‹ Essais littéraires sur Shakespeare;Chapitre 78 sur 252 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

Un lieu ouvert 9 joignant au jardin de Gapulet.

Roméo escalade le mur qui le sépare du jardin, et Mercutio essaie en vain de le rappeler par des exhortations bouffonnes.

Le jardin de Capulet.

A la faveur de la nuit, Roméo s'est glissé jusque sous la fenêtre de Juliette 3 elle s'y montre, et il Tentend se parler à elle-même de son amour, et regretter les obstacles que le nom de Montaigu opposera à son bonheur. Roméo, charmé de cet aveu involontaire, se découvre à son amante ; en vain elle le presse de se retirer , dans la crainte qu'il ne soit aperçu et attaqué par quelques Capulet ; il reste pour entendre encore Juliette lui répéter qu'elle Taime , et elle se livre à son ardeur avec toute Texaltation d'une Italienne.

I04 ESSAIS LITTÉRAIR{:S

(t (2) Tu le vois : la nuit étend son masque sur mon visage •, sans quoi , ce que tu viens de m'entendre dire colorerait devant toi mes joues de la rougeur qui convient à une jeune fille. Je voudrais bien pouvoir conserver encore les apparences -, je voudrais, oui, je voudrais pouvoir nier ce que j'ai dit ; mais je renonce atout déguisement ^ — JVPaimes-tu ? Je sais que tu vas me répondre oui, et j'en croirai ta parole. Cependant , tu as beau jurer , tu peux devenir perfide -, ils disent que Jupiter se fît des parjures des amants. O noble Roméo ! si tu m^aimes, dis-le-moi d'un cœur sincère -, ou bien , si tu mie trouves

(2) Thou know'st, the mask of nighl is on my face; Else vrould a maiden blush bepaint my cheek.

For that wbich thou hast heard me speak to-nfght. Fain would I dwell on form, fain, fain deny What I hâve spoke ; but farewcll compliment î Dost thou love me ? I know > thou wilt say — Ay; And I will take thy word : yet, if thou s\year*st, , Thou may'st prove false; at lovers* perjiu-ies, They say , Jove laughs. O , gentle Romeo , If thou dost love, pronounce it faitlifully : Or if thou think'st I am too quickly won , ni frown, and be perverse, and say thee nay , So thou wilt woo; but , else, not for the world. In truth, fair Montagne, I am too fond; And tlierefore thou may'st think my haviour light ; But trust me, gentleman, Fil prove more true Than those that bave more cunning to be strangc. I should bave been more strange , I must confess. But that thou over-heard*st, ère I was ware , My true love's passion : therefore pardon me ; And not impute this yielding to light love , Which the dark night hatli so discovered»

SUR SHAKSPEARE. Io5

trop prompte à me rendre , je prendrai un visage sevère , je me montrerai irritée , et je te dirai non -, et alors tu auras à me gagner par des prières assidues. Mais autrement , je n^aurai pas recours à cet art pour le monde entier. — En véritd , beau Montaigu , je m'abandonne trop à ma tendresse , et tu peux trouver ma conduite Icigère. Mais , crois-moi , noble cavalier , tu me trouveras plus fidelle que celles qui ont plus que moi Tart de se dëguîser. JPauraîs été plus réservée , il faut que je Favoue , si tu nWais surpris, sans que je pusse m'en douter ,' les expressions passionnées de mon siiicère amour. Pardonne-moi donc , et n'impute point à la lëgèreté de mon amour cette faiblesse que t'a découverte l'obscurité de la nuit. »

Roméo, dans cette scène, n'a qu'un langage vulgairej ses exclamations , ses serments , dont Juliette ne veut pas, répondent mal à l'ardeur avec laquelle il a pénétré si près de sa maîtresse. Pour Juliette, elle épuise toutes les expressions du sentiiiient le plus tendre,

(( (3) Je t'ai donné mon amour , lui dit-elle , avant que tu l'eusses demandé , et je voudrais en être encore à te le donner.

ROMÉO

Voudrais-tu me le retirer ? Et pourquoi, mon amour?

(3) I gave tliee mine (love) before thou didst request il; And yet I would it were to give again.

W^ouldst thou withdraw it? for what purpose, love?

JULIBT.

But to bc frank, and givc it thec again.

lo6 ESSAIS LITTÉRAIRES

JULIETTE

Seulement pour avoir le plaisir d'être franche avec toi, et de te le redonner encore. »

Elle lui promet de lui envoyer le lendemain un messager , auquel il dira en quel lieu , en quel temps il veut accomplir la cérémonie sainte de leur union* et le quitte , pour aller à sa nourrice , qui l'appelle. Elle reparaît bientôt , et lui dit, quand elle est forcée par Taube du jour de le renvoyer:

(( (4) Je voudrais que tu fusses parti*, mais pas plus loin de moi que Foiseau d'une jeune enfant capricieuse , qui le laisse sautiller à quelque distance de sa main , comme un pauvre prisonnier retenu dans sa chaîne entortillée , puis , d'un coup de son fil de soie , le retire vers elle , tant son amour lui envie un moment de liberté . . •

Bonne nuit, bonne nuit. Quelque chose de si doux se mêle au chagrin de la séparation , que je dirais bonne nuit jusqu'à ce qu'il fît jour. »

(4) I would hâve thee gone ;

And yet no further than a wanton's bird; Who lets it hop a litde from her hand, Like a poor prisoner in his twisted gyves , And with a silk thread plucks it back again » So loving-jealous of his liherty.

Good night, good night î parting is such sweet sorrow, That I shall say — good night, till it be morrow.

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