PREMIERE PARTIE
Sous le ciel d'Acadie, au fond d'un joli val,
Et non loin des bosquets qui bordent le cristal
Que déroule, tantôt sous les froides bruines,
Tantôt sous le soleil, le grand Bassin des Mines,
On aperçoit encor, paisible, retiré,
Et loin de ce qu'il fut le hameau de Grand Pré.
Du côté du levant de beaux champs de verdure
Offraient à cent troupeaux une grasse pâture
Et donnèrent jadis au village son nom.
Pour arrêter les flots, le vigilant colon,
A force de travail et de rudes fatigues,
Eleva de ses mains de gigantesques digues ;
Puis, à des temps marqués, on voyait s'entr'ouvrir
Des portes où la mer s'élançait pour courir
Sur le duvet des prés devenus son domaine.
Au couchant, au midi, jusqu'au loin dans la plaiae
S'étendaient des vergers et des bouquets d'ormeaux Le lin vert balançait ses frôles chalumeaux, Et le blé jaunissant, ses tiges plus robustes ; Vers le nord surgissaient mille sortes d'arbustes, Des bois mystérieux et de sombres halliers ; Et, sur les hauts sommets des monts irréguliers, De magiques brouillards, des brumes éclatantes, Se paraient au soleil de couleurs inconstantes Et semblaient admirer le vallon dans la paix Sans oser cependant y descendre jamais.
C'est la qu'apparaissaient, charmantes et coquettes, Les maisons du hameau qui toutes étaient faites Avec du bois de chêne, ou d'orme ou de noyer. Comme le paysan bâtissait son foyer, Dans la terre Normande, alors que sur le trône S'asseyaient les Henri. Un chaume frais et jaune, Arrangé par faisceaux, recouvrait tous les toits ; Des lucarnes laissaient, par les châssis étroits, Pénétrer le soleil jusqu'au fond des mansardes. Lorsque tournant au vent, les girouettes criardes S'illuminaient des feux d'un beau soleil couchant ; Dans les beaux soirs d'été, lorsque l'herbe du champ Exhalait son arôme et tremblait à la brise. Sur le seuil de la porte avec sa jupe grise. Et sa câline blanche et son mantelet noir, La femme du hameau venait gaîment s'asseoir. Et filait sa quenouille ; et les jeunes fillettes Unissaient leurs chansons au bruit clair des navettes
Tournant sur les métiers leurs essieux de roseau,
Au joyeux ronflement du rapide fuseau.
Le pasteur du village, humble et vénéré prêtre,
Alors ne tardait pas d'ordinaire à paraître.
En le voyant venir d'un pas majestueux
Tous les petits enfants cessaient leurs bruyants jeux,
Leurs courses dans les prés, leurs cris de toutes sortes.
Et retournaient s'asseoir en rang devant les portes.
Arrêtant leurs fuseaux, les femmes se levaient.
Et, par des mots polis, toutes le saluaient.
Bientôt les laboureurs revenant de l'ouvrage
A l'étable menaient leur pesant attelage :
Le soleil émaillait la pente du coteau :
Et ses derniers rayons, comme des filets d'eau,
Jusques au fond du val, glissaient de roche en roche.
De sa voix argentine au môme instant la cloche
Annonçait Fangelus et le déclin du jour.
Et, par-dessus les toits et les monts d'alentour.
On voyait la fumée en colonnes bleuâtres,
Gomme des flots d'encens, s'échapper de ces âtres
Où l'on goûtait la paix, le plus divin des biens.
Ainsi vivaient alors les simples Acadiens :
Leurs jours étaient nombreux et leur mort était sainte.
Libres de tout souci comme de toute crainte.
Leurs portes n'avaient point de clef ni de loquet;
Car dans l'ombre des nuits nul n'était inquiet :
Et, chez ces bonnes gens, on trouvait la demeure
Ouverte comme l'âme, à chacun, à toute heure.
Là le riche vivait avec frugalité.
Le pauvre n'avait point de nuits d'anxiété.
Sur une grande ferme attachée au village,
Et tout près du bassin, au milieu du feuillage,
On voyait, autrefois, une belle maison
A l'air un peu coquet avec son blanc pignon :
C'était là qu'habitait Banoit Bellefontaine.
Il avait avec lui, dans ce joli domaine,
La jeune Evangéline, une suave fleur.
Tous deux vivaient heureux. Benoit avait du cœur.
Une haute stature, un bras fort, un front hâve,
Un œil intelligent mais peut-être un peu cave,
Une démarche ferme et soixante-et-dix ans.
Avec son teint de bronze et ses longs cheveux blancs
Il était comme un chêne au milieu d'une lande,
Un chêne que la neige orne d'une guirlande.
Et cette jeune fille, elle était belle à voir,
Avec ses dix-sept ans, son front pur, son œil noir
Qu'ombrageait une épaisse et longue chevelure ;
Comme au bord de la route une discrète mûre
Dérobée à demi par un épais buisson !
Elle était belle à voir, au temps de la moisson,
Lorsqu'elle s'en allait à travers la prairie.
Avec son corset rouge et sa jupe fleurie.
Porter aux moissonneurs assis sur les guérets.
Chaque jour, un flacon tout plein de cidre frais !
Mais les jours de dimanche elle était bien plus belle !
Quand la cloche sonnait dans la haute tourelle.
Que le prêtre, en surplis, bénissait, au saint lieu.
Le peuple rassemblé pour rendre hommage à Dieu ;
On la voyait venir le long de la bruyère.
Tenant dans sa main blanche un livre de prièi-e
Ou les grains vénérés d'un humble chapelet.
Elle portait alors élégant mantelet.
Jupon blanc, souliers fins, chapeau de Normandie, Et brillants anneaux d'or qu'aux rives d'Acadie Une aïeule de France autrefois apporta ; Que la mère, en mourant, à sa fille quitta Comme un gage sacré, comme un saint héritage. Mais un éclat plus doux inondait son visage Quand elle revenait de confesse le soir, Passait les yeux baissés sur le bord du trottoir Adorant dans son cœur Dieu qui l'avait bénie. On aurait dit alors qu'une pure harmonie Gomme un accord qui meurt sur ses pas s'élevait. La rustique maison du fermier se trouvait Sur un charmant coteau dont la pente riante S'inclinait, par degrés, vers la rive bruyante. Le sentier pour s'y rendre était bordé d'ormeaux ; Un sycomore altier, de ses vastes rameaux, En ombrageait la porte et la sombre toiture, A travers la prairie un sentier de verdure Conduisait au verger tout en fleurs le printemps, L'automne, tout en fruits. De ses bras palpitants Une vigne enchaînait l'antique sycomore Et protégeait l'essaim d'une ruche sonore. Et plus bas se trouvaient, sur le flanc du coteau. Le puits au bord mousseux, et tout auprès, un sceau Et l'auge où s'abreuvaient les bœufs et les génisses. Puis du côté du nord plusieurs autres bâtisses, Les granges, les hangars protégeaient la maison Contre les ouragans poussés par l'aquilon. C'était là qu'on voyait les voitures diverses : Les pesants chariots, la charrue et les herses, La vaste bergerie où bêlaient les moutons. Et le brillant sérail où criaient les dindons.
Où le coq orgueilleux chantait d'une voix fière,
Comme aux jours où son chant troubla l'âme de Pierre.
Les granges jusqu'au faîte étaient pleines de foin ;
Elles seules semblaient un village de loin :
Leurs toits proéminents étaient couverts en chaume,
Et le tréfile fané remplissait de son baimie
Le fenil où montait un solide escalier.
Là se trouvait encor le joyeux colombier
Avec ses nids moelleux, ses tendres créatures.
Ses doux roucoulements, ses amoureux murmures ;
Puis, au-dessus des toits, c'étaient les cris stridents
Des girouettes de tôle allant à tous les vents.
C'est ainsi que vivait en paix avec le monde,
En paix avec son Dieu, dans sa terre féconde.
Le fermier de Grand Pré. Sa joie et son appui,
Toujours Evangéline était auprès de lui,
Et gouvernait déjà sagement le ménage.
Plus d'un jeune amoureux à peu près de son âge,
La suivait à l'église, et priait à genoux
En reposant sur elle un œil tendre et jaloux.
Comme si cette femme avait été la sainte
Qu'il venait vénérer dans la pieuse enceinte.
Bien heureux qui pouvait toucher sa blanche main !
Marcher à ses côtés sur le bord du chemin !
Quelques-uns osaient-ils à sa porte se rendre.
