CHAPITRE
L'OBBANISATION JtlDICIAIRg,
8 1. Coealstence de deux principes dans l'organisation judiciaire d'Athènes. . 189-199 8 2. L’Aréopage Mmpagnie de judicalure. — Sa jurisprudence. — Sa compé-
8 3. Les Epbètes 205-213
8 A. Les Hèliastes. — A quelle époque s'établit et comment se développa l’insti tution du jury athénien 813-224
8 5. De l'indemnité accordée aux juRCS 2Î5-233
8 6. Comment les Archontes formaient les tribunaux et administraient le serment aux juges. — Du serment judiciaire 233-242
8 7. Les tribunaux 242-247
8 8. Des tribunaui spéciauï ■ . . . 247-248
a 9. Des locaux où se réunissaient les Hèliastes 848-850
8 10. De la présidence des tribunaux. — Les Archontes 250-252
8 11. Compétence de l’Archonte Eponyme 252-250
8 12. Cumpélence de l’Arcliontc-roi 256-258
8 13. Compétence du Polémarque 258-267
8 14. De la compétence des Tlicsmotliétcs 267-2TO
8 15. Les assesseurs des Archontes 270-212
8 16. Présidents de tribunaux autres que les Archontes. — Les Onze. . . . 272-27C
g n. Présidence des Quarante, des Agoranomes , des Logistes 276-878
8 18. Présidence des Stratèges et autres magistrats issus de rélection. . . . 218-284
8 19. Les jugements arbitraux. — Les Arbitres publics 284-303
8 20. Les Arbitres privés 303-309
g 2 1 . Les J uges des dénies 309 -3 1 1
8 22. Les Juges maritimes 311-313
8 23. Attributions judiciaires de l'assemblée 313-328
Conclusion 329-331
Table analytique 333-335
Table des mots grecs cités et expliqués dans 1e cours de l’ouvrage. . 336-338 ' Index bibliographique 339-343
INTRODUCTION
La démocratie athénienne, jusqu’à ces derniers temps, a été mal jugée. Les érudits, qui, depuis la renaissance des lettres, ont essayé de raconter l’histoire d’Athènes et d’en analyser la constitution, ont apporté dans cette étude un esprit de dénigrement systématique plus ou moins marqué, mais au fond toujours le même. On s’explique aisément cette malveillance, ce caractère commun d’ouvrages qui, à d'autres égards, présentaient de notables différences. Des causes de nature diverse ont concouru à amener ce singulier résultat, à établir cet accord entre gens qui, sur bien d’autres questions, ne se seraient guère entendus.
C’est d’abord que les Athéniens , comme tous les peuples spirituels, ont dit beaucoup de mal d’eux-
INTRODUCTION
mêmes. Leurs comiques sc sont moqués à outrance du bonhomme Dèmos, de ce crédule et capricieux vieillard, de ce maître fantasque auquel on ne peut du moins contester le mérite d’avoir mieux pris la plaisanterie que tout autre souverain absolu. Les grands écrivains d’Athènes ont été tantôt, comme Platon, des philosophes éblouis par un idéal chimérique, et condamnant la réalité au nom de je ne sais quelle impossible et inhumaine utopie , tantôt des clients de Sparte, comme ccXénophon, chez qui le ressentiment du procès de Socrate et une liaison personnelle avec Agésilas avaient à peu près éteint tout sentiment de patriotisme. Quant à Thucydide, on a abusé de son nom et de son autorité ; on a dénaturé ses paroles , on a arbitrairement tronqué sa déposition pour faire de lui, à tout prix, un témoin à charge, un accusateur. L’historien, dans sa haute et fière impartialité, est-il sévère pour certains des conseillers du peuple athénien, fait-il ressortir certaines erreurs, certaines fautes de la politique athénienne, on s’emparait à l’envi de ce blâme et de ces censures; on les répétait en les exagérant encore. On oubliait tant de pages où se fait jour, sous l’apparente froideur de l’écrivain, un si vif sentiment de la grandeur propre et du génie original d’Athènes; on oubliait
INTRODUCTION
celte célèbre oraison funèbre que Thucydide met
dans la bouche de Périclès; or tout ce discours est-il
autre chose qu’un panégjrique d’Athènes, le plus
solide et le plus sérieux, le plus sincère et le plus
passionné qu’on ait jamais écrit? Peut-on donner
aux enfants d’une libre cité de meilleures raisons
d’aimer leur patrie, peut-on la leur montrer plus
digne de tous les dévouements, de tous les sacrifices?
Non, jamais personne n’a mieux et plus tendrement
chéri que Thucydide cette Athènes d’où l’avait chassé
une sentence peut-être juste, mais en tout cas bien
rigoureuse. C’est le nom d’Athènes qui est inscrit
sur le fronton de l’éternel monument lentement
élevé, pendant les loisirs prolongés de l’exil, par le
puissant et calme ouvrier; c'est la statue du peuple
athénien, tel que l’admira, le craignit et le détesta la
Grèce aux jours de Périclès, qui se dresse au fond du
sanctuaire. Enrôler Thucydide parmi les détracteurs
d’Athènes, c’est calomnier le génie. Le patriotisme
eût-il fait défaut au général vaincu et banni, la rare
sagacité de ce perçant esprit aurait encore suffi à ✓
lui faire comprendre la grandeur et la noblesse d’Athènes,
Ce qui indisposait ainsi les érudits d’autrefois contre Athènes, ce qui les empêchait de s’apercevoir
INTRODUCTION
qu’ils seraient dupes en acceptant, sans faire leurs réserves , certains témoignages très-discutables , c’était les différences profondes qui séparaient de la société athénienne les sociétés auxquelles ils appartenaient par leur naissance et leur éducation. Prenons un Français sujet de Louis XIV ou de Louis XV, pensionnaire et familier de quelque maison princiôre, abbé de cour et de salon; un vicaire anglais, contemporain des Georges, élève d’Oxford , cadet de quelque grande famille dont il partageait l’orgueil et les préjugés, ou humble client de quelque haut seigneur whig ou tory ; un professeur allemand, du temps de Frédéric et de Marie-Thérèse, enfermé, loin de toute activité pratique, dans la vie toute conventionnelle et presque monacale d’une petite ville d’Université, bornant tous ses désirs à la conquête d’honneurs académiques qui ne le mettaient pas même à l’abri des impertinences du premier hobereau venu ; tous les trois seront également mal préparés à entrer dans les idées, dans les sentiments, dans les passions d’un Athénien de la grande époque, d’un compagnon d’armes de Thémistocle et de Périclès. La France, l’Angleterre, l’Allemagne étaient alors des sociétés monarchiques et aristocratiques où l’homme était plié, dès ses premières an-
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INTRODUCTION
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nées, au respect machinal de la naissance et du rang, où il s’agissait avant tout d’obtenir la faveur du maître, où des privilèges de toute sorte limitaient la carrière de chaque individu, et lui interdisaient, dès l’abord, certaines espérances, certaines ambitions ; peut-on imaginer rien qui ressemble moins à cette démocratique Athènes, où la loi proclamait, où l’usage consacrait l’égalité la plus absolue entre les citoyens, où chacun, dans quelque condition qu’il fût né, avait le droit d’aspirer à tous les emplois auxquels désignait le sort, auxquels élevait la faveur populaire ?
Pour quiconque, avant la Révolution française, prétendait écrire l’histoire des républiques antiques, il y avait encore une grande difficulté, un grand danger : dans le monde moderne, et surtout en Allemagne, il s’était établi peu à peu une séparation
profonde et comme un complet divorce entre la pensée et l’action, entre la science et la vie. Pour nous faire connaître et comprendre ces hommes qui ont tant agi, qui ont tant payé de leur personne sur les champs de bataille et à la tribune, au pouvoir, dans l’exil, dans la défaite et dans le triomphe, mais toujours dans la pleine lumière de la vie publique, suffit-il d’avoir passé de longues et paisibles années
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INTRODDCTION.
