‹ Essais sur Balzac (volume 4)Chapitre 2 sur 2 · CHAI'ITUE VI JJ · texte numérisé non relu

CHAI'ITUE VI JJ

bitume, garde nationale, ordre, élément démocratique, esprit d'association, légalité, mouvement et résistance, intimidation, semblaient à chaque phrase politique inventés pour Minard, qui paraphrasait alors les idées du journal. » — Puis Phellion, représentant la niaiserie carrée et honnête : — « Ce modèle du petit bourgeois offrait autant de vertus que de ridicules. Subordonné pendant sa vie bureaucratique, il respectait les supériorités sociales...; véritables comparses delà grande comédie sociale, Phellion, Lendigeois et leurs pareils remplissent les fonctions du chœur antique. Ils pleurent quand on pleure, rient quand il faut rire, et chantent en ritournelles les infortunes et les joies publiques... Cet honnête vieillard est toujours cligne : la dignité sert à expliquer sa vie. Il a élevé dignement ses enfants, il est resté père à leurs veux, il tient à être honoré chez lui, comme il honore le pouvoir et ses supérieurs. Il n'a jamais eu de dettes. Juré, sa conscience le fait suer sang et eau à suivre les débats d'un procès, et il ne rit jamais, alors que rient la cour, l'audience et le ministère public. Eminemment serviablc, il donne ses soins, son temps, tout, excepté son argent. » — La Bruyère, il faut bien le dire, eût signé ce portrait. Enfin Colleville, le bourgeois capable et gausseur : — « Toujours gai, rond, bonhomme, diseur de quolibets, faisant des anagrammes, il représentait la faculté sans le succès, le travail opiniâtre sans résultat, mais aussi la résignation joviale, l'esprit sans portée, l'art inutile, car il était

excellent musicien et ne jouait plus que pour sa fille. »

Une fois poses les personnages principaux du roman, Balzac dresse devant nous celui qui les relie' les uns aux autres, qui nous semble le trait d'union entre eux tous. Il tient les fils de ces pantins et les fait se mouvoir suivant sa volonté à raison de l'influence que lui vaut une apparente supériorité. Balzac se plaît dans une longue description physique et morale du personnage à montrer, en insistant sur les détails physiologiques, ainsi qu'il en est eoutumier. Il le présente commeun type de race « un de ces hommes pales, assez gros, à l'œil quasi troublé, pire espèce de la Provence. Il se met en mouvement chez eux une espèce de bile, d'humeur amèrequi leur porte à la tète, les rend capables d'actions féroces, faites à froid en apparence. » — Qui ne connaît ce type, un des plus dangereux parmi ceux qu'on a nommés, suivant une expression commune mais énergique, des. rageurs à froid? Ils vont droit devant eux, fort peu soucieux des considérations habituelles de moralité ou de devoir, uniquement préoccupés du but à atteindre et prêts à briser tout ce qui leur semble devoir être un: obstacle.

Quelle fortune pour un pareil homme de tomber dans un pareil milieu! Doué d'une rare entente des situations qu'il prétend exploiter, d'une sorte d'intuition psychologique des personnages médiocres qu'il approche, joignant à ces facultés, qui sont une arme puissante à l'encontre de ceux qui s'en trouvent tota-

lcment dépourvus, une étonnante facilité de parole, un bagou étourdissant, il dominera tout ce monde du haut de son apparente supériorité. Si l'on ajoute la réputation de charité et de dévouement qu'il s'est faite à dessein pour tromper plus sûrement, on aura une idée à peu près complète du personnage.

C'est d'abord à Mme Golleville qu'il s'attaque, à la femme mûre, ayant aspiré à l'amour et ne l'ayant jamais rencontré, sentant que l'âge vient où tout sera irrémédiablement perdu, et se raccrochant avec désespoir à la ressource suprême qui s'offre. Avec elle il jouera la comédie de l'amour sincère, protestera de sa passion et aura toutes les chances de réussir; non qu'il l'aime ou ressente pour elle un de ces caprices passagers qu'inspirent souvent aux très jeunes gens les femmes de cet âge, mais il a besoin de lui donner l'illusion de l'amour pour arriver à son but : épouser sa fille. Il flatte en elle tous les sentiments jusqu'alors comprimés. Il y emploie toutes ses ressources, même celle d'une dévotion habilement calculée, n'ignorant pas combien est puissante l'intervention des choses pieuses au milieu des choses d'amour. Il lui glisse dans l'oreille des phrases ardentes et réservées tout ensemble, des propos d'amour et de piété, de savantes et chaleureuses déclarations où la ruse du hardi tentateur est déguisée sous de pieuses réticences. Mme Collevillc s'est, en effet, réfugiée dans la dévotion comme dans une sorte de consolation aux désenchantements de sa vie passée, qui n'a pas laissé que d'être orageuse. Balzac peint cette

crise d'âme à l'aide de métaphores qui présentent une véritable grandeur tragique : — « Elle entendait une voix autrement criarde et, attendu que sa religion était un masque nécessaire à porter et non une conversion, qu'elle ne le déposait pas, parce qu'elle v voyait une ressource, et que la dévotion feinte ou vraie était une manière d'être appropriée à son avenir, elle restait à l'église comme dans le carrefour d'une forêt, assise sur un banc, lisant les indications de route et attendant un hasard, en sentant venir la grande nuit. »

Ce hasard, c'est Théodore de la Peyrade, qui se présente à point au milieu de cette « grande nuit » à laquelle Balzac compare le vide de son âme. Il mène avec une telle habileté son entreprise amoureuse qu'il ne paraît guère possible que Flavic Colleville ne succombe pas. Après sa première déclaration il laisse passer un certain temps, le temps nécessaire pour qu'elle produise son effet; puis, quand il la revoit, s'étant fait désirer, ce sont de nouvelles paroles d'adorateur : — « Oh ! voilà bien la femme que j'ai rêvée, s'écrie le Provençal avec cette extase et cet accent qui n'embrasent que des âmes et ne sortent que des lèvres méridionales. Pardon, madame, dit-il en se reprenant et revenant d'un monde supérieur à l'ange exilé qu'il regarda pieusement; pardon, je reviens à ce que je disais. » Sentant enfin qu'elle est bien à lui, il se fait plus hardi : — « Eh ! bien, oui, je vous aime, dit-il, et je vous aime d'une affection sans bornes. Vous êtes au-dessus d'une foule

de petites considérations où s'entortillent les sots. Entendons-nous. » Notez bien que la Peyrade ne songe nullement à faire de Flavie sa maîtresse : elle n'est pour lui qu'un moyen d'arriver au mariage qu'il désire. Mais pour atteindre à son but, Flavie ne suffit pas. Il lui faut gagner les bonnes grâces du père, non pas de Colleville, mais de Thuillier, qui sait que Céleste est sa fille. Il flattera ses ambitions, lui persuadera qu'il ne peut ainsi demeurer dans l'oisiveté, qu'il se doit à son pays, et comme Thuillier fasciné s'étonne et demande la cause d'un si vif intérêt, la Peyrade lui avoue en confidence que cette cause, c'est son amour pour Céleste : — » Votre chère petite Céleste et mon amour vous répond de tout mon dévouement. Que ne ferais-je pas pour un beaupère! C'est de l'égoïsme, c'est travailler pour moi ! » S'être attaché Mme Colleville en lui donnant l'illusion d'une passion sincère, avoir gagné Phellion en caressant son ambition, cela ne lui suffit pas encore; il lui faut l'estime de l'intègre et stupide Phellion, chose d'autant plus difficile que Phellion se défie de lui, ayant les plus graves soupçons sur la pureté de ses mœurs. Il y arrivera néanmoins, grâce à son admirable souplesse d'esprit, grâce à cet art extraordinaire de comédien qu'il pousse au point de s identifier complètement avec la personnalité de ceux qu'il veut duper, et de revêtir cette personnalité de telle manière qu'en sa présence ceux-ci s'imaginent être en face de leur propre image : — « Il était impossible à Phellion d'être plus Phellion que Théo-

dore en ce moment n'était Phellion. » — Il faut lire la scène d'un bout à l'autre, car aucune analyse n'en saurait donner l'idée. Tous ces personnages assurément sont bien petits et bien mesquins; petits et mesquins par la bassesse de leurs sentiments, par la médiocrité de leur intelligence, ils nous représentent un monde assez peu digne d'intérêt; mais puisqu'il faut tout peindre, puisque Balzac a tout peint, puisqu'aucune classe de la société ne lui est demeurée indifférente, reconnaissons que dans cette œuvre il a déployé autant de génie inventif, il a manifesté autant de sympathie psychologique, il a conçu ses personnages, ou médiocres ou vils, avec un relief aussi saisissant que lorsqu'il avait à nous montrer ses plus puissantes créations ou ses plus attendrissantes figures féminines.

A tous ceux qui l'approchent, la Peyrade paraît supérieur, tout au moins par son audace. Il est simplement expert en l'art de les manier, surtout en l'art de s'adresser aux femmes; il sait comme on les prend et par quelles paroles elles se laissent séduire. Le seul développement de la passion sincère, l'exposé tout simple et tout franc d'un sentiment vrai ont, dans la plupart des cas, bien moins de chance de réussir que les phrases prétentieuses et solennelles, les déclarations emphatiques et guindées. Soyez francs, mettez simplement votre cœur à nu, sans apostrophes; vous paraîtrez froid. Usez-en au contraire comme Théodore de la Peyrade, forcez un sentiment jusqu'à le rendre presque ridicule dans son exprès-

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sion, vous aurez toutes chances d'emporter la place. Tous les « hommes à femmes » ont été plus ou moins des Théodore de la Peyrade.