Pendant qu'ils l'écoutaient sur l'escalier descendre,
Ils se seraient ceux-là demandé bien en vain
Lequel battait plus fort, ou du marteau d'airain,
Ou de leur cœur rempli d'espérance et d'angoisse.
Aux fêtes du Patron qu'invoquait la paroisse,
Vers le soir, la jeunesse assemblée au canton,
Dansait joyeusement au son du violon,
Et les garçons alors, remplis de hardiesse,
Lui répétaient tout bas quelques mots de tendresse ;
Mais inutilement, car de ces amoureux
Le jeune Gabriel était le seul heureux :
Gabriel Lajeunesse enfant du Gros Basile,
Un forgeron du bourg reconnu pour habile
Parmi les villageois qui l'estimaient surtout.
Car le peuple a jugé, de tout temps et partout,
L'état de forgeron un métier honorable.
Les célestes liens d'une amitié durable
Unissaient le fermier et le vieux forgeron.
Et leurs petits enfants, l'espoir de leur maison.
Avaient grandi tous deux, charmants, pieux et sages,
Semblables à deux fleurs sous les mômes feuillages.
Le curé du canton, homme aux nobles désirs,
Qui méprisait la terre et dont tous les loisirs
Etaient donnés au soin de sa chère jeunesse.
Leur avait enseigné l'amour de la sagesse
En leur montrant à lire. Enfants naïfs alors
Ils se livraient ensemble, en paix et sans remords,
Aux plaisirs innocents de l'innocente enfance.
Leur leçon récitée avec obéissance.
Ils couraient à la forge où Basile, le soir,
Bien souvent, les bras nus, le visage tout noir,
Un tablier de cuir autour de la ceinture,
Sans crainte soulevait, avec une main sûre.
D'un cheval hennissant le vigoureux sabot ;
Pendant qu'auprès de lui, dans un feu de fagot
Rougissait lentement un grand cercle de roue, Gomme un serpent de feu qui se tortille et joue Dans un brasier ardent allumé sous les bois. A l'approche des nuits, l'automne, bien des fois, Quand le ciol était noir, et que la forge sombre Semblait vomir dehors des flammèches sans nombre. Par les carreaux de vitre et les ais du lambris, Ils venaient regarder, avec des yeux surpris, Le soufflet haletant qui ranimait la braise. Et réchauffer leurs doigts en causant à leur aise. Quand on n'entendait plus le soufflet bourdonner. Ni sous le dur marteau l'enclume résonner, Et que sous les charbons dormait la pâle flamme En laissant l'atelier, sans malice dans l'âme, Ils se disaient X->areils aux prêtres du Seigneur Qui viennent de chanter les matines au chœur. Souvent pendant l'hiver, tout palpitants de joie. Rapides comme l'aigle acharné sur sa proie, L'un et l'autre ils glissaient dans un léger traîneau. Sur la neige argentant la pente du coteau ; Souvent sur les chevrons ou le toit de la grange Ils montaient hardiment, cherchant la pierre étrange Que l'hirondelle apporte à son nid, tous les ans. Quand elle l'a trouvée au bord des océans. Pour de ses chers petits dessiller la paupière. Heureux qui la trouvait cette étonnante pierre ! Ainsi leurs premiers jours sans pleurs et sans ennuis. Comme un songe doré s'étaient bien vite enfuis !
ÉVANGÉLINE. Il
Ils n'étaient plus enfants à l'époque où se passe Le récit douloureux qu'il faut que je vous fasse. Gabriel était homme, il aimait les travaux, Forgeait avec son père et ferrait les chevaux. EvangéUne était une adorable femme — Elle avait de son sexe et les espoirs et l'âme ; On l'avait, dès longtemps, surnommée au canton : " Le soleil d'Eulalie," à cause, disait-on, Qu'elle ferait régner par sa grande prudence. Au foyer de l'époux la joie et l'abondance ; Et que de beaux enfants au visage vermeil Naîtraient de ses amours : ainsi que le soleil Qui brille le matin de la sainte Eulalie Féconde les vergers dont chaque rameau plie Sous le poids des fruits mûrs, veloutés, odorants, Gomme un vieillard heureux sous le poids de ses ans.
D?yd l'on arrivait à ce temps de l'année
Où le feuillage sec dort sur l'herbe fanée,
Oîi le soleil tardif est pâle et sans chaleur,
Où la nuit froide au pauvre apporte la douleur.
En bandes réunis les oiseaux de passage.
Sous un ciel noir et lourd, volaient, comme un nuage,
Des froides régions que l'aquilon flétrit
Aux rivages riants où l'amandier fleurit.
La foret se tordait sous les vents de septembre
Gomme un jeune coursier qui hennit et se cambre.
Tout, alors, présageait un hiver rigoureux. L'abeille avait gardé tout son miel savoureux, Et les coureurs des bois et les chasseurs sauvages Qui, dans un cas pareil, se prétendaient fort sages. Assuraient que l'hiver serait dur et mauvais Parce que les renards avaient le cuir épais.
Ainsi venait l'autonine et les froids avec elle. Mais ce temps enchanteur, cette époque si belle Qu'on appelle au hameau l'été de la Toussaint Ranima le cœur triste et le soleil éteint : Un éclat radieux portant aux rêveries Illuminait les airs, les bois et les prairies ; L'univers rayonnant et brillant de fraîcheur. Semblait sortir des mains du sage Créateur. On eût dit que l'amour régnait dans tout le monde ; Que l'océan chantait pour endormir son onde ! Et des accents nouveaux, de magiques concerts Paraissaient s'élever des bourgs et des déserts ! Des enfants qui jouaient les voix vives et nettes, Les refrains sémillants des luisantes girouettes, Qui criaient dans les airs, sur les toits des donjons. Les doux roucoulemenBdes amoureux pigeons. Les plaintes de la brise et les battements d'ailes Des oiseaux qui volaient au-dessus des tourelles. Tout n'était qu'harmonie, ivresse et pur amour ! Tout semblait du printemps annoncer le retour ! Sur le bord de la mer et des hautes collines Le soleil argentait les limpides bruines ;
L'océan était d'or : les arbres des forêts Berçant, avec orgueil, les chatoyants reflets De leur manteau safran, ou pourpre, ou diaphane, Etincelaient de loin comme le fier platane. Quand le Perse idolâtre orne ses verts rameaux De chiffons éclatants et de brillants joyaux.
Tout respirait la paix, le calme et l'innocence :
La nuit dans les vallons descendait en silence,
Et l'étoile du soir étincelait encor,
Irisant le ciel bleu de ses filandres d'or.
Les troupeaux bondissants revinrent à l'étable
En flairant du gazon le parfum délectable.
En respirant du soir l'agréable fraîcheur.
En tête des troupeaux, brillante de blancheur.
Venait en s'ébattant une grasse génisse,
Celle d'Evangéline, avec son beau poil lisse.
Sa clochette joyeuse et son joli collier.
Puis le pâtre revint à travers le hallier,
Ramenant en chantant les brebis du rivage
Où pour elle croissait le meilleur pâturage.
Près de lui le gros chien au poil long et soyeux
Fièrement trottinait d'un air libre et joyeux.
Et pressait les traineurs qui restaient en arrière.
Quand le jeune berger dormait sous la bruyère
C'était lui qui gardait les timides agneaux.
Et la nuit quand les loups réunis en troupeaux,
Dans les bois d'alentour hurlaient leurs cris de rage,
Lui seul les protégeait par son noblo courage.
Quand la lune, plus tard, éclaira l'horizon,
Que sa molle lueur argenta le gazon,
Les chariots remplis d'un foin aromatique.
Arrivèrent des champs à la grange rustique :
Sous leurs larges harnais décorés de pompons.
Les chevaux hennissants balançaient leurs grands frotifr
Secouaient avec bruit leur épaisse crinière
Où tombaient la rosée et la fine poussière.
Et rongeaient l'acier dur de leur mors écumant :
Les vaches s'arrêtaient toutes patiemment.
Et ruminaient toujours pendant que la laitière,
En écume d'argent, dans sa blanche chaudière.
Faisait couler le lait. Et dans la basse-cour.
Répétés par l'écho des granges d'alentour,
L'on entendit encor, comme dans un délire,
Des bêlements, des cris, et des éclats de rire.
Mais ce bruit, toutefois, s'éteignit promptement;
Un grand calme se fit : tout à coup, seulement.
En roulant sous leurs gonds les portes de la grange
Firent, dans le silence, un grincement étrange.
