‹ Essais sur Balzac (volume 5)Chapitre 1 sur 5 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Un des phénomènes caractéristiques de révolution littéraire moderne est la fortune diverse et contradictoire de ces deux maîtres du roman : Balzac et Stendhal. Le premier, dès l'abord, força la réputation, s'imposa comme une puissance de la nature, s'installa dans les lettres en conquérant : c'est qu'à côté de certaines qualités qui ne pouvaient être appréciées que de nos jours, il dévoila dès l'origine un don de vie intense et d'intérêt poignant propre à saisir le succès immédiat, à lui assurer la prompte réputation. Stendhal, bien au contraire, était un composé de talents rares, un précurseur en toutes choses, et par sa forme d'esprit si bizarre, et par son style si curieusement voulu, et par l'attitude énigmatique de sa personnalité d'artiste; il le comprit lui-même tellement bien qu'il ne s'illusionna pas un instant

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sur sa destinée littéraire, et marqua, nous savons avec quelle merveilleuse divination, l'époque précise de sa renommée. Aujourd'hui, c'est-àdire depuis quelque dix ans, une gloire commune unit et associe leur nom : ils nous apparaissent tous deux contemporains, par l'exceptionnelle faveur dont ils jouissent parmi les artistes, autant que par l'influence indiscutable qu'ils exercent sur les productions imaginatives de notre âge. Stendhal a pris une place que l'on peut exalter comme M. Paul Bourget, ou déplorer, en termes iin peu lourds, comme M. Edouard Rod, mais qu'il faut bien constater, quoi qu'on en pense. Quant à Balzac, son nom continue, après plus d'un demi-siècle, à bénéficier de la célébrité qu'il souhaitait si ardemment, et son génie marque d'une empreinte ineffaçable les efforts littéraires en apparence les plus opposés. Ce iserait une très intéressante étude que de comparer les diverses catégories de « Balzaciens », et l'on y verrait, entre autres curieuses choses, unies par Une commune admiration pour le maître du roman moderne, les deux classes d'écrivains les plus irréconciliables : les écrivains naturalistes et les écrivains d'idées.

Entre Balzac et Stendhal, il convient de noter

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une autre différence. Stendhal inspira toute une série de travaux ; depuis l'époque où M. Taine le découvrit et le mit si magistralement en lumière, on vit se produire une floraison de critiques et d'études; aujourd'hui encore on continue à s'occuper de son œuvre et à commenter son talent : il faut reconnaître d'ailleurs que les récentes publications inédites livrées à la curiosité des lettrés, qui dévoilent de plus en plus l'arrière-fond de ce mystérieux esprit, constituaient des documents nouveaux, à maint égard précieux pour l'analyste. En ce qui concerne Balzac, il n'en fut pas ainsi : si l'on excepte la belle étude de M. Taine — mais la dimension même de ce travail hmitait son effort — on citerait difficilement, croyons-nous, un ouvrage qui compte sur Balzac, ou plutôt sur le génie de Balzac; car toute une partie du travail a été exécutée, la partie accessoire et fragmentaire ; on a réuni les matériaux de l'œuvre ; tout ce qui a trait à l'élément anecdotique et biographique a été fait, tellement fait qu'il ne reste rien à y ajouter, et que, pour notre part, nous nous garderons soigneusement de la plus légère incursion dans ce domaine.

Il est clair que Balzac, par la hauteur et l'im-

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mensité de son génie, se prête mal à des études du genre de celles qui furent tentées sur Stendhal. Si rare et si complexe que soit l'esprit de ce dernier, il est de dimension moins vaste et se laisse plus aisément aborder. Balzac nous apparaît comme une montagne dont Fascension épouvante. L'occasion est ici propice d'expliquer ce que nous avons voulu. En effet, s'il s'était agi d'une analyse complète et détaillée de son œuvre, nous n'aurions eu ni la force ni le goût de l'entreprendre ; une telle besogne nous aurait semblé inutile et vaine : c'eût été à la fois trop et trop peu. Ce que nous avons cherché, ce qui restait à tenter suivant nous, c'était, une fois admis et constaté le retentissement, la réaction puissante du génie de Balzac sur l'âme moderne, de préciser les exemples de cette influence et de ce retentissement. Il ne faut donc voir dans ces « Essais » que le résultat d'heures employées à savourer Balzac, dilettantisme qui, loin d'être stérile, suggère une foule d'aperçus embrassant à la fois telle partie de l'œuvre du maître romancier et telle face de la société : nous confondons les deux termes, puisque son triomphe est précisément d'avoir réalisé cette confusion dans ses ouvrages.

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