Qu'importe, après de tels portraits, de connaître l'affabulation du roman ! son développement et ses conclusions ! Qu'importe de savoir si Théodore épousera Céleste ou non, si Thuillier arrivera aux honneurs qu'il convoite ! L'important est d'avoir précisé les caractères qui évoquent au dedans de nous les personnages réels, faits de chair et d'os, éternellement vrais, que nous coudoyons dans la vie et qui ressemblent aux prototypes du romancier'

[laine de Balzac pour l'esprit provincial. — Première partie des Illusions perdues. — Les portraits n'ont pas vieilli : Le gentilhomme campagnard : M. de Chandour, prototype du Rodolphe de Madame Bovary. — M. de baintot, M. de Barta. La prétention jointe à l'ignorance.

Grossissement voulu des traits physionomiques. — Procédé identique à celui de la caricature. — Les conversations complètent les portraits.

La bassesse des sentiments. — Rapprochement avec La Bruyère : Les âmes pétries de boue et d'ordure. — Minoret Levrault. — ('•oupil. — Mme Crémière.

Quelques âmes nobles, par exception : Le docteur Minoret. — L'abbé Chaperon. — Ils vivent isolés, sans rapports avec les autres.

Solidarité de la vie de province. — La vieille fille : Mlle Cormon. — Le désir du mariage devenu obsession : elle suscite la pitié

k plutôt que le sarcasme. — Elle est dupe jusqu'à la fin. Le créateur de types, l'artiste qui avait su percer jour et peindre d'une touche si vigoureuse tant et de si puissants instincts, ne pouvait demeurer insensible aux ridicules de la province. Comme tous les grands esprits et parce qu'il était un grand esprit, jugeant avec cette absence de conventions qui caractérise tous ceux qui pensent par eux-mêmes, Balzac

devait porter une haine vigoureuse à ce milieu, le plus favorable à la naissance et au développement des préjugés. Il la peint avec l'implacable rigueur de l'homme qui a souffert d'une chose, et qui apporte dans la peinture de cette chose une âpreté d'autant plus grande qu'il tend pour ainsi dire à se venger d'une injustice contre lui commise. La femme ellemême, pour laquelle il professe ce culte et cette adoration propres à tous les| grands « féminins » , la femme, pour laquelle il n'a jamais assez d'indulgence quand elle succombe, la femme de province n'échappe pas à ses sarcasmes et à ses attaques. Dans ses scènes de la vie de province, il la montrera luttant parfois contre son milieu, s'essayant à un développement, à une culture contre laquelle réagira ce milieu même, mais presque toujours entachée de cette affectation ridicule qui sera pour elle une tare indélébile et gâtera ses meilleures tendances : — « A Paris, dit-il, il existe plusieurs espèces de femmes : il y a la duchesse et la femme du financier, l'ambassadrice et la femme du consul; il y a la femme comme il faut de la rive droite et celle de la rive gauche ; mais en province il n'y a qu'une femme ; et cette pauvre femme est la femme de province. » — Vous voyez dans cette phrase une condamnation en dernier ressort, sur laquelle il ne reviendra plus, condamnation injuste sans doute, puisqu'elle enferme dans un jugement d'ensemble toute une catégorie d'êtres et qu'il n'y a en ce monde que des individus, mais qui démontre une fois de plus le carae-

h rt de son intelligence intuitive et généralisatrice!

Pour bien comprendre à quel point est poussée sa haine de l'esprit de province, il faut s'arrêter à une œuvre, ou plutôt à la première partie d'une œuvre dans laquelle il s'est plu ù grouper les principaux types de provinciaux ridicules, les faisant valoir les uns par les autres et les réunissant de parti pris, afin de pouvoir mieux les détailler : j'entends la première partie des Illusions perdues. Quand on l'envisagerait simplement comme un ensemble de portraits, elle mériterait d'être étudiée à part et qu'on s'y arrêtât longuement. Ce roman n'a d'ailleurs pas vieilli; car le propre du génie de Balzac est de créer pour l'avenir et de peindre d'une touche assez vigoureuse pour que ses conceptions, dans leur ensemble sinon dans leurs détails, soient et demeurent à toute époque d'une entière vérité. Nous retrouvons dans les descriptions qu'il nous donne, dans l'analyse morale qu'il fait des types représentés, les traits généraux des personnages qu'il nous est loisible de coudoyer aujourd'hui et d'examiner dans notre société actuelle.

Balzac décrit la soirée offerte par Mme de Bargelon aux principaux personnages qui habitent la ville d'Angoulémc et devant lesquels elle veut produire le jeune Lucien de Rubempré. Il convient de marquer dès l'abord le contraste des idées qui explique le contraste des personnages que Balzac va peindre : Lucien de Rubempré représentait, dans cette première partie du roman, la délicatesse et l'aristocratie du sentiment comme de l'intelligence,

Lucien de Rubempré le poète, c'est-à-dire l'être fragile et faible, mais doue d'une sensibilité exquise et toute frémissante; la société dans laquelle il paraît présentait au contraire toutes les médiocrités intellectuelles. Balzac ci'aint sans doute qu'on ne trouve sa peinture ou fausse ou trop hardie, car il prend soin de qualifier « d'extraordinaires, ces personnages que les gens auxquels la province est inconnue seraient tentés de croire une fantaisie » .

C'est d'abord le fat, l'homme satisfait de lui-même, de sa beauté physique et de sa prestance corporelle : M. de Chandour. Après une description minutieuse de son costume, Balzac ajoute : — « Tout son vêtement avait un caractère exagéré qui lui donnait une si grande ressemblance avec les caricatures, qu'en le voyant les étrangers ne pouvaient s'empêcher de sourire. Stanislas se regardait continuellement avec une sorte de satisfaction de haut en bas, en vérifiant le nombre de boutons de son gilet, en suivant les lignes onduleuses de son pantalon collant, en caressant ses jambes par un regard qui s'arrêtait sur les pointes de ses bottes. » — C'est l'homme à femmes dans toute la force de l'expression, le désœuvré qui passe son existence dans la perpétuelle poursuite des succès féminins, le beau mâle triomphant et victorieux : — « La plupart du temps, ses discours comportaient des gravelurcs comme il s'en disait au dixhuitième siècle. Ce détestable genre de conversation lui procurait quelques succès auprès des femmes, il les faisait rire. » — Vous reconnaissez à ce portrait

le prototype et le précurseur du Rodolphe de Madame Bovary.

A côté des prétentions physiques, il y a les prétentions intellectuelles. M. de Saintot les incarne, et le ridicule est encore plus saisissant, car la prétention est plus disproportionnée. Celui-ci passe pour un savant, et toute la ville est en admiration devant lui. Toute proportion gardée et en marquant les différences qui peuvent exister entre un village et une ville, il nous apparaît comme le «Homais» d'Angoulémc ; il en a la suffisance vaniteuse et l'imbécillité :

— « Ignorant comme une carpe, il n'en avait pas moins écrit des articles sur les eaux-de-vie dans un dictionnaire d'agriculture, deux œuvres pillées en détail dans tous les articles de journaux, et où il était question de ces deux produits. Tout le département le croyait occupé d'un traité sur la culture moderne. Si quelqu'un venait le voir, il se laissait surprendre brouillant des papiers, cherchant une note égarée ou taillant sa plume; mais il employait en niaiseries tout le temps qu'il demeurait dans son cabinet; il y lisait longuement son journal; il sculptait des bouchons avec son canif; puis le soir.il s'efforçait d'amener la conversation sur un sujet qui lui permît de dire : — « Il se trouve dans Cicéron un passage qui semble avoir été écrit pour ce qui se passe de nos jours. » — Il récitait alors son passage au grand étonnement des auditeurs, qui se disaient entre eux :

— « Vraiment Astolphe est un puits de science. »

— Voici M. de Brébion, l'homme aux prétentions

d'artiste : il se croit dessinateur et fait pendant à M. de Barta, qui s'imagine être musicien. Les tares morales viennent se joindre aux tares intellectuelles : — « Chacun d'eux donnait le bras à la femme de l'autre. Au dire de la chronique scandaleuse, cette transposition était complète. Les deux femmes, également préoccupées d'un fichu, d'une ganture, de l'assortiment de quelques couleurs hétérogènes, étaient dévorées du désir de paraître Parisiennes et négligeaient leur maison où tout allait à mal. »

Le trait commun à toutes ces peintures est évidemment un grossissement voulu, prémédité par avance ; mais c'est là une condition inhérente au genre, même du portrait : vous la trouvez au même titre chez les plus célèbres des écrivains qui y ont excellé, chez La Bruyère par exemple, dontil convient de rapprocher ici Balzac. Les procédés sontidentiques, et dans maint passage le style diffère si peu, qu'on pourrait s'y tromper. De même que l'art de la caricature tire ses effets les plus saisissants de l'accentuation quasi invraisemblable des traits physionomiques les plus marqués du personnage, de même aussi cette caricature morale dont La Bruyère nous a fourni les exemplaires les plus achevés, et que Balzac à sa suite appliquait aux mœurs de son temps, doit son intensité, sa puissance d'obsession au grossissement, voisin souvent de la déformation, que l'artiste fait subir à la réalité. Vous avez vu les portraits ; écoutez les conversations : Lucien de Rubempré, prôné par Mme de Bargeton, vient de

réciter des vers de Chénier : — h Trouvez-vous cela bien amusant, Fifine? dit à sa voisine la sèche Lili, qui s'attendait peut-être à des tours de force. — Ne me demandez pas mon avis, ma chère ; mes yeux se ferment aussitôt que j'entends lire. — C'est fort bien déclamé, dit Alexandre ; maisj'aime mieux le whist, n — Et encore : — a Mais nous étions venus pour entendre des poésies de M. Chaudron, et vous nous donnez des vers (verse) imprimés. Quoique ces morceaux soient fort jolis, par patriotisme ces dames aimeraient mieux le vin du cru. — Ne trouvez-vous pas que la langue française se prête peu à la poésie? dit Astolphe au directeur des contributions. Je trouve la prose de Cicéron mille fois plus poétique. — La vraie poésie française est la poésie légère, la chanson, répondit Châtclot. — La chanson prouve que notre langue est très musicale » , répondit Adrien.