Assis dans son fauteuil fait de bois de noyer Benoît le laboureur, regardait, au foyer, La flamme qui lançait d'éblouissantes flèches. L'ondulante fumée et les vives flammèches. Qui tournoyaient gaîment comme des feux-follets. Sur le mur, en arrière, où les joyeux reflets Dansaient légèrement des rondes fantastiques, ^ou ombre s© peignait aveo des traits ooiniques j
Pendant qu'à la clarté du foyer vacillant, Prenant un air moqueur, un regard sémillant, Chaque face sculptée au dossier de sa chaise Semblait s'épanouir et sourire à son aise. Et que sur le buffet, les plats de fin étain Luisaient comme au soleil des boucliers d'airain.
Le bon vieillard chantait d'un ton mélancolique
Des refrains de chanson, des couplets de cantique,
Ainsi que ses aïeux, jadis, avaient chanté,
A l'ombre de leur bois, sous leur ciel enchanté.
Leur ciel de Normandie. Et son Evangéline,
Portant jupe rayée avec blanche câline
Filait, en se berçant, une filasse d'or.
Le métier dans son coin se reposait encor,
Mais le rouet actif mêlait avec constance.
Son ronflement sonore à la douce romance
Que chantait le vieillard assis devant le feu.
Gomme dans le lieu saint quand le chant cesse un peu
On entend, sous les pas, vibrer l'auguste enceinte.
Ou du prêtre à l'autel on entend la voix sainte.
Ainsi quand le fermier, vaincu par les émois,
Suspendait les accents de sa dolente voix,
De la vieille pendule au milieu des ténèbres
On entendait les coups réguliers et funèbres.
Pendant que le vieillard chantait dans son fauteuil
On entendit des pas retentir sur le seuil,
Et la clenche de bois bruyamment soulevée
De quelque visiteur annonça l'arrivée.
Benoît reconnut bien les pas du forgeron
Avec ses gros souliers pleins de clous au talon,
Ainsi qu'Evangéline, à l'émoi de son âme,
Où se mêlait le trouble et la plus chaste flamme,
Avait bien deviné qui venait avec lui.
— «Ahl sois le bienvenu, Lajeunesse, aujourd'hui!
S'écria le fermier en le voyant paraître,
« La gaité, quand tu viens, semble aussitôt renaître !...
« Veux-tu charger ta pipe avec du bon tabac ?
« J'en ai plus qu'il t'en faut, charge, voici mon sac.
« Viens prendre au coin du feu ta place accoutumée ;
« Et fumons en causant. C'est parmi la fumée,
« Qu'on voit dans leur orgueil se dessiner tes traits !
« Quand tu fumes, ton front, ton visage si frais
« Brillent comme la lune à travers les nuages
« Qui s'élèvent, le soir, au bord des marécages.»
Basile, souriant, suivi de son garçon
Au foyer plein de feu vint s'asseoir sans façon.
Et répondit ainsi ; — «Mon cher Belle fontaine,
« Tu plaisantes toujours et n'as jamais de peine,
« D'autres sont obsédés de noirs pressentiments
« Et ne font que rêver malheurs et châtiments :
« Ils s'attendent à tout : rien ne peut les surprendre....
Puis il s'interrompit quelques instants pour prendre
Sa pipe culottée et le charbon fumant
Qu'Evangéline allait lui porter poliment.
Et bientôt ajouta : «Je n'aime point pour hôtes
« Ces navires anglais mouillés près de nos côtes»
« Leurs énormes canons qui sont braqués sur nous
« Ne nous annoncent point les desseins les plus doux ;
« Mais quels sont ses desseins ? sans doute qu'on l'ignore.
« On sait bien qu'il faudra quand la cloche sonore
« Appellera le peuple à l'église, demain,
« S'y rendre pour entendre un mandat inhumain ;
« Et ce mandat, dit-on, émane du roi George.
« Or, plus d'un paysan soupçonne un coupe-gorge.
« Tous sont fort alarmés et se montrent craintifs ! »
Le fermier répondit: — «De plus justes motifs
<( Ont sans doute amené ces vaisseaux sur nos rives :
« La pluie, en Angleterre, ou les chaleurs hâtives
« Ont peut-être détruit les moissons sur les champs,
« Et, pour donner du pain à leurs petits enfants,
« Et nourrir leurs troupeaux, les grands propriétaires
« Viennent chercher les fruits de nos fertiles terres.»
— « Au bourg l'on ne dit rien d'une telle raison,
« Mais l'on pense autrement, » reprit le forgeron
En secouant la tête avec un air de doute ;
Et poussant un soupir: «Mon cher Benoit, écoute;
« L'Angleterre n'a pas oublié Louisbour,
« Pas plus que Port Royal, pas plus que Beau Séjour.
« Déjà des paysans ont gagné les frontières ;
« D'autres sont aux aguets sur le bord des rivières,
« Attendant en ces lieux avec anxiété
« Cet ordre qui demain doit être exécuté !
« On nous a dépouillés, pour combler nos alarmes,
« De tous nos instruments et de toutes nos armes ;
« Seul le vieux forgeron a ses pesants marteaux
« Et l'humble moissonneur ses inutiles faux ! »
Avec un rire franc mais un peu sarcastique
Le vieillard jovial à son ami réplique :
18 ' évanCtÉline.
(( Sans armes nous goûtons un plus profond repos,
(( Au milieu de nos champs et de nos gras troupeaux ;
« Nous sommes mieux encor par derrière nos digues
« Que n'étaient autrefois nos ancêtres prodigues
« Dans leurs murs qu'ébrécliaient les canons ennemis.
(( D'ailleurs dans l'infortune il faut être soumis.
« J'espère cependant que ce soir la tristesse
« Fuira loin de ce toit où va régner l'ivresse,
« Car le contrat, ce soir, doit se conclure enfin,
« Les jeunes gens, ensemble et d'une habile main,
« Ont bâti la maison et la grange aU Village.
« Le fenil est renîpli de grain et de fourrage ;
« Pour un an leiir foyer est pourvu d'aliments.
« Attends, mon cher Basile, encor/^ quelques moments
« Et Leblanc va venir avec sa plume d'oie ;
<( De nos heureux enfants partageons donc la joie.»
Cependant à l'édart eh face d'un châssis Les jeunes fiancés étaient tous deux assis. Regardant le ciel bleu, la belle Evangéline Livrait à Gabriel sa main brûlante et fine ; En entendant son père elle rougit soudain, Puis un profond soupir fit onduler son sein. Le silence venait à peine de se faire Que l'on vit à la porte arriver le notaire.
Comme un frôle aviron aux mains des matelots. Ou comme le filet dans le ressac des flots Le notaire Leblanc était courbé par l'âge : Son œil était serein et son front sans nuage ; Des mèches de cheveux déjà rares et gris, Gomme les touffes d'or des épis de maïs, Tombaient sur son épaule. Il portait des lunettes ; Ses lèvres n'étaient jjas d'ordinaire muettes, Car il aimait beaucoup à faire des récits. Père de vingt enfants, plus de cent petits-lils, Jouant sur ses genoux, égayaient sa vieillesse — Par leur charmant babil, et par leur gentillesse. Pendant la guerre il fut, comme ami des anglais, Quatre ans tenu captif dans un vieux bourg français. Maintenant il avait une grande prudence Et la simplicité de la naïve enfance.
C'était un bon ami : les enfants l'aimaient tous Car il leur racontait contes de loups-garous, Et d'espiègles lutins faisant au ciel des niches ; Il leur disait le sort qu'avaient les blancs Létiches, Enfants morts sans baptêmes, esprits mystérieux Qui voltigent toujours cherchant partout les cieux Et de l'enfant qui dort viennent baiser les lèvres ; Comment une araignée éloigne toutes fièvres,
Quand on la porte au cou dans l'écale des noix ; Gomme au jour de Noël l'on entendait les voix Des bœufs qui se parlaient au fond de leurs étables Il disait les secrets, les vertus admirables Que le peuple, autrefois, simple autant que loyal, Prétendait découvrir dans le fer à cheval Et le trèfle étalant quatre feuilles de neige. Et biens d'autres récits d'ogre et de sortilège.
Aussitôt cependant que Leblanc arriva,
De son siège au foyer Basile se leva
Et, secouant le feu de sa pipe de terre,
Il dit en s'adressant au modeste notaire :
« Allons, père Leblanc, qu'avez-vous de nouveau ?