à lire et à rêver dans son cabinet ? Vous étiez indifférent ou tout au moins forcément étranger aux affaires de votre temps et de votre pays ; vous n’aviez ni droits ni devoirs civiques ; vous n’aviez jamais pris part ni même assisté aux luttes des partis, aux ardentes compétitions que suscitent, dans un Etat libre, l’ambition du pouvoir, le désir d’assurer le succès de telle ou de telle opinion, de telle ou de telle réforme ; vous n’aviez pas eu l’occasion d’éprouver, ni comme acteur, ni comme curieux et attentif spectateur, ce que peut la parole sur les hommes assemblés, com-' ment certains mots les remuent Jusqu’aux entrailles,, de quelle manière se soulèvent et s’apaisent les colères de la foule, comment s’établissent, à travers les multitudes, ces grands courants électriques dont aucune volonté particulière ne saurait changer la direction ou rompre l’effort, comment se prennent alors, dans les réunions populaires, de brusques et étranges résolutions, dont s’étonnent parfois, au bout de peu de temps, ceux même qui s’y sont le plus vivement associés. Vous ignoriez tous ces secrets, que peut seule enseigner l’expérience, et vous vous proposiez d’expliquer et d’apprécier le caractère, de raconter la vie du plus mobile, du plus sensible,du plus passionné, et, qu’on me passe le
IHTRODDCTION.
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mot, du plus nerveux de tous les peuples, du peuple athénien ! Votre régime, tes habitudes d’esprit que vous deviez à votre siècle et à votre milieu, pouvaient faire des métaphysiciens ou même de prodigieux érudits; mais des historiens, jamais. C’est ainsi qu’ont vécu les Kant, les Malebranche, les Spinosa , ainsi que les Eckhel , les Ducange , les Meursius, dans une retraite où ne pénétrait pour ainsi dire aucun bruit du dehors, où on ne s’inquiétait guère des intrigues diplomatiques, des batailles rangées et des conquêtes princières. Mais, pour ne parler ici que de l’antiquité, ceux qui nous l’ont, à vrai dire, révélée les premiers, ceux qui nous ont fait voir, sur l’Agora grecque ou sur le Forum latin, des hommes semblables à nous , soumis aux mêmes besoins, sujets aux mêmes faiblesses, mus parles mêmes
ressorts, ceux qui en étudiant le budget des cités an-
ciennes, les ont ainsi comme rapprochées des sociétés modernes , où les questions économiques tiennent une si grande place, les Niebuhr et les Mommsen, les Bœckh', les Grote et les Michelet, était-ce des solitaires désintéressés de l’action, insoucieux des agitations et des lattes contemporaines? Il n’est d’ailleurs pas nécessaire d’être entré, comme Niebuhr, dans le conseil des rois , d’avoir pris peurt ,
INTRODUCTION
comme Mommsen et Grote , aux délibérations des parlements. Pour se mettre en état de comprendre les vertus et les vices du citoyen d’Athènes et de Rome , la véhémence de ses passions , son âpre amour de la patrie, le jeu complexe des institutions qu’il s’était données, c’est assez désormais d’être de son temps et de son pays. Il n’est pas aujourd’hui de peuple chez qui les guerres de la Révolution et de l’Empire n’aient éveillé ou surexcité le sentiment patriotique, il n’en est pas à qui les maux de la conquête n’aient fait savoir combien on peut haïr l’étranger et ce que cette haine peut inspirer d’atroce et de grand. Il n’est pas non plus aujourd’hui d’esprit sérieux et cultivé que laissent froid les efforts tentés par nos pères pour donner à la justice et à la raison un peu plus de part au gouvernement de ce monde; il n’en est pas qui, par sa naissance et son éducation ou par ses propres réflexions, ne soit attaché à quelque parti, ou du moins à quelque opinion politique. Tous d’ailleurs, ceux qui ont agi par eux-mêmes comme ceux qui sont restés jusqu’ici en dehors des affaires publiques, ont, sur les péripéties par lesquelles passent les peuples et les constitutions, sur les lois qui président à leur développement et à leur chute, des clartés qui man-
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quaient à nos aïeux. Nous savons, au moins en théorie, ce qui prépare les révolutions, quelles fautes les rendent inévitables, quelles réactions provoquent leurs violences et quelles déceptions les suivent souvent, combien un peuple a de peine à revenir au but que, dans un élan inconsidéré, il a dépassé du premier bond, de quelle manière ces terribles convulsions agissent sur la moralité humaine, ce qu’il faut enfin à une nation de calme persévérance et d’énergie patiente pour supporter cette noble fatigue du gouvernement de soi-môme. L’expérience des deux ou trois générations qui nous ont précédés a été assez douloureuse et assez chèrement achetée pour que nous en profitions, — ne fût-ce que pour écrire l’histoire.
Mais, dira-t-on , on n’a pas attendu notre époque pour saisir et mettre en lumière les grands côtés du génie et de la politique de Rome ; lisez Machiavel et Montesquieu 1 Cela est vrai , quoique seulement dans une certaine mesure et avec des restrictions. Depuis le seizième et même le dix -huitième siècle, l’étude des monuments figurés et le déchiffrement des palimpsestes, la numismatique et surtout l’épigraphie, ont mis à la disposition des historiens beaucoup de documents tout à fait nouveaux , beaucoup de tex-
INTRODUCTION
tes inédits ; en môme temps , des documents anciennement connus , une lente et graduelle élaboration faisait sortir bien des renseignements , bien des indices que l’on n’avait pas su en tirer tout d’abord. A ce supplément d’information sont venues s’ajouter les leçons des événements , cette expérience collective dont chacun reçoit aujourd’hui sa part en naissant. Faut-il s’étonner si , dans de telles conditions et avec de tels secours, on peut, de notre temps, sans être un Machiavel ou un Montesquieu, pénétrer, mieux encore que ces grands hommes, les causes secrètes et profondes des révolutions romaines , en mieux marquer l’enchaînement et la suite nécessaire , tracer enfin , des principaux acteurs de ces grands drames , de plus vivantes images et des portraits plus parlants ?
Pour ne citer qu’un exemple, combien l’on avait mal réussi, jusqu’à nos jours, à nous faire comprendre le caractère et le rôle de Cicéron, à nous rendre cette physionomie si aimable, si fine et si mobile, cette nature si riche, si variée, si pleine d’apparentes contradictions ! Tantôt on nous présentait une figure idéale qui, nous le sentions, manquait de réalité et ne pouvait être ressemblante ; tantôt c’était une indigne caricature que l’on voulait nous faire
INTRODUCTION. XK
accepter. Ce n’étaient que panégyriques naïfs dont s’offensaient les esprits un peu déliés , ceux qui n’aiment pas à être pris pour dupes , ou sévérités excessives, cruelles moqueries qui blessaient d’honorables sympathies et alarmaient la conscience des honnêtes gens. Consultez le nouvel historien que Cicéron vient de trouver en France , et vous sentirez la différence, vous comprendrez le progrès ! Nous n’avons plus ici d’exagérations laudatives ou calomnieuses , plus de tons heurtés et de disparates choquantes , mais une habile et discrète peinture où les nuances sont harmonieusement fondues, où la multiplicité des détails n’empêche pas de saisir les grands traits du modèle et son expression dominante. On se trouve ainsi en présence d’une âme élevée, sensible, délicate , peu faite pour les jours de troubles et de violence où elle se trouve jetée, mal préparée à d’aussi rudes secousses, dépaysée et comme égarée au milieu d’un peuple grossier , d’un temps dur et mauvais, éprise enfin d’un idéal politique auquel les émeutes du Forum, l’avidité et les calculs personnels des nobles , l’ambition des généraux , les coups d’Etat du génie, infligeaient à chaque instant de tristes démentis et d’amères défaites ; on admire, tout en le plaignant , ce vif et brillant esprit pour qui son
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étendue et sa pénétration même étaient un danger et une souffrance. Si , dans ses lettres même et dans les récits des historiens, Cicéron montre souvent tant d’incertitude et d’indécision , c’est qu’il connaît trop bien les vices de son propre parti , les faiblesses et les arrière-pensées des chefs auxquels l’attachent d’anciens engagements. Cicéron n’ignorait pas combien la populace était lâche et vénale , le Sénat corrompu et tyrannique ; il n’avait confiance ni dans le mérite , ni dans le désintéressement de Pompée ; il savait que César, vers qui l’attirait une naturelle sympathie, voulait régner. Il n’avait donc d’illusion et d’espoir que par accès ; il n’était pas assez dupe pour ne jamais hésiter, comme Caton, pour ne pas se demander souvent avec angoisse de quel côté était le droit, à qui appartenait l’avenir. Cependant il n’en est pas moins resté, jusqu’au bout, dans le camp de ceux qui se disaient et se croyaient les défenseurs de la république et de la liberté. Dans la lutte suprême, l’éloquence et l’énergie du vieillard ont semblé grandir ; quand il a succombé sous les fautes de ses amis et sous la force des choses , sa mort a été un dernier Sacrifice à cette patrie qu’il avait tant aimée, un grand exemple laissé à la postérité. Qui donc aura la , prétention d’exiger davantage, et qui pourrait refuser
LNTRODUCTION.
de s’incliner devant cette noble et touchante figure, depuis qu’une main d’artiste l’a replacée dans son vrai jour ?
