‹ Essais sur la littérature allemandeChapitre 10 sur 55 · LA FILLE NATURELLE ». — LE SECOND « FAUST · texte numérisé non relu

LA FILLE NATURELLE ». — LE SECOND « FAUST

Les Années de voyage appartiennent déjà à la troisième manière de Goethe, la manière allégorique. Il demeure fidèle au grand style que lui a enseigné l'antiquité, et il y ajoute l'intention didactique. A force d'idéaliser la poésie, de la subtiliser, pour ainsi dire, il ne voit plus en elle que le vêtement d'une idée. Ses héros deviennent des types, des symboles. Dans Eugénie ou la Fille naturelle^ nous voyons paraître le Roi, le Duc, l'Abbé, le Secrétaire ; ils ne sont pas autrement désignés. Eugénie, une princesse du sang, exilée de la cour, est la personnification de la patrie. Trahie par l'Abbé et par le Secrétaire, c'est-à-dire par le clergé et par le peuple, elle accepte la main que lui offre le Conseiller. Cela

veut dire, sans doute, que la Justice est le dernier refuge d'une société démembrée. La Fille naturelle était la première pièce d'une trilogie où Goethe voulait peindre tout le développement de la Révolution française. Représentée au théâtre de Weimar en 1803, elle fut froidement accueillie, malgré la perfection du style, et elle n'eut jamais de suite.

La plus grande partie du second Faust est écrite dans la môme manière allégorique que la Fille naturelle. Mais on aurait tort de considérer le second Faust seulement comme une œuvre de la vieillesse de Goethe, bien qu'il ne fût publié qu'après sa mort, en 1833. Plusieurs scènes étaient déjà ébauchées, quelques-unes même tout à fait terminées, à l'époque où parut la Première partie de la tragédie^ en 1808. Dès l'année 1795, Goethe avait eu l'idée de faire reparaître l'Écolier devant Méphistophélès, non plus avec sa naïve crédulité d'autrefois, mais avec l'outrecuidance d'un savoir fraîchement éclos. L'épisode d'Hélène, publié séparément en 1827, l'occupait déjà en 1800. Faust était devenu le compagnon idéal de sa vie et comme sa doublure intellectuelle ; au milieu de ses autres travaux, il revenait sans cesse à lui, incarnait en lui toutes ses idées, personnifiait en lui toutes ses métamorphoses. On comprend que, dans un tel sujet, et dans une œuvre de ce genre, se complétant scène par scène à de longs intervalles, le symbole, cette dernière forme de la poésie de Gœthe, ait pris une place de plus en plus prépon-

dérante. Après avoir montré Faust en lutte avec ses passions, il fallait parcourir avec lui le monde ancien et moderne, le faire assister à la décadence du vieil Empire, ressusciter devant lui la patrie d'Homère avec tout son cortège mythologique. Le poète, qui n'avait plus souci de la réalité vulgaire, n'étail^il pas libre de supprimer, pour le héros de ses rêves, les temps et les distances? Le Faust, pris dans son ensemble, contient donc tous les styles de Goethe, comme il contient toute sa vie. Si ses poésies n'étaient, comme il le dit, que des fragments d'une grande confession, Faust est sa confession générale. La vie de Goethe, après Tannée 1805 qui lui enleva Schiller, offre peu d'incidents à noter. Le principal intérêt de sa biographie, à partir de ce moment, est dans l'attitude qu'il prit vis-à-vis des événements qui agitaient l'Europe. Il s'était promptement détaché de la Révolution française ; il désapprouvait surtout les parodies maladroites et intempestives qu'on en faisait en Allemagne. « Je hais les bouleversements violents, disait-il plus tard à Eckermann (27 avril 1825), parce qu'on détruit par là autant que l'on gagne ; je hais ceux qui les accomplissent, aussi bien que ceux qui les rendent inévitables. » Et, insistant sur son idée : « Je le répète, ajoutait-il, tout ce qui est violent et précipité me répugne dans l'âme, car cela n'est pas conforme à la nature. » Puis, expliquant encore sa pensée par une image, il continuait : « Je suis l'ami des plantes, et j'aime la

