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Essence du Christianisme

Les jugements aussi dépourvus de bon sens que de bonne foi qui ont été portés sur cet écrit depuis son apparition ne m'ont point du tout étonné, car je n’en attendais pas d'autres ; et franchement je n’en pouvais point attendre d’autres. J’ai mis en effet contre moi Dieu et le monde. J’ai eu « l’insolence impie » de déclarer dès le premier mot que le christianisme, lui aussi. avait eu son époque classique, que le classique seul, c’est-à-dire le grand et le vrai, méritait d'ètre l’objet de la pensée, et que le mesquin et le faux devaient être abandonnés à la comédie et à la satire. J’ai déchiré par conséquent que, pour trouver dans le christianisme un digne objet d etude, j’avais été obligé de faire abstraction du christianisme moderne, dissolu, confortable, épicurien, coquet et sans caractère, et de me reporter dans ces temps où la fiancée du Christ, vierge encore, chaste et pure, n'avait pas mêlé à la couronne d'épines de son fiancé céleste les roses et les myrtes de la Vénus païenne, dans ces temps où, pauvre en vérité des trésors de la terre, elle était riche et

PREFACE

heureuse dans la jouissance des mystères d'un amour surnaturel. J'ai eu l’insolence impie de dégager des nuages du passé et fle ramener à là lumière le vrai christianisme renié et recrépi par les chrétiens modernes, mais non pas dans l’intention louable et sensée de le poser comme le nec plus ultra du cœur et de l’esprit humains, non! dans l’intention contraire, dans l’intention aussi folle que diabolique de le réduire à un principe plus général et plus élevé ; et cette insolence impie m’a voué, comme cela devait être, aux malédictions des chrétiens d’aujourd’hui et surtout des théologiens. J’ai frappé la philosophie spéculative à l’endroit le plus sensible, pour ainsi dire dans son point d’honneur, en détruisant impitoyablement sa bonne harmonie avec la religion, en montrant que, pour mettre la religion d’accord avec ses idées, elle l’avait dépouillée de son contenu véritable, essentiel, et du même coup la philosophie qui se dit positive (1) s’est trouvée placée sous un jour fatal , car il a été démontré que l’original de son idole n’est pas autre chose que l’homme, et que la personnalité est impossible sans la chair et le sang. Ce n’est pas tout encore; l’explication tout à fait impolitique, mais malheureusement nécessaire au point de vue de la raison et de la morale, que j’ai donnée de l’essence obscure de la religion, m’a attiré la défaveur des politiques, et non-seulement des politiques qui font de la religion l’instrument le plus politique d’es-

(1) Philosophie de Schclling.

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