preuves ? Voici
(*) Hireling.
(**) As a covenanted servante.
(***) Ohjectera-t-on que cette détresse ne pesait cpie sur les auteurs obscurs ? Mais l'auteur qui doit être le plus illustre par la suite est obscur en commençant. Le nom de Ben Johnson figure dans la liste des pauvres diables à qui on prêtait d'avance sur leurs ouvrages à venir. Il écrivait lui-même au duc de Kewcastle : c Je ne suis pas assez impudent pour emprunter de l'argent à V. S. , car je
AVANT SHAKSPEAUE. Ij
la lettre d^un certain Robert Daborne à uu directeur de théâtre.
« Depuis notre dernière entrevue , j'ai gardé le lit , étant si infirme que je ne puis me tenir debout. Je vous en supplie , monsieur , consentez à ce marché raisonna-^ ble pour le Carillonneur de Londres, J'ai déjà eu dix schellings, et je ne vous en demande plus que vingt, jusqu à ce que je vous aie livré trois feuillets de ma pièce. Mon bon monsieur , considérez combien je me suis relâché pour vous de nies prétentions , puisque , de vingt livres par ouvrage, je me suis rabattu à douze livres. INe m'abandonnez donc pas dans les extrémités où je suis réduit. »
Dans une autre lettre , le malheureux , qui parait avoir eu de la famille , réduit à demander encore la charité , s'adresse aux sentiments religieux du directeur de théâtre. <( Je ne vous croîs pas , écrit- il , si vide de christianisme , que de ne pas préférer de jeter dans la Tamise le peu d'argent que nous vous demandons , plutôt que de mettre en danger tant de vies innocentes ».
C'est le style d'un mendiant ; et la main qui se tend ainsi , pour implorer l'aumône, a rarement assez de force pour écrire les chefs-d'œuvre de Part •.
Horace a bu son soûl quand il voit les Ménadcs.
Et lorsque Gamoëns se livrait aux longues et sublimes
n'ai aucun moyen d'acquitter une dette 5 mais hia détresse est telle , que je vous supplie de me donner ce que votre bonté vous suggérera ». Et qui peut assurer que Skakspeare , poussé au théâtre par la faim , débutant dans des postes aussi subalternes, n'ait pas été long-temps livré à cette torture du génie ?
llj Dû THEATRE ANGLAIS
inspirations de la Lusîade , il ne prévoyait pas qu^il dût mendier un jour dans les rues de Lisbonne.
Détournons nos regards d'une plaie si aflligeante pour les lettres et même pour Thumanité. La viyacit<$ mobile qui faisait mêler les genres les plus divers n^est devenue une loi du théâtre anglais , que parce qu^elle s'accordait avec le besoin des esprits. Plus il y a d'ordre et de réflexion dans les habitudes et dans le caractère d'un peuple , plus il lui faut d'irrégularité et de fortes secousses dans ses divertissements.
D'ailleurs , l'état général de la littérature favorisait ce goût d'impressions variées. Tout se développait à la fois. Les traductions de l'antiquité, presque en masse, et de l'italien moderne , s^étaient succédé trop rapidement pour laisser le temps de comprendre l'inspiration et le dessin particulier de chaque ouvrage : une demi-science a éela de pire que Tignorance même, qu'elle s'empare de tout pour tout confondre. Mais ce qui acheva de faire de cette confusion des genres un mouvement national , ce fut la renaissance simultanée des gais fabliaux et des histoires tragiques de la vieille Angleterre.
Toutes les chroniques du pays , jusqtierlà ensevelies dans les récits latins des moines , et ignorées du vulgaire, venaient d'être compilées par Fabien, Hall, et Hollinshed. Nous avons déjà vu que le Miroir des Magistrats avait , enseigné de quelle ressource elles pouvaient être pour la poésie. Aussi rapporte-t-on à ce livre l'origine des tragédies historiques. Il étalait une nouvelle moisson de sujets et d'événements \ il fit révolution dans les idées populaires.
Une grande entreprise qui servit encore à vivifier l'étude des annales de la patrie , ce fut la Description de
AVAiNT SHÀKSIEAKE. liîj
la Grande-Bretagne y immense trësor de recherches curieuses , que Câmden livra au public en i586. Cet illustre antiquaire ëtait né de parents pauvres, et avait reçu, au collège du Christ , une éducation gratuite , dont plus tard ses talents et son zèle acquittèrent amplement la dette. Il n'occupait quune modeste place de second maître à l'école de Wesmînster , lorsqu'il osa concevoir et siit achever un travail dont Texécution semhlait exiger tant de loisir et Temploi d'une vaste fortune.
Tandis qu on s'habituait ainsi à porter un examen sérieux sur les localités , les mœars et l'histoire de la nation , elles étaient présentées , par d'autres auteurs, sous un point de vue comique et facétieux. On multipliait les éditions de Chaucer -, et le^s Contes de Cantorbery devenaient une lecture familière. Un conteur naïf, Richard Edwards , venait de recueillir tous les récits populaires qui couraient dans la mémoire des hommes, et il les avait ornés d'une grâce nouvelle par l'élégance et par la simplicité de son style. On a la preuve que Shakspeare fit quelques emprunts à ces joyeuses légendes.