Ce que nous avons vu jusqu'ici, ce sont des ridieules tenant plutôt à l'infériorité de l'esprit qu'à la bassesse du cœur. Dans le roman d'Ursule Mirouet, c'est cette bassesse du cœur donnant naissance aux actes les plus vils et les plus méprisables que Balzac étudie, qu'il analyse avec un luxe de détails, une surabondance de faits peu commune. Tous les personnages qui s'agitent dans la petite ville de province autour de la succession du vieux docteur Minorct appartiennent à la catégorie la plus misérable; ils donnent de l'espèce humaine, envisagée dans ses représentants inférieurs, au point de vue des mobiles ignobles de la plus lâche cupidité,

une idée tellement vile qu'ils ont pu servir de thème aux adversaires déclarés de Balzac pour incriminer son œuvre et leur permettre d'élever contre lui l'accusation d'avoir exclusivement arrêté son attention sur les bas-fonds de l'âme. C'est ainsi, et par un procédé familier à ceux qui se constituent les détracteurs du génie, que les ennemis du grand romancier prenaient prétexte des œuvres qui, semblables à Ursule Mirouet, à la Rabouilleuse, à la Vieille fille, découvrent plus particulièrement ces bas-fonds, pour fermer volontairement les yeux sur d'autres peintures d'une rare noblesse qui en sont comme la contrepartie, et prétendre que Balzac n'avait excellé que dans les premières. La vérité est que, ayant eu du monde une vision complète et intégrale, il avait visé Vi ne rien omettre et qu'il s'était montré aussi puis- 1 >ant dans la peinture des 'parties viles que dans elle des parties hautes de l'àme. Elles nous apparaissent en effet dune saisissante et cruelle vérité, ces! âmes dont on peut dire, suivant la belle expression de La Bruvère, qu'elles sont « pétries de boue et d'ordure » , ce Minoret-Levrault, maître de poste de Nemours, Caliban de bas étage, type de la brute, insensible à tout, sinon à ce qui concerne ses intérêts, j h présentant une de ces phvsionomies où le penseur aperçoit difficilement trace d'âme sous la violente! carnation que produit un brutal développement delaj chair» ; ce Goupil, le plus lâche et le plus crapuleux, mû par des instincts grossiers, d'une immoralité flagrante, qui, » armé de prétentions que comportait

sa laideur, avait un détestable esprit, particulier à ceux qui se permettent tout, et l'employait à venger les mécomptes d'une jalousie permanente » ; — ce Massin-Lcvrault, « un des plus âpres bourgeois de la petite ville, ayant la physionomie d'un Tartare : des veux petits et ronds comme des sinelles sous un front déprimé, les cheveux crépus, le teint huileux, de grandes oreilles sans rebords, une bouche presque sans lèvres et la barbe rare » ; — enfin cette Mme Crémière » , au teint criblé de taches de rousseur, un peu trop serrée dans ses robes, et qui passait pour instruite parce quelle lisait des romans, dette financière du dernier ordre, pleine de prétentions à l'élégance et au bel esprit, attendant l'héritage de son oncle pour prendre un certain genre, orner son salon et y recevoir la bourgeoisie, car son mari lui refusait les lampes Carcel, les lithographies et les futilités qu'elle voyait chez la notairessc » .

La série de leurs actes pour atteindre au but qu'ils poursuivent, en vue duquel ils réunissent leurs efforts avec une entière solidarité, ressemble assez aux mouvements instinctifs de bêtes de proie se concertant pour s'emparer d'un gibier. On peut se désintéresser de telles peintures, ou plutôt réserver ses préférences pour des œuvres se référant à des sentiments d'un autre ordre; mais il est impossible de ne pas reconnaître, une fois admis le principe de l'universalité des points de vue en art, que Balzac a représenté ces instincts avec une inégalable puissance, et qu'il s est révélé dans ces peintures

un maître aussi accompli que partout ailleurs!...

Nous n'avons rencontré jusqu'à présent, en étudiant la vie de province, que des imbéciles et des maniaques, des malhonnêtes et des êtres vils. L'idée préconçue de Balzac a été manifestement de représenter ce milieu sous un jour défavorable, et l'on peut dire qu'il y a pleinement réussi. Pourtant les imbéciles et les maniaques n'y sont pas seuls; il s'y rencontre des créatures d'exception, soit qu'ayant passé la première partie de leur existence dans un milieu plus favorable au développement intellectuel, elles conservent, même dans la société médiocre où elles se trouvent transplantées, quelque chose de leur supériorité première, soit qu'en vertu de leur noblesse native elles aient été marquées pour une vie élevée, et que les mesquineries de la province aient glissé sur elles sans les entamer!

De la première catégorie nous apparaît le docteur Minoret. Il a été l'un des célèbres praticiens de la science parisienne, et il vient se retirer dans sa vieillesse avec sa nièce Ursule dans la petite ville de Nemours. Les petitesses de la vie de province ne sauraient l'atteindre, car sa haute éducation, son savoir immense et la noblesse de son àme le placent au-dessus de tous ceux qui l'entourent. Il vivra à Nemours avec la jeune fille qu'il considère comme son enfant, seul ou du moins avec ceux-là seulement auxquels il permettra de l'approcher; en effet le pre- I mier souci de l'homme supérieur est de se montrer jaloux de sa liberté, comme du plus précieux des

trésors, de ne laisser personne empiéter sur sa vie.

L'abbé Chaperon fera un contraste spirituel avec Minoret : l'un, le savant, fidèle à ses croyances matérialistes; l'autre, le prêtre, croyant et spirilualiste ; mais la beauté de leur ànie les rapproche et les unit. L'abbé Chaperon est le type accompli du prêtre véritablement saint, comme il en existe quelquesuns, aussi respectable par la sincérité de ses croyances que par la pureté de sa vie et la largeur de ses idées. Entre lui et Minoret l'amitié est soudaine et profonde, car ce sont deux beaux caractères dans la haute acception du mot. Joignez à ces deux personnages principaux un gentilhomme vieux garçon, M. de Jordv. et un vieux juge de paix excellent, le père Rougrand, vous aurez la société habituelle du Dr Minoret : — » La réunion de ces personnes supérieures, les seules qui eussent des connaissances assez universelles pour se comprendre, explique la répulsion du vieux Minoret pour ses héritiers : s'il devait leur laisser sa fortune, il ne pouvait les admettre dans sa société. » — La douce Ursule Mirouet est leur enfant commune à tous : — « Cette famille d'esprits choisis eut dans Ursule une enfant adoptée par chacun d'eux selon ses goûts : le curé pensait à l'âme, le juge de paix se faisait le curateur, le militaire se promettait de devenir le précepteur; et quant à Minoret, il était à la fois le père, la mère et le médecin. »

Sa tendresse pour Ursule se manifeste comme un sentiment d'un ordre rare : c'est la paternité avec

quelque chose de plus, que les liens du sang sont incapables de donner et qui tiennent précisément à cette paternité d'élection : — « L'heureux vieillard suivit avec les sentiments d'une mère les progrès de cette chevelure blonde, d'abord duvet, puis soie, puis cheveux, légers et fins, si caressants aux doigts qui les caressent. La beauté d'Ursule, sa douceur la rendaient si chère au docteur qu'il aurait voulu changer pour elle les lois de la nature; il dit quelquefois au vieux Jordy avoir mal dans ses dents quand Ursule faisait les siennes. Lorsque les vieillards aiment les enfants, ils ne mettent pas de bornes à leur passion, ils les adorent. Pour ces petits êtres, ils font taire leurs manies et pour eux se souviennent de tout leur passé. » Il faut suivre dans le roman le développement de cette affection, l'action et la réaction qu'elle exerce sur ces deux êtres ; c'est là, au milieu des laideurs et des vulgarités environnantes, la partie pure de l'œuvre, celle qui repose l'esprit fatigué par toutes ces bassesses. La douce jeune fille traverse ces infamies, comme une fleur immaculée à l'abri de tout contact impur. Son influence est toute-puissante sur l'esprit du vieux docteur ; elle l'amène à la foi, ou du moins à l'illusion de la foi par sa tendresse et ses touchants reproches. Quant à Minoret, ses préoccupations d'éducateur tendent à faire d'Ursule une âme exquise, autant par la douce féminéité de sa nature que par la contemplation élevée de ses devoirs : il est à la fois doux et sévère, indulgent et bon. Lorsque, arrivée à cette période critique de la

naissance tic l'amour chez la vierge, Ursule avoue naïvement à Minoret les troubles qui l'agitent, avec quelle noblesse il lui marque sa conduite ! Il ne craint pas de lui révéler les lois mvstéricuses de la vie, fort de cette conviction qu'il d'y a rien d'impur dans l'ordre de la nature, et qu'à une âme malsaine seulement de telles révélations peuvent être nuisibles : — a Les sensations que tu éprouves, ce mouvement de ta sensibilité qui se précipite de son centre encore inconnu sur ton cœur et sur ton intelligence, ce bonheur avec lequel tu penses à Savinien, tout est naturel; mais, mon enfant adorée, comme t'a dit notre bon abbé Chaperon, la société demande le sacrifice de beaucoup de penchants naturels. » — Là se trouve, nous semble-t-il, l'idéal de l'éducation, et il ne nous a pas paru inutile de le marquer, connaissant de quelle manière on l'entend d'habitude!...

