‹ Essais sur la peintureChapitre 5 sur 44 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Tout ce que j'ai compris de ma vie du Clair-obscur.

JLj e clair-obscur est la juste distribution des ombres et de la lumière. Problème simple et facile, lorsqu'il n'y a qu'un objet régulier ou qu'un point lumineux ; mais problême dont la difficulté s'accroît à mesure que les formes de l'objet sont variées; à mesure que la scène s'étend, que les êtres s'y multiplient , que la lumière y arrive de plusieurs endroits , et que les lumières sont diverses. Ah! mon ami , combien d'ombres et de lumières fausses dans une composition un peu compliquée ! combien de licences prises! en cm bien d endroits la vérité sacrifiée à refFet!

On appelle un eflel de lumière en peinture, ce que vous avez vu dans le tableau de Cbrésus , un mélange des ombres et de la lumière } viaî , fort et piquant: moment

(29) poétique qui vous arrête et vous étonne. Chose difficile , sans doute; mais moins peutêtre qu'une distribution graduée qui éclaireroït la scène d'une manière diffuse et large, et où la quantité de lumière seroit accordée à chaque point de la toile, eu égard a sa véritable exposition et à sa véritable distance du corps lumineux : quantité que les objets environnans font varier en cent manières diverses , pins ou moins sensibles , selon les pertes et les emprunts qu'ils occasionnent.

Rien de plus rare que l'unité de lumière dans une composition , sur-tout chez les paysagistes. Ici, c'est du soleil ; là, de la iune; ailleurs , une lampe, un flambeau, ou quelqn'autre corps enflammé. Vice commun , mais difficile à discerner.

îl y a aussi des caricatures d'ombres et de lumières; et toute caricature est de mauvais goût.

Si , dans un tableau , la vérité des lumières se joint à celle de la couleur, tout est pardonné , du moins dans le premier instant. Incorrections de dessin , manque d'expression , pauvreté de caractères , vices

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d'ordonnance , on oublie tout ; on demeure extasié , surpris , enchaîné , enchanté.

S'il nous arrive de nous promener au Tuileries , au bois de Boulogne , ou dans quelqu'endroit écarté des Champs-Elisées, sous quelques-uns de ces vieux arbres épargnés parmi tant d'autres qu'on a sacrifiés au parterre et à la vue de l'hôtel de Pompadour(i766); sur la fin d'un beau jour, au moment où le soleil plonge ses rayons obliques à travers la masse touffue de ces arbres , dont les branches entremêlées les arrêtent , les renvoient, les brisent, les rompent, les dispersent sur les troncs , sur la terre, entre les feuilles, et produisent autour de nous une variété infinie d'ombres fortes , d'ombres moins fortes, de parties obscures, moins obscures , éclairées , plus éclairées, tout-àfait éclatantes: alors, les passages de l'obscujité à l'ombre, de l'ombre à la lumière, de îa lumière au grand éclat , sont si doux , si touchans , si merveilleux , que l'aspect d'une branche , d'une feuille, arrête fœil et suspend la conversation au moment même le plus intéressant. Nos pas s'arrêtent involontairement ; nos regards se promènent sur la toile magique , et nous nous écrions : quel

tableau ! oh que cela est beau ! Il semble que nous considérions la nature comme le résultat de l'art ; et , réciproquement , s'il arrive que le peintre nous répète le même enchantement sur la toile, il semble que nous regardions l'effet de l'art comme celui de la nature. Ce n'est pas au sallon, c'est dans le fond d'une foret, parmi les montagnes que le soleil ombre et éclaire , que Loutherbourg et Vernet sont grands.

Le ciel répand une teinte générale sur les objets. La vapeur de l'atmosphère se discerne au loin , près de nous son effet est moins sensible ; autour de moi les objets gardent toute la force et toute la variété de leurs couleurs , ils se ressentent moins de la teinte de l'atmosphère et du ciel; au loin, ils s'effacent, ils s'éteignent, toutes leurs couleurs se confondent; et la distance qui produit cette confusion, cette monotonie , les montre tous gris , grisâtres , d'un blanc mat, ou plus ou moins éclairé , selon le lieu de la lumière et l'effet du soleil : c'est le même effet que celui de la vitesse avec laquelle on tourne un globe tacheté de différentes couleurs , lorsque cette vitesse est assez grande pour lier les taches et réduire

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leurs sensations particulières de rouge , de blanc, de noir, de bien, de verd, à une sensation unique et simultanée.

Que celui qui n'a pas étudié et senti les effets de la lumière et de l'ombre dans les campagnes, au fond des forêts , sur les maisons des hameaux , sur les toits des villes , îe jour, la nuit, laisse-là les pinceaux ; surtout, qu il ne s avise pas d'être paysagiste. Ce n'est pas dans la nature seulement , c'est sur les arbres , c'est sur les eaux de Vernet , c'est sur les collines de Loutherbourg que le clair de la lune est beau.