On ne saurait douter que des tableaux si différents , mais tous également empreints de la couleur nationale , venant à frapper des imaginations encore incertaines du choix des modèles , ne les aient saisies trop vivement , pour les laisser maîtresses de séparer dans leur imitation ce qu elles ne séparaient pas dans leur enthousiasme.
Si tous les genres pouvaient entrer dans le même sujet , tous les genres de sujets étaient traités à la fois. L'extrait d'un répertoire du temps , antérieur sans doute à Shakspeare , puisqu'on n'y trouve aucune de ses pièces , montrera cet assemblage des souvenirs classiques, des tableaux
liV ' DU THEATRE ANGLAIS
de rhistoîre moderae , et des peintures de toutes les classes de la socîët é
Pkaéton.
Le Saçùtier.
Didon et Énée.
La mère Bonnet rouge ^ par Antoine Mundy.
Cet Antoine Mundy avait débuté par être comédien-, il se fit ensuite apprenti , et abusa de la confiance de son maître. Il voyagea en Italie*, et, de son propre aveu , exerça le métier d^escroc sur la route. Arrivé à Rome , il essaya , mais en yain , d'entrer dans un séminaire. II retourna dans sa patrie , et remonta sur la scène , d'où il se fit chasser par son iiiconduite *, ce fut alors qu'il écrivit des pièces de théâtre.
Les Fureurs dOreste.
Les trois Maris trompés ( le titre est moins décent). Les fameuses guerres de Henri i et du prince de Galles. Le monde tourne comme sur des roues.
Cette dernière pièce est de Chapman , qui , le premier, traduisît en anglais les poésies d''Homère , et mérita que Pope étudiât plus tard son travail en le recommençant. Il avait publié aussi un autre poème d'érudition , sous le titre fantastique d*j4ssaisonnement du banquet d'Oy^ide. On ne lit pas sans étonnement , dans la liste de ses pièces , les deux titres suivants : Bussy d' AmhoisCy la Conspiration de Biron. Il travailla quelquefois en société avec Ben Johnson , qui devint plus tard jaloux de sa renommée.
Que de titres de pièces , que de noms d'auteurs voués à Toubli ! La plupart de ces gens-là se réunissaient au nombre de trois , de quatre , quelquefois de cinq , pour fabriquer un ouvrage. Peut-être fallut-il à Shakspeare
AVANT S«AKSPEATIE. Iv
quelque courage pour oser s'afi'ranchir de ce joug commun , et pour travailler constamment seul.
Le lecteur se lasserait vite des rapprochements que pourrait nous fournir encore le répertoire place sous nos yeux. Arrêtons-nous un instant sur un écrivain su* pe'rîeur à celte toufbe de manœuvres littéraires, sur Marloe , qui jouit d'une réputation assez durable pour mériter le surnom de second Shàkspeare , que , dans le siècle suivant , lui décerna Philips , neveu de Milton.
Christophe Marloé , né sous Edouard vi , en i56a , s'était élancé des bancs de l'université de Cambridge sur les planches du théâtre , et , comme Shàkspeare , il fut comédien avant que d'être auteur. Son début dans la littérature fut un sonnet plein de grâce , intitulé le Be^^gcr passionné à son Amante. Ce petit poëme fit sur les beauxesprits de Londres une vive sensation , que le célèbre Walter Raleigh augmenta encore, en composant la Réplique de la Nymphe. Pendant quelque temps, il ne fut bruit que des deux sonnets à la Cour d'Elisabeth, comme, un deraî-siècle plus tard , la Cour de France se mit tout en émoi, pour les sonnets de/o6 et d^ Uranie , de Benserade et de Voiture •, tant il est vrai que , jusqu'aux frivolités les plus insignifiantes, l'histoire d'un peuple et d'une époque n'offre rien qui ne se renouvelle ailleurs et dans un autre temps. Marloe était , sans doute, un érudit. Il traduisit en vers un poëme de Coluthus , intitulé V Enlèvement d^ Hélène , et il laissa , en mourant , la première partie d'une traduction de Héro etLéandre , dont l'original est attribué à Musée (*).
Son bagage dramatique se compose de sept tragédies, Didorij Tamerlanj le Massacre de la SainUBarthélemyj le
(*) Cette traduction fut achevée par Ghapman.
Ivj DU THEATRE AINCLAIS
Règne du çice ou la Reine lascwe (*) , le Juif de Malte > Edouard II , et la Fie et la Mort du docteur Faust. Nous ne parlerons ici que des deux dernières.
