‹ Essais sur la peintureChapitre 3 sur 44 · HT · texte numérisé non relu

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(6) Jusqu'au sortir de la virilité , que l'artiste s'assujettit à la pureté , à la précision rigoureuse du trait, et que le pocn piû i, ou poco mcnO) le trait en-dedans ou en-dehors fait défaut ou beauté.

Vous me direz que, quels que soient Page et les fonctions , en altérant les formes , elles

n'anéantissent pas les organes. D'accord

ïl faut donc les eonnoitre,.., j'en conviens. Voilà le motif qu'on a d étudier récorché.

L étude de l'écorché a sans doute ses avantages; mais n'est-il pas à craindre que cet lîcorché ne reste perpétuellement dans l'imagination ; que l'artiste n'en devienne entêté de la vanité de se montrer savant ; que son ceil corrompu ne puisse plus s'arrêter à la superficie ', qu'en dépit de la peau et des graisses , il n'entrevoie toujours le muscle , son origine, son attache et son insertion ; qu'il ne prononce tout fortement ; qu'il ne soit dur et sec , et que je ne retrouve ce maudit écorché , même dans ses figures de femmes ? Puisque je n'ai que l'extérieur à montrer, j'aimerois bien autant qu'on m'accoutumai aie bien voir, et qu'on me dispensât d'une connôissàiice perfide qu'il faut que j'oublie.

On n'étudie l'écorché , dit-on , que pour apprendre à regarder la nature ; mais il est d'expérience qu'après cette étude , on a beaucoup de peine à ne pas la voir autrement qu'elle est.

Personne que vous , mon ami , ne lira ces papiers ; ainsi jy puis écrire tout ce qui me plaît. Et ces sept ans employés à l'académie à dessiner d'après le modèle, les croyezvous bien employés , et voulez-vous savoir ce que j'en pense ? C'est que c'est-là et pendant ces sept pénibles et cruelles années qu'on prend la manière dans le dessin.

Toutes ces positions académiques , contraintes , apprêtées, arrangées; toutes ces actions froidement et gauchement exprimées par un pauvre diable , et toujours par le même pauvre diable , gagé pour venir trois fois la semaine se déshabiller et se faire mannequirier par un professeur, qu'ont-elles de commun avec les positions et les actions de la nature ? Qu'ont de commun l'homme qui tire de l'eau dans le puits de votre cour, et celui qui , n'ayant pas le même fardeau à tirer, simule gauchement cette action , avec ses deux bras en-haut, sur l'estrade de l'école? Qu'a de commun celui qui fait

(8) semblant de mourir là , avec celui qui expire dans son lit , ou qrfon assomme dans la rue ? Qu'a de commun ce lutteur d'école avec celui de mon carrefour ? Cet homme qui implore , qui prie , qui dort , qui réfléchit , <|ui s'évanouit à discrétion, qu'a-t-ilde commun avec le paysan étendu de fatigue sur la terre , avec le philosophe qui médite au coin de son feu, avec l'homme étouffé qui évanouit dans la foule? Rien; mon ami, tien.

J'aimerois autant qu'au sortir de-lâ , pour compléter l'absurdité , on envoyât les élèves apprendre la grâce chez Vestris ou Garde! , ou tel autre maître à danser qu'on voudra. Cependant, la vérité de nature s'oublie, l'imagination se remplit d'actions, de positions et de figures fausses , apprêtées , ridicules et froides. Elles y sont emmagasinées, et elles eu sortiront pour s'attacher sur la toile. Toutes les fois que l'artiste prendra ses crayons ou son pinceau , ces maussades fantômes se réveilleront , se présenteront à lui ; il ne pourra s'en distraire , et ce sera un prodige s'il réussit, à les exorciser pour les chasser de sa tête. J'ai connu un jeunehomme plein dégoût qui, avant de jet 1er le

(9) moindre trait sur sa toile, se mettoit à genoux et disoit : Mon Dieu , délivrez-moi du modèle. S'il est si rare aujourd'hui de voir un tableau composé d'un certain nombre de figures, sans y retrouver, par-ci par-là , quelques-unes de ces figures , positions , actions, attitudes académiques qui déplaisent à la mort à un homme de goût , et qui ne peuvent en imposer qu'à ceux à qui la vérité est étrangère , accusez-en l'éternelle étude du modèle de l'école.

Ce n'est pas dans l'école qu'on apprend la conspiration générale des mouvemens ; conspiration qui se sent , qui se voit , qui s'étend et serpente de la tête aux pieds. Qu'une femme laisse tomber sa tète en rêvant , tous ses membres obéissent à ce poids ; qu'elle la reî lève et la tienne droite , même obéissance du reste de la machine.

Oui , vraiment, c'est un art, et un grand art que de poser le modèle ; il faut voir comme M. le professeur en est fier. Et ne craignez pas qu'il s'avise de dire au pauvre diable gagé : mon ami, pose-toi toimême ; fais ce que tu voudras. Il aime bien mieux lui donner quelqu'attitude singulière , que de lui en laisser prendre une simple

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fêà naturelle : cependant il faut en passer par-la.