Après les luttes autour d'un héritage, les luttes autour d'une héritière, et toujours, pour cadre à ces bassesses, le milieu de province! Pourquoi cette persistance à envisager la province sous un tel jour? Est-ce que ces luttes, ces rivalités, ne se produisent pas dans le décor de l'existence parisienne? Sans doute, et Balzac mieux que personne le savait. Si donc il les a placées avec parti pris dans ses études sur la vie de province, c'est qu'il a considéré ce cadre comme plus favorable à leur développement et à leur analyse. La vie parisienne avec ses agitations et ses troubles est, de sa nature, trop complexe, il s'y remue trop de passions, trop d'intérêts opposés ;

les personnages qui se présentent sur cette scène mobile et changeante courent à l'assouvissance de désirs trop variés, pour que l'existence d'une préoccupation unique, exclusive comme celle qui fait l'objet de la Vieille fille, ou d'Ursule Mirouet, puisse y offrir le même caractère absorbant. Dans le décor de la vie de province où tout, au contraire, est réglé par avance, où les acteurs répètent pour ainsi dire chaque jour les mêmes rôles et esquissent les mêmes gestes, lorsqu'un intérêt capital pour un même groupe d'individus, lorsqu'un but passionnant se dresse devant eux, l'absence complète d'événements saillants de nature à les en distraire est une cause suffisante et nécessaire de l'insistance avec laquelle ils s'orientent dans le sens de cette passion. C'est ce qui fait qu'en province les coteries et les groupes ont une telle influence et que la solidarité entre individus s'y précise avec une telle netteté !

Balzac avait à merveille compris cette loi psychologique, et dans maint passage de ses œuvres, nous pouvons dire : dans chacune de ses études importantes sur la vie de province, — si l'on excepte le Lys dans la vallée, qui est une analyse purement individuelle, — dans Eugénie Grandet, dans Ursule Mirouet, dans la Muse du département, dans la Vieille fille, dans les Illusions perdues, à côté des personnages de premier plan qui sont les acteurs principaux du drame, nous trouvons les personnages accessoires constitués en groupes et agissant directement, par leur influence et la répétition ininterrompue

de leurs intrigues, sur le dénouement du drame. Il n'est peut-être pasd'n'uvrc où celte observation se vérifie mieux que dans la Vieille fille. Avant d'en étudier l'héroïne, Mlle Cormon, Balzac décrit avec le luxe de détails, avec la fatigante insistance qui lui est particulière, le milieu dans lequel se développeront les intrigues du roman : il nous montre ce salun de la vieille fille de province où se retrouvent, chaque jour et à la même heure, les mêmes personnages, où se reprennent avec une invariable régularité les mêmes conversations, où les personnages / reçus exécutent leurs grimaces quotidiennes avec une précision d'automates. Et c'est justement cette précision, c'est cette insistance et cette répétition qui créent la force des passions en province : elles y gagnent en intensité ce qu'elles n'ont pas en variété, et comme la solidarité entre les divers individus y constitue des groupes puissants, elles revêtent un caractère particulièrement redoutable ! On pourrait préciser d'un mot l'opposition entre les scènes de la vie de province et les scènes de la vie parisienne : les unes sont avant tout des études de groupes sociaux, les autres des études d'individus.

Dans une heure de philosophie assez douce qui parait contraire à son habituelle manière d'envisager la province, Balzac écrit, résumant la description qu'il a faite du salon de Mlle Cormon : — « Si le retour exact et journalier des mêmes pas dans un même sentier n'est pas le bonheur, il le joue si bien que les gens amenés par les orages d'une vie agitée

à réfléchir sur les bienfaits du calme, diront que là était le bonheur. » — Le bonheur sans doute peut être là dans une conception assez étroite et médiocre de la vie. Il est clair que certaines natures faites pour le repos, pour la tranquillité, nullement douées de cette ardeur de lutte qui dans le domaine des faits ou des idées fait les êtres supérieurs, peuvent y trouver la satisfaction de leurs goûts et des conditions exceptionnelles de bonheur : elles pourront même réaliser un idéal d'existence particulièrement noble, pourvu qu'elles se tiennent en dehors des groupes et des coteries. Mais pour peu que leur activité se trouve mêlée à la vie ambiante, avec quelle rapidité la routine et le ridicule s'y attacheront : voilà ce que Balzac a puissamment dégagé dans l'ensemble de ses études sur la province, voilà la vérité saisissante qui en ressort et en constitue la philosophie.

Prenons par exemple le type de Mlle Cormon. Balzac intitule son œuvre : la Vieille Jîllc, et cette dénomination ne lui convient peut-être pas absolument, car ce mot, vieille fille, implique quelque chose de dur et d'acariâtre qu'elle n'a pas. Riche et nullement désagréable, elle est arrivée à quarante ans sans s'être mariée; non qu'elle ait manqué de prétendants, — une fille riche en trouve toujours, — mais parce qu'elle les a successivement écartés. Notez que ses prétentions sont loin de déceler une àme vulgaire : ayant de la fortune, elle a craint d'être épousée pour cette fortune; elle veut être aimée pour elle : quoi de plus légitime et de plus digne? — « L'ambition de

Mlle Cormon prenait sa source dans les sentiments les plus délicats de la femme : elle comptait régaler son amant en lui démasquant mille vertus après le mariage, comme d'autres femmes dévoilent les mille imperfections qu'elles ont soigneusement voilées; mais elle fut mal comprise ; la noble fille ne rencontra que des âmes vulgaires où régnait le calcul des intérêts positifs, et qui n'entendaient rien aux beaux calculs du sentiment. »

Ce n'est pas une àme basse, et Balzac prend soin, dès l'abord, de la différencier de celles qui l'entourent, la mettant en opposition avec elles; mais voici que le ridicule va l'atteindre, et ce ridicule lui viendra précisément de ses rapports avec son milieu. Le désir du mariage devient cbez elle obsession et communique à ses démarches je ne sais quoi d'apprêté, de guindé qui en fait à certaines heures un personsonnage voisin du grotesque ; un détail de son être psychologique y contribue surtout : c'est le contraste qui caractérise d'ailleurs la plupart des filles mûres désireuses de l'amour et qui ne l'ont pas rencontré, entre leur ignorance des réalités de la vie et la liberté d'actions que semble leur octrover ce simple fait d'avoir dépassé un certain âge. Mlle Cormon est libre de ses actes, maîtresse de sa fortune; elle tient salon, et le salon le plus couru de la ville; elle y reçoit une nombreuse société dont le principal souci est de la tourner en ridicule, et malgré cela elle offre le contraste d'une ignorance aussi complète de l'amour qu'on peut la rencontrer chez la plus naïve

des vierges dé quinze ans, l'appelant néanmoins de toute la force de son âme, de tous les désirs de sens qui s'ignorent, contraste piquant et fertile en surprises : — « Il n'y avait pas une seule personne dans tout Alençon qui attribuât à cette vertueuse fille un seul désir des licences amoureuses; elle aimait en bloc sans rien imaginer de l'amour; c'était une Agnès catholique incapable d'inventer une seule des ruses de l'Agnès de Molière... » — « Mlle Cormon avait beau prier Dieu de lui faire la grâce de lui envoyer un mari, afin qu'elle pût être chrétiennement heureuse, il était sans doute écrit qu'elle mourrait vierge et martyre, car il ne se présentait aucun homme qui eût tournure de mari. » — Balzac, dans cette œuvre, s'est plu à étudier, en y insistant longuement, les tortures sentimentales et physiques de l'être pour qui l'amour est un besoin impérieux du cœur aussi bien que des sens, et qui assiste avec douleur, à mesure que les années s'écoulent, à la diminution progressive des chances que ce besoin soit un jour satisfait. Sujet singulièrement poignant pour un observateur comme lui et qui ne peut manquer d'exciter la sympathie de ceux qui s'intéressent au développement de la passion, partout où elle est sincère : — « Se moque qui voudra de la pauvre fille! Vous la trouverez sublime, âmes généreuses qui ne vous inquiétez jamais de la forme que prend le sentiment et l'admirez là où il est. »

Toute sa sympathie de créateur et d'observateur est dans ces mots. A ses yeux, toutes les démarches

irraisonnées auxquelles elle se livrera, toutes ses innocences et ses ignorances, qui paraissent si déplacées à son âge, auront une signification, parce qu'elles lui sembleront les éléments psychologiques indispensables d'une existence manquée et par conséquent pitoyable. Que maintenant ces traits si intéressants pour le psychologue, si apitoyants aux regards du moraliste, deviennent le plastron de toutes les attaques, de toutes les railleries de ceux qui vivent auprès d'elle, qu'ils plaisantent avec cruauté et les accidents physiologiques auxquels donne lieu ce célibat pour lequel elle n'est pas faite, et ces naïvetés qui éclatent en mots inoubliables, et ces démarches inconsidérées qui sont la conséquence d'une vie manquée, il n'y a là rien de bien surprenant, et c'est un thème d'une rare richesse, étrangement favorable à l'étude des petitesses de l'existence de province.