Un site peut sans doute être délicieux. Il est sûr que de hautes montagnes , que d'antiques forêts , que des ruines immenses en imposent. Les idées accessoires qu'elles réveillent sont grandes. J'en ferai descendre quand il me plaira Moïse ou Numa. La vue d'un torrent qui tombe à grand bruit, à travers des rochers escarpés qu'il blanchit de son écume, me fera frissonner. Si je ne le vois pas , et que j'entende au loin son fracas , c'est ainsi , me dirai-je , que ces fléaux si fameux dans l'histoire ont passé. Le mon de reste , et tous leurs exploits ne sont plus qu'un vain bruit perdu qui m'amuse. Si je

vois

( 33 ) vois une verte prairie , de l'herbe tendre eC molle , un ruisseau qui l'arrose, un coin de forêt écarté qui me promette du silence , de la fraîcheur et du secret , mon ame s'attendrira; je nie rappellerai celle que j'aime: où est-elle, m'écrierai- je ? pourquoi suis-je seul ici? Mais ce sera la distribution varice des ombres et des lumières qui ôtera ou donnera à toute la scène son charme général. Qu'il s'élève une vapeur qui attriste le ciel, et qui répande sur l'espace un ton grisâtre et monotone -, tout devient muet, rien ne m'inspire ni ne m'arrête , et je ramène mes pas vers ma demeure.

Je connois un portrait , peint par le Sueur: voua jureriez que la main droite est hors de la toile et repose sur la bordure. On vante singulièrement ce merveilleux dans la jambe et le pied du Saint-Jean-Baptiste de Raphaël, qui est au Palais-Royal. Ces tours de l'art ont été fréquens dans tous les temps et chez tous les peuples. J'ai vu un arlequin , ou un scaramouche de Gillot, dont la lanterne étoit à un demi-pied du corps. Quelle est la tête de Latour autour de laquelle l'œil ne tourne pas ? Où est le morceau de Chardin , ou même de Roland de Laportc ,

(34) où Pair ne circule pas entre les verres , le? fruits et les bouteilles ? Le bras du Jupiter foudroyant d'Apelle saiMoit hors de la toile, menaçoit l'impie , l'adultère , s'avançoit vers sa tête. Peut-être n'appartiendroit-il qu'à uil grand maître de déchirer le nuage qui enveloppoit Enée,et de mêle montrer comme il apparut à la crédule et facile reine de Cartilage :

Cïrcum fusa repente Scindit se nubes , et in aethera purgat apertum.

Avec tout cela . ce n'est pas-là la grande parti© , la partie difficile du clair-obscur. La voici :

Imaginez , comme dans la géométrie des indivisibles de Cavalieri , toute la profondeur de la toile coupée , n'importe en quel sens , par une infinité de plans infiniment petits. Le difficile, c'est la dispensation juste de la lumière et des ombres s et sur chacun de ces plans , et sur chaque tranche infiniment petite des objets qui les occupent; ce sont les échos , les reflets de toutes ces lumières les- unes sur les autres. Lorsque •cet effet est produit, (mais où et quand

(35) Fesfc-il ? ) l'œil est arrêté , il se repose» Satisfait par-tout, il se repose par-tout; il s'avance , il s'enfonce , il est ramené sur sa trace. Tout est lié , tout tient. L'art et l'artiste sont oubliés. Ce n'est plus une toile , c'est la nature, c'est une portion de l'univers qu'on a devant soi.

Le premier pas vers l'intelligence du clairobscur , c'est une étude des règles de la perspective. La perspective approche les parties des corps, ou les fait fuir , par la seule dégradation de leurs grandeurs , par la seule projection de leurs parties , vues à travers un plan interposé entre l'œil et l'objet, et attachées , ou sur ce plan même , ou sur ua plan supposé au-delà de l'objet.

Peintres , donnez quelques instans à l'étude de la perspective , vous en serez bien récompensés par la facilité et la sûreté que vous en retrouverez dans la pratique de votre art. Réfléchissez-y un moment , et vous concevrez que le corps d'un prophète enveloppé de toute sa volumineuse draperie , et sa barbe touffue , et ces cheveux qui se hérissent sur son front , et ce linge pittoresque qui donne un caractère divin à sa tête , sont assujettis dans tous leurs points

(36) aux mêmes principes que le polyèdre. A la longue , l'un ne vous embarrassera pas plus que l'autre, Plus vous multiplierez le nom* bre idéal de vos plans , plus vous serez corrects et vrais ; et ne craignez pas d'être froids par une condition de plus ou de moins ajoutée à votre technique.

