A. RÉVILLE
PROLtGOMtNES DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS'
On se souvient des débats animés que souleva , il y a deux ans , la proposition de créer au Collège de France une chaire d*histoire des religions. Le sentiment scientifique est encore si peu développé pour tout ce qui touche les choses de la psychologie , que les meilleurs esprits , dans les divers partis , avaient peine à comprendre que Thistoire de la religion put et dût faire l'objet de recherches désintéressées , et c'était un enseignement de combat que redoutaient les uns et qu'appelaient les autres. Le cours de M. Réville aura , nous l'espérons , mis un terme à ces craintes et à ces espérances : le livre qui représente les leçons du premier semestre du cours nouveau - est un modèle d'impartialité philosophique que l'on ne saurait trop louer. L'éminent professeur a su concilier sans embarras le res-
i. Extrait de la Revue philosophique ^ janvier 1882. 1 Paris, G. Fischbacher, 1881.
pect qui est dû par renseignement de TEtat à toutes les manifestations de la conscience religieuse , avec l'absolue liberté scientifique qui est le premier droit et le premier devoir du savant. C'est un grand service rendu à l'enseignement nouveau : le public commence à soupçonner que l'histoire des religions n'est pas nécessairement un champ de bataille et qu'au dessus de l'apologiste et du polémiste il y a place à l'historien , qui n'a les passions ni de l'un ni de l'autre, qui s'inquiète peu de la vérité en soi des choses qu'il étudie, mais seulement de leur histoire et de leurs destinées. Ces prolégomènes se divisent en deux parties : dans la première, M. Réville analyse les diverses définitions qui ont été données de la religion et donne la sienne propre ; il expose et discute les diverses théories qui ont été proposées sur l'origine de cet ordre de faits et présente une classification des religions. Dans la seconde partie , il passe en revue divers éléments de la religion constituée : le mythe , le symbole et le rite , le sacrifice , le sacerdoce , le prophétisme, l'autorité religieuse, et examine les rapports de la religion avec la théologie , la philosophie , la morale , l'art, la civilisation et la science. M. Réville, comme on le voit, n'est pas encore entré dans l'histoire proprement dite : quatre chapitres seulement — les chapitres sur le mythe , le symbole , le sacrifice et le sacerdoce — nous transportent au milieu des faits , et le livre pourrait plutôt s'intituler Philosophie de la religion : la question essentielle au point de vue pratique , la question de méthode, n'est pas traitée. La classification des religions est faite d'après leur caractère dogmatique au lieu d'être faite d'après Tordre historique, qui est cependant ce qu'on attendrait dans un cours d'histoire religieuse. C'est donc en philosophe que M. Réville a abordé son sujet : peut-être aurait-il mieux valu , pour faire comprendre plus exactement au public le
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caractère parfaitement précis et tout expérimentai de la science nouvelle , laisser de côté les discussions philosophiques et entrer in médias res, en se contentant de délimiter le sujet. M. Réville aura pensé, sans doute, qu'il y avait quelque danger à dépayser le public en le transportant du premier coup en face de faits qu'il n'est pas encore préparé à envisager comme purs faits, et il a voulu ménager la transition entre les habitudes anciennes du public et celles qu'il s'agit de faire prévaloir. Auguste Comte dirait que ce livre nous présente la période métaphysique de la science; certainement M. Réville ne s'y attardera pas, et le prochain volume nous fera entrer dans la période positive. Je me contenterai de toucher très rapidement deux des pointft*4raités dans ce livre.