Que sa fortune devienne le point de mire de toutes les ambitions, la cause de toutes les jalousies, qu'elle soit l'objet de toutes les rivalités, des luttes les plus ardentes comme les plus soigneusement dissimulées, la chose est encore fatale et cadre à merveille avec ee que nous connaissons des compétitions et des luttes de ce milieu. Deux intrigants se disputent cette fortune : l'un, vieillard ruiné, noble de l'ancien temps, ayant conservé de la cour de Louis XVI les habitudes élégantes, les manières du grand seigneur, comptant parce mariage redorer son blason; l'autre, une espèce de gentilhomme campagnard, à l'aspect plus viril, bourgeois et hobereau, au fond vil ambi-

tieux; le chevalier de Valois et du Bousquier s'exècrent, car ils se savent rivaux et sentent que le succès de l'un sera la ruine de l'autre. Du Bousquier exerce sur Mlle Gormon ce genre spécial d'attraction que produisent sur les femmes ignorantes les hommes entreprenants, qu'elles redoutent, mais vers lesquels elles se sentent invinciblement entraînées. Il y a là de mystérieuses attirances qui expliquent bien des sympathies en apparences inexplicables : — « Elle avait tout ensemble comme un pressentiment qu'elle l'épouserait, et une terreur qui l'empêchait de souhaiter ce mariage. Son âme, stimulée par ces idées, se préoccupait de du Bousquier. Sans se l'avouer, elle était influencée par les forces herculéennes du républicain. » — Quant au chevalier de Valois, il eût satisfait en elle les visées aristocratiques, la manie de noblesse, plus vivace encore en province que partout ailleurs; mais son âge lui fait écarter la pensée d'un mariage, et bien qu'ignorante des choses de l'amour, elle ne peut s'accoutumer à voir en lui un mari. Lui, de son côté, caresse avec amour la pensée d'une union qui satisferait son désir de richesse, comme ses fantaisies de libertin !

La hantise du mariage la poursuit avec une croissante obsession. Il faut lire toute la scène — car elle est à la fois tragique et comique; elle découvre avec une intense vérité la puissance des appels de la nature — dans laquelle Balzac la montre se raccrochant comme à un espoir suprême à l'idée d'un mariage avec un vieux soldat qu'elle croit célibataire

et qui vient s'installer à Alençon : tout à coup elle apprend qu'il est marié, et tombe foudroyée. Du Bousquier comprend alors que l'instant est venu de porter un coup décisif, et de s'offrir, alors que les dernières espérances de la pauvre fille ont disparu pour jamais : elle se laisse prendre à la plus grossière déclaration : — « Elle se souvenait d'avoir été dans les bras de du Bousquier, — au moment où elle s'était évanouie, — et ce hasard surtout lui paraissait un ordre du ciel. Elle avait été vue pour la première fois par un homme, sa ceinture brisée, son lacet rompu, ses trésors violemment lancés hors de leur écrin. — « C'est dommage, ajouta-t-il que cela ne m'ait pas donné le droit de vous garder pour toujours à moi. (Elle écouta d'un air ravi.) Évanouie là sur ce lit, entre nous vous étiez éblouissante ; je n'ai jamais vu de ma vie de plus belle personne, et j'ai vu beaucoup de femmes. »

La pauvre fille se laisse prendre à ces paroles grossières : elle épouse du Bousquier, et le dernier paragraphe du roman en dit long sur les douleurs de la femme, pour qui a compris celles de la vierge : — « Mme du Bousquier vit encore; n est-ce pas dire qu'elle souffre toujours? En atteignant l'âge de soixante ans, époque à laquelle les femmes se permettent des aveux, elle a dit en confidence à Mme du Coudrai, quelle ne supportait pas l'idée de mourir fille. "

Idée maîtresse et portée sociale du roman les Paysans: Son caractère en quelque sorte prophétique. — Balzac pressent les revendications sociales.

L'âme paysanne composée de quelques instincts rudimentaires .

— La vie morale n'y dépasse guère la limite de ces instincts.

— Celte conception se dégage à merveille des types de Balzac : Fourclioii, Tonsard .

Grossissement voulu jusqu'au tragique du type de Fourchon. — On sent trop Balzac derrière son personnage. — Le Germinal de M. E. Zola : Souvarine opposé à Fourchon.

Exclusivisme de l'instinct dans les rapports sexuels. Le paysan s'accouple comme l'animal. — Betour aux origines premières de l'homme.

Le Curé de village, contraste avec les Paysans. — Influence toute puissante de l'éducation. — Noblesse et pureté du type du curé Bonnet. — Haute poésie de cette figure. — Il est une manifestation de l'idéal.

Influence bienfaisante de la nature sur certains esprits. — Bénassis. — Le sens de la solitude. — Grandeur morale de la vie solitaire.

L'épigraphe du roman les Paysans est ainsi conçu : — « Le but de cette étude dune effrayante vérité, tant que la société voudra faire de la philanthropie un principe au lieu de la prendre pour un accident, est de mettre en relief les principales figures i d'un peuple oublié par tant de plumes à la poursuite

de sujets nouveaux.. Cet oubli n'est peut-être que de la prudence, par un temps où le peuple hérite de tous les courtisans de la royauté. On a fait de la poésie avec les criminels, on s'est apitoyé sur les boureaux, on a presque déifié le prolétaire. Des sectes se sont émues et crient par toutes leurs plumes : « Levezvous, travailleurs » , comme on a dit au tiers état : h Lève-toi ! * — Cette déclaration légèrement emphatique, ce cri d'alarme poussé par Balzac dans la dédicace de son étude sociale des Paysans en marque la portée et le but. Ici en effet, et au premier chef, il s'agit d'une œuvre subordonnée à une idée, d'un roman composé pour la démonstration d'une vérité sociale; comme toutes les conceptions de cet ordre, le roman des Paysans présente les qualités et les défauts inhérents aux œuvres à thèse. Des qualités d'abord, car l'idée maîtresse qui soutient l'écrivain dans l'exécution de pareilles œuvres leur donne une unité et une portée peu communes ; elle devient comme un incitamentum perpétuel, un appui pour lui, à travers les difficultés de l'exécution. Des défauts ensuite, et des défauts qui sont justement la contre-partie de ces qualités : le plus saillant de tous, est la subordination de la vérité psychologique, de l'exactitude des détails moraux à la nécessité d'écrire conformément à cette idée dominatrice, qui pèse de tout son poids sur l'œuvre même. Il ne s'agit plus là simplement d'analyser des caractères, d'étudier des sentiments et des instincts; il faut avant tout que la peinture qu'on en fait s'accorde

avec le cadre où on l'a placée; il faut que rien n'advienne qui aille contre la thèse soutenue ; et si par hasard un détail surgit, de nature à amoindrir l'effet attendu, le romancier doit ou l'atténuer, ou le faire disparaître. Le résultat est donc parfois une altération, une déformation nécessaire du type psychologique. Nous aurons à le montrer au cours de cette étude, et s'il faut reconnaître que la chose se présente rarement dans l'œuvre de Balzac, il convient de noter qu'elle est manifeste dans le roman dont nous allons étudier la portée sociale.

L'idée maîtresse qui a donné naissance à cette création se trouve déjà en germe dans la phrase citée plus haut; sa portée définitive etsonhut serontmieux connus, si nous complétons la citation de Balzac : — « On voit hien qu'aucun de ces Erostrates n'a eu le courage d'aller au fond des campagnes étudier la conspiration permanente de ceux que nous appelons encore les faihles contre ceux qui se croient les forts. . . Il s'agit seulement d'éclairer, non pas le législateur d'aujourd'hui, mais celui de demain. » — Ne revét-il point le caractère d'une inquiétante et sinistre prophétie, à la fin de ce siècle où les problèmes sociaux s'imposent à nos esprits troublés, ce cri d'alarme poussé par le grand romancier, voici bientôt cinquante années, car l'œuvre est de 18-45, et n'est-ce point le fait des esprits de haute envergure, comme était le sien, d'avoir pressenti, à l'époque où elle n'apparaissait encore que vaguement indiquée, l'importance de questions dont la solution menace d'être

un bouleversement complet de l'ancien état de choses? Changez le milieu, modifiez les personnages : aux paysans substituez le peuple des villes, aggloméré dans les grands centres, dans les usines" et les manufactures; en place de l'aristocratie et des propriétaires terriens, qui de plus en plus deviennent rares, le morcellement des fonds s'accentuant de jour en jour, mettez la classe bourgeoise, contre laquelle sont accumulées aujourd'hui plus d'inimitiés et plus de haines qu'il n'en était accumulé il y a cent ans contre la noblesse ; opérez cette double substitution : vous n'aurez fait que modifier les acteurs; le problème demeurera toujours aussi insoluble, le danger aussi menaçant. Le drame enfin ne nous apparaît pas moins tragique, ni les préoccupations moins grosses de conséquences !

Mais ce n'est point là le but de notre étude. Nous n'avons pas à examiner la portée sociale de l'œuvre, ou du moins ce ne doit être qu'un souci secondaire. Il convenait de l'indiquer, puisque c'est de là que doivent découler nos observations critiques : conservons lui sa place et son importance relative au point de vue littéraire. A ce point de vue, la question se résume en ceci : en dehors de toute thèse à démontrer, la peinture que Balzac nous a laissée des paysans estelle conforme à la vérité psychologique, se présentet-elle à nos yeux comme un tableau correspondant à la réalité des choses ? La réponse à cette question se trouve implicitement contenue dans le début de nos observations et dans la remarque faite que le

roman avait été « composé pour la démonstration d'un danger social» . C'est assez faire pressentir qu'en mainte circonstance Balzac s'est écarté de la vérité psychologique : en ses grandes lignes du moins a-telle été respectée?