Il serait aisé d’insister , et de montrer combien les Gracques , Sylla , César , et tant d’autres ont gagné à être étudiés de plus près , dans un nouvel esprit , à la lumière d’instructives comparaisons. D'ailleurs , aujourd’hui même , il reste encore dans le champ de l’histoire romaine bien des découvertes à faire, bien des institutions à expliquer , bien des personnages à mettre en leur vraie place. Cependant , à tout prendre , on peut dire que, dès longtemps , Rome a été mieux connue et mieux comprise que la Grèce , différence qui subsiste encore aujourd’hui. C’est ainsi que , jusqu’au moment où furent apportés en Angleterre les marbres d’Elgin , amateurs , érudits , artistes , tous ceux qui faisaient profession d’admirer et d’imiter les chefs-d’œuvre antiques , parlaient parfois du style grec , mais auraient été bien embarrassés pour le définir : c’était les monuments de Rome que l’on regardait comme les vrais types de l’architecture classique , c’est de l’art romain que se sont surtout inspirés la renaissance italienne et notre dixseptième siècle. Il ne faut point s’en étonner ; nous tenons par plus de liens et plus de racines à Rome
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qu’à la Grèce. C’est sur les ruines du monde romain que s’est élevé l’édifice du monde moderne ; ce sont les débris de la civilisation romaine qui ont formé , au moyen âge, les premières assises des constructions nouvelles. Pour ne parler que de la France, ne trouvons-nous pas partout chez nous , de quelque côté que nous nous tournions, la trace de Rome , la persistante influence de son génie? Ce sont les mots latins qui forment le fond de notre idiome ; pendant bien des siècles , c’est en latin que nous nous sommes essayés à penser, et , de ce long commerce avec la langue de la théologie et du droit , notre langue a gardé une ineffaçable empreinte. C’est à l’école des maîtres latins que se sont formés nos grands écrivains classiques ; jamais on n’a su en France autant de grec qu’aujourd’hui. Le dix-septième siècle professait pour la littérature grecque un respect qui touchait à la superstition ; mais il ne la connaissait , à de très-rares exceptions près , que par des traductions , et par quelles traductions ! Le dix-huitième siècle la raillait , la bafouait. Notre art , pendant sa première période, si justement appelée romane, n’avait été qu’un prolongement , et , dans une certaine mesure, un développement de la tradition romaine; plus tard, quand il a voulu, lors de la
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décadence du style ogival , remonter jusqu’à l’antiquité, il a pris pour modèles les palais, les temples, les théâtres , les ponts , les aqueducs que Rome a partout laissés sur le sol de l’Italie et de la Gaule. Notre droit, tel qu’il est formulé dans nos codes, n’est qu’un compromis entre le droit romain et le droit coutumier , qu’une adaptation plus ou moins heureuse des principes posés par les grands jurisconsultes romains aux exigences et aux besoins de la société moderne. Quant à nos instincts et à nos habitudes politiques , à nos théories de gouvernement, à notre pratique administrative, est-il nécessaire d’insister, et de montrer quels emprunts, peutêtre excessifs , nous avons faits à la Rome impériale ? Cet effort d’imitation et d’assimilation a commencé, dès le lendemain de l’invasion barbare , avec les premiers Mérovingiens ; il s’est poursuivi , pendant tout le moyen âge , sous l’influence des hommes d’église et des légistes, ministres de nos rois ; Louis XIV , la Convention, Napoléon ont travaillé dans le même sens ; il est encore aujourd’hui toute une école qui fait sans cesse appel aux souvenirs de Rome, et qui provoque étourdiment des comparaisons que le prince aussi bien que le peuple ont tout intérêt à repousser.
Cette tradition ininterrompue , cette transmission
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et celte transfusion de principes et d’idées, toutes ces ressemblances, tous ces rapports expliquent comment Rome nous a été de bonne heure et nous est encore plus aisément accessible qu’Athènes. Il y a encore , de cette différence , une autre et dernière raison qu’il importe de signaler. Rome a vécu bien plus longtemps qu’Athènes ; les institutions y ont pris, avec les années, une forme plus stable et plus arrêtée, des caractères plus fixes et plus nettement déterminés ; les maximes du droit public et privé s’y sont déposées, siècle après siècle, dans des monuments législatifs bien plus nombreux et bien mieux coordonnés, dont une bien plus grande quantité nous est parvenue, conservée, soit dans les auteurs , soit sur le marbre et le bronze. Nous avons donc bien moins d’éléments entre les mains pour comprendre et restituer le mécanisme des institutions athéniennes, pour rétablir la série des règles auxquelles étaient soumis les rapports des citoyens entre eux et avec l’Etat. Or, comme pour augmenter la difficulté , il se trouve, et nous aurons plus d’une occasion de le montrer , que la constitution athénienne était moins simple , plus complexe que celle de Rome.
Ceci ne veut pas dire qu’il y eût à Athènes un plus grand nombre de magistrats qu’à Rome. Dans le der-
INTRODÜCTION.
I nier siècle delà république, Rome, avec ses con-
suls , ses censeurs , ses préteurs , ses édiles curules I et plébéiens , ses tribuns du peuple , ses questeurs ,
sans parler du vigintivirat , avait certainement plus ^ de magistrats proprement dits qu’ Athènes. Mais , à
Rome, chacun de ces magistrats avait des fonctions
j parfaitement définies. Les Romains avaient eu le
temps d'introduire dans leur constitution , grâce à f un long usage, tous les rouages utiles; d’appliquer
avec rigueur à l’action du gouvernement le grand principe de la division du travail. Tout avait été prévu ; tout s’accomplissait suivant un programme dans lequel on ne saurait signaler aucune lacune 3* considérable. Il n’y avait pas de service public de
quelque importance dont la loi n’eût chargé un magistrat ordinaire.
Il n’en allait pas de même à Athènes. La démocratie athénienne , si on la compare à l’aristocratie romaine , n’a eu qu’une bien courte vie. Entre les réformes de Clisthènes et la mort de Démosthènes, il n’y a pas deux cents, ans, et encore est-ce seulement vers le milieu du siècle suivant , après ^ Aristide, Périclès et Ephialte, que la constitution
a reçu sa forme définitive, et que la démocratie est en pleine possession d’elle-même. De cette épo-
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INTRODDCTION.
que jusqu’au moment où l’indépendance d’Athènes succomba sous l’écrasante puissance de la Macédoine, sous l’effort de deux hommes de génie, il n’y a place que pour quatre générations. Ce sont là, pour un peuple, de bien étroites limites. Aussi semble-t-il, à première vue , qu’il soit toujours resté dans la constitution athénienne quelque chose d’incomplet et d’inachevé , que toutes les nécessités n’aient pas été prévues, que la compétence des magistrats réguliers ne répondît pas à tout ce que pouvait attendre de son gouvernement une société riche et civilisée. On se demande comment il pouvait y avoir quelque suite dans la politique et l’administration , comment les choses pouvaient marcher avec des corps que chaque année le sort renouvelait entièrement , avec des magistrats tous annuels , et dont une partie était aussi désignée par le sort. Il faut redoubler d’attention pour arracher à Athènes son secret , pour distinguer ce qui fait l’originalité de sa constitution et de sa vie politique.