« Peut-être savez-vous ce qu'on dit au hameau
« De ces fiers bâtiments venus de l'Angleterre ? »
— « Je sais fort peu de chose et fais mieux de me taire, Lui répondit Leblanc d'un ton de bonne humeur :
« Il est vrai qu'il circule une grande rumeur,
« Mais comme mon avis n'est jamais le plus sage
« Je dirai seulement ce qu'on dit au village,
« Je ne puis toutefois croire que ces vaisseaux
« Viennent sur notre rive apporter des fléaux ;
« Car nous sommes en paix ; et pourquoi l'Angleterre
« Ainsi nous ferait-elle éprouver sa colère ? »
— « Nom de Dieu ! » s'écria le bouillant forgeron. Qui parfois décochait un sonore juron,
« Faut-il donc regarder toujours en toute chose,
< Le pourquoi, le comment ? Il n'est rien que l'on n'ose !
<( L'injustice est partout et personne n'a tort :
« Tout le droit maintenant appartient au plus fort, n
Sans paraître observer la chaleur de Basile
Leblanc continua d'une voix fort tranquille :
« L'homme est injuste, mais le bon Dieu ne l'est pas :
« La justice triomphe à son tour ici-bas.
« Et pour preuve je vais vous redire une histoire
<( Qui ne s'efface point de ma vieille mémoire :
« Elle me consolait de mon destin fatal
< Lorsque j'étais captif au fort de Port Royal.
« Un vieillard aimait bien cette histoire touchante :
« A ceux que maltraitait quelque langue méchante
« D'une voix tout émue il allait la conter :
« Je voudrais comme lui pouvoir la répéter :
— « Sous le ciel africain, dans une ville antique
<( On voyait autrefois, sur la place publique,
« Une haute colonne au piédestal d'airain
« Qu'avait fait élever un jjuissant souverain,
'( Et sur cette colonne une statue en pierre,
(( Figurait la justice impartiale et fière ;
« Une large balance, im glaive menaçant
« Etaient ses attributs, et disaient au passant
« Que dans cette cité la suprême justice
« De l'opprimé toujours était la protectrice.
« Cependant la balance, au fond de ses plateaux,
« Voyait chaque printemps, bien des petits oiseaux
« Bâtir leurs nids moelleux en chantant et sans craindre
(( Le glaive flamboyant qui semblait les atteindre.
« Mais petit à petit se corrompit la loi : « Aux misères du pauvre on n'ajouta plus foi, « Et le faible, sans cesse en butte à l'ironie, « Dut subir du plus fort la lâche tyrannie. « On afTicha le vice, et chaque tribunal *( Outragea l'innocence et protégea le mal.
« Un jour il arriva que certaine duchesse
« Perdit un collier neuf d'une grande richesse :
« N'ayant pu le trouver elle voulut, du moins,
« Venger avec éclat et sa perte et ses soins.
« Elle accusa de vol, en face de la ville,
« Une pauvre orpheline, une pieuse fille,
« Qui depuis de longs jours la servait humblement.
« Le procès, pour la forme, eut lieu bien promptement,
« Et le juge pervers condamna la servante
« A mourir au gibet d'une mort infamante.
« Autour de l'échafaud on vit les curieux,
« Pressés, impatients, inonder tous les lieux.
« La jeune fille vint, calme mais abattue,
<( Subir son triste sort au pied de la statue.
« Le bourreau la saisit. Au moment solennel
« Où son âme montait vers le Juge Eternel,
« Un orage mugit ; l'impitoyable foudre
« Ebranle la colonne et la réduit en poudre,
« Et la balance tombe avec un sourd fracas ;
« Or dans un des plateaux qui se brisent en bas
« On voit un nid brillant c'était un nid de pie
« Dans lequel s'enlaçait avec coquetterie
« Parmi les brins de foin, le collier précieux !
« C'est ainsi qu'éclata la justice des cieux ! »
Quand le père Leblanc eut fini son histoire Basile ne dit mot mais ne parut rien croire ; Il n'en concilia point qu'on n'avait désormais Nul motif d'avoir peur des navires anglais. Il voulait répliquer et manquait de langage. Ses pensers demeuraient empreints sur son visage, Comme sur une vitre, on voit dans les hivers, La vapeur se geler sous mille aspects divers,
Alors Evangéline, à la braise de l'âtre, S'empresse d'allumer la lampe au pied d'albâtre. Et tout l'appartement luisant de propreté Se remplit aussitôt d'une vive clarté, Ensuite elle s'en vient déposer sur la table Un pot d'étain rempli d'un cidre délectable, Tandis que le notaire, étalant son papier. Ecrit d'une main prompte, et sans rien oublier Les noms des contractants, la date et puis leur âge, La dot qu'Evangéline apporte en mariage Et tous les divers points sans en oublier un. Et quand tout fut écrit comme voulait chacun. Et qu'au bas du contrat en lisible écriture Les témoins eurent mis chacun sa signature, •
Le vieux fermier tira sa bourse de chamois
Puis offrit au notaire au moins deux ou trois fois
En bel et bon argent le prix de son ouvrage.
Le notaire charmé, forma, selon l'usage.
Des vœux pour le bonheur du couple fiancé;
Puis il prit sur la table après s'être avancé,
Le large pot d'étain où fermentait la bière.
Remplit, d'im air joyeux, la coupe tout entière.
Et but à la sauté des gens de la maison.
Chacun prit à son tour l'écumeuse boisson.
Du cidre sur sa lèvre il essuya l'écume ;
Il prit son large feutre ; il prit sa longue plume,
Son rouleau de papier et donna le bonsoir.
Les amis qui restaient vinrent alors s'asseoir
En cercle devant l'âtre où pétillaient les flammes.
Evangéline prit le damier et les dames
Qu'elle alla présenter aux paisibles vieillards.
La lutte commença. Leurs anxieux regards
Voyaient avec plaisir les pions dresser un siège.
Et les dames tomber dans un perfide piège.
Cependant l'un et l'autre ils s'amusaient beaucoup
D'une manœuvre heureuse ou d'un malheureux coup.
Les fiancés assis dans la fenêtre ouverte
Ecoutaient sur la rive expirer l'onde verte.
Heureux et souriants ils se parlaient d'amour,
En regardant les flots qui chantaient tour à tour,
Et les rubans de feu sur l'écume des vagues ;
La lune qui veillait, et les bruines vagues
Qui traînaient mollement leurs robes sur les prés ;
Et les étoiles d'or dans les cieux empourprés.
ÉVANaÉLiNE. 25
Ainsi passait le soir dans la joie et l'ivresse, Et le temps paraissait redoubler de vitesse. Tout à coup l'on ouït, dans le beffroi voisin, La cloche qui vibrait sous le marteau d'airain. On entendit neuf coups; elle sonnait neuf heures; C'était le couvre-feu de toutes les demeures. Basile et son ami se serrèrent la main Et se dirent adieu pour jusqu'au lendemain. Bien des mots de douceur, bien de tendres paroles, Paroles d'amitié charmantes et frivoles.
S'échangèrent tout bas entre les deux amants, Et de leurs cœurs émus calmèrent les tourments.
Nul bruit dans la maison ne se fit plus entendre :
Les charbons du foyer furent mis sous la cendre.
Après quelques instants le vieux et bon fermier
Fit du bruit de ses pas retentir l'escalier.
Tenant dans sa main blanche une lampe de verre
Sa fille le suivit gracieuse et légère
Ainsi qu'une gazelle aux lisières des bois.
Une douce lueur éclaira les parois
Quand la vierge monta les degrés de la rampe ;
Ce n'était point alors sa radieuse lampe.
Mais son regard serein qui versait la clarté.
Elle entra dans sa chambre. Un châssis, d'un côté,
Y laissait du soleil pénétrer la lumière.
Une chaise et le lit de la jeune fermière.
Une table, une image, une croix seulement,
Voilà ce qu'on voyait dans cet appartement.
Mais on trouvait, au fond, dans un vieux garde-robe,
Des pièces de flanelle et d'étoffe à la mode.
Ouvrage ingénieux, tissu fin et parfait,
Que son habile main au métier avait fait,
Et qu'elle allait offrir pour dot en mariage,
Parce qu il ferait voir la femme de ménage
Mieux que ne le feraient les plus riches troupeaux.
Elle éteignit sa lampe. Inondant les carreaux
Les reflets argentés de la paisible lune
Dormaient sur le tapis tissé de laine brune ;
Et le sein de la vierge agité par l'espoir,
Au pouvoir merveilleux du bel astre du soir
Obéit doucement comme l'onde et la nue.
