Poésie et Vérité, X*' livre
la littérature allemande. Il faut bien croire qu'il y avait dans l'apparition du jeune poète quelque chose de particulièrement surprenant et séduisant, car les contemporains qui parlent de lui à cette époque ne tarissent pas d'hyperboles sur son compte. Le physionomiste Lavater analyse ses traits avec complaisance, pour y trouver toutes les marques du génie. Jacobi écrit à Wieland, en 1774 : « Plus j'y réfléchis, plus je sens l'impossibilité de donner à qui ne l'a pas vu et entendu une idée de cette extraordinaire créature de Dieu; il est génie des pieds à la tête. » Et Wieland, après l'avoir vu à Weimar, Wieland qui avait pourtant une satire à lui pardonner, écrit à son tour à Jacobi, l'année suivante : « Que te dirai-je de Gœthe? Il m'a conquis au premier aspect. Depuis ce matin, mon âme est pleine de Gœthe, comme la goutte de rosée est pleine du soleil matinal. » L'assurance qu'il sentait en lui n'était sans doute pas la moindre cause du prestige qu'il exerçait. « Depuis quelques années, dit-il, mon talent productif ne me quittait pas un seul instant. Souvent môme ce que j'observais dans l'état de veille se disposait pendant la nuit en songes réguliers, et, au moment où j'ouvrais les yeux, je voyais devant moi ou un ensemble nouveau qui me ravissait, ou une partie nouvelle d'un tout déjà existant. D'ordinaire, j'écrivais tout de grand matin; mais, le soir encore, et bien avant dans la nuit, quand le vin et la compagnie excitaient mes esprits, on pouvait me
demander ce qu'on voulait. Qu'il s'offrît seulement une occasion qui eût un certain caractère, j'étais prêt et dispos K » Les sujets qui l'occupaient alors étaient de deux sortes. Les uns furent aussitôt terminés, et même assez rapidement, soit qu'ils fussent nettement délimités en eux-mêmes par leur contenu historique, comme le drame de Gœtz, soit qu'ils répondissent à un moment précis de la vie du poète, comme le roman de Werther, D'autres, d'une portée plus générale, et peut-être d'une conception plus vague, restèrent à l'état de fragments, et ce sont peut-être ceux qui traduisent le plus fidèlement le caractère de l'époque : Faust est de ce nombre.