Dans l'examen et la comparaison entre ceux des différents groupes sociaux, l'espèce paysan nous apparaît avec des traits nettement tranchés qui la différencient de la manière la plus absolue des groupes voisins. Le point de départ et l'origine de sa nature se résolvent en un ensemble d'appétits vivaces, bien qu'à moitié inconscients, qui en font au premier chef un exemplaire accompli de la vie instinctive, comme l'animal avec lequel il présente les plus frappantes analogies. Radicalement différent à ce point de vue de l'ouvrier, qui gagne à la fréquentation des milieux plus relevés, à la lecture des feuilles publiques et de certains livres, une culture, d ordre inférieur sans doute , mais incontestable , le paysan demeure impuissant à s élever comme l'ouvrier à la notion d'une idée. Toutes les manifestations de la vie sont subordonnées chez lui à un groupe d'instincts rudimentaires qui le poussent à l'accomplissement de certaines fonctions et de certains actes d'une immuable fixité. Ces instincts, il serait aisé de les énumérer; ils se résument à peu près ainsi : cupidité et avarice se manifestant par l'amour de la terre, qui est pour lui la seule richesse et à laquelle il tient par ses plus profondes racines, comme 1 arbre de son champ dont il reproduit à peu de choses près l'exis-

tcnce végétative. Cette donnée là est fondamentale; quelles que soient les différences psvchologiques que nous remarquerons dans la peinture des divers personnages du groupe, il y faudra toujours revenir comme au point de départ de tous leurs actes. Elle réagit avec une toute-puissante influence sur les manifestations de ce qu'on pourrait appeler leur vie morale, s'il s'agissait d'individus plus élevés dans l'ordre de l'intelligence : elle est en quelque sorte l'angle sous lequel ils voient toutes choses, et elle marque la limite de leurs perceptions.

Voilà ce que Balzac a merveilleusement compris a priori^ si Ion peut ainsi s'exprimer, c'est-à-dire en tant que conception générale de cette classe sociale, dans cette représentation synthétique du groupé qu'il voulait peindre, et dont il allait nous donner une analyse détaillée. Il marque lui-même, en résumant ces instincts, leur nature et leur portée, et tous ses efforts tendront, lorsqu il s'agira pour lui de décrire les personnages individuels dont l'ensemble constitue l'espèce, à préciser et à accentuer ces instincts. — « Les paysans n'invoquent la morale, à propos d'une de leurs filles séduite, que si le séducteur est riche... L'intérêt est devenu le seul mobile de leurs idées. Il ne s'agit jamais pour eux de savoir si une action est légale ou immorale, mais si elle est profitable... Par la nature de leurs fonctions sociales, les pavsans vivent d'une vie purement matérielle, qui se rapproche de l'état sauvage auquel les invite leur union constante. Le travail, quand il écrase le corps, ôte à

la pensée son action purifiante, surtout chez des gens ignorants. » — Il y a dans cette phrase l'explication en même temps que l'excuse de cette infériorité morale, et l'on ne peut s'empêcher de mettre en regard l'éloquente et lamentable description de La Bruyère : — «On voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides, et tout brûlés de soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible. Il ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine: en effet, ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines. Ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne point manquer de ce pain qu'ils ont semé. »

Si nous passons maintenant de la conception d'ensemble indiquée par Balzac à la mise en œuvre de cette conception, autrement dit à la peinture des personnages qu'il présente pour la justifier, c'est alors peut-être que nous aurons occasion déjuger que cette peinture est volontairement poussée aunoir ; non qu'ils soient le moins du monde faux ou exagérés, ce Fourchon type du paysan rusé et menteur, ce Tonsard, ivrogne, débauché et voleur; non qu'elles soient moins vraies la Tonsard, dans son immoralité bonne enfant, et les filles Tonsard, qui s'abandonnent librement et sans frein à leurs instincts, courant les bois avec les garçons du village et s'oubliant

avec eux sur le revers des^ fossés. Tout cela est vrai d'une vérité nécessaire. Des êtres n'ayant d'autres données que celles de la vie instinctive, doivent s'y laisser glisser comme les animaux, dont ils sont à ce point de vue les frères à peine supérieurs : cela n'offre rien que de parfaitement normal, et seuls les aveugles ou les niais peuvent s'en montrer surpris ; car si la moralité ne commence pas avec l'aisance, \ainsi que le prétend Balzac, elle nous apparaît comme jle résultat de l'éducation, puisqu'elle est en dernière analyse la conséquence d'une convention sociale et qu'un effet ne peut exister indépendamment de sa cause. Fourchon, Tonsard, sa femme et ses filles sont donc vrais d'une saisissante vérité; mais ils ne peuvent pas représenter à eux seuls toute la classe des paysans; il en est d'autres, à l'état d'exception, je le veux bien, car « l'homme absolument probe et moral est dans la classe des paysans une exception » , et ce sont les autres que Balzac nous a laissés par trop ignorer!...

C'est qu'il ne faisait pas ici simplement une peinture — et voici que nous nous trouvons ramenés à nos observations du début. — Balzac prétendait indiquer un danger social : il voulait le préciser avec tout le luxe de preuves que comportait un tel but. C'est là l'impression dominante qu'on éprouve à la lecture de cette œuvre, admirable par endroits, d'une justesse d'observation souvent cruelle et profonde, mais incomplète en certains points, imparfaite, non pas parce que les paysans ne sont pas tels qu'il les a

représentés, mais parce qu'il y en a d'autres que ceux qu'il a dépeints, et qu'en ce sens sa peinture ressemble à une toile où les personnages du premier plan seraient seuls visibles, les autres restant dans une ombre presque entière. N importe, les premiers sont esquisssés par un grand maître, et il convient qu'on s'y arrête.

L'affabulation du roman n'a généralement qu'un intérêt secondaire chez Balzac, comme chez tous les romanciers d'ordre supérieur, et les péripéties que traversent les personnages servent uniquement à nous expliquer leur àme et leurs instincts. Le sujet de l'œuvre est tout entier dans la lutte entre le général de Montcornet, grand propriétaire terrien, et les paysans de sa commune, qui lui portent cette haine et cette envie du misérable pour le riche. Il faut lire en son intégralité la scène où Fourchon, amené au château, expose en une langue tragi-comique, plus tragique encore que comique, car ce sont les accents d'une manière de prophète, les revendications des paysans et fait le tableau de leurs misères : — " J'ai vu l'ancien temps et je vois le nouveau; l'enseigne est changée, c'est vrai, mais le vin est toujours le même. Aujord'hui n'est que le cadet d'hier. Allez, mettez ça dans vout journiau! Est-ce que nous sommes affranchis? Nous appartenons au même village et le seigneur est toujours là : je l'appelle travail... La houe, qui est toute notre chevance, n'a pas quitté nos mains. Que ce soit pour un seigneur ou pour l'impôt qui prend le plus clair de nout' avoir, faut

toujours dépenser noitt' vie en sueurs... — Mais vous pouvez choisir un état, tenter ailleurs la fortune, dit Blondct. — Vous me parlez d'aller quérir la fortune?... Où donc irais-je? Pour franchir mon département, il me faut un passeport qui coûte quarantesous. Via quarante ans que je n'ai pas pu voir une gueuse ecT pièce de quarante sous sonnant dans ma poche avec une voisine. Pour aller devant soi, faut autant d'écus que l'on trouve de villages, et il n'y a pas beaucoup de Fourchon qui aient de quoi visiter six villages... Ce que nous avons de mieux à faire est donc de rester dans nos communes, où nous sommes parqués comme des moutons par la force des choses, comme nous l'étions par les seigneurs. Et je me moque bien de ce qui m'y cloue. Cloué par la loi de la nécessité, cloué par la seigneurie, on est toujours condamné à perpétuité à remuer la tarre. Là où nous sommes, nous la creusons la tarre, nous la bêchons, nous la fumons, nous la travaillons pour vous auf qu'êtes nés riches, comme nous sommes nés pauvres... La masse sera toujours la même : elle reste ce qu'elle est... vous voulez rester les maîtres, nous serons toujours ennemis, aujord'hui comme il y a trente ans... Vous avez tout, nous n'avons rien, vous ne pouvez pas core prétendre à notre amitié... Eh bien ! ça finira mal ; vous serez cause de quelque mauvais coup... La malédictiondes pauvres, monseigneur, ça pousse et ça devient plus grand que le pus grand ed' vos chênes! Et le chêne fournit la potence! Personne ici ne vous dit la varité : la via la varité. J'at-

tends tous les matins la mort; je ne risque pas grand'chose à vous la donner par-dessus le marché, la varité. »

Assurément, voilà qui est admirable ! Cette profession de foi du vieux pavsan est saisissante de vérité intense et forte, de bonhomie sincère et ironique ; il y a là un merveilleux tableau de la sourde colère du pauvre contre son éternel ennemi; peut-être néanmoins v découvre-t-on trop nettement derrière le personnage le talent du romancier qui lui dicte de telles paroles ! Je ne pouvais m'empécher, tout en lisant cette œuvre, de songer à un autre livre, l'un des plus puissants qui aient été écrits en ces dernières années, et dont l'inspiration est identique, bien que le milieu et les personnages soient différents : je veux parler du Germinal de E. Zola. A quarante années de distance, ce sont les mêmes plaintes, les mêmes colères, les mêmes revendications de ceux qui n'ont rien contre ceux qui possèdent : seulement, les uns sont des ouvriers, les autres, des bourgeois. L'évolution s'est faite en un demi-siècle, transformant le milieu et les acteurs du drame. Dans Germinal comme dans les Paysans il y a un personnage qui dirige la lutte, fomente les haines et relève les courages affaiblis ; c'est un ancien ouvrier, mais un ouvrier relativement instruit, qui a lu et qui sait; son rôle est, à mon sens, mieux expliqué, et je ne crois pas me tromper en disant que le Souvarine de M. Zola est plus dans la vérité psychologique que le père Fourchon de Balzac !