Quand son voile glissa de son épaule nue ;
Quand de son fin soulier sortit son beau pied blanc ;
Quand ses longs cheveux noirs tombèrent sur son flanc,
Qu'elle parut charmante ! Et, dans sa rêverie,
p]lle s'imagina qu'au bord de la prairie,
Amoureux et rusé, Gabriel son amant,
En silence épiait le fortuné moment
Où, devant les rideaux de l'étroite fenêtre.
Il pourrait voir son ombre un instant apparaître.
Or l'ombre d'un nuage effleura les cloisons
Que la lune éclairait de ses moelleux rayons.
D'une grande noirceur la chambre fut remplie :
Un sentiment de crainte et de mélancolie
Saisit Evangéline. Elle eut comme un remords,
Entr'ouvrit sa fenêtre et regarda dehors,
La lune s'échappait, souriante et volage.
Des plis mystérieux d'un vagabond nuage.
Une étoile aux cils d'or la suivait dans le ciel,
De même qu'autrefois le petit Ismael
Suivait Agar sa mère en sa lointaine marche. Après qu'elle eut quitté le toit du Patriarche.
Le lendemain matin, au lever du soleil,
Quand le bourg de Grand-Pré sortit de son sommeil,
Un océan de pourpre entourait les collines ;
Les ruisseaux habillaient ; et le Bassin des Mines,
Légèrement ridé par l'haleine du vent,
Réfléchissait l'éclat du beau soleil levant :
Et, sur les flots d'azur, les barques aux flancs sombres
Berçaient avec fierté leurs gigantesques ombres.
Après un court re]îOs le Travail vint encor
Du matin radieux ouvrir les portes d'or.
Proprement revêtus des habits du dimanche
Les joyeux paysans à l'allure humble et franche
Arrivèrent bientôt des villages voisins.
Ici quelques vieillards sur le bord des chemins,
S'aidant de leurs bâtons, venaient par petits groupes ;
Là, les gars éveillés, en turbulentes troupes.
Passaient à travers champs, suivant, le long du clos,
Le sillon qu'avaient fait les pesants chariots.
Au temps de la moisson, dans l'herbe verte et tendre.
On grondait les amis qui se faisaient attendre :
Chacun fumait, causait, riait de toute part. Les groupes arrivés aux groupes en retard Criaient mille bons mots, mille plaisanteries. Les maisons ressemblaient à des hôtelleries. Assis devant les seuils sur de vieux bancs de bois, Se chauffant au soleil, les simples villageois Discouraient du danger qui menaçait leur tète. La maison de Benoit avait un air de fête. Là plus vive qu'ailleurs on trouvait la gaîté, Et plus charmante aussi l'humble hospitalité : Evangéline était au milieu des convives ; Et son regard modeste et ses grâces naïves Avaient, ce matin-là, pour eux bien plus d'attrait Que le verre enivrant que sa main leur offrait.
On fit dans le verger les chastes fiançailles.
Le soleil était chaud comme au temps des semailles :
De l'odeur des fruits mûrs l'air était parfumé ;
Le ciel brillait d'un feu tout inaccoutumé.
Le prêtre fut conduit à l'ombre du feuillage
Avec le vieux Leblanc notaire du village.
Du bonheur des amants s'entre tenant tous deux
Basile et le fermier étaient assis près d'eux.
Et contre le pressoir et les ruches d'abeilles,
Avec les jeunes gens aux figures vermeilles
Etait le vieux Michel joueur de violon.
Charmant diseur de riens, beau chanteur de chanson,
Qui 'tenait bien l'archet et battait la mesure
En frappant du talon le tapis de verdure.
Sur ses cheveux de neige on voyait, tour à tour, L'ombre de quelque feuille ou les reflets du jour Passer quand les rameaux se berçaient à la brise. Son visage riant avec sa barbe grise Brillait comme un charbon qui s'anime au foyer Quand le vent prend la cendre et la fait tournoyer. Il promena l'archet sur les cordes vibrantes : L'instrument résonna : les danses délirantes Commencèrent sur l'herbe, à l'abri du verger. Le gazon s'inclina sous plus d'un pied léger. Jeunes gens et vieillards s'unirent dans la danse. Les brillants tourbillons roulèrent en cadence, Sur l'émail du vert pré, sans trêve, sans repos. Au milieu des ris francs et des tendres propos. La plus belle parmi toutes ces jeunes filles, La plus pure au milieu des vierges si gentilles. C'était Evangéline ! et le plus beau garçon C'était bien Gabriel le fils du forgeron î
Le matin passait vite : on était dans l'ivresse ! Mais voici qu'arrivait l'heure de la détresse ! On entendit sonner la cloche dans la tour; On entendit le bruit du sonore tambour. Et l'église aussitôt se remplit tout entière. Tremblant pour leurs époux, au fond du cimetière. Les femmes du village, en foule et tristement. Attendirent la fin de cet événement.
Elles se cramponnaient aux angles de la pierre, Aux saules qui des morts protégaient la poussière
Pour voir dans la chapelle à travers les vitreaux.
Avec un air d'orgueil, marchant à pas égaux,
Les soldats, deux à deux, des vaisseaux descendirent
Et tout droit à l'église à grands pas se rendirent.
Au son de leurs tambours de sinistres échos
Du temple profané troublèrent le repos.
Un long frémissement s'empara de la foule
Qui bondit comme un flot que la tempête roule.
La porte fut fermée avec de gros verroux.
Des féroces soldats redoutant le courroux
L'Acadien plein de crainte attendit en silence.
Bientôt le commandant avec fierté s'avance,
Monte jusqu'à l'autel, se tourne et parle ainsi:
— « Vous êtes en ce jour tous assemblés ici
« Comme l'a décrété Sa Majesté chrétienne,
« Honnêtes habitants de la terre Acadienne :
« Or vous n'ignorez pas que le roi fut clément,
« Fut généreux pour vous ; mais, vous autres, comment
« A de si grands bienfaits osez-vous donc répondre ?
« Consultez votre cœur il pourra vous confondre.
« Paysans, il me reste un devoir à remplir,
« Un périible devoir ; mais dois-je donc faiblir ?
« Dois-je faire à regret ce que mon roi m'ordonne ?
« Je viens pour confisquer, au nom de la couronne,
« Vos maisons et vos biens avec tous vos troupeaux.
« Vous serez transportés à bord de nos vaisseaux,
( Sur un autre rivage où vous serez, peut-être,
« Un peuple tout nouveau, plus heureux et moins traître.
« Vous êtes prisonniers au nom du Souverain. »
En été quelquefois quand le soleil de juin.
Par l'ardeur de ses feux dessèche les prairies ;
Que les fleurs des jardins, que les feuilles flétries
Tombent, une par une, au pied de l'arbrisseau ;
Qu'on n'entend plus couler le limpide ruisseau ;
A l'horizon de flamme un point sombre, un nuage.
Portant dans son flanc noir le tonnerre et l'orage,
S'élève tout à coup, grandit, grandit toujours.
Le soleil eflrayé semble hâter son cours :
Il règne dans les airs un lugubre silence :
Le ciel est noir ; l'oiseau vers ses petits s'élance ;
Et la cigale chante et l'air est étoufî'ant ;
Le tonnerre mugit ; le nuage se fend ;
Le ciel vomit la flamme ; et la pluie et la grêle
Sous leurs fouets crépitants brisent l'arbuste frêle,
Et le carreau de vitre, et les fleurs et les blés.
Dans un des coins du clos un moment rassemblés,
Les bestiaux craintifs laissent là leur pâture —
Puis bientôt en beuglant, ils longent la clôture
Pour trouver un passage et s'enfuir promptement.
Des pauvres villageois tel fut l'étonnement
A cette heure fatale où le cruel ministre
Eut sans honte élevé sa parole sinistre.
Ils courbèrent le front sous le poids du malheur ;
Ils restèrent muets de peine et de terreur.
Mais bien vite au penser de ce sanglant outrage.
S'alluma dans leur âme une bouillante rage :
Vers la porte du temple ils s'élancèrent tous.
C'est en vain toutefois qu'ils redoublent leurs coups :
Elle ne s'ouvre point ! Des soupirs, des prières,
Des imprécations et des menaces fières
Font bien haut retentir en cet affreux moment
Le lieu de la prière et du recueillement.