Il n’y a point à Athènes le même rapport qu’ailleurs entre le titre officiel , entre la dignité extérieure des grandes magistratures publiques, et leur part d’action efficace , de pouvoir réel. L’esprit démocratique veut que chaque citoyen , pourvu
INTRODÜCTION.
qu’il soit honnête et brave, pourvu qu’il ait toujours exactement rempli ses devoirs civiques, puisse devoir à l’impartialité du sort l’honneur de donner son nom à l’année , d’offrir aux dieux les hommages de la république, ou de présider un tribunal ; mais les Stratèges , qui commandent en face de l’ennemi les flottes et les armées d’Athènes , sont des magistrats élus , choisis parmi les ofQciers qui se sont déjà distingués à la guerre ; mais pour les finances, la marine, les travaux publics, on délègue, sous divers noms, des hommes plus ou moins spéciaux , en les investissant d’une autorité qu’ils peuvent garder nombre d’années. C’est le sort qui élève à l’Archontat, qui fait entrer dans les tribunaux, dans le Sénat des Cinq-Cents ; mais la dokimasie , cette sévère enquête à laquelle sont soumis, devant les juges , ceux dont le hasard a désigné le nom, tend à corriger les erreurs du sort. Chaque année voit se succéder de nouveaux Archontes, et leurs attributions n’ayant qu’une médiocre importance, l’inconvénient est faible ; mais les Stratèges peuvent être indéfiniment réélus ; mais , comme promoteurs et rédacteurs des décrets , les conseillers ordinaires du peuple , les Orateurs, comme on les appelle, peuvent, pendant un laps de temps plus ou moins long, quel-
DîTRODÜCTlON.
quefois pendant toute leur vie , exercer sur la direction des affaires une influence prépondérante. Le développement de l’empire maritime d’Athènes et les besoins d’une administration chaque jour plus compliquée font reconnaître l’insuffisance des vieilles magistratures ; sur la proposition de quelque orateur , on se hâte de créer quelque commission permanente ou temporaire qui , sous un titre modeste, veille aux intérêts nouveaux et s’acquitte de la tâche imposée. Ce peuple, que l’on peint si mobile, si épris du changement , est profondément attaché à d’antiques associations héréditaires, le genos , la phratrie ; ce peuple égalitaire éprouve , pour les fils de ces familles qui ont une légende et une histoire, pour les gens de haute race , une sorte d’admiration instinctive qui le porte â les élever tout d’abord aux plus hautes charges ; ce peuple , que l’on dit si capricieux , si ingrat pour ceux qui le servent , ne sait point retirer son estime et sa confiance â ceux qui l’ont conquise par la dignité de leur vie , par le désintéressement de leur politique , par la persistance de leur volonté ; c’est ainsi que Nicias , malgré son extrême médiocrité , fut , pour le malheur d’Athènes, maintenu jusqu’au bout dans les grands commandements , et que Phocion , qui passa sa vie à contredire
INTRODÜCTION.
ses concitoyens et à railler même leurs meilleurs sentiments , fut élu quarante-cinq fois Stratège.
Tout ce système de compensations, de corrections , d’additions faites par la force des choses et par l’intelligence du peuple à la lettre de la loi, voilà ce que n’avaient pas saisi, avant MM. Groteet Duruy, les modernes historiens d’Athènes. Quand ils avaient cherché, chez les auteurs anciens, tout ce que ceuxci nous apprennent de la constitution athénienne, nos érudits n’avaient pas su lire entre les lignes; ils n’avaient pas démêlé le jeu de ces influences librement acceptées qui , sans prétendre empiéter, s’exerçaient , sur l’Agora , à côté des magistratures officielles , et qui représentaient cet élément de continuité sans lequel un Etat n’aura jamais ni grandeur ni durée. Ils s’étonnaient de ne pas trouver ici la même précision , la même rigueur qu’à Rome , d’aussi exactes classifications , des règlements aussi détaillés ; c’est qu’ils n’avaient pas senti combien le génie athénien avait d’élasticité et de souplesse , quelles ressources il improvisait rapidement , au fur et à mesure des besoins , par quels tempéraments il réussissait à concilier les principes en apparence les plus opposés , par quels sous-entendus , par quelles corrections tacites il remédiait sans bruit aux plus gra-
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ves défauts de sa constitution. Si les Athéniens avaient été tels que les montrait un auteur qui a jadis fait école, Mitford, la démocratie athénienne, loin de laisser au monde tant de noms illustres , tant d’exemples admirés , tant d’incomparables chefsd’œuvre , loin d’avoir deux siècles de puissance et de gloire, n’aurait pas vécu vingt ans.
Ce simple raisonnement, que l’on aurait dû faire depuis longtemps , a suffi pour avertir des esprits plus ouverts , plus avisés , tels que celui de M. Grote. Il y avait là un fait, la grandeur d’Athènes, dont témoigne toute l’antiquité ; or, à moins de donner un démenti à toute expérience et de faire abstraction de toute logique, ce fait demeurait inexplicable si les Athéniens avaient été réellement ces fous , parfois amusants et spirituels, mais toujours sans mémoire, sans cœur et sans cervelle, contre qui poètes comiques, philosophes et rhéteurs épuisaient à l’envi leurs railleries et leurs invectives. A moins de ne plus reconnaître aucune proportion entre la cause et l’effet, pouvait-on croire que les auteurs de tant de grandes choses fussent des enfants étourdis, fantasques , crédules à l’excès , changeant d’idée et de passion à chaque lune nouvelle, passant leur vie à juger , comme le héros d’Aristophane et de Racine ,
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des procès ridicules , à se faire berner, sur la place publique, par des orateurs, effrontés charlatans, et à frapper d’exil ou de mort leurs plus fidèles serviteurs, leurs meilleurs généraux? A qui voulait se rendre compte des destinées et de la fortune d’Athènes, l’histoire , telle qu’elle était uniformément présentée, offrait des données évidemment contradic-
toires ; si on les acceptait sans examen , le problème était insoluble. Du jour où furent éveillés les soupçons de la critique , c’en était fait du portrait de fantaisie que l’on avait jusqu’alors accepté de confiance. L’histoire d’Athènes , à mesure qu’elle devint plus exacte, plus vraie, plus intelligible, gagna en intérêt, parut plus attachante et plus instructive. Tandis que la dure et cruelle Sparte , avec son âpre génie et son inhumaine discipline, perdait à être mieux connue , les recherches qu’inaugurèrent avec tant d’éclat les Bœckh et les Grote ont toutes profité à la considération du peuple athénien , à la gloire d’Athènes.
La matière est-elle épuisée , ne reste-t-il plus rien à faire pour donner à tous ceux qui se sentent instinctivement attirés vers la brillante cité, vers la mère de tant de beaux génies, de meilleures raisons de l’estimer et de l’aimer? Je ne l’ai point pensé.
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Comme l’indique le titre de l’ouvrage qui a fondé sa réputation , M. Bœckh s’est occupé surtout de l’économie politique des Athéniens ; il a montré comment naissait et se répartissait chez eux le capital , quel était le rapport entre la production et la consommation , quelles étaient les sources ordinaires et extraordinaires des revenus de l’Etat et comment celui-ci administrait et dépensait les sommes que l’impôt, sous toutes ses formes, faisait entrer dans le trésor. M. Bœckh connaît admirablement tous les textes anciens qui peuvent jeter quelque lumière sur ce sujet ; il sait tirer parti du moindre mot , de la moindre allusion ; en même temps il est au courant des théories les plus solides de la science moderne ; il possède et il applique les principes posés par les Adam Smith et les Jean-Baptiste Say. En s’aidant des exemples que fournit la comptabilité financière des grands Etats de l’Europe contemporaine , un Allemand a pu établir , beaucoup plus nettement que n’auraient su le faire Périclès ou Lycurgue , le budget d’Athènes , dresser le tableau comparatif de ses recettes et de ses dépenses ; en s’appuyant sur des lois économiques qui sont indépendantes du temps , de 1a race et du climat, il a pu , ce qu’aucun ancien n’aurait même songé à entreprendre , juger les prin-
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cipales combinaisons financières auxquelles Athènes eut successivement recours , déterminer quels étaient leurs avantages et leurs inconvénients, et dans quel sens chacune d’elles devait agir sur la moralité publique et privée , sur la prospérité et les destinées de la cité. Pendant qu’il poursuit cet examen et qu’il recompose cet ensemble, que d’ingénieuses dispositions le critique trouve à signaler, parmi bien des erreurs, inévitables résultats de l’inexpérience générale ! Il est curieux de voir comment , guidés par leur rare bon sens, les Athéniens avaient deviné tout d’abord certaines vérités économiques que les sociétés modernes ont méconnues bien longtemps , et dont quelques-unes même ne sont pas encore partout acceptées. Ni Rome , ni durant tout le moyen âge et même plus tard encore, presque tous les Etats européens n’ont pas cessé d’altérer leurs monnaies ; or , la république athénienne ne s’est jamais livrée, depuis Solon , à cette honteuse et maladroite spéculation ; elle a compris que la conduite la plus honnête était, après tout , la plus habile et la plus profitable. Pendant plusieurs siècles, le titre de la monnaie athénienne n’a pas plus varié qu’au moyen âge celui du florin toscan ; aussi , comme le prouvent à 1a fois les témoignages anciens et les riches dépôts de mé-
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daillcs athéniennes retrouvés dans toute TEurope orientale et jusque sur les bords de la Baltique, les tétradrachraes attiques étaient universellement recherchés par le commerce. Ce qui est plus frappant, c’est qu’il, n’y eut jamais à Athènes fixation du taux légal de l’intérêt. Les Athéniens avaient senti que l’argent est une marchandise dont la valeur se règle , comme celle des autres denrées , par le rapport entre l’offre et la demande , principe que la loi française se refuse encore à admettre, en l’an de grâce 1863 , malgré l’accord et les réclamations de tous les économistes.
