ORIGINES
Comment le dieu du ciel est-il devenu le dieu organisateur, le dieu suprême , le dieu moral ? Comment la conception abstraite s'est-elle entée sur la conception naturaliste? Quel rapport entre Fattribut matériel et la fonction? De ce problème les Védas donnent la solution.
Si loin que le regard aille , il touche au ciel : tout ce qui est , est dans cette voûte immense; tout ce qui naît et meurt , naît et meurt dans ses bornes. Or, tout ce qui se passe en lui se passe suivant une loi qui jamais ne se dément : jamais l'Aurore n'a manqué au rendez-vous du matin , oublié la place où elle doit reparaître , l'instant où elle doit ranimer le monde. Nuit et Lumière savent leur heure , et toujours , au moment voulu , la Noire a laissé place à la Blanche ; par un lien éternel enchaînées , dans le chemin infini qui s'ouvre , elles vont , instruites par un dieu, les deux immortelles, rongeant l'une l'autre leurs couleurs : elles ne se heurtent pas , ne s'arrêtent pas , les deux sœurs fécondes , diverses de forme , semblables d'âme. Ainsi vont les jours avec leurs soleils , les nuits avec leurs étoiles , saisons après saisons ^ toujours le ciel , d'une
marche régulière , a amené tour à tour le jour et la nuit ; toujours la lune s'est allumée à l'heure ; toujours les étoiles ont su où aller durant le jour; toujours les rivières ont coulé dans l'unique Océan sans le remplir. Cet ordre universel , c'est le mouvement du ciel ou c'est l'action du Dieu du ciel , suivant que la pensée s'arrête au corps ou à l'âme, au ciel-chose ou au ciel-dieu. Aussi, pour le Rig Veda, dire « tout est dans Varuna, » c'est-à-dire » dans le ciel , » ou dire « tout est par Varuna , » c'est-à-dire « par le Dieu-ciel, » sont choses identiques, et dans ses formules, si claires dans leur incertitude , le théisme coudoie sans cesse le panthéisme inconscient dont il n'est qu'une expression, ce Les trois cieux reposent en Varuna et les trois terres, » dit un poète, et, aussitôt après, rendant la personnalité à son dieu : « C'est l'habile roi Varuna qui a fait briller au ciel ce disque d'or. » — « Le vent qui bruit dans l'atmosphère est son souffle et tout ce qui est d'un monde à l'autre est sa création. » — « Cette terre ici-bas est du roi Varuna et ce ciel là-bas, ces deux mondes sublimes aux bornes lointaines : les deux mers sont le ventre de Varuna', et jusque dans cette petite mare d'eau il repose. »
Ce théisme panthéistique , qui distingue mal le Dieu du ciel de l'univers qu'il régit ou qu'il renferme, pénètre Jupiter aussi bien que Varuna. Les poètes latins offrent l'équivalent des formules vacillantes du Védisme. « Les mor- « tels, — dit Lucrèce, expliquant l'origine de l'idée de Dieu, a — les mortels voyaient rouler dans un ordre fixe les mou- « vements réglés du ciel et les saisons diverses de l'année, « et ne pouvaient découvrir par quelles causes cela se fai- « sait. Ils n'avaient donc d'autre refuge que de tout livrer « aux mains des dieux et de faire tout marcher au gré de « leur volonté. Et c'est dans le ciel qu'ils placèrent le siège w et le domaine des dieux, parce que c'est dans le ciel
<( qu'on voit rouler la nuit et la lune , la lune , le jour, et la « nuit, et les astres tristes de la nuit, et les flambeaux noc- « turnes errant dans le ciel , et les flammes volantes , les (t nuées , le soleil , les pluies , la neige , les vents , les « foudres , la grêle et les frémissements rapides et les « grands murmures menaçants *. » Cette vue du ciel, siège universel des mouvements de la nature , pouvait aussi bien mener au panthéisme qu'au théisme. Le vers du poète :
Juppiter est quodcunque vides , quocunque moveris
a Jupiter est tout ce que tu vois , partout où tu te meus, »
n'exprime point seulement le Jupiter des métaphysiciens du Portique ; il rend aussi une des faces du Jupiter de la mythologie primitive. Ce n'est point par une déviation de sa valeur première que Zeus se confond avec Pan : il l'était de naissance , et si l'épopée et le drame ne nous montrent en lui que le dieu personnel , c'est que l'un et l'autre , par leur natm*e même , ne pouvaient , ne devaient voir de lui que cet aspect et n'avaient rien à tirer du Zeus impersonnel, quoique aussi ancien. Quand Aristote appelle Ouranos « ciel >> le cercle entier du monde visible , il n'est pas infidèle aux traditions premières de la religion , et pas
\ . Praeterea , cœli rationes ordine cerlo
Et varia annorum cernebant tempera vorti , Nec poterant quibns id fîeret cognoscere causis. ' Ergo perfugium sibi habebant omnia Diveis Tradere , et ollorum nutu facere omnia flecti. In cœloque Deum sedes et templa locarunt, Per cœlum volvi quia nox et luna videtur, Luna , dies , et nox , et noctis signa severa , Noctivagaeque faces cœli , flammaeque volantes , Nubiia , soi , imbres, nix , ventei , fulmina , grando , Et rapidei fremitus , et murmura magna minarum.
(Livre V, 4487.)
LB DtBU SUPRÊME DES AHYKNS. 125
plus ne l'est le théologien orphique chantant le Zeus uni* versel :
Zeus a été le premier, Zeus est le dernier, Zeus est le maître de la foudre ;
Zeus est la tête , Zeus est le centre , c*est de Zeus que toutes choses sont faites;
Zeus est le màle; Zeus est la femelle immortelle ;
Zeus est la base et de la terre et du ciel étoile ;
Zeus est le soufUe des vents , Zeus est le jet de la flamme indomptable;
Zeus est la racine de la mer, Zeus est le soleil et la lune...
Tout cet univers s'étend dans le grand corps de Zeus... *
De même la Perse , quoiqu'elle ait en général conservé fidèlement la personnalité de son dieu suprême , le laisse , surtout dans les sectes , se confondre avec l'infini matériel qui en fut la première révélation. Après avoir invoqué dans le ciel « le corps d'Ahura Mazda , le plus beau des corps, » elle mit au dessus d'Ahura lui-même et avant lui l'espace lumineux où il se manifeste , ce que les théologiens appelèrent « la Lumière infinie » et , par une abstraction nouvelle et plus haute , elle mit au début du monde V Espace ^. Entre ce principe tout métaphysique et le principe naturaliste de la religion primitive , il n'y a que la distance de deux abstractions : l'Espace n'est que la forme nue de l'Infini lumineux , et l'Infini lumineux s'est détaché du ciel infini et lumineux , identique à Ahura.
Selon donc que la pensée voyait dans le ciel le lieu des choses ou la cause des choses , le dieu du ciel devenait la