Tout à coup dans la foule on vit le vieux Basile,
Frémissant, agité comme un bateau fragile
Que le vent de l'orage emporte sur les flots, Lever ses poings nerveux en rugissant ces mots : — « A bas I ces fiers Anglais ! Ils ne sont point nos maîtres ! « A bas I ces étrangers ! ces perfides î ces traîtres « Qui viennent en brigands détruire nos moissons ! « Qui veulent nous chasser pour piller nos maisons ! » Il en aurait bien dit sans doute davantage, Mais un brutal soldat à la mine sauvage. Le frappant sur le front d'un gantelet de fer L'étendit à ses pieds avec un ris d'enfer.
Pendant que cette scène affreuse et sans exemple Se déroule, en plein jour, au milieu du saint temple, La porte du chœur s'ouvre et le père Félix, Dans sa tremblante main tenant un crucifix, Vêtu de l'aube blanche et de la sainte étole, Et le front entouré comme d'une auréole. S'avance d'un pas sûr jusqu'au pied de l'autel. Son cœur est abimé dans un chagrin mortel ; Il voit son cher troupeau qui crie et se désole. Lui parle avec douceur, et sa grave parole Retentit comme un glas le soir du jour des morts : — « Hélas ! que faites-vous ? et quels sont ces transports ? « Pourquoi donc ces clameurs ? Pourquoi cette colère ? « J'ai pendant quarante ans travaillé comme un père « A vous rendre plus doux et plus humbles de cœur. « Et vous ne savez point supporter le malheur ! (( Aux âmes des payens vos âmes sont pareilles ! « De quoi m'ont donc servi la prière et les veilles.
(( Si vous n'êtes meilleurs ? Si vous ne savez plus
u Pardonner aux méchants comme font les élus ?
« Si loin de pardonner vous cherchez la vengeance ?
« C'est ici la maison d'un Dieu plein d'indulgence
« Ne la profanez point par d'aveugles excès.
(( La haine ne doit pas au temple avoir d'accès.
<( Oh ! voyez sur la croix ce Dieu qui vous contemple !
« Ce Dieu crucifié doit vous servir d'exemple î
« Voyez, mes bons enfants, quelles saintes douceurs
<( Dans ce regard rempli de tristesse et de pleurs !
« Que de paix et d'amour sur cette lèvre pâle
« Qui semble dire encore, au moment où s'exhale,
« Comiiie un baume divin, le suprême soupir :
— « Père, pardonnez-leur ce qu'ils me font subir » —
« Mes enfants, disons donc, nous que la peine accable,
<( Nous qui sommes l'objet d'une haine implacable ;
« 0 mon Père, pardon ! pardon pour nos bourreaux ! )»
Après un jour brûlant, sïl pleut, les arbrisseaux
Verdissent dans les prés et nous semblent renaître.
Tels les cœurs abattus, aux paroles du prêtre,
Retrouvèrent la force et la tranquillité ;
Et les bons villageois, avec humilité.
Levèrent sur le Christ des regards d'espérance
Et s'écrièrent tous, oubliant leur souffrance
Et tombant à genoux sous les sacrés arceaux :
« 0 mon père, pardon, pardon pour nos bourreaux ! »
Déjà le jour baissait. La voûte de l'église Prenait, de place en place, une teinte plus grise
Un clerc vint allumer les cierges de l'autel ; Et le Père Félix, sur un ton solennel, Commença la prière ; et, d'une voix plaintive, Mais avec un cœur plein d'une piété vive, Le peuple infortuné pendant longtemps pria. Prosternés à genoux, de VAve Maria Tous ces pieux chrétiens à haute voix chantèrent Les mots consolateurs, qui de nouveau montèrent. Sur l'aile de l'amour, vers le trône de Dieu, Gomme autrefois Eli sur un char tout de feu.
Cependant du village un grand trouble s empare,
Car on sait des anglais la conduite barbare ;
Et les yeux tout en pleurs, tremblants, épouvantés, y
Les femmes, les enfants courent de tous côtés.
Longtemps Evangéline attendit son vieux père^
A la porte, debout, sous l'auvent solitaire.
Tenant sa main ouverte au-dessus de ses yeux
Afin d'intercepter les reflets radieux
Du soleil qui versait des torrents de lumière
Dans les chemins du bourg et sur l'humble chaumière
Dont il couvrait le toit d'un brillant chaume d'or •
Du soleil qui semblait vouloir jeter encor
Un long regard d'amour sur cette noble terre
Que venait d'enchaîner l'égoïste Angleterre.
Sur la table était mise une nappe de^in :
Déjà pour le souper étaient servis le pain.
Un flacon de vieux cidre et le nouveau fromage
Et le miel odorant comme la fleur sauvage :
Puis au bout de la table était un vieux fauteuil.
Inquiète et tremblante on la vit sur le seuil
Jusqu'à l'heure tardive où, loin dans les prairies
Les ombres des grands pins sur les herbes fleuries.
S'allongent vers le soir : Et comme une ombre aussi
S'étendit la douleur dans son cœur tout transi.
Elle était accablée, et pourtant sa jeune âme,
Gomme un jardin céleste, exhalait le dictame
De l'espoir, de l'amour et de la charité.
Oubliant sa faiblesse et sa timidité
Elle partit alors, et, dans tout le village,
Par des regards amis, par un pieux langage.
Courageuse, elle alla consoler, tour à tour,
Les vierges qui x^leuraient leur tendre et pur amour ;
Elle alla ranimer les femmes désolées
Qui revenaient, en pleurs, et tout échevelées.
Dans leurs foyers déserts avec leurs chers enfants.
Car déjà la noirceur s'étendait sur les champs.
Le soleil descendit derrière les collines, Et de molles vapeurs, de folâtres bruines. De son orbe éclatant voilèrent les doux feux ; De môme qu'autrefois en des Temps merveilleux Quand du Mont Sinaï descendit le prophète Un éclatant nuage environna sa tête.
Et l'angelus sonna dans la vibrante tour A l'heure de mystère où s'efface le jour.
Comme un pâle fantôme, anxieuse et plaintive,
Marchant à pas pressés, Evangéline arrive
A l'église où régnait un silence de mort.
Elle cherche les siens et pleure sur leur sort ;
Elle entre au cimetière ; elle s'arrête, écoute :
Tout est calme et muet sous la modeste voûte.
Un noir pressentiment, une vague souleur
Dans son cœur abattu se môle à la douleur ;
D'une tremblante voix deux fois elle s'écrie :
« Gabriel ! Gabriel ! » et de sa main flétrie
Elle assèche les pleurs qui coulent de ses yeux.
Mais rien ne lui répond : tout est silencieux,
Et les tombeaux des morts, dans le sein de la terre,
Elèveirt plus de voix, (tachent moins de mystère
Que ce temple cjui semble un tombeau de vivants !
Marchant le front courbé sur les sables mouvants
Elle revient alors, l'esprit rempli de trouble,
Au foyer paternel où son chagrin redouble
A l'aspect désolé de chaque appartement.
Sous le toit solitaire entraient rapidement
Les ombres de la nuit et les spectres livides :
Les fantômes du soir hantaient les chambres vides.
Le souper sur la table était encore entier
Et la flamme dormait sous la cendre, au foyer.
Sur l'escalier ses pas faiblement retentirent
Et de tristes échos à leur bruit répondirent.
De nuages épais le ciel était couvert.
Elle entendit frémir, près du châssis ouvert.
Le sycomore ombreux dont le riche feuillage
Crépitait sous la pluie et le vent d'un orage.
Déchirant le ciel noir d'éblouissants éclairs
D'une horrible lueur firent briller les airs.
Le tonnerre roula de colline en colline.
Dans sa chambre, à genoux, la pauvre Evangéline
Se rappela qu'au ciel est un Dieu juste et bon
Qui voit tout l'univers s'incliner à son nom :
Elle se rappela cette jeune servante
Dont Leblanc avait dit Fhistoire consolante.
Son âme se calma, son front devint vermeil.
Puis elle s'endormit d'un paisible sommeil.
Quatre fois le soleil, sorti du sein des ondes,
Fit pleuvoir sur Grand Pré ses feux en gerbes blondes
Quatre fois, en dorant l'humble croix du clocher.
Il disparut derrière un noirâtre rocher
Qui découpait au ciel une ligne bizarre.
A cette heure suave où l'aurore se pare
Des roses qu'elle cueille à l'aj^proche du jour
Le coq joyeux chanta dans chaque basse-cour.
Et pendant qu'il chantait, livides et muettes,
Conduisant vers la mer leurs pesantes charrettes.
Le chapelet au cou, les femmes, tour à tour.
Sortirent, à pas lents, des hameaux d'alentour.