rose comme la fleur la plus parfaite que produise notre ciel allemand. Mais je ne suis pas assez fou pour vouloir que mon jardin me la donne maintenant, à la fin d'avril. Je suis content de trouver aujourd'hui les premières feuilles vertes, et je le serai encore lorsque je verrai, de semaine en semaine, les feuilles continuer à former la tige; je le serai davantage quand le bouton se dégagera au mois de mai, et je serai heureux enfin si juin me présente la rose avec sa magnificence et ses parfums. Mais celui qui ne sait pas attendre, qu'il aille dans une serre chaude ! » Il s attendait à une restauration bourbonienne à bref délai. L'Empire lui donna un démenti. Il admira le génie de Napoléon plutôt en artiste qu'en homme politique; il vit surtout en lui un grand déploiement de force individuelle. Il assista aux fêtes d'Erfurt, comme ministre du duc de Saxe-Weimar, en 1808, et il eut avec l'empereur un entretien dont il confia plus tard quelques détails au chancelier de Millier*. Lors du mouvement national de 1813, Goethe se tint à l'écart, laissant à des poètes plus jeunes le soin de composer des chants de guerre ou d'exciter les multitudes. «Au reste, disaitil encore à Eckermann (14 mars 1830), je ne haïssais pas les Français, car comment pouvais-je haïr une nation qui compte parmi les plus civilisées de la terre? » On lui demanda d'écrire une pièce de cir-

• 1. Voir les Concersations d'Eckermanri, traduites par Délerot, au 1" vol., p. 81, en note. . .

constance pour le retour des troupes prussiennes en 1815, et il donna au théâtre de Berlin le Réveil d'Épiménide, une froide allégorie, où se détachent cependant quelques belles strophes.

Pendant que l'Allemagne se remettait avec peine des secousses violentes qu'elle venait de recevoir, Goethe cherchait une nouvelle source d'inspiration dans rOrient, et il composa, à Timitation du Divan de Hafiz, le Divan oriental-occidental (1819). C'était un recueil de poésies lyriques, très allemandes au fond, auxquelles certaines particularités de rythme, certaines substitutions de noms donnaient une teinte orientale. Ce qui étonne, c'est la fraîcheur d'imagination et la chaleur de sentiment qu'elles dénotent chez un poète de soixante-dix ans. Il resta, jusqu'à la fin de sa vie, au courant de tout ce qui se publiait en Allemagne et à l'étranger. Les débuts de l'école romantique en France l'intéressèrent surtout et d'autant plus vivement qu'il y voyait une preuve de son influence au dehors. Ses amis, le bibliothécaire Riemer, le peintre Meyer, le musicien Zelter, le renseignaient chacun dans sa spécialité. Eckermann était, depuis 1821 , son principal secrétaire. Sa bellefille, Ottilie de Pogw^isch, lui servait de lectrice. Ses dernières années, comme il arrive dans toute carrière prolongée, furent attristées par des deuils. Il avait encore vu sa mère à Francfort, en 1807; elle mourut l'année suivante (le 13 septembre). Il perdit sa femme en 1816 (le 6 juin), le duc Charles-

Auguste, son meilleur ami après Schiller, en 1828 (le 14 juin). Son fils, Auguste de Goethe, conseiller à la Chambre des comptes, mourut subitement pendant un voyage à Rome, le 30 octobre 1830. Lui-même s'affaiblit au mois de mars 1832. Dans la nuit du 19 au 20, il eut une crise, dont il parut se remettre les jours suivants. Le 22, vers midi, il s'endormit dans son fauteuil. Sa dernière parole avait été : « Qu'on laisse entrer plus de lumière î »

Gœthe a beaucoup écrit et dans tous les genres ; il a semé, en outre, beaucoup d'idées dans sa correspondance, qui est aujourd'hui presque entièrement publiée, et dans ses conversations, dont une partie a été recueillie par ses amis. Nous venons de passer en revue ceux de ses ouvrages où se montrent surtout le développement et les transformations de son esprit. Mais il faut citer encore, dans le genre dramatique : les Complices*, comédie en trois actes (1769) ; Prométhée, un beau fragment, deux actes et un monologue, écrits en 1774, publiés en 1830; Jéry et Bœtely, un petit opéra, qui a été porté sur la scène française sous le titre du Chalet, et qui fut écrit en 1779, lors du second voyage de Gœthe en Suisse, et publié en 1787; le Grand Cophte, une comédie en cinq actes sur l'affaire du Collier (1792); Pandore, un pendant de Prométhée, et qui resta, comme lui, un fragment; enfin, deux pièces politiques, une

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