Edouard ri, compose en iSgo, servit, sans doute, d^ exemple à Shakspeare pour ces espèces d^annales dîaloguëes, où il a quelquefois jetë tant de mouvement et de vie. Marloe fut le Rotrou d'un autre Corneille. Il na pas Téloquence passionnée etpoétique de son successeur, maïs il retrace les mœurs des temps passes avec une fidéjîtë intéressante. Veut-il décrire les amusements qui étaient de mode au quatorzième siècle ? Voici ce qu il fait dire à Piers Gai^estoUj qui invente ces jeux comme autant de pièges pour enchaîner son maître indolent.
« Il faut que j'aie des poëtes folâtres , des bouffons ingénieux , des musiciens qui , par la douce mélodie de leurs accords , attirent le roi docile dans la route où je veux le guider. La musique et la poésie sont ses délices. J'aurai donc, pendant Knuit, des mascarades italiennes, de doux entretiens , de gracieux spectacles. Le jour, quand nous prendrons le plaisir de la promenade , que mes pages soient vêtus en nymphes des forêts , que mes serviteurs , sous le costume de satyres , effleurent légèrement la verdure des clairières , et impriment à leurs pieds de chèvre les mouvements d'une grotesque danse. Un jeune garçon aimable empruntera ensuite Fimage de Diane , et , les bras nus couronnés de perles , une branche d'olivier dans la main, messagère du plaisir, il viendra se baigner dans une fontaine , dont le reflet de sa blonde chevelure dorera les eaux limpides •, alors Actéon sortira
(^) Cet ouvrage fut depuis retouché par mistriss Behn , et remis au théâtre sous le titre d^^bdclazes , ou la Vengeance du More,
AVANT SHAKSPEARE. Ivij
tout à coup d'un bocage > et sera métamorphose par la dëesse. Voilà les occupations qui plaisent le mieux à sa majesté. »
« Et voilà comme on perd gaiement un royaume » , disait la Hyre à Charles vu, qui lui montrait le plan d'une fête. Aussi la description introduite par Marloe dans son drame , loin d'être un étalage inutile de poésie , sert-elle à préparer les esprits à la chute et à la fin déplorable du faible époux d'Isabelle de France.
Le sujet de Faust est devenu célèbre , depuis que le patriarche de la littérature allemande, Tillustre Gôthe s'en est emparé , pour y mêler , à la peinture originale et profonde d'une civilisation raffinée qui se fatigue d'ellemême , Timitation systématique de la barbarie du moyen âge (f). Dans Marloe , cette barbarie est naturelle et toute de premier jet. Il avait puisé Vidée de sa fable dans une ballade anglaise , imprimée en iSSS, avec approbation de Tévêque de Londres. Il est probable que cette ballade était d'origine germanique. Faust y est appelé le grand conjuratèur (**). En effet, Tinventeur de Timprîmerie passa d'abord généralement pour sorcier. Il est
(^) Un Allemand fort instruit , M. Schlesinger , dont les conseils m'ont souvent guidé dans l'étude de la langue et des auteurs de son pays 9 m'a vivement reproché d'avoir parlé trop légèrement de Gothe , dès le début de cet ouvrage (Voir Hamlet\ Je sais qu'aux yeux des Allemands les écrits de Gôthe sont l'arche sainte ; mais un étranger n'est pas tenu à cette aveugle idolâtrie. Schlegel a bien osé condamner notre Racine et notre Molière. Pourquoi un Français ne pourrait-il y avec le respect dû aux grands noms , user, envers Gôthe ^ de cette liberté dont parle Montaigne , dé présenter ses idées, non comme bonnes , mais comme siennes ?
(**) The great congerer.
Ivîïj DU THÉA.TRE ANGLAIS
curieux de voiries peuples , dans leur stupide ignorauce , attacher une espèce de rëprobatiob à la mëmoire du bienfaiteur qui leur I($guait Thëritage de la pensëe humaine.
L'intention philosophique qui domine dans le poëme de Gôthe , la lutte de Tidéalisme et du matérialisme , n^est pas 9 à beaucoup près, aussi saillante dans la pièce de Marloe : Fesprit d^analyse ne saurait être le caractère d'une littérature naissante. Il est évident que le poëte anglais écrivit , préoccupé par les idées théologiques du temps. Mais des in^ages fortes , des pensées hardies , des traits vigoureux et presque à la manière de Corneille, viennent prêter une sorte de grandeur à la subtilité des controverses , pour ainsi dire , dogmatiques.
Citons quelques exemples. Méphostophilis obéit aux évocations magiques de Faust, et parait devant lui.
« Il n'était pas besoin , lui dit-il , de formule particulière pour m'évoquer •, quand du fond de l'enfer , où nous guettons sans cesse une nouvelle proie pour l'associer à nos supplices, nous entendons quelqu'un blasphémer comme toi le nom de Dieu , abjurer la doctrine de la religion, nous arrivons, et n'attendons, pour paraître , que le moment où le premier pas est fait vers la damnation. Ainsi , la meilleure forme d'évocation est d'abjurer tourte vertu , et de se faire , par ses vices , sujet du prince de l'enfer.