Elles mouillaient de pleurs la poussière des routes,
Et puis, de temps en temps, elles s'arrêtaient toutes
Pour regarder encore une dernière fois
Le clocher de l'église et leurs modestes toits
Et leurs paisibles champs et leur joli village.
Avant que la foret qui borde le rivage
38 KVANGÉLINE.
Ne les vint pour jamais ravir à leurs regards. Et les petits enfants, loquaces et gaillards Aiguillonnant les bœufs de leurs voix menaçantes, Marchaient à leurs côtés, et leurs mains innocentes Serraient contre leur cœur quelques hochets bien chers Qu'ils voulaient emporter de l'autre bord des mers.
Ils arrivent enfin dans ce lieu solitaire
Où la Gasperau môle, en bruissant, son eau claire
Aux flots de l'Océan. Pâles, les yeux hagards.
On les voit sur la rive errer de toutes parts !
On voit des paysans le modeste bagage .
Pele-mele entassé sur la berge sauvage !
Et tout le long du jour les fragiles canots
Les transportent à bord des superbes vaisseaux !
Et tout le long du jour de nombreux atelages,
Chargés péniblement, descendent des villages !
L'aile sombre du soir sur le bourg s'étendit : Un grand calme régnait. Soudain l'on entendit Le triste roulement des tambours à l'église.* Une terreur profonde, une horrible surprise Des femmes du hameau font tressaillir les cœurs. Et, bravant des soldats les sarcasmes moqueurs, Elles courent au temple, en assiègent la porte. Mais voici qu'aussitôt, le front haut, l'âme forte,
Les pauvres Acadiens défilent deux à deux.
Mille ignobles soldats se tiennent auprès d'eux.
Gomme des pèlerins, bien loin sur quelque rive
Vont ensemble chantant une chanson naïve,
Un air de la Patrie, un antique refrain.
Pour calmer la fatigue et l'ennui du chemin ;
Ainsi les prisonniers chantaient avec courage,
Mais d'une voix plaintive, en allant au rivage ;
Et leurs femmes, leurs sœurs et leurs filles pleuraient !
Tour à tour, cependant, ces chants pieux mouraient.
Mais tout à coup voici qu'un nouveau chant commence :
— « Cœur sacré de Jésus, ô source de clémence,
« Cœur sacré de Marie, ô fontaine d'amour,
« Hélas ! secourez-nous en ce malheureux jour !
« Nous sommes exilés sur la terre des larmes !
« Pitié ! pitié pour nous dans nos longues alarmes ! »
Les jeunes paysans commencèrent d'abord ;
Puis les vieillards émus, à leur pieux accord,
Unirent aussitôt leur chant tremblant et grave ;
Et le vent qui des prés portait l'odeur suave.
Les femmes qui suivaient le cruel régiment,
Et les petits oiseaux qui voltigeaient gaiment
Sous la pourpre du ciel et la nue orgueilleuse
Mêlèrent à ces voix leur voix mélodieuse î
Assise au pied d'un arbre à côté du chemin. En silence et le front appuyé sur sa main. Levant, de temps en temps, un œil d'inquiétude Vers le bourg devenu comme une solitude.
La jeune Evangéline attendait les captifs.
Comme le bruit des flots qui heurtent les récifs
Elle entendit leurs pas sur la terre durcie.
A leur touchant aspect son âme fut saisie
D'un pénible tourment, d'ime affreuse douleur.
Elle voit Gabriel ! quelle étrange pâleur
Sur sa noble figure, hélas î s'est répandue î
p]lle vole vers lui, frissonnante, éperdue.
Presse ses froides mains : « Gabriel ! Gabriel !
« Ne te désole point î soumettons-nous au ciel :
« Il veillera sur nous ! Et que peuvent les hommes,
« Que peuvent leurs desseins contre nous si nous sonunes
« L'un et l'autre toujours unis par l'amitié î »
Sur ses lèvres de rose, à ces mots de pitié.
Avec grâce voltige un triste et doux sourire ;
Mais voici que soudain sa chaste joie expire.
Elle tremble et pâlit. Au milieu des captifs
Elle voit un vieillard, dont les regards plaintifs
Se rej)Osent, de loin, avec amour, sur elle :
Ce vieillard, c'est son père ! Une peine mortelle.
Un profond désespoir ont altéré ses traits !
Il porte sur son front la trace des regrets :
On ne voit plus le feu jaillir de sa paupière :
Son humble vêtement est couvert de poussière.
Lui jadis si joyeux il est tout abattu !
Il parait dépouillé de force et de vertu.
Parmi ses compagnons tristement il chemine ;
Il pleure en regardant sa chère Evangéline.
Puis elle, avec transport, se jette dans ses bras.
Le couvre de baisers, et s'attache à ses pas :
Mais sa voix adorable et sa vive tendresse
Du vieillard désolé calment peu la tristesse !
C'est alors que l'on vit, au bord des sombres flots,
Un spectacle navrant. Les grossiers matelots.
En entendant les cris des malheureuses femmes.
Plus gaîment replongeaient dans les ondes leurs rames :
Par d'horribles jurons les soldats insolents
Des prisonniers craintifs hâtaient les pas trop lents.
L'époux désespéré parcourait la pelouse,
Cherchant, de toutes parts, sa malheureuse épouse.
Les mères appelaient leurs enfants égarés.
Et les petits enfants allaient, tout effarés.
Pareils à des agneaux cherchant leurs tendres mères î
Femme, cesse tes pleurs et tes plaintes amères ;
Car tes pleurs seront vains et tes cris suj)erflus î
Ton enfant bien-aimé tu ne le verras plus î
Et toi, petit enfant, tu commences la vie
Et déjà pour jamais ta mère t'est ravie !
On sépare, en effet, les femmes des maris ;
Les frères de leurs sœurs ; les pères de leurs fils.
Sur le sein de sa mère en vain l'enfant s'attache.
Aux baisers maternels un matelot l'arrache.
Et l'emporte, en riant, jusqu'au fond du vaisseau.
Quels soupirs ! quels transports ! quels cris, ô Gasperau,
S'élevèrent alors de ta rive tranquille !
Le jeune Gabriel et son i)ère Basile,
Sur deux vaisseaux divers, furent ainsi traînés,
Tandis qu'auprès des flots restèrent enchaînés
Benoit et son enfant, la douce Evangéline.
Le soleil disparut en dorant la bruine.
La nuit vint de nouveau ; mais tout n'était pas fait.
La moitié des captifs sur la grève restait.
A son tour, l'océan, onduleux et limpide.
Reflua vers son lit, laissant le sable humide
Au loin tout recouvert d'algues, de noueux troncs, D'arbres déracinés et de flexibles joncs.
Cependant les canots échoués sur le sable Pour reprendre leur tâche impie et méprisable De la haute marée attendaient le retour. Auprès les matelots s'endormaient tour à tour Après s'être repus de tabac et de bière. Parmi les chariots, le long de la rivière. Les pauvres exilés, sans abri, sans maison. Ayant pour toit le ciel, pour couche le gazon. Erraient plaintivement comme de pâles ombres. Leur retraite semblait un amas de décombres. Vainement de s'enfuir à la faveur du soir Ils auraient, dans leur âme, entretenu l'espoir. Epiant tous leurs pas, soupçonneuses, cruelles, Partout se promenaient d'activés sentinelles.
Alors comme le soir descendait sur les champs On entendit les voix des troupeaux mugissants Qui laissaient leur pâture et regagnaient l'étable En broutant aux buissons une feuille agréable. Mais la grasse génisse attendit vainement : L'étable était fermée ; et son long beuglement Ne fit point revenir la joyeuse laitière Avec un peu de sel et sa blanche chaudière.
Nul oiseau ne chanta le coucher de ce jour. On n'ouït point sonner l'Angelus dans la tour. On ne vit point surgir de légères fumées, Ni luire de lumière aux fenêtres fermées !
Afin de réchauffer leurs membres engourdis
Plusieurs des paysans, parmi les plus hardis,
Allèrent amasser, sur le tuf de la rive,
Quelqu'épave venue au bord à la dérive,
Et firent de grands feux. Bientôt on put les voir
Qui venaient, tour à tour, sur des roches s'asseoir
Autour de ces brasiers aux vives étincelles.
L'on ouït encor, là, des menaces nouvelles,
Des lamentations et des gémissements !
Des enfants nouveau-nés les longs vagissements,
Les pleurs et les sanglots des vierges et des femmes,
Et les cris furieux des hommes dont les âmes
Sortaient soudainement d'une longue torpeur
Montèrent à la fois au trône du Seigneur.