L’histoire économique d’Athènes avait été exposée, dès 1817, par M. Bœckh, et les recherches de ce savant, quoique semblant ne porter que sur un point tout spécial, sur une question nettement limitée, avaient incidemment fourni ou tout au moins préparé la solution de beaucoup d’autres problèmes analogues ; on ne peut étudier les finances d’un Etat sans examiner et discuter son système politique et administratif. M. Grote trouva donc là de précieux matériaux quand il entreprit de donner à son pays une histoire complète de la Grèce, histoire où Athènes occupe naturellement la première place, figure presque toujours au premier plan. C’est, suivant
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l’expression d’un ancien, Dicéarque, la vie tout entière de la Grèce, êw; 'e^^o^o;, que M. Grote a voulu faire tenir dans le tableau si vaste et si bien ordonné qu’il a tracé, année après année, d’une main infatigable et d’un ferme crayon. Il n’est point de faits, de quelque ordre qu’ils soient, auxquels ne s’ouvre un si large cadre; finances et droit civil, arts et lettres, religion et philosophie, tout est indiqué, signalé, résumé ; rien n’est omis de ce qui est indispensable pour que nous puissions nous représenter, autant que cela est possible à pareille distance, un citoyen de la Grèce indépendante et surtout un citoyen d’Athènes, pour que nous comprenions quelles habitudes héréditaires s’imposaient à lui dès l’enfance, quels sentiments faisaient battre son cœur, quelles associations d’idées dominaient son esprit , présidaient à toute sa conduite et lui dictaient en quelque sorte ses actions.
D’ailleurs, comme cela arrive dans toutes les histoires générales, dans celles-là surtout qui ont pour objet l’antiquité , ce qui occupe le plus d’espace , ce qui est raconté avec le plus de détail dans l’ouvrage anglais, c’est l’histoire politique proprement dite , ce sont les événements de l’Agora ou des champs de bataille, l’attitude, les paroles, les
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actions de ces grands acteurs qui jouent en public les premiers rôles ; c’est, en un mot, tout ce qui exerce sur les destinées d’un peuple une influence directe, immédiate, facilement appréciable. Comment faire autrement quand on suit à la trace les Hérodote, les Thucydide, les Xénophon, pour qui, comme pour leurs disciples et imitateurs romains, la vie privée n'existe point, les poètes et les artistes ne comptent pas, mais pour qui la scène est tout entière remplie par le peuple souverain et par ceux qui le représentent et le dirigent, par les magistrats auxquels il délègue son autorité et qui agissent en son nom, par les orateurs dont la voix le remue et le détermine à l’action? Pour tout ce qui est de la constitution athénienne, de ses origines et de son développement, des différentes phases qu’elle a traversées, du caractère de chacun des hommes qui l’ont successivement modifiée, de la part qui revient à chacun dans l’œuvre collective de la grandeur et de la puissance d’Athènes, on pourra compléter et rectifier sur certains points secondaires les assertions et les jugements de M. Grote ; mais, je le crois fermement, les recherches subséquentes feront mieux apprécier encore le sens et la pénétration de l'éminent historien. Quelques détails pourront être révisés
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et corrigés ; l’ensemble subsistera. Dès maintenant, l’histoire d’Athènes est devenue claire et intelligible; on y trouve enfin un rapport exact entre la cause et l’effet, entre les institutions que se donna 3^ le peuple et les travaux qu’il accomplit, les succès
qu’il obtint, la gloire que lui accorde l’unanime témoignage des siècles. Pourquoi n’est-ce pas à la démocratie française que reviennent l’honneur d’avoir pris cette initiative, le mérite d’avoir fait cette réparation, d’avoir rendu cette tardive justice à sa généreuse devancière , à la démocratie athénienne?
La littérature et la philosophie d’Athènes, le mou- * vement, les progrès, les découvertes de la pensée
athénienne ont été aussi étudiés, à divers points de vue, dans des ouvrages dont plusieurs comptent parmi les titres les plus sérieux de l’érudition, de la critique et du goût français. Mais il est tout un côté du génie athénien qui me paraît avoir été laissé dans l’ombre ; il est une de ses formes les plus curieuses, une de ses expressions les plus intéressantes qui ne semble pas avoir obtenu jusqu’ici, surtout en France, È toute l’attention qui lui était due : je veux parler du
droit attique, de la série des dispositions législatives par lesquelles Athènes a déterminé les rapports de
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l’individu avec l’Etat, et réglé les relations qui s’établissent entre les hommes, dans une société riche et policée. Dans les histoires générales où la constitution d’Athènes est expliquée avec le plus de détail, le droit attique, on le comprendra aisément, ne tient qu’une place très restreinte. A propos de certaines combinaisons financières, de certaines sources de revenu, M. Bœckh peut signaler certaines particularités, indiquer quelques traits, expliquer quelques points obscurs de la législation athénienne ; M. Grote fera de même en traitant de Solon et de son œuvre, en racontant tel ou tel événement, tel ou tel procès célèbre qui ne se comprendrait pas bien sans quelques éclaircissements. Dans cette Allemagne à qui n’échappe aucun problème, plusieurs savants se sont occupés de ces questions ; il suffit de nommer ici les Bunsen, les Meier, les Schœmann, les Platner, etc.; en France, dans ces derniers temps, quelques professeurs de nos Facultés de droit, parmi lesquels il faut citer surtout M. E. Caillemer, ont éclairci certains points obscurs de la législation attique, en ont reconstitué avec talent certains chapitres. On trouvera dans un appendice spécial la liste, aussi complète qu’il a été possible de la donner, de tous les ouvrages, de toutes les disserta-
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tions qui touchent à ces matières. Mais chacun de ces auteurs s’est contenté d’étudier une partie de ce vaste ensemble ; tel travail est consacré au droit successoral, tel autre à la formule du serment des Hèliastes, à la commission des Nomothètes, ou à quelqu’une des actions qu’admettait la loi athénienne ; celui-ci a essayé de déterminer les fonctions et la compétence des Archontes, celui-là a traité des Arbitres et des procès qui leur étaient soumis ; tels autres ont voulu exposer toutes les règles de la procédure civile et criminelle d’Athènes, ou se sont particulièrement occupés de ses institutions commerciales et de la manière dont elle avait organisé le crédit foncier. Pour rencontrer des ouvrages où l’on ait entrepris d’embrasser, dans un travail d’ensemble, tout le droit attique, il faut remonter bien plus haut, aux Meursius, aux Saumaise, aux Samuel Petit, à ces érudits d’autrefois qui connaissent admirablement tous les textes , qui les ont réunis avec un soin étonnant, avec une merveilleuse patience, mais à qui la critique fait plus ou moins défaut, qui ne savent pas distinguer les époques et discuter les témoignages. Ce qu’il était difficile, pour ne pas dire impossible, d’accomplir au dix-septième siècle, on peut aujourd’hui le tenter avec bien plus de chance de succès.