. M. Réville commence par donner sa définition de la
religion : après avoir discuté un certain nombre de celles
qui ont été proposées par divers philosophes , il conclut
que la religion « est la détermination de la vie humaine
par le sentiment d'un lien unissant l'esprit humain à
l'esprit mystérieux dont il reconnaît la domination sur le
monde et sur lui-même et auquel il aime à se sentir uni, »
C'est là une définition un peu obscure et pénible , mais qui
néanmoins peut très bien se défendre en prenant le mot
religion au sens qu'il a chez les modernes; mais si l'on
essayait, en partant de cette définition , de dresser le cadre
de ce que peut et doit contenir la science des religions , je
crains qu'on ne coure le risque de laisser en dehors bien
des choses qui doivent y trouver place au premier plan. Je
ne vois pas trop comment on ferait entrer dans le cadre de
cette définition les idées objectives des religions anciennes,
les cosmogonies, les mythologies, toutes choses qui font
essentiellement partie de la religion ; la définition donnée
n'embrasse que le côté subjectif de la religion et le culte. Il
y a plus : ce sentiment de dépendance , dont on fait depuis Schleiermacher Tessence du sentiment religieux , ne peut servir de caractéristique à la religion , parce qu'il ne lui est pas particulier : l'homme, à l'étage scientifique, le ressent aussi fortement que l'homme resté à l'étage religieux. L'homme en tout temps a senti, et de tout temps sentira , qu'il n'est point son maître et qu'il y a des choses qui peuvent le déterminer ; le sentiment de la dépendance est donc aussi profond et plus conscient dans l'état d'esprit moderne, que l'on ne peut pourtant faire entrer dans le cercle religieux sans faire violence au mot. D'autre part , ce sentiment de dépendance qui appartient à la science comme à la religion , et qui par suite ne peut servir à défi* nir la religion , n'est pas sans réaction dans la i^eligion , pas plus qu'il ne l'est dans la science. Cette réaction , très violente dans l'état scientifique où l'idéal pratique est de détruire la dépendance et d'établir le règne de l'homme sur les choses , — idéal d'ailleurs que la science elle-même se sait parfaitement impuissante à réaliser dans sa plénitude , impuissance qu'elle reconnaît et accepte , — cette réaction , dis-je , n'est pas moins réelle , et peut-être est-elle plus ambitieuse encore dans l'état religieux : l'homme à l'état de religion se sait dépendant , comme l'homme à l'état de science , mais il travaille à retourner cette dépendance , lui aussi, et il a pour cela ses procédés propres, comme le savant. L'homme de science s'aflranchit de sa dépendance en s'assujettissant les forces de la nature par la découverte des lois et par les applications pratiques qu'il en fait; l'homme de religion s^affranchit de sa dépendance en s'assujettissant les dieux par les formules, les rites, le sacrifice, les pratiques de toutes sortes, bref, par un ensemble de procédés que l'on appelle, suivant leur degré d'organisation , culte ou sorcellerie.
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Ce n'est donc point par le sentiment sous-jacent que Ton peut définir la religion et la distinguer de la scienoe : Tune et l'autre ont le môme objet et les mêmes ambitions ,, et le sentiment dans Tune et dans l'autre est le môme ; il n'y a de différence entre elles que par les procédés mis en œuvre dans la méthode de connaissance et de réaction ; e^, comme le terme de science est précis et prôte peu à l'équivoque , la meilleure façon de définir la religion est de la définir négativement par la science : « La religion embrasse tout le savoir et tout le pouvoir non scientifique. » Son domaine s'est donc rétréci au fur et à mesure du progrès de la science : infini au début, limité avec le temps , réduit enfin de nos jours à l'inconnaissable et à l'invérifiable, soit sous le vieux nom de religion , soit sous le nom de métaphysique. La science de la religion comprend donc, outre la cosmogonie et la théogonie, outre le culte , outre la mythologie , l'immense et flottant domaine du folk-lore.
L'unité de ce vaste champ est donnée par la force unique qui le féconde et qui est la grande créatrice de mythes et de pratiques, V analogie.
Le lecteur lira avec intérêt les chapitres consacrés à la discussion des vieilles théories sur la révélation primitive et sur la tradition primitive. Nous arrivons à une des parties les plus intéressantes du livre et qui seront neuves pour un grand nombre de lecteurs , les chapitres consacrés au culte et au symbole. M. Réville montre très bien que le culte est un symbolisme : la théorie de Greuzer, fausse pour la mythologie , est vraie pour la latrologie. Il y aurait un beau livre à faire sur le culte , qui n'a pas encore été tenté : un certain nombre de mythologues ont déjà montré dans des points spéciaux comment le culte reproduit le drame
céleste, est une ôjiottiatçOtÇ; le lecteur en trouvera de beaux exemples dans la Légende de Buddha , de M. Sénart (la cérémonie du couronnement reproduisant le triomphe solaire) et dans la Religion védique^ de M. Bergaigne (le sacrifice terrestre, reproduction d'un sacrifice céleste); il y aurait à montrer, en embrassant l'ensemble d'un groupe défini de religions, le groupe aryen, par exemple, comment le culte sort, comme par décalque , de la mythologie, et à retrouver sous chaque pratique la croyance qu'elle met en scène. 11 y a plus : ainsi que je l'ai indiqué ailleurs, les pratiques survivant toujours , plus ou moins longtemps, au mythe qui les produit et qu'elles expriment, le culte d'une religion est en partie l'expression d'une religion antérieure; on peut lire, sous le culte d'une période, la mythologie des périodes qui précèdent , et le culte révèle à la science une mythologie plus ancienne que celle que révèle l'étude directe de la mythologie du même temps. La place nous manque pour nous étendre sur toutes les questions intéressantes soulevées au courant du livre; terminons en rendant l'hommage mérité au talent de style bien connu de l'auteur, qui est un maître dans l'art de bien dire , et à la richesse d'aperçus délicats et fins semés dans le détail.