Et parmi les soldats dédaigneux et farouches.
Sans craindre les jurons qui sortaient de leurs bouches,
Passait silencieux le bon Père Félix :
Et toujours dans sa main tenant le crucifix
Il allait plein d'ardeur, humble et divin apôtre,
Sans se décourager, d'une troupe vers l'autre.
Pour calmer et bénir son peuple infortuné.
En arrière des feux, sous un arbre incliné.
Il vit Evangéline assise avec son père.
Le front majestueux de ce vieillard austère
Aux lueurs du brasier reluisait de pâleur ;
Son œil hagard et fixe exprimait la douleur ;
Ses mains se bleuissaient ; la vie ou la pensée
Sur son front chauve et blanc paraissait effacée,
Et sa lèvre livide était sans mouvement.
Sa fille, toute en pleurs, prodiguait vainement
Les plus aimables soins, la plus douce tendresse,
Il était insensible aux pleurs de sa détresse
Gomme à son dévoùment, comme à ses mots d>s[>oir.
Sur les feux qu'attisait le léger vent du soir.
Ouverts sinistrement, mornes, vitreux et ternes.
Ses yeux étaient fixés pareils à deux lanternes
Qui jettent, en mourant, une faible lueur.
Un lugubre rayon, à travers la noirceur.
— « Benoît ! allons, Benoit, soyons forts dans l'épreuve,
« Et bénissons les maux dont le ciel nous abreuve, »
Dit alors le bon prêtre avec force et respect.
Il en aurait dit plus, mais au pénible aspect
De ce vieillard mourant, de cette jeune fille
Qui bientôt n'aurait plus ici-bas de famille.
Son âme se gonfla ; comme un chant dans les bois
Sur sa lèvre entr'ou verte alors mourut sa voix.
Il posa ses deux mains sur la vierge plaintive.
Promena ses regards un moment sur la rive,
Les leva, tout en pleurs, vers la voûte des cieux
Où, dans la pourpre et l'or de leurs sentiers si vieux,
Le soleil bienfaisant, les étoiles sereines
Roulent, avec accord, peu soucieux des peines
Qui troublent ici-bas l'infortuné mortel.
Et quand il eut fini d'invoquer l'Eternel,
Il s'assit en silence auprès de l'humble vierge,
Et tous deux, bien longtemps, pleurèrent sur la berge.
ÉVANGELINE. 40
Une lueur parut du côté du midi.
Quand de la lune d'août le disque ragrandi
S'élève, vers le soir, à l'horizon de brume.
Rouge comme du sang, tout l'espace s'allume.
Aux reflets argentés de l'astre de la nuit
Chaque brin de verdure et chaque feuille luit ;
La mer semble rouler des flammes au rivage^
Et l'on dirait qu'au loin brûle une vaste plage.
Telle on vit, vers le sud, dans cette nuit d'horreur,
S'élever et grandir l'efl'rayante lueur :
Le bourg semblait couvert d'un sanglant et lourd voile :
Dans un ciel embrasé l'on vit pâlir l'étoile ;
Puis elle disparut comme devant le jour ;
Les coteaux, les forets et les toits d'alentour
Reflétaient des clartés inconstantes et vagues ;
De sanglantes lueurs roulaient avec les vagues ;
Sur le bord de la mer, près des flots écumants,
Les sables scintillaient comme des diamants,
Les voiles, les huniers des navires superbes
De feux aériens semblaient lancer des gerbes.
Le sol parut trembler ; il se fit un grand bruit
Que redirent longtemps les échos de la nuit;
Et l'on vit s'écrouler, tout en feu, le village.
Gomme un arbre puissant qu'abat, pendant l'orage.
Les carreaux de la foudre ou les fiers aquilons.
Une épaisse fumée, en sombres tourbillons,
S'éleva vers le ciel avec d'affreux murmures.
Les flambeaux enflammés du chaume des toitures.
Emporté dans les airs par un vent irrité.
Sillonnèrent longtemps l'ardente obscurité.
Les flammèches, la cendre, en brûlante poussière.^
Tombèrent sur les flots de l'étroite rivière
Et sur la mer houleuse, avec le grondement Du fer rouge qu'on plonge en l'eau subitement. On entendit alors des jeunes tourterelles Les doux roucoulements et les battements d'ailes ! On entendit le coq chanter dans le lointain Gomme pour saluer le réveil du matin ! On entendit les cris et les hurlements tristes Du chien qui de son maître interrogeait les pistes ! Et les longs beuglements des troupeaux inquiets ! Et les vagues soupirs des profondes forêts ! Et les hennissements des chevaux hors d'haleine Qui couraient effrayés, écumants, vers la plaine ! Et tous ces bruits divers formaient un bruit affreux Gomme le bruit qui trouble un camp aventureux Qui vient de s'endormir sur l'herbe des prairies, . Ou sous les verts arceaux, près des rives fleuries Du joli Nebraska bordé de bois ombreux. Quand viennent à passer, par un soir orageux, Tout auprès de l'endroit où s'élèvent les tentes. Les naseaux enflammés, les crinières flottantes. De sauvages coursiers qu'emporte le courroux. Et d'agiles troupeaux de bisons au poil roux Qui courent s'élancer, tout couverts de poussière. Dans les vagues d'argent de la tiède rivière.
A l'aspect du fléau les malheureux captifs Firent trembler les airs de leurs accents plaintifs : — « Ils brûlent nos foyers ! Hélas quelle est leur rage ! « Nous ne re verrons plus notre joli village,
évanCtÉline. 47
« Nos paisibles foyers, notre temple béni, « Quand notre amer exil enfin sera fini ! »
Parmi les paysans dispersés sur la berge, Etonnés et sans voix, le saint prêtre et la vierge Regardaient la lueur qui grandissait toujours. Assis à quelques pas, refusant tout secours, Benoît leur compagnon demeurait impassible Et semblait ne point voir la scène indescriptible Qui se passait alors sur le bord de la mer. Après quelques instants d'un calme bien amer, Lorsque pour lui parler tous deux ils se levèrent, 0 surprise ! ô douleur ! alors ils le trouvèrent Etendu sur le sol, froid et sans mouvement ! Le prêtre lui leva la tête doucement ; Et la vierge tombant à genoux sur la terre, Près des restes sacrés de son bien-aimé père, Poussa de longs sanglots et puis s'évanouit. Et jusqu'à l'heure où l'aube au ciel s'épanouit Comme une fleur au bord d'un odorant parterre, La pauvre enfant dormit ce sommeil de mystère, Ce lourd sommeil qu'on nomme évanouissement. Quand elle s'éveilla le fond du firmament Etait encore rougi par le feu du village ; Les galets de la rive et l'herbe et le feuillage Etincelaient encor. Les amis l'entouraient. Pâles, silencieux, plusieurs d'entre eux pleuraient En reposant sur elle un regard de tristesse. Un grand cri s'échappa de son âme en détresse
Et ses yeux, par torrents, répandirent des pleurs
Alors qu'elle put bien comprendre ses malheurs.
— «Enterrons sa dépouille au pied de ce grand hêtre, »
Dit aux captifs émus le vénérable prêtre,
« Enterrons sa dépouille au bord des vastes mers ;
« Et si nous revenons après de longs hivers
« Nous pourrons transporter son corps au cimetière
« Et planter une croix sur sa froide poussière ! »
Au bord de l'océan par les feux éclairé Le vertueux Benoit fut, sans pompe, enterré. Nul cierge ne brûla près de ses humbles restes ; -Nul chant n'alla frapper les portiques célestes; La cloche du hameau ne sonna point de glas ; Mais le peuple gémit. La mer avec éclats Répondit, à l'instant, à ses plaintes funèbres. On aurait dit entendre, au milieu des ténèbres. Les versets alternés, graves et solennels Des moines à genoux devant les saints autels. Or ce fracas de l'onde annonçait la marée. Chaque barque du bord aussitôt démarrée, Bondit légèrement et glissa sur les flots. Les soldats au cœur dur, les sales matelots Reprirent, tout joyeux, leur odieuse tâche. Et chantant, et sifflant, et ramant sans relâche, Ils eurent bientôt mis sur le pont des vaisseaux Les colons qui restaient au bord des vastes eaux. Des vents impétueux dans les haubans sifflèrent ; L'océan reflua ; les voiles se gonflèrent,
Et les vaisseaux, hissant leurs brillants pavillons, Ouvrirent, dans les flots, de bouillonnants sillons !
Ils laissaient la ruine au milieu du village, Et la cendre des morts sous le tuf du rivage !