Ainsi que la couleur générale d'un tableau , la lumière générale a son ton. Plus elle est forte et vive, plus les ombres sont limitées, décidées et noires. Eloignez successivement la lumière d'un corps , et successivement vous en aiïbibUrez l'éclat et l'ombre. Eloignez-la davantage encore , et. vous verrez la couleur d'un corps prendre un ton monotone , et son ombre s'amincir , pour ainsi dire, au point que vous n'en discernerez plus les limites. Rapprochez la lumière, le corps s'éclairera et son ombre se terminera. Au crépuscule , presque plus d'effet de lumière sensible , presqu'aucune ombre particuliers discernable. Comparez une scène de la nature , dans un jour et sous un soleil brillant, avec la même scène sous un ciel nébuleux. Là, les lumières et les ombres seront fortes ; ici, tout sera foible et gris. Mais vous avez vu cent fois ces deux scènes

(37) se succéder en un clin-d'œil , lorsqu'au milieu d'une campagne immense , quelque nuage épais porté par les vents qui régnoient dans la partie supérieure de l'atmosphère ,. tandis que la partie qui vous entouroitétoit immobile et tranquille , alloit à votre insçu s'interposer entre l'astre du jour et la terre. Tout a perdu subitement son éclat. Une teinte , un voile triste, obscur et monotone est tombé rapidement sur la scène. Les oiseaux même en ont été surpris, et leur chant suspendu. Le nuage a passé ; tout a repris son éclat , et les oiseaux ont recommencé leur ramage.

C'est l'instant du jour , la saison , le climat , le site , l'état du ciel , le lieu de la lumière , qui en rendent le ton général fort ou foible, triste ou piquant. Celui qui éteint la lumière, s'impose la nécessité de donner du corps à l'air même , et d'apprendre à mon ceil à mesurer l'espace vuide par des objets interposés et graduellement afïbiblis. Quel homme , s'il sait se passer du grand, agent, et produire sans son secours un grand effet !

Méprisez ces gauches repoussoirs, si grossièrement, si bêtement placés, qu'il est

(33) impossible d'en mèconnoître l'intention. On a dit qu'en architecture , il falloit que les parties principales se tournassent en ornemens ; il faut , en peinture , que les objets essentiels se tournent en repoussoirs. Il faut que dans une Composition les figures se lient, s'avancent , se reculent , sans ces intermédiaires postiches, que j'appelle des chevilles ou des bouche- trous.Tesnière avoit une autre niasie. Mon ami , les ombres ont aussi leurs couleurs. Regardez attentivement les limites et même lamasse de l'ombre d'un corps blanc, et vous y discernerez une infinité de points noirs et blancs interposes. L'ombre d'un corps rouge se teint de rouge ; il semble que la lumière, en frappant fécarlate, en détache et emporte avec elle des molécules. L'ombre d'un corps avec la chair et le sang de la peau , forme une foible teinte jaunâtre. L'ombre dam corps bleu prend une nuance de bleu ; et les ombres et les corps reflètent les uns sur les autres. Ce sont ces reflets infinis des ombres «et des corps qui engendrent l'harmonie sur votre bureau, où le travail et le génie ont jette la brochure à coté du livre, le livre à côté du cornet, le cornet au milieu ee 'oiaquinte objets disparate de nature, de

forme et de couleur. Qui est-ce qui observe, qui est-ce qui connoît , qui est-ce qui exécute, qui est-ce qui fond tous ces effets ensemble , qui est-ce qui en connoît le résultat nécessaire ? La loi en est pourtant bien simple ; et le premier teinturier à qui vous portez un échantillon d'étoffe nuancée, jette la pièce d'étoffe blanche dans sa chaudière , et sait l'en tirer teinte comme vous l'avez désirée. Mais le peintre observe lui-même cette loi sur sa palette , quand il mêle ses teintes. Il n'y a pas une loi pour les couleurs , une loi pour la lumière, une loi pour les ombres ; c'est par-tout la même.

Et malheur aux peintres , si celui qui parcourt une galerie, y porte jamais ces principes ! Heureux le temps où ils seront populaires ! C'est la lumière générale de la nation qui empêche le souverain , le ministre et l'artiste de faire des sottises. O sacra reverentia plebis ! Il n'y en a pas un qui ne soit tenté de s'écrier ; Canaille, combien je me donne de peine, pour obtenir de toi lin signe d'approbation!

Il n'y a pas un artiste qui ne vous dis© qu'il sait tout cela mieux que moi. Répondez-

lui de ma part que toutes ces figures lui crient qu'il en a menti.

Il y a des objets que l'ombre fait valoir, d'autres qui deviennent plus piquans à la lumière. La tête des brunes s'embellit dans îa demi-teinte, Celle des blondes à la lumière.

Il est un art de faire les fonds, sur-tout aux portraits. Une loi assez générale, c'est qu'il n'y ait au fond aucune teinte qui, comparée à une autre teinte du sujet, soit assez forte pour l'étouffer ou arrêter l'œil.

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