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Le droit attique, dira-t-on, a-t-il quelque intérêt, ou plutôt ne mériterait-il pas de rester dans l’oubli où il est tombé ? C’est là la question même à laquelle prétend répondre l’essai que nous offrons aujourd’hui au public ; mais, pour peu que l’on y réfléchisse, ne sera-t-on pas disposé à admettre d’emblée que le droit attique ne peut avoir été insignifiant et médiocre? Pourquoi cette Athènes qui, personne ne songe à le nier, a porté dans toutes les autres manifestations de sa pensée tant d'originalité et de distinction serait-elle restée si fort au-dessous d’ellemême dans ce seul ordre de conceptions, en cette seule création? Faisons abstraction, si l’on veut, du génie littéraire et philosophique d’Athènes ; mais comment ne retrouverait- on pas dans le droit public et dans le droit privé d’Athènes, dans sa législation civile et pénale cet esprit ingénieux et subtil, cette finesse inventive, ce sens pratique, qui se révèlent dans son organisation financière, dans tout le système de ses institutions politiques et militaires, dans toute la conduite de ses affaires ?
L’intérét que pourra présenter le droit attique sera d’ailleurs, il faut le dire, un intérêt purement historique. Le droit grec ne nous fournira pas, comme cela arrive sans cesse pour le droit romain, l’origine
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et le véritable sens de tel ou tel article de nos codes. De la loi athénienne à la loi française, nous pourrons signaler certaines ressemblances singulières, certaines rencontres curieuses ; mais il n’y a jamais d’emprunts directs ou indirects. C’est une question très-controversée que celle de la fameuse légation envoyée en Grèce par le peuple romain avant la nomination des décemvirs ; que ce soit là une pure légende, ou que les députés dont Tite-Live donne les noms aient réellement visité la Grèce et transcrit les lois de Solon, ce qui est certain, c’est que les seuls rapports frappants que l’on ait signalés jusqu’ici ne portent que sur des détails d’une très-minime importance. Admettons l’hypothèse de l’ambassade ; les décemvirs se seront bornés à copier dans les notes rapportées de Grèce certaines dispositions assez bien combinées de ce que l’on peut appeler le code rural d’Athènes. Comme nous ne connaissons que très-imparfaitement les lois de Solon et les lois des Douze Tables, nous pouvons supposer que les décemvirs se seront approprié quelques autres règlements de cette nature ; mais il n’en demeurera pas moins évident que le droit romain est sorti des entrailles même du peuple qui lui a donné son nom, qu’il est, à ses débuts, purement italien et latin, qu’il
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est né d’une vieille coutume locale peu à peu modifiée par l’action des siècles, par l’adoucissement des mœurs, par la complexité croissante des relations sociales, par l’influence de la philosophie, et, beaucoup plus tard, par celle du christianisme. Grâce à '
l’infatigable labeur de cette longue suite de grands jurisconsultes, qui se regardaient eux-mêmes comme les adorateurs et les prêtres de l’éternelle Justice, on a pu dire avec vérité que les auteurs des lois romaines « ne s’étaient pas arrêtés à des usages particuliers, mais qu’ils avaient écrit la raison civile de tous les Etats. » C’est à ce caractère de profondeur et de haute généralité que le droit romain a dû d’étendre ses conquêtes, à la suite des légions, tout autour de '
la Méditerranée, et de devenir le droit de tout un monde après avoir été d’abord la loi d’une cité italienne ; c’est ainsi que, dans ce redoutable ébranlement, parmi ces catastrophes où semblait devoir périr jusqu’au nom même de Rome, il a survécu à l’empire, pour maintenir quelque ordre dans ce chaos, et pour préparer la renaissance de la civilisation ; il n’est point de droit national, dans l’Europe moderne, qu’il n’ait concouru à former, et où il ne 1
soit entré comme l’un des facteurs principaux.
On ne peut en dire autant du droit grec. Athènes et
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Sparte sont, dans toute la Grèce, les deux seules cités dont le régime intérieur nous soit à peu près connu. Or, pour parler d’abord de Sparte, on est moins naïf aujourd’hui qu’à la fin du dernier siècle; on est moins disposé à admirer cette législation tout artificielle qui faisait sans cesse violence à la nature humaine, qui maintenait l’àme dans une sorte de tension perpétuelle, qui sacrifiait à ce qu’elle appelait l’intérét public la vie des enfants chétifs et celle des esclaves, la pudeur des femmes et la sainteté du mariage. Les prétendues lois de Lycurgue n’eurent qu’une très-courte durée ; on sait comme elles commencèrent à être violées de bonne heure, et ce qu’il en restait au temps d’Aristote. Cette discipline sévère et minutieuse pouvait à la rigueur subsister pendant quelque temps dans une petite ville, ou plutôt dans un camp retranché, tel que Sparte ; elle pouvait , à la faveur d’un état de guerre presque incessant, s’y maintenir, comme dans un corps d’armée qui marche en pays ennemi ; c’était là le fruit de cette jalouse surveillance que les citoyens ne se lassaient point d’exercer les uns sur les autres. Mais peut-on imaginer un instant ce régime appliqué à une grande nation, à une société pacifique et laborieuse, pour qui la guerre n’est qu’un accident, et qui demande
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au commerce et à l’industrie d’augmenter sa richesse, aux arts d’embellir sa vie et de charmer ses loisirs? Si jamais il y eut institutions qui ne fussent faites que pour une seule cité, qu’il ne fût ni désirable ni même possible de transplanter et d’imiter ailleurs, ce sont bien les institutions de Sparte.
On ne peut faire le même reproche au droit athénien. Sans doute, eussions-nous même entre les mains un recueil complet des lois attiques , tel qu’aurait pu le former un contemporain de Démosthènes, le droit athénien serait encore loin de nous présenter ce caractère de systématique enchaînement, de rigueur philosophique, d’universalité abstraite que le droit romain a atteint dans sa dernière période ; sans doute aussi la législation d’Athènes nous offre certaines dispositions qui peuvent nous sembler étranges, certaines particularités tout à fait éloignées de nos idées et de nos mœurs actuelles. C’est que le travail législatif s’est arrêté, à Athènes, avant que les législateurs pussent ressentir l’influence, je ne dirai pas du christianisme, mais même de la philosophie ; il faut que bien des jours s’écoulent avant que quelque haute pensée, que quelque grande parole, tombée des lèvres d’un Socrate, d’un Platon, d’un Aristote ou d’un Zénon, se répande et fasse son chemin dans
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la foule, avant qu’elle vienne modifier, à leur insu, les vues des politiques, avant que l’idée ne passe, du consentement général , [dans le domaine des faits qu’accepte et que consacre la loi. L’espace et la durée ont manqué au droit attique. Il n’est pas devenu, comme^’celui de Rome, le droit commun de plusieurs millions d’hommes, de tout un vaste empire ; il est] resté le droit d’une ville glorieuse entre toutes, mais d’une seule ville. Il n’a pas eu, pour se coordonner et se compléter, pour éliminer tous les éléments qui ne méritaient pas de vivre, pour se réduire en un système parfaitement homogène, une lente élaboration de plus d’un millier d’années. La période de la codification n’est jamais arrivée pour le droit attique.