C'est dans les rapports sexuels que s'accentue le mieux la nature instinctive du paysan. Ils nous apparaissent chez lui, non plus même comme la grimace d'un sentiment, mais plutôt comme un retour à l'animalité d'origine et à la fonction première, c'està-dire à ce que notre éducation moderne, tout entière basée sur la conception catholique de l'amour, nous désigne comme le plus grossier et le plus haïssable des instincts. Quelque détachés que nous soyons des croyances positives, elle n'en survit pas moins au fond de nous-mêmes, cette manière d'envisager le rapprochement des sexes et de n'y voir d'autre raison, d'autre excuse que la perpétuité de l'espèce, aux yeux de ceux qui sont restés fidèles à leur religion, ou bien la manifestation intérieure d'un sentiment qui atténue par son apparente idéalité ce que l'acte phvsique présente de trop brutal. C'est là le résultat indéniable de l'influence du christianisme sur notre conception consciente ou inconsciente de la vie, par contraste avec celle des âges primitifs et du monde antique, qui lui était directement opposée. Nul de nous n'y échappe, car c'est un phénomène d'atavismedont les plus raffinés sont victimes. Chez le paysan, l'amour se montre dans sa réalité brutale, tel qu'il est en dernière analyse, une soudaine poussée du désir, se résolvant en un spasme court et violent auquel succède l'indifférence. Il n'y faut point chercher autre chose que la manifestation du plus impérieux des instincts. C'est précisément ces instincts que M. Zola a tracé, au travers de ses différentes œuvres,

une peinture puissante et précise, grâce à laquelle certains de ces romans vivront, et voilà pourquoi aujourd'hui les amours sentimentales des paysans de George Sand nous semblent d'insipides fadaises d'opéra-comique.

Balzac, qui a tout compris dans les différentes classes sociales dont il s'est fait l'historien, Balzac avait bien senti que telle était l'essence même de l'amour chez le pavsan. S'il ne l'a pas dépeint avec l'intensité que nous constatons chez M. Zola, c'est que d'abord son tempérament d'artiste ne l'y poussait pas aussi fatalement que l'auteur de Germinal. C'est qu'aussi ses efforts d'écrivain se sont portés ailleurs et n'ont été que momentanément concentrés sur ce point. J'ai dit que néanmoins sa conception de lame rurale avait été la vraie en ce qui touche l'amour. Il suffit, pour vérifier l'exactitude de cette assertion, d'examiner au cours du roman le personnage de Catherine Tonsard, de la suivre dans ses fantaisies amoureuses. Seulement Balzac ajoute à son impudeur une sorte de raffinement voisin de la férocité qui l'élève au-dessus des instincts vagues de sa classe et en fait un démon femelle acharnée à la ruine de ce qu'elle hait. — Suivez le développement de cette nature dans la scène où elle entreprend de séduire, pour la livrer à la passion brutale de son frère, la douce et innocente Péchina, cette fille ardente mais pure, qui, tout inconsciemment, s'éveille au sentiment d'amour. Voyez avec quelle ruse et quelle adresse savante elle lui glisse dans

l'oreille les paroles qui la perdront, irritant en elle cette curiosité inhérente à la femme, et lui décrivant les plaisirs qui l'attendent à la foire de Soulanges. — « On dit que c'est bien beau la foire à Soulanges, s'écria naïvement la Péchina. — Je vas te dire ce que c'est en deux mots, reprit Catherine. On y est reluquée quand on est belle. A quoi cela sert-il donc d'être jolie comme tu l'es, si ce n'est pour être admirée par les hommes? Ah! quand j'ai entendu dire pour la première fois : ■ Quel beau brin de fille ! » tout mon sang est devenu en feu. Viens-y donc écouter cette bénédiction de l'homme, elle ne te manquera pas! s'écria Catherine... Oh! si tu savais ce que c'est que de régner sur un homme, d'être sa folie et de pouvoir lui dire : « Ya là » , comme je le dis à Godain, et qu'il y va. . . h Fais cela » et il le fait ! . . . Et tu es tournée, vois-tu, ma petite, à démonter la tête à un bourgeois comme le fils à M. Lupin, a — C'est ainsi qu'elle attire la pauvre enfant sans défiance jusqu'à l'endroit où son frère est caché : alors ils joignent leurs efforts et la renversent à terre, Catherine la tenant immobile et la livrant à sa brutalité. Un hasard seul sauve la Péchina, le hasard d'une rencontre, et telle est la crainte que lui inspire Catherine quelle n'ose pas la dénoncer.

De semblables scènes font comprendre ce qu'est la férocité de l'homme en proie à ses instincts ; elles prouvent, mieux que toute démonstration scientifique, ses origines animales et les retours de sa nature vers le point d'où il est parti. La réalité de la vie nous

montre des scènes aussi atroces ; il appartient donc légitimement à l'historien des mœurs de nous en tracer l'image. On comprend également ce sauvage et profond égoïsme qui domine chez la plupart des paysans et dicte à Balzac cette description de leurs rapports entre eux : — « De l'autre côté du bassin de l'Avonne, les vieillards impotents tremblent de rester à la maison, car alors on ne leur donne plus à manger ; aussi vont-ils aux champs tant que leurs jambes peuvent les porter; s'ils se couchent, ils savent très bien que c'est pour mourir, faute de nourriture. » — La peinture sera complète et définitive quand nous les aurons vus en groupe, s'excitant les uns les autres, poussant leurs cris de haine et de vengeance contre l'ennemi commun, proférant des menaces de mort et réclamant leur part, poussés par Fourchon, le paysan-prophète que nous avons déjà vu : — « Salut, cria le vieillard; vous êtes beaucoup de gredins ici. Salut, dit-il à sa petite-fille qu'il surprit embrassant Bonnebault; salut, Marie, pleine de vices; que Satan soit avec toi! Sois maudite entre toutes les femmes. Salut, la compagnie, vous êtes pinces ! vous pouvez dire adieu à vos gerbes. Il y a des nouvelles; je vous l'ai dit que le bourgeois vous materait; eh bien, il va vous fouetter avec la loi. — Il y aura du sang répandu, dit Nicolas d'un air sombre. Si vous voulez m'écouter, on descendra Michaud. Mais vous êtes des veules et des drogues. » — La lutte s'accentue et rien n'y fera, ni les procédés d'intimidation, ni la patience, ni la douceur. Le général de Montcornet et

sa femme essayent de faire le bien, de secourir les malades, de distribuer des aumônes. Ils n'arrivent qu'à irriter des jalousies et à accentuer les haines. Les vexations deviennent telles qu'ils en sont réduits à quitter le pavs et à vendre leur domaine. Ils se retirent vaincus!...

Et c'est là, je ne dis pas la preuve, — car le mot de preuve n'aurait ici aucun sens, — mais la reconnaissance, l'affirmation du sage relativement à l'inutilité de la philanthropie comme remède aux misères sociales. Tous ceux-là qui espèrent, par la charité, par les bons traitements, par la générosité, si large soit-elle, diminuer en quelque façon le divorce existant entre les classes riches et celles qui souffrent, faire cesser même un jour la sourde hostilité des unes à l'égard des autres, tous ceux-là se bercent dune illusion consolante, mais fausse; si même ils agissent en vue de ce résultat, ajoutons qu'ils font un véritable marché de dupe. La philanthropie, fût-elle cent fois plus grande qu'elle n'est même aujourd'hui, ne saurait avoir d influence sur les rapports des différentes classes; elle peut dans certains cas agir individuellement; elle n'agira jamais sur les groupes, et ceux qui la pratiquent avec cette arrière-pensée se trompent étrangement. Car ce serait la solution toute trouvée de la question sociale, et s'il est un problème qui parait insoluble, c'est, à n'en pas douter, celui-là. Ce qui ne veut pas dire que dans ses applications il faille la restreindre; quand bien même elle arriverait à produire des résultats encore moins

palpables que ceux qu'en attendent les plus clairvoyants d'entre nous, elle devrait être pratiquée ; disons mieux : elle devrait l'être d'autant plus qu'elle nous apparaîtrait en ce cas plus noble, étant plus désintéressée : la sympathie humaine d'ailleurs nous est une garantie de sa durée. Que ce soit du moins sans illusion sur ses conséquences possibles. Nous y gagnerons de n'avoir pas été dupes, ce qui est une supériorité intellectuelle, et d'avoir rempli un devoir sans en attendre de récompense, ce qui est la plus éminente des supériorités morales !