Cent fois j'ai été tenté de dire aux jeunes élèves que je trouvois sur le chemin du Louvre , avec leurs portefeuilles sous lo le bras : Mes amis , combien y a-t-il que vous dessinez-ià ? deux ans ? Eh bien , c'est plus qu'il ne faut. Laissez-moi cette boutique de manière. Allez-vous en aux Chartreux , et vous y verrez la véritable attitude de la piété et de la componction. C'est aujourd'hui veille de grande fête : allez à la paroisse ; rodez autour des confessionnaux , et vous y verrez la véritable attitude du recueillement et du repentir. Demain allez à la guinguette, et vous verrez l'action vraie de l'homme en colère. Cherchez les scènes publiques; soyez observateurs dans les rues, dans les jardins , dans les marchés , dans les maisons, et vous y prendrez des idées justes du vrai mouvement dans les actions de la vie. Tenez , regardez vos deux camarades qui disputent; voyez comme c'est la dispute même qui dispose à leur insçu de la position de leurs membres. Examinez-les bien , et vous aurez pitié de la leçon de votre insipide professeur, et de l'imitation de votre

insipide modèle. Que je vous 'plains , mes amis , s'il faut qu'un jour vous mettiez à la place de toutes les faussetés que vous avez apprises , la simplicité et la vérité de le Sueur! et il le faudra bien si vous voulez être quelque chose.

Autre chose est une attitude , autre chose une action. Toute attitude est fausse tt petite , toute action est belle et vraie.

Le contraste mal entendu est une des plus funestes causes du maniéré. Il n'y a de véritable contraste que celui qui naît du fond de l'action , ou de la diversité, soit des organes, soit de l'intérêt. Voyez Raphaël, le Sueur ; ils placent quelquefois trois , quatre, cinq figures debout les unes à côté des autres , et l'effet en est sublime. A la messe ou à vêpres aux Chartreux, on voit sur deux longues files parallèles, quarante à cinquante moines , mêmes stalles , même fonction , même vêtement, et cependant pas deux de ces moines qui se ressemblent; ne cherchez pas d'autre contraste que celui qui les dis* lingue. Voilà le vrai: tout autre est mesquin et faux.

Si ces élèves étoient un peu disposés à profiter de mes conseils , je leur dirois

encore : N'y 'a-t-il pas assez long-temps que Vous ne voyez que la partie de l'objet que vous copiez ? Tachez, mes amis, de supposer toute la figure transparente, et de placer Voire œil au centre : de-là vous observerez tout le jeu extérieur de la machine ; vous verrez comme >t certaines parties s'étendent , tandis que d'autres se raccourcissent; comment celles-là s'affaissent , tandis que celles-ci se got/flotit ; et, perpétuellement occupé d'un ensemble et d'un tout, vous réussirez à montrer dans la partie de l'objet que votre dessin présente , toute la correspondance convenable avec relie qu'on ne voit pas , et, ne m'offrant qu'une face, vous forcerez toutefois mon imagination à voir encore la face opposée ; et c'est alors que je m'écrierai que vous êtes un dessinateur surprenant.

Mais ce n'est pas assez que d'avoir bien établi l'ensemble : il s'agit d'v introduire les détails sans détruire la masse ; c'est l'ouvrage de la verve , du génie , du sentiment et du sentiment exquis.

Voici donc comment je désirerois qu'une école de dessin fut conduite. Lorsque l'élève sait dessiner facilement d après l'estampe et

la bosse , je le tiens pendant deux ans de-, vant le modèle académique de l'homme et de la femme. Puis , je lui expose des enfans, des adultes , des hommes faits , des vieillards , des sujets de tout âge , de tout sexe , pris dans toutes les conditions de la société , toutes sortes de natures, en un mot. Les sujets se présenteront en foule à la porte de mon académie, si je les paie bien; si je suis dans un pays d'esclaves , je les y ferai venir.. Dans ces différens modèles , le professeur aura soin de lui faire remarquer les accidens que les fonctions journalières , la manière de vivre , la condition et l'âge ont introduits dans les formes. Mon élève ne reverra plus le modèle académique qu'une fois tous les quinze jours ; et le professeur abandonnera au modèle le soin de se poser lui-même. Après la séance de dessin , un "habile anatomiste expliquera à mon élève l'écorché , et lui fera l'application de ses leçons sur le nud animé et vivant , et il ne dessinera d après l'écorché que douze fois au plus dans une année. C'en sera assez pour qu'il sente que les chairs sur les os et les chairs non appuyées ne se dessinent

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pas de la même manière ; qu'ici le trait est rond, là comme anguleux; et que s'il néglige ces finesses , le tout aura l'air d'une Vessie soufflée , ou d'un balle de coton.

Il n'y auroit point de manière , ni dans îe dessin', ni dans la couleur , si l'on imiloit scrupuleusement la nature. La manière vient du maître , de l'académie, de l'école et #iême de l'antique.

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