Malgré ces désavantages , quelques parties de ce droit sont supérieures , nous espérons le prouver, aux parties correspondantes du droit romain, et assurent à certains intérêts une plus efficace protection. A quelques égards, la loi attique est plus voisine que la loi romaine de la loi moderne , et particulièrement de la loi française. Il est telle ou telle combinaison à laquelle les sociétés modernes n’ont été conduites par l’expérience des siècles qu’après bien des tâtonnements, et que l’on aurait
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pu trouver, au moins en germe, dans la législation athénienne. Celle-ci ne méritait donc pas l’oubli où elle est tombée, oubli qui s’explique pourtant ; l’activité législative d’Athènes a dû se ralentir rapidement après la chute de la liberté grecque, puis bientôt, malgré le semblant d’autonomie que les conquérants latins avaient laissée à Athènes, s’arrêter tout à fait. Nous ne savons au juste à quelle époque cet ensemble de lois, que les orateurs appelaient Lois de Solon, ont cessé d’être en vigueur à Athènes, d’être invoquées devant les tribunaux, de régir les contrats; ce qui est certain, c’est que peu à peu, sous l'empire, dans les provinces orientales comme dans les autres , le droit romain se substitua à toutes les anciennes législations d’Etat, dont certaines dispositions purent tout au plus se maintenir çà et là comme coutumes locales, au moins jusqu’aux grandes invasions barbares; celles-ci, qui pendant plusieurs siècles ne cessèrent de passer et de repasser à travers l’empire d’Orient, détruisirent une grande partie de la population, forcèrent le reste à changer de place, et rejetèrent dans les villes fortifiées tous les habitants des campagnes. Alors ne purent manquer de disparaître tout ce qui pouvait subsister, dans quelques cités grecques, de traditions juridiques
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remontant au delà de la conquête romaine. Seul le droit romain, droit officiel et public de l’empire, pouvait résister à de telles secousses; c’était lui qu’appliquaient les tribunaux, lui qu’enseignaient, dans les villes importantes, des professeurs payés par le prince, lui que les Césars continuaient à modifier, en suivant le mouvement des idées et des mœurs, par des rescrits émanés de leur Conseil. Aussi quand, l’une après l’autre, les provinces eurent été conquises par les Turcs, quand Constantinople elle-même eut succombé, ce fut d’après le droit romain que les évêques, investis, par la confiance de leurs ouailles et par la dédaigneuse indifférence des Turcs, d’une juridiction officieuse et volontaire, se mirent à juger toutes les contestations qui se produisaient entre chrétiens, et que ceux-ci ne se souciaient pas de déférer au tribunal du cadi. Aujourd’hui encore, dans toute la Turquie d’Europe et d’Asie, le droit romain, sous sa dernière forme, est une loi vivante et dont les principes sont sans cesse invoqués. C’est en consultant des manuels comme celui d’Harménopoule, rédigés à l’époque byzantine, que les évêques orthodoxes et leurs délégués ou assesseurs tranchent tous les litiges qui leur sont soumis ; mais poursuivre, chez les Greci^ modernes, Hellènes ou Raïas,
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quelque trace, quelque souvenir des antiques législations de la Grèce autonome , ce serait s’engager dans une entreprise aussi vaine que celle qui consisterait à rechercher si la constitution actuelle du royaume de Grèce a fait quelques emprunts aux institutions de Lycurgue ou de Solon.
Si rien ne s’est conservé du vieux droit grec, par transmission directe, dans sa propre patrie, où, sous d’autres rapports, le présent a gardé tant de traits du passé, à plus forte raison n’y a-t-il point lieu de demander à l’Occident et à ses coutumes le moindre vestige d’institutions qui ne sont jamais sorties d’un cercle très-restreint, d’institutions que la conquête n’a point portées hors de la Grèce. Il ne peut être question non plus de dispositions législatives d’origine grecque qui nous seraient parvenues par l’intermédiaire des Romains. Autant que nous pouvons en juger, le droit romain doit si peu de chose au droit grec, si même il lui doit quelque chose, qu’il est permis de ne tenir aucun compte d’une si faible influence; c’est à une autre époque et d’une autre manière, c’est beaucoup plus tard et par sa philosophie que le génie grec'a eu sa part d’action dans tout le travail législatif de Rome. Nulle part donc, ni en Occident ni en Orient, un peuple moderne ne saurait
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trouver et signaler, dans tout l’ensemble de ses lois, aucun élément qui lui soit arrivé de la Grèce, soit en droite ligne, soit par voie détournée. Les législations grecques, que représente à peu près seule pour nous la législation attique, restent ainsi des phénomènes isolés, auxquels ne se rattache , par un lien de filiation quelconque , aucune formation postérieure.
Cet isolement fait comprendre pourquoi le droit attique a été si longtemps négligé , pourquoi il n’a ni ne peut avoir place dans l’enseignement de nos facultés, pourquoi enfin il n’a occupé jusqu’ici que des érudits , que des philologues , comme on dit en Allemagne. Mais notre temps est plus curieux ; il s’est mis, avec une opiniâtre patience, à dresser l’immense inventaire de tout le passé de notre race ; l’humanité veut reprendre, par un puissant effort de mémoire, conscience de toutes les pensées qui se sont succédé dans son esprit, de tous les sentiments qui ont agité son âme, qui ont fait battre son cœur de joie ou de douleur, d’espérance ou de crainte; elle se propose, pour éclairerjsa marche future, pour aller â son but à travers moins d’erreurs et de fautes, moins de larmes et de sang, d’étudier toutes les expériences qu’ont faites les peuples et les siècles qui nous ont précédés et d’en comparer les résultats.
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Des recherches qui n’occupaient autrefois que les savants de profession sont sorties de l’ombre des écoles et des bibliothèques ; tous les esprits cultivés suivent de près le mouvement et les progrès de cette science critique qui, par tant de voies diverses, remonte le grand courant des âges ; on désire tout au moins en comprendre les méthodes, en apprendre les découvertes à mesure qu’elles se produisent, et discuter, avec plus ou moins de compétence et de lumières, les affirmations qu’elle énonce à chaque nouveau pas qu’elle fait en avant, ou plutôt en arrière ; on s’empare des formules par lesquelles elle cherche à représenter chaque peuple, chaque époque, chaque civilisation. Pour tout dire en un mot, l’esprit historique gagne chaque jour du terrain; chaque jour s’avivent et s’affinent le goût et le sens de l’histoire ; l’histoire est la vraie passion du dixneuvième siècle.
Telle étant la disposition générale, l’étude de la législation athénienne ne présentera-t-elle pas quelque intérêt, pour ceux-là même qui n’ont jamais eu avec l’aniiquité un habituel et familier commerce ? La société athénienne se glorifiait, comme fait aujourd’hui la nôtre, d’être une société démocratique ; à part l’exception de l’esclavage , qu’elle
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acceptait sans même songer à le discuter , elle proclamait tous les principes que nos diverses constitutions se sont, chacune à sa manière, proposé d’appliquer; elle était obstinément attachée à cette égalité devant la loi dont la France, depuis 1789, ne saurait plus se priver ; elle avait son idéal de gouvernement libre qu’elle travaillait sincèrement et loyalement à réaliser. Sans doute le temps n’est plus où un homme d’Etat, chargé de préparer une constitution pour le peuple français, envoyait demander à un savant bibliothécaire de lui expédier sans retard, et par retour d’estafette, un exemplaire des lois de Minos ; la mode est passée de ces anachronismes, de ces comparaisons forcées, de ces assimilations hâtives et inconsidérées, de ces maladroites tentatives d’imitation qui finissent toujours par échouer dans le sang, quand le ridicule ne les a pas tuées tout d’abord ; nous ne sommes plus portés à oublier les différences profondes qui nous séparent de l’antiquité. Les constitutions et les législations, nous l’avons appris à nos dépens, ne sauraient s’emprunter, comme des manteaux de hasard, comme de flottantes draperies que l’on jette indifféremment d’une épaule sur une autre ; il faut que ce soient des vêtements ajustés à la taille, qui suivent et qui pren-
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nent toutes les formes du corps, qui dessinent les contours sans gêner les mouvements ; il faut qu’elles soient faites tout exprès, de main d’ouvrier, pour le peuple et le siècle auxquels on les destine. Les bonnes lois sont filles du temps; elles sont adaptées au climat, au milieu où doit se faire sentir leur action ; elles sont plutôt suggérées au pouvoir par les secrets instincts d’une société ou par ses besoins avoués, qu’elles ne sont inventées par le génie de tel ou de tel homme d’Etat ou jurisconsulte. Toutes ces réserves faites, il n’en est pas moins vrai qu’il peut y avoir plaisir et profit à se rendre un compte exact de l’expérience tentée, dans des conditions qui rappellent à certains égards celles où se ti-ouve la France moderne, par un des peuples les plus intelligents et les mieux doués qui aient paru sur la scène du monde.
Telle étant la pensée qui m’a conduit à cette élude , on me pardonnera si je néglige volontairement bien des questions accessoires qui ont été souvent discutées à propos de l’iiistoire de la législation athénienne. Je laisserai à d’autres le soin de chercher si les lois de Solon étaient inscrites sur des plaques triangulaires ou sur des colonnes mobiles; ce que c’était que les x*jp€etç et les â^oveç. J’avoue même que je ne me demanderai pas toujours quelles sont, parmi
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les lois citées ou rappelées par les orateurs , celles qui remontent jusqu’à Solon , et celles qu’ont ajoutées au fonds primitif tel et tel de ses continuateurs. Nous manquons , selon moi , des renseignements qui nous seraient nécessaires pour faire le départ ; ceux qui ont entrepris ce triage n’obtiennent quelque ombre de résultat qu’en faisant sans cesse valoir des indices insuffisants, des signes arbitraires. Nous n’avons, sur la législation athénienne, que des données bien incomplètes et bien fragmentaires ; c’est donc à peine si , en rassemblant tous les textes , de quelque date qu’ils soient , nous arrivons à nous faire unejuste idée de l’ensemble. Si nous prétendons traiter séparément l’œuvre législative de Solon et celle de ses successeurs , nous n’avons plus que des détails qui ne s’assemblent et ne se rejoignent pas, qui souvent même se contredisent ; toute vue générale nous est à peu près interdite. Mieux vaut ne pas s’attarder à des distinctions où il est bien difficile de porter quelque rigueur , à des déterminations qui sont presque toujours purement conjecturales ; mieux vaut se placer tout d’abord en face de la législation athénienne telle qu’elle existait dans le dernier siècle de la république, entre le rétablissement de la démocratie par Thrasybule et la guerre lamiaque.