Dans le cours de cette étude nous avons parlé du Germinal de M. Emile Zola, et nous avons rapproché cette œuvre des Paysans de Balzac. Nous ne pouvons mieux faire en terminant que de les l'approcher encore, puisqu'elles résument, à cinquante années de distance, chacune suivant le tempérament propre à son auteur, la crise sociale sous les efforts de laquelle notre monde moderne risque de sombrer, le Germinal de M. Zola avec une réalité autrement intense et menaçante. C'est là leur plus grand mérite à toutes deux, comme ce sera la plus incontestable gloire des écrivains qui les ont conçues !..

L'étude des Paysans nous a montré la vie de campagne en son instinctive et rudimentaire brutalité. Il nous a été donné d'y suivre, dans le développement de leur nature, ces êtres primitifs, si proches de l'animalité par leurs appétits et dont les manifestations extérieures nous semblent un perpétuel retour vers elle. C'est que, s'il n'est pas exact de dire

avec Balzac que « la moralité commence avec l'aisance " , — et par moralité entendons tout ce qui nous dégage du pur instinct pour nous élever au sentiment, — il est du moins certain qu'elle est une conséquence immédiate de l'éducation. Le fond naturel de l'homme est la méchanceté et la bassesse, et comme le disait un grand artiste : — « La connaissance du devoir ne s'acquiert que très lentement; ce n'est que par la douleur, le châtiment et par l'exercice progressif de la raison que l'homme diminue peu à peu sa méchanceté naturelle. » — Dans cette peinture, outrée par instants, mais significative et puissante, d'une vérité saisissante presque en tous ses détails, la vie de campagne nous est apparue comme une réalité laide et grossière, bien faite pour répugner aux instincts délicats de l'homme qui s'est moralisé par l'exercice progressif de la raison. Nous avons tenté de marquer pour quels motifs ce roman pouvait être taxé d'outrance. Nous avons avancé qu'au milieu de cette bassesse, de cette immoralité générale, certains êtres pouvaient exister donnant le plus complet démenti à ce principe posé. Balzac ne l'ignorait pas, et il semble qu'il ait écrit ses autres scènes de la vie de campagne pour créer un vivant contraste avec cette première œuvre,

Prenons le Curé de village. Imaginez un être naturellement noble, doué d'une ame élevée, ayant grandi dans une atmosphère d'honneur et de devoir, habitué dès sa jeunesse à la scrupuleuse observance des obligations morales. Une éducation religieuse

solide et les tendances mêmes de son esprit l'ont conduit à envisager comme seul important le service de Dieu : d'autre part, l'absence entière d'ambition et cette haute sagesse qui mène les êtres supérieurs au détachement des honneurs humains ont borné ses aspirations à la desservance d'une petite cure de village. N'oubliez pas que vous avez affaire non seulement à une supériorité morale de premier ordre, mais encore à une incontestable supériorité intellectuelle. Il ne s'agit plus du simple curé de village observant honnêtement, mais étroitement, les devoirs de son ministère, d'un esprit à peine supérieur à celui des pauvres gens dont il a la direction morale. Tel est le curé de village de Balzac; vous voyez quelle noblesse touchante et haute communiqueront à cette physionomie déjà si pure la vie de campagne et le développement de son existence dans un pareil milieu. L'humilité de ses fonctions, au lieu d'être une déchéance, devient au contraire une perpétuelle auréole qui illumine cette figure déjà radieuse. Il apparaît, dès l'abord, tel qu'un sage, entièrement détaché des préoccupations terrestres, ayant acquis dans l'exercice de la méditation et du perpétuel retour sur lui-même cette haute insouciance des agitations stériles, et terminant dans l'accomplissement de devoirs saintement remplis une existence qui demeurerait toute contemplative, si la perfection de ses qualités morales ne le poussait à faire le bien autour de lui.

Dans une telle peinture, la vie de campagne, loin

d'être, comme dans l'œuvre des Paysans, un élément de vulgarité, sera la raison de cette sagesse etde cette pureté; elle nous semble le décor nécessaire d'une telle vie; ellenousrcprésentel'atmosphèrc purifiante au milieu de laquelle une âme si haute peut atteindre à la perfection de développement moral dont le curé Bonnet donne le magnifique exemple. Il n'est pas jusqu'à l'humilité de ses moyens d'existence, jusqu'à la médiocrité de son intérieur, jusqu'à la pauvreté de son église qui ne soit le complément nécessaire, l'explication de sa conduite, comme nous avons accoutumé de lire en la biographie des plus éminents esprits ce détachement du confort et des jouissances matérielles si chères aux autres hommes. L'âme, tout entière absorbée par des préoccupations plus nobles, ne se soucie aucunement de ces choses, et leur absence contribue à expliquer de telles existences. Non seulement elle contribue à les expliquer, mais elle en fait la « poésie » , de même qu'une simple église de village peut à certaines heures du jour et dans de certaines dispositions d'âme nous communiquer une impression plus religieuse que la plus splendide cathédrale. — h Malgré tant de pauvreté, cette église ne manquait pas des douces harmonies qui plaisent aux belles âmes et que les couleurs mettent si bien en relief... A l'aspect de cette chétive maison de Dieu, si le premier sentiment était la surprise, il était suivi d'une admiration mêlée de pitié. N'exprimait-clle pas la misère du pays? Ne s'accordait-elle pas avec la simplicité naïve du près-

bytère? Elle était d'ailleurs propre et bien tenue. On y respirait comme un parfum de vertus champêtres, rien n'y trahissait l'abandon. Quoique rustique et simple, elle était habitée par lu prière, elle avait une âme : on la sentait, sans s'expliquer comment! n

Cette âme de la petite église de village, c'est l'âme même du curé Bonnet, une âme d'un ordre rare et d'une singulière pureté, faite pour inspirer l'admiration et pour attirer les réciproques confidences. Toute sa conduite s'explique par des mobiles intérieurs de la plus haute noblesse. A l'abbé Gabriel, type du prêtre mondain, qui est entré dans les Ordres pour « faire une belle carrière » , et qui lui demande avec étonnement pour quelles raisons il a embrassé l'état ecclésiastique, l'abbé Bonnet répond simplement : — a Je n'ai point vu d'état dans la prêtrise. Je ne comprends pas qu'on devienne prêtre pour des raisons autres que les indéfinissables puissances de la vocation. »

Tel est le type du prêtre accompli, si noble et si rare, comme toute chose belle en ce monde, figure à jamais respectable et digne de notre admiration, quelles que soient les croyances de celui qui l'approche, car il offre l'exemple de ce qui se rencontre ici-bas de plus précieux et de plus pur : le dévouement à un idéal supraterrestre ! Frère du savant convaincu et de l'artiste passionné, il mérite un respect non moindre que ceux-ci, parce qu'il poursuit comme eux un but supérieur et que son âme nous paraît d'une essence aussi rare que la leur. De même

que le savant et l'artiste apportent à l'humanité souflianle le fruit de leurs découvertes et le baume consolant de la beauté, le curé Bonnet communique à ceux qui l'entourent le réconfort de ses pieux enseignements; pour les humbles, il est le pasteur respecté dont la parole est écoutée comme un oracle : à ceux que l'existence passionnée a jetés hors des voies droites de la vertu, que les exigences d'une nature extrême a poussés vers des actes que le monde réprouve, il donne la consolation suprême. A une madame Graslin, torturée par le remords, il apporterait le calme, si le calme pouvait exister pour une telle âme. [Il prononce du moins les seules paroles qui puissent convenir à sa situation morale et dévoile en les prononçant la supériorité de son esprit : — " Vous n'êtes pas juge dans votre propre cause; vous relevez de Dieu, dit le prêtre; vous n'avez le droit ni de vous condamner ni de vous absoudre. Dieu, ma fille, est un grand reviseur de procès. — Ah! fit-elle. — II voit ï origine des choses, là où nous n'avons va que les choses elles-mêmes. » — Le curé Bonnet est une des plus hautes figures de Balzac, une des plus seâ reines et des plus imposantes parmi les agitations et les troubles de la comédie humaine...

La campagne est un milieu exceptionnellement favorable au développement des natures riches non pas seulement par le cœur, mais aussi par l'intelligence. Edgar Poe écrivait qu'au nombre des conditions indispensables, selon lui, pour faire une existence heureuse, il fallait compter la vie en plein air :

— a Les idées de mon ami, dit-il dans le domaine d'Arnheim, peuvent être résumées en quelques mois. Il n'admettait que quatre principes, ou plus strictement quatre conditions élémentaires de félicité. Celle qu'il considérait comme la principale était — chose étrange à dire — la simple condition purement physique du libre exercice en plein air. La santé, disaitil, qu'on peut obtenir par d'autres moyens est à peine digne de nom. » — Edgar Poë semble se placer ici au point de vue exclusivement physique ; mais les conditions physiologiques du développement ne réagissent-elles pas, et puissamment, sur les conditions morales? Après un mûr et rigoureux examen des faits, ne sommes-nous pas amenés à confondre les deux et à les envisager dans un rapport de cause à effet? La première condition pour que la vie de campagne puisse produire les conséquences que nous marquons, est que l'individu qui s'y trouve soumis soit déjà moralement ou intellectuellement riche, c'est-à-dire qu'il ait des facultés assez hautes pour supporter la solitude. C'est ici le lieu de rappeler la magnifique page de Schopenhauer sur la solitude, conséquence de la supériorité : — « Toute société exige nécessairement un accommodement réciproque, un tempérament : aussi, plus elle est nombreuse, plus! elle devient fade. On ne peut être vraiment soi qu'aussi longtemps qu'on est seul. Qui n'aime don< pas la solitude, n'aime pas la liberté, caron n'est libre qu'étant seul. Toute société a pour compagne ins< parable la contrainte et réclame des sacrifices qi

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