Publié en brochure à la Librairie nouvelle , Paris
se voit transporté tour à tour au milieu de presque toutes les grandes civilisations et de presque toutes les grandes idées religieuses qui ont marqué jusqu'ici dans le monde civilisé, dès l'aube de l'histoire. Il voit tour à tour défiler sur le chemin d'Israël les tribus nomades et polythéistes des Sémites primitifs, l'Egypte et son sacerdoce, la Syrie et ses dieux, Ninive et Babylone , Cyrus et les Mages, la Grèce et Alexandre, Alexandrie etses écoles, Rome et ses légions, Jésus et l'Évangile. Puis, quand l'unité nationale se brise et que la dispersion jette les Juifs aux quatre vents du monde , l'historien qui les suit en Arabie , en Egypte , en Afrique et dans tous les pays de l'Europe occidentale, voit encore passer sous ses yeux Mahomet et l'Islam , l'Aristote des Scolastiques et leur philosophie , toute la science du moyen âge et tout son commerce , les Humanistes et la Renaissance , la Réforme et la Révolution. L'histoire du peuple juif comprend donc et suppose celle de tout le monde méditerranéen , de son premier jour au dernier, et il ne s'agit là que rarement et par accidents de l'histoire politique et matérielle, mais des idées, des religions, des faits sociaux, bref, des forces vives de l'humanité. L'histoire de tous les autres peuples, même de ceux qui ont exercé l'action la plus longue et la plus lointaine , ne s'étend qu'à une époque et à un lieu : chacun d'eux paraît et disparaît ; sa destinée n'a eu qu'un temps et il n'a assisté qu'à sa seule histoire ; le peuple juif a duré , et il a assisté à la destinée de toutes les grandes choses qui ont eu leur heure : c'est un témoin perpétuel et universel , et non pas un témoin inactif et muet , mais intimement mêlé comme acteur à presque tous ces drames par l'action et par la souffrance. A deux moments , il a renouvelé le monde : le monde européen par Jésus , le monde oriental par l'Islam , sans parler des actions plus lentes et plus
COUP d'oeil sur l'histoire du peuple juif. 253
cachées, mais non moins puissantes peut-être ni moins durables , qu'il a exercées au moyen âge sur la foimation de la pensée moderne.
Cette grande histoire ne pouvait se tenter ni s'entrevoir avant ce siècle. Il fallait pour cela deux conditions qui ne commencent guère à s% réaliser que de nos jours, Tune d'ordre moral, l'autre matériel. D'une part, comme cett« histoire est avant tout religieuse , et , par suite , dans l'état présent des esprits , est un perpétuel appel à la plus irritable de toutes les passions , il fallait que la liberté de penser fût entrée , non seulement dans la loi , non seulement dans les mœurs , mais , chose plus diflBcile, dans l'intelligence môme du savant ; il fallait que la recherche cessât d'être corrompue par l'esprit de secte ou de philosophisme, que l'histoire de la religion cessât d'être un champ de bataille. Certes, ceux qui s'occupent de ces études ne sont pas encore tous arrivés à ce degré d'impartialité sereine où le savant étudie les choses pour comprendre ce qu'elles ont été , et porte assez haut l'orgueil de la pensée pour ne pas se laisser dicter d'avance ses conclusions par les préoccupations passagères du politique, du croyant ou du métaphysicien. Mais quelques-uns se sont élevés jusque-là, et cela suffit pour que la science soit.
D'autre part, il fallait qu'une succession de découvertes inouïes et inattendues vînt combler les profondes lacunes de rhistoire juive et éclairer ses obscurités sans nombre. Des trois grandes périodes de cette histoire, — l'une allant des origines au retour de l'exil , la seconde du retour de l'exil à la dispersion , la dernière de la dispersion à la Révolution française, — chacune n'était représentée que par des documents incomplets ou inaccessibles. Pour la première, ou n'avait qu'un livre , la Bible , œuvre des âges, faite de fragments , de feuillets détachés , où souvent une
ligne, un mot est tout le débris d'un siècle. Pour là seconde , rien que ce chaos talmudique , que les Juifs seuls pouvaient sonder, mais où ils ne songeaient à chercher que des sujets d'édification ou de casuistique , et non des enseignements d'histoire. Pour la troisième enfin, l'immense amas des œuvres du moyeu âge , en grande partie oubliées des Juifs mêmes et ensevelies dans la poussière des bibliothèques. La face des choses a changé , par un double mouvement , l'un du dedans , l'autre du dehors : du dedans , par l'emploi de la méthode historique appliquée par les savants juifs à l'étude directe des sources juives ; du dehors , par la découverte ou par l'emploi de sources non juives qui sont venues éclairer et compléter les premières. C'est ainsi que toute une série de sciences nouvelles , nées d'hier, assyriologie , égyptologie , épigraphie phénicienne, viennent se mettre au service de l'interprétation biblique qui les paye de retour *. Babylone et Ninive sortent de terre avec leurs grandes pages d'histoire gravées par les Salmanazar, les Sennachérib, les Nabuchodnozor, et viennent déposer leur témoignage en face du Livre des Rois et des Prophètes 2. L'Egypte soulève le voile de ses hiéroglyphes et une nouvelle colonne de feu vient éclairer l'exode des Hébreux 3. Le sol punique nous envoie un commentaire du Lévitique, contresigné des SuflTètes de Carthage ^. Le Panthéon phénicien et syrien se relève sur des fragments de pierres gravées et nous rend toutes ces Astartés et tous ces Baals qui luttèrent contre l'Élohim ^ ;
1. L'hébreu a été longtemps, et est encore quelquefois, la clef des inscriptions phéniciennes et assyriennes.
2. Rawiinson, Oppert, Halévy, Schrader, Lenormant, Smith, etc.