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C’est pendant cette période d’environ quatre-vingts ans qu’ont fleuri ces orateurs , Lysias , Isée , Eschine et Démosthènes , auxquels nous devons la meilleure partie des données que nous possédons sur le droit attique ; c’est alors aussi que la législation athénienne est le plus complète, le plus variée, le plus riche , qu’elle a atteint ce qu’on peut appeler sa forme définitive. Le droit public est tout à fait arrêté ; depuis l’archontat d’Euclide , le principe démocratique n’a plus jamais été mis en question , comme il l’avait été encore pendant la guerre du Péloponèse ; pas une sédition, pendant toute cette époque, n’a troublé l’Agora d’Athènes et n’a dérangé le jeu régulier de ses institutions. Les seuls changements qui s’y soient opérés, durant tout ce laps de temps, ne portent guère que sur des matières administratives et des combinaisons financières , comme l’organisation , si souvent remaniée, des diverses liturgies, et notamment de la triérarchie. Quant au droit civil et pénal, les fondements posés par Solon étaient restés inébranlés ; mais sur cette large et solide base s’étaient élevées de nouvelles assises. Depuis Solon , la société athénienne s’était singulièrement modifiée ; l’industrie et le commerce y avaient acquis une importance autrefois inconnue , exigé une protection toute spé-
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ciale ; de plus , le nombre des litiges soumis aux tribunaux s’était promptement accru , surtout durant les beaux jours de l’empire maritime d’Athènes. Devant ces juges, auxquels étaient déférés non-seulement les procès des citoyens, mais aussi ceux des alliés , il devait se présenter sans cesse des cas non prévus par le législateur , qui suggéraient la pensée d’une loi ; celle-ci , bientôt quelque orateur venait la proposer, lorsque avaient été accomplies les formalités nécessaires , et le peuple la votait après des débats contradictoires. Pendant la même période , la jurisprudence des tribunaux et les exigences de la pratique donnaient au système des actions et aux règles de la procédure plus d’ampleur et de fixité. Mais, de ce développement, qui avait dù être , à un certain moment, très-rapide, étaient nés quelque embarras , quelque confusion ; aussi , après la chute des Trente, procéda-t-on à une sorte de révision générale du droit attique sur laquelle les détails nous manquent, à notre grand regret. Quelles qu’aient pu être les lacunes et les imperfections de ce travail, il marque certainement un progrès dans la législation athénienne , un premier degré de coordination , un premier effort systématique. Les événements politiques , la conquête macédonienne , interrompirent ce
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mouvement, ne permirent pas à cette phase de s’achever, comme elle le fit à Rome ; mais pour connaitre aussi bien que possible la législation athénienne et pour la juger équitablement, n’est-ce pas cette période législative qu’il convient d’envisager? Le droit attique n’a pas eu de vieillesse ; c’est à peine s’il a même atteint l’âge mûr ; descendons du moins , pour l’étudier et l’apprécier , jusqu’aux derniers jours de cette vie qu’a si brusquement terminée la plus douloureuse des catastrophes.
Pour qui entreprend le travail dont je viens d’esquisser le plan et d’indiquer l’objet, ce sont surtout les orateurs , est-il besoin de le dire ? qui fournissent les renseignements les plus complets et les plus sûrs, principalement dans leurs discours judiciaires, dans ces plaidoyers civils qu’ils écrivaient pour le compte d’autrui et moyennant salaire. Si ces trésors avaient péri pour nous , il faudrait renoncer à se faire du droit attique une idée même superficielle et trèsgénérale; nous n’aurions plus à notre disposition que quelques mots épars dans les récits de biographes, tels que Plutarque et Diogène Laërce, que les notes des lexicographes , si sèches souvent et si brèves qu’elles en deviennent inintelligibles, enfin que les témoignages , parfois très-suspects , d’écrivains
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de la décadence , trop éloignés de ce temps et de ces mœurs pour qu’il n’y ait pas à douter de leurs assertions et à ne les accepter que sous bénéfice d’inventaire. La seule source contemporaine, celle où il faut toujours retourner puiser après avoir cherché laborieusement, dans le vaste champ de l’antiquité, quelques autres indices, quelques rares et souvent obscures données , c’est le recueil des orateurs attiques. C’est donc surtout avec eux que j’ai vécu depuis plusieurs années que dure la préparation de cet essai ; il n’est pas un discours, pas une page d’aucun de ces maitres que je n’aie lue avec attention , pas un de leurs fragments que je n’aie interrogé , quelque court et quelque insignifiant qu’il paraisse. Poètes comiques et tragiques d’Athènes , historiens , philosophes , auteurs de lexiques et de compilations érudites , j’ai tout parcouru avec cette même préoccupation et dans cette même pensée.
Ce n’est qu’après avoir fait ainsi le dépouillement de toute l’antiquité que je me suis adressé aux modernes, pour voir si je n’avais rien oublié, pour vérifier et contrôler les résultats acquis. Je serai plus d’une fois amené, dans le cours de cette étude, à m’écarter d’opinions , d’interprétations admises par mes prédécesseurs; s’il ne m’arrive que rare-
Lvin
INTRODUCTION
ment d’indiquer ces divergences et de discuter les explications, les conjectures que je n’ui pas cru devoir adopter , c’est que j’ai craint l’embarras et l’ennui des longues notes. Les notes, ce n’est pas au moment où la science allemande commence à les répudier avec un scrupule exagéré , avec cette raideur où l’on sent une conversion récente, qu’il convient de leur laisser envahir les pages de nos livres. On me pardonnera aussi, je l’espère, de ne transcrire et de ne traduire que les textes vraiment importants, ceux qui doivent frapper l’intelligence du lecteur et lui rendre sensible le génie d’Athènes ; pour tous les autres, je me contenterai d’un simple renvoi, en ayant soin qu’il soit aussi clairet aussi exact que possible. Le terrain que j’embrasse est déjà peut-être trop vaste ; comment serais-je arrivé jamais au terme de ma tâche si je ne m’étais imposé la loi d’être très-avare de citations et d’éclaircissements?
Si l’on s’écoutait, quand est enfin venue l’heure de rédiger le travail lentement préparé, on ne serait que trop porté à montrer tout d’abord, par des preuves non équivoques , combien on a lu et que de peine on a prise ; il suffirait de s’étendre sur tous les détails, de produire et de citer tous les textes , de
INTnODUCTION.
s’appesantir sur toutes les questions douteuses et de les traiter à fond. Mais n’est-il pas préférable de résister à cette tentation ? La maison une fois terminée , ne sied-il point d’abattre et d’enlever les échafaudages qui ont servi à la construire ? C’est par les vues d’ensemble , par les idées générales que vaut la science ; seules , celles-ci peuvent se coordonner et se grouper dans l’entendement de manière à s’y appeler l’une l’autre et à y demeurer gravées ; elles seules, comme on disait dans l’école, sont vraiment intelligibles. Coque je me suis donc proposé de décrire, ce sont les caractères généraux de la législation athénienne , ce sont ces faits dominants auxquels se rattachent et desquels se déduisent naturellement tous les faits accessoires, tous les détails secondaires; c’est , en un mot, l’esprit qui inspire et qui anime tout le droit attique. Que cet essai contribue cà faire restituer au système des lois athéniennes la place qui lui revient dans l’histoire comparée des législations , qu’il ajoute quelque chose à l’estime et à la sympathie que notre siècle est déjà enclin à éprouver pour Athènes, et mon but sera atteint , mon travail n’aura point été inutile.